"FLYING FOX", L'ÉTALON D'UN MILLION
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"Flying Fox" cabré.

L'Illustration ne consacra jamais que de rares vignettes ou entrefilets au sport hippique. Toutefois, un fait sans précédent intervient, qui constitue aujourd'hui une actualité d'intérêt universel. Un cheval anglais, gagnant de plus d'un million sur le turf, fut, en 1900, acheté pour un million par un éleveur français. Depuis août 1903, c'est-à-dire en vingt et un mois, les premiers produits de cet étalon rapportèrent près de deux millions d'argent public à leur propriétaire. Celui-ci, à la veille des grandes épreuves classiques, possède les trois meilleurs poulains qui soient en France et peut-être en Angleterre: un trio d'invaincus. Avec un d'entre eux, Jardy, il s'apprête à disputer mercredi en Angleterre le Derby d'Epsom et a chance d'y renouveler, à quarante ans d'intervalle, l'exploit, resté unique, de Gladiateur. Ces considérations suffisent pour intéresser tous nos lecteurs à l'article qui suit:
Quand, le 7 mars 1900, fut dispersée aux enchères publiques l'écurie du duc de Westminster décédé, la présence de Flying Fox, le héros de la dernière saison sportive, constituait l'attrait sensationnel de la vente. Il venait de réussir, en une seule année (1899), un sextuple event inaccompli avant lui: Deux mille Guinées, Derby d'Epsom, Saint-Léger, Eclipse Stakes, Princess of Wales Stakes, Jockey Club Stakes, les six prix les plus richement dotés d'Angleterre. Au total, avec d'autres victoires moindres, 1.012.125 francs. Flying Fox--«le renard volant» --portait en ses veines les plus nobles courants de sang. En remontant dans son ascendance paternelle directe, on ne trouvait que des «racers» illustres: Orme, son père, l'invincible Ormonde, puis, sans discontinuité de gloire, Bend'Or, Doncaster, Stockwell, The Baron, Irish Birdcatcher!... Cet héritier de tant de glorieux reproducteurs ne pouvait devenir lui-même qu'un grand chef de race. A quel prix monterait-il?.. M. Edmond Blanc résolut de se porter acquéreur.
Une ruade de "Flying Fox". Photographies Tresca.


Gouvernant. Caïus. Adam. Val-d'Or. Jardy. Génial. Un lot de pur sang qui vaut environ trois millions de francs.

Depuis vingt-cinq ans, M. Blanc s'occupait avec passion d'élevage et de courses. Déjà, il avait acheté aux Anglais deux reproducteurs de marque. Energy, payé 150.000 francs, était mort après trois saisons de monte, lui donnant une belle lignée: Révérend (père de Caïus), Gouverneur, Rueil, Lagrange, etc., Winkfleld's Pride, acheté plus tard 160.000 francs, lui réservait Quo Vadis, qui devait avoir la chance de gagner le Grand Prix sur meilleurs que lui. Mais M. Edmond Blanc ambitionnait la possession d'un étalon tel que ses produits puissent, de façon certaine et définitive, assurer à la casaque orange une constante suprématie sur le turf français. Cet étalon prestigieux, n'était-ce pas Flying Fox?... Au premier rang des compétiteurs, près de M. Edmond Blanc, figurait le prince de Galles, devenu depuis Edouard VII. Lui aussi, il convoitait Flying Fox pour son haras de Sandringham. Les enchères montèrent: 800.000! 850.000! 900.000! A 900.000, le prince de Galles se tourna vers son entraîneur Porter:
--C'est trop cher maintenant! murmura-t-il.
--Non, Altesse, pas trop cher encore! souffla Porter qui connaissait la vraie valeur du jeune crack.
Malgré cet avis discret, le futur roi d'Angleterre ne persévéra point. M. Blanc, plus tenace, surenchérit contre M. Jahan et l'éleveur américain M. Withney, jusqu'à 984.370 francs, prix auquel lui fut adjugé Flying Fox.
M. Edmond Blanc sur son poney. Les écuries de La Fouineuse.

Lecteur. Saint-Michel. Jardy. Val-d'Or. Adam. Les cracks de la génération de 1902 quand ils étaient poulains d'un an.--Photographies Tresca.

Plus d'un million avec les frais!... C'était un record!...
L'événement fit sensation dans le monde entier. Que donnerait cette audacieuse acquisition?... Les détracteurs évoquaient tout bas les grands chevaux qui furent de médiocres étalons: Gladiateur, Boïard, Salvator, et même Ormonde, duquel ne naquirent qu'Orme et le terne Goldfinck. M. Edmond Blanc gardait la foi.
Les résultats dépassèrent les prévisions des plus optimistes. Installé en sultan au haras de Jardy, Flying Fox donna dans sa première année de monte huit produits dont cinq seulement coururent et rapportent aujourd'hui 1315.000 francs à leur propriétaire. Le million de Flying Fox est déjà remboursé par eux et M. Edmond Blanc a pu, sans risque, supprimer la prime annuelle de 50.000 francs qu'il payait à une compagnie d'assurances pour le précieux étalon.
Parmi ces vainqueurs de la première génération, Ajax s'attribua la part du lion: 654.925 francs. Ajax était une réédition de Flying Fox. Ses cinq sorties furent cinq victoires sensationnelles. Son jockey, Stern, affirmait devoir toujours vaincre avec un animal de telle trempe et au coeur si bien attaché. La carrière d'Ajax fut interrompue prématurément, en août 1904, par un accident malencontreux--tiraillement du ligament suspenseur au boulet antérieur gauche--alors que le crack invaincu achevait sa préparation pour le Saint-Léger de Doncaster. Ajax vint prendre place au stud près de Flying Fox. Le duc de Portland qui, tout récemment, visitait l'établissement de Jardy, déclarait le fils encore plus beau que le père. «Il n'existe nulle part, disait-il, de cheval à lui comparer!»
A côté d'Ajax, le fantasque Gouvernant, qui n'aurait jamais dû perdre le Derby d'Epsom contre plus cabochard que lui, s'adjuge actuellement 550.00 francs.
La seconde génération des Flying Fox, née en 1902, s'annonce plus étonnante que la première. Elle comprend un trio d'imbattables, tel que nulle écurie, de mémoire de sportsman, n'en posséda: Adam (propre frère d'Ajax), Jardy et Val-d'Or. Ils ont montré une si éclatante supériorité sur tous leurs contemporains de France qu'ils semblent n'avoir plus qu'à se promener en triomphateurs sur nos hippodromes. En outre, la victoire de Jardy, l'automne dernier, dans le Middle Park Plate, le derby des deux ans d'outre-Manche, laisse prévoir que les élèves de M. Edmond Blanc peuvent prétendre aux plus hauts trophées sur le turf anglais.
Jardy va s'aligner la semaine prochaine dans le Derby d'Epsom, où il a belle chance de venger l'échec de Gouvernant. Le gain public de ces trois produits de Flying Fox, additionné avec celui de deux autres rejetons du même étalon--Lecteur et Muskerry--s'élève déjà à 620.000 francs. Tout annonce que cette seconde génération gagnera, elle aussi, son million, peut-être deux, avant la fin de la saison[1].
[Footnote 1: Cet article était imprimé quand une épidémie de gourme est venue mettre provisoirement hors de combat, à la veille des grandes épreuves, deux, peut-être trois, des quatre champions de M. Edmond Blanc.]
Voilà donc Flying Fox déjà payé deux fois par ses fils en vingt et un mois. Si l'on y ajoute la valeur marchande actuelle des Ajax, des Gouvernant, des Jardy, des Adam, des Val-d'Or, etc., dont certains dépasseraient, à coup sur, 500.000 francs en vente publique, il est payé cinq fois.
Et nous ne parlons pas des deux ans, des yearlings, des foals, qui représentent aussi des millions, sans doute!...
Enfin, Flying Fox, depuis cinq ans qu'il est au haras, s'est, dès à présent, chargé d'amortir plus personnellement son prix d'achat par les saillies qu'il fournit aux juments étrangères. En 1905, neuf juments des plus fashionables, appartenant aux premiers éleveurs anglais--S. M. Edouard VII, le duc de Devonshire, lord Wolverton, lord Cloumell, etc.--ont traversé la Manche pour être présentées à l'étalon de Jardy. La saillie de Flying Fox coûte 12.500 francs... Une bagatelle!... 12.500 multiplié par neuf donne 112.500 francs.

La cour du haras de Jardy. G. Stern. Denman. M. Duret. Le haut personnel de l'écurie Edmond Blanc.
M. Edmond Blanc, comme il va de soi, réserve à ses poulinières deux bons tiers des quarante saillies que peut fournir annuellement Flying Fox. Ces poulinières forment le plus beau lot de reproductrices dont éleveur puisse s'enorgueillir. A tel sultan il faut un sérail de choix. M. Edmond Blanc ne recule devant aucun sacrifice pour assurer le bon recrutement de ce sérail.
L'année dernière, il donnait 200.000 francs pour la petite-fille de Plaisanterie, La Camargo, qui venait de gagner 880.000 francs d'argent public.
En 1891, à la vente Donon, il avait payé Wandora 98.000 francs. Après six années d'infécondité et d'avortements, Wandora a produit Vinicius, puis Val-d'Or, qui rapportent actuellement plus de 525.000 francs.
Vinicius fut vendu 150.000 francs aux Haras.
Airs and Grâces, par Ayrshire, une lauréate des Oaks, coûta 74.000 francs en 1899. Son premier poulain, Jardy, candidat au Derby d'Epsom, gagne déjà 209.925 francs, en six courses, et le propre frère de Jardy, Louksor, donne les plus belles espérances.
M. Edmond Blanc, en ces dernières années, acheta encore en Angleterre Adoration, par Hermit (65.000 fr.), Santa Felice, par Saint-Simon (65.000 fr.), Choice, par Galopin (55.000 fr.), etc.
Si les deux premières nommées n'ont pas, jusqu'ici, réalisé toutes les espérances de l'acquéreur, il eut, du moins, une compensation avec la dernière dont le vaillant rejeton, Caïus, déjà vingt et une fois vainqueur, s'achemine gaillardement vers les cinq cent mille francs de gain.
Le stud de Jardy s'alimente aussi par lui-même en poulinières de marque. Amie, la mère d'Amicus, d'Ajax, d'Adam et d'Amasis, est une élève du haras. Elle vient de mettre bas un foal, par Flying Fox, qui sera peut-être un nouvel Ajax. Gouvernante, également née chez M. Blanc, a fourni Gouvernant et ce courageux Génial, qui semble de taille à suppléer, au besoin, les Val-d'Or et les Adam.
On conçoit qu'avec de pareils éléments un élevage ne puisse que donner de brillants résultats. L'écurie de courses de M. Edmond Blanc a gagné 1.137.450 francs en 1903. En 1904, avec les Ajax et les Gouvernant, les sommes encaissées s'élevaient à 1.692.758 francs. En 1905, elles atteignent déjà, au lendemain du prix de Diane, 770.700 francs. C'est une somme que les propriétaires les plus favorisés dépassaient rarement naguère avec les gains de toute une année. Et nous ne sommes qu'au début de la saison sportive; les courses plates ont commencé le 15 mars! Le prix du Jockey-Club, le Grand Prix de Paris, le Prix du Président, le Grand Prix de Vichy, tous échus en 1904 aux représentants de la casaque orange, restent à courir. On peut prévoir qu'en fin de saison M. Blanc aura doublé le cap des 2 millions, s'appropriant ainsi un record qui appartenait jusqu'ici encore au duc de Portland.
Un futur candidat au Derby et au Grand Prix: le poulain de l'année, frère d'Ajax et d'Adam, par Flying Fox et Amie. --Photographies Tresca.

Sur vingt neuf prix d'une allocation de 20.000 francs et au-dessus qui ont été disputés en France depuis l'ouverture des courses plates, l'écurie en a disputé vingt et gagné quatorze. Quelles proportions!...
Ces succès, presque décourageants pour ses rivaux, M. Blanc les doit pour la plus grande part au noble, au royal Flying Fox, père d'une si surprenante pléiade de galopeurs. Aussi, tous les sportsmen étrangers qui passent en France tiennent-ils à aller visiter l'établissement de La Fouilleuse, où l'habile Denman entraîne les héros du jour, et le haras de Jardy, où le fidèle Duret veille sur l'étalon-roi, le prince héritier Ajax, et leurs soixante épouses!... La Fouilleuse et Jardy se classent ainsi parmi nos attractions nationales.
Flying Fox est bai, avec liste en tête et trace de balsane postérieure gauche. Bâti en athlète (1m,64 de taille), avec des membres absolument nets, c'est bien le plus puissant type de reproducteur qu'on puisse imaginer. Comme la plupart des chevaux illustres, il a de la fougue et de la volonté. Lâché dans le paddock, il y galope en endiablé. Lors de son arrivée à Jardy, il fut un peu rebelle au travail à la longe, par lequel on maintient en état les étalons. L'âge l'a assagi. Toutefois, il paraît n'aimer que son palefrenier, Yvon. Celui-ci ayant dû se faire remplacer pendant trois jours, Flying Fox fit mauvais oeil à l'intérimaire et refusa obstinément de se laisser laver et nettoyer les pieds par lui. Quand Yvon revint, le cheval reprit toute sa docilité.
Le roi Edouard Vil, qui est un sportsman passionné et gagna naguère le Derby d'Epsom avec Persimmon, voulut, lui aussi, pendant son dernier séjour en France, aller voir dans leurs box les pensionnaires de Denman et ceux de Duret. Sa visite à Flying Fox lui rappela sans doute le jour où, malgré Porter, il n'osa pas surenchérir sur un reproducteur dont le départ laisse inconsolée toute l'Angleterre sportive. À La Fouilleuse, il admira, entre vingt racers, cet Adam, dont une série de malchances a retardé la réapparition en courses cette année. A La Châtaigneraie, où sont les yearlings, il trouva un fils de son étalon Persimmon, qui a déjà la silhouette et l'allure d'un véritable crack: Ouadi-Halfa, que M. Blanc paya foal 37.500 francs.
Et, satisfait de tout ce qu'il avait vu, le souverain, en levant le verre de porto que lui présentait Mme Edmond Blanc, but «aux succès futurs» de celui qui a doté la France de Flying Fox et ambitionne de reprendre, dans les grandes épreuves classiques de la vieille Angleterre, les traditions de victoire, laissées un peu en léthargie pour les couleurs françaises depuis le regretté comte de Lagrange. Rémy Saint-Maurice.
Un galop des cracks de l'écurie Edmond Blanc sur l'hippodrome de Saint-Cloud.
