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L'Illustration, No. 3242, 15 Avril 1905

Mouvement littéraire

Reading edition

Romanciers d'hier et d'avant-hier, par Jules Barbey d'Aurevilly (Lemerre, 3 fr. 50).--Les Samedis littéraires, par Ernest-Charles (Sansot, 3 fr. 50).--Les Romanciers russes du XIXe siècle, par Ossip-Lourié (Alcan, 7 fr. 50).--Henri Heine penseur, par Henri Lichtenberger (Alcan, 3 fr. 75).

Romanciers d'hier et d'avant-hier.

Une main pieuse recueille peu à peu les pages de critique de Barbey d'Aurevilly. Le romancier puissant de l'Ensorcelée, le peintre fantastique des Diaboliques ne fut pas seulement un imaginatif. D'une race héroïque et fine, s'il savait raconter les aventures extraordinaires, il avait en même temps l'art de semer à pleines mains l'esprit et les mots redoutables. C'était, dans sa perfection, le Normand à la fois hardi et subtil. Ses articles sur les hommes et les livres valent, à mon avis, ses pages romanesques. Il voyait fort bien les qualités et les défauts de ceux qui passaient devant lui et qu'il soumettait à son jugement. Dans des causeries fortes, imagées, toutes pétillantes, il fait preuve à leur endroit du plus sur discernement. L'outrance des mots, leur inattendu, ne sont là que pour donner plus de vigueur à l'exécution, car il exécute souvent ses contemporains et surtout ses contemporaines. Le trait part, impétueux, rutilant, comme une flèche enflammée, et va se loger au point visé avec une maestria que les critiques actuels--s'il y a encore des critiques--sont loin de rappeler. Dans Romanciers d'hier et d'avant-hier, lisez l'étude sur MM. Erckmann-Chatrian, lesquels venaient de publier Contes fantastiques.

Comme il les remet sur leur chemin, les détournant de la route à laquelle leur talent ne les destine pas! «Le fantastique oblige. Par cela même qu'on écrit ce grand mot, on déclare ne plus se réclamer de cette simple fantaisie qui peut être si belle, mais de cette fantaisie là qui doit être transcendante, puisqu'elle se permet d'être étrange et qu'on la déchaîne du dernier lien du bon sens, du dernier fil de la réalité.» Or Erckmann-Chatrian--n'en faisons qu'un seul être--était plutôt fait pour rendre «le plein jour de la vie réelle et corpulente» que la clarté surnaturelle et demi-obscure du fantastique. Dans cette opinion de Barbey d'Aurevilly, tout est juste et ingénieux autant qu'original. Ses pages sur Léon Gozlan, celui qui nous a tous charmés avec son Aristide Froissart, son Polydore Marasquin et son Notaire de Chantilly, étincellent de vérité et d'humour: «Léon Gozlan, un des esprits les plus brillants du siècle, de la race en droite ligne et courte des Chamfort et des Bivarol, ne faisait nul tapage de ses facultés; c'était un délicat et un discret.» Peut-on mieux présenter un homme dans son individualité littéraire et morale, dans ses traits particuliers? Veut-on savoir ce que l'on pensait de M. Ranc à ses débuts, alors qu'il publiait, en 1869, le Roman d'une conspiration? Barbey d'Aurevilly nous l'apprend. Non sans sympathie, il juge, à ses premiers pas ou à ses premières passes, l'homme qui devait occuper une si grande place dans le parti républicain et dans le journalisme.

La beauté de la femme, disait Gozlan, c'est d'être un ornement. La beauté de l'homme, c'est d'être une arme. «Eh bien, Ranc a cette incontestable beauté-là. C'est donc, avant tout, une plume de guerre que Ranc... Tout utopiste qu'il soit, c'est l'esprit le plus ferme... avec un mordant et une terrible plaisanterie que n'avait point Carrel.» Je m'arrête, il me suffit d'avoir marqué la manière de Barbey d'Aurevilly, jusqu'à quel point, malgré la passion énergique de la phrase, il fut impartial et clairvoyant et quel répertoire nous fournit son oeuvre de critique.

Samedis littéraires.

Hélas! la critique qui se tenait encore debout, aux jours de Barbey d'Aurevilly, disparaît de plus en plus sous la réclame. Cependant elle vit encore en particulier dans une revue hebdomadaire. Là, elle est audacieuse, tranchant sur la banalité ambiante; on y fuit le mal terrible de ce temps, c'est-à-dire le snobisme béat. Ce n'est pas que je sois toujours d'accord avec M. Ernest-Charles dont un volume des Samedis littéraires nous est parvenu. Peut-être a-t-il parfois des favoris qui ne sont pas les miens et accorde-t-il une valeur exagérée à des livres qui marquent plus de savoir-faire et d'assimilation que de talent original. Il me comprendra sans que je m'explique davantage. D'un autre côté il presse trop persévéramment de ses aiguillons des écrivains comme M. Paul Bourget, par exemple. Mais quel feu dans les critiques! Comme M. Ernest Charles est amusant à observer quand il harcelle certains auteurs et certains livres! Je sais quelques hommes et même quelques femmes qui ne sortent de ses mains que criblés de piqûres. Son grand procédé consiste même à plonger plusieurs fois à la même place, pour que ce soit plus cuisant, la même pointe envenimée.

Dans la veulerie de plus en plus accentuée, on a plaisir à rencontrer ce courage et cette littéraire misanthropie. Ce jeune Alceste de la critique nous comble de joie en réunissant ses articles et en nous permettant de les savourer, sans que nous en omettions un seul d'important.

Psychologie des romanciers russes.

M. Ossip-Lourié n'use pas précisément de la même méthode. Il ne se passionne guère pour ou contre les hommes; il leur ménage par là même les attaques virulentes. Du reste, ne sommes nous pas remplis de mansuétude à l'endroit des étrangers, réservant pour les nôtres les agressions et les coups d'épingle ou de massue. Chacun, en effet, selon son tempérament, use en critique de l'épingle ou de la massue. Sainte-Beuve avait le coup léger; Taine maniait un instrument plus vigoureux et ne procédait guère par malignes insinuations, comme on s'en peut assurer dans la façon dont il a traité le philosophe Cousin et quelques autres. M. Ossip-Lourié, un érudit à tour philosophique, s'il avait à atteindre méchamment les hommes, ne rappellerait pas précisément l'auteur des Lundis. Mais ici il admire plutôt. Impossible de le suivre dans les multiples études de son livre. A propos d'une thèse féminine fort complète, j'ai déjà ici parlé de Gogol, le disciple de Pouchkine, Gogol vraiment Russe et qui inaugure la nouvelle littérature, toute nationale, du grand peuple. L'auteur des Ames mortes, réaliste, mystique aussi, a, le premier, donné une conscience et une voix à sa race. Après lui, Tourgueniev est venu--il était né le 28 octobre 1818--moins imprégné de mysticisme que Gogol, plus soigneux de sa phrase, composant minutieusement ses livres comme son ami Flaubert, représentant fort bien dans les Récits d'un chasseur la vie provinciale et les moeurs populaires. Mais là où M. Ossip-Lourié excelle et ce qui me paraît la meilleure partie de son oeuvre, c'est quand il nous rend Dostoïewski, dans ses fers, en Sibérie, dans sa misère, dans sa maladie nerveuse, dans la folie qui l'envahit peu à peu; et Gorki, recueillant tout l'héritage de ses prédécesseurs, s'occupant à peindre le peuple--quel peuple souvent!--et si amoureux des aventures et des routes éternelles qu'après une réception enthousiaste de la jeunesse studieuse et des lettrés il leur dit à tous: «Adieu, frères, je m'en vais.»

Tolstoï, dont nous connaissons l'oeuvre et les gestes, et d'autres romanciers russes, moins illustres parmi nous, sont étudiés dans le livre de M. Ossip-Lourié, qu'on lit avec autant d'intérêt qu'un roman.

Divers.

Combien je regrette de n'avoir pas la place suffisante pour présenter, comme il convient, le travail complet, philosophique--où la philosophie enveloppe peut-être et couvre un peu l'histoire--de M. Henri Lichtenberger: Henri Heine penseur!

J'aperçois aussi, près des deux volumes de M. Ossip-Lourié et de M. Lichtenberger, des livres où la pensée abonde et les fortes réflexions. Le peintre, l'ami de la critique littéraire, le lettré, ne peuvent que se délecter dans Bismarck et son, temps de M. Matter (Alcan, 10 fr.), et dans Condorcet et la Révolution française, de M. Cahen. Des études comme celles-là, modérées, nourries de faits, artistement écrites, nous font, au-dehors, le plus grand honneur. E. Ledrain.

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