Mouvement littéraire.
Reading edition
Le Serpent noir, par Paul Adam (Ollendorff, 3 fr. 50).--Les Obsédés, par Léon Frapié (Calmann-Lévy, 3 fr. 50).--La Petite Mademoiselle, par Henri Bordeaux (Fontemoing. 3 fr. 50).--La Fille de Circé, par Lise Pascal (Taillandier, 3 fr. 50).
Le Serpent noir.
Le roman philosophique de M. Paul Adam a été diversement jugé. Peut-être ne faut-il pas ici se laisser aller à la première impression ni au bruit des conversations premières. Aussi, me suis-je réservé, pour mieux voir et pour mieux critiquer, un recul de quinze jours. Ce que l'on cherche ordinairement dans un roman, c'est une heure de distraction et d'amusement. Or nous avons, dans le Serpent noir, de pures idées et des personnages qui représentent des abstractions.
Le docteur Goulven a inventé un sérum contre le typhus. Mais comment exploitera-t-il et mettra-t-il en lumière sa découverte? Les capitaux lui manquent et il ne possède aucun moyen de s'en procurer. Un agent d'une société pour l'exploitation des produits pharmaceutiques passe quelque temps, en Bretagne, avec le médecin-inventeur, lequel est accompagné de sa femme et d'une cousine de celle-ci, une veuve décorée du gracieux nom d'Hélène. Sa femme est pauvre et d'une beauté médiocre; la cousine au contraire est d'une grande fortune et d'une extrême beauté. Les grâces d'Hélène enchantent le docteur Goulven. Tout imbu des théories de Nietzsche, l'agent Gaillardot catéchise et Mme Goulven et son mari. L'homme ne doit pas avoir d'autre objet que la satisfaction de ses instincts et son développement égoïste. La vertu qui le retient et l'empêche d'atteindre le but, c'est-à-dire de se dépasser, est une faiblesse, dont il se faut défaire. Les individus, comme les nations, sont tenus à pratiquer le principe de l'impérialisme: toujours plus grand, le plus grand. A force de répéter cette philosophie nietzschéenne, Gaillardot arrive à persuader à M. et à Mme Goulven de divorcer, ce qui permettra le mariage du docteur avec la belle et riche Hélène. Ce sera l'exaltation du médecin-inventeur. Voilà donc la séparation décidée. Mais, au dernier moment, le docteur se reprend; il n'a pas la force d'arracher les idées traditionnelles, les sentiments vertueux et scrupuleux de la race, le serpent noir qui le tient à la gorge. Voilà bien, semble-t il, malgré une certaine brume de la fin, le roman de M. Paul Adam. L'oeuvre, en somme, marque un beau talent d'écrivain et de penseur.
Les Obsédés.
La Maternelle a valu, il y a quelques mois, à M. Léon Frapié, le prix Goncourt. Aujourd'hui, l'auteur nous présente une oeuvre nouvelle: les Obsédés. Est-ce un roman? On ne distingue, dans ces pages, aucun récit, aucune peinture de moeurs, aucune passion. M. Léon Frapié semble dédaigner cette monnaie ordinaire. J'aperçois, d'une façon nette, deux personnages principaux et presque uniques, en proie, en effet, à la plus terrible des obsessions. Ferdinand, employé d'administration, est uni avec une femme charmante.
«Madame la directrice», chargée de conduire une maison de filles hospitalisées.
Subordonnée à son mari, à genoux devant lui, Marthe--c'est le nom de la jeune directrice--n'a qu'un souci, en dehors de sa profession, et même parfois dans l'exercice de sa profession: recueillir des documents pour le livre que prépare Ferdinand. Fervet opus; le travail est ardent; on a pris pour type premier du roman une fille-mère, assez distinguée. Catherine Bise, qu'on visite, qu'on cajole, comme un sujet de choix. De temps à autre quelques chapitres de l'oeuvre future sont lus à des réunions d'amis. C'est à peine si les deux époux mangent et dorment; ils n'ont qu'une pensée: attraper des renseignements et les coucher sur le papier. Enfin, le travail terminé, on cherche un éditeur; on espère le succès; on en fera profiter l'héroïne, Catherine Bise. Quelle obsession, en effet, que celle-là 1 Le véritable tour de force de M. Léon Frapié, et ce en quoi il montre tout son talent, c'est d'avoir pu, avec un tel sujet, composer un livre, fournir des pages savoureuses comme l'Académie Goncourt en a récompensé dans la Maternelle.
La Petite Mademoiselle.
Dans cet article sur les livres qui ont pris l'étiquette de roman sera-t-il dit que nous ne rencontrerons aucun roman proprement dit? M. Paul Adam a surtout écrit une oeuvre philosophique; M. Léon Frapié, des pages où l'on sent l'autobiographie.
M. Bordeaux, dans la Petite Mademoiselle, nous donne une gracieuse fantaisie, pleine de vivacité et d'esprit. Pierre Savernay s'éprend d'une charmante jeune fille, de libre allure, de moeurs austères, qu'il a failli écraser avec son automobile. Il la demande en mariage et tombe au milieu des préparatifs d'un bal costumé. Le père de la Petite Mademoiselle, ainsi nommée en souvenir de la Grande qui aima Lauzun, essaye une robe solennelle et s'habille en Mathieu Molé. La maison est en mouvement et de l'aspect le plus étrange. Renvoyé pour sa requête à la Petite Mademoiselle elle-même, Pierre en reçoit cette interrogation: «Avez-vous été en prison?» En effet, elle s'est fait condamner, lors de l'expulsion de religieuses, à quelques jours de prison et ne veut qu'un mari ayant goûté comme elle de l'internement forcé. Ni dans les manifestations catholiques, ni dans les manifestations anarchistes où il acquiert la connaissance des hommes et des magistrats, Pierre n'atteint ce résultat. En une circonstance même, son futur beau-père, juge démissionnaire ou révoqué, a plaidé pour lui et gagné sa cause. Fort heureusement les fiançailles lui sont accordées. Enfin, je ne sais comment, par le plus grand des hasards et le plus comique, il aboutit presque, sans le vouloir, à ce qu'il désirait. On l'avait épargné pour des méfaits: on lui octroie trois jours de prison pour avoir séparé deux ivrognes furieux. Tout cela est narré avec grâce, avec une verve spirituelle et fine et semé d'allusions à la politique contemporaine.
La Fille de Circé.
Mme Lise Pascal mérite d'être ajoutée au nombre déjà notable des romancières de talent. Peut-être eût-elle dû davantage établir d'avance son plan Son oeuvre parfois semble manquer d'unité et se disperser. Mais ce qui sauve tout, et ce qui sauverait n'importe quelle oeuvre, c'est le don du style, c'est la poésie. Fille du comte Oriowski, Morgane ressemblera-t elle à sa mère? Aimera-t-elle à séduire et à semer autour d'elle l'amour? On lui découvre tout le charme attirant de celle qui fut une véritable Circé. Mais la vie se charge de la corriger et de lui mettre l'âme en deuil. Son père, un incroyant, s'endort un jour volontairement du sommeil sans fin, laissant sa fille à la garde de Tolsky, un ami, un sage, soutenu et purifié par sa foi. Faible, la jeune Morgane voudrait épouser Tolsky et s'appuyer sur son âme ferme et croyante. Il est touché par tant d'affection et d'estime. Mais, ensorceleuse comme sa mère, la fille de Circé, chaste malgré tout, est outragée par un abominable peintre. Dans sa fureur, Tolsky provoque en duel le scélérat. Au moment fatal, sur le terrain, il se rappelle ses principes et celui-ci en particulier: «Tu ne tueras point». Aussi, malgré sa force à l'épée et bien qu'il ait son adversaire à sa merci, préfère t-il se laisser transpercer plutôt que d'être infidèle à lui-même. Au-dessus du cadavre de Tolsky, l'insensible nature continue sa ronde joyeuse; «... Tout exultait dans la forêt en fête. Les guêpes ivres croisaient dans l'air leur vol fou. Dans les cépées, on voyait des coccinelles rouges comme des baies de sorbier...» E. Ledrain.