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L'Illustration, No. 3236, 4 Mars 1905

Mouvement littéraire.

Reading edition

Horizons, par Lucie Delarue-Mardrus (Fasquelle, 3 fr. 50).--Poésies de François Fabié (Lemerre, 3 vol. à 5 fr.)--Croquis de chasse, sonnets illustrés, par M. Georges Hall eux (Royer, 3 fr. 50).--Le Sang de Méduse, par Sébastien-Charles Leconte (Mercure de France, 3 fr. 50).

Horizons.

En même temps que son mari poursuit sa pittoresque et exacte traduction des Mille et une nuits, Mme Delarue-Mardrus nous envoie ses Horizons. Née au bord de notre mer occidentale, elle en a, dans son enfance, entendu les sanglots et vu les désolations. Cela n'a pas tourné son talent vers les visions joyeuses. Aperçoit-elle des roses rouges ou blanches sur leur tige au lieu de se réjouir, sans arrière-pensée, de leur parfum et de leur éclat, elle pense à leur mort prochaine, et à la senteur pénétrante, mais un peu triste, qu'elles répandront quand le temps rapide les aura séchées.

Les froides blanches vont mourir de pureté En leur douceur de lingerie.

Ne demandez pas à Mme Delarue-Mardrus d'observer les lois classiques de la prosodie française. Aucune de ces barrières ne lui agrée. Parfois, elle en arrive à ne nous plus guère donner que de la prose rythmée et un peu rimée. Et, cependant, son oeuvre nous charme; elle vaut par les nuances exquises, par l'originale sincérité. Malgré tout, ce qui nous attire et nous retient le plus dans Horizons, ce sont encore les pages où la règle harmonieuse a été le mieux gardée. Quelle jolie chose que les Guetteurs! Quel admirable tableautin que celui de cette jeune femme apeurée par la malice humaine, blessée par une amie peut-être dans le courant de la journée et s'enfermant en sa maison familière, au milieu des objets aimés, la tête en larmes, appuyée sur la forte poitrine:

Or, parmi tout cela, tenons-nous par la main Et parlons bas, auprès des portes, Car, aux fentes, malgré nos serrures si fortes Luit le phosphorescent, l'affreux regard humain. Ah! qui nous avait dit que l'âme était divine? Il y a les haineux, il y a les jaloux. Il y a... Tiens-moi bien sur ta forte poitrine; Voici les loups! Voici les loups!

Délicate et frêle, elle craint les lèvres perfides, les mots hostiles. Le moindre brin de paille devient une flèche pour les natures sensibles et mélancoliques. Avenirs, après les Guetteurs, nous fournit encore une de ces petites pièces, faites pour les anthologies:

Normandie herbagère, éclatante et mouillée, Mon esprit et mon sang, mon amour, mon pays, Nous voulons venir vivre un jour, doux et vieillis. Parmi les prés, au fond d'une maison rayée. Par des après-midi de printemps vigoureux, Quand les aubépiniers attendent qu'on les cueille. Nous irons doucement par les verts chemins creux Où l'on se sent roulé dans une immense feuille. L'été nous rêverons quand la nuit sent le foin, Nous aimerons aussi les craquantes automnes, Et l'hiver étendu sur les prés monotones, Quand l'énorme feu flambe et qu'on s'assied au coin...

Presque toutes celles qui avaient débuté par la poésie ont passé, sans un regard en arrière, au roman, lequel semble, depuis quelque temps, le domaine de la femme. Seule, Mme Delarue-Mardrus n'abandonne pas ses anciens dieux. Elle se tient auprès de leurs autels déserts, fidèle et intimement artiste.

Poésies de François Fabié.

L'oeuvre poétique de M. François Fabié était disséminée dans plusieurs volumes, aujourd'hui épuisés. La voici tout entière avec l'adjonction de plus de cent pages nouvelles dans la Petite Bibliothèque littéraire de Lemerre. Dans les heures de loisir que lui a laissées l'enseignement, M. Fabié, d'une voix vibrante, a célébré son pays du Rouergue, le clocher de Rodez, aperçu de vingt lieues. Il s'est attaché presque uniquement à dire les beautés de ses montagnes, et le moulin natal, et les choses familières à son enfance:

Toi qui remets à neuf ce logis en ruine, Si le coeur des anciens habite en ta poitrine. Jeune homme, et si leur but est encore le tien, Rends au lit paternel sa place coutumière, Près de l'âtre, dans la chaleur et la lumière, Sous le grand symbole chrétien... Sur l'oreiller commun aux jumelles empreintes Porte tous tes espoirs, tes bonheurs et tes craintes; Qu'il soit ton confident, qu'il soit ton conseiller; Les âmes des aïeux y reviennent sans doute, Et l'oreille entend bien, si le coeur les écoute, Ceux qui sur nous doivent veiller. Enfin, sous ces rideaux fanés peints de ramages, Sous ce ciel enfumé, ce buis et ces images Que tant d'yeux à jamais éteints ont contemplés, Croise tes bras un soir, quand le soleil trépasse, A l'heure où l'Angélus fait prier à voix basse Les hommes, les bois et les blés, Et meurs paisiblement au lit de tes ancêtres, Après un long regard d'amour à tous les êtres Qui t'aimèrent: enfants, bêtes, coteaux, forêts; Après le geste qui bénit et fait l'épreuve Moins douloureuse au coeur des fils et de la veuve, Plus doux et plus longs leurs regrets.

Ce qui domine dans le chantre de la Bretagne, Brizeux, c'est le rêve et la douceur. Sa Marie, en coiffe de lin, est une silencieuse et discrète apparition. Montagnard, avoisinant le Midi, M. Fabié a des accents plus aigus; c'est un mode plus élevé et plus âpre qu'il a adopté; il y a quelque chose de la rudesse de là-bas, mêlée à un peu de soleil ardent dans sa phrase, et aussi beaucoup de l'éloquence romaine. Lisez le Concours de labourage, où le tour est oratoire:

A qui la palme? A toi, laboureur lent et grave Des Causses infinis, héritier des Romains, Qui n'as lorsque la pierre ou la souche t'entrave Qu'à peser sur le manche avec tes fortes mains? Ou bien à toi, fils brun des verts pays de seigle, Maigre et vif, tout esprit et tout nerfs, qui bondis Quand s'arrêtent tes boeufs et, poussant des cris d'aigle Piques rageusement leurs beaux flancs alourdis? Non, mais à toi plutôt, chanteur, âme sereine, Barde rustique à qui les vieux airs sont connus, Qui n'as pas d'aiguillon à ta gaule de frêne, Et dans le sillon frais marches doux et pieds nus...

C'est un vrai fils du Rouergue que M. Fabié. Il a le timbre éclatant des laboureurs, ses compatriotes, qui, rentrant le soir avec les chars et les troupeaux, envoient, à une lieue, leur chanson, leur adieu au jour finissant.

Croquis de chasse.

Dans une de ses lettres qui font les délices des honnêtes gens, Pline le Jeune engage un de ses amis à emporter, pour la chasse, des tablettes à écrire. Rien n'excite, dit-il, la pensée comme la solitude; on expérimente que Minerve, aussi bien que Diane, erre sur les montagnes. M. Halleux a suivi le conseil de Pline; il a vécu, en poursuivant longuement les lapins, les faisans et les renards, autant avec Minerve qu'avec Diane. En quels sonnets gracieux, richement rimés, il a rendu les gestes des animaux traqués, les migrations des canards, les retraites des poules d'eau! Qu'on me permette d'extraire des croquis l'Appel du soir, que l'on pourrait nommer aussi le Remords du chasseur:

Le soleil qui décline empourpre l'horizon Un calme solennel s'élargit sur la plaine, Et dans le soir limpide, on voit fumer l'haleine Des lourds chevaux tirant les chars de la moisson. L'agriculteur se hâte; il sait que la saison Passe rapidement et devient incertaine. Le sol se refroidit. De la forêt lointaine L'automne a mordoré déjà la frondaison. Longtemps une perdrix, du coteau voisin, lance Des cris tristes qui seuls traversent le silence. L'oiseau recherche en vain ses petits égarés. Et je me sens au coeur un remords qui s'enfonce. Car j'entends, dans ces cris de plus en plus navrés, L'angoisse de l'appel qui reste sans réponse.

C'est d'un observateur, d'un artiste habile et fin.

Le Sang de Méduse.

M. Sébastien-Charles Leconte est un noble poète; il ne raconte pas son âme comme Mme Delarue-Mardrus; il ne dit pas son pays et ses souvenirs d'enfance comme M. Fabié, et comme M. Halleux, il ne s'attarde à mettre en sonnets les jolis gestes de la bécassine et de la caille. A l'exemple de Leconte de Lisle et de M. de Heredia, il dédaigne la flûte de Pan et même la guitare; il ne manie que la lyre antique. Ses oeuvres antérieures, comme le Bouclier d'Ares, avaient conquis, parmi les purs stylistes et parmi les purs parnassiens, de nombreuses admirations. Personne, aussi bien que M. Leconte, avec plus de vigueur et plus d'éclat, ne sait ressusciter les vieux mythes et les vieilles légendes. Nous lisons, avec les yeux, les autres poètes: ici la voix se met fatalement de la partie. Impossible de ne pas déclamer, par exemple, Pâris de Troie:

Dans la nuit violette étincelante et d'or Dont le sang lumineux ruisselle sur la plaine, Au faîte du palais du vieux Priam, Hélène, Que les astres font plus surnaturelle encor, Admire, sommeillant sur sa couche d'ivoire, Pâris Alexandros, semblable aux Immortels...

Le Sang de Méduse est une oeuvre d'où l'intimité est bannie, où le ton peut-être est un peu trop soutenu, mais la plupart du temps, d'une farouche beauté. E. Ledrain

Ont paru:

Autour de l'Afrique par le Transvaal, par Robert Huchard. Un vol. in-18, 3 fr. 50. Perrin et Cie, éd.--Après le bagne, par Liard-Courtois. Un vol. in-18, 3 fr. 50. Fasquelle, éd.--Le Prisme, par Paul et Victor Margueritte. Un vol. in-16, 3 fr. 50. Plon-Nourrit et Cie, éd. --Associations et Sociétés secrètes sous la deuxième République (1848-1851), par Tchernoff. Un vol. in-8°, 7 fr. Alcan, éd.--Hector Berlioz (1803-1869), par J.-G. Prod'homme; préface de Alfred Bruneau. Un vol. in-8°, broché, 5 fr. Delagrave, éd.--Paris sous Napoléon: Consulat provisoire et Consulat à temps, par de Lanzac de Laborie. Un vol. broché, 5 fr. Plon-Nourrit et Cie, éd.

AU TONKIN.--Revue de troupes indigènes passée par M. Beau, gouverneur général de l'Indo-Chine, à Lao-Kaï, sur la rive du fleuve Rouge.--Phot. le Camus.

Illustration from L'Illustration, No. 3236, 4 Mars 1905

M. BEAU A LAO-KAÏ

Lao-Kaï est une des portes du Tonkin, celle qui le fait communiquer avec cette vaste province chinoise, le Yunnan, célèbre par ses richesses minières et que la convention de 1898 avec la Chine a placée dans notre zone d'influence. Jusqu'ici, les communications par Lao-Kaï étaient malaisées. Le fleuve Rouge, qui l'arrose, n'est guère navigable, au-dessus de Yen-Baï, aux petits vapeurs des Correspondances fluviales; tout le trafic se fait par jonques, péniblement. Et c'est pourquoi, dès 1898, était décidée la construction d'une voie ferrée Hanoï-Lao-Kaï, première partie de la grande ligne Tonkin-Yunnan.

Le gouverneur général de l'Indo-Chine, M. Beau, a voulu montrer tout l'intérêt que la France attache à cette oeuvre d'extension pacifique. Il vient de visiter les travaux de la voie et de remonter le fleuve jusqu'à Lao-Kaï, que le rail, espère-t-on, atteindra en avril prochain; à l'heure actuelle, les trains, partis de Hanoï, la capitale, vont jusqu'à Traï-Hutt. Notre photographie rappelle le voyage de M. Beau dans la pittoresque petite ville de Lao-Kaï (900 à 1.000 habitants), qui étale, sur un promontoire verdoyant, au confluent du fleuve Rouge et de la petite rivière de Kaï-Hoa, ses bâtiments neufs, ses entrepôts, ses maisonnettes blanches entourées de jardinets fleuris.

Ainsi placée à la frontière (qui, sur la rive droite du fleuve, remonte plus au nord), Lao-Kaï, outre son importance commerciale, a une valeur stratégique; c'est le chef-lieu du 4e territoire militaire.

UNE BELLE EXPLORATION

Ce fut une exploration vraiment remarquable et utile que celle dont le capitaine Cottes fit le récit, récemment, à la Société de Géographie de Paris, et dont il fut le héros.

Le capitaine Cottes. --Phot. Massip.

Illustration from L'Illustration, No. 3236, 4 Mars 1905

En termes précis, le jeune capitaine a raconté les impressions de son long voyage de Hanoï, capitale du Tonkin, à Saigon, capitale de la Cochinchine, par une voie qu'empruntent bien rarement les voyageurs: la frontière de Chine, le Haut-Mékong, entrevu jusqu'ici par de rares explorateurs, la chaîne annamite, aux versants abrupts du côté de la mer de Chine, étalés en plateaux et terrasses boisés vers le bassin du Mékong;--au total, un parcours de 4.000 kilomètres, pour le moins, dont 2.528 en pays inconnu.

Peu de voyageurs ont rencontré plus de difficultés. Si l'on pense que cet énorme itinéraire a été parcouru par le capitaine Cottes, tantôt à pied, tantôt à dos d'éléphant, en moins de neuf mois (janvier-septembre 1903), on jugera de la bravoure persévérante dont l'explorateur a dû donner des preuves quotidiennes. C'est surtout sur les plateaux qu'il parcourut entre Klam-Klent, près du Haut-Mékong, et le seuil d'Aï-Lao,--où passera probablement la voie ferrée de Hué au Mékong,--puis sur les plateaux habités par des peuplades inhospitalières et qui couvrent les confins de l'Annam et de la Cochinchine, que le capitaine dut faire des prodiges pour que son voyage conservât jusqu'à la fin le caractère d'une exploration pacifique. Ces régions, en effet, sont habitées par des peuplades thaï, aborigènes, encore presque complètement sauvages.

Mais peu de voyageurs auront accompli une oeuvre plus utile, car nous possédons maintenant, sur les frontières de l'Indo-Chine française, les renseignements précis et abondants qui nous faisaient défaut.

SUR LA FRONTIÈRE INDO-CHINOISE.--La caravane du capitaine Cottes.

Illustration from L'Illustration, No. 3236, 4 Mars 1905

(Agrandissement)

Illustration from L'Illustration, No. 3236, 4 Mars 1905
Illustration from L'Illustration, No. 3236, 4 Mars 1905

[Note du transcripteur: Ce supplément ne nous a pas été fourni avec le document source.]

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