ROME CAPITALE
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--«Ah! si vous aviez vu Rachel!» ont accoutumé de s'écrier les barbons qu'on rencontre au Théâtre-Français un soir de belle première. «Eh! non, nous ne l'avons pas vue, étant nés trop tard, fort heureusement, ripostons-nous avec impertinence. Mais aussi, nous pourrons dire à nos neveux: «Ah! si vous aviez vu Sarah Bernhardt!»
Nous avons raison, parce qu'il n'y a pas d'hommes, et encore moins de comédiens nécessaires. Faute d'un moine, le couvent ne chôme pas. Mais quand les gens qui ont vécu dans la Rome Pontificale disent aux nouveaux-venus:--«Que ne l'avez-vous connue il y a vingt ans!» c'est autre chose, et il n'y a pas de quoi rire. Rome est une ville unique, qui ne peut pas être remplacée. Ce n'est même pas une ville: c'est la ville, l'Urbs.
«Rome n'appartient pas à l'Italie, me disait l'autre jour un grand artiste qui a la religion de la Ville Éternelle, et que je ne nommerai pas, crainte que l'odieuse politique s'empare de ce propos pour en dénaturer le sens; elle appartient au monde.» Ce caractère extra-national et super-humain, elle le conservait intact sous la grande ombre du Saint-Siège, abstraction spirituelle, universelle et sacrée. Elle l'a perdu le jour où, en entrant par la brèche de la porte Pie dans la capitale de l'Occident, berceau du monde moderne nourri avec les deux jumeaux par la louve du Palatin, les bersagliers piémontais en ont fait la vulgaire capitale d'une monarchie constitutionnelle.
C'était sans doute fatal, mais c'est triste. En s'emparant de Rome, dans leur ambition après tout légitime de se mettre cette couronne au front, qu'en ont fait les Italiens? Ou, plutôt, que sont-ils en train d'en faire, car ce n'est pas en moins d'un quart de siècle qu'on bouleverse une ville édifiée sur les ruines superposées depuis trois mille ans des rois et de la République, des césars et des barbares, du moyen-âge féodal et de la Renaissance princière, du paganisme effondré dans les magnifiques corruptions d'une décadence monstrueuse, et de la splendeur apostolique née du sang des martyrs.
La psychologie de l'impression première donnée par Rome est curieusement compliquée. On a beau s'efforcer de tout oublier pour devenir l'être purement sensationnel que doit être le voyageur sincère, comment réussirait-on à s'affranchir absolument de l'obsession des souvenirs classiques, de la tyrannie de l'idée littéraire, préconçue et impersonnelle, imposée par les lectures, de la violence exercée sur l'esprit par l'éducation artistique? Qu'est-ce qui vaudrait le mieux, être très naïf ou très raffiné? Je ne crois guère à la justesse d'impression de l'innocence intellectuelle; d'autre part, une préparation trop complète entrave la liberté du jugement. Le mieux, j'imagine, est encore l'extrême raffinement,--ce raffinement excessif que les sages appellent de la perversité d'esprit--car c'est l'état d'âme qui est le plus susceptible de naïveté intelligente.
Seulement on est très malheureux. Quand, arrivant à Rome de l'intérieur de l'Italie, au sortir de la montagne où l'on a longé le Tibre encaissé entre des pentes escarpées couronnées de vieilles villas semblables à des bastilles, on débouche brusquement dans l'immense plaine aride et déserte, coupée de marécages, déroulant indéfiniment vers la mer son tapis jaune et brun, vaguement marbré de vert-de-gris par des haies de pâles roseaux et des bouquets de grêles eucalyptus, et qu'on aperçoit vers l'horizon très clair la coupole de Saint-Pierre trouant le grand ciel bleu, on se sent positivement ému. Est-ce factice, est-ce sincère, chi lo sa?
A coup sûr, on est remué dans ses entrailles intellectuelles, et si bien remué que les horreurs d'une gare ne parviennent pas à faire baisser le baromètre de l'exaltation. On roule enfin dans Rome, les yeux ouverts comme des portes cochères--et jusqu'à destination on ne voit que de larges voies «à l'instar», traversées par de petites rues noires et fort laides, et partout des plâtras tout frais, des briques s'amoncelant jusqu'aux nues, des moellons sur lesquels grincent les outils du tailleur de pierres, des crépis blafards, des badigeons jaunâtres, des enduits jus de carotte ou chocolat--un vaste chantier de constructions.
Sans doute, puisque la population augmente, il faut bien lui bâtir des maisons. Mais pourquoi augmente-t-elle? Les Italiens ne pouvaient-ils laisser Rome aux Romains? Être Romain n'est pas être citoyen d'une ville, mais d'une nation. Appelée au tableau noir de l'école primaire pour y écrire son nom, une petite Transtévérine de six ans traça orgueilleusement ces mots significatifs: «Clélia, Romana». Que viennent faire ici ces envahisseurs étrangers, terrassiers du Piémont et maçons de Lombardie, marchands florentins, journalistes et politiciens napolitains et siciliens? L'enceinte de Rome, ce vieux mur du pape Honorius, en briques sanglantes égratignées de crevasses, avec ses portes couronnées d'inoffensifs créneaux en ruines, enserre un espace qui suffirait à une population de deux millions et demi d'habitants. Ils y sont 330,000, une centaine de mille de plus qu'en la dernière année du pouvoir temporel. C'est déjà trop.
Cette incomparable majesté, cette personnalité superbement impérieuse, ce charme subtil qui conquiert les cœurs les plus rebelles, Rome, en effet, les doit pour une forte part aux aspects solennellement mélancoliques des collines désertes de l'Aventin et du Célius, du sommet du Janicule, des pentes du Vatican, où, dans une paix mystique et un hautain silence, des allées solitaires fuient entre les hautes murailles hérissées de cactus des vignes et des jardins, des couvents et des hospices, que dominent un palmier isolé, planté des mains de saint Dominique, le dôme vert intense d'un grand pin parasol, ou un groupe funèbre de noirs cyprès.
De place en place se dresse un de ces beaux campaniles romains, svelte tour carrée en briques où s'enchâssent des fragments antiques ou bien des plaques de marbres de couleur, ajourée de plusieurs étages d'arcades en plein cintre s'appuyant sur de frêles colonnettes accouplées. C'est une église, dont la chétive façade nue, accostée d'un porche indigent, cache une nef fastueuse et vénérable, où les papes Anaclet et Symmaque ont tenu des consistoires. Devant l'antique autel où l'impératrice Eudoxie et sainte Hélène, mère de Constantin, ont reçu la communion, prient au pied d'une naïve madone ombrienne ou d'un christ byzantin à la face brune, quelques popolane aux yeux brillants sous le mouchoir jaune ou rouge qui recouvre leur lourde chevelure d'un noir bleu, tordue en nœud sur la nuque, et des gaillards trapus, nerveux, basanés, à mine de forbans, agenouillés dans leur feutre pointu.
* * *
Si l'on en sort à l'heure infiniment douce du crépuscule, quand l'Ave Maria sonne aux 365 clochers de Rome, sans qu'aucune autre rumeur de la ville parvienne en ces retraites, hantées seulement par les rares ombres enfroquées de quelques moines bruns, blancs ou noirs, qui regagnent leurs cellules, tandis qu'à l'extrémité d'un vircolo poudreux, un pan de ciel s'allume aux lueurs du soleil couchant--alors on respire bien l'atmosphère conventuelle et méditative de la cité pontificale, on est transporté aux temps évanouis de la grandeur apostolique, on est à Rome enfin. Le jour où ces adorables églises primitives, demi-dévotes, demi-païennes, seraient encastrées dans les alignements bêtes d'une ville moderne et bourgeoise, leur charme serait dissipé, leur parfum évaporé. Elles ne seraient plus que des musées de bibelots sacrés.
Le délire embellisseur a déjà fait bien du mal. Naguère, une grande place herbue et ombragée de yeuses tortues s'étendait, déserte et superbe, devant la basilique constantinienne de Saint-Jean de Latran, en descendant vers les imposants fragments des aqueducs de Claude enclavés dans des jardins, la porte Asinaria et l'église Sainte-Croix de Jérusalem, sanctuaire de précieuses reliques, derrière laquelle s'arrondit l'immense anneau de briques de l'antique amphithéâtre Castrense. Aujourd'hui la perspective en est coupée brutalement par un énorme «bloc» à l'américaine d'affreuses maisons à six étages, lavées de jaune sale, récemment construites sur les terrains de la villa Massini, à côté de l'annexe du palais pontifical de Latran où est renfermée la Scala Santa, vingt-huit degrés de marbre du palais de Pilate à Jérusalem, qu'en souvenir du Sauveur qui les a gravis, on ne monte que sur les genoux.
Et au pied du palais Vatican, déshonorant la cité Léonine, le saint des saints du domaine pontifical, ce beau quartier tout battant neuf, disposé bien géométriquement dans les anciens Prati del Castello, qui jadis verdoyaient le long du Tibre, sous la grande ombre rébarbative du château Saint-Ange. Et ces travaux de régularisation du fleuve inconstant qui, en expiation de ses débordements passés, roule maintenant ses eaux glauques dans un lit élargi de moitié, entre les plus belles murailles blanches et lisses, aux ravalements irréprochables, dont jamais entrepreneur de bâtisses ait eu à se glorifier. Encore cette substitution d'un honnête canal aux berges plates, à un fleuve tumultueux baignant les noires substructions du vieux borgo riverain de Ripetta, se justifie-t-elle par des préoccupations humanitaires. Mais pourquoi balafrer le Tibre de nouveaux ponts Garibaldi et Umberto, d'un style si déplorablement vulgaire? Pourquoi une passerelle tubulaire étale-t-elle son vilain profil au pied du môle d'Adrien? Elle est provisoire, soit, mais le pont de pierre neuve destiné à la remplacer est-il bien nécessaire, car personne n'y passe? Et là-bas, près de l'Ile San Bartolommeo, les vieux hermès à double face du pont Quattre Capi, qu'on n'a pas encore démoli, font la grimace à la belle voûte blanche dont on a coiffé la noire embouchure de la Cloaca Maxima de Tarquin.
C'est une belle chose que le pittoresque, disent les Romains; mais nous avons nos affaires et nos plaisirs, et nous voulons circuler à l'aise chez nous. D'accord. Toutefois ces affaires sont peu de chose, et la parlotte du soir sur la place Colonna, au café Aragno ou au pied de la colonne Antonine, suffit à y pourvoir. Aussi n'ont-ils pas encore osé mettre à exécution le projet d'un pont jeté par-dessus le Forum pour faire communiquer le Capitole avec l'Esquilin, afin que Jupiter Capitolin sans doute puisse aller visiter la Notre-Dame-des-Neiges à Sainte-Marie-Majeure. Une municipalité qui timbre jusqu'à ses tombereaux de boueurs du chiffre superbe S. P. Q. R. devrait pourtant respecter le berceau du sénat et du peuple romains. C'est trop qu'elle ait râclé le Colisée comme une carotte, dépouillant le colossal squelette fauve de sa flore légendaire, qui habillait si gentiment l'austère travertin rougi du sang versé en ce lieu cruel.
Il y aussi l'hygiène, au nom de laquelle se commettent bien des crimes. Cette fameuse fièvre dont on parle toujours et qu'on n'a presque jamais, on espère la chasser en perçant de larges voies comme la Via Nazionale et le Corso Vittorio Emmanuele, où l'âpre soleil pénètre si librement que les passants y grillent tout vifs et que personne ne veut habiter ces fournaises. Ils l'auront quand même, leur spectre morbide qui plane tout à l'entour, sortant du tuf spongieux des plaines du Latium et des Maremmes, où croupit et se corrompt l'eau des pluies, du fleuve, des infiltrations empoisonnées des marais Pontins. Pensent-ils que cela lui fasse peur, qu'on ait rasé le Ghetto, ce soi-disant foyer d'infection où l'on ne se portait pas plus mal qu'ailleurs? Il est vrai qu'on est moderne et libéral, et qu'on veut effacer jusqu'aux vestiges matériels de l'injuste et tyrannique servitude qui pesait sur le peuple d'Israël, et, après tout, ce sont seulement quelques motifs de moins pour les peintres. Le pauvre portique d'Octavie toutefois, qui se présentait si bien, enclavé dans de vieilles constructions encrassées et incohérentes, semble aujourd'hui une épave ridicule, ainsi nu et isolé dans un grand espace de terre jaune toute bossuée.
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Jusqu'où ira cette rage destructive? Il faudrait tout jeter bas pour faire de Rome quelque chose comme une de nos belles préfectures de première classe. Supprimera-t-on ces amusants boyaux sombres et tortueux, comme celui au nom significatif de rue des Boutiques-Obscures, aux alentours du Panthéon, où des vaches ruminent dans la fraîcheur d'étables ouvertes, devant lesquelles passent au pas les modernes omnibus? Puis, à un tournant, on se trouve en présence de superbes morceaux antiques comme les colonacce du temple de Minerve, sous le fastueux entablement desquelles un boulanger cuit son pain, comme l'arco de Pantani, pratiqué dans le formidable mur en péperin gris du temple de Mars Ultor, débris du forum d'Auguste, comme les arcades plus noires que la suie et à demi-enfouies sous les dalles du pavé du théâtre de Marcellus, dont les voûtes surbaissées sont occupées par des savetiers, des chaudronniers et des osterie basques. Ou bien on trébuche sur des souvenirs tels que la roche Tarpéienne et la prison Mamertine, ou bien encore sur des fragments du mur de Servius Tullius, dont les rudes et indestructibles assises de blocs de tuf sans ciment se retrouvent par tronçons en maints points de la ville. Démolira-t-on le palais à façade couturée et lépreuse de Lucrèce Borgia, près le palmier du couvent des Maronites, et celui, sanglant et lugubre, de la triste Béatrice de Cenci? Non, car les Romains tiennent aux débris de leur passé, et ceux qui n'y tiendraient pas n'oseraient l'avouer, crainte du mépris des étrangers. Alors quelle figure ferait tout cela au milieu des rues de Rivoli et des boulevards Malesherbes que, d'ailleurs, ils n'ont pas d'argent pour construire?
Car c'est là qu'on trouve de quoi espérer. Comme tout le trop neuf royaume d'Italie, la jeune Rome a eu plus grands yeux que grand ventre. Si sobres qu'ils soient, nos voisins ultramontains commencent à être las de s'arracher les morceaux de la bouche pour des dépenses de parade. L'aspect lamentable de certains quartiers en ruines avant d'être achevés, comme celui qui borde les murs entre les portes Pia et Salara, donne à penser que le mouvement funeste est enrayé. Que ceux qui n'ont pas encore fait le voyage profitent de cette trêve pour voir encore l'ombre de la Rome de Goethe, de Chateaubriand et de Mme de Staël.
Marie-Anne de Bovet.

M. LÉON DAUDET D'après une photographie de la maison Tourtin. Mlle JEANNE HUGO D'après une photographie de la maison Nadar.
THÉÂTRE DE L'OPÉRA-COMIQUE.--Célébration du centenaire d'Hérold: le couronnement du buste.

L'accident de Montigny, sur la ligne de Saint-Just à Péronne, chemin de fer du Nord.--D'après une photographie de M. Souillard, de Péronne.

Carte de nos possessions du Congo.
