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L'Illustration, No. 2503, 14 février 1891

NOS GRAVURES

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LE MARQUIS DI RUDINI

(Page couverture.)

Après huit jours de gestation un peu laborieuse, le marquis di Rudini est parvenu à former un nouveau ministère avec le concours de M. Nicotera. Le marquis di Rudini est le chef de la droite et M. Nicotera un des principaux représentants de la gauche. En France, cette alliance peut étonner, parce que les principes professés à droite sont diamétralement opposés à ceux qui guident les hommes de la gauche. En Italie, il n'en est rien. La divergence ne portant pas sur la forme de gouvernement, mais seulement sur la façon d'appliquer certaines lois, il est arrivé bien souvent que les deux côtés de la Chambre ont voté ensemble dans un accord parfait. De plus, avec M. Depretis d'abord et M. Crispi ensuite, la distinction est devenue de moins en moins sensible, et M. di Rudini pouvait déclarer à Vérone au mois de décembre dernier que les vieux partis historiques avaient cessé d'exister. A droite aussi bien qu'à gauche, on est monarchiste. L'extrême-gauche, qui est républicaine, compte pour le moment d'adorateurs zélés à peine un petit nombre, et a déjà déclaré qu'elle ne ferait aucune opposition au nouveau ministère.

Comme M. Crispi, le nouveau président du conseil est Sicilien. Il a de commun avec lui l'énergie et la ferme volonté d'arriver, mais il diffère essentiellement de son prédécesseur par les manières, qui sont celles d'un parfait gentilhomme. Autant le premier est cassant, autoritaire, autant le second est aimable, complaisant, distingué. Il est à peine âgé de cinquante-deux ans. De taille élevée, fort, robuste, avec une superbe barbe blonde qu'il promène avec complaisance, il a la démarche franche, décidée, un peu martiale, d'un colonel qui a pris sa retraite avant l'âge.

Il n'avait pas vingt-sept ans quand ses concitoyens de Palerme le choisirent pour leur maire. Dans l'exercice de ces fonctions il eut l'occasion de déployer un courage et une énergie dont les Palermitains ont conservé le souvenir. C'était en 1860, une insurrection éclata à Palerme. Les Siciliens mécontents de l'obligation du service militaire et peu disposés à être gouvernés par des Piémontais, encouragés aussi par les partisans du gouvernement déchu, se soulevèrent pour reconquérir leur liberté. Des bandes d'insurgés se formèrent aux portes de Palerme, firent irruption dans la ville au cri de: Vive la République, mirent au pillage les maisons, le feu à quelques édifices, et massacrèrent ceux qui tentaient d'opposer de la résistance. Les quelques gardes nationaux qui répondirent à l'appel du préfet et du syndic, M. di Rudini, s'enfermèrent à l'Hôtel-de-Ville attendant les insurgés pendant que la troupe était répandue dans l'île pour lutter contre le brigandage. Le marquis di Rudini, attaqua à l'Hôtel-de-Ville, opposa une résistance des plus énergiques, s'exposant là où le danger était le plus considérable. Cette attitude sauva la situation.

Les rebelles ne pouvant s'emparer du palais municipal se répandirent dans la ville continuant le pillage et pour se venger de la résistance opiniâtre du marquis di Rudini incendièrent son palais. Le jeune syndic, qui sur ces entrefaites avait reçu quelques renforts, se porta contre les insurgés, et, à la tête des siens, il réussit après trois jours de combat acharné à les déloger de partout et à les mettre en fuite. Chaque maison dut être prise d'assaut. On raconte que dans cette circonstance on vit des généraux refuser d'endosser l'uniforme militaire. Le gouvernement, reconnaissant au marquis di Rudini de sa courageuse conduite, le nomma aussitôt préfet de Palerme. De sorte que, après avoir dompté l'insurrection, ce fut lui qui fut chargé du châtiment. Il se montra inflexible.

En 1869, le général Menabrea, qui était alors président du conseil des ministres, ayant besoin d'un ministre de l'intérieur qui en imposât, lui confia ce portefeuille. Le marquis di Rudini accepta à contre-cœur parce qu'il n'était pas encore député et qu'il n'avait jamais assisté à une séance de la Chambre. Le nouveau ministre fut attaqué violemment par la gauche dès les premières séances. Il se défendit avec orgueil, avec dureté, déclarant qu'il acceptait la responsabilité de tous les actes commis pour la répression de l'insurrection, et pour le châtiment qui devait servir d'exemple. Mais il manqua de sang-froid, son discours ne fut pas heureux. Il répéta plusieurs fois le même mot, s'interrompit, et prouva que comme orateur son éducation était encore à faire. Il donna sa démission et se tint à l'écart des luttes parlementaires pour faire oublier la mauvaise impression de son premier début.

Aujourd'hui, sans être un brillant orateur, il est un de ceux qui savent se faire écouter. Tant que vécurent Minghetti, Sella et Lauza, les chefs reconnus de la droite, il resta au second plan; mais, eux disparus, il prit leur place et s'affirma bientôt comme chef du parti. Depuis, il n'a songé qu'à saisir le pouvoir et il y est parvenu. Disposant d'une fortune considérable, il s'est livré tout entier à la politique. Il n'a pas d'autre passion.

M. LÉON DAUDET ET Mlle JEANNE HUGO

L'attention et la curiosité sympathiques de Paris ont fait cortège cette semaine à M. Léon Daudet, fils de M. Alphonse Daudet, épousant Mlle Jeanne Hugo, petite-fille du grand poète. C'est que l'aristocratie du talent a ses grands mariages, comme l'autre. Et les contemporains ont raison de rendre aux fils et aux petits-fils de ceux qui honorent leur pays un peu de la gloire que leurs pères ou leur grands-pères ont fait rejaillir sur leur époque.

On sait que M. Léon Daudet, le fiancé, poursuit depuis deux ou trois ans ses études médicales: il se préparait récemment encore aux concours de l'internat. Quant à Mlle Jeanne Hugo, le rayonnement de la popularité de son aïeul a illuminé son berceau. De la même plume qui fustigeait l'insolence des grands et consolait l'humilité des petits, Victor Hugo a chanté les douces émotions de l'enfance.

Son œuvre si vaste et si grandiose renferme de véritables bijoux poétiques où se reflète la joie des caresses enfantines, comme un écrin magnifique aux proportions colossales cache un joyau fragile aux fines ciselures. Les morceaux consacrés aux enfants sont même en si grand nombre que l'on a pu en composer tout un volume avec ce titre: Les Enfants. Avons-nous enfin besoin de citer l'Art d'être grand-père, qui est tout entier à la gloire de Jeanne et de son frère Georges. Georges est l'aîné et il est homme: à lui le grand-père voue une affection plus virile, dégagée des mignardises qui sont réservées: à Jeanne, si frêle et si douce en son berceau, dans l'auréole de ses blonds cheveux encadrant le doux visage aux grands yeux étonnés, au sourire ingénu:

O Jeanne! Georges! voix dont j'ai le cœur saisi.

Jeanne a grandi: la «petite reine» est devenue jeune fille et la grâce ne l'a pas abandonnée, s'est épanouie en elle. L'heure prévue et prédite dans l'Art d'être, grand-père est enfin venue, l'heure où la jeune fille quitte la maison où elle fut adorée, pour une nouvelle famille qui devient la sienne. Il n'a manqué à la fête de l'autre jour que la présence de l'aïeul; et, l'on ne peut pas dire pourtant qu'il en fût tout à fait absent.

C'est à lui, avant tout, qu'on rendait hommage, quand le couple nuptial entrait dans la grande salle des fêtes de la mairie du XVIe arrondissement parmi les fleurs prodiguées. C'est en son souvenir que l'orchestre de Lamoureux jouait l'ouverture de Ruy Blas de Mendelssohn et l'Hymne que Saint-Saens a composée pour les funérailles solennelles offertes il y a six ans par la France à l'illustre poète, comme un dernier adieu.

La présence de Mme Carnot, des ministres et de leurs familles, de tout ce que Paris compte d'illustrations ou de simples notabilités, attestait la vénération affectueuse qui entoure si justement le nom que portait hier encore la nouvelle épousée et celui qu'elle porte depuis quelques heures.

LE CENTENAIRE D'HÉROLD

L'Opéra-Comique a célébré devant une salle comble le centenaire d'Hérold, l'immortel auteur du Pré aux Clercs. Le spectacle se composait du premier acte de Zampa et du Pré aux Clercs, dont on donnait, ce soir-là, la 1,482e représentation. Entre le second et le troisième acte, le rideau s'est levé et le buste d'Hérold est apparu. A côté se tenait Mlle Adeline Dudlay, de la Comédie-Française, qui, personnifiant la France, a récité des stances de M. Lucien Paté, pleines d'une éloquence communicative. Autour de Mlle Dudlay, côté cour et côté jardin, comme on dit au théâtre, les interprètes qui avaient chanté Zampa et ceux qui chantaient le Pré aux Clercs étaient groupés dans leurs costumes respectifs...

Après avoir dit les beaux vers de M. Paté, Mlle Dudlay a posé sur le buste la palme qu'elle tenait en main et tous les artistes ont défilé devant l'image de l'illustre compositeur, à qui la France se glorifie d'avoir donné le jour, de l'artiste de génie autant que modeste, qui, un mois après avoir donné le Pré aux Clercs, cette partition exquise, s'écriait au moment où il fermait les yeux pour toujours; «Quel malheur de mourir! Je commençais à comprendre la musique qui convient au théâtre».

Ad. Ad.

L'ACCIDENT DE MONTIGNY

A la suite des gelées prolongées et des mouvements de terrain survenus au moment du dégel, des déraillements se sont produits sur un grand nombre de voies ferrées, entre autres sur le réseau du Nord.

A Montigny, notamment, dans le département de la Somme, un train mixte, composé de deux machines, d'une quinzaine de voitures et de quelques fourgons, dont un contenant dix vaches, a déraillé le 2 février, à 3 h. 15 de l'après-midi. Plusieurs wagons ont été culbutés et précipités en bas du remblai élevé en cet endroit de 1 à 5 mètres. Trente-cinq voyageurs ont été blessés, sur lesquels quinze assez grièvement. Quant au personnel du train, sauf le conducteur Dubois, qui a été contusionné, il n'a eu aucun mal. La cause de ce déraillement, nous l'avons dit, est le dégel; mais le cahotement du wagon de queue dans lequel étaient renfermées les bêtes n'y est pas étranger.

Il s'est même produit, un incident curieux.

Sept des vaches se sont trouvées projetées en dehors de la voiture et prises sous les décombres, d'où elles n'ont pu être retirées que pendant la nuit: quatre étaient mortes et trois grièvement blessées. Il a donc fallu les abattre immédiatement, opération qui a dû naturellement être effectuée sur place par un boucher requis à cet effet.

LES FOUILLES DE MARTRES-TOLOSANE

Des fouilles d'une importance considérable au point de vue archéologique sont pratiquées ou plutôt reprises en ce moment sur le terrain de la commune de Martres-Tolosane, dans la Haute-Garonne. Des bustes, des statues, des bas-reliefs, sont découverts chaque jour et le musées improvisé qui les recueille, en attendant leur transport à l'Institut, renferme à cette heure des pièces d'une grande valeur artistique. Nous devons à l'obligeance de M. F. Régnault, membre de la société archéologique, de pouvoir donner aujourd'hui une reproduction de quelques-unes de ces pièces, choisies parmi les plus intéressantes, et quant aux fouilles elles-mêmes, M. Lebègue, qui en est l'heureux initiateur, a bien voulu nous fournir les intéressants renseignements qui suivent:

«La petite ville de Martres-Tolosane couronne le sommet d'une colline dominée par les contreforts des Pyrénées. Devant elle, au nord, s'étend et s'élargit la plaine de la Garonne. Au pied de sa vieille église, assez imposante, elle étage les débris en partie conservés de ses remparts circulaires. Quelques fabriques de poterie, encore florissantes depuis le moyen-âge, s'élèvent sur la pente qui descend vers le fleuve. Elles en sont séparées par des champs cultivés où l'on voyait autrefois quelques murs d'une ville gallo-romaine, inconnue à l'histoire. Le nom lui-même en a-t-il été conservé? d'après le témoignage douteux des actes de Saint-Vidian, elle se serait appelée Angonia.»

Pourtant au dix-septième siècle on y découvrit des fragments d'architecture et des statues, quelques-unes fort belles, qui furent transportées à l'évêché de Rieux. En 1826 le hasard fit trouver dans le champ d'arbres antiques, et des fouilles continuées à cette place jusqu'en 1830 par l'archéologue Dumége enrichirent le musée de Toulouse de la plus intéressante collection de sculptures qu'ait jamais livrées le sol de la France.

Les unes viennent de la Grèce: telle cette charmante tête d'Ariane, délicate et fine, aux yeux légèrement bridés.

Mais de la Grèce nous passons à Rome; voici une nombreuse collection de bustes d'empereurs. L'un d'eux serait pour Rome elle-même une fort heureuse trouvaille; c'est un Auguste dont les proportions rappellent avec une exactitude parfaite les répliques déjà possédées par Florence et par le Vatican.

Les nouvelles fouilles que j'ai entreprises avec le concours de M. Ferré sont à peine commencées et déjà le résultat dépasse nos espérances. Nous possédons plus de cent vingt débris antiques.

Parmi toutes ces richesses, il faut mettre à part une Minerve que nous reproduisons et dont la tête malheureusement n'a pas été retrouvée; elle est digne de figurer dans un beau musée d'antiques; les draperies, très soignées, sont sculptées avec un art exquis. Puis une tête d'enfant, dont la physionomie est d'une douceur charmante.

Voici le sanglier d'Érymanthe, que les bras énormes d'Hercule enserrent dans une étreinte toute-puissante. C'est enfin une femme couchée d'un mouvement gracieux.

Tout nous porte à croire que nous marchons vers de nouvelles découvertes. Mais déjà nous pouvons affirmer une théorie qui ne sera plus contestée: il y eut en Gaule au troisième siècle une école de sculpture, imitatrice des anciens et qui eut cependant son originalité propre.

Parmi tous ces marbres, nous n'avons presque pas trouvé de débris d'architecture. Ils n'auraient donc pas appartenu à un édifice, à un temple, à un palais, à une villa. Proviennent-ils d'un atelier? Nous espérons que la fouille, en continuant, nous permettra de résoudre le problème.»

Albert Lebègue.

AU CIRQUE D'HIVER

Il n'y a plus de cirque sans eau. Le Cirque-d'Hiver, lui aussi, a voulu avoir sa pantomime nautique. Il fallait pour cela transformer la piste où tout à l'heure débattaient les chevaux, les écuyères, et les jolis chiens savants que l'on peut voir en tête de notre page de gravure, en un véritable lac. Je n'entreprendrai pas de vous décrire par le menu le système employé.

Il est, en tout cas, d'une rapidité d'exécution exemplaire. Deux toiles goudronnées enveloppent complètement la piste et remontent vers une estrade sur laquelle se passent les scènes comiques de la parodie et qui permet aux artistes de plonger dans l'eau: celle-ci, grâce à une ingénieuse combinaison de conduite, arrive en quelques secondes, et nous sommes ainsi tout d'un coup transportés en plein océan.

La pantomime commence. Notre gravure en donne les principaux incidents. Elle commence par une parodie de Cléopâtre: l'aspic célèbre est remplacé par un gigantesque serpent long de quinze pieds... Nous voyons aussi Antoine et Cléopâtre débarquer; Octave les poursuit, il les rejoint, mais, dans sa lutte avec Antoine, il est précipité dans l'eau par le farouche triumvir... La pantomime n'a pas oublié la vie «inimitable» que menaient les deux amants: ainsi des suivantes de Cléopâtre dansant devant nous une danse du ventre très expressive.

Viennent ensuite des scènes d'un autre ordre, celle d'un ivrogne, dont l'idée fixe est de prendre un bain, celle du vol en bateau, que représente une de nos gravures... Un ménage bourgeois est attaqué par des voleurs, des pirates, qu'arrêtent à la fin de non moins aquatiques policemens... Tout cela est gai et amusant.

Port Tarascon, par Alphonse Daudet, paraît aujourd'hui dans le format in-18 à 3 fr. 50, chez l'éditeur E. Flammarion.

Les «dernières aventures de l'illustre Tartarin», complètent cette trilogie célèbre de la collection Guillaume, illustrée: Tartarin de Tarascon, Tartarin sur Alpes et Port Tarascon.

Illustration from L'Illustration, No. 2503, 14 février 1891
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