CHARME DANGEREUX
Reading edition
PAR
ANDRÉ THEURIET
Illustrations d'ÉMILE BAYARD
Suite Voir nos numéros depuis le 13 décembre 1890.
XI
Dès qu'elle eut tourné l'angle de la rue, Thérèse parcourut d'un regard anxieux la portion lumineuse du boulevard Dubouchage et tressaillit en apercevant une rapide silhouette qui s'élançait chez le costumier, dont le magasin encore éclairé s'ouvrait non loin de l'avenue de la Gare. Elle devina Jacques plutôt qu'elle ne le reconnut et elle résolut d'épier le moment où il reparaîtrait sur le trottoir.--En face du magasin, de l'autre côté de la chaussée, il y avait entre deux platanes un banc noyé dans l'ombre des façades voisines. Thérèse s'y assit et s'y dissimula de son mieux. Novice à ce métier d'espion dont elle avait honte, elle s'effarait au moindre bruit. Elle s'imaginait que le regard de chaque passant se fixait sur elle avec une curiosité soupçonneuse--injurieuse peut-être--et elle tremblait que quelque chercheur d'aventures, enhardi par l'obscurité, n'eût la tentation de s'arrêter et de lui parler. Un quart d'heure s'écoula, un quart d'heure d'angoisse, puis la porte du costumier se rouvrit; dans la projection blafarde produite par l'éclairage intérieur, Thérèse vit surgir un moine blanc et ses derniers doutes s'évanouirent. Jacques n'avait même pas pris la précaution de se masquer; il stationna un moment sur les marches pour rabattre son capuchon sur sa tête nue, puis, retroussant sa robe, il s'éloigna dans la direction de la place Masséna. Malgré l'émotion qui l'oppressait et lui paralysait les jambes, la jeune femme fit effort sur elle-même et le suivit.
D'un pas allègre il longeait les arcades, sans se douter de l'espionnage auquel il était soumis. Il traversa la place pleine d'un va-et-vient de masques et ne ralentit sa marche qu'à l'angle du pont et du quai. A quelque distance, derrière lui, l'ombre noire de Thérèse côtoyait prudemment le mur du parapet. Quand Jacques arriva au square des Phocéens, il resta un moment indécis et piétinant sur place comme quelqu'un qui attend avec impatience. Thérèse profita de ce qu'il lui tournait le dos pour se glisser parmi les massifs du square, et là, invisible, mais pouvant facilement distinguer ce qui se passait sur le quai, elle attendit à son tour. La solitude et le silence de ce jardin contrastaient avec les joyeuses rumeurs qui bourdonnaient dans la direction de la rue Saint-François-de-Paule. Les chants des masques montaient au loin, mêlés à des bouffées de musique; plus près, aux abords du pont des Anges, la plainte très douce de la Méditerranée sur les galets coupait mélancoliquement le brouhaha de la fête. Neuf heures sonnèrent. Le trot de deux chevaux retentit sur le pont et, entre les branches à demi-effeuillées des poivriers, Thérèse aperçut un équipage entièrement drapé de blanc, qui vint stopper sur le quai. En même temps elle vit Jacques se détacher du trottoir, traverser la chaussée et courir vers la mystérieuse voiture.--Blanche sur le fond blanc du landau, une femme se souleva à demi et fit un signe de la main; un valet de pied revêtu d'un domino ouvrit la portière au moine qui, d'un bond, prit place à côté de l'élégante forme féminine. Puis le laquais remonta sur son siège et, au pas, le landau gagna la rue Saint-François-de-Paule, tandis que Thérèse, dont les genoux fléchissaient, s'asseyait consternée sur l'un des bancs du square...
Etait-ce possible? Après quinze mois de mariage!... Être réduite, non plus même à se débattre contre de vagues soupçons, mais à constater dans les conditions les plus humiliantes le mensonge et l'infidélité de l'homme en qui elle avait religieusement placé toute sa confiance, toute sa tendresse! Elle tordait l'une dans l'autre ses mains glacées et cherchait à se faire du mal, comme si la douleur physique eût eu le don de chasser ce cauchemar atroce... Hélas! non, ce n'était pas un mauvais rêve, Thérèse vivait en pleine réalité--une réalité brutale dont l'étreinte la meurtrissait impitoyablement.--Elle entendait les bruits de fête du carnaval, elle distinguait encore le trot des chevaux qui emportaient Jacques et Mme Liebling vers le Corso, et le grincement des roues sur le sable se répercutait dans son cerveau endolori. Elle n'eut eu qu'à se lever et à courir pour rattraper les coupables et prendre Jacques en flagrant délit de traîtrise... Mais à quoi bon?... Elle en avait assez vu pour qu'il ne lui restât plus la moindre incertitude. L'écroulement était total; elle était saturée de souffrances et n'avait plus la force d'en supporter de nouvelles. D'ailleurs, elle ne pouvait laisser plus longtemps seules Mme Moret et Christine. Il ne fallait pas que les deux femmes se doutassent de ce qui passait; c'eût été pour la petite mère un coup trop rude, et pour Christine trop de satisfaction. A la pensée de ce qui arriverait si la conduite de Jacques était connue de Mme Moret, Thérèse se retrouvait courageuse.--Non, cette tragédie devait rester cachée au fond de son cœur. L'humanité lui commandait d'éviter un éclat capable de tuer cette vieille mère qui la chérissait comme sa fille et qui croyait en son fils comme en Dieu. L'explication aurait lieu avec Jacques seulement; ils auraient à chercher ensemble une solution qui ménagerait la tendresse de Mme Moret tout en sauvegardant la dignité de l'offensée. Et, d'un pas précipité, emportant sa désolation au milieu des rumeurs de la fête, Thérèse gagna la rue Carabacel par le chemin le plus court.
Pendant ce temps, le landau de Mme Liebling descendait lentement la rampe de la rue Saint-François-de-Paule.
--Vous le voyez, murmurait Mania, répondant par une légère pression à l'étreinte fiévreuse de Jacques, j'ai tenu parole... A propos, n'avez-vous point de loup?... Oui... Eh bien, masquez-vous.
--Vous avez peur d'être vue avec moi? demanda ce dernier tout en obéissant.
--Non, certes... Sachez que la peur du qu'en dira-t-on ne m'a jamais arrêtée. Ce que j'en fais est surtout dans votre intérêt... Croyez-vous bien utile que les journaux de Nice publient demain que vous vous êtes promené avec moi au Corso?... Vous devriez au contraire me remercier de ma générosité. Je vous épargne de la sorte sinon des remords, du moins les reproches... légitimes d'une personne qui vous est chère!
Tandis qu'elle lui parlait de ce ton demi-railleur et demi-sérieux qui lui était familier, Jacques haussait les épaules et se mordait les lèvres. En ce moment, cette allusion directe à ses devoirs de mari gâtait son bonheur en remuant au fond de lui de fâcheux scrupules. Il se renfonça avec humeur dans un coin du landau et garda un silence embarrassé.
La voiture prenait la file et s'engageait dans la piste du Corso, au milieu de la foule tassée de chaque côté de la chaussée et sur les gradins de l'amphithéâtre. La lune n'était pas levée, et sous un ciel diamanté d'étoiles les tribunes demeuraient enveloppées dans une ombre crépusculaire. Le fond de la place avait l'air d'un lac noir où s'agitaient des masses confuses. A travers les gradins de l'estrade, des vendeurs de moccoletti circulaient, offrant leurs paquets de minces cierges emmanchés à des roseaux. Çà et là, une lueur trouait la nuit; les moccoletti jetaient dans l'obscurité le scintillement falot de leurs lumignons soufflés à chaque instant, puis se rallumant pour s'éteindre encore. En bas, des pierrots blafards se trémoussaient au milieu de la piste où alternaient deux orchestres. En cette pénombre, des voitures de masques, vagues et silencieuses comme des fantômes, défilaient, drapées de blanc, éclairées de lanternes blanches, capricieusement décorées: l'une d'elles était enguirlandée de virginales fleurs d'amandier; une autre, vaste berceau tendu de mousseline, contenait un pâle foisonnement de nourrices et de bébés; une troisième, capitonnée de fourrures, traînait des hôtes disparaissant sous des pelisses neigeuses. Le landau de Mania, drapé de peluche, était couvert d'un tapis de juliennes et de violettes blanches; du milieu de cette jonchée odorante surgissait à demi la jeune femme, coiffée d'une toque de peau de cygne, emmitouflée dans sa pelisse de chèvre du Thibet et semblable à une Nixe Scandinave.
Les masques des voitures et les dominos des tribunes se lançaient des boules de papier qui s'émiettaient tout à coup en l'air, et des giboulées floconnantes s'éparpillaient sur les blanches apparitions de ce fantastique défilé. Les danses mêmes des masques autour des équipages prenaient des apparences de rêve sous la tremblante clarté des étoiles ou à la clignotante lueur des moccoletti. Peu à peu Jacques se laissait gagner par cette voluptueuse fantasmagorie. L'aspect de ces blancheurs duvetées et fuyantes, la musique berceuse des valses, lui donnaient des sensations toutes neuves. Ces airs de danse, entendus autrefois et accompagnant maintenant de leur mélodie familière l'étrange défilé des masques pâlissants, lui remuaient mollement le cœur. Il lui semblait assister à la résurrection des heures de jeunesse dont il n'avait pas joui; les joies entrevues à vingt ans, ardemment convoitées et dont il avait fait son deuil, apparaissaient tout à coup à sa portée, comme évoquées par une baguette féerique, et facilement réalisables. Sous les blanches fourrures qui l'enveloppaient, il sentait le contact tiède du corps de Mania. A la discrète et brève clarté des moccoletti, il distinguait le scintillement des yeux de la jeune femme et le mobile sourire de ses lèvres. Il n'osait point parler, comme s'il eût craint qu'au son de ses paroles tout ce délicieux rêve ne se fondit ainsi qu'un givre; mais sa main avait cherché celle de Mania, et, l'ayant rencontrée, ne la quittait plus.
Prise également sans doute par la nouveauté charmante du spectacle, étourdie par ce lent tournoiement à travers des ombres fuyantes, heureuse de savourer un plaisir non encore goûté, Mme Liebling ne retirait pas sa main. Les deux paumes se touchaient, les doigts s'étreignaient...
--Merci! murmura Jacques d'une voix étouffée.
--Rapidement elle lui posa sur les lèvres le bout de son éventail de plumes.
--Ne parlez pas! chuchota-t-elle, vous feriez envoler le charme.
Elle oubliait elle-même à ce moment son scepticisme à l'endroit de l'amour et se sentait mollement inclinée à s'attendrir; mais elle gardait sa répugnance pour les phrases sentimentales. Les déclarations sans cesse pareilles à l'aide desquelles les amoureux se croient obligés de traduire ce qu'ils éprouvent lui avaient toujours paru d'une banalité ridicule et, au milieu de cette blanche féerie du Corso, elle souhaitait que rien de vulgaire ne gâtât la joie exquise et rare qu'elle ressentait. Elle se trouvait dans cette disposition d'âme où la femme est remuée jusque dans le tréfonds de son être et où, pour un amant, le silence est le plus puissant des auxiliaires. A cet instant, sans que Jacques s'en doutât, sous cette lumière assoupie, dans ce doux tournoiement mystérieux, son cœur s'alanguissait et s'en allait amoureusement vers lui. Elle se livrait presque mentalement; ses yeux se fermaient, ses lèvres devenaient froides. Elle eût voulu être devinée et, sans qu'un mot fût prononcé, emportée dans une longue, silencieuse et berceuse étreinte...
Après avoir deux fois longé la piste, le landau gagnait le Cours où les pâles files de piétons et d'équipages se fondaient comme de la neige dissoute dans l'éblouissante phosphorescence de la lumière électrique. Les rayons incandescents traversaient dans toute sa longueur la rue Saint-François-de-Paule et baignaient d'une coulée d'argent en fusion la lente procession des voitures. Sous cette clarté métallique et vibrante, les jolies femmes emmitouflées de dentelles, les moines blafards et les pierrots enfarinés apparaissaient comme des personnages de la Comedia dell'arte. Cela donnait une impression à la fois sensuelle et tendre, pareille à celle que laissent les comédies de Musset ou les mélodies de Mozart. Involontairement Jacques se remémora la représentation de Don Juan; il revit Mania entrant dans sa loge, tandis que Faure et la Ludkoff chantaient «La ci darem la mano». Au moment où le landau passait devant l'Opéra-Municipal, il se pencha vers Mme Liebling et lui dit:
--C'est là que je vous ai aperçue pour la première fois... Comme vous étiez belle, et comme le duo de Zerline et de Don Juan était en harmonie avec votre beauté!... Je n'entendrai plus jamais la musique de Mozart sans vous avoir devant les yeux.
L'intensité de la lumière, éclairant la rue comme en plein jour, avait tiré Mania de son rêve alangui. Elle dégagea sa main, et hochant la tête:
--Ah! soupira-t-elle. Don Juan!... Cette musique-là est l'image de la vie: le trio des masques, la chanson de Zerline, la sérénade, puis l'arrivée du Commandeur à travers les danses; les dominos et les musiciens qui s'enfuient épeurés; le séducteur qui s'enfonce dans les dessous et, finalement, le rideau qui tombe...--Elle eut un sourire désabusé, puis regardant Jacques droit dans les yeux:
--Voici également la fin de la fête et le moment des adieux, ajouta-t-elle pendant que le landau, après avoir gravi la rue, débouchait sur le quai presque désert.
Jacques tressaillit, et, lui saisissant brusquement le bras:
--Non, s'écria-t-il, ne nous quittons pas ainsi... Accordez-moi encore une heure, je vous ai à peine parlé!
--Le silence est d'or, interrompit Mania en secouant de nouveau la tête... Mais soit! promenons-nous encore une heure, puisque vous le désirez, et causons raisonnablement, comme des camarades... Où voulez-vous aller? Je ne vous propose pas de retourner au Corso; il ne faut pas rêver deux fois le même rêve.
--J'irai où vous voudrez, répondit-il enchanté, peu m'importe, pourvu que je sois près de vous!
--Baptiste, dit la jeune femme en se penchant vers le cocher, conduisez-nous sur la route de Villefranche.
Le cocher dirigea ses chevaux vers la place Garibaldi. Mania s'était enveloppée dans sa pelisse et avait ôté son loup.
--Comme vous êtes belle! murmura Jacques, en se démasquant à son tour et en la contemplant de l'air d'un homme en extase.
--De grâce, pas de compliments, sinon je rentre à la maison!... Non, parlez-moi de vous, de votre peinture et de vos études. Voilà qui m'intéressera bien plus que vos fleurettes à la française.
Et, commençant la première, elle se mit à l'interroger curieusement sur son enfance, sur son village et ses années de début à Paris.--Jacques, dérouté par ce caprice qui coupait court aux tendres effusions dont il avait rêvé de remplir cette heure de tête-à-tête, répondit d'abord très laconiquement, puis, peu à peu aiguillonné par les réflexions spirituellement suggestives dont Mania entremêlait ses interrogations, il s'échauffa et devint éloquent en causant des choses qui le touchaient intimement. Il conta ses premières impressions en face de la nature, et ses joies solitaires lorsqu'il étudiait au milieu des bois ou dans l'atelier de Lechantre. Il parla de la façon dont il comprenait son art, de ses luttes pour serrer de plus près la vérité, et il énuméra ses projets de tableaux. Il voulait, dans une série de grandes toiles, retracer toute la vie campagnarde: la fenaison, la moisson, les semailles, les amours villageois, un enterrement de jeune fille.
Tandis qu'il discourait, ses yeux pétillaient, son front s'illuminait, ses traits irréguliers prenaient une originale expression de beauté intellectuelle, et Mania, penchée vers lui, écoutait avec un intérêt croissant les confidences de cette âme d'artiste enthousiaste et naïve. Cette mondaine raffinée goûtait avec un renouveau d'émotion la verdeur sauvage, la sincérité absolue, d'un esprit à la fois élémentaire et merveilleusement doué. En entendant le peintre décrire avec amour ses friches natales, embaumées de serpolet, ou ses champs labourés exhalant au soleil leur bonne odeur de terre, elle retrouvait en elle-même les sensations d'une enfance passée au milieu des plaines galiciennes et ses yeux se mouillaient.--Au moment où il se dépitait du tour que prenait la conversation, Jacques, à son insu, agissait plus fortement sur le cœur de Mme Liebling que s'il lui eût adressé la plus brûlante des déclarations.
Pendant cette première partie de l'entretien, le landau descendait la rue Ségurane et longeait le port, dont les feux rouges et jaunes luisaient dans l'obscurité. On distinguait confusément un fouillis de mâts, de vergues et de cheminées. Toutes ces lignes noires surgissaient de l'ombre et s'entrecroisaient sur le ciel plus clair.--Maintenant les chevaux gravissaient la rampe de Montboron, bordée de jardins en fleurs et de villas endormies. Quand ils arrivèrent au sommet de la montée, la lune déjà échancrée se leva au-dessus du Mont-Gros et éclaira d'une tranquille lumière les découpures de la côte jusqu'à la presqu'île du cap Ferrat. La mer très calme étalait sa nappe d'argent, estompée tout au fond par une brume légère. On la voyait ourler d'un liseré blanc les roches de la presqu'île, puis reparaître, scintillante, au-delà de cette langue de terre et se confondre au loin avec les bleuâtres contours des montagnes. Sur cette blancheur laiteuse, l'architecture des terrasses et les massifs des jardins ressortaient en masses foncées et vigoureuses. Ça et là un rayon de lune piquant dans ce noir des taches d'une clarté vive mettait en lumière le feuillage vernissé d'un magnolia ou l'épanouissement d'une touffe de roses. Le vent s'était assoupi. Une paix profonde enveloppait la route solitaire et, par intervalles, une bouffée aromatique se répandait comme une caresse dans l'air transparent.
--Oui, certes, continuait Jacques, j'aime la peinture; elle m'a donné de grandes joies, mais aucune n'est comparable à celle que j'éprouve en ce moment sous ce beau ciel, par une nuit enchantée, auprès de vous... si près que la tête me tourne à l'odeur de ces tubéreuses qui sont à votre corsage!
En même temps, d'un geste hardi il s'empara de l'une des tiges fleuries qui émergeaient dans l'entrebâillement de la pelisse, il la portait à ses lèvres et la cachait dans son froc de moine.
--Vous retombez dans votre vieux péché, dit Mania en fronçant le sourcil; ne pouvez-vous donc causer une demi-heure avec une femme sans débiter des compliments ou sans commettre une inconvenance?
--Soit, je suis fou, balbutia-t-il, est-ce ma faute si vos yeux me grisent comme un vin trop fort?
--J'en suis désolée en ce cas, répliqua-t-elle gravement, car vous ne devez pas vous enivrer de ce vin-là.
--Et pourquoi? s'écria-t-il impétueusement.
--Parce que vous n'êtes pas libre, répartit-elle.
--Libre! murmura-t-il irrité, qui donc est libre en ce monde?... Il m'est impossible de ne pas vous aimer et vous ne pouvez m'en empêcher... Toute passion sincère est irrésistible.
--Voilà de beaux principes! reprit-elle en raillant; supposez un instant que quelqu'un soit très amoureux de Mme Jacques Moret et lui tienne ce même langage... Seriez-vous charmé qu'il mît votre théorie en pratique?
Jacques se mordait les lèvres et redevenait silencieux. Cette nouvelle allusion à Thérèse lui faisait éprouver un sentiment de honte et de gêne. Il était à la fois agacé et choqué. Tout ce qu'il y avait en lui de délicat et de loyal souffrait d'entendre prononcer le nom de l'honnête femme qu'il méditait de tromper, par celle qui avait provoqué cette trahison. Cela lui semblait une profanation plus coupable presque que la trahison elle-même. Puis, par un singulier dédoublement de sa propre pensée, il songeait avec ennui que l'évocation de la pure image de Thérèse au milieu de son galant tête-à-tête allait fatalement interrompre le courant amoureux qui s'était établi entre Mania et lui, et l'obliger à recommencer son siège. Il s'exaspérait de cette malencontreuse allusion et, n'ayant pu l'arrêter sur les lèvres de Mme Liebling, il s'efforçait du moins en gardant un silence boudeur de laisser tomber la conversation.
--Vous ne répondez pas, poursuivit malicieusement Mania, vous sentez vous-même qu'il n'y a rien à répondre.
Il eut un geste d'impatience.
--En effet, madame, répliqua-t-il amèrement, vous êtes la logique en personne!... Il s'était rejeté dans le coin du landau et persistait dans son humeur taciturne, il regardait avec dépit les chevaux descendre au trot la rampe de Villefranche. Il se disait que dans quelques minutes on atteindrait le bourg et que, docile aux ordres de sa maîtresse, le cocher rebrousserait chemin. Il calculait la rapidité du retour, regrettait la fuite de ces minutes précieuses qui ne se retrouveraient plus et, tout en s'obstinant dans son mutisme, il se désolait de ce silence et de l'occasion perdue.--Il y a chez l'homme un fonds de naïveté candide qui le rend moralement supérieur à la femme, et qui pourtant dans les luttes de la vie de tous les jours constitue un état d'infériorité. Jacques était convaincu de la sincérité des objections de Mania, tandis que celui-ci ne les avait soulevées qu'avec le secret espoir de les voir réfutées. Elle observait le peintre du coin de l'œil et souriait énigmatiquement. Quand elle eut constaté que son compagnon s'entêtait à garder le silence, elle comprit qu'elle avait dépassé le but.
--Qu'avez-vous? demanda-t-elle, vous boudez?
--Moi?... pas le moins du monde, seulement je réfléchis...
--Et a quoi pensez-vous?
--Je pense que vous êtes une froide statue et que vous ne m'aimez pas!
--Voilà une galante découverte!... Pour ne pas être en reste avec vous, je vais vous en confier une autre que j'ai faite: c'est que vous aimez trop votre femme pour qu'il vous soit possible d'aimer fortement ailleurs.
--Vous savez bien le contraire, protesta-t-il, vous savez bien que vous m'avez ensorcelé!
--Oui, je joue le rôle de la méchante fée, tandis que la fée du foyer demeure dans le fond de votre cœur, pure, impeccable, religieusement adorée.
--Qu'en savez-vous?
--Ne l'ai-je point vu tout à l'heure? Vous êtes devenu morose rien qu'à la pensée qu'elle put appliquer pour son compte vos théories sur la passion irrésistible.
--Ce n'est pas la même chose.
--Naturellement... Elle, la sainte madone, doit rester inattaquable et immaculée dans son sanctuaire... Mais Mme Liebling, une étrangère un peu coquette, un peu excentrique, et d'ailleurs séparée de son mari... oh! celle-là, on peut lui faire la cour sans scrupules, on peut chercher à la compromettre, et, en supposant qu'elle succombe, cela ne tire pas à conséquence!... Et si Mme Liebling, qui n'est pas une sotte et sait se défendre contre ses propres faiblesses, hésite à livrer sa personne à quelqu'un qui ne lui donnerait en échange qu'un morceau de son cœur, on l'accuse d'être incapable de tendresse, et on l'appelle «une froide statue»...
Elle s'interrompit pour s'adresser au cocher:
--Baptiste, voici Villefranche... Il est temps de rentrer!
Dans le creux du rocher, la petite ville endormie étageait au-dessus de la mer ses maisons dont le clair de lune blanchissait les façades. Le landau tourna lentement, puis les chevaux effleurés par le fouet de Baptiste remontèrent au petit trot la côte qu'ils venaient de descendre.
--Vous souvenez-vous, reprit Mania en plongeant ses yeux brillants dans ceux de Jacques, vous souvenez-vous de ce que je vous ai dit à propos de mon caractère, la première fois que nous avons causé ensemble à la villa Endymion?
--Oui, vous m'avez avoué que vous aviez le cœur sensible... Je crois que vous vous vantiez un peu.
--C'est possible... Mais j'ai ajouté que j'étais affreusement exclusive... Je n'ai pas changé... Tout ou rien, et, si je commettais la folie d'aimer, je n'admettrais pas le partage. Je voudrais qu'on fût à moi sans arrière-pensée, sans compromission.
En même temps elle le regardait d'un air de défi.
--Ainsi, murmura-t-il, captivé par cet attirant regard, vous aimeriez celui qui satisferait à ces conditions?
Le landau filait maintenant avec rapidité sur la route plane, et Jacques, les yeux attaches aux yeux de Mania, se sentait entraîné vers un inconnu plein de promesses. Il était arrivé à ce degré d'exaltation où les reniements ne coûtent plus rien, où l'âme maîtrisée par le désir est prête à tous les abandons, à toutes les apostasies.
--Permettez, rectifia Mme Liebling, j'ai simplement dit que si j'aimais, j'exigerais en retour qu'on m'appartint tout entier.
--M'aimeriez-vous, balbutia-t-il, si je vous jurais de tout oublier pour vous?
--Tout? répéta-t-elle avec un sourire incrédule, c'est beaucoup vous aventurer.
--Que m'importe tout ce qui n'est pas vous!
--Vous vous donneriez sans regret?
--Sans regret.
--Sans partage?
--Corps et âme... en esclave.
Elle éclata de rire.
--Vous ne me croyez pas? s'exclama-t-il, choqué.
--Si fait, mais j'ai peur que vous ne ressembliez aux enfants qui promettent tout ce qu'on veut pour avoir une dragée, et qui ne se souviennent plus de rien, dès qu'ils l'ont obtenue.
Il eut un geste irrité. Ce rire et ce sarcasme intempestifs l'énervaient cruellement. Le dépit lui serrait le gosier et lui mettait presque des larmes dans les yeux.
--Non, vous ne m'aimez pas! grommela-t-il avec rage, sans quoi vous n'auriez pas le cœur de plaisanter en un pareil moment.
Elle fut émue de l'expression tragique de ses traits et comprit qu'elle l'avait exaspéré. La colère et l'amour l'avaient transfiguré. La clarté lunaire pâlissait encore son visage et faisait mieux ressortir la carrure du front sous les cheveux noirs, l'amertume passionnée des lèvres sous la barbe frisante, le feu sombre des yeux humides. Mania le trouva vraiment beau; elle éprouva le même voluptueux frisson qui l'avait secouée lorsqu'une demi-heure avant il avait parlé de sa vie à la campagne--et la mystérieuse source de la tendresse se rouvrit en elle. Elle le regarda plus affectueusement et lui tendit les mains.
Il les serra avec emportement et ne les lâcha plus.
--Vrai! balbutia-t-il, vous ne vous moquez pas?... Vous m'aimez un peu?
--Comment osez-vous en douter? répondit-elle très bas, et la sourdine caressante de cette réponse à peine articulée en doubla encore le prix.
Dans l'éblouissement qui l'affolait, Jacques attirait la jeune femme vers lui et voulait la serrer dans ses bras. Elle l'arrêta d'un regard, et se reculant:
--Soyez plus calme, je vous en prie... Songez que nous voici à Nice et que la route n'est plus déserte.
Le landau avait en effet dépassé Montboron, et croisait a chaque instant des voitures qui revenaient du Corso.
--Déjà! se récria Jacques, et c'est à peine si j'ai pu vous dire le quart de ce que j'ai dans le cœur... Déjà vous quitter? Quand et où vous reverrai-je?
--Mais, répliqua-t-elle, quand vous voudrez, chez moi... Ne vous ai-je pas dit qu'on m'y trouvait tous les soirs, de cinq à sept heures?...
--Oui, soupira-t-il, à l'heure de tout le monde, au milieu de votre cercle habituel... Ne comprenez-vous pas, si vous m'aimez un peu, que l'amour veut plus d'intimité, et ne me permettrez-vous pas de me retrouver avec vous dans les mêmes conditions que ce soir?
--Oh! s'exclama-t-elle, vous êtes bien exigeant, pour un nouveau converti! Avant d'avoir pleine confiance en vous, laissez-moi mettre un peu votre beau zèle à l'épreuve... D'ailleurs mon salon n'est pas aussi fréquenté que vous l'imaginez; en y venant vers six heures, vous risquerez fort de m'y trouver seule quelquefois... Vous voyez, je suis bonne personne... Et maintenant, en quoi endroit désirez-vous que je vous dépose?...
La voiture longeait le port. Jacques pensa à Francis Lechantre et au yacht du baron Herder. Il réfléchit à l'impossibilité de rentrer rue Carabacel en robe de moine, et, comme le magasin du costumier devait être fermé à pareille heure, il résolut d'aller trouver Francis, afin de le charger de la restitution de son travestissement.
--Je descendrai ici, répondit-il à Mania. J'ai un ami qui est à bord de l'Hébé, et j'ai besoin de lui parler.
--Je comprends, dit railleusement Mme Liebling; cela s'appelle, je crois, en France, se procurer un alibi!... Enfin, ce soir, je suis disposée à l'indulgence... Good by!
--A bientôt... Je vous adore! chuchota-t-il en lui baisant la main. Il sauta sur le quai, et le landau partit au grand trot.
Il découvrit assez rapidement l'Hébé, et, s'adressant à un matelot qui était de planton à l'arrière, il demanda Francis Lechantre.--Le paysagiste n'était pas rentré. Jacques pénétra dans l'intérieur du roof, enleva son costume, sous lequel il avait eu la précaution de garder son veston, puis, faisant un paquet du froc, il le remit au matelot avec un bout de billet pour Lechantre.
Quant il eut retraversé la passerelle, et qu'il se retrouva sur le quai désert, il lui sembla qu'il avait laissé, avec son travestissement, un peu de l'ivresse qui tout à l'heure lui bouillonnait dans la tête. En même temps que la fraîcheur de la nuit lui tombait sur les épaules, de mélancoliques réflexions lui assombrissaient l'esprit. «Cette entrevue avec Mania, si ardemment souhaitée, était maintenant déjà dans le passé, et que lui en restait-il?... Une vague promesse d'amour. Il revenait de ce rendez-vous plus épris que jamais, le cœur plus gonflé de désirs, mais avec la conscience d'avoir obtenu bien peu.» Si cette réflexion l'attrista et le découragea un instant, elle eut du moins le résultat de diminuer ses remords. Il envisagea peu à peu son infidélité avec plus d'indulgence, en se disant qu'il n'avait aucun gros péché à se reprocher, et allégé en pensant que, le lendemain, il pourrait soutenir le regard de Thérèse sans trop d'embarras, il hâta le pas dans la direction du Paillon.--«Il est onze heures, songeait-il, et je trouverai la maison endormie. Tant mieux! Je n'aurai ce soir aucune explication à donner ni aucun mensonge à inventer.» Néanmoins, quand il fut sur le Pont-Neuf, il s'attarda, accoudé au parapet, afin d'être plus sûr, en rentrant, de n'être dérangé par personne.--La fête était terminée, mais des rumeurs tumultueuses, des cris de masques en goguette, emplissaient encore les rues avoisinantes. Sous la blanche clarté de la lune, il eut de nouveau la vision du Corso et de Mania, étendue parmi ses fourrures dans le landau qui courait le long de la Corniche, puis il regretta de s'être montré trop timide et de n'avoir pas assez profité de la liberté de cette heure irretrouvable. Brusquement, il quitta le pont et gagna d'un trait l'angle de la rue Carabacel. Avec d'infinies précautions il introduisit son passe-partout dans la serrure, franchit en tâtonnant le vestibule. Tout l'appartement semblait plongé dans le sommeil. A pas de velours, il se glissa dans le couloir, ouvrit doucement la porte de sa chambre et resta soudain interdit.--Près d'une lampe à demi-baissée, Thérèse était assise au coin de la cheminée, et, immobile, le regardait entrer.
XII
Dès le premier coup d'œil jeté sur sa femme, Jacques comprit qu'elle le soupçonnait et prévit la possibilité d'une explication pénible. Toutefois, persuadé que la jalousie de Thérèse était purement instinctive et ne se fondait que sur de vagues suspicions, il résolut de payer d'audace et de répondre à ses interrogations du ton dégagé et avec l'assurance d'un homme qui n'a rien a se reprocher.
--Comment! s'écria-t-il, tu n'es pas couchée?
En entendant venir son mari, Thérèse avait eu d'abord grand'peine à réprimer un mouvement d'indignation. Mais, quand elle eut rapidement constaté l'aplomb du coupable, elle reprit possession d'elle-même et préféra, avant d'éclater, le laisser s'embarrasser dans ses propres mensonges. D'ailleurs elle ne pouvait croire encore à une complète duplicité et peut-être s'attendait-elle, de la part de Jacques, sinon à une soudaine expression de repentir, du moins à quelques marques de confusion.
--Non, répondit-elle, j'étais inquiète et je n'ai pas voulu m'endormir avant de te savoir rentré... T'es-tu amusé à ta soirée?
--Mais oui, assez, répliqua-t-il, enchanté du tour que prenait l'interrogatoire.
--A quoi avez-vous passé votre temps?
--Nous avons fait un whist et bu du thé.
--C'est un divertissement médiocre... Etiez-vous nombreux?
--Quatre en tout, moi compris.
--J'imaginais que vous étiez peut-être allés au Corso... Il n'y avait pas de dames avec vous? ajouta Thérèse sarcastiquement.
--Quelle idée! A quel propos me demandes-tu cela?
--Mon Dieu, en carnaval, c'eût été tout naturel... Et puis, poursuivit-elle en accentuant ironiquement ses paroles et en fixant ses yeux sur le veston de Jacques, cela m'expliquerait la provenance de ces fleurs qui décorent ta boutonnière...
Jacques, déconcerté, abaissa un regard sur son veston et y aperçut les tubéreuses dérobées à Mania. Il avait oublié de les enlever avec sa robe de moine.
--Hein! balbutia-t-il, interdit, ces tubéreuses... Ah! oui, une plaisanterie de Lechantre.
Cette fois, Thérèse ne put se contenir.
--Tenez, dit-elle en éclatant, ne vous empêtrez pas davantage dans vos mensonges... Vous n'êtes pas encore fait a ce métier-là!
--Moi, je mens? protesta-t-il en rougissant.
--Oui, vous mentez, affirma Thérèse, et j'en ai honte pour vous... Vous n'étiez pas chez le baron Herder, mais au Corso... Vous n'y êtes pas allé en compagnie de Lechantre, mais bien en tête-à-tête avec une femme... N'essayez pas de nier... Je vous ai suivi, je vous ai vu sortir de chez le costumier et monter dans le landau de cette dame!
Devant ces accusations articulées avec preuves à l'appui, Jacques perdait contenance. Il sentit que toute dénégation devenait inutile. En même temps, de désagréables réflexions se succédèrent rapidement dans son esprit. Il eut conscience du désastre qui menaçait la paix de son intérieur conjugal, de la peine qu'il infligeait à Thérèse et du chagrin qu'éprouverait la petite mère, si elle venait à savoir ce qui se passait. Puis, simultanément, il songea que la découverte de ce commencement d'infidélité le forcerait à rompre toute relation avec Mania Liebling et cela acheva de le troubler en l'exaspérant. Il s'irrita contre lui-même, contre l'espionnage de la jeune femme, contre la fatalité qui donnait la proportion d'une faute irrémissible à ce qu'il se plaisait à considérer comme un péché véniel.--Après tout, selon son indulgente estimation, son crime se réduisait à une flirtation un peu vive; l'infidélité n'avait pas été consommée et il lui semblait souverainement injuste qu'on poussât ainsi les choses au tragique. Furieux d'avoir été mis dans son tort, il ne trouvait d'autre moyen de se tirer d'affaire que de prendre à son tour l'offensive. Aussi, quand Thérèse surexcitée par son silence eut ajouté d'un ton provocant:
--Cette dame était la baronne Liebling, ayez donc le courage de l'avouer!
Il répliqua avec emportement:
--Eh! oui, c'était Mme Liebling... Tu le sais bien, puisque tu as pris la peine de m'espionner... Si c'est Christine qui t'a donné ce joli conseil, je lui en fais mon compliment!... C'était Mme Liebling, à qui j'avais promis hier de lui rendre visite dans sa voiture... Le cas n'est pas pendable, j'imagine, la chose s'étant passée en landau découvert, devant des milliers de personnes... Je ne t'en aurais pas fait mystère, si, dès le début, tu n'avais manifesté une jalousie enfantine. En me taisant, j'ai simplement voulu ménager des susceptibilités qui, permets-moi de te le dire, ne sont guère de mise dans ce pays-ci et dans le monde où nous vivons.
Alors, avec un redoublement de mauvaise humeur, il lui laissa entendre qu'ayant épousé un artiste, elle devait se soumettre à certaines obligations qu'impose la nécessité de se créer des relations.--Un peintre ne devait pas être jugé d'après les préventions qui ont cours chez les bourgeois, et ce qui semblait une énormité à Rochetaillée était considéré dans le monde comme une action fort innocente. Une femme exposée à rencontrer chaque jour des modèles dans l'atelier de son mari devait montrer un esprit plus tolérant et se défaire de ces mesquines idées provinciales.--Se grisant de ses propres paroles et s'obstinant à plaider les circonstances atténuantes, il ne s'apercevait pas de la cruauté de son argumentation et il aurait continué longtemps ainsi si Thérèse ne lui avait impétueusement coupé la parole:
--Taisez-vous! murmura-t-elle, ne sentez-vous pas que vos propos me déchirent le cœur? Ils sont si différents de ceux que vous me teniez dans le jardin du Prieuré, lorsque vous me demandiez de vous épouser!... En ce temps-là, c'était moi qui me trouvais trop paysanne pour vivre dans votre milieu, et c'était vous qui me rassuriez en me répétant que j'étais la meilleure femme que pût désirer un artiste... Il n'y a pas trois mois, vous aviez le monde en aversion et vous me proposiez de vivre dans la plus absolue solitude... Le changement a été prompt! Celle qui a transformé vos goûts m'a du même coup enlevé votre cœur, et vous osez me reprocher d'être jalouse de cette créature?... Et quand je suis navrée de vos mensonges, quand je pleure notre bonheur détruit, notre intimité brisée par une étrangère, vous ne craignez pas de railler mon étroitesse d'esprit et mes préjugés de province! Ah! ma province, mon pauvre petit Prieuré, pourquoi ne m'y avez-vous pas laissée?... Je ne connaîtrais pas l'atroce chagrin que vous me causez aujourd'hui...
Elle s'était rassise et pleurait silencieusement. En voyant ces larmes muettes glisser entre les doigts et rouler sur les bras nus de Thérèse, Jacques fut lentement attendri. Le souvenir des heureux jours du Prieuré, évoqués douloureusement par la jeune femme, acheva de lui retourner le cœur. Sa poitrine se serra, ses nerfs se détendirent et tout d'un coup il s'agenouilla près de Thérèse; il écarta les mains qu'elle tenait appuyées contre sa figure et voulut, en signe de repentir, poser ses lèvres sur les yeux mouillés de l'affligée. Mais d'un geste découragé elle le repoussa et se rejeta en arrière.
--Non, dit-elle, laissez-moi... Ne comprenez-vous pas qu'en ce moment vos caresses me sont odieuses?... Vous avez encore sur vous l'odeur de cette femme à qui, sans doute, vous en avez prodigué de pareilles...
--Thérèse, protesta-t-il, je te jure que tu te trompes... Rien de ce que tu supposes n'est arrivé... Oui, il est vrai, j'ai rencontré hier à la redoute Mme Liebling et, dans un moment d'étourderie, j'ai accepté l'offre d'une place dans sa voiture... Une fois l'engagement pris, j'ai eu peur de passer pour ridicule si je ne le tenais pas. Je suis allé au rendez-vous et mon seul tort est de te l'avoir caché; mais, pendant cette promenade, tout s'est borné à de banales galanteries. Je n'aurais pas dû me prêter aux fantaisies d'une femme coquette et un peu excentrique, mais je t'en demande humblement pardon... C'est toi seule que je chéris et toi seule qui possède le meilleur de moi-même.
Hélas! au moment où il murmurait cette amende honorable, il voyait, entre lui et Thérèse, l'image de Mania s'interposer comme pour donner un démenti à ses protestations. Tandis qu'il parlait, sa pensée, invinciblement, retournait sur la route de Villefranche; il ne pouvait s'empêcher de penser à la blanche forme de Mme Liebling penchée vers lui, à l'attirante caresse de ses yeux, à son bras nu qu'il avait un moment tenu prisonnier entre ses mains, et il sentait que, bon gré malgré, cette apparition tentatrice viendrait, ainsi qu'un regret, se glisser jusque dans l'intime tête-à-tête de la vie conjugale. Thérèse aussi, d'ailleurs, semblait en avoir l'intuition, car elle ne se laissa point fléchir. Les supplications de Jacques n'avaient ni cet élan ni cet accent convaincu qui vont droit au cœur et en font jaillir une source de pardonnante tendresse.--La jeune femme hocha tristement la tête.
--Le mal est fait, reprit-elle, et toutes vos protestations ne le répareront pas. Vous avez vous-même tué la confiance que j'avais en vous, et, quoi que vous me juriez maintenant, je me dirai toujours: «Puisqu'il m'a trompée une fois, pourquoi ne me tromperait-il pas encore?» Du moment où vous avez pu m'abuser par un mensonge, qui m'assure maintenant de votre sincérité?... Ah! continua-t-elle en se tordant les mains, c'est cela qui est plus cruel encore que votre infidélité! Ce qui est affreux, c'est d'être obligée de douter de l'homme en qui on croyait, c'est de sentir diminuer d'heure en heure l'estime et l'affection qu'on avait pour lui...
Il s'élança vers elle et chercha à lui prendre les mains:
--Tu ne m'aimes plus, toi, Thérèse?... Non, ce n'est pas possible!
--Ah! répliqua-t-elle avec désespoir, ne me demande pas ce qui se passe en moi... tout ce que je puis te dire, c'est que c'est navrant... Je ne sais ce qui arrivera et si j'aurai assez de résignation pour te pardonner... Mais il y a dans mon cœur quelque chose de brisé, quelque chose de mort et qui ne revivra jamais... Plus jamais! répéta-t-elle avec un sanglot dans la gorge.
Jacques l'écoutait de l'air énervé et mortifié d'un homme qui a condescendu à demander son pardon, et qui voit ses avances repoussées. Au derniers mots qu'elle prononça, il tourna rageusement les talons et, ses yeux tombant tout à coup sur sa boutonnière où était encore fixée la tubéreuse, il arracha violemment la fleur et la broya dans ses doigts.
--Rassurez-vous, poursuivit Thérèse se méprenant sur la signification de ce geste de dépit, personne ne s'apercevra de rien... J'ai trop de fierté pour étaler devant les autres un pareil chagrin... Je serais désolée que votre mère se doutât un seul instant que je ne vous aime plus, et vous comprendrez vous-même qu'en sa présence nous devons tous deux nous comporter de façon à ce que la pauvre femme garde ses illusions... C'est assez d'une malheureuse ici!... Soyez certain qu'il ne dépendra pas de moi que les apparences soient sauvées... Bonsoir.
Elle avait allumé un bougeoir et posait déjà sa main sur le bouton de la porte.
--Thérèse! s'écria Jacques en lui tendant la main, ne sois pas impitoyable, ne me quitte pas ainsi!
Une femme plus souple ou plus adroite aurait compris, à ce moment, qu'en se montrant indulgente, elle pouvait encore reconquérir sinon tout l'amour d'autrefois, du moins le meilleur de l'affection conjugale; mais Thérèse était bien la fille du rocheux pays langrois; elle avait l'opinion têtue de cette race excessive dans ses enthousiasmes comme dans ses rancunes. Elle ne sut pas profiter de cette minute propice pour regagner par un pardon le cœur hésitant de son mari. Aveuglée par la douleur que lui causait sa blessure, elle acheva d'ouvrir la porte et, sans se retourner, elle disparut.
Jacques eut un nouveau mouvement d'irritation. Il se promena un instant avec agitation à travers sa chambre, puis il haussa les épaules et se déshabilla.
--Après tout, murmurait-il intérieurement, en se jetant dans son lit, si j'ai eu des torts, j'ai cherché à les réparer... Est-ce ma faute, si elle ne veut rien entendre?...
Inconsciemment, au fond de lui, une sourde satisfaction se mêlait à son dépit. L'implacabilité de la jeune femme mettait ses scrupules plus à l'aise. Si fâcheuse qu'elle fût, la situation devenait plus nette et lui permettait de s'abandonner avec moins de remords à sa passion pour Mania.--Il dormit mal, comme on peut le penser, et se réveilla avec une lourde inquiétude sur le cœur. Dès qu'il fut habillé, il se glissa hors de la maison et courut trouver Francis Lechantre, à bord de l'Hébé.
Le paysagiste sommeillait encore dans sa confortable cabine. Au bruit que fit Jacques, il se frotta les yeux et se dressa sur son séant.
--Hé! dit-il, c'est toi, gamin?... Tu viens savoir si ton froc est chez le costumier?... Rassure-toi; hier, en rentrant, j'ai donné des instructions à mon matelot et tout est en ordre... Pendant que tu courais la prétentaine, j'étais moi-même allé au Corso avec la Peppina... Ah! mon fils, elle est tout plein gentille, cette petite bouquetière!... Elle vous a une verdeur... et un appétit!... C'est merveille de lui voir engloutir un risotto et des ravioli!... avec ça, des idées d'un drôle!... Positivement, elle me rajeunit... Mais parlons de toi; comment vont les affaires?
--Mal, répondit Jacques; et tout d'une traite il raconta à Lechantre comment, la veille, Thérèse, l'ayant suivi, l'avait vu monter dans la voiture de Mme Liebling.
--Diable! marmonna Francis, voilà qui est fâcheux... Thérèse doit avoir une crâne opinion de mon caractère, et je n'oserai plus me présenter devant elle.
--Oh! tranquillisez-vous! Elle n'aura même pas l'air de se douter de votre complicité... Elle est bien trop fière!... Ce n'est qu'à moi qu'elle réserve ses reproches. Nous avons eu hier une scène pénible et nous voilà brouillés.
--Bah! vous vous raccommoderez... Du moment que tu as liquidé ton Autrichienne, ta conscience doit être tranquille et tu obtiendras vite ton pardon... Une femme n'est pas longtemps jalouse d'un amour défunt et enterré... Tu en as fini, n'est-ce pas, avec la dame aux pavots rouges?
--Fini! se récria Jacques, pas le moins du monde.
--Ah! ça, voyons, reprit Lechantre en s'étirant, je ne parle pourtant pas hébreu... N'était-ce pas pour dénouer ta chaîne que tu avais hier un rendez-vous?
--Pardonnez-moi, répondit Jacques, je vous ai trompé... Je n'avais que ce moyen de m'assurer votre appui, et je vous ai fait croire...
--Tu t'es fichu de moi, galopin! interrompit le paysagiste en sautant hors du lit; ainsi tu n'a pas rompu avec ta baronne?
--Au contraire, je suis plus pris que jamais.
--Tu es fou! cria Francis en s'habillant; comment! tu es marié à une femme charmante... que je cite toujours comme une exception... à une femme jeune, belle, intelligente, sensée, parfaite enfin!... Et tu la trompes avec une aventurière qui, si attrayante qu'elle soit, ne va pas à la cheville de Thérèse!... C'est le comble de l'aveuglement et de l'idiotisme!...
--Soit, je suis idiotement et aveuglément amoureux, repartit Jacques; mais, vous le savez, la passion ne raisonne pas... Mme Liebling, qui n'est pas une aventurière ainsi que vous paraissez le croire, mais une femme du meilleur monde, a un charme étrange, unique... tout l'opposé de celui de Thérèse, et cette étrangeté exerce sur moi une séduction quasi surnaturelle... Vous pensez bien que j'ai lutté contre cet ensorcellement... Mais j'ai beau me débattre, dès qu'elle me regarde ma volonté ne m'appartient plus... Elle me possède et je sens que je ne puis me passer d'elle.
--A-t-elle été ta maîtresse, au moins?
--Jamais.
--Tant pis! répliqua cyniquement Lechantre, ça aurait rompu le charme... Te voilà dans de beaux draps!... Thérèse n'est pas d'humeur à s'accommoder d'un amour en partie double; quant à moi, si tu t'imagines que je vais t'aider à la tromper, tu me prends pour un autre, mon garçon!
--Je ne vous réclame rien de pareil, riposta Jacques, piqué... Tout ce que je réclame de votre amitié, c'est de rester neutre... Il y a pourtant, reprit-il après un moment d'hésitation, une chose dont je voudrais vous prier et qui rendrait service à Thérèse aussi bien qu'à moi.
--Laquelle?
--Ce serait de venir le plus souvent possible chez nous, tant que ma mère et Christine demeureront à Nice. Dans l'état d'esprit où nous sommes, Thérèse et moi, si nous restons seuls en face l'un de l'autre, il me semble impossible que maman et ma sœur ne s'aperçoivent pas de notre brouille, et c'est ce qu'il faut éviter, à tout prix... Votre présence, cher maître, votre entrain, ôteront tout prétexte à des froissements et à une froideur qui ne manqueraient pas de sauter aux yeux, si nous étions livrés à nous-mêmes.
--Tu as raison, répondit le paysagiste, il ne faut pas que la maman Moret se doute de tes folies, elle en serait trop désolée, la brave femme!... Du moment qu'il s'agit de mettre de l'huile dans les rouages pour les empêcher de grincer, tu peux compter sur moi... Seulement, tout ça n'est qu'un palliatif. Il vaudrait bien mieux te raccommoder avec ta femme et envoyer au diable Mme Liebling... Quand je serai parti, comment feras-tu?
--Est-ce que je sais! s'exclama Jacques avec humeur... Et, de fait, il était plus inquiet et troublé qu'il ne le montrait. Pris entre le remords de sa conduite envers Thérèse et le désir de revoir Mania, il se trouvait en proie à un désarroi moral qui réagissait sur son système nerveux. Il avait la fièvre et éprouvait de nouveau dans la région du cœur ces désordres qui l'avaient alarmé à Paris.
Tout en discourant, Lechantre avait terminé sa toilette et, bravement, il accompagna Jacques rue Carabacel.
Ainsi quelle l'avait promis, Thérèse restait assez maîtresse d'elle-même pour que personne ne se doutât de ses tourments. La pâleur plus mate de son visage, la couleur plus foncée de ses yeux, révélèrent à Jacques et à Francis seuls les souffrances de la nuit. Elle fit bon accueil au paysagiste et ne parut pas lui garder rancune de son mensonge de la veille. Intérieurement au contraire, elle se félicitait de son arrivée. De même que Jacques, elle comptait sur l'entrain de Lechantre pour faire illusion à Mme Moret et à Christine. Celui-ci, en effet, tranquillisé par l'apparente cordialité de la jeune femme, s'évertuait à jeter des notes gaies et réveillantes dans ce milieu où chacun, sauf la petite mère et lui, était trop absorbé par des préoccupations personnelles pour se mêler activement à la conversation. La gaieté factice du déjeuner calma peu à peu les angoisses de Jacques et le soulagea momentanément du poids qui l'oppressait. Quand on se leva de table, il prit sa boîte à aquarelle et proposa une promenade à Cimiès.
--Pendant que M. Lechantre, dit-il, montrera à ces dames l'amphithéâtre romain et le couvent, je commencerai une étude des ruines vues à travers les massifs des oliviers. Il y a longtemps que ce paysage me hante et je veux profiter du soleil pour le peindre.
La journée se passa sans accroc et le soir Jacques emmena sa mère et sa sœur sur le Cours où elles assistèrent au feu d'artifice et à l'embrasement du mannequin qui représentait Carnaval. Le lendemain, Lechantre, fidèle à son rôle de boute-en-train, offrit aux trois dames de les conduire à Monte-Carlo et à Menton. Jacques s'excusa de leur fausser compagnie: «son étude venait bien et il ne voulait pas la lâcher.» Il monta en effet à Cimiès, travailla jusqu'à quatre heures, mais, au moment où le soleil commençait à décliner, il remisa son panneau et sa boîte chez le portier du couvent, sauta dans la première voiture qu'il rencontra et se fit conduire chez Mme Liebling.
Le petit hôtel occupé par Mania était situé entre cour et jardin et précédé d'un perron de marbre blanc où s'enchevêtraient des roses grimpantes. Une sorte d'atrium décoré de cinéraires bleus communiquait avec un salon éclairé par un plafond vitré. Tout autour de cette pièce, dont la disposition rappelait un peu les patios de Séville, régnait une arcade intérieure, sur laquelle ouvraient les portes du reste de l'appartement. Au milieu, dans une vasque de marbre garnie d'azalées, un mince jet d'eau jaillissait et retombait avec un frais gazouillement. Çà et là, autour des sveltes colonnes de la galerie, des tables chargées de livres et de bibelots, un piano à queue, des divans et des fauteuils, de grandes lampes dressées au centre de jardinières fleuries, donnaient un caractère d'intimité à ce salon spacieux, qui tenait du boudoir et de l'atelier.
Lorsque le valet de pied eut annoncé Jacques Moret, Mania, qui causait près du piano avec Sonia Nakwaska et quelques jeunes gens, se leva, échangea une poignée de main avec le peintre et le présenta à ses amis. Jacques, pendant toute l'après-midi, avait rêvé aux délices d'un tête-à-tête avec Mme Liebling. Il se délectait d'avance à la pensée de retrouver les grisantes sensations de leur promenade nocturne à Villefranche, et il fut cruellement désappointé à la vue de cette joyeuse compagnie qui fumait des cigarettes, buvait du thé et devisait bruyamment des petits scandales de Nice. Mania, à la fois enjouée et ironique, dirigeait la conversation en femme du monde experte, excitait la verve de ses hôtes, cherchait à les mettre successivement en relief et paraissait s'amuser de ces légères médisances, pleines d'allusions dont le sens échappait à l'artiste. Celui-ci, vexé de se voir traiter comme le demeurant des visiteurs, confondu de l'aisance et du sang-froid de Mme Liebling, se demandait si la promenade au Corso n'était pas un songe, et si cette mondaine aux propos frivoles, aux coquetteries savantes, était bien la même femme avec laquelle il avait passé une heure enchantée au clair de lune. Il devenait maussade, parlait à peine, et, espérant toujours que ces insipides causeurs partiraient les premiers, il restait cloué sur son fauteuil. A la fin, comme personne ne bougeait, il se leva brusquement et prit congé, Mania l'accompagna familièrement jusque dans le vestibule.
--Qu'avez-vous? murmura-t-elle en lui lançant un de ses regards charmeurs, on dirait que vous êtes fâché.
--On le serait à moins, répondit-il, je comptais vous trouver seule, et je tombe au milieu d'une bande de bavards!
--Je ne peux pourtant pas mettre les gens à la porte, répliqua-t-elle en riant; un autre jour, vous serez plus heureux... A bientôt, n'est-ce pas?
Jacques s'en revint attristé et mécontent rue Carabacel. Les promeneurs n'étaient pas encore de retour, et quand ils rentrèrent, le peintre tisonnait pensivement au coin du feu.
--Eh bien! demanda Lechantre, et cette aquarelle?... En es-tu content?
--Pas trop, repartit Jacques, je me heurte à des difficultés d'exécution que je ne prévoyais pas... Il faudra, M. Lechantre, que vous me donniez demain un conseil...
--Allons, pensa Thérèse, si son métier le préoccupe, c'est qu'il songe moins à cette femme... Peut-être y a-t-il encore de l'espoir!...
Trompée par la réponse et les airs méditatifs de son mari, elle se sentit moins inflexible, plus inclinée à pardonner, au cas où le coupable viendrait sérieusement à résipiscence. Comme pour l'encourager dans ces indulgentes dispositions, Jacques l'emmena le lendemain matin à Cimiès avec Lechantre et Christine, la maman Moret, fatiguée de la course de Menton, ayant déclaré qu'elle désirait se reposer. Ils déjeunèrent sous la tonnelle d'une auberge, et Jacques, remis en train par les conseils du paysagiste, travailla trois heures d'affilée. Mais, quand on fut de retour à la maison, il sortit sous couleur de reconduire Lechantre, et ne rentra que vers sept heures.
Ne se tenant pas pour battu, il s'arrangea chaque jour pour s'esquiver à la tombée du crépuscule et pour courir, tout enfiévré, rue de la Paix. Le temps devint pluvieux, et les averses lui ôtèrent le prétexte de sortir pour travailler à son aquarelle.--Il passait ses après-midi claquemuré dans le salon, en compagnie de la petite mère qui tricotait, de Christine qui bâillait sur un livre, et de Thérèse qui, tout en tirant l'aiguille, observait à la dérobée l'agitation mal déguisée de son mari. Lechantre s'employait de son mieux pour égayer ses amis; mais, dès que sonnaient cinq heures, Jacques se montrait plus agacé et inquiet. Il s'habillait en hâte, déclarait qu'il avait besoin de respirer l'air, et, une fois dehors, il s'acheminait vers l'hôtel de Mania, espérant toujours la trouver seule, et chaque fois se rencontrant avec quelque visiteur importun. Tantôt c'était la comtesse Acquasola, complètement décavée, et venant emprunter dix louis à Mme Liebling; tantôt il se heurtait à Flaminius Ossola, qui consultait Mania sur un article destiné à la Gazette des étrangers, et qui, ravi de causer avec le peintre, ne bougeait plus de sa chaise. Jamais Jacques ne pouvait jouir d'un paisible quart-d'heure de solitude. Il s'en revenait dépité, nerveux et irritable, à son logis.
--Jacques est bien changé, remarquait perfidement Christine, autrefois il avait le caractère plus égal; maintenant il s'emporte pour un rien, et ne desserre les dents que pour bougonner.
--En effet, ajoutait la petite mère, il est devenu un peu fantasque, et on dirait que les choses ne marchent pas à son idée... Mon Dieu! il est pourtant ici comme un coq en pâte!... Thérèse, vous doutez-vous de ce qui peut le contrarier?...
--Non, répondait celle-ci en affectant la surprise, je ne sais...
Hélas! elle ne le savait que trop et, après avoir espéré un moment qu'il se guérirait de sa passion, elle devinait maintenant l'étendue et la virulence du mal. Toutes ces sorties à heure fixe, ces retours maussades suivis d'accès de mauvaise humeur, ne lui laissaient plus de doute sur l'état du cœur de Jacques. Quand il s'échappait de la maison à la nuit, elle se disait: «Il va voir cette femme...», et son imagination cruellement allumée par la jalousie lui peignait l'artiste aux genoux de Mme Liebling. En dépit de ses efforts pour feindre l'indifférence, ses traits prenaient par moments une expression désolée, et les yeux inquisiteurs de Christine se fixaient curieusement sur elle. Quand Jacques rentrait pour dîner, le regard assombri, les lèvres serrées, le geste fiévreux, elle songeait avec une amère satisfaction que Mania le faisait souffrir à son tour, puis une réflexion mortifiante l'exaspérait de nouveau: «Quelle diabolique influence cette étrangère devait exercer sur lui, pour qu'il supportât sans se décourager ses dédains et ses coquetteries!» Elle s'irritait en pensant que, là-bas, dans la maison de la Viennoise, il se montrait empressé, aimable, séduisant, et qu'il réservait pour le logis conjugal ses maussaderies et ses accès d'humeur. Parfois elle était tentée de s'élancer vers Jacques, de le tirer à l'écart et de lui dire: «Sachez donc au moins mieux jouer la comédie; si ce n'est pas pour moi, que ce soit pour votre mère!» La fierté l'emportait sur son indignation, et, refermant en son cœur sa jalousie grondante, elle se condamnait au silence; mais quand elle rentrait seule, la nuit, dans sa chambre, ou Jacques n'apparaissait plus, elle s'abandonnait à de violentes crises de désespoir, et enfonçait sa tête sous ses oreillers pour que personne ne l'entendit pleurer.
Les nuits de Jacques n'étaient guère meilleures. Les visites quotidiennes chez Mania surexcitaient sa passion sans la contenter. Obligé de se taire en présence des fâcheux qu'il rencontrait chez Mme Liebling, contraint de dissimuler son dépit en rentrant rue Carabacel, il était encore tourmenté par la crainte d'éveiller les soupçons de Mme Moret et de Christine. Il désirait le départ des deux femmes, tout en le redoutant, car il prévoyait qu'une fois seul avec Thérèse, il se trouverait fatalement acculé à une périlleuse alternative: provoquer un éclat désastreux ou renoncer à ses assiduités près de Mania...
Un soir de la fin de février, après avoir, le cœur tremblant, sonné à la porte du petit hôtel de la rue de la Paix, il eut, en pénétrant dans le salon, un tressaillement joyeux.--Mania était seule; assise au piano, elle jouait une tsardâs hongroise. Elle était vêtue d'une matinée de crépon rose à manches larges et portait ses cheveux d'or relevés sur le front, noués en un chignon très lâche, qui retombait sur la nuque. Cet ajustement d'une négligence raffinée faisait mieux valoir encore la vivacité de son visage mobile et l'éclat de ses yeux verts.
--Eh bien! dit-elle en se tournent à demi vers Jacques et en souriant, cette fois vous ne vous plaindrez pas!... Tous mes amis sont à Monte-Carlo et je n'attends personne avant le dîner.
Comme le peintre transporté s'élançait impétueusement vers elle et saisissait ses bras nus pour les porter à ses lèvres, elle l'arrêta d'un impérieux regard:
--Pas de folies! ajouta-t-elle, je ne vous permets de rester qu'à la condition de vous asseoir tranquillement près de moi... Si vous êtes sage, je vous jouerai et vous chanterai tout ce que vous voudrez.
Il obéit et elle se remit au piano. Elle était en voix ce jour-là et elle lui chanta les Deux grenadiers de Schumann, puis des airs bohémiens de la Petite-Russie, à la fois imprégnée de passion sensuelle et de tristesse. Par instants, elle s'interrompait, lui jetait un regard scintillant et murmurait:
--Hein! est-ce beau?
Possédée par le démon de la musique, elle s'exaltait peu à peu. Dans le feu de l'exécution, son peigne mal assujetti se détacha et la masse de ces cheveux dénoués roula sur ses épaules. Ne pouvant plus se maîtriser, grisé de mélodie et de désir, Jacques se précipita, saisit à poignée les cheveux d'or et les couvrit de baisers.--Mania, enivrée elle-même, parut se complaire à cette caresse et resta un moment sans bouger, puis inclinant la tête de côté comme pour fuir ces lèvres trop passionnées:
--Laissez mes cheveux, dit-elle câlinement, et ramassez-moi mon peigne.
Elle se leva, prit le peigne que lui tendait Jacques et tordant rapidement sa chevelure fauve:
--Vous avez mis ma coiffure en bel état!... Je n'ai que le temps de réparer le désordre avant l'arrivée de la baronne Pepper.
--Comment! s'écria-t-il tristement, elle va venir?... Vous m'aviez fait espérer que vous ne recevriez personne!
--Vous m'avez mal comprise... J'ai invité la petite baronne à dîner avec le docteur Jacobsen.
--Ah! grommela-t-il, trouverai-je donc toujours quelqu'un entre vous et moi! J'aime mieux renoncer à vous voir que de subir chaque jour ce supplice.
Elle haussa doucement les épaules et le calmant de son regard enjôleur:
--Grand enfant! Tenez, j'ai pitié de vous... Je serai libre demain après-midi. S'il fait beau temps, allez m'attendre au cap Ferrat, près de la pièce d'eau... J'y serai à deux heures et nous passerons le reste de la journée à Saint-Jean, ou je vous permets de m'offrir un lunch...
Il restait silencieux. Ce nom de Saint-Jean lui remettait en mémoire l'après-midi où il y était venu avec Thérèse et il éprouvait une sorte de pudeur à ne point retourner au même endroit avec Mania.
--Comment! s'écria-t-elle, voilà que vous hésitez maintenant?
Tandis qu'elle parlait, le valet de pied parut au seuil du salon et annonça:
--Mme la baronne Pepper!
--Vite, décidez-vous! murmura impatiemment Mme Liebling, dois-je ou non aller demain au cap Ferrat?
--Oui, se hâta-t-il de balbutier, demain... près de la pièce d'eau...
--Il lui serra la main, salua précipitamment la petite baronne et sortit.
XVI
En quittant l'hôtel de la rue de la Paix, Jacques leva les yeux vers le ciel qui commençait à s'étoiler et dont la limpidité promettait pour le lendemain une belle journée. Puis il réfléchit à la façon dont il s'y prendrait pour s'assurer la libre disposition de son après-midi. Il prévoyait qu'il se heurterait à plus d'un obstacle: Mme Moret et Christine devaient repartir à la fin de la semaine et il leur semblerait au moins étrange que Jacques s'éloignât d'elles précisément à la veille de leur départ. Il se voyait forcé de passer pour un mauvais fils ou de renoncer au tête-à-tête qu'il avait si ardemment sollicité, et, comme il arrive le plus souvent lorsque la passion est en jeu, ce fut l'amour qui l'emporta sur le devoir. Jacques décida qu'à tout prix il trouverait un prétexte pour aller au rendez-vous assigné par Mania. Il ne pouvait plus compter cette fois sur la complicité de Lechantre; le paysagiste ayant pris le parti de Thérèse, il était évident qu'il refuserait net de se prêter à une nouvelle tromperie. Et cependant l'appui de Francis était nécessaire; seul il pouvait suppléer Jacques près des trois femmes et leur servir de cavalier en son absence. Il importait donc de manœuvrer assez adroitement pour que Lechantre devînt un auxiliaire utile, à son insu.
Le lendemain, le soleil se leva dans un azur immaculé. Jacques, à l'aspect de ce ciel radieux, sentit son désir flamber plus violemment au-dedans de lui et se répéta que, coûte que coûte, il fallait que l'après-midi lui appartînt. Lechantre avait promis de venir déjeuner en famille. Vers dix heures, il apparut, la mine souriante, la boutonnière fleurie, et portant dans ses mains une énorme botte de roses et d'œillets.
--Bonjour, maman Moret, s'écria-t-il en embrassant la petite mère, bonjour, Thérèse, bonjour tourtous, comme on dit au pays... En venant du port, j'ai traversé le marché et je vous ai apporté ce bouquet de printemps... Quelle lumière, n'est-ce pas? et quel soleil!... Le ciel est d'un bleu si appétissant qu'on en mangerait... Sais-tu, gamin, que voilà un temps à souhait pour ton aquarelle?
--J'y pensais ce matin, répondit Jacques, saisissant avec empressement la perche que son ami lui tendait ingénument, et je regrettais de ne pouvoir en profiter.
--Mon garçon, la peinture à l'eau est comme la galette de chez nous, il ne faut pas la laisser refroidir... Si tu attends trop longtemps, tu ne seras plus en train. Pourquoi n'irais-tu pas aujourd'hui à Cimiès achever ton étude?
A force de se fourvoyer dans de fausses situations, Jacques avait fait de notables progrès en hypocrisie. Il répliqua avec un bel aplomb:
--Non, ce n'est pas possible... maman parle de partir dans deux jours et je ne veux pas la laisser seule tout un après-midi.
--Seule! sapristi, ne suis-je pas là, moi?... se récria Francis, je tiendrai compagnie à ces dames et je les promènerai pendant que tu piocheras.
--M. Lechantre a raison, reprit bonne maman Moret, je m'en voudrais toute ma vie de te faire perdre ton temps, Jacques, et si Thérèse est consentante, tu iras à ta besogne sans t'inquiéter de nous.
Thérèse gardait le silence. Quelque chose lui criait intérieurement que Jacques n'était pas sincère et elle se demandait si tout cela n'était point prémédité de concert avec Lechantre. La jalousie la rendait de plus en plus méfiante. A la pensée que le paysagiste était complice, il lui vint au cœur un mortel dégoût; elle ne se sentit même plus le courage de déjouer cette ruse grossière, qu'elle croyait combinée par les deux amis en vue de la tromper.
--Moi? repartit-elle d'un air indifférent, je suis de votre avis, maman, et Jacques est libre d'employer son temps de la façon la plus agréable.
Sans se douter des soupçons qui pesaient sur lui, Lechantre insista de nouveau sur la nécessité d'achever promptement l'aquarelle. Il fut convenu qu'on avancerait le déjeuner et que, dès la dernière bouchée, Jacques partirait pour Cimiès, tandis que Francis offrirait aux dames une promenade en voiture.
Grâce à cette combinaison, le peintre se trouva libre de quitter son logis avant midi. Il s'éloigna ostensiblement dans la direction de Cimiès, mais, dès qu'il eut atteint le boulevard Carabacel, il courut à la gare, prit le train d'Italie, descendit à la station de Beaulieu et arriva sur le plateau du cap Ferrat, bien avant l'heure indiquée pour le rendez-vous.
Il se promena d'abord allègrement le long des allées dessinées autour d'un bassin central par les soins de la Compagnie des eaux. De cet endroit, son regard plongeait sur les deux routes carrossables, puis sur la mer bleue et scintillante qui battait doucement les talus rocheux de la presqu'île. L'air était admirablement transparent. Un soleil, très chaud pour la saison, baignait de poudroiements d'or les ondulations du sol couvert de buissons de lentisques, parmi lesquels, çà et là, un pin étendait son parasol d'un vert foncé. Jacques, dont le cœur sautait à la pensée de jouir bientôt de la compagnie de Mania, de l'avoir toute à lui dans cette solitude, marchait dans une sorte de rêve lumineux. Il respirait à pleins poumons l'air parfumé d'odeurs résineuses, écoutait le bruissement des insectes dans les bruyères, regardait la mer sur laquelle planaient de grands oiseaux aux ailes éployées, et de temps en temps consultait sa montre.
Bien qu'il se fut promis d'être patient, il s'inquiétait déjà. Dans le calme profond de la presqu'île ensoleillée, il entendit deux heures sonner à un lointain clocher de village. Peu après, une voiture surgit du fond de la route qu'elle gravit lentement.--Le cœur de Jacques ne fit qu'un saut et ses yeux se fixèrent avidement sur cet équipage qui ne paraissait encore que comme une tache grise sur la route blanche. Bientôt les formes se précisèrent, la voiture se rapprocha et, avec un pénible sentiment de déception, il s'aperçut qu'elle traînait un chargement de vieilles Anglaises. Alors son impatience se changea en une douloureuse anxiété. Toute l'espérance qui lui gonflait le cœur s'abattit soudain comme une voile par un calme plat. Il se mit à remuer au fond de lui des doutes cruels, des suppositions mortifiantes.--Peut-être Mania, au dernier moment, avait-elle renoncé à son projet? Ou bien, à l'heure du départ, quelque visite de fâcheux lui était-elle arrivée?... D'ailleurs, avec une nature aussi fantasque, aussi mobile que celle de Mme Liebling, il fallait s'attendre à de continuelles surprises. Jacques se demandait si, la veille, en s'apercevant de ses hésitations, Mania ne s'était pas repentie de son premier mouvement. Alors il se reprocha de n'avoir point paru assez ravi de la proposition; il s'irrita contre lui-même et ses sottes tergiversations.

Tout à coup, il lui vint à l'esprit que les deux routes se croisaient non loin du plateau et que peut-être Mme Liebling avait pris celle qui contournait la pointe. Le sang lui afflua brusquement à la tête, il craignit une méprise et se dirigea précipitamment vers la croisée des chemins; mais, tout en courant, il cherchait à se remémorer ce qui avait été convenu au moment où l'on annonçait la baronne Pepper, et il se rappelait que par deux fois il avait été question de la pièce d'eau.--Ce réservoir était le seul qui existât dans toute l'étendue de la pointe et il était impossible que Mania eût fait erreur. Il tourna les talons et revint sur ses pas, très nerveux, encore à demi perplexe, fouillant des yeux les moindres plis de terrain, tressaillant à un lointain bruit de roues, jusqu'à ce qu'à force d'écarquiller les yeux et de tendre son attention il eut une sorte d'éblouissement et s'assit sur un banc en se répétant avec dépit:
--Non, c'est fini... Elle ne viendra plus!
Accoudé au dossier du banc, énervé par l'enfièvrement de l'attente, il regardait maintenant sans voir; ses oreilles bourdonnaient et il n'osait plus s'illusionner. Un léger grincement de sable le tira de son abattement, il se retourna et aperçut à quelques pas de lui Mania qui souriait.
Abritée sous une ombrelle blanche et un grand chapeau fleuri de violettes russes, elle était vêtue d'une robe de laine couleur héliotrope. Un ample voile noir noué par derrière enveloppait comme un masque transparent sa figure légèrement rosée où les yeux brillaient d'un éclat d'émeraude.
--Ah! s'écria-t-il après un profond soupir, c'est vous enfin!...
Dans son exclamation, un reste de colère se mêlait à une explosion de joie farouche. Cette sauvagerie ne déplut pas à Mania.
--Vous vous impatientiez? dit-elle en glissant son bras sous le sien; je ne suis pourtant pas en retard... Seulement j'ai quitté ma voiture à l'entrée de la presqu'île et je suis montée à pied.
--Je croyais que vous ne viendriez plus et que vous vous étiez moquée de moi!
--Comme vous êtes injuste!... Je pensais que vous seriez heureux de n'avoir pas mon cocher sur le dos, et voyez... Je me suis tellement dépêchée que j'en suis essoufflée.
En effet, son corsage se soulevait et s'abaissait, agité par une respiration plus courte. Il regarda avec ravissement cette poitrine exquisement modelée; l'essoufflement de Mania tendait l'étoffe de la robe et accusait davantage les contours très purs du buste; il pressa plus fort le bras qui s'appuyait sur le sien et balbutia:
--Pardon... Merci d'être venue!
Ils marchaient d'un pas rythmé sur le chemin plein de soleil: ils étaient si étroitement serrés l'un contre l'autre qu'ils semblaient ne faire qu'un. Le vent, en passant sur les buissons de romarins, leur apportait, avec l'odeur des plantes aromatiques, la rumeur des vagues sautant contre les rochers de la côte, et Jacques, avec une tendre effusion, remerciait de nouveau Mania de la joie infinie dont il se sentait inondé. Plein d'une candide confiance rustique, il lui ouvrait toute son âme et lui contait l'impression quelle avait faite sur lui dès la première minute où il l'avait aperçue à l'opéra. Il lui disait comme il l'avait admirée pendant cette représentation de Don Juan, dans cette loge où elle avait l'air d'une reine et où elle lui paraissait trôner à des hauteurs inaccessibles.
--Et, ajouta-t-il en la contemplant d'un œil ébloui, quand je songe que cette adorable reine est là, tout près de moi, et qu'elle me permet de l'aimer, je suis pris d'une telle confusion que j'ai envie de me jeter à genoux pour baiser la place où vos pieds se sont posés!
Elle écoutait avec un indulgent sourire cette caressante musique d'amour et elle se glorifiait d'avoir conquis ce cœur enthousiaste, ce sauvage artiste qui, pareil à un farouche Hippolyte, s'était d'abord dérobé en la bravant. Pendant quelques minutes, ils goûtèrent l'un et l'autre une voluptueuse félicité, un bonheur inaltéré. Mais le bonheur est comme un papillon assoupi à la pointe d'un roseau: dès qu'on parle, il s'éveille et prend sa volée.--Quand ils furent près de la route qui coupe la presqu'île et qu'ils arrivèrent en vue de Saint-Jean, l'aspect du petit port et du village où il avait passé une si douce journée avec sa femme ressuscita dans le cœur de Jacques des impressions douloureuses. L'image mélancolique de Thérèse se dressa devant lui. A travers les branches des pins, il distinguait le verger de citronniers où il lui avait juré qu'il ne pourrait vivre sans elle. Le remords lui rentra dans l'âme et sa joie se mélangea d'une lie amère. Peu à peu il laissa tomber la conversation. En repassant dans ces chemins où planait le souvenir de Thérèse, il avait la sensation de quelqu'un qui traverse un cimetière et n'ose plus élever la voix.--Mania remarqua très vite sa distraction; elle en fut piquée et d'un ton railleur:
--Qu'avez-vous? demanda-t-elle... Vous vous plaigniez de ne me trouver jamais assez seule, de ne pouvoir jamais me parler librement, et vous devenez muet, maintenant que nous sommes en tête-à-tête!
Mais déjà il avait conscience de cette intempestive préoccupation et il essayait de la secouer.
--Pardonnez-moi, murmura-t-il; le bonheur aussi absorbe et rend taciturne.
Et, tout en articulant péniblement cette excuse, il s'apercevait que, même auprès de Mania qu'il aimait passionnément, son équivoque situation l'obligeait à mentir. Il en était réduit à manquer de sincérité aussi bien avec la femme qu'il trahissait qu'avec celle qu'il prétendait adorer. Ainsi ce bonheur dont il se vantait, ce bonheur tant cherché et pour lequel il avait odieusement abandonné Thérèse, était déjà gâté par des gouttes d'amertume. Il n'avait duré dans toute sa plénitude que quelques courtes minutes, et ces minutes s'étaient envolées avec une rapidité d'étoiles filantes; elles avaient été rejoindre d'autres minutes aussi éphémères. Toutes ces sensations joyeuses ou tristes n'étaient plus qu'un souvenir, une ombre impalpable, et c'était là ce qui constituait le meilleur de la vie...
Il étreignit convulsivement le bras de Mania, comme s'il eût craint de voir s'évanouir à son tour, ainsi qu'un météore, cette enchanteresse à laquelle il venait de sacrifier ses plus pures affections, et lui saisissant la main, il y déposa des baisers gros de soupirs.
--Je vous aime comme un fou! dit-il.
--Et vous vous conduisez aussi comme un fou. répliqua-t-elle en souriant; je crois que le soleil vous monte à la tête et que nous ferons bien de nous reposera l'ombre... Descendons à Saint-Jean; c'est là que ma voiture doit m'attendre, et nous y trouverons sans doute un restaurant où nous punirons nous arrêter.
La figure de Jacques se rembrunit. Il lui répugnait de conduire Mme Liebling dans cette même auberge où il avait dîné avec Thérèse. Cela lui semblait une profanation cruelle et inutile.
Il serait préférable de gagner Beaulieu, objecta-t-il... il n'y a à Saint-Jean que des cabarets indignes de vous.
--Beaulieu! se récria-t-elle, y pensez-vous?... Nous risquerions d'y tomber au milieu de ce monde de fâcheux qui vous agaçait si fort, et demain tout Nice serait au courant de notre escapade... Non, non... Je me rappelle qu'il y a ici un hôtel où les Niçois vont le dimanche manger de la bouillabaisse. En semaine, l'endroit doit être peu fréquenté et, en tout cas, nous ne courrons pas le danger d'y être reconnus, car il n'y vient que de petites gens.
La façon dédaigneuse dont elle prononçait ce mots: «de petites gens» impressionna désagréablement le peintre. Son cœur de plébéien s'indigna de cette qualification méprisante jetée à la classe dont, en somme, il faisait partie. N'était-il pas né de ces «petites gens» qu'elle traitait avec tant de mépris?... Il entrevit plus clairement l'abîme qui le séparait, lui paysan, fils de paysan, de cette patricienne si orgueilleuse du sang bleu qui lui coulait dans les veines, et il pressentit que l'amour même ne comblerait pas le fossé profond que l'hérédité et l'éducation avaient creusé entre eux. Cela assombrit encore son humeur et il eut des velléités de révolte.--Pourtant, après un instant de réflexion, il comprit la justesse et la sagesse des raisons qui faisaient agir Mme Liebling et il se résigna à la suivre à Saint-Jean. (A suivre). André Theuriet.
