LES LIVRES NOUVEAUX
Reading edition
Mireille, pœme provençal de Frédéric Mistral, traduit en français par l'auteur. Nouvelle édition. Un magnifique volume contenant 25 eaux-fortes, par Eugène Burnand, reproduites par le procédé de M. Lumière, de Lyon, et 35 dessins du même artiste, reproduits en typographie, br. 25 fr. (Hachette).--Tout a été dit sur Mireille. le jour de son apparition, lorsque Lamartine, dans un de ses Entretiens, proclama le pœme de Mistral un chef-d'œuvre. L'auteur de Jocelyn n'était pas homme à s'y tromper. L'avenir a ratifié son jugement, et nous n'avons pour le moment qu'à signaler l'édition nouvelle comme un des plus beaux livres d'étrennes de l'année.
Trois nouveautés pour 1891 à signaler chez Lemerre, dans cette ravissante collection in-8 raisin, à laquelle se rattachent déjà nombre d'œuvres signées des noms de poètes aimés, Coppée, Theuriet, Paul Arène. Ce sont: l'Oncle Scipion, par André Theuriet, illustré par Reichan; Jacques l'intrépide par Adolphe Chennevière, illustré par Jeanne Lemerre et Bieler; l'Île des Parapluies, par Ernest d'Hervilly, illustré par Bieler. L'éditeur, on le voit, ne s'est pas départi des traditions littéraires du passage Choiseul, ce qui ne sera pas, espérons-le, pour nuire au succès.
La librairie Plon s'est adressée aux âmes religieuses, mais il semble quelles ne prendront pas seules intérêt à la belle Histoire illustrée des pèlerinages français de la très sainte Vierge. Les amis des arts et des monuments y trouveront aussi leur compte. Ce magnifique volume ne renferme pas moins de 450 gravures inédites, dont 10 en couleurs d'après les dessins de Hubert Clerget; ce sont tous les monuments de France consacrés à la Vierge Marie, depuis Notre-Dame de Paris jusqu'à la moindre statuette miraculeuse. Texte par le R. P. Jean-Emmanuel Drochon, des Augustins de l'Assomption.
Citons encore, pour y revenir plus tard avec tout l'intérêt qui s'attache à une œuvre de proportions considérables, la Nouvelle géographie moderne, de M. de Varigny (Librairie illustrée), qui comptera cinq volumes, et dont l'Asie seulement parait cette année.
Enfin, à la librairie Jouvet, les Contes du vieux pilote, illustrés par Barillot, Lansyer, Guillemet, etc., et dont l'auteur cache sous le pseudonyme de Jean de Nivelle ce charmant écrivain, conteur, chroniqueur et poète, Charles Canivet.
C'est nous qui sont l'histoire, par Gyp, 1 vol. in-12, 3 fr. 50 (Calmann-Lévy).--C'est amusant, on ne peut pas dire le contraire, quoique toujours un peu la même chose. Mais, est-ce bien ce qu'on peut appeler un livre? On me dira que bien d'autres volumes ne méritent pas davantage cette appellation, et que ceux de Gyp ont du moins le mérite de faire rire. Soit, et c'est, en effet, quelque chose, puisque c'est nous qui sont les lecteurs! L. P.
Bouquet d'automne, par Charles Frémine, 1 vol. in-4° (Lemerre).--Nous avons tous, poètes ou romanciers, un petit coin de terre qui nous tient au cœur et qui nous fournit nos meilleures inspirations. Ailleurs, la nature nous séduit, nous enchante; mais, là seulement, elle vibre à l'unisson de nous-même, elle fait partie de nous comme nous d'elle. Pour M. Charles Frémine, ce petit coin c'est la Normandie, c'est elle qu'il chante, et il la chante en fils ému, fidèle, qui ne s'en éloigne que pour la revoir avec plus de bonheur et qui d'ailleurs l'emporte alors avec lui. Il n'y a pas là beaucoup de vers, une quinzaine de pièces--ce qu'il faut pour un public de nos jours--mais vraies, d'un sentiment souvent profond, d'une forme souvent exquise.
Le costume en France, par Ary Renan. 1 vol. in-16 de la Bibliothèque de l'enseignement des Beaux-Arts. (Anc. maison Quantin, May et Motterez, éditeurs).--A bien le prendre, l'histoire du costume est l'histoire de la civilisation et de la société humaine, et il n'est pas de reflet plus parfait d'un monde disparu que le vêtement, cet accessoire, en apparence, mais, en réalité, ce symbole des qualités d'un individu, d'une nation, d'une époque. En nous présentant un tableau résumé de l'histoire du costume en France, M. Ary Renan nous a par cela même mis sous les yeux l'une des faces de notre histoire. C'est une promenade à travers dix-huit siècles d'images, qui se poursuit avec plaisir en compagnie d'un guide à la fois artiste et lettré.
Le prince impérial (Napoléon IV), par le comte d'Hérisson, 1 vol. in-16, 3 fr. 50 (Ollendorff).--On s'attend bien qu'un tel livre ne va pas sans soulever bien des voiles, jeter sur bien des mystères un jour inattendu. C'est un motif de curiosité grande. Mais, sans cela même, n'est-ce pas un sujet digne d'attention que le récit de cette courte destinée, terminée par une fin tragique, qui fut celle du fils de Napoléon III? On songe, malgré soi, à l'antique fatalité, quand on voit la dynastie napoléonienne successivement dévorée par le titan britannique, et l'ombre du drapeau de la Grande-Bretagne aussi fatale aux Bonaparte que ses médecins ou ses prisons.
Petite bibliothèque littéraire d'A. Lemerre: tome Ier d'Hégésippe Moreau. Ce premier volume est tout entier consacré aux œuvres en prose du poète de la Voulzie; peu considérables, comme on pense, ces œuvres: quelques contes, parmi lesquels la Souris blanche, le Guy de chêne, la Dame de cœur, et des lettres, dont M. Vallery-Radot s'est servi pour nous initier à l'existence, si tourmentée dans sa brièveté, d'Hégésippe. Est-il besoin de dire que la notice, qui forme presque la moitié du volume, est fort bien faite et des plus intéressantes? C'est une bonne fortune pour un auteur qu'une préface de M. Vallery-Radot, cet auteur fût-il mort depuis longtemps et s'appelât-il Hégésippe Moreau.
Les Financiers amateurs d'art aux seizième, dix-septième et dix-huitième siècles, par Victor de Suarte, trésorier général des finances, 1 vol. in-8° (Plon, Nourrit et Cie).--Les grands financiers, sous l'ancien régime, remplissaient à peu près le rôle de l'État dans notre société moderne, au point de vue de la protection des artistes. L'auteur nous fait apprécier leurs services en quelques pages brillantes, où nous voyons défiler les noms des Grolier, des Bullion, des Joucquot, des Thorigny, des Samuel Bernard, que domine de toute la hauteur des fonctions de celui qui le porte le nom du grand surintendant des bâtiments, Jean-Baptiste Colbert.
Misères nerveuses, par le Dr Monin, un in-12, 3 fr. 50 (Paul Ollendorff)--L'accroissement des affections du système nerveux donne à ce livre une douloureuse actualité. L'auteur nous donne, et c'est, croyons-nous, la première fois qu'un pareil livre s'adresse au grand public, l'exacte description des maladies du système nerveux et de la mentalité humaine. L'hygiéniste bien connu a su rendre aussi attrayant que littéraire son lumineux exposé des défaillances de notre pauvre nature humaine surmenée par les luttes de notre moderne civilisation.
Les Mille et une nuits du théâtre, par Auguste Vitu, 1 vol. in-12, 3 fr. 50 (Paul Ollendorff).--C'en est la huitième série, qui va du 2 avril 1880 au 27 juin 1881. On y trouve, entre autres, la critique de Divorçons, du Monde ou l'on s'ennuie, et une étude particulièrement remarquable du Bourgeois gentilhomme.
Le Budget communal, par Trigant-Geneste. 1 vol. in-16, 1 fr. 50 (Hetzel).--150 pages pour apprendre à connaître tout ce qu'il est nécessaire de savoir pour administrer sa commune. Ce n'est pas faire tort, croyons-nous, à nombre de conseillers municipaux que de les engager à lire ce volume.
Cinquante ans chez les Indiens, traduit de l'anglais avec une préface par Hector France. 1 in-18 illustre, 3 fr. 50 (Chamerot).--Un titre qui va sourire à tous les admirateurs de Buffalo-Bill. Aventures dans les grandes prairies du Far-West, dans les caravanes, les campements d'émigrants, chez les Mormons, avec les Outlaws et les Desperados, chez les Peaux-Rouges, le tout écrit dans le style rude et pittoresque qui convient à un narrateur de la suite du colonel Cody.

LE 1er JANVIER AUX INVALIDES
A toutes les époques officielles de promotion dans l'ordre national de la Légion d'honneur, au 1er janvier de chaque année notamment, le gouvernement décore un invalide. L'âge, les blessures, les états de service enfin, sont les titres qui décident du choix. C'est là une tradition des plus justes et des plus respectables.
A cette occasion, il se passe à l'hôtel même une cérémonie toute intime et empreinte d'un sentiment de touchant patriotisme.
A onze heures du matin, à la garde montante, c'est-à-dire au moment où les postes, les sentinelles de la veille, sont relevés, tous les pensionnaires valides descendent en grande tenue, sabre au poing, dans la cour d'honneur, et se massent en ordre de bataille sur un des côtés. En tête de colonne, face à l'entrée, se placent des enfants de troupe élèves-tambours, fils d'invalides, et dont le plus âgé remplit les fonctions de tambour-major. Un moment de silence, puis le commandement de: Garde à vos, fixe! se fait entendre. Un petit peloton vient à son tour de déboucher de l'intérieur. A sa tête est le nouveau légionnaire. Le peloton lui-même se compose de tous les invalides décorés dans des promotions antérieures: les anciens de Crimée, du Mexique, ceux de Gravelotte aussi, les cuirassiers légendaires, les marins de Courbet, tous sont là, personnifiant notre histoire militaire.
--Portez armes! Et le peloton s'aligne en face du bataillon.
Le colonel, major de l'hôtel, s'avance alors, remet au récipiendaire la croix avec le cérémonial réglementaire et lui donne l'accolade, puis il fait placer le nouveau légionnaire à ses côtés et toute la troupe défile par le flanc devant eux.
La cérémonie est terminée. Les vieux soldats se dispersent, un tantinet jaloux de celui qui a reçu la croix, fiers et reconnaissants tout de même: la patrie a montré à ses braves qu'elle ne les oubliait pas.
«L'OBSTACLE»
La gravure que nous donnons de l'Obstacle, la pièce de M. Alphonse Daudet qui vient d'être applaudie au Gymnase, nous transporte au troisième acte de l'œuvre.
Le décor représente le jardin du couvent des Dames-Bleues, à Montpellier. Le gai soleil du midi se joue sur les ogives des vieilles murailles; des roses et des clématites s'épanouissent à l'aise au milieu de la cour intérieure, ou grimpent le long des arcades souriantes...
C'est dans cet asile calme et aimable que Madeleine de Rémondy (Mlle Sisos), après la rupture de l'union projetée avec celui qu'elle aime, Didier d'Alein (M. Duflos) a été chercher une consolation à son chagrin... C'est là aussi que Didier, qui ignore les motifs de la rupture, est venu, accompagné de son bon précepteur Hornus (M. Lafontaine), solliciter du tuteur de la jeune fille une suprême entrevue avec elle. Et Madeleine, plutôt que de révéler à Didier le terrible secret qu'on lui a confié, le cruel mal dont son père est mort et qui, lui a-t-on dit, menace celui qui fut un moment son fiancé, Madeleine lui dit, la douleur dans l'âme: «Je ne vous aime plus.»
Et Didier tombe, abîmé de chagrin, tout en pleurs, sur le banc où tout d'abord il s'était assis plein de confiance dans l'entrevue qu'il allait avoir avec Madeleine; il rend à celle-ci des lettres et le portrait quelle lui avait donné avec ces mots:
«A Didier pour la vie.» Madeleine est emmenée loin de lui par la supérieure. Elle aussi, elle pleure abondamment, car si un miracle n'intervient point, c'en est fait de son bonheur.
Seul, le tuteur de Madeleine (M. Plan), qui a voulu la rupture du mariage, et qui ne serait pas fâché de remplacer Didier dans le cœur de la jeune fille, assiste impassible à cette scène, tandis que sa sœur Estelle (Mme Desclauzas) serait bien près, malgré sa frivolité de perruche, d'en être fort emue... C'est à ce tuteur inexorable que Didier va adresser les reproches les plus cruels: celui-ci se venge en lui disant qu'avec les fous on ne se bat qu'à l'eau froide et c'est ainsi que Didier connaît le fatal secret qui pèse sur son existence. Ad. Ad.
AU CERCLE DES PATINEURS
Trente jours de patin consécutifs, et l'hiver ne fait pour ainsi dire que commencer. Depuis très longtemps les Parisiens n'avaient été à pareille fête, aussi s'en sont-ils donné à cœur joie. Les lacs du Bois de Boulogne, de Versailles, du Vésinet, d'Enghien, ont été bien vite envahis. La Seine, qui prenait des allures de Bérésina, a fait même espérer un moment qu'on pourrait traverser Paris en traîneau.
Depuis le vieux patin hollandais à pointe recourbée jusqu'au patin américain à vis articulée, depuis le patin à lanières jusqu'à la lame de fin acier adaptée par charnière à une bottine élégante, tous les engins anciens ou modernes qui servent à glisser sur la surface polie ont été retirés des coins sombres où les avait relégués l'inclémence du temps:--c'est là le nom dont les fidèles de la glace gratifient toute température qui ne descend pas au dessous de 0.
C'est principalement au Cercle des Patineurs du Bois de Boulogne, que ce sport hivernal est une tradition et une élégance.
Le gracieux chalet qui est affecté en été au Tir au Pigeon a vu défiler depuis bientôt vingt-six ans deux générations du high life parisien. C'est là qu'ont débuté le prince de S., le marquis du L., le duc de L. S., M. A. B., M. H. C., et tant d'autres: dans le grand hall du milieu, une collection charmante d'aquarelles de Tissot conserve du reste le souvenir des plus anciens membres du cercle.
Le Cercle, cette année, est «tout à la joie». Dès le matin la large étendue de glace, très unie, car elle vient d'être balayée, est sillonnée par les patineurs les plus enragés; beaucoup aussi de jeunes filles et de jeunes femmes qui ne veulent pas risquer leur premiers pas devant un public nombreux et indiscret. C'est l'heure du travail sérieux.
A midi précis le déjeuner. Dans la grande salle du chalet s'organisent des petites tables intimes. Parfois même le duc de M... ou un autre se met à la tête d'un gai pique-nique où les cuisines les plus aristocratiques se font dignement représenter. Mais avant de prendre place on n'a pas oublié d'aller consulter l'énorme thermomètre, le grand arbitre des destinées, dont les fervents du patin voudraient voir la colonne de mercure descendre, descendre encore...
A une heure second coup de balai, surveillé cette fois par l'aimable secrétaire qui ne perd pas de vue un moment l'escouade grelottante des balayeurs.
Voici enfin le grand défilé qui commence. Au dehors du cercle, des mails, des coachs, des dorsays, des victorias, des coupés, des cabs, descendent devant la grille les plus jolies femmes du Paris mondain frileusement emmitouflées. En un clin d'œil elle sont sorties de l'épais fourreau de pelisses, étalant au grand jour la toilette sobre et coquette qui leur laissera une complète liberté d'allure, et qui n'entravera point l'ondulation souple des mouvements. Bientôt les fauteuils en osier, rappelant ironiquement les coins chauds et ensoleillés des plages estivales, sont occupés; autour des énormes brasiers, se forment les groupes sympathiques, et préludent les causeries intimes.
Le va-et-vient sur la glace se fait bruyant, continu, vertigineux, et en peu de temps les lames fines en acier ont strié en tous les sens le miroir lisse du lac qui se couvre d'une fine poussière d'un blanc étincelant. Les couples s'unissent et s'entrecroisent en un balancement rythmé et ondoyant bien plus gracieux que la danse, car les silhouettes se détachent séparées et distinctes sur le fond gris du ciel. Mlle J. de R., le plus élégant patin du cercle, passe rapidement, et la voilà bien vite au bras de M. U. C., le patineur le plus difficile sur le choix de ses compagnes. M. de M. offre à une adorable blonde qui débute le secours de sa vieille expérience; appuyée sur lui, elle est complètement rassurée. Voici Mme H. de S.-D., encadrée par MM. E. E. et S., et merveilleuse de grâce et de souplesse. Plus loin M. Frost, le champion du patinage parisien, passe en revue les figures les plus difficiles: la digue, la boucle, etc. et parfois il trace d'un pied sur un nom sur la glace. Le duc de M., M. de M., Mmes H. et P., appuyés sur la longue barre recouverte de velours rouge, glissent élégamment en avant et en arrière ou pivotent rapidement en moulinet. Et dans ce tournoiement perpétuel on cause, on flirte, on se suit, on s'esquive, devant la galerie composée des mamans, des douairières et des vieux beaux qui se sont résignés à l'inaction.
Un seul de ces derniers, qui a choisi prudemment un coin éloigné de tout regard, prend sournoisement sa première leçon, soutenu par deux valets de pied. C'est débuter un peu tard, mais qui sait? Peut-être a-t-il une surveillance à exercer et veut-il se mettre en garde contre le jeu du patin et de l'amour. Puis, de même que la valeur dans les âmes bien nées,
Le patin sait braver le nombre des années.
Cinq heures: le jour tombe et les branches nues des arbres se dessinent en noir sur le ciel rougi par le coucher d'un soleil d'hiver.
Les jolies patineuses rentrent dans leurs fourreaux de pelisses et, au dehors du cercle, le défilé des voitures devant la grille recommence en sens inverse.
Dans quelques heures des chaudes fourrures sortiront les toilettes claires, les épaules nues et diamantées: le dîner, le théâtre et le bal reposeront des fatigues de la journée. Abeniacar.
ÉMILE DURIER
Me Émile Durier, qu'une fluxion de poitrine vient d'emporter brusquement, était âgé de soixante-deux ans. Mais, à voir sa forte complexion, son visage plein, aux pommettes roses, qu'animaient deux yeux d'une spirituelle vivacité, son pas assuré, son allure alerte, à peine eût-on songé qu'il pouvait avoir dépassé la cinquantaine.
Sa mort prématurée a causé, parmi ses amis qui étaient nombreux, tant au palais qu'en dehors du monde judiciaire, une douloureuse surprise. Avec lui s'éteint un des représentants les plus goûtés de l'atticisme au barreau.
Car Émile Durier, bien qu'il eût, lui aussi, jadis pris sa part des luttes politiques, était surtout et avant tout un avocat, aimant passionnément sa profession et l'honorant par son attention constante à en pratiquer tous les devoirs. Républicain dès l'empire, impliqué dans le procès fameux des Treize, il eût pu, au lendemain du Quatre Septembre, délaisser, comme d'autres, les débats judiciaires pour les discussions parlementaires: il aima mieux, après un court passage au secrétariat général de la justice, sous M. Dufaure, reprendre la robe, qu'il ne quitta plus depuis.
Non pas que, cantonné dans une dédaigneuse indifférence, il se fût tout à coup désintéressé des choses de la politique: familier de M. Thiers, ami de Gambetta, il se rangea aux côtés de ses coreligionnaires aux prises avec le vingt-quatre mai et le seize mai, et il leur prêta en mainte occurrence le précieux concours de sa science juridique.
Mais aux agitations du Forum et du Parlement il préférait l'atmosphère apaisée de l'audience.
Il y apportait une tolérance souriante, qui eût pu étonner ceux qui ne connaissaient de lui que sa participation à l'établissement de la République et la fermeté de ses convictions.
Et c'est par là peut-être, autant que par son impeccable correction professionnelle, qu'il avait acquis une haute autorité auprès de ses confrères, dont il fut le bâtonnier en 1887 et 1888.
Qu'il plaidât devant les juges civils ou en cour d'assises, Émile Durier se montrait toujours le même: lettré délicat, d'une rare distinction d'esprit, homme d'un grand sens, ayant au service de sa raison et de ses raisons une parole facile, élégante, claire, persuasive.
Ses plaidoyers étaient comme une fine causerie devant des gens de bonne compagnie; et, s'il lui arrivait assez souvent de lancer à l'adversaire quelque trait acéré, ce trait n'était pas de ceux qui restent dans la blessure.
Aussi tout le palais est-il en deuil. A. Bergougnan.