I
Reading edition
Depuis quelques années déjà, nous avions été tous assurément fort surpris de voir que les lignes droites qui traversent ses continents et mettent en communication mutuelle toutes ses mers se dédoublent en certaines saisons. Que sont ces tracés rectilignes? Des canaux? On le croit, en général, et pourtant comment s'expliquer des cours d'eau se traversant les uns les autres? Il y a là un immense réseau de lignes droites plus ou moins foncées. Seraient-ce des crevasses? Elles changent de largeur. De la végétation? C'est bien rectiligne. Des Brouillards, des brumes? L'explication est difficile. Mais elle devient plus difficile encore lorsque nous voyons ces lignes énigmatiques se dédoubler en certaines saisons. Aucun phénomène terrestre ne peut nous mettre sur la voie de l'explication.
Or voici que cette année ce ne sont pas seulement les canaux qui ont été vus dédoublés, mais encore des lacs et des mers!
Le lac du Soleil, par exemple, est une petite mer intérieure fort remarquable, située à l'intersection du 90e degré de longitude et du 25e degré de latitude australe (voy. fig. 1). Il mesure 17 degrés de longueur sur 14 de largeur, soit 1,020 kilomètres sur 840, c'est-à-dire que sa superficie est un peu supérieure à celle de la France. Sa forme est presque circulaire, souvent allongée de l'ouest à l'est. Eh bien, ce lac a été vu cette année nettement séparé en deux parties distinctes, comme par un banc de sable ou par un pont gigantesque (voy. fig. 4).
On pourrait penser un instant que c'est peut-être un nuage qui s'est posé dessus. Mais l'hypothèse est insoutenable, parce qu'un nuage ainsi rectiligne, immobile et durable, serait déjà un phénomène, ensuite parce que justement de chaque côté de la séparation on voit cette année une sorte de prolongement du lac, et que le canal qui aboutit à cette région est également dédoublé, ainsi qu'un autre petit lac voisin auquel on a donné le nom de lac Tithonius.
Il y a plus, ce grand lac du Soleil se montre souvent rattaché à une mer voisine et à des eaux environnantes par trois affluents, dont deux en haut et à gauche ont reçu les noms d'Ambrosia et de Nectar. Or, cette année, on n'a vu ni l'un ni l'autre de ces deux affluents, seulement le troisième, et l'on en distingue quatre autres, ce qui change toute la configuration de ce pays! Que l'on en juge, du reste, par les dessins que nous reproduisons ici.
Afin que nos lecteurs puissent se rendre compte exactement des changements observés, nous mettons sous leurs yeux les cartes de ces régions, d'après les meilleures observations, celles de M. Schiaparelli, directeur de l'Observatoire de Milan.
Voici d'abord (fig. 1) l'état de 1877. Le lac est circulaire, un affluent le rattache à droite, au petit lac du Phénix, et un second affluent, plus large, mais plus pâle, le relie en haut à la mer australe. L'auteur a examiné cette région avec un soin tout spécial, parce qu'elle différait déjà sensiblement des dessins faits par Dawes, Lockyer et Kaiser en 1802 et 1804: le lac était alors ovale, allongé dans le sens est-ouest.. Au contraire, en 1877, il était «parfaitement circulaire, avec le bord légèrement ondulé», et quelquefois même il paraissait plutôt allongé dans le sens vertical. De plus, en 1802 et 1803, en voyait un large affluent relier à gauche le lac à l'Océan voisin. Au lieu de cela, l'observateur milanais vit la place tout à fait nette et découvrit en 1877 le petit cercle inscrit sous le nom de Fontaine du Nectar.
PHÉNOMÈNES OBSERVÉS SUR LA PLANÈTE MARS
Fig. 1.--Le Lac du Soleil en 1877. Fig. 2.--La même région en 1879. Fig. 3.--La même région en 1881. Fig. 4.--La même région en 1890.




Mars revient vers la Terre en 1879, et on l'observe de nouveau. Des changements évidents sont constatés. L'affluent dont nous venons de parler, qui était tout à fait invisible en 1877, est maintenant perceptible, quoique très mince, et reçoit le nom de Canal du Nectar; l'Aurea cherso est élargie, le Chrysorrhoas a changé de place: au lieu de descendre verticalement le long du 80e degré, il part du 78e pour aller rejoindre le 77e. Le lac est légèrement allongé vers le canal du Nectar, «ce qui lui donne la forme d'une poire» dont la queue monterait de 15° à 20°. L'affluent supérieur est incomparablement moins large qu'en 1877 et a reçu le nom d'Ambrosia. Le lac du Phénix est très diminué. On cherche en vain la Fons Juventæ.
Nouvelles études en 1881, et nouvelles transformations. Le lac se montre décidément allongé dans le sens est-ouest, concentrique avec le contour de la Thaumasia. Le lac du Phénix est devenu un centre d'affluents nombreux. L'Agathodémon donne naissance à un lac déjà indiqué en 1877, mais aujourd'hui très développé, et qui reçoit le nom de lac Tithonius. Cette vue correspond à celles de 1862 et 1864. La «Fontaine de Jeunesse», qui avait disparu en 1879, est revenue.
«Che il Lago del Sole cambi di forma e i grandezza, écrit l'éminent observateur, e cosa indubittabile». Sa coloration a été très sombre, et plus sombre lorsque la rotation l'amenait au bord du disque que lorsqu'il passait au méridien central.
C'est sans doute, comme dans plusieurs autres cas, parce que les régions environnantes deviennent alors plus blanches.
L'Araxes s'est montré net, allant droit de la mer Sirenum au lac du Phénix, et non plus tortueux comme en 1877.
Ainsi voilà un lac (ou tout au moins quelque chose qui y ressemble) qui était ovale en 1862 et 1881, et rond en 1877, et tous ses environs changeant également.
Ces trois dessins suffisent pour établir sans contestation possible l'état de la planète pendant ces observations. Eh bien, voici maintenant 1890 (fig. 4).
Le lac est fendu en deux;--le petit lac Tithonius I est également partagé en deux;--le grand affluent du lac, ce que nous avons appelé plus haut la queue de la poire, vient du nord-est au lieu de venir du sud-est (dans tous ces dessins le nord est en bas);--l'ambrosia incline à droite du méridien au lieu d'incliner à gauche;--le canal Chrysorrhoas est double, jusqu'au lac de la Lune, et au-delà jusqu'à la mer Acidalium.
Du lac du Soleil descendent deux nouveaux affluents inconnus jusqu'ici.
Voilà l'état de la question. Il n'y a pas à le dissimuler. Des changements réels, incontestables, et considérables, s'accomplissent à la surface de ce monde voisin.
Sans doute, nous ne pensons pas que ces événements martiens empêchent personne de dormir, et, tout le monde peut même y rester absolument indifférent.
Cependant la question ne manque pas d'intérêt.
Outre qu'il est déjà curieux de savoir que nous pouvons voir d'ici ce qui se passe sur Mars, il ne l'est pas moins de constater que, tout en ressemblant beaucoup à notre planète par sa constitution générale, son atmosphère, ses eaux, ses neiges, ses continents, ses climats, ses saisons, ce globe voisin en diffère cependant de la manière la plus bizarre par sa configuration géographique, ses canaux dédoublés, et surtout par cette faculté de transformation superficielle et de dédoublement des lacs eux-mêmes, de lacs grands comme la France!
Comment expliquer ces variations?
II
L'hypothèse la plus simple serait d'imaginer que la surface de Mars est plate et sablonneuse, que les lacs et les canaux n'ont pas de lits, pour ainsi dire, sont très peu profonds, et n'ont qu'une très faible épaisseur d'eau, et qu'ils peuvent facilement, suivant les circonstances atmosphériques, les pluies, les marées peut-être, se rétrécir, s'élargir, déborder, et même changer de place. L'atmosphère peut être légère, l'évaporation et la condensation des eaux facile. Nous assisterions d'ici à des inondations plus ou moins vastes et plus ou moins durables. La séparation du lac du Soleil cette année serait due, par exemple, à une diminution ou à un déplacement de l'eau de ce lac, la ligne de séparation pouvant être considérée comme un banc de sable mis à découvert.
Il y a plus d'une objection à cette hypothèse.
La première est qu'il ne me semble pas qu'il y ait moins d'eau, puisque les affluents sont plus nombreux, et que celui de gauche a la longueur d'un bras de mer.
Déplacement d'eau dû à des marées? Ce serait périodique, ne durerait que quelques heures, et ne caractériserait pas comme ici des saisons entières.
Devons-nous plutôt admettre que le banc de sable s'est élevé au-dessus du niveau des eaux et qu'en général, les déplacements d'eaux soient dûs à des soulèvements du sol?
Il est également difficile d'accepter cette interprétation, d'abord parce qu'une telle instabilité du sol serait bien extraordinaire, ensuite parce qu'il faudrait que ces boursoufflements du sol fussent en général rectilignes; enfin parce que les aspects reviennent après plusieurs années, tels qu'on les a vus d'abord. Et puis, cette hypothèse n'expliquerait pas le fait capital, on pourrait dire caractéristique des changements observés sur Mars: la tendance au dédoublement.
Fig. 5.--Mars en 1890. Fig. 6.--La même région en 1888.


Examinons encore, par exemple, un dessin de cette année, et comparons-le aussi à quelque autre d'une année précédente. Voici (fig. 5.) un disque de Mars dessiné l'été dernier, sur lequel on voit plusieurs canaux dédoublés. Le supérieur, horizontal, n'a jamais été, jusqu'à ce jour, considéré comme un canal double: c'était un détroit, venant de la mer triangulaire nommée Mer du Sablier, et conduisant au golfe ou à la baie du Méridien. Comme comparaison, nous mettons en regard (fig. 6) la carte publiée en 1888 par M. Schiaparelli.
L'aspect topographique est entièrement transformé. Au lieu d'être sinueuse, la ligne du rivage est droite et double, partagée par un sillon blanc longitudinal. Double aussi, comme d'habitude d'ailleurs, la baie du Méridien. Double également un petit lac inférieur.
C'est cette tendance au dédoublement qu'il s'agit surtout d'expliquer.
Si ces canaux dédoublés sont les deux côtés d'une bande d'eau, comme on serait porté à le croire par l'aspect comparatif du détroit, qui a déjà été vu maintes fois plus clair dans sa ligne médiane que le long des bords, reste à expliquer comment cette transformation s'opère. Admettre qu'un banc de sable s'élève ainsi, nous semblerait un peu téméraire, et d'ailleurs ce soulèvement ferait écouler l'eau de part et d'autre, sans donner nécessairement naissance à des bords rectilignes.
Il est donc, reconnaissons-le, extrêmement difficile, pour ne pas dire impossible, d'expliquer ces transformations par les forces naturelles que nous connaissons. Songeons aussi que nous ne connaissons pas toutes ces forces, et que des choses très proches de nous restent souvent ignorées. Les habitants des tropiques qui viennent à Paris en hiver pour la première fois, et qui n'ont jamais vu d'arbres sans feuilles ni de neige, sont stupéfaits de nos climats. C'est une curiosité toute nouvelle pour eux de prendre dans leurs mains de l'eau solidifiée, de cette éclatante blancheur, et ils doutent un instant que ces squelettes tout noirs des arbres doivent quelques mois plus tard être couverts d'un luxuriant feuillage. Supposons un habitant de Vénus n'ayant jamais vu de neige. Arriverait-il, en observant la Terre, à comprendre ce que sont les taches blanches qui recouvrent nos pôles? Certainement non. Nous le pouvons, nous, habitants de la Terre, pour les neiges de Mars. Mais nous ne nous expliquons pas ces variations de rivages, ces déplacements d'eau, ces canaux rectilignes et leurs dédoublements, parce que nous n'avons ici-bas rien d'analogue.
Fig. 7.--Changements dans le cours des fleuves.

Fig. 8.--Changements dans le cours des fleuves.

Fig. 9.--Changements dans le cours des fleuves.

Fig. 10.--Changements dans le cours des fleuves.

On peut admettre des inondations pour les extension de rivages, comme on en a observé le long de la mer du Sablier, et sur la Libye, au-dessous de la mer Flammarion. On peut les admettre aussi pour les régions qui deviennent de temps en temps un peu plus sombres. Mais les déplacements et les transformations semblent d'un autre ordre.
Ces lignes droites ne sont pas naturelles pour nous autres habitants de la Terre. De plus, elles s'entrecroisent mutuellement sous toutes sortes d'angles. On n'a jamais vu de fleuves s'entrecroiser. Admettrons-nous que le sol soit parfaitement de niveau, que ces eaux n'aient pas de cours, et que ce réseau ait quelque rapport avec des canaux d'irrigation?
Mais tout cela varie si étrangement d'aspect et de largeur que nous restons confondus, et que l'opinion de véritables cours d'eau perd graduellement de sa vraisemblance, quoique le ton soit souvent aussi foncé que celui des mers, mais plutôt en rougeâtre qu'en verdâtre ou bleuâtre. Considérons encore, par exemple, les petites cartes ci-dessous (fig. 7 à 10). En 1877, la mer du Sablier était très étroite, et aucun canal n'a été vu dédoublé. On en remarquait un, entre autres, auquel on a donné le nom de Phison. En 1879, mer plus large, le Nil semble avoir changé de cours, et l'on voit deux canaux au lieu d'un. En 1882, nouveau changement au cours du Nil et dédoublement; les deux canaux de 1879 se montrent également dédoublés, et l'on en découvre cinq autres. En 1888, l'Euphrate, le Phison, le Nil (appelé maintenant Protonilus), se montrent dédoublés comme en 1882, mais on voit un nouveau dédoublement, l'Astaboras, et un autre canal (voy. fig. 6). Ce sont encore là des changements. En 1890 (fig. 10) l'Euphrate et le Phison se montrent dédoublés, ainsi qu'une partie seulement du Protonilus, mais l'Astaboras ne l'est pas, le canal de 1888 a disparu, et, comme nous l'avons déjà remarqué, le détroit supérieur s'est partagé en deux dans le sens de sa longueur.
Il est bien difficile de se refuser à admettre que ces lignes droites qui varient ainsi représentent de l'eau ou quelque élément mobile analogue. Elles aboutissent toutes, sans exception, par leurs deux extrémités, à une mer, à un lac ou à un canal, et, par conséquent, l'eau ne doit pas y être étrangère. De plus, on voit quelquefois pendant l'hiver de longues traînées de neige les traverser: or, ces neiges sont fondues sur ces canaux, comme le ferait la neige en tombant sur de l'eau. Auraient-elles pour origine des crevasses géométriques dues à quelque procédé naturel dans la formation du globe de Mars? Peut-être; mais des crevasses seules, même remplies d'eau, n'expliqueraient pas les variations observées, sur lesquelles nous devons encore donner quelques détails. Si nous n'abusons pas de l'attention de nos lecteurs, en les transportant ainsi brusquement sur un autre monde... Mais une fois n'est pas coutume, et, quoique céleste et lointain, le sujet ne manque pas d'intérêt.
(A suivre.)
Camille Flammarion.
Au Cercle des Patineurs.

A deux. A trois.

Un débutant. La barre.

La galerie.
