NOS GRAVURES
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Le Poisson-télescope
En Europe, nous cherchons, le dahlia bleu et la rose noire; en Chine, la passion de tourmenter la nature s'étend jusqu'aux animaux. Quels sont les moins; raisonnables, des Chinois où des Français? Nous ne saurions décider, mais les Chinois ont cet avantage sur nous que, fussent-ils des monstres horribles, les résultats de leur fantaisie sont utilisés par leurs décorateurs. En effet, ces grotesques, ces êtres bizarres, hors nature, peints sur leurs paravents et leurs éventails, sur leurs porcelaines et leurs laques, reproduits en bronze, sculptés dans l'ivoire et le bambou, ne sont pas des rêves de leur imagination; ils existent réellement à l'état vivant.
Au nombre de ces animaux ainsi dénaturés est la variété de Cyprins qu'un pisciculteur de Paris expose au Palais de l'Industrie, après en avoir fait l'objet d'une note à l'Académie des Sciences et lui avoir donné le nom de poisson-télescope. Ce poisson, apporté en France par un mécanicien du paquebot l'Ava ne ressemble guère aux habitants de nos eaux douces et salées. Son corps est une boule, ses nageoires sont doubles; les anales et les caudales, placées tout à fait en arrière du corps, sont disposées de telle sorte que la marche du poisson ne peut être ni facile, ni rapide, ce qui a dû contribuer à lui donner la forme globulaire. Les yeux forment au-devant de la tête une saillie très-prononcée et l'organe visuel proprement dit paraît fixé à l'extrémité de tubes membraneux, d'où le nom de poisson-télescope donné à ce cyprin.
Si ces formes sont peu gracieuses, en revanche des couleurs éclatantes, irisées, transparentes, constituent à cet animal une riche et admirable parure, dans laquelle dominent le rouge, le rose, l'or et l'argent.
Les naturalistes ne le connaissent pas vivant à l'état libre; pour eux, c'est un poisson modifié, transformé, créé pour ainsi dire depuis un temps immémorial, par des procédés d'élevage dont nous ne possédons pas les secrets.
Du reste, il faut bien convenir qu'en modifiant l'œuvre du Créateur, l'homme ne l'a nullement améliorée, non-seulement au point de vue de l'aspect, mais aussi sous le rapport des qualités physiques générales.
CADAVRE TROUVÉ DANS LES FOUILLES DE POMPÉI.

La forme globulaire imposée à l'animal lui a communiqué cette propriété des corps sphériques dite de l'équilibre indifférent: le poisson-télescope se comporte en effet comme une véritable boule; à la moindre secousse, il perd son équilibre, il roule à droite, roule à gauche, en avant et en arrière, éprouve beaucoup de peine à se remettre dans sa position normale.
Dans la plupart des cas de monstruosité, les animaux et végétaux, que l'on a réussi à faire dévier de leur position normale, restent stériles, telles sont certaines fleurs doubles ou triples et les variétés animales dites de mulet. Plus versés que nous dans cet art curieux de se jouer des lois de la nature, les Chinois ont créé une race complète, véritable, car, bien que constituant une anomalie, le poisson-télescope peut se reproduire pour donner naissance à d'autres poissons de conformation identique.
On sait que chez les poissons la reproduction s'opère par la ponte que fait la femelle d'un grand nombre d'œufs que le mâle féconde par le dépôt à leur surface de substance mucilagineuse appelée laite. Lorsque la femelle du poisson-télescope doit pondre, elle se frotte l'abdomen sur le sol du fond de l'eau, et cette friction fait sortir les œufs. Mais ce n'est pas tout à fait d'elle-même, paraît-il, que cette femelle se conforme aux lois de conservation de l'espèce, et, le cas échéant, ce sont les mâles qui se chargent de la rappeler au devoir. M. Carbonnier, ayant mis plusieurs de ces poissons dans un aquarium afin d'étudier leurs mœurs et leurs habitudes, vit, à l'époque de la ponte, plusieurs mâles se mettre à la poursuite d'une femelle; ils la poussèrent, la bousculèrent à qui mieux mieux, la firent tourner et retourner, pirouetter sur elle-même. Cette culbute, sans trêve ni merci, dura deux jours, à la fin desquels la malheureuse femelle, qui avait servi de balle ou de volant à trois mâles sans parvenir un seul instant à reprendre son équilibre, acheva enfin de se débarrasser de la totalité de ses œufs.
Les petits poissons éclos ne ressemblent pas à leurs parents aussitôt après leur naissance; ce n'est qu'un peu plus tard et chez un certain nombre seulement qu'apparaissent les particularités distinctives: forme globulaire, saillie des yeux, nageoires doubles, etc. Mais alors la position vicieuse de leurs organes, le manque de développement des nageoires eu égard au volume du corps, les maintiennent souvent dans une position verticale, la tête en haut, quelquefois aussi la tête en bas. Si la main du pisciculteur ou toute autre cause étrangère ne vient les rétablir dans leur position normale, les jeunes poissons ne peuvent chercher leur nourriture et ne tardent pas à périr.
Le poisson-télescope est une curiosité, pas autre chose, et ce n'est qu'en vue de garnir les aquariums ou de peupler les bassins des parcs que l'on pourra s'occuper d'élever ce monstre exotique, plutôt curieux que gracieux, qui, même dans son pays d'origine, est un objet de luxe, nullement d'utilité.
P. L.
Le colonel Villette
Toutes les personnes qui ont assisté aux débats du procès Bazaine connaissent ce grand officier, un peu chauve, à la tête ascétique, aux longues moustaches, avec une barbiche plus longue encore, qui assiste Mes Lachaud, père et fils, défenseurs du maréchal. Le colonel Villette, aujourd'hui âgé de cinquante ans, est entré à l'école militaire de Saint-Cyr en 1841; dans les dernières années du règne de Louis-Philippe nous étions ensemble à l'École d'état-major où tout le monde appréciait son excellent caractère et son amour du dessin.
Capitaine au commencement de 1852, il devenait en 1858 aide de camp du maréchal Bazaine, qu'il n'a plus quitté depuis cette époque. Il l'a suivi partout, en Italie, au Mexique, à Nancy, à la garde impériale, à Metz et en prison. Nommé chevalier de la Légion d'honneur en 1859, à la suite du sanglant combat de Melegnano, il était fait officier en 1803 en récompense de sa conduite au combat de San-Lorenzo où Bazaine défit les 10,000 hommes de Comonfort avec 1,800 Français.
Notre ami Villette devait enfin trouver une triste occasion de produire au grand jour tout ce que son cœur possède d'abnégation, de stoïcisme et de dévouement. Quand le chef dont il avait partagé la bonne fortune se constitua prisonnier à Versailles, il quitta une famille charmante pour partager la captivité de son général. Cet homme à l'apparence monacale, dont tout le monde contemple la sérénité pendant ces débats fatigants, est animé d'une passion ardente, celle de sauver le maréchal Bazaine. Lui, la douceur en personne, se met en fureur quand on se permet la moindre allusion à la possibilité d'une condamnation. Il ne quitte pas son cher maréchal d'une semelle; il ne voit sa femme et ses enfants qu'à de rares intervalles. Un pareil dévouement est bien rare aujourd'hui, aussi le colonel Villette a-t-il conquis la sympathie universelle, car amis et ennemis comprennent tout ce qu'il y a de beau dans ce dévouement absolu, quoique conscient, d'un aide de camp qui persiste avec un admirable entêtement à rester étroitement uni à son chef.
J'oubliais de dire que M. Villette a été nommé chef d'escadron en 1804 à Mexico et lieutenant-colonel en 1870.
P. L.
Procès du maréchal Bazaine, la bataille de Borny.
Le 14, au point du jour, l'armée française, rangée en bataille sur la rive droite de la Moselle, avait commencé son mouvement de retraite sur Verdun. Le 2e corps Frossard et le 6e corps Canrobert étaient déjà sur la rive gauche de la rivière, ainsi que la division Lorencez, du 4e corps Ladmirault; la division de Cissey, du même corps, était engagée sur les pentes qui descendent du fort Saint-Julien vers la Moselle. Il ne restait plus sur la rive droite que le corps Decaen, la garde et la division Grenier du 4e corps quand, vers trois heures et demie de l'après-midi, les Prussiens attaquèrent avec impétuosité les divisions Metman et Castagny, placées au centre des positions françaises.
Les corps Decaen et Ladmirault couvraient l'espace compris entre les villages de Grigy à droite et de Mey à gauche. Le terrain qu'elles occupaient forme un plateau à arêtes indécises légèrement incliné vers la Moselle; il est protégé en avant et sur la droite par le ravin de Vallières, dont le fond, rempli d'une eau stagnante, constitue un obstacle d'autant plus sérieux que la disposition des pentes y est des plus favorables à l'action du chassepot et de la mitrailleuse, surtout dans la zone comprise entre Lauvallière et la Planchette, par laquelle débouchent les deux routes de Sarrelouis et de Sarrebruck. Sur la gauche, occupée par la division Grenier, entre Mey et Nouilly, le terrain forme un vaste plateau fortement ondulé qui s'élève insensiblement du fort Saint-Julien jusqu'au village de Sainte-Barbe, situé à six kilomètres plus loin et dont le clocher très-élevé se dresse comme un obélisque à l'horizon. La position française était coupée longitudinalement par le ravin escarpé de Vallières, qui se bifurque à hauteur de Mey; l'une des branches se dirige droit sur Nouilly, l'autre tourne à droite en formant un coude brusque dans la direction du château de Colombey.
La 1re division Montaudon, du 3e corps, avait sa droite à la route de Strasbourg, en avant du village de Grigy, sa gauche au bois de Borny; la 2e division Castagny, placée en arrière du château et du bois de Colombey, avait à sa gauche la 3e division Metman à cheval sur la route de Sarrelouis, en avant de la ferme de Bellecroix; la 4e division Aymard occupait les crêtes qui dominent le ravin de Vallières en avant de Vantoux. La division Grenier, du corps Ladmirault, était placée de l'autre côté du ravin, la droite appuyée au village de Mey, la garde impériale en réserve en arrière de Borny.
Vers deux heures et demie, le général de Goltz, commandant l'avant-garde prussienne du 8e corps, ayant appris que l'armée française était en pleine retraite, partit rapidement de Laquenexy et se jeta sur Colombey, en passant entre le village de Coincy et le château d'Aubigny. C'était un véritable coup de tête, dont l'auteur obtint cependant le résultat qu'il désirait, celui de ralentir le mouvement de l'armée du Rhin afin de permettre à celle du prince Frédéric-Charles de franchir la Moselle en amont de Metz, de se placer sur la roule de Verdun et de couper ainsi toute communication entre la France et Metz.
Dans le premier moment de surprise, la brigade de Goltz pénétra comme un coin dans les lignes françaises, si mal éclairées par leur cavalerie, que personne ne s'y doutait de l'approche des Prussiens. Les généraux Metman et Castagny firent rapidement volte-face avec leurs troupes déjà en marche sur Metz et les formèrent en deux lignes, la première déployée, la deuxième en colonnes, par division. Le général Decaen, accouru de son quartier général de Borny aux premiers coups de canon, était allé se placer au point le plus menacé, sur la grande avenue de peupliers qui va de la ferme de Belle croix au château de Colombey.
Les généraux allemands, avertis par leur collègue de Goltz de son attaque si audacieuse, marchèrent résolument à son secours. Le général Manteuffel, commandant le premier corps, lança sa première division sur les positions occupées par la division Aymard, entre Vantoux et Nouilly, et sa deuxième division sur Mey, où, ainsi qu'il a été dit, se tenait la division Grenier. Le général de Ladmirault fit aussitôt mettre sacs à terre à la division de Cissey, dont une partie, était encore, engagée, sur les pentes du mont Saint-Julien; la division Lorencez, déjà arrivée sur la rive gauche, revint également sur ses pas.
A la gauche des Prussiens, tout le septième corps s'était engagé à la suite de son avant-garde, commandée par le général de Goltz, et jusqu'à neuf heures du soir la lutte fut des plus acharnées sur toute la ligne. Les attaques réitérées des Prussiens furent partout repoussées, et les corps Decaen et Ladmirault restèrent sur leurs positions. Les corps Manteuffel et Zastrow se replièrent en arrière du ravin de Vallières sans être poursuivis, tandis que les Français reprirent tranquillement leur mouvement de retraite interrompu par l'attaque du général de Goltz. Le mouvement de ce général a été longtemps controversé; son général en chef, M. Steinmetz, avait vertement blâmé M. de Goltz, mais M. le comte de Mollke a tranché la question en louant hautement dans son livre l'intelligente initiative du général qui a su retarder de plus de douze heures la retraite de l'armée française et permettre au prince Frédéric-Charles d'arrêter Bazaine à Rezonville.
Les Allemands donnent à cette bataille le nom de Colombey-Nouilly; chez nous on l'a toujours appelée bataille de Borny; elle ouvrait la série des luttes gigantesques qui ont ensanglanté les environs de Metz du 14 au 18 août.
A Borny, les troupes engagées de part et d'autre comprenaient à peu près 1e même effectif. Les Français mirent en ligne six divisions, dont quatre du corps Decaen et deux du corps Ladmirault, plus quelques bataillons de la division Lorencez, soit environ 60,000 hommes; la garde n'a engagé qu'un peu d'artillerie en avant du fort Queuleu. Les Prussiens avaient fait donner les corps Manteuffel et Zastrow, 1er et 7e un régiment du 9e corps, Manstein, enfin l'artillerie des 1re et 3e divisions de cavalerie.
Les pertes des Français furent de 200 officiers et 3,408 sous-officiers et soldats; celles des Prussiens de 222 officiers et 4,684 hommes. Les Allemands s'attribuent à tort la victoire dans cette rencontre; malheureusement pour nous leur insuccès dans la lutte a été largement compensé par des avantages stratégiques dont M. de Mollke sut profiter avec une grande habileté, tandis que son adversaire, le maréchal Bazaine, reprenait lentement son mouvement de retraite, qui eut, au contraire, dû être mené avec la dernière célérité.
Notre succès tactique était chèrement payé par la blessure mortelle du brave général Decaen, un des meilleurs manœuvriers de l'armée du Rhin. Atteint d'une balle dans le genou, il resta à la tête de ses troupes jusqu'à ce que son cheval tué sous lui l'entraîna dans sa chute, et lui pressait cruellement sa jambe blessée. Par un singulier hasard, les deux commandants de corps d'armée tués dans la dernière campagne, Decaen et Renault, ont succombé à une blessure reçue à la jambe.
A. Wachter.
Le Creux terrible, île de Jersey
Jersey est la plus grande et la plus jolie des îles anglo-normandes de la Manche, qui appartiennent à l'Angleterre depuis Guillaume-le-Conquérant.
De cette île, par un temps favorable, on peut apercevoir la côte de France à l'horizon. L'île de Jersey n'est située, en effet, qu'à six lieues de notre département de la Manche. Elle a 22 kilomètres de long sur 15 de large, et renferme une population de 60,000 habitants, dont 2,000 Français catholiques. Sa capitale, Saint-Hélier, en compte 10,000 pour sa part.
L'intérieur de l'île de Jersey, grâce à la douceur de sa température exceptionnelle à cette latitude, offre un coup d'œil charmant, et le séjour en est des plus agréables. Son sol montagneux est couvert de vergers, et de nombreux troupeaux paissent dans ses vallées aux prairies luxuriantes. L'émeraude de l'Angleterre, tel est, on le sait, le surnom de l'île de Jersey. Mais ce petit paradis terrestre est défendu, du moins sur la plus grande partie de son littoral, par des escarpements redoutables, de l'effet le plus grandiose et le plus pittoresque. Une des curiosités de ses côtes est un prodigieux entonnoir ouvert à l'extrémité de l'île, du côté qui regarde la France. Les Jerseyais l'appellent le Creux terrible. Quelques déchirures de terrain, quelques roches, sentinelles avancées, en trahissent à peine l'approche.
Aux environs, la campagne est riante comme partout ailleurs. Vous approchez, et, tout à coup, sous vos pieds, s'ouvre l'abîme. Il a bien 100 mètres de profondeur. Nous avons dit un entonnoir, et c'est cela même. L'orifice en est beaucoup plus large que le fond, auquel nul chemin ne conduit. Pour y descendre, il faut se risquer le long des parois évasées du gouffre, en s'aidant des anfractuosités du terrain. Ajoutons que les touristes, dans cette descente périlleuse, s'aident d'une corde, qui a été Fixée par les gens du pays à l'orifice de l'entonnoir, pour servir de rampe et de soutien. Une fois parvenu au fond de cette cuvette gigantesque, on se trouve en face d'une arcade assez élevée, bouche béante d'un long couloir qui s'enfonce mystérieusement dans le sol et dans les ténèbres, où bruissent d'étranges murmures. Parfois on jurerait entendre des soupirs et des gémissements. Mais laissons là le fantastique; le couloir, en s'abaissant progressivement, aboutit à la mer, et c'est le vent qui, en y circulant, produit ces sons singuliers. A marée haute la mer s'y engouffre aussi avec fracas et vient mordre de ses vagues furieuses les basses roches qui tapissent le fond du Creux terrible.
Inutile d'ajouter qu'en prenant certaines précautions on peut faire sans danger à marée basse la traversée du redoutable souterrain.
Cadavre trouvé à Pompéï
On a fait dernièrement à Pompéï une découverte fort curieuse: celle d'une très-jolie tannerie et de son outillage.
Les chaudières, les bassins et autres instruments sont d'une telle ressemblance avec ceux employés dans les tanneries modernes, qu'il n'y a eu aucun doute ni aucune difficulté à reconnaître la destination de cet établissement antique.
Au commencement du mois d'octobre, on a trouvé près de cette tannerie le corps d'un malheureux ouvrier, dont nous donnons un dessin dans ce numéro.
Cet ouvrier, qui devait avoir une cinquantaine d'années au moment où il a péri dans le terrible drame du 29 août de l'an 79, est très-vraisemblablement un ouvrier tanneur. Son costume était celui des ouvriers de tous les temps, composé d'une blouse serrée à la taille par une ceinture et d'un pantalon court. Il avait le bas des jambes et les pieds nus.
Il ne se trouvait pas au même niveau que la tannerie, mais à la hauteur de son toit, par lequel il a sans doute cherché à s'enfuir, la pluie de cendres et de pierres lui avant apparemment enlevé tout autre moyen de retraite.
Au moment où on l'a découvert, il reposait, la tête appuyée sur sa main, qui contenait, avec quelques menues monnaies, un sesterce, petite pièce d'argent valant alors de vingt-cinq à trente centimes.
Notre dessin ayant été fait d'après la première copie délivrée par le photographe qui a obtenu la permission de photographier le corps, l'Illustration est donc le premier journal qui aura mis sous les yeux du public cette intéressante découverte.
Le Canal des deux Océans
Ni Hugo, ni Saadi, ni Byron, ne pourraient rêver de contrastes plus saillants que ceux qui se présentent à l'esprit chaque fois que l'on se propose de comparer ces deux frères si dissemblables, L'isthme de Panama et l'isthme de Suez. L'un, oublié sur un coin du nouveau monde, semble un morceau de l'Eden, et l'autre un canton détaché de l'enfer.
Le canal de Lesseps traverse une langue de sables abandonnés par des eaux languissantes et paresseuses, brûlés par les rayons d'un soleil qui ne pardonne même point aux Pyramides, car leur base est enfouie par un océan toujours croissant de poussière. Avant les créations récentes du canal des deux mers, pas une goutte d'eau potable, pas un arbre, pas une touffe d'herbe, pas un être vivant pour voir passer la caravane, si ce n'est le Bédouin qui la guette! On ne sait si le désert est plus mort du côté de Port-Saïd ou de Suez.
Le canal des deux Océans traversera une région américaine d'une fertilité prodigieuse; et le navigateur se demandera étonné s'il ne trouve pas encore plus de vie parfumée et charmante sur les rives du Pacifique que sur celles du golfe du Mexique. L'isthme du nouveau monde, dont la longueur dépasse de deux ou trois fois celle de notre France, est travaillé par des feux souterrains, émaillé de volcans, semé de lacs, inépuisables réservoirs d'ondes pures.
Deux millions d'hommes y habitent au milieu de monceaux de verdure. Ils semblent égarés dans les profondeurs de cette Thébaïde étincelante de vie, où des sites mystérieux sont parfois découverts, enfouis depuis des temps inconnus sous des touffes titanesques de fleurs ravissantes.
Les acajous gigantesques auprès desquels nos grands chênes sembleraient nains, rabougris, ratatinés, servent de point d'appui à des milliers de lianes, herbes ambitieuses qui voudraient escalader le ciel. De ce tapis odorant qui recouvre l'écorce s'élancent de gracieuses orchidées aussi voluptueuses que les plus éthérées des hautes terres mexicaines.
Les palmiers voisins étalent avec orgueil leurs tiges sveltes, pures, gracieuses. Ils laissent retomber crânement leurs feuilles panachées dont les longs replis produisent des ombres curieuses et d'étonnants jeux de lumière.
Des légions serrées de plantes herbacées, quelques-unes aux formes abruptes, anguleuses, se foulent, s'étouffent, se disputent le sol avec la rage que peut inspirer la folle ardeur de profiter des moindres rayons d'un soleil incommensuré tombant sur un sol d'une éternelle fraîcheur. Car les sources y sont inépuisables et la brise de mer se plaît à y porter tous les soirs les vapeurs des océans voisins. Peu importe en effet qu'elle souffle du couchant ou de l'aurore.
Il y a juste trente-trois ans, un homme alors dans la fleur de l'âge, déjà célèbre par des entreprises téméraires, portant un nom illustre dans notre histoire, rêva de se faire une nouvelle carrière. Il eut l'idée de couronner l'édifice de sa vie déjà agitée en donnant le grand coup de pioche qui devait creuser un fossé entre les deux Amériques afin de rapprocher les deux hémisphères.
Cet homme changea d'idée. Il réussit à monter sur le premier trône de la terre. Il ne parvint qu'à fonder un empire, à remplir deux fois le monde, une première par l'éclat de sa puissance, une seconde par le retentissement de sa chute!
Combien l'histoire du siècle eût été révolutionnée si le prince Louis-Napoléon eût persisté à creuser le Canal des deux Océans, s'il eut cherché à devancer M. de Lesseps au lieu de marcher sur les traces d'Auguste et de César..
Le gouvernement de Washington vota les fonds nécessaires à une exploration minutieuse en 1870, au milieu de l'année terrible. Il prit la résolution magnifique de faire explorer à la fois tous les tracés qui au nombre de douze ou quinze déjà avaient chacun leurs enthousiastes, leurs sectaires.
Ce grand travail suppose l'exploration de deux côtes, longues chacune de 2,000 kilomètres; aussi les Américains ont-ils procédé avec des ressources prodigieuses.
Sur chaque Océan stationne un navire de guerre servant d'hôpital, de magasin, de quartier général. Ce centre est incessamment ravitaillé par des bateaux à vapeur qui y accumulent les provisions, les instruments, le personnel.
Certains de trouver en tous cas, à l'abri des Stars sand tripes, un lit, des soins empressés, un ravitaillement abondant, les officiers yankees étudient les deux rives de l'isthme, l'orient et l'occident, avec une incroyable ardeur.
Le premier acte d'une descente est d'établir sur le bord de la mer un observatoire, pourvu d'excellents instruments électro-photographiques.
L'électricité n'abandonne pas un seul instant les explorateurs américains, car ils ne s'avancent dans l'intérieur que traînant derrière eux un fil qui les met en communication instantanément avec la côte. A peine ont-ils ouvert des routes que la poste s'en empare. L'armée scientifique traîne avec elle un monde de curieux, de touristes, de naturalistes, de reporters. Nous avons essayé de représenter le go ahead, appliqué au cœur des forêts vierges, avec l'enthousiasme sans lequel on ne peut faire jamais de durables conquêtes.
Les ingénieurs, les marins, sont si absorbés par leurs travaux, qu'ils n'entendent point toujours le frôlement du serpent qui s'approche en rampant sous les lianes. Pour les surprendre, le reptile immonde n'a pas besoin de rester de longues heures embusqué dans la fange. Le chef de la première expédition, le commodore Crossmann, périt ainsi dévoré par un crocodile.
En avant du campement des hommes se trouve l'écurie des chevaux. Le toit est formé par des feuilles de palmier placées négligemment les unes sur les autres. Des nègres non moins actifs que les blancs dressent les piquets de nivellement nécessaires surtout quand il s'agit de choisir entre deux directions différentes.
Cette forêt est placée au sud de la ville de Rivas, la plus méridionale des vieilles cités espagnoles du Nicaragua. C'est sur ce champ de bataille que le génie de l'homme remportera sa victoire définitive; on dirait que la nature a tout fait pour faciliter notre tâche sans nous enlever l'honneur du mot de la fin. Ayant creusé un magnifique estuaire, le fleuve Saint-Jean, pour introduire les vaisseaux modernes dans le lac célèbre par les merveilles des galions du roi d'Espagne, cette bonne mère semble nous dire: «Allons, mes enfants, du courage à l'ouvrage, c'est à vous de compléter mon travail.»
W. de Fonvielle.
Le combat naval de Carthagène
Carthagène, le 13 octobre 1873.
AU DIRECTEUR
«J'ai l'honneur de vous adresser une relation détaillée du combat naval livré dans les eaux de Carthagène le 11 courant, entre l'escadre des fédéraux et celle du gouvernement central. J'accompagne cette relation d'un plan indispensable pour comprendre les différents mouvements qui ont été effectués. Je tâcherai, dans cette narration, d'éviter autant que possible les termes techniques, de façon qu'elle puisse être suivie sans difficulté par les personnes étrangères à la marine. Inutile de dire que ce récit est celui d'une personne présente à l'affaire.
«L'escadre des fédéraux était composée de la Numancia, frégate cuirassée sur laquelle s'était embarqué le général Contreras; le Tetuan, frégate cuirassée; le Mendez-Nunez, ancienne frégate en bois, cuirassée à la flottaison, avec un réduit central cuirassé comme celui de nos corvettes, et le Despertador, aviso à roues.
«L'escadre centraliste ne comptait qu'un seul cuirassé, la Victoria, qui portait le pavillon du contre-amiral Lobo. Elle se composait en outre de trois frégates en bois: Carmen, Almanza, Navas-de-Tolosa, des deux corvettes, Diana et Cadix, et de l'aviso la Prosperidad.
«Au début de l'action, les bâtiments étaient ainsi placés: L'escadre Lobo, en ligne de relèvement, le cap au nord-est, à environ 8 milles du cap Négrète, l'amiral à droite, ayant à sa gauche la Carmen, l'Almanza, las Navas-de-Tolosa, les deux corvette, et l'aviso; l'escadre fédéraliste en carré naval, la Numancia en tête, le Mendez-Nunez à gauche, le Tetuan à droite, et le Despertador en arrière.
«Les spectateurs du combat étaient: l'escadre anglaise, commandée par l'amiral Yelverton, l'Élisabeth, frégate allemande, la Thétis, corvette cuirassée française et le San-Martino, corvette cuirassée italienne.
La brise soufflait du nord-est et était à grains,
A midi cinq minutes, la Numancia ouvrit le feu sur l'amiral Lobo, à une distance d'environ 6,000 mètres. La Victoria riposta immédiatement et le combat se trouva ainsi engagés. La Numancia continua sa route de façon à contourner l'amiral Lobo, et celui-ci infléchit sa route au nord-nord-ouest. Le Tetuan piqua droit au milieu de la ligne de bataille et ouvrit bientôt le feu avec ses pièces de chasse. Le Mendez-Nunez obliqua sur bâbord (j'ignore absolument pourquoi), et enfin le Despertador après avoir hésité longtemps se borna à suivre de loin l'action, réduit du reste à ce rôle par son infériorité absolue. Le combat se trouva ainsi engagé sur toute la ligne.
«A midi cinquante minutes la Numancia avait contourné toute la ligne centraliste, échangeant ses bordées avec les différents bâtiments de l'amiral Lobo. Une des corvettes à roues, la Villa-de-Cadix ayant reçu un boulet dans ses roues se trouva paralysée, et établit sa voilure pour échapper à la Numancia qui menaçait de l'amariner. La Victoria suivant la route de la Numancia arriva pour porter secours à la corvette, et la Numancia se mit à fuir du côté de Carthagène. Un boulet d'une des frégates, entrant par un de ses sabords, avait emporté la tête à un des membres de la junte de Carthagène qui se trouvait à bord, et avait mis hors de combat une vingtaine d'hommes, ce qui démoralisa le reste de l'équipage. L'Almanza avait imité la manœuvre de l'amiral Lobo et poursuivait aussi la Numancia. Cependant la Carmen et le Tetuan, faisant tous les deux route au nord-est, se trouvèrent côte à côte pendant près d'un quart-d'heure et se canonnèrent avec la plus grande vivacité. La Carmen vint alors sur tribord pour suivre son amiral, tandis que le Tetuan venait sur bâbord, ralliait la terre et se dirigeait du côté de Carthagène en continuant la canonnade avec les frégates en bois. Pendant ce temps, le Mendez-Nunez suivait une route parallèle à la Victoria et à l'Almanza, et se canonnait vivement avec elles.
«Durant les différents mouvements, l'escadre anglaise, l'Élisabeth et le San-Martino avaient continué leur route à l'est; mais il n'en était point de même de la Thétis. Celle-ci, ayant eu une avarie de machine, avait établi sa voilure et pris le plus près du vent, tribord amures, pour serrer la côte, et regagner son mouillage d'Escombrera. Pendant ce temps, le Mendez-Nunez et le Tetuan qui, comme nous l'avons dit, serraient la côte en se dirigeant sur Carthagène, s'en rapprochaient de plus en plus, et les boulets commençaient à tomber fort près de la corvette française. Celle-ci ne pouvait rien faire pour les éviter, car virer de bord, et fuir vont arrière, c'était se jeter au plus fort de la bataille; prendre les amures de l'autre bord, n'aurait fait qu'avancer sa rencontre avec les cuirassés fédéralistes. Elle se décida donc à mettre en panne pour laisser passer ceux-ci.
LE PERCEMENT DE L'ISTHME DE PANAMA.--Une station de l'expédition scientifique chargée d'étudier le terrain.

«A une heure un quart, la Victoria, suivie par l'Almanza, qui n'avait cessé de combattre le Mendez-Nunez à grande distance, abandonna la poursuite de la Numancia, qui était presque rendue sous le canon des forts de Carthagène, et vint sur tribord pour aller couper la route au Mendez-Nunez et au Tetuan qui, nous l'avons dit, suivaient la côte, faisant route sur Carthagène. Le Mendez-Nunez, profitant de la présence de la Thétis qui était en panne, passa entre celle-ci et la terre pour s'abriter un instant des feux de l'Almanza. Mais elle avait à peine dépassé le cuirassé français, qu'elle vit la Victoria à petite distance, se dirigeant sur elle. Un feu de mousqueterie s'échangea entre les deux bâtiments et en passant à contre-bord, la Victoria lui lâcha, à moins de 200 mètres, toute sa bordée de bâbord. Le Mendez, sans riposter, continua sa route. Le Tetuan le suivait de près, aussi la Victoria vint sur tribord pour lui présenter ses pièces qui étaient prêtes à faire feu. Les deux bâtiments se croisèrent à bout portant, et, pendant que la mousqueterie des hunes mettait bon nombre d'hommes hors de combat, se lâchèrent simultanément leurs bordées de tribord. Immédiatement après l'Almanza, qui suivait de près la Victoria, échangea avec le Tetuan un feu des mieux nourris, sans trop se préoccuper de la Thétis, où les balles pleuvaient comme grêle, et où les boulets sifflaient dans la mâture. C'est un miracle qu'il n'y ait eu personne de touché à bord du bâtiment français, car à ce moment tout l'équipage était sur le pont, à la manœuvre, et le commandant qui n'avait pas perdu son sang-froid un seul instant, faisait prendre les amures à bâbord pour sortir au plus vite de cette passe critique. La Victoria et l'Almanza, après avoir dépassé le Tetuan, virèrent cap pour cap pour lui donner la chasse, mais celui-ci parvint à rejoindre la Numancia et le Mendez-Nunez sous le canon des forts. Le combat se trouva ainsi terminé (il était 2 heures), et l'escadre de Lobo défila devant l'entrée de Carthagène en ligne de file. Pendant cette dernière phase, les bâtiments neutres qui avaient viré de bord, rejoignirent la Thétis qui avait fini de réparer son avarie, et tous rentrèrent de conserve au mouillage d'Escombrera.
«Après avoir décrit succinctement, avec fidélité, les diverses phases du combat, il serait intéressant de l'apprécier au point de vue technique. J'espère qu'une plume plus autorisée que la mienne le fera un jour, et du reste, le fait est tellement récent qu'il est difficile de trouver un juste milieu parmi les exagérations des deux partis en présence. Ainsi d'un côté, l'amiral Lobo prétend n'avoir eu ni tué, ni blessé, ce qui est complètement inadmissible, d'autant plus que plusieurs inhumations ont été faites, dit-on, à Porman, le lendemain de l'action; il dit aussi n'avoir pas éprouvé d'avaries sérieuses, et cependant, son escadre qui était de sept bâtiments, n'en montre plus que cinq. Les intransigeants, de leur côté, avouent une quarantaine d'hommes hors de combat, mais ils prétendent que la Carmen a été au milieu de l'action obligée de mettre toute son artillerie d'un bord pour éviter de couler par une voie d'eau produite du côté opposé par un obus à la flottaison; ils disent avoir abimé les œuvres-mortes de l'Almanza, ce qui reste à prouver; selon eux, la Villa-de-Cadix aurait hissé le pavillon parlementaire, pour se rendre, etc., etc. Laissons de côté toutes ces exagérations évidentes, au milieu desquelles il est difficile de discerner le vrai du faux, et examinons, en quelques mots, le combat en lui-même.
«Au premier abord, on est étonné que pas un des bâtiments n'ait tenté l'abordage. Il est cependant parfaitement démontré que la véritable force d'un bâtiment cuirassé à éperon réside dans le choc qu'il peut donner au navire ennemi et qui coulera presque toujours ce dernier. Pas un seul des bâtiments en présence, nous le répétons, n'a tenté le choc, et le combat a été exclusivement un combat d'artillerie. Ceci posé, examinons la conduite de chacun des bâtiments. La Numancia, après avoir débuté brillamment, a pris la fuite vers Carthagène. Il paraît qu'un boulet éclatant au milieu de sa batterie y avait occasionné une panique générale. Ce n'est point là une excuse valable, et la junte a pensé comme nous, car elle a destitué le capitaine de la Numancia. Le Mendez-Nunez s'est bien comporté dans son duel avec l'Almanza. Le Tetuan est celui des bâtiments intransigeants qui a été le mieux manœuvré, qui a montré le plus de courage et dont le feu a ôté le mieux nourri. L'amiral Lobo a parfaitement manœuvré sa Victoria, et a montré personnellement le plus grand calme pendant toute l'affaire. Les frégates en bois Carmen, Almanza et Navas-de-Tolosa méritent les plus grands éloges pour la résolution avec laquelle elles ont accepté le combat contre des bâtiments beaucoup plus forts qu'elles, et cuirassés.
«Nous ne parlons pas des petits bâtiments à roues, tels que le Despertador, la Villa-de-Cadix, la Diana, etc., dont nous pensons que les combattants eussent mieux fait de ne pas s'embarrasser et qui n'ont rien fait pendant l'action.
«Comme force matérielle, les bâtiments intransigeants étaient de beaucoup supérieurs aux centralistes, mais leurs armements ne pouvaient être comparés à ceux de ces derniers. Les équipages de l'amiral Lobo étaient en effet les équipages de la marine régulière, et ils ont une réputation méritée. Les navires intransigeants au contraire étaient armés de volontaires, de soldats de l'infanterie de marine et d'artilleurs qui n'avaient probablement jamais mis le pied sur un bâtiment (1). Il y avait donc à peu près compensation. Pour nous résumer, nous dirons qu'au point de vue de la tactique, il n'y en a point eu, les intransigeants ayant attaqué sans ordre bien marqué, et qu'au point de vue du courage, chacun a bien combattu, à l'exception de la Numancia.
Note 1: Inutile de dire que rien n'est plus erroné que les assertions de nombreux journaux qui prétendent que les bâtiments fédéraux sont armés avec des forçats libérés.
«E. de Montespan»