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L'Illustration, No. 0065, 25 Mai 1844

Le dernier des Commis Voyageurs.

Reading edition

(Voir t. III, p. 70, 80, 106, 118, 138,150, 170 et 186.)

IX.

RÉCIT.--LES CATASTROPHES DE POTARD.

La chaleur du récit semblait désormais emporter le conteur, et ce fut sous l'empire d'une émotion croissante qu'il en reprit la suite. Édouard lui-même devenait de plus en plus attentif, et l'intérêt qu'il prenait à cette histoire n'était pas entièrement exempt de préoccupation.

«Beaupertuis, poursuivit le voyageur, jugez de l'horreur de ma punition. A la vue de cet homme et des éclairs funèbres qui s'échappaient de ses yeux, je compris que nous étions menacés d'une affreuse catastrophe. Un instant il hésita, se tint comme en arrêt devant sa proie, en la dévorant du regard; mais bientôt la colère prit le dessus, il se précipita vers le lit où gisait la malheureuse Agathe. J'avais suivi ces mouvements avec le sang-froid que donne l'imminence du danger, et au moment critique, je prévins ce furieux et fis à sa victime un rempart de mon corps. Une lutte s'engagea entre nous.

«--Arriére, pékin! s'écriait-il. Tu auras ton tour; laisse-moi expédier d'abord la complice.

«--Non, dis-je avec énergie, vous n'approcherez pas de cette couche que la douleur rend sacrée.

«--Infâme! continuait-il tout en cherchant à me repousser et en brandissant le poing vers l'accouchée, voilà ou t'ont conduite tes déportements! Tu as déshonoré mon nom; il n'y a que le sang qui puisse laver cette injure. Et toi, misérable, ajoutait-il en me secouant de toute sa force, tu paieras cher ta trahison.

«Aux cris de ce forcené, le docteur était accouru et s'interposa. Agathe venait de tomber dans un évanouissement profond; il invoqua les égards dus à tout malade, et les devoirs de son ministère. Poussepain ne voulait entendre à rien: il avait soif de carnage; les remontrances de l'ami qui l'accompagnait étaient elles-mêmes impuissantes.

«--Major, disait-il au médecin, ce n'est pas à vous que j'en veux, mais il faut que je dépèce cet homme et cette femme. Ôtez-vous de là.

«Enfin, quelques villageois étant survenus, on put se rendre maître de l'énergumène, et on l'entraîna de force dans une chaumière voisine, où il fut gardé à vue jusqu'à ce que l'accès de colère fut passé. J'étais à peine remis de cette émotion, qu'une nouvelle épreuve vint m'assaillir. L'ami de l'ex-dragon reparut sur le seuil de notre porte, et me fit un geste à la fois mystérieux et hautain auquel il était impossible de se méprendre. Il s'agissait de quelques minutes d'explication. Je sortis.

«--Monsieur, me dit cet homme en me toisant avec majesté, vous comprenez que je ne suis pas venu ici pour faire du sentiment. Un ex-major des cuirassiers ne se dérange que pour des motifs plus militaires. Il s'agit de se couper la gorge avec mon camarade Poussepain. En vous attaquant à l'épouse légitime d'un ancien, vous deviez comprendre qu'un moment viendrait où il ferait chaud. Nous y voici, que vous en dit le cœur?

«Je ne suis point un bretteur, Beaupertuis, ni un pilier de tir au pistolet ou de salle d'escrime; je n'ai jamais joué le rôle d'un spadassin, d'un casseur d'assiettes; mais quand on me force dans mes derniers retranchements, jamais je ne recule. C'était ici le cas; aussi ma réponse ne se fit-elle pas attendre.

«--Je suis prêt, monsieur, dis-je à l'ex-major.

«--A la bonne heure, jeune homme, voilà qui est parler, répliqua-t-i! Et avez-vous quelqu'un pour vous assister?

«--J'emmènerai le docteur, répondis-je; il peut nous être utile.

«--Très-bien, monsieur, poursuivit l'ancien cuirassier, que mon ton ferme rendait plus poli; il ne reste plus qu'à régler le choix des armes. Ces lattes sont-elles de votre goût?

«En même temps il déboutonnait sa redingote à brandebourgs, et me montrait deux longs sabres de cavalerie. Je n'avais aucune idée de la manière dont on pouvait se servir de ces instruments, et j'aurais préféré tout autre moyen de vider la querelle. L'ex-major s'aperçut de mon hésitation.

«--Qu'à cela ne tienne, monsieur, dit-il en fouillant dans les vastes poches de sa polonaise. Si les lattes ne vous sourient pas, voici deux petits brûlots qui feront tout aussi bien notre affaire.

«Ces petits brûlots consistaient en une paire de pistolets d'arçon du plus fort calibre, et chargés jusqu'à la gueule.

«--Soit, dis-je, je préfère ceci.

«--Au mieux, jeune homme. Il y a plaisir de traiter avec vous. Les choses marchent comme sur des roulettes. Et la distance, maintenant?

«Comme vous l'entendrez, major.

«--Bravo! alors ce sera quarante pas à marcher l'un sur l'autre. Quant à l'heure, mettons demain matin à la pointe du jour. D'ici là, je veillerai sur Poussepain. Au revoir, jeune, homme.

«Nous nous séparâmes sur ces mots, et je retournai près d'Agathe. La syncope avait cessé; mais une fièvre violente venait de se déclarer, et il s'y mêlait un tel délire, qu'il fallait surveiller les mouvements de la malade. Deux fois elle s'était, précipitée hors de son lit en poussant des cris d'effroi et de désespoir. Une vision fatale l'obsédait; son œil égaré se promenait dans tous les coins de la chambre, comme s'il eût cherché un spectre. La nuit se passa ainsi, sans autre relâche que de légers intervalles d'un assoupissement mêlé de soubresauts convulsifs. Quand l'aube parut, il fallut songer à notre rendez-vous. J'avais prévenu le docteur; il consentait à m'accompagner; mais, par une sorte d'instinct, Agathe s'était emparée de l'une de mes mains, et ne semblait pas vouloir s'en désaisir. A mesure que je faisais un effort pour la dégager, je sentais ses doigts exercer une pression plus vive, et son bras se roidir avec une vigueur fiévreuse. Pour m'arracher à cette étreinte, la violence fut presque nécessaire, et quand elle sentit que je lui échappais, la pauvre femme exhala un soupir si déchirant qu'on eût pu le prendre pour son dernier souffle. Enfin nous quittâmes le logis au moment où le jour commençait à se faire, et à peu de distance du seuil parurent nos deux antagonistes, enveloppés dans leurs manteaux. L'ex-major prit la conduite de l'affaire, et marcha vers une clairière qu'il était allé reconnaître dès la veille. Nous le suivîmes en silence.

«Depuis quelques heures, j'avais profondément réfléchi à la lutte dans laquelle j'étais engagé. Entre Poussepain et moi, la partie n'était pas égale. Il y apportait une haine violente et légitime, un cœur aigri par les blessures de l'amour-propre et la honte d'un affront public. Rien de pareil de mon côté; les torts que pouvait avoir l'ancien dragon ne m'étaient pas personnels et ne me touchaient que d'une manière indirecte. Sans doute un homme, totalement gelé en Russie, n'aurait pas dû prendre une femme de dix-sept ans pour en faire une garde-malade; mais il payait cher son erreur, et j'étais l'instrument de cette expiation. C'était assez. J'allai donc à ce combat sans haine et sans colère. Comme une victime et non autrement. Mon plan était fait; je voulais risquer ma vie sans attenter à la sienne, essuyer son feu et décharger mon arme à tout hasard. Avec un champion aussi exaspéré, cette résolution était pleine de périls, car il s'agissait d'un duel à outrance; mais l'esprit de conservation ne fut pas assez fort chez moi pour me faire désirer la mort d'un homme contre lequel je n'avais aucun sujet de ressentiment. Telles étaient mes dispositions quand nous arrivâmes sur le terrain.

«Le lieu du combat avait été admirablement choisi; on voyait que l'ex-major des cuirassiers était un connaisseur. Des rideaux de chênes nains entouraient un vaste espace découvert, où le sol conservait un niveau égal; le soleil, l'ombre, le vent avaient été calculés de manière à ce que les avantages fussent balancés D'ailleurs tout devait être réglé par le sort: le choix de la place, celui du pistolet. Quant au droit de tirer, il restait à la volonté des combattants, libres de se devancer ou d'attendre en marchant l'un vers l'autre. On vérifia les charges, et, après les préliminaires d'usage, les témoins se retirèrent à l'écart. Quoique je fusse à quelque distance de Poussepain, l'expression farouche de son visage me frappa. La soif de mon sang y était écrite d'une manière si visible que le désir de me défendre me revint. Au lieu ne tenir mon pistolet abaissé, comme j'en avais fait le projet, je le mis en ligne à la hauteur du sien, de manière à gêner son point de mire et à lui créer une préoccupation qui nuisit à la justesse de son tir. C'était tout le résultat que je me proposais d'atteindre. Nous fîmes ainsi quelques pas, lui rapidement, moi avec une lenteur calculée, l'œil fixé sur ce tube terrible, qui pouvait vomir la mort d'un instant à l'autre J'attendais le feu de mon adversaire, et de son côté. il semblait décidé si ne tirer qu'à coup sûr. Enfin, quand il fut arrivé à une très-petite portée, je le vis s'arrêter et froncer horriblement le sourcil: une détonation se fit entendre, et je ressentis une vive secousse dans l'épaule droite. Il faut que la contraction occasionnée par la douleur ait déterminé chez moi, dans les phalanges de la main, un mouvement involontaire, car mon coup suivit immédiatement le coup qui m'était destiné, et presque en même temps j'aperçus Poussepain Tournoyant sur lui-même et tombant sur le gazon, tandis que je m'affaissais de mon côté en proie à une forte hémorragie. Le médecin accourut; j'avais une balle dans l'épaule; l'ex-dragon une balle dans l'œil. Les deux blessures étaient graves. Il nous donna les premiers soins. Quoique affaibli par la perte de mon sang, aucun détail de cette scène ne m'échappait. Poussepain se roulait à dix pas de moi, le visage ensanglanté, la bouche écumante; il se relevait sur ses poignets et cherchait, en rampant sur le sol, à parvenir jusqu'à moi. Sa fureur, loin de s'éteindre, semblait acquérir plus d'énergie.

«--Misérable! criait-il, tu n'es donc pas mort!... Attends!... attends!... que j'aille l'achever!... Vous y passerez tous... toi.. la mère... l'enfant... le fruit du crime... tous... tous... infâmes!... Je veux tout exterminer...

«A ces derniers mots, ses forces le trahirent et il retomba épuisé sur le gazon. Je n'étaie guère mieux accommodé que lui, et bientôt les objets prirent à mes yeux une forme vague, et les sons n'arrivèrent plus à mon oreille que d'une manière confuse. Quand je revins à moi, le lieu de la scène avait changé. J'étais étendu sur un lit de sangle dans la même chambre qu'Agathe, la seule qui fût habitable dans notre maisonnette. Le docteur enlevait le premier appareil et cherchait à extraire la balle qui était restée dans ma blessure. Je jetai vivement les yeux du côté de l'accouchée; elle semblait plus calme, mais l'ardeur de la fièvre était encore empreinte sur ses joues; sa respiration, courte et saccadée, parvenait jusqu'à moi et me serrait le cœur.

«--Beaupertuis, j'abrège ces tristes détails. Pendant trois semaines la même pièce renferma deux agonisants que dévorait le mal. Dans les heures lucides, Agathe et moi nous nous penchions l'un vers l'autre et échangions de douloureux regards. On nous avait défendu de parler: eussions-nous voulu enfreindre cette défense, la force nous aurait manqué pour cela. La maladie d'Agathe était une fièvre puerpérale, qu'aggravaient la somnolence et des congestions au cerveau. Le délire ne la quittait pas; le sang battait les artères avec une telle force, qu'on entendait presque les pulsations. Quant à moi, ma plaie s'était envenimée et demandait des soins continuels; l'aspect en était du plus mauvais caractère, et des escarres dangereuses donnèrent plus d'une fois de l'inquiétude à notre bon docteur. Le digne homme se montra d'un dévouement à toute épreuve, il plaça près de nous à demeure un de ses meilleurs aides, et venait nous voir lui-même tous les trois jours. Aucun secours ne nous manqua; les villageoises se relevaient pour passer les nuits à notre chevet, et le curé du lieu ne quittait plus la maisonnette.

«Hélas! rien ne put sauver Agathe. L'épreuve avait été trop rude; elle y succomba. La vigueur de sa constitution ne servit qu'à prolonger son agonie et à la rendre plus affreuse. Pendant les deux derniers jours qu'elle passa dans ce momie, des scènes déchirantes se succéderont sous mes yeux. Aux approches de la mort, sa tête s'était dégagée; la malade avait retrouvé toute la netteté, toute la sérénité de ses idées. Elle fit approcher mon lit du sien, et me prenant la main, elle me dit d'une voix douce comme celle des anges:

«--Mon ami, je vais partir. J'ai commis une faute; le ciel me punit, je me soumets à sa justice. Mais je te laisse une enfant; tâche qu'elle soit plus sage et plus heureuse que sa mère. D'en haut, je veillerai sur vous; toi, écarte d'elle les mauvaises pensées. Et surtout, ajouta-t-elle en poussant un soupir, soustrais-la à la vengeance de mon mari. C'est un homme implacable; il la tuerait.

«Sur le désir qu'elle en exprima, on lui apporta alors sa fille, qu'elle combla de caresses et berça sur son sein jusqu'au moment où ses forces la trahiront. Deux heures après, c'en était fait de la pauvre femme; elle exhalait son dernier souffle en tendant les bras vers moi.

«Jugez de ma douleur, Édouard: elle me jeta dans une nouvelle crise et amena une longue rechute. A diverses reprises, le médecin désespéra de me sauver; ma plaie était horrible à voir, et des accidents nerveux éloignaient l'emploi d'un traitement énergique. Pour que je sois sorti vivant de cette épreuve, il fallait la richesse d'organisation et la vigueur du sang qui me sont échus en partage. Cent autres à ma place ne se seraient pas relevés de ce lit de douleur. Enfin, les plus fâcheux symptômes disparurent, la fièvre céda, j'entrai en convalescence. La jeunesse fit le reste, et à part un sentiment de langueur qui persista pendant quelques mois, il ne me resta bientôt plus aucune trace de cette rude secousse. La blessure morale fut plus lente à guérir. On ne perd pas ce que l'on a aimé sans qu'un vide se fasse dans l'existence et sans qu'on cherche longtemps autour de soi les joies évanouies et le bonheur disparu. Ma pensée ne pouvait s'habituer à l'absence d'Agathe; il me semblait qu'elle n'était pas loin et qu'elle allait venir. Je la voyais partout, dans tous les sentiers ou nous avions l'habitude de marcher ensemble. Quelques instances que fit le docteur pour m'arracher au Val-Suzon, je m'obstinais à y séjourner, comme si j'eusse dû la voir reparaître, me sourire encore et embrasser son enfant. Peut-être aurais-je persisté dans cette misanthropie et cet isolement, si le chef de la maison Grabeausec n'était venu en personne pour vaincre ma répugnances et m'emmener dans sa voilure.

«Ce fut alors que je songeai à ma Jenny, ce seul et précieux legs de la mourante. L'enfant venait à souhait: sa nourrice, Marguerite, était une villageoise qui avait passé la jeunesse, et dont l'âge roulait entra trente-cinq et quarante ans. Robuste, bien constituée, elle avait de plus l'expérience et la maturité qui inspirent la confiance. Déjà elle s'était attachée à son poupon comme l'eût fait une mère, avait songé pour moi à mille petits détails, au baptême, au vaccin, à tout ce cortège de soins qu'exige l'enfance. Quand je quittai le Val-Suzon, Jenny était une belle et grosse fille, et elle ne pouvait que gagner à passer encore quelque temps dans cette vive atmosphère de la montagne. Je le sentais, et pourtant une inquiétude vague pesait sur mes résolutions. Les menaces de Poussepain les recommandations et les prières d'Agathe me revenaient à la mémoire. Si cet homme allait déchirer de ses mains ce dernier gage d'une triste union, assouvir sa vengeance sur cette faible créature! Cette idée m'obsédait, et à peine arrivé à Dijon, je m'informai de l'état de mon adversaire.

«Quoique l'ex-dragon n'eût pas quitté le lit, on avait l'espoir de le tirer d'affaire. L'œil était perdu; la balle en avait brisé le globe, mais l'obliquité du coup avait diminué la gravité de la blessure, et aucun organe essentiel n'était lésé. La cure demandait des soins et du temps, surtout du repos. Cette dernière circonstance me rassura; je crus Jenny en sûreté au Val-Suzon, et résolus de l'y laisser pendant quelques mois encore. La nourrice était une femme prudente; mes générosités devaient d'ailleurs stimuler son zèle. Plus tranquille de ce côté, je recommençai le cours de mes voyages, et y cherchai une diversion à mes regrets. Fragile et changeante nature que la nôtre, Édouard! Au bout de quelques semaines, j'avais repris goût à la vie; le souvenir d'Agathe n'était plus ni aussi amer, ni aussi sombre; il avait quelque chose de doux et de mélancolique, et réchauffait mon cœur au lieu de le dévorer. Peu à peu je m'habituai à porter sur l'enfant qu'elle me laissait la tendresse que m'avait inspirée la mère, et je croyais rester fidèle à cette mémoire chérie en me dévouant à ce fruit de ses entrailles.

«Les choses allèrent ainsi pendant plusieurs mois. J'arrangeais mes itinéraires pour passer quelques jours au Val-Suzon et y jouir des caresses de ma fille; je m'informais de ses besoins, je jouissais de ses progrès. Les dents poussaient, et avec elles commençait ce premier babil si charmant à entendre. Les visites me rendaient fier et heureux; je m'ouvrais aux illusions de la paternité, je m'abreuvais à une nouvelle source de joies. Cependant un jour ma sécurité fut troublée Au dire de la nourrice, un individu étranger au pays avait paru au Val-Suzon et semblait rôder autour des chaumières. Je pressai Marguerite de questions; je lui demandai quelques détails sur cet homme, sur son signalement; elle ne put rien me dire, sinon qu'il était grand, sec et borgne. Cette dernière circonstance me frappa; je retournai à Dijon très-préoccupé et résolu à éclaircir mes doutes. J'y achevai mon enquête au sujet de Poussepain; il commençait à sortir et c'était lui probablement que l'on avait aperçu du côté de la montagne. Sitôt que je fus certain du fait, je pris un parti décisif.

«Le lendemain j'étais en route pour le Val-Suzon dans une bonne voiture. Tout y avait été disposé pour un voyage; quelques provisions, des oreillers, un manteau, rien n'y manquait. Je fis part de mes projets à la nourrice et lui proposai de m'accompagner. Son mari et son dernier enfant venaient de mourir, elle restait seule au monde; la pauvre femme n'hésita pas; elle se déclara prête à me suivre. Je fis mes conditions et dictai des ordres. Marguerite devait garder le plus profond silence sur ce quelle avait vu au Val-Suzon.

Il était inutile que Jenny connût le mystère de son origine et les catastrophes qui avaient accompagné sa naissance. Pour tout le monde c'était une orpheline dont je prenais soin, et l'enfant elle-même ne devait me regarder que comme son meilleur ami. Pour éloigner d'elle les vengeances de Poussepain, ces précautions me semblaient nécessaires, et j'organisai ainsi, dès le premier jour, une espèce de cordon sanitaire contre les caquets et la curiosité. Les événements me prouveront que tant de prudence n'était pas vaine.

«Le chemin qui conduit au Val-Suzon débouche sur la grande route par une allée d'ormes qui le masque en grande partie. Ma voiture, qui portait la nourrice et l'enfant, arriva jusqu'à ce point sans faire de fâcheuse rencontre; mais là, à travers une éclaircie, se dessina une apparition qui vint me glacer d'effroi. Un homme montait la côte à cheval, et sa figure était trop caractéristique pour que je pusse m'y méprendre. C'était mon inévitable ennemi, auquel l'accident récent donnait tous les airs d'un cyclope. De son dernier œil il interrogeait les environs, et si j'eusse continué à tenir le même chemin, en moins de dix minutes nous devions nous trouver face à face. Par un mouvement rapide comme la pensée, je grimpai sur le siège à côté du conducteur, et, tournant sur la gauche, j'engageai la voiture au soin d'un fourré épais. Quand elle se trouva hors de vue et couverte par le feuillage, je descendis et allai surveiller les mouvements de l'ennemi. Je ne m'étais pas trompé; Poussepain quitta la chaussée pour prendre la longue avenue qui conduit au village. Son air était plus farouche que jamais, et quand il passa devant le petit bois où nous étions cachés, il s'arrêta comme l'ogre qui sent la chair fraîche, tint son œil fixé sur cette masse de verdure, et parut hésiter. Si j'eusse fait le moindre mouvement, le secret de notre retraite était trahi et peut-être un nouveau drame eût-il commencé dans ces solitudes. Heureusement l'immobilité du feuillage détourna les soupçons de Poussepain, et nous entendîmes le pas de son cheval s'éloigner peu à peu. Dès qu'il fut hors de vue, je ramenai rapidement la voiture dans le sentier, et me dirigeai au trot vers la grande route. Là, au lieu de suivre la direction de Dijon, je pris à droite pour gagner Sombernon et Beaume par des chemins de traverse. Je me crus en sûreté que lorsque j'eus atteint Lyon et déposé mon précieux fardeau dans mon modeste logement.

«Depuis cette époque. Beaupertuis, et il y a dix-sept ans de cela, j'ai revu vingt fois ici, à Lyon, ailleurs même, cet œil terrible, cet œil vengeur qui, de loin en loin, m'apparaissait et venait se fixer sur moi. Poussepain ne m'adressait point alors de provocation, mais il me suivait obstinément; il s'attachait à mes pas comme s'il eût voulu arriver par ce moyen jusqu'à l'asile de sa victime. Il m'a pardonné peut-être, mais non au fruit de l'adultère. Aussi jugez de mes transes pour cet enfant, et quel soin j'ai mis à entourer son existence du plus profond mystère. Je n'arrivais chez moi qu'après mille détours; je changeais de logement tous les trimestres; aucun bail n'était contracté sous mon nom. Quand mes amis voulaient pénétrer les secrets de mon intérieur, j'entrais dans des colères affreuses: je me cachais de tout le monde, de ma fille même, de Marguerite, dont je craignais les indiscrétions. Ma vie s'est écoulée au milieu d'angoisses pareilles, et je craignais, à chaque retour de voyage, de trouver ma maison inondée de sang.

«Heureusement une grande joie effaçait toutes ces peines. Ma fille était là; je la voyais croître, se développer sous mes yeux. Je passais des heures entières à écouter son babil, à me mêler à ses jeux, à épier ses caprices ou à essuyer ses larmes. C'était mon Agathe qui semblait revivre et me sourire encore. Quel bonheur m'a valu cette enfant! que de tendresses j'ai versées sur elle! Nul mobile n'a exercé plus d'influence sur ma vie! Je n'ai rien fait d'essentiel qui ne fut à son intention; pour elle le travail me semblait léger; je portais gaiement le harnais du voyageur, et songeais aux colifichets que je lui achèterais à mon retour. Avant que j'eusse une fille, je n'avais pas d'autre ambition que celle d'exceller dans ma partie; ni la grandeur ni la fortune ne me tentaient. Assez d'éclat s'attachait à mon nom pour que je voulusse rajouter une certaine auréole de désintéressement. J'étais Potard le prodigue, le don Juan des cafés, le Balthazar des tables d'hôte; toujours prêt à offrir, tenant presque consommation ouverte. Mes épargnes s'en allaient en verres d'absinthe, en punchs à la romaine, en vins d'extra, en bichoffs homériques, sans compter d'innombrables cruches de bière. Des que Jenny fut là, une révolution s'opéra dans mon humeur: si j'avais pu devenir avare, je le serais devenu. Toujours est-il que je serrai mon jeu, que je ne fis plus le magnifique à tout propos, que je ne poussai plus avec le même acharnement au débit des liquides. Dame! Jenny grandissait; il fallait songer à lui amasser une dot. La dot de Jenny! Quel courage ce mot m'a donné! Les Grabeausec lui doivent une partie de leur fortune.

«Il faut vous dire, mon jeune ami, que j'avais un intérêt dans les bénéfices de la maison: c'était bien le moins, après huit ans de voyages. Là-dessus je fondai l'établissement de ma fille. J'y travaillai avec une ardeur, avec un élan dont vous n'avez pas d'idée; un père a tant de courage! Le ciel et la droguerie ont béni mes efforts. Aujourd'hui, Édouard, ma petite Jenny est à la tête de quatre-vingt mille francs; oui, quatre-vingt mille francs en beaux écus! Vous pouvez le demander aux Grabeausec; la Somme est en compte courant chez eux. Quatre-vingt mille francs, c'est un chiffre assez rond, n'est-ce pas, Beaupertuis? ajoute Potard en prenant la main du jeune homme.

--Certainement, répliqua Édouard, dont l'embarras avait été croissant pendant cette dernière confidence; certainement, troubadour; la dot est convenable. On pourrait être plus mal partagé.

--Avec quatre-vingt mille francs, poursuivit Potard, on n'épouse pas le fils d'un pair de France, encore moins un prince du sang; mais nous autres, gens du commerce, nous ne portons pas nos vues si haut. Qu'il vienne seulement un honnête garçon, fils de négociant ou de manufacturier, et je lui dirai, en lui frappant dans la main. Touchez là; ma fille est à vous.»

Tous ces mois étaient dits avec une intention telle, et accompagnés de gestes si expressifs, qu'il devenait impossible de ne pas comprendre le sens qu'y attachait Potard. Cependant le jeune nomme demeurait aussi froid que si cette histoire ne l'eût pas touché directement. A la vue de ce flegme, le voyageur ne put réprimer son humeur.

«Hum! Édouard, ajouta-t-il avec quelque insistance, y êtes-vous?

--Mais non, père Potard, répliqua celui-ci en feignant un air dégagé, non, je vous assure.

--Ah! vou» n'y êtes pas, monsieur Beaupertuis, dit alors Potard d'un ton sévère; eh bien! je vais m'expliquer plus clairement.»

XXX.

(La suite au prochain numéro.)

(Agrandissement)

Illustration from L'Illustration, No. 0065, 25 Mai 1844

(Agrandissement)

Illustration from L'Illustration, No. 0065, 25 Mai 1844

ROMANCIERS CONTEMPORAINS.

CHARLES DICKENS.

Séjour dans Éden.--Départ de ce Paradis terrestre.--Martin quitte l'Amérique.

(Suite et fin.--Voir t. II, p. 28, 56, 103, 139, 155, 214, 325, 347, et t. III, p. 37.)

Un peu ranimé par la contemplation de leurs communs malheurs, et laissant le pauvre Martin au bureau de l'agence générale d'architecture et de cadastre, Mark Tapley poursuivit sa course en quête de secours. Chemin faisant, il se félicitait de la situation digne d'envie à laquelle il se voyait parvenu.

«J'ai bien souvent songé, se disait-il, que rien ne m'irait mieux que d'échouer en quelque île déserte; mais là je n'aurais eu, au bout du compte, à m'inquiéter que de moi-même; moi, si peu difficile, si aisé à contenter, le beau mérite! Au lieu qu'ici, il me faudra prendre soin de mon associé, et c'est presque juste mon fait. Que me fallait-il? un homme dont les jambes fléchissent à l'heure où il en a le plus besoin; un homme si mal dans ses affaires, que le premier chiffre posé sur son livre de recette ne puisse jamais gagner de compagnon; un homme fait comme son manteau et son habit, même étoffe dessus que dessous, l'un n'enveloppant jamais que l'autre, et cet homme, poursuivit Mark Tapley après un moment de silence, l'homme qu'il me faut, je l'ai trouvé, je le tiens! quelle chance!»

Il s'arrêta pour regarder autour de lui, se demandant vers laquelle de ces misérables huttes il valait mieux se diriger d'abord.

«Je ne sais où frapper, sur ma foi, reprit-il. Toutes d'un extérieur aussi engageant, également commodes à l'intérieur sans doute, approvisionnées de tout le luxe, de tout le confortable que pourrait désirer un alligator dans l'état de nature! Voyons un peu: le citoyen que nous avons rencontré hier dans sa tournée du soir demeure au-dessous de l'eau, dans ce chenil là-bas, au tournant. Si je le puis, je voudrais éviter de déranger celui-là. Pauvre hère! Il fait une si triste figure; vrai colon dans toutes les règles! Ah! ici nous avons une hutte à fenêtre, c'est de quoi rendre les propriétaires trop fiers; et par là une porte! pure aristocratie! C'est égal, en avant, et va pour le premier bouge venu!»

Il marcha droit à la cabane la plus proche, heurta de la main; on lui cria d'entrer; il entra.

«Voisin! dit Mark, car je suis votre voisin, quoique vous ne me connaissiez pas; je viens vous demander... Eh! holà! oh!... Suis-je au lit? Rêvé-je?...»

Son nom venait d'être prononcé; ses pans d'habit étaient tiraillés, ses jambes embrassées par deux petits garçons dont il avait fréquemment débarbouillé les riants visages, et fait souvent chauffer la soupe à bord du noble et rapide paquebot le Screw.

«Ai-je la berlue? poursuivit Mark, se récriant toujours. C'est à n'en pas croire ses yeux! Mais, si ce n'est pas là ma compagne de voyage, soignant sa petite fille, que j'ai regret à voir si délicate; si ce n'est pas la son mari, qui était venu à sa rencontre à New--York: si ces petits drôles ne sont pas mes ci-devant jeunes amis, certes, il faut convenir que la ressemblance est à tromper.»

Dans sa joie de le revoir, la femme avait laissé échapper quelques larmes; le mari serrait cordialement les deux mains de Mark dans les siennes, et il les y retint tandis que les marmots se pendaient aux jambes du nouveau venu, et que l'enfant malade, bercée sur les genoux de sa mère, étendait vers lui ses petits doigts amaigris et brûlants, tout en murmurant du fond de sa gorge desséchée le nom si souvent répété de Mark Tapley.

Il était bien la même famille, passablement changée, grâce au salubre climat d'Éden, mais cependant toujours la même.

«Eh bien! je dis que voilà un réveil-matin qui compte! s'écria Mark reprenant haleine; il y a de quoi perdre l'esprit. Attendez, une minute seulement, et dans un tour de main je suis à vous. Nous y voilà!... Ces messieurs ne sont, pas de ma société? seraient-ils sur la liste des amis de la maison?»

Ces derniers mois avaient trait à certains cochons étiques, entrés à la suite de Mark, et qui paraissaient s'affectionner beaucoup aux talons de la famille. Comme ils n'appartenaient point au logis, ils furent chassés par les petits garçons.

«Je n'entretiens nulle prévention contre les crapauds, reprit Mark, qui d'un coup d'œil avait parcouru la chambre, pas la moindre; mais si mes deux jeunes amis pouvaient engager à sortir, par la même occasion, ceux qui nous tiennent compagnie, ils trouveraient l'air du dehors rafraîchissant, je n'en fais nul doute. Ce n'est pas, encore une fois, que je nourrisse contre eux aucune inimitié, poursuivit-il, s'asseyant sur un escabeau. Le crapaud est, j'en conviens, un joli animal, agréablement tacheté, à l'œil brillant, à la peau lisse et polie, tout lustré, des plus frais, et qui se rengorge à la façon d'un vieux gentilhomme; mais n'importe, ses qualités se déploient avec plus d'avantage dehors que dedans, à mon avis du moins.»

Affichant, à l'aide de ce bavardage, autant d'insouciance et de gaieté que possible, Mark avait cependant l'œil à tout. L'aspect débile et abattu de la malheureuse famille, le déplorable changement de la pauvre mère, l'état désespéré de l'enfant fébrile qu'elle tenait sur son sein, l'air de découragement répandu sur toutes choses, lui allaient au cœur; leurs souffrances, leur misère, étaient aussi évidentes à ses yeux que la tonne de farine en fermentation qui servait de table, que les couvertures moisissantes et les instruments de labourage rouillés qui pendaient aux murs, que l'humidité malsaine qui tachetait le sol, que la moisson de végétations croupissantes qui tapissaient chaque trou.

«Mais, dites-moi donc un peu qui vous amène? demanda l'homme, après les premières exclamations de surprise.

--Tout uniment le dernier bateau à vapeur. Nous venons ici faire fortune, à force d'exactitude et d'activité, puis réaliser au plus vite et nous retirer sur notre petit bien. Et vous autres, comment vous va? Comme des princes, on dirait?

--Nous sommes un peu maladifs pour l'instant, répliqua la pauvre femme en se penchant sur sa petite fille. Quand nous serons acclimatés, cela ira mieux.

--Le climat en dévorera plus d'un d'ici là, pensa Mark tout bas; tout haut il ajouta gaiement: Mieux, dites-vous? certainement que cela ira mieux pour tous. Nous n'avons qu'à nous maintenir en bonne humeur et bon courage, à vivre en bons voisins, et tout tournera à merveille. A propos, cela me rappelle, mon pauvre associé, assez mal en ce moment, et pour lequel je venais vous demander secours. Je voudrais bien, maître, que vous pussiez venir le voir tout de suite, et nous en dire votre avis.»

Il eût fallu une demande bien déraisonnable pour que les reconnaissants amis de Mark n'y fissent pas droit sur-le-champ. L'homme se leva prêta l'accompagner, non sans que Mark eût d'abord soulevé l'enfant malade entre ses bras, en s'efforçant de réconforter la mère; mais la main de la mort était déjà sur la pauvre petite créature, et il le vit.

Ils trouvèrent Martin étendu par terre, enveloppé de ses couvertures. Il paraissait fort malade; ses dents claquaient, et le frisson convulsif qui ébranlait tous ses membres ressemblait plutôt à un terrible spasme qu'au frémissement que donne le froid. L'ami de Mark déclara que c'était une fièvre d'accès du caractère le plus grave, assez commune dans le canton. Il prédit que le lendemain n'apporterait nul soulagement au malade, qui, pendant plusieurs jours encore, irait de mal en pis. Lui-même, atteint de cette fièvre, avait langui une couple d'années entre la vie et la mort, heureux, après en avoir vu succomber tant d'autres, d'en pouvoir retirer ses os.

«Et peu de chose avec, pensa Mark, regardant les formes amaigries du colon. Vive Éden!»

Le coffre des nouveaux arrivés contenait quelques médicaments; et, guidé par l'expérience personnelle de son ami, Mark put les employer au soulagement, de Martin. Les services de l'habitant d'Éden ne se bornèrent pas là; il allait et venait sans relâche, rendant à Mark toutes sortes de bons offices dans les tentatives variées du brave garçon pour améliorer leur situation, qui semblait désespérée. Cependant l'homme ne pouvait offrir d'espoir dans l'avenir, car la mauvaise saison commençait et la colonie n'était qu'une vaste tombe. La nuit même l'enfant du colon mourut, et Mark, qui aida le père le lendemain à enterrer le pauvre petit cadavre sous un arbre, eut grand soin d'en faire un secret à Martin.

Indépendamment de ses nombreux devoirs, en sa qualité de garde-malade d'un associé qui ne le laissait pas manquer d'occupations, et qui devenait plus exigeant à mesure qu'il souffrait davantage, Mark, de grand matin et tard dans la nuit, travaillait au dehors. Avec l'aide de son ami et de quelques autres, il labourait, s'efforçant de tirer partie de leur misérable terroir. Ce n'était pas que la moindre espérance stimulât son énergie, ce n'était pas qu'il eût quelque but fixe pour tendre ses nerfs et raffermir son courage, il agissait sous l'habituelle impulsion de son inaltérable bonne humeur, de son activité joyeuse, de l'étonnante élasticité de ses esprits. Au fond, il regardait leur position comme sans ressource; et, fidèle à sa devise, il se retrempait dans la souffrance.

«Quant à me faire fort, là, bien à ma guise, disait-il à Martin en confidence, dans un de ses moments de loisir (c'est-à-dire un soir, en lavant le linge de la maison, après une rude journée de travail), c'est à quoi je renonce, voyez-vous. C'est un coup de fortune sur lequel j'aurais tort de compter.

--En êtes-vous à souhaiter des circonstances plus difficiles? demanda faiblement Martin, de dessous sa couverture, en poussant un gémissement.

--Eh! monsieur, elles pouvaient si aisément le devenir, n'eut été le bonheur dont je suis enguignonné! La nuit de notre arrivée promettait, j'en conviens; je pensais vraiment que cela allait en valoir la peine, et que les choses prenaient tournure.

--Que vous faut-il donc, si vous n'en trouvez pas assez? murmura tristement Martin.

--Oh! monsieur, regardez comme tout a tourné maintenant! voyez plutôt! A peine ai-je mis le pied dehors, qu'il faut que je tombe sur une famille de connaissance; bonnes gens, toujours en l'air, toujours prêts à nous venir en aide: était-ce à cela que je devais m'attendre? Si j'avais trébuché sur un serpent pour m'en faire mordre; sur un patriote de première volée, pour y gagner un bon coup de couteau de Bowie; ou sur une bande d'associés du club de Sympathie universelle, pour qu'ils fissent de moi une bête curieuse, à la bonne heure! il y avait occasion de montrer son courage, de gagner quelque crédit à ses propres yeux. A présent, comme vont les choses, le grand but de mon voyage est manqué. Toujours même guignon! Mais vous, monsieur, comment vous sentez-vous ce soir?

--Pis que jamais, dit le pauvre Martin.

--Cela peut compter, assurément, reprit Mark; mais ce n'est pas assez, il me faudrait tomber grièvement malade moi-même, et n'en demeurer pas moins gaillard et joyeux jusqu'au bout!

--Au nom du ciel, ne parlez pas ainsi! s'écria Martin avec un tressaillement d'horreur. Et que ferais-je, moi, si vous tombiez malade?»

Quoique l'exclamation n'eût rien de bien flatteur, elle releva singulièrement les esprits de Mark; et, frottant son linge avec un redoublement de vigueur, il déclara que son baromètre était en train de remonter.

«Car il y a une chose encore qui me va dans ce canton, poursuivi t-il, c'est qu'on y trouve un petit échantillon au grand complet de la meilleure des républiques. Il nous est resté trois colons américains dans toute la force du terme. Ils vous jureront sérieusement et de sang-froid, ici-même, monsieur, que nous sommes dans le plus salubre et le plus agréable coin du globe. Comme ce coq qui se cachait pour sauver sa vie, et que son chant fit découvrir, à tout prix il faut qu'ils se vantent; ils sont nés et mis au monde pour cela.»

En parlant il regardait à travers la porte ouverte, et ses veux tombèrent sur un maigre individu, en souquenille bleue, coiffé d'un chapeau de paille, ayant entre ses lèvres une courte pipe noire, et à la main un immense gourdin en bois d'hickory des plus noueux. Le personnage marchait, fumait, chiquait, crachait, tout à la fois, marquant son passage par une longue trace de tabac décomposé.

«Justement, en voilà un! cria Mark. Hannibal Chollop, en personne.

--Ne le laissez pas entrer! murmura faiblement Martin.

--Oh! il n'en demandera pas la permission,» répliqua Mark.

Il avait dit juste; Hannibal Chollop entra gravement. Sa figure était presque aussi dure, aussi noueuse que son bâton, ses mains à l'avenant; sa tête ressemblait à un vieux balai de bruyère noire, et un inébranlable chapeau la surmontait. Il s'assit sur le coffre des Anglais, croisa ses jambes, regarda Mark, et dit, sans déranger sa pipe:

«Eh bien, monsieur Compagnie (Mark s'était sérieusement présenté sous ce nom à tous les Édennéens), comment vous tirez-vous d'affaires?

--A merveille! répondit celui-ci.

--N'est-ce pas M. Chuzzlewit que vous avez là? demanda à haute voix le visiteur. Et vous, monsieur, comment vous tirez-vous d'affaires?»

Martin secoua la tête, en s'abritant instinctivement sous sa couverture, il s'apercevait qu'Hannibal, l'œil fixé sur lui, se préparait à cracher, et comme le recommande la chanson, «il prenait garde.»

«Ces précautions sont superflues, monsieur, dit M. Chollop avec complaisance; je suis à l'épreuve de la fièvre, même la plus maligne.

--J'agissais par un motif tout personnel, reprit Martin, levant les yeux de nouveau avec inquiétude; vous sembliez sur le point de...

--Je sais calculer mes distances à un pouce près, monsieur.»

Et sur l'heure, M. Chollop donna la preuve de cette merveilleuse faculté.

«Je ne demande monsieur, poursuivit-il, que deux pieds dans une direction circulaire, et je m'engage à ne pas les dépasser. J'ai pris une fois dix pieds, en cercle bien entendu, mais c'était une gageure.

--J'espère que vous l'avez gagnée, monsieur? dit Mark.

--Moi, monsieur? j'ai raflé les enjeux. Oui, monsieur.» Chollop garda le silence quelques instants, qu'il employa activement à compléter le cercle magique au centre duquel il siégeait; puis il reprit la parole.

«Comment aimez-vous ma patrie, monsieur? demanda-t-il, fixant ses regards sur Martin.

--Pas du tout,» répondit le malade.

L'Américain continua de fumer sans la moindre émotion, attendant que l'envie de parler lui revint. Le moment arrivé, il ôta sa pipe et reprit:

«C'est tout simple; pour nous apprécier, il faut une certaine élévation.... L'âme de l'homme doit être préparée à la liberté, monsieur Compagnie.»

Ces derniers mots s'adressaient à Mark; car, sous l'excitation d'une fièvre ardente, que le bourdonnement monotone de cette insupportable voix poussait jusqu'au délire, Martin, plus qu'à demi fou, fermait les yeux, et, souhaitant le visiteur à tous les diables, s'était retourné sur son misérable grabat.

«Et le corps, répliqua Mark, qu'en dites-vous? ne lui faudrait-il pas aussi quelque utile préparation? surtout s'il est destiné à habiter un béni petit marécage dans le genre de celui-ci?

--Appelez-vous Éden un marécage, monsieur? demanda gravement M Chollop.

--Mais il me semble qu'il n'y a pas de doute là-dessus, du moins pour moi.

--Opinion tout à fait européenne, dit le major: aussi ne me surprend-elle nullement. Que diraient vos millions d'Anglais s'ils possédaient un pareil marécage au milieu de leur île mesquine, monsieur?

--Ils diraient que c'est un horrible trou, repartit Mark, et préféreraient, je gage, qu'on leur inoculât la fièvre de toute autre façon.

--Europien! répéta Chollop avec une pitié sardonique: de plus en plus europien!»

Il demeura alors immobile, silencieux, sombre, fumant; vraie cheminée de haut fourneau.

«Vous ne vous sentez pas à l'aise, comme chez vous, dans Éden, pas vrai? reprit enfin M. Chollop.

--Non, dit Mark; non assurément.

--Il vous manque les abus du vieux pays, n'est-ce pas? la taxe sur les maisons?

--Les maisons, plutôt.

--Vous n'avez pas ici d'impôts sur les fenêtres! dit Chollop.

--Ni de fenêtres, ajouta Mark.

--Point de gibet, donjons, potences, tortures, menottes, poucettes, échafauds, piloris! dit Chollop.

--Il faut nous contenter des pistolets à double batterie, des serpents à sonnettes et des couteaux de Bowie; mais est-ce la peine d'en parler!» dit Mark.

Il fut heureux pour l'Anglais que la conversation ne se terminât pas d'une manière funeste. M. Chollop, fougueux patriote, muni d'une canne à épée qu'il appelait agréablement sa chatouilleuse; d'un grand couteau que, dans ses jours de bonne humeur, il nommait son bistouri, portait constamment en poche, entre autre hochets, une paire de pistolets à sept coups, et, par une singulière logique, se trouvait être tout à la fois ardent avocat de la liberté et de l'esclavage, de la démocratie et de la loi de Lynch. Lorsqu'il avait, selon sa phraséologie, coupé le sifflet, ou frotté les oreilles d'un homme d'une opinion contraire à la sienne, et réfuté les arguments d'un adversaire par l'envoi de quelques balles, il s'applaudissait d'avoir «planté l'étendard de la civilisation dans les jardins sans bornes de sa patrie.» Par bonheur, devançant toujours les institutions de la grande république. Chollop se préparait à pousser plus loin, et vu ses apprêts de départ et l'état de désolation de la colonie, il se contenta de rire de bon cœur de l'admirable astuce dont Scadder avait fait preuve en flouant les Anglais. Après quoi, M. Hannibal Chollop demeura silencieux, aussi fidèle à sa double occupation qu'une des machines à vapeur de sa patrie et convaincu, à ce qu'il paraissait, que la plus grande marque de déférence que l'on pût donner à des étrangers était de passer trois heures à convertir leur maison en crachoir.

A peine avait-il enfin disparu, lui, sa chatouilleuse, son bistouri et ses pistolets à ressorts, que Mark s'adressa à Martin;

«Oh! vous pouvez mettre le nez hors de la couverture, monsieur, à présent, nous en voilà débarrassés. Mais qu'est ceci? poursuivit-il, s'agenouillant pour mieux voir les traits bouleversés de son associé, et pour soulever sa main brûlante. «Beau résultat de tant de bavardage et de rodomontades! Il a le transport maintenant, et ne me reconnaît plus!»

En effet, Martin, au plus mal, fut plusieurs jours à l'agonie, soigné tout le temps par les pauvres amis de Mark, qui s'oubliaient eux-mêmes.

Quant à celui-ci, fatigué d'esprit et de corps, travaillant tout le jour, veillant toute la nuit, soumis au plus maigre régime et aux plus durs labeurs, entouré des circonstances les plus décourageantes, jamais il ne laissa échapper un murmure, jamais il ne se montra las ou abattu. Si parfois Martin lui avait paru égoïste ou brusque, s'il avait eu lieu de juger que l'énergie de son compagnon, toute de boutade, tombait au premier choc de la mauvaise fortune, il oublia tout pour ne plus se souvenir que des meilleures qualités du malade et se dévouer à lui corps et âme.

Plusieurs semaines s'écoulèrent avant que Martin eût repris assez de forces pour faite quelques pas aidé d'une canne et soutenu par le bras de Mark. Faute de bon air et d'une nourriture saine, son rétablissement fut des plus lents, et sa convalescence durait encore, lorsque le coup qu'il avait tant redouté les frappa; Mark tomba malade.

Il avait bravement lutté, mais la fièvre fut la plus forte.

«Tout à plat pour l'heure, monsieur, dit-il un matin en retombant sur son lit, mais joyeux tout de même!»

Abattu de fait et sous un lourd fardeau, comme personne ne devait le savoir mieux que Martin.

Si les amis de Mark s'étaient montrés bons et tendres pour un compagnon, pour lui ils le furent cent fois davantage. Maintenant le tour de Martin était venu: à lui de s'asseoir et de veiller près du triste chevet, écoutant pendant les longues nuits chaque lugubre son qui vibrait à travers la vaste et sombre solitude; à lui d'entendre le pauvre Mark, dans ses rêveries délirantes, tour à tour jouer aux quilles dans la cour du Dragon, faire de tendres remontrances à mistriss Lupin, chanceler à bord du paquebot, parcourir les routes de la vieille Angleterre avec l'ancien ami Tom Pinch, incendier les souches pourries des arbres de l'Éden, tout cela à la fois.

Mais dès que Martin lui donnait à boire, lui administrait quelque médicament, lui rendait n'importe quel service, ou rentrait au logis après les corvées du dehors, l'inébranlable Mark se réveillait pour s'écrier: «Toujours gaillard, monsieur, toujours content!»

A la fin le nouveau garde-malade ne put s'empêcher de remarquer la conduite de celui qui jamais ne lui avait fait l'ombre d'un reproche, jamais n'avait laissé échapper un soupir de regret, et qui s'efforçait encore de demeurer immuable et ferme. Martin s'étonna qu'un homme, né sans aucun des avantages qu'il possédait lui-même, montrât une aussi réelle supériorité. La ruelle d'un malade, surtout celle du joyeux compagnon que Martin avait toujours vu agir, et toujours pour autrui, offre de favorables chances à la réflexion. Le maître en vint à se demander pourquoi cette différence entre son serviteur et lui.

Les fréquentes visites de leur compagne de traversée, l'ancienne amie de Mark, contribuèrent à la solution du problème, en suggérant à Martin l'idée que, dans l'aide qu'il avait, ou plutôt qu'il n'avait pas prêtée à cette femme, et celle qu'il en recevait, la différence n'était pas moins saillante, et pas plus en sa faveur; de pensées en pensées, ces méditations finirent par l'affecter profondément.

La nature de Martin était originairement généreuse et franche; mais il avait été élevé dans la maison de son grand-père, et fréquemment les vices domestiques les plus bas se propagent pour s'entre-dévorer ensuite, l'égoïsme surtout. Martin, dès l'enfance, avait instinctivement raisonné ainsi: «Mon tuteur pense tellement à lui, que si je ne songe à moi de mon côté, je serai infailliblement oublié.» En conséquence, il avait grandi pour devenir personnel. Mais il ne se l'était jamais avoué.

Si quelqu'un l'eût taxé d'égoïsme, il eût repoussé l'accusation comme une infâme calomnie. Pour ébranler la bonne opinion qu'il avait de lui-même, pour qu'il s'interrogeât sérieusement et à fond, il fallut qu'à peine relevé de son lit de souffrance, il eût à veiller près de celui d'un autre moribond, et pût toucher au doigt tout ce qu'avait de pauvre, de dépendant, de misérable, ce Moi, qui venait à peine d'échapper à la tombe.

En passe de réfléchir (il eut de longs mois pour le faire) sur sa propre guérison et sur l'état désespéré de Mark il fut enfin amené à considérer lequel des deux il eût mieux valu qui fut épargné, et pourquoi. L'épais rideau tiré entre lui et sa conscience se leva alors quelque peu, et le Moi, toujours le Moi si perfectionné de nos jours, à l'étrange satisfaction de nos modernes philosophes, commença à se laisser entrevoir.

Durant ces longues heures où il semblait qu'il n'eût plus qu'à attendre le dernier soupir de Mark, il se demanda, comme tout homme se serait senti poussé à le faire en pareil cas, s'il avait rempli ses devoirs envers cet ami dévoué. Avait-il mérité cette fidélité, ce zèle sans bornes? y avait-il répondu?--Non.--Quelque courtes qu'eussent été leurs relations, il s'avoua qu'en mainte et mainte circonstance, il avait encouru le blâme: et comme il s'efforçait toujours de remonter à la cause, le rideau lentement levé lui découvrit le Moi, encore le Moi, toujours le Moi, de plus en plus élargi.

Il se passa longtemps, néanmoins, avant que Martin pénétrât assez avant dans la connaissance de lui-même pour discerner l'entière vérité. Mais, dans la terrible solitude de ce hideux désert, toute espérance brisée, toute ambition éteinte, et la mort râlant constamment à la porte, la réflexion régnait, comme sur une ville assiégée de la peste; et, frappé à la fin de ce qui, en tout temps, avait manqué à sa vie, Martin découvrit en plein la tache gangrenée.

Pour cette dure leçon, Éden était la bonne école, et cachait, dans ses marécages infects, dans ses impénétrables taillis, dans son air pestilentiel, d'admirables précepteurs, armés d'arguments sans réplique.

Convaincu qu'il avait nourri dans son sein un profond égoïsme, Martin s'arrêta à la résolution solennelle, si jamais il recouvrait la santé, de ne plus songer qu'à déraciner ce vice. En attendant, se déliant à juste titre de lui-même, il ne voulut parler à son malade ni de repentir du passé, ni de projets pour l'avenir, et se contenta de tenir les yeux fermement attachés à son but. L'orgueil n'était pour rien dans cette décision, c'était humilité pure, vrai courage, tant Éden l'avait jeté bas, tant Éden le relevait haut.

Après de longues souffrances, de mortelles crises, pendant lesquelles, lorsque la force de parler manquait au patient, il s'essayait à tracer, sur l'ardoise, d'une main défaillante; «Toujours joyeux!» Mark commença à aller moins mal; puis il retomba. Les symptômes, plus ou moins favorables, alternèrent; enfin, la convalescence prit le dessus.

Dès que son compagnon fut en état de parler sans fatigue. Martin le consulta sur un plan que, peu de mois auparavant, il eût exécuté sans s'inquiéter de l'opinion de personne.

Notre situation est évidemment désespérée, lui dit-il; le lieu est désert, le déplorable état de la colonie est connu; vendre le lot que nous avons acheté, n'importe à quel rabais, deviendrait impossible, quand ce ne serait pas déloyal. Le point vers lequel doivent tendre toutes nos pensées, c'est de quitter Éden pour jamais, et d'aller revoir l'Angleterre. Mais comment, par quels moyens? Il s'agit seulement de retourner au pays, Mark!

--Seulement, monsieur: mais c'est tout! dit celui-ci. en insistant sur le dernier mot.

--De ce côté de l'Océan, un seul homme nous peut venir en aide, poursuivit Martin; c'est M. Bevan.

--J'y pensais lorsque vous étiez malade, dit Mark.

--Si ce n'était la perte de temps, j'écrirais à mon grand-père, et j'implorerais de sa boute ce qu'il faut pour nous tirer de la trappe où nous nous sommes si cruellement laissés prendre. Essaierons-nous d'abord de M. Bevan?

--C'est un véritable gentilhomme, qui m'a toujours plu, répondit Mark.

--La petite cargaison, que tout notre avoir a payée, pourrait peut-être encore produire quelque argent, ce qui aiderait à nous acquitter; mais, ici, impossible de rien vendre.

--Pour chalands, on n'aurait que des cadavres, répliqua Mark, en branlant tristement la tête; des cadavres et des pourceaux!

--Faut-il écrire et demander uniquement la somme nécessaire pour nous faire atteindre New-York, ou tout autre port, ou nous pourrions ensuite gagner notre passage par n'importe quel travail? D'ailleurs, je puis expliquer à M. Bevan quelles sont mes relations de famille, et m'engager à le rembourser dès que j'aurai mis le pied en Angleterre.

--Le pire serait qu'il dît non, et il peut dire oui. Si donc ce n'est pas trop à contre-cœur que vous en essayez, monsieur...

--A contre-cœur! se récria Martin. Non, non: c'est par ma faute que nous sommes ici, et il n'est rien que je ne fasse pour nous en tirer. Le souvenir du passé est pour moi un remords. Ah! Mark, si je vous eusse consulté plus tôt, jamais nous ne serions venus ici.»

Ebahi de cet aveu, Mark n'en protesta pas moins de toutes ses forces qu'en tous cas les choses se seraient passées de même, puisqu'il avait mis dans sa tête de voir Éden du moment qu'il en avait entendu parler.

Laissant de côté la lettre à M. Bevan, l'anxieuse attente de la réponse, les étonnements de Mark à mesure qu'il s'apercevait du changement de son associé, et acquérait la certitude que désormais il n'y aurait plus aucun mérite à se maintenir de bonne humeur et joyeux auprès de lui; passant même sur la triste mort des deux petits camarades qui avaient si tendrement accueilli M. Tapley à sa première promenade dans Éden, nous contemplerons nos voyageurs debout, au soleil levant, sur le pont du navire qui les ramenait à New-York.

«Courage! cria Martin saluant de la main les deux maigres figures dont les ombres s'allongeaient sur la rive aplatie, nous nous retrouverons encore quelque jour dans le vieux monde!

--Ou plutôt dans l'autre, murmura Mark. Cela saigne le cœur de les voir là côte à côte, immobiles, seuls! ah! c'est pis que tout!»

Les deux amis échangeront un regard, tandis que le vaisseau fuyait rapidement; puis leurs yeux se reportèrent sur la plage qu'ils venaient de quitter. La hutte, avec sa porte toute grande ouverte et les arbres abattus à l'entour, la stagnante brume du malin et le rouge soleil entrevu au travers, les vapeurs qui s'élevaient du rivage et du fleuve, les rapides flots qui faisaient paraître et plus plate et plus triste la boueuse grève qu'ils lavaient en courant; Éden enfin, plus d'une fois depuis, hanta leurs rêves; et à quelle joie alors de s'éveiller et de voir que ce n'était qu'une ombre, un mirage du passé!

Nos voyageurs atteignirent enfin New-York, où les attendait l'excellent M. Bevan, et nous les retrouvons en sûreté à bord du même paquebot qui les avait amenés jadis, heureux de voir l'Amérique disparaître et se fondre avec les images.

«Eh bien! Mark, à quoi pensez-vous donc avec votre air grave? demanda Martin.

--Eh! monsieur, je me demandais comment je m'y prendrais si j'étais peintre, et chargé de faire le portrait de l'aigle américaine. Quelle mine lui donnerais-je?

--La mine d'un aigle, à ce que je présumé.

--Non, monsieur, non, cela ne m'irait pas; je la ferais rassembler à la chauve-souris, à cause de sa courte vue; au coq-d'inde, attendu sa jactance, vu sa probité, à la pie; au paon, à cause de sa vanité; à l'autruche, parce qu'elle croit, en cachant sa tête dans la boue, que personne ne la verra.

--Et au phénix, interrompit Martin. Comme lui, elle peut s'élancer du milieu ses cendres accumulées par ses fautes et par ses vices, et prendre un nouvel essor vers le ciel.»

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