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Nº 51. Vol. II.--SAMEDI 17 FÉVRIER 1844. Bureaux, rue de Seine, 33. Ab. pour Paris.--3 mois. 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr. Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr, 75. Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois. 17 fr.--Un an, 32 fr. pour l'Étranger. -- 10 -- 20 -- 40
Sommaire.
Bernadotte, 1764-1844. Notice biographique. Portraits de Bernadotte et du prince Oscar.--Histoire de la Semaine.--Courrier de Paris. Costumes, types et scènes de carnaval, sept dessins par Gavarni.--Fragments d'un voyage en Afrique. (Suite.)--Chronique musicale.--Théâtre de la Porte-Saint-Martin. Les Mystères de Paris. Portrait de M. Eugène Sue; costumes de Fleur-de-Marie, de Rodolphe, de Rigolette, du Maître-d'École, du Chourineur et de Ferrand Frédéric Lemaître; la rue des pères; la Maison Pipelet; le Pont d'Azatères; la Patte-d'Oie.--Académie des Sciences. Compte rendu des second et troisième trimestre de 1843. (Fin.)--Don Graviel l'alférez. Fantaisie maritime par M. G. de la Landelle. Une Gravure.--De la Chasse et du Braconnage. Cinq Gravures.--Annonces.--Modes. Costumes de Cour.--Caricature. La Fabrique Cornet.--Correspondance.--Échecs. Solution du problème Nº 7.--Trois Rébus.
Bernadotte, 1764-1844.
NOTICE BIOGRAPHIQUE.
Bernadotte (Charles-Jean), aujourd'hui roi de Suède et de Norwége sous le nom de Charles XIV, naquit à Pau dans le Béarn, le 26 janvier 1764, d'une famille honorable de la bourgeoisie de cette ville. Son père exerçait la profession d'avocat. A peine âgé du dix-sept ans, se sentant peu de goût pour le barreau, blessé d'ailleurs des préférences marquées que ses parents témoignaient à son frère aîné, il s'engagea volontairement en qualité de soldat dans le régiment Royal-Marine, et il se rendit à l'instant même à Marseille, où il s'embarqua pour la Corse.
Bernadotte, roi de Suède et de Norwége.

Quand la Révolution française éclata, Bernadotte n'était encore que sergent-major. Le 7 février 1790, il obtint le grade d'adjudant. Son régiment se trouvait alors à Marseille, où le contre-coup des grands événements de Paris commençait à se faire sentir. Un jour le peuple se révolta au nom de la liberté; le colonel de Royal-Marine veut réprimer l'insurrection par la force. Repoussé avec perte, il va payer de sa vie son imprudente audace, quand deux jeunes gens, s'élançant devant lui, lui font un rempart de leur corps et calment la foule exaspérée. Ces deux jeunes gens étaient Bernadotte et Barbaroux. Ils s'embrassèrent avec effusion sur le perron même de l'Hôtel-de-Ville, en se jurant une amitié éternelle; mais ils ne devaient plus se revoir.
Bernadotte, comme Barbaroux, avait embrassé avec ardeur la cause de la Révolution. En 1792, il était colonel; il servit à l'armée du Rhin sous le général Custine et sous Kléber, et il s'y fit remarquer par sa faconde, sa bravoure et ses talents militaires. D'abord il refusa l'avancement qu'on lui offrit, mais, après la bataille de Fleurus (26 mai 1792), au gain de laquelle il avait puissamment contribué, Kléber le força d'accepter sur le champ de bataille le grade de général de brigade. Nommé peu de temps après général de division, il prit une part active et importante aux campagnes de 1795, 1796 et 1797, sur les bords du Rhin. Ses soldats paraissaient-ils hésiter, il les électrisait tout à la fois par sa parole et par ses actions. Un jour il jeta ses épaulettes dans les rangs ennemis: «Allons les reprendre!» s'écria-t-il: et tous ceux qui l'avaient vu ou qui l'avaient entendu s'élancèrent sur ses pas à la victoire. Il se distingua surtout au passage du Rhin à Neuwied (18 avril 1797). A la fin de cette campagne, le Directoire lui écrivait: «La République est accoutumée à voir triompher ceux de ses défenseurs qui vous obéissent.»
Peu de temps après la bataille de Neuwied, Bernadotte fut chargé de conduire à l'armée d'Italie 20,000 hommes de l'armée de Sambre et Meuse; c'était la première fois qu'il se trouvait face à face avec Bonaparte. Dès qu'ils s'aperçurent, ils éprouvèrent l'un pour l'autre une secrète antipathie. «Je viens de voir, dit Bernadotte en rentrant à son quartier général, un homme de vingt-six à vingt-sept ans qui veut avoir l'air d'en avoir cinquante, et cela ne me présage rien de bon pour la République.» A en croire certains biographes, Bonaparte dit de lui que c'était une tête française sur le cœur d'un humain. Les messieurs de l'armée d'Allemagne ne fraternisèrent pas d'abord avec les sans-culottes de l'armée d'Italie; mais quand il s'agit de battre l'ennemi, toutes ces haines, toutes ces rivalités disparurent dans des sentiments communs, l'amour de la gloire et la haine de l'étranger. Pendant la mémorable campagne qui amena la paix de Campo-Formio, Bernadotte se signala surtout au passage du Tagliamento et à la prise de la forteresse de Gradisca. Chargé de présenter au Directoire les drapeaux pris sur l'ennemi, il arriva à Paris quelques jours avant le coup d'État du 18 fructidor. Il était porteur d'une lettre du général en chef de l'armée d'Italie; cette lettre se terminait ainsi: «Vous voyez dans le général Bernadotte un des amis les plus solides de la République, incapable par principes comme par caractère de capituler avec les ennemis de la liberté, pas plus qu'avec l'honneur.»
Seul de tous les généraux des armées républicaines présents à Paris, Bernadotte avait refusé de jouer un rôle dans la révolution du 18 fructidor. Laissant faire Augereau, il alla rejoindre Bonaparte en Italie; A peine arrivait-il à l'année, Bonaparte la quittait. Instruit des dispositions malveillantes du Directoire à son égard, le général en chef venait de signer le traité de pais de Campo-Formio, et il retournait à Paris. Leur inimitié mutuelle n'avait fait que s'accroître. En partant de Milan, Bonaparte, non content d'enlever à Bernadotte la moitié des troupes qu'il commandait, lui enjoignit de rentrer en France avec le reste. Mais le Directoire, heureux de cette rivalité naissante, s'empressa de nommer le général disgracié commandant en chef de l'armée d'Italie à la place de Berthier, qui exerçait cette fonction par intérim. Il se rendait il son poste quand, à son grand étonnement, il reçut un nouvel arrêté qui le nommait ambassadeur à Vienne.
Bernadotte n'était alors rien moins que diplomate. Dès qu'il fut installé à Vienne, il se déclara l'ennemi du ministre Thugut, et il engagea avec lui une lutte dans laquelle il eut le dessous. Il avait choisi, pour arborer les couleurs nationales, le jour où les Viennois célébraient l'armement des volontaires qui s'étaient levés contre la France. Ameutée par Thugut, la populace abattit et déchira le drapeau tricolore; l'ambassadeur exigea vainement une réparation. Le Directoire le désavoua et le rappela à Paris. On a dit, mais nous ne pouvons rien affirmer, que Bonaparte l'avait fait nommer ambassadeur à Vienne dans le but de l'éloigner de l'Italie et dans l'espérance qu'il romprait forcément, par quelque démarche imprudente, une paix trop longue pour l'ambition du futur empereur des Français.
Oscar, prince royal de Suède.

Tandis que l'expédition d'Égypte se préparait, Bernadotte, de retour à Paris, y épousa la belle-sœur de Joseph, mademoiselle Désirée Clary, fille d'un négociant de Marseille. Singulière destinée que celle de cette jeune fille, née pour être impératrice ou reine! Quelques années auparavant, Bonaparte, alors général d'artillerie en demi-solde, et sans emploi, l'avait demandée à son père. Bien que sa passion fût partagée, il essuya un refus, «Il y a bien assez d'un Bonaparte dans la famille,» lui répondit M. Clary. Peut-être si, lorsqu'elle épousa le général Bernadotte, mademoiselle Clary eût su qu'elle devait être un jour reine de Suède et de Norwége, eut-elle hésité à contracter cette union; car, si nous en croyons certaines indiscrétions, elle aimerait mieux être simple bourgeoise à Paris que la femme ou la mère d'un roi à Stockholm.
La paix de Campo-Formio ne pouvait être qu'une trêve de courte durée; la guerre ne tarda pas à se rallumer. Après l'assassinat des ministres français à Rastadt, Bernadotte fut nommé, par le Directoire commandant en chef du corps d'observation qui s'étendait de Bale à Dusseldorf. Aucun engagement sérieux n'eut lieu à cette époque sur cette longue ligne, où ses talents devenaient par conséquent inutiles. Aussi, quand la révolution du 30 prairial an VII (18 juin 1799) eut remplacé les directeurs Treilhard, Laréveillère-Lépaux et Merlin, par Gohier, Roger-Ducos et Moulins, le nouveau Directoire le nomma ministre de la guerre. Malheureusement il n'exerça pas longtemps ces fonctions, dont il s'était acquitté avec autant de bonheur que de zèle. Au bout de deux mois et demi, une intrigue le renversa. Sieyès, qui n'aimait plus les républicains et qui ne pouvait lui faire adopter ses projets de constitution, l'amena, dans une conversation, à exprimer le désir de reprendre du service actif, dès que sa mission réorganisatrice serait remplie. Le lendemain même, l'arrêté suivant, pris en secret par trois directeurs, fut remis à Bernadotte: «La démission donnée par le citoyen général Bernadotte de ses fonctions de ministre de la guerre est acceptée.»--«Je reçois à l'instant, citoyens directeurs, répondit Bernadotte, votre arrêté d'hier, par lequel vous acceptez, une démission que je n'ai pas donnée...» Et il terminait sa lettre en demandant son traitement de réforme: «J'en ai, disait-il, autant besoin que de repos.»
Napoléon empereur avait pardonné à Bernadotte ses conspirations contre le premier consul. En 1804, il le nomma maréchal de l'Empire; mais, désirant l'éloigner de la France, il lui confia, en remplacement du maréchal Mortier, le commandement en chef de l'armée de Hanovre. La vie militaire de Bernadotte, sous l'Empire, est si connue, et cette notice doit se renfermer dans des bornes tellement étroites, que nous nous contenterons de rappeler quelques dates. S'étant réuni, en 1805, aux Bavarois contre l'Autriche, Bernadotte fut créé prince de Ponte-Corvo après la bataille d'Austerlitz, dans laquelle il avait eu le bonheur d'enfoncer le centre de l'armée ennemie. Le 9 octobre de la même année, il défit, à Schleitz, un corps de 10,000 Prussiens; le lendemain, il triomphait avec Lannes au combat de Saafeld, où périt le prince Louis de Prusse.--La Biographie des Contemporains l'accuse d'avoir lâchement abandonnée Davoust, pendant que Napoléon battait Hohenlohe à Iéna. «Il répara, ajoute l'auteur de l'article, sa honteuse conduite à Hall, dont il s'empara.» Parvenu ensuite jusqu'à Lubeck, il prit cette ville d'assaut, importante victoire suivie de la capitulation de Magdebourg. De Lubeck il se dirigea vers la Vistule, pénétra en Pologne, sauva, près de Thorn, par une combinaison hardie, le quartier général de l'Empereur et la division du maréchal Ney, remporta une nouvelle victoire à Braumberg, et reçut une blessure grave à la tête en repoussant deux colonnes russes à Spandau.
A la paix de Tilsitt, Napoléon confia au prince de Ponte-Corvo le gouvernement des villes hanséatiques. «Cette époque de sa vie, a dit un de ses biographes, est la plus honorable, celle, dont l'éclat s'effacera jamais: une sage administration propre à réparer les maux de la guerre, sa modération, son humanité sa justice, l'intégrité la plus pure, inspirèrent aux peuples qui étaient sous son commandement, et surtout aus habitants de Hambourg, la plus haute estime pour le général français, et lui valurent bientôt la confiance la plus illimitée et le prix le plus flatteur dont les hommes puissent honorer leurs semblables.» Bernadotte se disposait à envahir la Suède pour réduire à la raison le fou couronné qui, seul, au milieu de le paix générale, voulait soutenir la guerre contre la France, lorsque les Suédois déposèrent enfin Gustave IV, et élurent à sa place son oncle le duc de Sudermame, sons le nom de Charles XIII (10 mai 1809) A cette nouvelle, le prince de Ponte-Corvo suspendit les hostilités; Napoléon le blâma, mais la Suède garda un profond souvenir de sa modération. Sa conduite antérieure envers un corps détaché de l'armée suédoise, fait prisonnier le 6 novembre 1806, avait déjà depuis longtemps rendu son nom populaire dans ce pays, dont il devait bientôt devenir le souverain.
Le 17 mai 1809, Bernadotte battait les Autrichiens au pont de Linz; le 6 juillet, il commandait l'aile gauche de l'armée française à la bataille de Wagram. A en croire ses panégyristes, sa conduite fut irréprochable; selon Napoléon, il fit lit que des fautes. Incompétents pour nous prononcer sur une pareille question, nous n'osons ni le condamner ni l'absoudre; mais nous le blâmerons de s'être permis, après la victoire, contre tous les usages reçus, d'adresser une proclamation particulière au corps d'armée qu'il commandait, et d'avoir, en outre, dans cette inconvenante proclamation, altéré l'évidence des faits par ces paroles: «Vos colonnes vivantes sont restées immobiles comme l'airain;» car les troupes saxonnes s'étaient laissé enfoncer sous ses ordres. A dater de ce moment, l'inimitié secrète qui avait éloigné Napoléon de Bernadotte éclata ouvertement. Le prince de Ponte-Corvo revint à Paris, et le conseil du gouvernement l'envoya è Anvers pour contenir et repousser les Anglais débarqués à Walcheren; mais Napoléon lui retira bientôt ce nouveau commandement, et l'exila dans sa principauté. Malgré cet ordre, Bernadotte vivait à Paris au milieu de sa famille, lorsque deux officiers suédois vinrent lui annoncer que la nation suédoise, par la voix de ses représentants, réunis en diète solennelle à Orebro, le 18 août 1810, l'appelait à la succession du roi régnant Charles XIII.
Le prince de Ponte-Corvo s'empressa d'accepter avec joie et avec reconnaissance la couronne qu'on lui offrait, et qui lui était d'autant plus précieuse qu'il ne la devait qu'à ses talents et à ses vertus. Seulement, avant de prendre un parti décisif, il voulut obtenir l'autorisation de l'Empereur. «Élu du peuple, lui répondit Napoléon, je ne puis m'opposer au choix des autres peuples.» Malgré cette réponse, l'Empereur retardait l'envoi des lettres d'émancipation. Une dernière entrevue eut lieu entre les deux ennemis.--La discussion fut orageuse. «Eh bien! allez donc, s'écria enfin Napoléon; que nos destinées s'accomplissent!» En indemnité de la principauté de Ponte-Corvo et de ses dotations en Pologne, Bernadotte reçut la promesse du paiement de trois millions du francs; mais il ne toucha réellement que le tiers de cette somme.
Leurs destinées s'accomplirent en effet. Napoléon mourut à Sainte-Hélène, et l'Empereur exilé dictait ses Mémoires à son fidèle ami le comte de Las Cases, il s'exprimait en ces termes en parlant du roi de Suède:
«Bernadotte a été le serpent nourri dans notre sein. A peine il nous avait quittés, qu'il était dans le système de nos ennemis, et que nous avions à le surveiller et à le craindre. Plus lard, il a été une des grandes causes actives de nos malheurs, celui qui a donné à nos ennemis la clef de notre politique, la tactique de nos armées; celui qui leur a montré le chemin du sol sacré. Vainement dirait-il pour excuse qu'en acceptant le trône de Suéde, il n'a plus dû être que Suédois; excuse banale, bonne tout au plus pour le vulgaire des ambitieux. Pour prendre femme on ne renonce pas à sa mère, encore moins est-on tenu à lui percer le sein et à lui déchirer les entrailles. On dit qu'il s'en est repenti plus lard, c'est-à-dire quand il n'était plus temps et que le mal était accompli. Le fait est qu'en se retrouvant au milieu de nous il s'est aperçu que l'opinion en faisait justice; il s'est senti frappé de mort. Alors ses yeux se sont dessillés; car on ne sait pas, dans son aveuglement, à quels rêves n'auront pas pu le porter sa présomption et sa vanité...
«Et un Français a eu en ses mains les destinées du monde! s'il avait eu le jugement et l'âme à la hauteur de sa situation, s'il eût été bon Suédois, ainsi qu'il l'a prétendu, il pouvait rétablir le lustre et la puissance de sa nouvelle patrie, reprendre la Finlande, être sur Saint-Pétersbourg avant que j'eusse atteint Moscou. Mais il a cédé à des ressentiments personnels, à une sotte vanité, à de toutes petites passions; la tête lui a tourné, A lui ancien jacobin, de se voir recherché, encensé par les légitimes, de se trouver face à face, en conférence politique et d'amitié avec un empereur de toutes les Russies, qui ne lui épargnait aucune cajolerie. On assure qu'il lui fut encore insinué alors qu'il pouvait prétendre à une de ses sœurs en divorçant d'avec sa femme; et d'un autre côté, un prince français lui écrivait qu'il se plaisait à remarquer que le Béarn était le berceau de leurs deux maisons! Bernadotte! sa maison!...
«Dans son enivrement, il sacrifie sa nouvelle patrie et l'ancienne, sa propre gloire, sa véritable puissance, la cause des peuples, le sort du monde. C'est une faute qu'il paiera chèrement. A peine il avait réussi dans ce qu'on attendait de lui, qu'il a pu commencer à le sentir. Il s'est même repenti, dit-on, mais il n'a pas encore expié. Il est désormais le seul parvenu occupant un trône. Le scandale ne doit pas rester impuni, il serait d'un exemple trop dangereux.»
A ces terribles accusations, qu'ont répondu les panégyristes de Bernadotte? Que Napoléon s'était montré injuste et dur envers la Suéde, et que le prince royal avait dû venger les injures de sa nouvelle patrie. Mais les mauvais procédés de M. Alquier, l'ambassadeur de France, les exigences blâmables de Napoléon, et l'imprudente occupation de la Poméranie par les troupes françaises, ne nous semblent pas, quant à nous, des justifications suffisantes. En homme politique et en saine morale, Bernadotte fut coupable. Dans l'intérêt bien entendu de la Suède, il ne devait pas s'allier avec la Russie; celui de son honneur exigeait qu'il ne portât jamais les armes contre cette France sur laquelle il écrivit ou il débita toujours de si belles phrases. Et qu'on ne l'oublie pas, ce fui lui, l'ex-général républicain, qui, ligué avec les alliés, nous empêcha de prendre Berlin, qui nous fit perdre la bataille de Leipzig, et qui se montra, aux conférences de Trachenberg, l'ennemi le plus dangereux de la France, Il avait poursuivi jusqu'au Rhin ses anciens compagnons d'armes... Un moment il s'arrêta sur les bords de ce fleuve, où il retrouvait de si glorieux souvenirs. Enfin il le franchit, et, en 1814, après l'abdication de Napoléon, il vint à Paris avec les souverains alliés. L'accueil qu'il y reçut le détermina à regagner promptement sa nouvelle patrie. Ses futurs sujets l'accueillirent avec les plus vifs transports de joie, et le portèrent en triomphe à son palais.--De ces deux réceptions si différentes, à laquelle fut-il le plus sensible?
Soyons juste envers Bernadotte. «La détermination dont nous venons de résumer les conséquences coûta cher au cœur de Charles-Jean, dit l'ancien instituteur du prince Oscar dans l'Abrégé de l'histoire de Suède qu'il vient de publier; nous en avons été témoin et nous ne pouvons le taire; quels vifs regrets il éprouva en prenant les armes contre son ancienne pairie! Que de combats se livrèrent dans son âme entre ses premières affections et ses devoirs récents! on le sait, et l'histoire doit le dire, ces combats agissant sur son physique, lui causèrent une maladie dangereuse; pendant laquelle on l'entendit implorer la mort et refuser les remèdes qui lui étaient présentés! Que de ménagements, que de prières même n'employa-t-il pas pour prévenir cette lutte terrible!» Une détermination honorable est-elle donc si pénible à prendre?
Lorsque le prince royal apprit la nouvelle du débarquement de Napoléon à Cannes, il dit à son fils, en présence de son instituteur: «Vois, Oscar, ce que c'est que la gloire militaire! aussi, depuis César, c'est le plus grand homme qui ait paru sur la terre!...» Du reste, pendant les Cent-Jours, Bernadotte, occupé à réunir solidement la Norwége à la Suède, jusqu'alors séparées, refusa de se mêler en rien des affaires intérieures de la France. «Faire la guerre à une nation contre laquelle nous n'avons maintenant aucuns griefs, écrivait, au représentant de la Suède au congrès de Vienne, le comte de Lowenhelm, ne serait-ce pas s'interdire les avantages d'un système que nous prescrivent à la fois notre position géographique, nos relations commerciales et notre organisation politique? Il ne s'agit que de replacer les choses dans leur état primitif, en partant du traité de Paris, qui a terminé la guerre entre la France et la Suède, et mis fin à la coalition.»
Le 5 février 1818 mourut le roi Charles XIII, et Bernadotte fut proclamé sans opposition roi de Suède et de Norwége, sous le nom de Charles XIV Jean. Il signa devant le conseil d'État l'acte d'assurance et de garantie exigé par la constitution; puis il se fit couronner roi le 11 mai à Stockholm et le 7 septembre à Drontheim. «Au sacre célébré à Stockholm, dit M. Lemoine, on eut lieu de remarquer une particularité ingénieuse et touchante. A chacun des degrés qui conduisaient à un trône fort élevé où le nouveau souverain devait recevoir l'hommage et le serment des États et des fonctionnaires publics, on lisait sur des écussons les noms de ses principales victoires, et ces noms semblaient indiquer que c'étaient là les titres de sa grandeur et comme les degrés qui l'avaient conduit au trône.» Malgré l'origine populaire de son autorité, tous les souverains de droit divin s'empressèrent de lui adresser leurs compliments de félicitations sur son avènement au trône.
«Le règne de Charles XIV, a dit un de ses biographes, comptera dans les annales de la Suède parmi les plus heureux: sauf des difficultés toujours renaissantes avec les Norwégiens, peuple rude, ombrageux, pourvu d'une constitution distincte de celle de la Suède, et dont l'assemblée nationale (Storthing) se met souvent en opposition avec les idées et les plans de Charles XIV, nul orage n'est venu troubler les jours du Béarnais-Suédois, qui est peut-être en ce moment le plus populaire des rois de l'Europe, dont il est le doyen d'âge. Sur ce trône, gagné au grand jeu des destinées, il a développé des qualités qu'on n'eût pas attendues d'un soldat. La Suède a vu sous ses auspices l'agriculture, mise en oubli, naître, prospérer et fleurir, le commerce tiré d'une langueur mortelle, le crédit public restauré, l'industrie expirante rendue à la vie et encouragée; de nombreux travaux d'utilité publique ont été exécutés sur plusieurs points du royaume; une large route, creusée à travers les Alpes scandinaves, est venue lier physiquement la Suède et la Norwége; et l'immense canal de Gothie, qui unit la mer Baltique à la mer du Nord, gigantesque entreprise aujourd'hui accomplie, restera comme un monument impérissable des grandes pensées de Charles XIV. Malheureusement, sous le point de vue intellectuel et politique, le progrès est moindre... Ajoutons toutefois que Charles XIV, bien qu'imbu au fond en matière de gouvernement des principes de l'école impériale, n'est pas l'homme le moins libéral de son royaume. Il lui est arrivé quelquefois de prendre lui-même l'initiative d'innovations généreuses. A ses goûts de harangueur, qui datent de l'an II, Charles XIV joint aussi, depuis qu'il est roi, un goût assez prononcé pour la petite guerre de journaux; ne pouvant plus se servir de son épée, il se bat avec sa plume contre les journalistes de l'opposition...»
L'opposition, fort nombreuse d'ailleurs, est devenue plus vive d'année en année. On reproche surtout à Bernadotte d'aimer passionnément le pouvoir absolu, et de se conformer avec une stricte exactitude aux plus absurdes coutumes de l'étiquette. L'héritier présomptif, le prince Oscar, est, selon l'usage, le chef de l'opposition. On raconte à ce sujet une curieuse anecdote: il y a deux années, Charles XIV, trouvant que son fils jouait trop bien son rôle, et n'osant pas l'en blâmer ouvertement, recommanda à tous les ministres du royaume de prêcher «sur le commandement de Dieu relatif au respect que les enfants doivent à leurs parents.»
Bernadotte et mademoiselle Désirée Clary n'ont eu qu'un fils, Joseph-François Oscar, actuellement prince royal et duc de Sudermame. Il est né à Paris, le 1 juillet 1799; il a reçu une éducation soignée et paraît donc d'évidentes qualités; il s'est surtout occupé de la réforme pénitentiaire, et il a même publié un ouvrage remarquable qui a été traduit en français sous ce litre: Des Peines et des Prisons. Marié le 19 juillet 1823 à la fille aînée d'Eugène de Beauharnais, il en a eu cinq enfants, quatre princes et une princesse, dont l'aîné, le duc de Seame, est né le 3 mai 1826.
Benjamin Constant avait tracé le portrait suivant de Bernadotte: «Quelque chose de chevaleresque dans la figure, de noble dans les manières, de très-fin dans l'esprit, de déclamatoire dans la conversation, en font un homme remarquable, courageux dans les combats, hardi dans les propos, timide dans les actions qui ne sont pas militaires, irrésolu dans ses projets....»
Charles XIV a été frappé, le 20 janvier dernier, d'une attaque d'apoplexie; il entrait ce jour-là dans sa quatre-vingtième année. Les dernières nouvelles de Stockholm annoncent que les médecins conservent peu d'espoir de le sauver.
Histoire de la Semaine.
Les séances publiques de la Chambre des Députés; ont été remplies cette semaine par la discussion fort laborieuse du projet de loi sur la chasse. La plaie du braconnage, ses fâcheux effets pour l'agriculture, ses dangers pour la société tout entière, qu'effraient et qu'affligent trop souvent les crimes nombreux que commettent contre les personnes les hommes qui se livrent habituellement à cette nature de délits, ont été bien haut et à plusieurs reprises signalés par les conseils généraux. En présence de réclamations aussi instantes et aussi fondées, une loi et une pénalité nouvelle sont devenues indispensables. La projet nouveau a-t-il été assez étudié? Ne s'y est-on pas trop peu occupé du braconnage, et trop préoccupé du droit de propriété, qui n'était nullement menacé et ne réclamait peut-être pas de garanties nouvelles? C'est ce que la Chambre des Députés a paru croire, en écoutant avec faveur dans la discussion générale des critiques prononcées par des orateurs du centre comme des extrémités, et en ne passant à la discussion des articles que pour admettre des amendements qui modifient essentiellement le projet primitif. Si cette discussion aboutit en définitive, ce dont nous doutons, un projet nouveau lui aura donc été en quelque sorte substitué à l'autre. Il renfermera des dispositions meilleures sans doute, mais bien probablement il manquera d'ensemble et sera une preuve nouvelle qu'il ne faut pas laisser à la Chambre le soin d'improviser une loi.
La proposition sur les incompatibilités a été déposée samedi dernier par M. de Rémusat. Lundi les bureaux se sont réunis pour prononcer sur la question de savoir si la lecture publique en serait ou non autorisée. Trois bureaux ayant voté pour qu'il en fût donné connaissance à la Chambre, la lecture, aux termes du règlement, en a été faite mardi par l'honorable député de la Haute Garonne, et, sur sa demande, la discussion pour la prise en considération a été fixée au mercredi 21. Les statisticiens de la Chambre calculent que dans le vote des bureaux 175 voix se sont montrées favorables à la proposition et que 200 lui ont été contraires. Nous ne savons si le débat public modifiera ces chiffres, qui n'ont donné au ministère qu'une majorité plus faible encore que dans le vote sur l'ensemble de l'adresse; mais ce qui paraît bien probable c'est que la discussion sera vive et la lutte chaudement engagée. Ce qui s'est passé dans les bureaux ne le fait que trop pressentir. Si l'on doit déplorer l'état d'animation auquel, dans cette circonstance, sont arrivées les opinions, on doit applaudir du moins à un mode de voter en usage dans les chambres anglaises, qui s'est introduit déjà dans les bureaux de la Chambre et qui un peu plus tard, nous l'espérons, sera adopté par le règlement pour les séances publiques, le vote par division. La représentation nationale y gagnera beaucoup en dignité, en bonne réputation. Sans doute ce mode pourra mettre a découvert quelques jeux doubles assez bien joués jusqu'ici, mais en en rendant le retour impossible pour l'avenir et en donnant à chacun la responsabilité, c'est-à-dire l'honneur comme les charges de ses opinions, il relèvent le caractère et éclairera la religion souvent surprise de l'électeur.
La Chambre des Pairs a nommé sa commission pour l'examen du projet sur la liberté de l'enseignement, et ses choix, comme la discussion qui les a précédés, ont prouvé qu'elle entendait apporter l'attention la plus sérieuse à ce complément de la Charte de 1830, vainement tenté en 1836 et en 1841, et ne pas vouloir, pour sa part, se laisser attribuer un retard nouveau, si cette loi en avait encore un à subir contre toute attente.
Une autre question dont on attend également la solution avec impatience, c'est celle des chemins de fer, et du parti que le gouvernement adoptera définitivement pour mener à fin le réseau tracé en 1842. La loi votée à cette époque, au milieu de tous les vices qu'on lui peut reprocher, a eu un mérite et a rendu un service également incontestables; elle a rétabli la confiance en des entreprises qui promettent à l'industrie et au pays tout entier d'immenses avantages, confiance qu'avaient profondément ébranlée les tristes résultats de spéculations mal conçues. Mais cela fait, et aujourd'hui que l'État a dépassé de beaucoup et sur toutes les lignes la part de coopération et de dépenses qu'il avait acceptée par la loi de 1842, aujourd'hui qu'il a acquis et fait poser des rails nombreux sur la ligne du Nord, sur celles d'Orléans à Tours et de Chalon à Dijon, doit-il appeler des compagnies à recueillir le fruit des peines qu'il s'est données et des avances qu'il a faites et qui ne lui incombaient point, en leur abandonnant, par des baux de longue durée, des entreprises dans lesquelles elles ne se seront engagées que quand il n'y aura plus eu que des bénéfices de bourse à recevoir? Voilà ce que s'est demande le nouveau ministre des travaux publics avec une sollicitude qui est une preuve de son patriotisme et de son bon esprit. Soit que l'État demeure chargé de l'exploitation des chemins de fer, soit que, menant à fin les travaux de pose de rails et d'ensablement de la voie il afferme cette exploitation par des baux de courte durée qui trouveront une grande concurrence de preneurs, il y a là pour la chose publique des avantages auxquels il serait d'une mauvaise administration de renoncer, et pour les services de l'État comme celui de la poste aux lettres par exemple, des facilités que lui refusent obstinément les compagnies pour lesquelles les sacrifices les plus grands, nous ne voulons pas dire les plus inexplicables, ont été faits. Nous faisons donc des vœux pour que l'opinion de M. Dumont prévale, pour que ses efforts l'emportent dans le conseil.
Il serait bien impossible de donner en ce moment l'état au vrai de l'Espagne. Ou a dit à la tribune de notre Chambre des Députés que la fièvre que ce pays ressentait depuis plusieurs années était une fièvre de croissance. S'il en est ainsi, de tant et de si violents accès il ne pourra sortir qu'un géant.
A Alicante, à Murcie, à Carthagène, l'insurrection a pris le dessus; mais des dépêches nous ont appris qu'elle avait été maltraitée dans une sortie de la première de ces villes, et comprimée dans quelques localités voisines de cette même place. Pendant ce temps-là le ministère déclare l'Espagne entière en état de siège et expédie des ordres que la dépêche suivante du ministre de la guerre au capitaine général Roncali met à même de bien apprécier:
«Excellence, S. M. a appris avec la plus grande satisfaction la conduite loyale qu'ont tenue, pendant la nuit du 29 au 30 du mois passé, le commandant d'Alcoy et les gardes nationaux. Conformément à la communication adressée, à V. E., d'ordre de S. M., le 1er du courant, S. M. veut que les révoltés qui ont été pris à la suite de la tentative avortée à Alcoy soient fusillés après que leur identité aura été reconnue, V. E. me rendra compte d'avoir exécuté cet ordre sans aucune espèce de considération ni de ménagement, afin que j'en instruise S. M. V. E. ne devra pas être arrêtée par des craintes de représailles de la part des révoltés d'Alicante; car bien que S. M. vit avec douleur que quelques personnes fussent victimes de la fureur des partis, elle reconnaît que la défense des lois et de la vindicte publique doit être une vérité, persuadée qu'un peu de sang, versé avant que les passions s'enveniment empêcherait qu'il n'en soit versé davantage par la suite; et ceux qui, par malheur ou par incurie, seraient victimes, doivent s'y résigner, en pensant que leur sacrifice est un grand service rendu à la patrie.
«Madrid, le 3 février 1844. MAZAREDO.»
Les ministres capables d'écrire de pareils ordres ne pourraient-ils du moins n'en pas laisser peser la responsabilité sur cette enfant qu'on a prématurément assise sur le trône, qui à coup sûr est bien étrangère aux volontés cruelles qu'on lui prête ici, et dont le nom devrait être réservé pour les actes de clémence, si jamais il peut venir dans la pensée de pareils conseillers de la couronne d'en présenter à la signature royale? Du reste, il n'en faut pas douter pour l'avenir de l'Espagne, personne ne croira aux formules de M. Mazaredo, et il ne se trouvera pas, dans toute la Péninsule, un Espagnol assez injuste pour faire retomber sur Isabelle l'odieux de pareilles mesures et d'un semblable langage.
Cette situation des affaires et des esprits en Espagne ne détourne pas l'ex-reine-régente, Marie-Christine, de se rendre auprès de sa fille. Il est impossible que les impressions que cette princesse a dû recueillir à Paris sur l'attitude prise par le gouvernement de Madrid, ne la portent pas à faire entendre des conseils d'une modération moins cruellement dérisoire que celle dont se targue le ministère Bravo.
La défense présentée par O'Connell était aussi modérée que l'attaque avait été vive. L'homme de parti sentait bien qu'il n'avait pas besoin de se montrer agitateur dans cette occasion et que ce qu'il importait à la cause du rappel, c'est que toutes les manifestations auxquelles on s'était livré, et qui étaient incriminées, ne fussent pas condamnées pour le passé, et rendues ainsi impossibles pour l'avenir. Il s'est donc renfermé complètement dans la question de légalité et a été, par calcul, aussi froid qu'un professeur de procédure. Après l'accomplissement d'autres formalités, le jury est entré dans la salle de ses délibérations et en a rapporté un verdict prononçant la culpabilité sur certains chefs, se taisant sur certains autres, résolvant les questions relatives à quelques accusés et gardant le silence sur d'autres coinculpés. Le chef de la cour a dû inviter le jury à se retirer de nouveau et à revoir et compléter ses réponses. Mais ceci se passait le samedi soir 10, et l'heure fatale de minuit avant sonné sans que les jurés eussent accompli leur tâche, ils ont été condamnés, attendu la solennité du dimanche, jour où une audience ne saurait être tenue dans les trois royaumes, à demeurer enfermés jusqu'au lundi matin. On a eu le soin de prendre toutes les mesures nécessaires pour qu'ils n'eussent point trop à souffrir de se voir ainsi cloîtrés et pour qu'ils pussent, mais toujours sans sortir, satisfaire à leurs devoirs religieux.--Le lundi 12, à neuf heures du matin, l'audience a été ouverte, et le jury est venu lire un verdict de culpabilité sur tous les chefs contre tous les prévenus, à l'exception de M. Tierney, qui n'a été déclaré coupable que sur deux chefs seulement. L'avocat de la couronne a demandé l'ajournement de la Cour, et, le premier jour de sa réunion prochaine, le gouvernement pourra requérir l'application de la peine qui résultera de cette déclaration du jury. Après en avoir entendu la lecture, O'Connell est moulé en voiture et s'est rendu dans la salle des séances de l'Association nationale, qu'il devait présider ce jour-là. Dès le matin, il avait adressé une proclamation au peuple d'Irlande pour qu'il demeurât calme, en lui donnant l'assurance que ce verdict serait de la plus haute utilité à la cause du rappel. Le Morning-Advertiser dit qu'il n'est pas probable que le jugement soit rendu avant le 15 avril. O'Connell va se rendre à Londres pour siéger à la Chambre des Communes et prendre part au vote sur la motion de lord John Russell.
L'Angleterre est toujours vivement préoccupée du mouvement de la grande ligue pour la réforme complète des lois sur les céréales. Aux associations organisées dans ce but, on s'efforce d'opposer des associations pour le maintien de la législation existante. D'un côté se rangent les districts manufacturiers, les radicaux, les chartistes; de l'autre, les torys et les principaux habitants des pays où l'agriculture domine.
Des deux parts on lève des souscriptions dont le produit atteint des chiffres considérables. Une collecte faite dans un meeting de la ligue à Birmingham a donné 21,000 fr. Dans une réunion de douze cents membres de l'antiligue tenue à Devizes, on a recueilli 30,000 fr.--Dans une des dernières séances du Parlement, le gouvernement, sur une motion de M. Baring, a communiqué le compte général des recettes et des dépenses de la Grande-Bretagne pendant l'exercice 1843. La somme totale du revenu a été de 1,340,862,000 fr., dans laquelle est comprise l'indemnité obtenue du gouvernement chinois. L'intérêt de la dette consolidée absorbe à lui seul 728,817,000 fr., la marine en a coûté 168,454,000, l'armée de terre 152,927,000; l'artillerie et le génie, qui forment un article à part dans le budget, 18,723,000 fr. L'excédant du revenu sur la dépense a été d'environ 36,804,000 fr.
Un banquet de trois cents couverts a été offert par le maire et la corporation de Douvres au président et aux directeurs de la compagnie du chemin de fer de cette ville à Londres. Les municipalités de Calais et de Boulogne y avaient été invitées. Des tostes ont été gracieusement échangés, et le Morning-Herald, qui rapporte les speechs qui les ont accompagnés, a le soin d'ajouter: «Le banquet a été excellent; les vins ont été parfaits.» Un convoi spécial emmenant les directeurs est parti de Douvres à dix heures du soir; il est arrivé à Londres à une heure trente-cinq minutes.--Il a été vivement question, au Parlement, de contraindre les compagnies de chemins de fer à disposer, pour les classes pauvres, des moyens de transport moins inhumains, surtout par la saison d'hiver, que ceux qui sont en pratique aujourd'hui. L'ignoble spéculation des wagons découverts est fort menacée.
Les dernières nouvelles de New-York sont du 21 janvier. Dans la Chambre des Représentants, le comité du commerce avait déposé son rapport sur un bill tendant à exempter de tout droit le colon importé du Texas dans les États de l'Union. Avis a été donné que, lorsque le bill relatif au territoire de l'Orégon serait soumis à la discussion, un amendement serait présenté à l'effet de demander l'annexation du Texas aux États-Unis.--M. Van Buren, qui semblait avoir quelque chance pour la présidence, par les efforts que fit son parti dans les élections à l'ouverture du congrès, est menacé aujourd'hui par une coalition formidable, et paraît devoir être vaincu dans la lutte. Le parti démocrate est tellement divisé que bien probablement M. Clary sera nommé. --Nous avons déjà dit qu'une proposition avait été faite pour l'occupation et la fortification de l'Orégon. C'est M. Hughes qui l'a déposée. On pense que Benton, Van-Buren et les démocrates du Nord pousseront de toutes leurs forces à quelques actes vigoureux relativement à ce territoire. Les vanburenistes sont encore dépassés par les partisans du président Tyler. Ceux-ci disent, dans leur journal Madisonian que la guerre est nécessaire pour vivifier le patriotisme.--Il faut attribuer à ces nouvelles et à la position qu'elles font, aux réflexions qu'elles inspirent au gouvernement anglais, la modération du langage récemment tenu à la Chambre des Lords par lord Aberdeen relativement au droit de visite et à la reprise de la négociation avec la France pour la révision des traités de 1831 et de 1833.
Une énorme quantité de neige a couvert les Alpes Suisses et la plaine à une grande distance. Des avalanches redoutables ont, le 1er février, porté l'épouvante et la ruine dans le village de Netstall (Glaris) et dans le canton d'Uri. Une maison a été emportée près de Gœschenen dans la profondeur de la vallée. Les deux familles qui l'habitaient étaient depuis quelques instants de retour de l'église lorsque la montagne de neige est venue les envelopper et les ensevelir. Ou a retrouvé les cadavres dispersés, loin les uns des autres, d'un père, d'une mère et de deux enfants; on était à la recherche des corps des autres victimes. Dans l'Oberland bernois, dans l'Oberland saint-gallois, d'autres désastres semblables ont jeté la même consternation. «En général, écrit-on, la quantité de neiges qui couvre les Alpes est prodigieuse; il y a des endroits où, durant trente heures, elle n'a pas discontinué de tomber à gros flocons. Si le dégel survenait brusquement, de grands et incalculables malheurs affligeraient ces contrées et celles que traversent les cours d'eau qui y prennent naissance.»
M. le duc de Montpensier se rend en Algérie pour prendre part à une expédition que prépare le commandant de la province de Constantine, son frère, M. le duc d'Aumale.--M. le prince de Joinville va s'embarquer à Toulon, et faire appareiller une escadre pour être à même d'offrir l'intervention de la France dans le démêlé entre la Sardaigne et la régence de Tunis.
L'Illustration rendait compte dernièrement d'un bon catalogue d'autographes. La vogue est aujourd'hui à ces curiosités recherchées avec avidité par les propriétaires de collections. Une lettre de La Fontaine, de trois pages, vient d'être adjugée moyennant 550 fr.; une de Galilée a été payée 399 fr.; de madame de Sévigné, 222 fr.; de Fénelon, 307 fr.; de Descartes 105 fr. On a vendu 70 fr. une lettre de mademoiselle Clairon, qui prouve que l'illustre tragédienne traitait avec dédain les règles de l'orthographe: «Cher amis tu ma rendu la vie; je conte taler remercier.» Quant à un prétendu autographe de Molière, fort pompeusement annoncé à grand renfort de trompettes, il a été mis sur table à 500 fr., et n'a trouvé de preneur que le libraire même qui faisait la vente, et qui en aura été quitte pour se faire immédiatement rembourser par le vendeur, comme font du matin au soir ces messieurs qu'on remarque sur les boulevards auprès des marchands de chaînes de sûreté, et qu'on appelle allumeurs.
La Cour de cassation, qui doit voir avec une double peine mourir un de ses membres, et pour la perte qu'elle fait, et pour le successeur que les exigences politiques font donner la plupart du temps au défunt, la Cour de cassation vient de rendre les derniers devoirs à M. Legouidec, un de ses plus anciens conseillers.--L'émigration polonaise a vu un vide bien pénible se former dans ses rangs. M. Fr. Wolowski, ancien nonce à la diète de Pologne, vient de mourir.
Courrier de Paris.
De quoi voulez-vous que je vous parle, si ce n'est encore de bal, de concerts et de danses? Vous seriez bien singuliers de vous en étonner. Qu'est-ce qui occupe toute, la ville, sinon le bal? Quelle est la grande affaire du moment, sinon la danse? Il ne s'agit pas de savoir comment va l'Orient ou l'Occident, le Nord ou le Midi; si la Chine accueille note ambassade ou si l'Espagne continue à s'égorger; si l'Irlande se lève à la voix d'O'Connell ou si le glaive turc décime les chrétiens du Liban. Bagatelles! Le bal d'hier, le bal d'aujourd'hui, le bal de demain, voilà la grande nouvelle! Dans le temps héroïque où Napoléon couvrait l'Europe de soldats, le Courrier de Paris n'apportait que des bulletins de bataille; aujourd'hui, dans notre siècle de galop et de polka, que pouvez-vous en attendre? Des bulletins de contredanses.--Chaque saison a ses fleurs et ses fruits: le printemps a le lilas et la rose, et toutes les familles odorantes qui peuplent les parterres; l'automne a ses grappes mûries et ses pommes dorées suspendues aux arbres du verger; les fruits et fleurs de l'hiver sont la valse et la danse: ils naissent et s'épanouissent en serre-chaude sous le feu des lustres et des ardentes prunelles. La saison ne finit qu'en avril. Il faut donc vous attendre, jusque-là, à recevoir de temps en temps, par mon ministère, la mercuriale de ce produit et de cette denrée d'hiver.
Dieu merci! le Paris dansant ne chôme pas. A peine un bal est-il fini, qu'un autre recommence; à peine a-t-on jeté des cris d'admiration pour celui-ci, que celui-là vous contraint de crier encore plus fort au prodige.--«Il est impossible de rien voir de plus splendide,» disait la foule élégante et charmée qui sortait des magnifiques salons de l'hôtel Lambert. Le lendemain, le bal donné par M. La Riboissière, dans son immense palais de la rue de Bondi, et le bal de l'ancienne liste civile, animant de son éclat, les magnifiques salons du Casino-Paganini, sans faire oublier la nuit merveilleuse de l'hôtel Lambert, lui disputaient le prix de l'élégance et de la splendeur.--Nous n'avons rien de particulier à dire de la fête de M. de La Riboissière, si ce n'est qu'on y remarquait surtout les notabilités de la pairie de 1830, et l'aristocratie de la révolution de Juillet. Le bal de la liste civile en a fait, en quelque sorte, la contre-partie. M. de La Riboissière avait convié le présent; le bal de la liste civile a invité le passé. Examinez ces agréables danseurs, suivez des yeux ces valseurs vernis et gantés: chacun d'eux représente un regret et une espérance.--Le noble faubourg était sorti de ses noirs hôtels héréditaires, pour assister à cette fête dédiée à la vieillesse ou à la pauvreté des serviteurs de l'antique monarchie exilée; les blanches duchesses, les fines marquises, les comtesses et les baronnes pur sang y brillaient, les unes par la jeunesse, par les fraîches parures et par la beauté; les autres par l'éclat des noms et la vénérable authenticité de la race, --Parmi les hommes politiques, nous avons aperçu M. Berryer, M. le duc de Valmy et M. de la Rochejacquelin, et au premier rang des voyageurs de Belgrave-Square, M. le comte de La Ferronnais et M. le duc de Rohan. Peu à peu, le bal s'échauffant à la lueur des lustres étincelants, les opinions se sont mises en danse et ont disparu dans l'enivrement de la valse tourbillonnante; alors il n'y a plus eu d'autre parti que le parti des aimables tête-à-tête, des élégantes conversations et du plaisir.--Tout le monde a lutté de bonne grâce et de dévouement dans cette nuit aristocratique; et pour ne citer qu'un trait de cette courtoisie générale, M. Perregaud, propriétaire voisin du Casino-Paganini a fait jeter bas un vaste mur de son hôtel, pour faire un plus libre passage aux équipages nombreux et bruyants qui se croisaient en tous sens, à la grande douleur des oreilles délicates de la rue de la Chaussée-d'Antin.
Hussard et Hussarde, par Gavarni.

Le Galop, par Gavarni.

Mais il y a bal et bal: toutes les danses ne ressemblent pas à ces danses coquettes, toutes les valses à ces valses délicates et distinguées même dans leur plus vive ardeur, dans leur plus grand abandon; demandez plutôt au bal de l'Opéra ce qu'il en pense. C'en est fait! le bal de l'Opéra a jeté, comme on dit, son bonnet par-dessus les moulins, semblable à ces bons et joyeux compères qui finissent par se moquer du qu'en-dira-t-on, et se livrent, à la face du prochain, aux éclats de leur plus grosse joie; le bal de l'Opéra ne garde plus de ménagements; il s'est fait débardeur, le plus ardent, le plus intrépide, le plus infatigable, le plus bruyant, le moins anacréontique des débardeurs. Véritable danseur d'enfer, ses nuits se passent dans les emportements de l'haletante cachucha, dans l'effroyable flux et reflux du galop infernal. Le foyer a tout à fait abdiqué son galant privilège; ce n'est plus le lieu d'asile des mystérieux tête-à-tête et des fines causeries, mais une espèce de voie publique trop étroite pour contenir la foule qui s'y presse et s'y entasse bêtement, sans grâce, sans but et sans plaisir. --Passez du foyer dans la salle, c'est autre chose; là le coup d'œil est à la fois effrayant et splendide, éblouissant et diabolique: on se croirait convié à une noce de démons. Les costumes bizarres, les masques grotesques, les cris effrénés, le délire de ces nuits étincelantes de mille feux, ressemblent en effet, à s'y méprendre, à quelque furieuse fête de damnés. On ne danse pas autrement à l'hôpital des fous, ou sur une terre d'anthropophages, autour des idoles que les naturels du pays encensent par des cris et des rondes échevelées.--Que diraient, je vous le demande, les petits marquis et les petites duchesses d'autrefois, nation mouchetée et mignarde, qui venait d'un pied leste et fin, d'une voix traîtresse et douce, animer ces nuits d'Opéra de ses piquantes médisances, de ses guet-apens amoureux, de ses furtives trahisons? que diraient-ils en se retrouvant tout à coup au milieu des propos violents et du tumulte brutal de ces horribles bals? madame la marquise s'évanouirait et demanderait des sels; M. le chevalier s'échapperait en pirouettant sur son talon rouge, s'écriant: «Holà! oh! Lafleur! holà! Dubois! holà! Labranche! où sommes-nous? Qu'on Un turc par Gavarni. me délivre de ces forcenés!» Oui, le vice raffiné, la corruption parfumée de ces petits messieurs, s'enfuiraient aux énergiques éclats de l'orchestre de Musard, en se bouchant les oreilles d'épouvante.

Le bal de l'Opéra est, à l'heure où je parle, dans son plus chaud accès de fièvre; c'est que le carnaval touche à sa fin; c'est que le mercredi des cendres, ce croque-mort des jours de folies, creuse déjà la fosse où le mardi gras doit être porté en terre par les débardeurs éplorés. Dans quelques jours tout sera dit, Musard n'aura plus qu'à monter sur son pupitre pour prononcer l'oraison funèbre du carnaval de 1844.
Gavarni, pressentant cette mort prochaine, a voulu sauver quelques traits de ce carnaval bientôt expiré; le carnaval ne mourra pas du moins sans nous laisser un souvenir de sa figure et de sa personne, grâce au spirituel crayon qui vient de le croquer avant son dernier soupir, pour les menus plaisirs des lecteurs de l'Illustration. Sans doute, ce n'est pas là le carnaval tout entier; il serait difficile, cher lecteur, de vous l'envoyer sous bande et à domicile. Essayez un peu de mettre l'Opéra et son bal colossal dans la boîte du porteur de l'Illustration et de le glisser sous votre porte ou sous votre chevet pour vous divertir à votre réveil; je vous en défie, tout habile homme que vous êtes, ô lecteur mon ami! Or, à défaut du carnaval en personne, acceptez-en ces échantillons; d'une part, ce commis marchand déguisé en Albanais pour rire; de l'autre, ce clerc d'huissier affublé des ailes, des pattes, des plumes, du bec d'un oiseau fantastique. Voici un hussard qui certes n'a pas fait ses premières armes dans le régiment des hussards de la mort; son uniforme n'annonce ni de terribles coups de sabre ni de sanglantes batailles; au tuyau de poêle qui lui sert de coiffure, à son dolman orné des glands et des cordons de ses rideaux, on devine que mondit hussard sort de l'école militaire des bals masqués, et qu'il ne connaît que la manœuvre professée de minuit à six heures du matin, sous le commandement du capitaine général Musard; ce n'est certes pas sa sabretache, si semblable à un cabas, qui dira le contraire et convertira mon héros nocturne en César ou en Napoléon.
Mascarade par Gavarni.

Dans l'année de Musard, un hussard n'est au grand complet qu'à condition d'avoir la femme-hussard pour compagne; c'est la consigne; aussi Gavarni n'y a pas manqué; il connaît trop bien la loi du carnaval pour lui faire un tel affront. Voici donc la femme-hussard dans son élégant costume, aigrette au front, éperons aux jambes. Vraiment, hussard mon ami, tu n'es pas malheureux; oh! quel galop tu vas danser avec ta gentille hussarde!
Le galop commence en effet, mais Gavarni a cru devoir y mettre des ménagements; de même que toute vérité n'est pas bonne à dire, tout galop n'est pas bon à montrer. Ne montre donc, ô Gavarni! que juste ce qui se peut voir; ménage notre jeunesse et notre candeur. Bien! nous pouvons risquer les deux yeux: ce débardeur qui se dandine en s'appuyant sur l'épaule de son voisin, ce malin, ce grenadier, ce lancier polonais, ces figures burlesques, et cette pantomime qui les accompagne, tout ce carnaval n'a rien qui me paraisse devoir en arrêter l'impression, connue disaient les visas des censeurs d'autrefois: la fille permettra la vue de cet innocent galop à sa mère.--Mais assez danser et galoper comme cela; passons à d'autres exercices.
Le Galop, par Gavarni.

L'Académie française ne donne pas de bal, mais elle livre des batailles à toute outrance; le dernier combat académique a été des plus acharnés; l'Illustration, dans son dernier numéro, en a déjà donné un rapide bulletin. Deux fauteuils, comme on sait, étaient le prix de la victoire, l'un occupé naguère par l'honnête M. Campenon, l'autre par notre regrettable et illustre Casimir Delavigne; la lutte: n'a pas été vive autour du fauteuil de Campenon: du premier coup, M. Saint-Marc Girardin l'a emporté et s'y est assis, laissant M. Alfred de Vigny et M. Émile Deschamps de huit à dix voix en arrière; la succession de Campenon ne demandait pas un plus grave engagement: c'était un héritage de rimes bucoliques, et les pipeaux champêtres invitent aux innocents combats. L'ombre pastorale du poète aurait souffert d'une bataille plus ardente Un homme-Oiseau, par Gavarni. et plus prolongée; elle préfère, sans doute, cette simple escarmouche terminée au premier choc, et presque aussi douce qu'un duel entre Mélibée et Tityre, sous la voûte d'un hêtre, au son de la musette.

Pour Casimir Delavigne, c'était autre chose; l'auteur des Messéniennes et du Paria avait droit à une plus vaillante mêlée; le clairon martial et la lyre héroïque retentissent dans les poésies de Casimir Delavigne, chantant la liberté, célébrant les faits illustres, ou gémissant sur un mode tragique et sombre; tout, dans ses rimes épiques, respire les passions sérieuses et profondes.--Les candidats académiques semblaient s'être échauffés à l'ardeur du poète; ils se sont pris corps à corps, décidés à combattre avec acharnement pour savoir à qui reviendrait sa dépouille. Trois champions,--on l'a vu--ont tenu bon jusqu'à la dernière extrémité: M. Alfred de Vigny, M. Sainte-Beuve et M. Vatout; sept fois ils sont revenus à la charge, l'un contre l'autre, épuisés, haletants, mais se défendant toujours, et aucun d'eux ne voulant battre en retraite devant son rival. Parmi ces trois adversaires acharnés, M. Sainte-Beuve a gardé constamment l'avantage, M. Vatout l'a suivi de plus près, et M. Alfred de Vigny, le noble poète, n'est venu que sur les talons de M. Vatout, comme pour attester, une fois encore, que dans ces pugilats littéraires ce n'est pas toujours l'athlète le plus richement et le plus élégamment armé d'esprit et de génie qui a pour lui les juges de camp ou les dieux.--L'Académie, lasse de ces sept assauts inutilement livrés par M. Vatout à M. Sainte-Beuve, par M. Alfred de Vigny à M. Vatout; l'Académie les voyant tous trois debout après cette terrible journée, sans que l'un eût pu décidément tuer les deux autres; l'Académie, qui, d'ailleurs, sentait le besoin de refaire ses forces, a fini par déserter les bancs pour aller dîner.
L'affaire recommencera dans deux mois, et comme dans cette mémorable séance du 8 février, deux fauteuils seront offerts à l'ambition des concurrents: ce fauteuil de Casimir Delavigne, si vivement disputé et qu'on croirait imprenable, et celui de Charles Nodier, encore vierge de toute attaque; durant ces deux mois, M. du Vigny, M. Sainte-Beuve, M. Vatout, auront le temps de reprendre haleine et d'affiler leurs armes émoussées. Mais les Académies et les flots sont changeants; qui sait si M. Vatout, qui voguait hier à la surface, demain ne fera pas un plongeon; M. du Vigny et M. Sainte-Beuve sont, en effet, les deux talents vraiment littéraires que l'Académie devrait sérieusement adopter. Elle se ferait honneur par ces deux choix, en faisant justice à deux hommes d'un mérite incontestable et incontesté; mettez donc l'un dans le fauteuil de Delavigne, et que l'autre fasse son nid dans celui de Charles Nodier! on battrait des mains de tous côtés. Or l'Académie est peu habituée à recueillir, pour prix de ses suffrages particuliers, le suffrage universel. Ce sera du fruit nouveau pour elle.
Il est vrai que la question se complique; au lieu de deux écrivains distingués, de deux rares esprits poursuivant le double héritage de Delavigne et de Nodier, l'Académie française en comptera, dit-on, un troisième. M. Mérimée, l'auteur si ingénieux et si correct de tant du petits romans exquis, s'est décidé à se livrer un flux et reflux académique; M. de Vigny et M. Sainte-Beuve l'auront pour adversaire dans la prochaine rencontre.--Du Vigny, Sainte-Beuve, Mérimée, Vatout, voilà les quatre candidats appelés à tenir le haut bout dans cette nouvelle mêlée; d'autres encore rodent aux portes, pour tâcher de se faufiler dans un moment de confusion et de trouble, et de se glisser au fauteuil par un tour d'escamotage; nous ne les nommerons point, de peur de les compromettre. Mais l'histoire de l'huître et des plaideurs est d'une application tout académique; plus d'une fois, deux tiers champions, se battant à qui aurait le fauteuil, ont été tout surpris de voir un monsieur qui flânait paisiblement par là s'y installer à leur barbe: M. Casimir Bonjour a des chances.
Le trait suivant de mœurs conjugales vient faire diversion aux intérêts académiques; c'est précisément dans le voisinage de l'Institut que le fait s'est passé, non loin du quai Voltaire.--M. et madame A.... ne brillent point par un excès de tendresse réciproque; plus d'une fois ils ont donné à leurs voisins des preuves de l'incompatibilité de leur humeur; ou accusé M. A.... d'être un peu bourru, et madame d'avoir des crises de nerfs par trop fréquences; quand monsieur gronde, madame s'évanouit, et quand madame s'évanouit, monsieur tempête de plus belle; de sorte que les colères de monsieur et les crises de madame arrivant tous les jours, plutôt deux fois qu'une, c'est véritablement un ménage diabolique.--Vendredi dernier, madame A.... se plaignit de violentes douleurs d'entrailles: «C'est ce monstre, s'écria-t-elle, qui m'aura empoisonnée!» le mot monstre désignait naturellement son mari. Aussitôt l'alarme de se répandre, dans la maison; M. A.... rentra sur ces entrefaites: «Ah! monsieur, lui dit son portier, en arrivant à lui tout effaré; savez-vous ce qui arrive?--Non!--Madame se plaint d'être empoisonnée! et devinez qui elle accuse?--Pas davantage! --Vous, monsieur.--Moi! répliqua le mari, du plus beau sang-froid du monde, moi! Eh bien! qu'on la fasse ouvrir!»