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L'Illustration, No. 0046, 13 Janvier 1844

Les caprices du Cœur.

Reading edition

NOUVELLE.

(Suite.--Voir t. II, p. 298.)

Illustration from L'Illustration, No. 0046, 13 Janvier 1844.

II.

Le cœur d'une femme est soumis à une foule d'accidents pathologiques, en d'autres termes, de phénomènes que certains esprits acerbes, ou enclins à une véracité brutale, osent appeler des caprices.

L'étude approfondie de cette matière est sans contredit l'une des plus sublimes qui puissent séduire l'esprit humain, et nous voyons pourtant que les bavards vulgairement connus sous le nom de philosophes ont mieux aimé s'occuper de plusieurs billevesées tout à fait secondaires, telles que l'immortalité de l'âme, le système des monades ou la théorie des atomes crochus, que, de consacrer leurs veilles ou leurs scalpels à l'examen de cet organe tour à tour si riche, si pauvre, si tendre, si dur, si revêche, si humble, si fier, si despote, et dualement si amusant: le cœur d'une femme!

Nous déclarons solennellement que notre opinion est inébranlable à cet égard, Oui, nous mettons au-dessus de toutes les voluptés philosophiques l'honnête distraction de fouiller du bec de notre plume les fibres palpitantes de cette merveilleuse machine,--a moins cependant qu'on ne nous propose de venir faire des ronds dans un puits.

La Comtesse Clarisse--on devinera peut-être que les réflexions précédentes nous ont été inspirées par cette intéressante héroïne--se retira dans son boudoir, fut empêchée, à débrouiller le chaos où flottaient ses pensées. Elle n'eût pas été plus embarrassée pour diriger sa course sans boussole sur un océan sans étoiles, qu'elle ne l'était de se rendre un compte fidèle de l'état précis où l'avaient jetée les chicaneries de madame la chanoinesse. Au reste, il faut bien le dire, la digne tante avait le détestable privilège d'apporter habituellement le trouble, dans les idées de Clarisse, chaque fois qu'il lui prenait fantaisie d'avoir de l'esprit à ses dépens. Au fond, c'était une assez bonne créature que madame Aurélie; mais le sentimentalisme de notre époque lui agaçait les nerfs, et choquait fort le sensualisme de ses traditions galantes. «Ayez, le courage de vos goûts,» disait-elle souvent par manière d'apophtegme; et ce qui l'irritait particulièrement, c'était de voir sa belle Clarisse cacher, sous l'hypocrite réseau de mille délicatesses romantiques, la plus franche, nature de coquette qu'elle eût jamais admirée.

Cependant nous supplions le lecteur de considérer que la chanoinesse, en sa qualité, de vieille femme, n'avait pas toute la charité désirable, en de pareilles matières. Le dépit secret que lui faisait éprouver l'éloignement de Clarisse pour lord Rutland exagérait à ses yeux les torts de la comtesse. Nous en appelons ici à toutes les jolies femmes qui daigneront nous entendre; elles jugeront si lord Rutland ne méritait pas un peu son échec.

Et d'abord, notre belle lectrice sait déjà que lord Rutland doit être classé parmi les amants vertueux et magnanimes. Lors du mariage de Clarisse avec le comte de R..., on a vu que cet amoureux héroïque fit taire les plus vils désirs de son âme, pour favoriser une union que, pour des unit ils dont le détail est inutile, la famille de Clarisse ambitionnait.

Il y eut dans ce fait une faute impardonnable. En affaire d'amour, ne parlez pas aux femmes de magnanimité; elles vous diront toutes que ce mot là est aussi sot qu'il est long. C'est une vertu négative pour lesquelles toutes professent une invincible horreur. Lord Rutland, qui se vantait d'adorer Clarisse et dont l'influence était grande sur la famille de la jeune personne, avait littéralement cédé Clarisse au comte de R***. C'était là une belle action, digne, sans contredit, d'être mentionnée dans le Plutarque de la jeunesse, mais où Clarisse trouva je ne sais quoi d'assez impertinent. Premier grief.

Plus tard, le comte de R..., sentant sa fin, et sachant que Rutland n'avait jamais cessé d'aimer Clarisse, obtint de celle-ci, à force de sermons et de prières, la promesse de ne se remarier qu'avec Rutland. Il est vrai qu'on ne refuse rien aux mourants; mais pas moins ce diable de défunt avait ainsi recédé sa femme à son sublime ami, lequel ne se fit pas faute d'accepter. Second grief.

Les choses ainsi réglées, peut-être croirez-vous, madame, que Rutland s'empressa de réclamer de la jolie veuve l'exécution du codicille? Pas le moins du monde. Toujours tendre, empressé, dévoué, il attendit que Clarisse se rappelât sa promesse, mais il ne demanda rien. «Quoi! s'écriait Clarisse, il faut qu'un homme soit bien fier et bien assuré de sa puissance, pour aimer avec tant de patience et ne rien demander!» Troisième grief.

Mais ce n'est pas tout. Mettez une jeune veuve dans la situation où se trouvait la comtesse, et vous jugerez, si Clarisse, coquette autant qu'une jolie femme se croît le privilège de l'être, dut rêver l'indépendance et la révolte.

Car enfin, les rôles étaient intervertis; Rutland était un peu le maître et Clarisse l'esclave.

Le premier acte d'insubordination qu'elle imagina fut de se persuader à elle-même qu'elle abhorrait Rutland, et le second de convaincre Rutland qu'elle en aimait un autre. Elle prit pour cela le premier venu qui lui tomba sous la main. C'était un lion de la plus belle espère. Robert de Castillon comptait quelques années de moins que lord Rutland. Il avait pour excentricité particulière d'afficher les femmes qu'il daignait adorer; aussi la comtesse, effrayée d'abord de son aventure, s'était sauvée aux eaux de Bailen, M. de Castillon la suivit-il avec un fracas qui lui fit le plus grand honneur. Il en fut même parlé à l'Opéra dans la loge des viveurs, où l'un s'accordait à dire que si la comtesse voulait Robert pour mari, son plus sûr était de se dépêcher,--de peur de l'avoir pour amant.

Robert était plus qu'à moitié ruiné; mais il trouva des juifs compatissants qui lui escomptèrent ses espérances sur les 30,000 livres de rente de la comtesse. Tout l'hiver ne fut de sa part qu'une succession d'adorables et d'audacieuses folies. Aux courses du printemps. Hubert perdit 1,060 louis; mais il gagna l'handicap avec un cheval que montait son jockey, vêtu, pour cette partie seulement, des couleurs choisies ce jour-la par la comtesse: elle était en robe de velours grenat avec une écharpe blanche. On trouva le tour d'une galanterie parfaite.

Mais n'allez pas croire que tout ce bruit empêchait Rutland de dormir. Il plaignait beaucoup Clarisse d'être ainsi la proie d'un lion; mais d'être jaloux, d'un aussi sot animal, l'idée ne lui en vint pas même à l'esprit. Clarisse faillit en mourir d'indignation. «Qui! s'écriait-elle, dans le délire, de sa colère, il pousse l'insultante sécurité de son cœur jusqu'à dédaigner d'être jaloux!»--Elle prenait ainsi pour un excès de mépris ce qui n'était de la part de Rutland qu'un excès d'estime; mais pas moins jugea-t-elle que ce trait d'originalité devait être considéré comme un quatrième grief qui comblait la mesure.

Clarisse s'en prit à la chanoinesse. Elle ne cessa de lui répéter chaque jour, avec cet air de haute hypocrisie que lui conseillait la situation, combien elle était navrée de faire d'inutiles efforts pour aimer Rutland. Elle ajoutait néanmoins, avec un soupir rempli de contrition, qu'elle respecterait la promesse solennelle faite par elle à son mari défunt, et qu'en cela, s'il le fallait, elle consulterait son devoir et imposerait silence à son cœur! Elle savait bien, la perfide, que chacune de ces paroles cruelles était répétée à Rutland.

Mais la chère comtesse entamait cette partie avec un partner qui en avait gagné plus d'une. Madame Aurélie fut aux anges de jouer encore son rôle dans cette petite comédie galante, et l'on a pu voir qu'elle n'avait pas tout à fait perdu le talent de la réplique. En même temps elle prévint Rutland de se tenir tranquille, et qu'elle prenait le commandement de toute la campagne. La pauvre Clarisse tomba donc en des mains qui, pour être encore douces et blanchettes, n'en étaient pas moins armées d'assez bonnes griffes.

Clarisse, comme nous avons dit, venait de passer dans son appartement, lequel donnait, ainsi que le salon, sur le paysage pittoresque dont nous avons parlé. Elle étouffait. Elle fit ouvrir toutes les fenêtres, et se mit dans un déshabillé de batiste qui flottait autour de sa taille ravissante en plis nombreux et discrets.

Félicie, sa femme de chambre, tournait autour de la comtesse, et jetait fréquemment les yeux, par la fenêtre ouverte, sur les solitudes sombres et tranquilles du ravin.

«Mais venez donc me coiffer de nuit, Félicie, dit tout à coup la comtesse d'un ton d'impatience que nous engageons le lecteur à lui pardonner en considération des secrets tourments qui l'agitaient, et remettez à une autre fois le soin de compter les arbres que l'on aperçoit d'ici. Qu'avez-vous donc à tant regarder par la fenêtre? Craignez-vous que les voleurs ne montent par la ravine?

--Oh! bien sur, non, madame, répondit Félicie en hochant la tête, les voleurs sont trop prudents pour prendre un chemin où il y a vingt chances contre une de se briser les os. Les galants, je ne dis pas, ajouta-t-elle en riant de l'air du monde le plus dégagé.

--Les galants! fit la comtesse, sans plus répondre à une impertinence qu'elle eût sévèrement relevée dans toute autre occasion; les galants!» répéta-t-elle avec un vague sourire.

Il y a de ces idées insaisissables et rapides qui traversent l'esprit comme une étoile filante, sans y laisser de trace. Les femmes ont toutes leur petit monde romanesque, réduit mystérieux où elles s'amuse quelquefois à pénétrer, cachées à tous les regards, comme la Diane au bain. C'est là qu'elles donnent audience à leurs songes, et que les songes prennent pour leur plaire mille figures fantasques et délirantes. En même temps, défile devant leurs yeux charmés le beau cortège des don Juan, des Lovelace, des Almaviva et des Fronsac, tous cavaliers adorables, amants audacieux et vainqueurs, portant guitares et lanternes sourdes, échelles de soie, masques de velours et rapières, troupe galante qui mène à sa suite les belles amours, celles qui écrivent pour devise sur leurs drapeaux triomphants: Beaucoup oser, c'est beaucoup aimer.

La comtesse était-elle, ce soir-là plus qu'un autre, disposée à goûter cette poésie caressante des passions? Qui le sait? Elle laissa dire sa soubrette, et parut entrer en méditation. On ne saurait faire un crime à la comtesse de ce penchant si doux à la rêverie, auquel on a pu voir qu'elle se donnait volontiers. Rien ne sied à une jolie femme comme d'être plongée dans une bergère douillette, et d'y affecter une pose languissante et néanmoins étudiée, surtout si la dame est naturellement de formes souples et moelleuses,--ce qui était ici le cas au suprême degré.

A ce moment précis, Félicie, qui maniait à pleines mains les tresses noires comme la nuit des cheveux de sa maîtresse, poussa un grand cri de frayeur et lâcha prise, pour se réfugier à l'un des coins de la chambre.

Clarisse releva brusquement la tête, et vit un homme à cheval sur l'appui du balcon.

III.

En deux sauts, l'audacieux fut dans le boudoir, planté bravement en face de Clarisse, qu'il salua d'abord d'une manière leste et correcte; ensuite il se jeta, à ses pieds, et fit mine de lui vouloir prendre la main.

Mais la comtesse ne tenait pas ainsi ses mains à la dévotion du premier venu à qui la fantaisie prenait de grimper par les fenêtres. Le premier usage qu'elle en fit fut de croiser vivement sur si poitrine les plis un peu relâchés de sa robe de chambre, et d'arrêter ensuite le téméraire d'un geste qui le cloua sur place.

Il n'est peut-être pas inutile, pour l'édification de nos petits-neveux et l'instruction de leurs tailleurs, de donner ici un léger crayon de la toilette du personnage. Elle avait ce caractère officiel de haute prépondérance qui émane habituellement de tout ce qui sert à vêtir ou à parer un ministre responsable et constitutionnel de Sa Majesté la Mode. Cela sentait son ordonnance contresignée, légalisée et dûment enregistrée au bulletin des lois par MM. les chanceliers du Jockey-Club.

Ce costume était celui des lions de l'été dernier.

L'habit large, flottant et carré, était de couleur brune, avec un collet très-grand et des manches légèrement froncées aux entournures. Le gilet, fort long, se dandinait sur les hanches, et tenait la poitrine à l'aise, comme le pourpoint du seigneur Sganarelle; avec cela un pantalon de nankin, des souliers vernis et des bas bleus chines; le col de la chemise, relevé par la cravate négligemment nouée, se dessinait à angle droit sur la figure, et le chapeau avait cette mesquinerie de forme propre aux coiffures britanniques. N'oublions pas le lorgnon, espèce de monocle d'or assez massif, passé dans un ruban noir large du deux travers de doigt.

Il y a des gens dont le portrait est achevé lorsqu'on a décrit leurs vêtements. Il ne nous reste donc autre chose à dire ici que le nom du personnage. C'était Robert de Castillon.

La toilette, de Robert était un peu du matin: mais le lecteur voudra bien considérer que ceci se passe à la campagne, et qu'en général les élégants ne daignent pas honorer la nature en se présentant au milieu de pompes dans un costume habillé; il est vrai que la nature s'en soucie très-médiocrement. Mais revenons à Clarisse.

Elle était debout, émue, indignée, et rouge comme la plus belle cerise de Montmorency.

«Monsieur, s'écria-t-elle enfin en donnant à sa voix ce calme dédaigneux sous lequel les femmes savent cacher leur effroi, il me semble que je vous avais refusé ma porte.

--C'est bien pour cela, madame, que j'ai passé par la fenêtre, répondit Robert avec un sang-froid de Mohican.

--Chez moi, à une pareille heure!...

--Il est dix heures vingt minutes, madame, et à la campagne l'on peut se présenter jusqu'à onze sans trop choquer les convenances. Je suis dans les termes de la loi.

--Cette audace! cette assurance!... Me direz-vous, monsieur, ce que vous venez faire ici? Votre conduite est un outrage. Je ne sais ce qui me retient de vous faire... chasser!»

A ce mot, Robert, qui était demeuré à genoux, se releva d'un bond et s'approcha de la fenêtre d'un pas rapide.

«Clarisse, dit-il d'une voix basse, mais prompte et passionnée, si vous faites un mouvement pour accomplir cette menace odieuse, je me jette dans le précipice, et je me brise la tête sur ces rochers. Cela, voyez-vous, je vous le jure sur ce que j'ai de plus cher au mode, sur mon amour!

Si, dans ce moment, la comtesse se fût souvenue d'une des plus belles scènes du roman d'Ivanohe, elle eût peut-être éclaté de rire à la singulière parodie que lui en donnait Robert, et le sportsman se serait trouvé pour lors dans une situation délicate. Mais le ton, le genre, l'air résolu de Castillon. firent impression sur Clarisse, dont un imperceptible éclair de vanité, échappé des derniers replis du cœur, suffit d'ailleurs pour aveugler le bon sens.

Elle trembla pour les jours de Robert,--ce qui n'était pas un mal, mais il y eut pour elle comme une volupté secrète dans le sentiment de cet effroi;--et c'est ici que nous chicanerions la comtesse, si nous étions aussi savant sur les cas de conscience que les révérends pères de la foi.

«Vous êtes fou, Robert, murmura-t-elle d'une voix éteinte.

--Oui, madame, répondit le lion avec mie simplicité sublime.

--Malheureux! poursuivit-elle. Clarisse se complaisait évidemment dans cette pensée, vous avez risque la mort pour arriver jusqu'ici!

--Et je la braverai pour redescendre: mais il faut que vous m'écoutiez, Clarisse...

--Ah! y songez-vous?

--Il le fait, il le faut! insista Robert avec un geste éperdu: mais pour vous prouver que je n'ai été conduit à vos pieds que par des intentions pures, je prierai en présence de votre camériste. Qu'elle demeure!» Marc Fournier.

(La fin à un prochain numéro.)

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