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L'Illustration, No. 0046, 13 Janvier 1844

De la prochaine Inauguration du Monument de Molière.

Reading edition

Le Bourgeois gentilhomme.--Leçon de philosophie.

Illustration from L'Illustration, No. 0046, 13 Janvier 1844.

Tout se prépare pour l'inauguration du monument de Molière. Il ne reste plus trace du malentendu qui avait donné lieu au bruit que toute solennité était supprimée, et qu'un manœuvre, déchirant la toile qui cachera jusqu'au 15 l'œuvre de M. Visconti, serait seul chargé d'inaugurer ce qu'avaient élevé le vote des Chambres, les sacrifices de la ville de Paris et le tribut de l'admiration individuelle et nationale. Personne ne manquera donc à cette cérémonie, et les dessinateurs de l'Illustration moins que personne. Déjà ils taillent leurs crayons; déjà les orateurs préparent et répètent leurs improvisations, et Grandville a surpris M. Jourdain, préméditant un discours qui commencera par: O Molière!--Il a vu son maître de philosophie lui faire prononcer «cette voix O, qui se forme en ouvrant les mâchoires et approchant les lèvres par les deux coins, le haut et le bas; O.» Il a vu son maître de danse enseigner au futur orateur à se produire avec grâce en public. Il l'a vu enfin essayer son babil de cérémonie et exciter chez Nicole un rire de malapprise que ne se permettront sans doute pas le spectateurs de la cérémonie. Le Théâtre-Français complétera le soir la solennité du jour en représentant le Tartufe et le Malade Imaginaire avec la cérémonie, où paraîtront tous les acteurs de la Comédie. Entre les deux pièces, Beauvallet lira le poème de madame Louise Colet, le Monument de Molière, poème récemment couronné par l'Académie Française. Mais n'anticipons pas sur les détails d'une journée dont nous serons les historiens fidèles.

Nous recevons aujourd'hui la communication de deux documents ignorés et très-curieux dont nos lecteurs auront la primeur et qui font partie des additions importantes et nombreuses que l'auteur de l'Histoire de la vie et des ouvrages de Molière. M. Taschereau, vient de faire à une troisième et charmante édition de son livre(4). Ce biographe de l'auteur du Tartufe a trouvé tout récemment le mandement affiché par lequel l'archevêque de Paris interdisait le 11 août 1667 non-seulement de représenter ce chef-d'œuvre, mais même de le lire ou entendre réciter, soit en public, soit en particulier, SOUS PEINE D'EXCOMMUNICATION. Boileau nous a appris en effet combien les lectures en étaient recherchées et l'empressement qu'on mettait à avoir Molière avec Tartufe.

Note 4: Cette nouvelle édition, qui forme un charmant volume illustré, format Charpentier, paraîtra lundi, 15, à la librairie de J. Hetzel, rue de Richelieu, o. 76. Prix; 5 fr. 75 cent.--Une nouvelle édition de l'Histoire de la vie et des ouvrages de P. Corneille, par le même, considérablement augmentée, est également sous presse.

Le Bourgeois gentilhomme.--La leçon de danse.

Illustration from L'Illustration, No. 0046, 13 Janvier 1844.

Voici ce curieux interdit, où l'intérêt du roi est mis en scène d'une manière un peu inattendue:

ORDONNANCE DE MONSEIGNEUR L'ARCHEVÊQUE DE PARIS.

«Hardouin, par la grâce de Dieu et du Saint-Siège apostolique, archevêque de Paris, à tous curés et vicaires de cette ville et fauxbourgs, salut en Notre-Seigneur. Sur ce qui nous a été remontré par notre promoteur, que, le vendredi cinquième de ce mois, on représenta sur l'un des théâtres de cette ville, sous le nouveau nom de l'Imposteur, une comédie très-dangereuse, et qui est d'autant plus capable de nuire à la religion que, sous prétexte de condamner l'hypocrisie ou la fausse dévotion, elle donne lieu d'en accuser indifféremment tous ceux qui font profession de la plus solide piété, et les expose par ce moyen aux railleries et aux calomnies continuelles des libertins; de sorte que, pour arrêter le cours d'un si grand mal, qui pourrait séduire les âmes faibles et les détourner du chemin de la vertu, notredit promoteur nous aurait requis de faire défense à toute personne de notre diocèse de représenter, sous quelque nom que ce soit, la susdite comédie, de la lire ou entendre réciter, soit en public, soit en particulier, sous peine d'excommunication;

«Nous, sachant combien il serait en effet dangereux de souffrir que la véritable piété fut blessée par une représentation si scandaleuse et que le roi même avait ci-devant très-expressément défendue; et considérant d'ailleurs que, dans un temps où ce grand monarque expose si librement sa vie pour le bien de son État, et où notre principal soin est d'exhorter tous les gens de bien de notre diocèse à faire des prières continuelles pour la conservation de sa personne sacrée et pour le succès de ses armes, il y aurait de l'impiété de s'occuper à des spectacles capables d'attirer la colère du ciel; avons fait et faisons très-expresses inhibitions et défenses à toutes personnes de notre diocèse de représenter, lire ou entendre réciter la susdite comédie, soit publiquement, soit en particulier, sous quelque nom et quelque prétexte que ce soit, et ce, sous peine d'excommunication.

«Si mandons aux archiprêtres de Sainte-Marie-Magdelaine et de Saint-Severin de vous signifier la présente ordonnance, que vous publierez en vos prônes aussitôt que vous l'aurai reçue, en faisant connaître à tous vos paroissiens combien il importe à leur salut de ne point assister à la représentation ou lecture de la susdite ou semblables comédies. Donné à Paris sous le sceau de nos armes, ce onzième août mil six cent soixante-sept.

«HARDOUIN, archevêque de Paris.

Par mondit seigneur,

Petit.»

L'autre pièce, découverte ces jours derniers par M. Taschereau, dans les minutes de M. Lefer, notaire à Paris, est l'acte par lequel la troupe de Molière, la souche de la Comédie-Française, a constitué la première pension qui ait été établie un profit d'un sociétaire se retirant. Celui-ci était Béjart cadet, beau-frère de Molière. Deux ans auparavant, en 1668, cet acteur, se trouvant sur la place du Palais-Royal, avait aperçu deux de ses amis qui venaient de mettre l'épée à la main l'un contre l'autre. Il s'était jeté au milieu d'eux, et, en rabattant avec son arme celle de l'un des combattants, il s'était blessé au pied si grièvement qu'il en était demeuré estropié. Il avait d'abord continué à jouer, et Molière avait cherché à faire accepter son infirmité par le parterre en donnant la même infirmité à La Flèche, de l'Avare, représenté en septembre 1668, et en faisant dire à Harpagon: «Je ne me plais point à voir ce chien de boiteux-là. «Mais néanmoins Béjart dut songer à la retraite, à Pâques 1670, à quarante ans; et ses camarades, qui l'aimaient et l'estimaient, lui constituèrent une pension pour, suivant leur délicate et noble expression, le faire vivre avec honneur. Tout mérite attention dans cet acte: l'élection de domicile, qui montre la déférence qu'on avait pour la doyenne de la troupe, Madeleine Béjart, la première passion de Molière, et qui devint sa belle-sœur; le peu de respect que les notaires et les parties, les Béjard par exemple, avaient pour l'orthographe des noms propres écrits et signés tantôt d'une façon tantôt d'une autre, la particule nobiliaire donnée à Molière par les notaires, non prise par lui, et enfin la réunion des signatures de Molière, de sa femme et de tous leurs camarades. Comme malgré les annonces qui se renouvellent de temps à autre depuis longtemps déjà, on est encore à trouver un autographe de Molière, et comme des pièces signées de lui sont même fort peu communes, l'Illustration a fait faire un fac simile exact de toutes ces signatures. Voici donc l'acte et les noms qui y sont apposés:

Fac-similé des signatures de Molière et de sa troupe.

Illustration from L'Illustration, No. 0046, 13 Janvier 1844.

CRÉATION DE PENSION.--XVI AVRIL 1670.

Furent présents Jean-Baptiste-Poquelin de Molière; damoiselle Claire-Gresinde Béjard, sa femme, de lui autorisée; damoiselle Madeleine Béjard, fille majeure; Edmé Villequin, sieur de Brie; damoiselle Catherine Leclerc, sa femme, de lui autorisée; demoiselle Geneviève-Béjard de La Villaubrun, demeurant place du Palais-Royal; Charles Varlet de La Grange, demeurant rue Saint-Honoré; Philibert-Cazeau, sieur Du Croisy, demeurant susdite rue; François-Lenoir, sieur de La Thorillière; et André Hubert, demeurant aussi rue Saint-Honoré, ès même paroisse Saint-Germain-Dauxerrois;

Tous faisant et composant le corps de la troupe du roi représentant dans la salle du Palais-Royal, rue Saint-Honoré, paroisse Saint-Eustache, d'une part;

Et Louis Béjard, ci-devant comédien en ladite troupe, demeurant rue Frementeau, d'autre part; Lesquelles parties ont accordé entre elles ce qui en suit: C'est à savoir qu'en conséquence de ce que ledit Louis Béjard se retire de ladite troupe, et que, pour ce faire, il la requiert de lui donner une pension viagère pour vivre avec honneur, sans pouvoir être saisie par qui que ce soit et lui être destinée pour ses aliments, ce que ladite troupe lui avait accordé et avait promis, comme elle promet par ces présentes, tant par eux que par celles qui la composent et la composeront, et qu'elle subsistera en ladite salle du Palais-Royal ou en autre lieu en cette ville de Paris, en cas d'accident ou de changement, de bailler et payer audit Louis Béjard, ce acceptant, mille livres de pension viagère payable aux quatre quartiers, le premier échéant au dernier juin prochain et continuer tant et si longuement que ladite troupe subsistera en la manière que dessus; laquelle pension lui servira d'aliments et ne pourra être saisie en façon quelconque par qui que ce soit, le tout à condition que ledit corps de troupe subsiste et qu'il ne se dissolve point; et rupture d'icelle arrivant sans se pouvoir réunir, ladite pension n'aura plus cours; et en cas que quelqu'un desdits acteurs ou actrices se retirent de ladite troupe, soit pour entrer dans une autre troupe ou pour quitter tout à fait ladite comédie, il sera entièrement déchargé de ladite pension viagère, de laquelle seront chargés ceux qui entreront en leurs places ou le reste de la troupe, en cas qu'il n'y en entre point. Et pour l'exécution des présentes, lesdites parties élisent leur domicile en la maison de ladite demoiselle Magdelaine Béjart, rue Saint-Honoré, sus déclarée, auquel lieu promettant, obligeant et renonçant.

Fait et passé audit Palais-Royal, l'an 1670, le seizième jour d'avril, et ont signé:

Le Bourgeois gentilhomme.--Nicolle.

Illustration from L'Illustration, No. 0046, 13 Janvier 1844.

Bulletin bibliographique.

Mémoires de R. Barère, membre de la Constituante, de la Convention, du Comité du salut public et de la Chambre des Représentants; publiés par MM. Hippolyte Carnot, membre de la chambre des Députés, et David (d'Anger) membre de l'Institut, précédé d'une Notice historique par H. Carnot. 4 vol. in-8.--Paris, Jules Labitte, libraire-éditeur, quai Voltaire, 5.

Bertrand Barère a été l'un des hommes que la Révolution française a mis le plus en relief, Avant 1789, simple avocat de province, membre des Académies de Montauban et de Toulouse, distingué seulement comme littérateur par quelques-uns de ces éloges, quelques-unes de ces dissertations alors à la mode, il fut enlevé, comme tant d'autres, à l'obscurité du barreau natal, et placé subitement au nombre des législateurs qui allaient changer la constitution du gouvernement français. Son rôle dans l'Assemblée nationale manqua pas d'importance; et, dès lors, grâce à une élocution facile, à la souplesse de son esprit, à l'aménité de ses manières, il fut investi par ses collègues de plusieurs missions délicates. C'est ainsi qu'il fit tour à tour partie du comité des lettres, de cachet, du comité des domaines et de féodalité; c'est encore ainsi que son nom se trouve mêlé à des résolutions importantes, telles que le décret qui supprima le droit d'aubaine, la première mesure pénale adoptée contre les émigrés, la qualité de citoyen accordée aux hommes de couleur, etc., etc. Barère, de plus, s'était fait journaliste, et sa feuille (le Point du Jour) fut la première à rendre compte des déliais législatifs, en leur conservant cette forme dramatique qui fait accepter au lecteur les discussions les plus abstraites et les plus arides. David, en retraçant la séance du Jeu de Paume, a fait allusion à cette circonstance de la vie de Barère, en le représentant occupé à sténographier sur son genou l'éloquente apostrophe de Mirabeau.

Les événements de cette époque marchaient vite, et l'esprit un peu timide de Barère avait peine à les suivre dans leur essor hardi. Aussi, quand la république décrétée d'enthousiasme dans la première séance de la Convention, le futur président de cette assemblée se plaignit de ce qu'un débat régulier n'avait point précédé cette grande mesure. Son hésitation à ce sujet est parfaitement critiquée dans la Notice historique dont un homme de cœur et de talent (M. Hippolyte Carnot, membre de la Chambre des Députés) a fait précéder les Mémoires de Barère:--«L'assemblée, dit-il, eut un sentiment plus juste de la situation. Ces résolutions capitales, par lesquelles un seul mot change la forme, d'un État, ne peuvent être l'objet d'un examen contradictoire, comme les articles de la constitution. Elles viennent chacun est pénétré de leur nécessité; mais il est important que leurs auteurs ne témoignent aucune hésitation, s'ils veulent assurer au nouveau pouvoir toute la force morale dont il a besoin.»

Barère, à la Convention, prit d'abord place parmi les Girondins. Représentant d'un des départements du Midi, ses opinions étaient fortement empreintes de fédéralisme. On s'étonne donc de ne pas le voir compris, avec les vaincus du 31 mai, dans la proscription dont Vergniaud et ses amis furent frappés. Il les défendit, il voulut les sauver, mais il ne périt point avec eux. Bien mieux, dès le lendemain, les vainqueurs le comptaient dans leurs rangs. Ce qui le sauva dans cette occasion, fut évidemment la versatilité de son caractère et l'avantage d'une position déjà éclatante. Elle l'était devenue dès le procès de Louis XVI, pendant lequel Barère, investi de la présidence, avait donné aux débats la gravité, le calme que des manifestations populaires menaçaient de lui enlever.

Bien avant le 10 août, Barère faisait partie du comité de défense générale. Lorsque ce comité, concentrant en lui de nouveaux pouvoirs, fut chargé de veiller au salut public, Barère fut un des membres qu'on jugea impossible d'éliminer; il resta donc au sein de ce comité, où Robespierre. Prieur, Saint-Just, Carnot ne devaient être appelés que plus lard, au mois d'août 1793, quand la France menacée de toutes parts dut vaincre par de prodigieux efforts les difficultés d'une situation inouie; quand elle brûla ses vaisseaux, pour nous servir d'une expression de l'un des membres de son comité (Cambou), on pouvait croire encore alors que Barère serait exclu d'un gouvernement auquel prenaient part des hommes longtemps en butte à ses accusations. En octobre, en novembre 1702, il attaquait les opinions sanguinaires «d'un homme qu'il ne pouvait se résoudre à nommer.» C'était Marat. Il lançait contre Robespierre des accusations indirectes de dictature; et lorsque Louvet, le 5 novembre, porta nettement cette inculpation à la tribune, lorsque la majorité demanda l'ordre du jour, Barère essaya de le faire motiver d'une manière injurieuse pour celui qu'il appelait alors «un homme d'un jour, un petit entrepreneur de révolutions.»--«Ne donnons pas, ajoutait-il, ne donnons pas de l'importance à des hommes que l'opinion générale saura mettre à leur place; n'élevons pas des piédestaux à des pygmées!» Le pygmée dont il était question monta par des degrés sanglants au pouvoir, et Barère, frémissant, accepta cependant la domination de ce terrible collègue. Du 10 juillet 23 juillet 1794, douze hommes partagèrent le gouvernement suprême de la république, et réunirent en eux, --les circonstances le voulaient ainsi,--plus de pouvoir que les monarques les plus absolus n'en ont jamais exercé. Tous les Français furent mis en réquisition permanente, les hommes mariés comme les jeunes gens, les femmes comme leurs maris, les enfants comme leurs mères; les vieillards eux-mêmes devaient se faire porter dans les places publiques pour exciter le courage des guerriers et la haine des rois (5). Toute maison nationale était une caserne, toute place publique un atelier d'armes. Bref, les forces entières du pays, le comité de salut public les résumait, pour les tourner contre les ennemis de la liberté. Ce temps d'horribles souffrances, de crimes odieux, d'incroyable arbitraire, fut le plus glorieux de nos annales, parce qu'en fin de compte le patriotisme le plus désintéressé, le dévouement le plus sincère dictèrent aux décemvirs du comité les volontés les plus implacables.

Note 5: Décret de la Convention du 23 août 1793.

Pendant ces douze mois, Barère déploya des talents à la hauteur de la situation. Il était chargé de tout ce qui touchait aux relations extérieures. Il eut plus d'une fois l'intérim de la marine; la mendicité, les beaux-arts, les théâtres, ressortissaient de lui. De plus, il avait une large part dans l'administration de la guerre, et c'était par lui que presque toutes les décisions importantes du comité se trouvaient expliquées et justifiées devant la Convention.

Tout le monde connaît ses fameux rapports, qui, après chaque victoire de nos armées, portaient à son comble l'enthousiasme patriotique. Barère, entraîné par les circonstances, avait pressenti et pour ainsi dire copié d'avance le style coloré, rapide, énergique, reproduit plus lard dans les bulletins impériaux «Le public et l'assemblée étaient tellement habitués à voir en lui un porteur de bonnes nouvelles, que sa présence dans la salle excitait un enthousiasme inimaginable; les acclamations le saluaient à l'entrée, et de toutes parts on s'écriait: Barère à la tribune! La discussion commencée était interrompue pour l'entendre. Ses rapports, lus à haute voix dans les camps, électrisaient les, soldats, et lui-même raconte avec un juste sentiment d'orgueil qu'on en a vu courir à l'ennemi en s'écriant: Barère à la tribune!

Alors, un décret de bien mérité de la pairie était la récompense la plus belle et la plus ambitionnée. Le désintéressement était partout. Depuis les membres du comité de salut public, qui recevaient 18 francs par jour en assignats (les assignats étaient alors au sixième de leur valeur Nominale), jusqu'aux soldats sans habits, sans souliers, sans pain, qui acceptaient un morceau de papier imprimé pour prix des plus héroïques dévouements, personne ne songeait à tirer parti de la chose publique. Jamais idole ne reçut plus de sacrifices ni de plus gratuits: on lui livrait tout, on ne lui demandait rien. Aussi la France peut-elle dire avec orgueil que si la crise révolutionnaire eut les excès du fanatisme, elle en eut aussi les grandes et pures vertus.

Quand cette crise fut passée, le comité de salut public tendit à se dissoudre. Des divisions intestines le minaient. Ses véritables hommes d'État, Robespierre et Saint-Just, voulaient une dictature nécessaire, selon eux, pour donner leur développement aux institutions républicaines et mettre les mœurs de la France au niveau de sa liberté nouvelle. Mais beaucoup d'hommes sincères redoutaient l'ambition de Robespierre, et sa rigidité menaçante faisait trembler tous les corrompus. A un jour donné, la plaine et la montagne s'unirent pour renverser les dictateurs. Barère se déclara contre eux, et fut un des auteurs du 9 thermidor. La réaction qu'il avait provoquée ce jour-la tourna bientôt contre lui. Tallien, Barras, Freron, après l'avoir ménagé quelque temps, parvinrent à l'exclure du comité. Bientôt il fut poursuivi, ainsi que ses ex-collègues, Billaud-Varennes et Collot d'Herbois. Son emprisonnement dans l'Ile d'Oleron, sa fuite et sa retraite à Bordeaux, où il passa secrètement cinq années de proscription; ses relations avec le premier consul, son exil en 1814, son retour en 1830, remplissent les dernières pages de ses Mémoires, dont le quatrième volume est consacré à une galerie de portraits recueillis à toutes les époques de cette, existence qui en a côtoyé tant d'autres.

Les Mémoires de Barère, parfaitement authentiques, et dont la rédaction a été respectée (peut-être à l'excès), figurent naturellement parmi les livres les plus indispensables à quiconque veut bien connaître l'histoire de la Révolution française. Leur auteur est le seul membre, du comité de salut publié dont on possède encore les souvenirs, et, selon toute apparence, aucun autre révélateur ne nous dira jamais ce qui se passait dans l'intérieur de ce conseil suprême. Il est malheureux que Barère, écrivain médiocre, ait donné trop de soin à sa défense personnelle dans une œuvre qui pouvait présenter un admirable tableau d'histoire politique. Telle qu'elle est néanmoins, et surtout à cause de la savante notice historique: que nous avons citée, un succès durable est acquis à cette importante publication.

La Grèce continentale et la Morée, voyage, séjour et études historiques en 1840 et 1841; par J.-A. Buchon.--Paris, 1844. Gosselin. 1 vol. in-18. 3 fr. 50 c.

Malgré les exploits de Philippe-Auguste et du Richard Cœur de Lion, la troisième croisade avait vainement essayé de reprendre Jérusalem à Saladin. Innocent III espéra un moment qu'une nouvelle tentative serait plus heureuse; mais le temps était passé des passions désintéressées et des grands dévouements. Au lien d'aller assiéger Jérusalem, les croisés s'emparèrent de Constantinople, et se partagèrent l'empire byzantin. Déjà les Iles de Chypre et de Candie formaient, à cette époque, des principautés particulières. Un empire franc fut créé à Constantinople, et donné au comte Baudoin de Flandre, qui avait épouse Marie de Champagne. Du cet empire relevèrent: les duchés francs établis, soit en Asie, soit en Europe, au nord de l'ancien empire grec; les provinces et les îles données au doge de Venise avec le titre de despote; le royaume de Salonique; enfin, la principauté de Morée, qui embrassait le reste de la Grèce continentale, le Péloponnèse, les Cyclades et les îles Ioniennes, moins Corfou, conquise par un seigneur français.

L'empire franc de Constantinople ne dura que cinquante-neuf ans. Le royaume de Salonique fut détruit même avant lui; mais la principauté française de Morée ou d'Achaïe eut une plus longue existence. Gouvernée par une suite de souverains braves et habiles de la famille Ville-Hardoin de Champagne, et rattachée à la fois par des liens de famille et de féodalité à la dynastie angevine des Deux-Siciles, elle continua à se maintenir, plus ou moins déchirée, plus ou moins puissante, mais toujours française et toujours indépendante et guerrière, jusqu'à la conquête turque, à la fin du quinzième siècle.

M. J.-A. Buchon a entrepris d'écrire l'histoire de cette partie importante de nos conquêtes étrangères. Mais, avant d'en publier les résultats, il a voulu aller terminer et compléter sur les lieux ses longues recherches; aujourd'hui il présente seulement au public le récit du voyage qu'il a entrepris, dans le but de contempler à la fois cette jeune société européenne que la liberté avait agrégée aux vieux États occidentaux, et les débris des monuments et des souvenirs de l'antique domination des nôtres, monuments et souvenirs dispersés partout sur cette terre conquise et dominée par eux pendant plus de deux siècles, à la suite de la quatrième croisade.»

Ce nouvel ouvrage de M. J. A. Buchon se divise, comme son titre l'indique, en deux parties: la Grèce continentale et la Morée. M. A. Buchon visite successivement, dans la Grèce continentale: Athènes, Daphni, Eleusis, l'Hymette. Marathon, Thèbes, Cheronée, Delphes, les Thermopyles, Poursos; dans la Morée, Epidaure, Nauplie. Mycènes. Argas, Sparte, Messèe, Navarin. Mégalopolis, Olympie, Patras, Égire, Corinthe. Cytheron, Eleuthère, etc. Il donne, sur l'état actuel de tous ces lieux célèbres et des contrées intermédiaires, une foule de renseignements curieux. Les événements dont la Grèce est actuellement le théâtre ajoute un nouveau degré d'intérêt à cette relation de voyage de M. J.-A Buchon.

Histoire universelle, par César Cantu; soigneusement remaniée par l'auteur, et traduite sous ses yeux par Eugène Arden, ancien député, et Piersilvestro Leopardi, Tome I. in-8. Paris, 1843. Firmin Didot. 6 fr.

Le premier volume de l'Histoire universelle de M. César Cantu, dont nous avions, il y a plusieurs mois, annoncé la publication prochaine, a paru cette semaine à la librairie Didot. Nous ne reviendrons pas maintenant sur ce que nous avions dit alors de cet ouvrage, qui a obtenu un si grand succès en Italie.--Ce premier volume commence par une longue introduction, dans laquelle M. César Cantu expose sa méthode, et divise l'Histoire universelle en dix-sept époques principales. Viennent ensuite les deux premières époques; la première a pour titre de la création à la dispersion des hommes, elle se subdivise en cinq chapitres: la Genèse, l'antiquité du monde, l'origine de l'espèce humaine, les premiers pays habités, et les premières sociétés; la deuxième est intitulée: de la dispersion des peuples aux olympiades. L'Asie, les Hébreux, les Indiens, les Égyptiens, les Phéniciens et les Grecs, tels sont les sujets de ses trente chapitres.

«Ayant beaucoup appris à l'école des écrivains français, dit M. César Cantu en terminant l'avertissement qu'il a mis en tête de cette traduction de son Histoire universelle, nous avons profité librement de tout ce qui nous a paru convenir à notre sujet. Ainsi, nous croyons nous acquitter d'une dette de reconnaissance en rendant à la France ce que nous avons en grande partie emprunté d'elle; heureux si elle trouve que nous en avons parfois su faire un bon usage! heureux si, en proclamant avec franchise ce que nous avons médité avec conscience, notre voix ne se perd pas tout à fait au milieu de tant d'autres plus puissantes! Pour oser l'espérer, il faut bien que nous comptions sur les sympathies d'un pays qui s'offre aux étrangers comme une seconde patrie, et que tous considèrent comme tel dès qu'ils ont pu le connaître. La France a su réaliser, dans les temps modernes, cette grande idée de nationalité conçue par l'Italie dans les temps anciens. Puisse notre ouvrage contribuer à resserrer les liens qui unissent les deux pays! puisse-t-il ranimer pour notre chère patrie, plus souvent jugée qu'étudiée, ce noble intérêt auquel lui donnent droit même ses malheurs!»

Esquisse de la vie d'Artiste; par Paul Smith.--Paris, 1844. 2 vol. in-8°. Jules Labitte. 15 fr.

M. Paul Smith est un de mes amis intimes, un avocat fort distingué du barreau de Paris: il gagne toutes les causes qu'il plaide, au civil comme au criminel; mais je le soupçonne fort de n'être pas le père de ces deux volumes in-8. Si je ne me trompe, il a seulement prêté son prénom et son nom à un écrivain déjà connu dans la presse parisienne qui désirait se cacher, comme on dit, sous le voile de l'anonyme. Qu'il s'appelle réellement Paul Smith ou... mais m'est-il permis de trahir ce secret? Édouard M. on ne peut nier que l'auteur des Esquisses de la vie d'artiste n'ait beaucoup d'esprit de bon sens et de goût. Les divers essais critiques dont se composent ces deux volumes ont déjà, à l'instar de Joconde, d'heureuse mémoire, parcouru le monde et charmé tous les lecteurs assez favorisés du ciel pour avoir eu le bonheur de recevoir leur aimable visite, l'hiver au coin de leur feu, l'été sous un ombrage frais. Publiés par fragments dans divers journaux de la capitale de la France, la presse départementale s'est empressée de les reproduire: la Belgique les a même contrefaits. Réunis en volumes, ils obtiendront un accueil non moins cordial partout où ils se présenteront; et aucun de leurs hôtes futurs ne se repentira, nous en sommes sûr, de leur avoir accordé l'hospitalité. Partez donc, ô mes jeunes protégés quittez, le quai Voltaire, où M. Labitte ne vous retient pas, et allez prouver à l'univers entier que M. votre père, le faux Paul Smith, a vraiment droit à mes éloges.

D'ailleurs, le mérite de l'auteur mis de côté, le sujet de ce livre n'est-il pas merveilleusement choisi pour piquer la curiosité? A quelle époque l'univers entier, auquel j'adresse ces Esquisses, a-t-il donné plus de temps, d'argent et de marques extérieures de tendresse à cette race d'hommes ou de femmes qui, parce qu'elle chante sans fausser, ne fût-ce qu'une seule note, ou parce qu'elle joue avec une certaine habileté d'un instrument quelconque, se désigne elle-même à l'admiration, à la générosité et à l'affection publiques sous le titre d'artistes?--Le mensonge a trop longtemps trôné à côté de la vérité. Il est temps de dessiller les yeux de cette pauvre humanité, tant de fois trompée. L'ivraie ne doit plus rester mêlée au bon grain.--Tel est le but sérieux du livre de M. Paul Smith. Ce devoir rempli. M. Édouard M. raconte à ses lecteurs une foule d'anecdotes inédites sur les artistes grands ou petits, faux ou vrais, sots ou spirituels, rasés ou chevelus; il nous peint leurs mœurs, il nous révèle leurs habitudes, il nous initie aux plus secrets mystères de leur existence aventureuse. Ici, il nous conduit à de petites soirées musicales où viennent poser devant lui une foule d'originaux: là, il met sous nos yeux des fragments inédits de la correspondance réelle d'une danseuse, qu'un hasard heureux a fait tomber entre ses mains, En un mot, son livre,--toujours fidèle cependant au bon ton et au bon goût, toujours spirituel,--est tantôt grave, tantôt léger, comme la vie même des héros et des héroïnes dont il a voulu devenir l'Homère et dont il a, je ne dirai pas chanté, mais raconté en prose élégante les malheurs, les travers et les exploits.

Histoire de France depuis les temps les plus reculés jusqu'en 1789; par M. Henri Martin. Nouvelle édition entièrement revue et augmentée d'un nouveau travail sur les origines nationales (tome XI).

M Furne vient de mettre en vente le tome XIe de l'Histoire de France de M. Henri Martin. Ce volume, qui nous a paru plus remarquable encore que les précèdent, embrasse une période de treize années; il s'ouvre avec l'année 1385, et se termine en 1398.--Après avoir achevé l'histoire de la branche des Valois-Angoulème et du règne de Henri III. M. Henri Martin consacre un long chapitre à celle de l'interrègne ou de la guerre de succession; puis, arrivant enfin à l'avènement de la branche des Bourbons, il raconte les principaux événements qui signalèrent le règne de Henri IV depuis la fin de la ligue jusqu'à l'édit de. Nantes. Cette période est, comme on le voit, remplie d'événements importants. Plus M. Henri Martin avance dans son travail, plus son talent semble grandir avec l'intérêt et les difficultés du sujet. Son ouvrage est l'une des études les plus consciencieuses et les plus vraies qui aient été publiées jusqu'à ce jour sur l'histoire de France. Lorsqu'il sera terminé, nous en apprécierons tout à la fois l'ensemble et les détails avec l'attention particulière dont ils nous semblent dignes.

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