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L'Illustration, No. 0037, 11 Novembre 1843

La Saint-Hubert

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Voici la fête du bienheureux patron des chasseurs; aucun saint du paradis n'est fêté chaque année avec plus d'exactitude. En son honneur, tout homme qui sait manier un fusil, ou sonner de la trompe, se met en campagne, ce jour solennel, sans s'informer s'il pleut ou s'il fait beau temps. Le chasseur millionnaire rassemble ses parasites habitués pour cette solennité; s'il existe dans ses buis un superbe cerf dix cors, un sanglier-monstre, on le réserve pour être chassé le jour de saint Hubert. Le petit propriétaire invite quelques amis à l'ouverture d'un bois taillis où viennent des faisans du voisinage; il n'a pas voulu le visiter encore, car il aurait pu les effaroucher, et le jour de la Saint-Hubert ne peut pas se passer comme les autres jours. Le garde, vivant joui dans sa maisonnette, au milieu des bois, braconne un peu plus que de coutume sur les terres de son maître, car il lui faut un lièvre pour son dîner.

Ainsi, dans toutes les classes de chasseurs, on fait ce jour-là ce qu'on n'a pas fait la veille, ce qu'un ne fera pas le lendemain. La Saint-Hubert ne se sonne que le jour de saint Hubert; un chasseur se ferait siffler en la sonnant tout autre jour de l'année. La chasse finie, quels dîners! Le vin de. Champagne coulant à flots, et les chansons, et les histoires, je n'en finirais pas si je voulais vous dire tout ce qu'on fait le jour de saint Hubert; j'en finirais encore moins si je racontais tout ce qu'on dit.

Le 3 novembre il arrive des coups fabuleusement extraordinaires: on tue des lièvres à deux cents pas, on roule des sangliers comme des lapins, on assomme des ours avec la crosse du fusil; au besoin, on égorgerait des rhinocéros, on rapporterait un éléphant dans le carnier. Si, parmi les convives, il se trouve un chasseur voyageur qui soit allé dans l'Inde, il aura fait coup double sur le tigre royal, et vous en entendrez, de toutes les façons. Les voyageurs mentent, les chasseurs mentent; jugez à quelle sublimité de hâblerie doit se monter l'homme réunissant ces deux titres. Qu'importe! riez, et ripostez, mais surtout ne vous montrez jamais incrédule; d'abord ce n'est pas poli, et puis vous refroidiriez la verve du conteur, et la causerie n'aurait plus d'entrain. Il vaut mieux renvoyer la balle du moment qu'elle est lancée, et tout le monde y gagne. Toutes les fois que je me trouve en face d'un chasseur à histoires excentriques, je lui réponds par des histoires plus excentriques encore; c'est le meilleur moyen de le faire taire. Depuis longtemps Corneille nous a donné cette recette:

J'aime à braver ainsi ces conteurs de nouvelles; Et sitôt j'en vois quelqu'un s'imaginer Que ce qu'il vient m'apprendre a de quoi m'étonner, Je le sers aussitôt d'un conte imaginaire Qui l'étonne lui-même et le force à se taire. Si tu pouvois savoir quel plaisir on a lors De les faire rentrer leurs nouvelles au corps!

La Messe de Saint-Hubert.--Bénédiction des chiens.

Illustration from L'Illustration, No. 0037, 11 Novembre 1843

Quand, arrive le 3 novembre, le gibier a déjà vu le feu de très-près, les perdrix surtout mettent à se laisser approcher une mauvaise volonté désespérante. Alors, au lieu d'aller les chercher, on les fait venir à soi au moyen de rabatteurs; c'est un moyen certain pour brûler de la poudre. Les chasses en battue commencent ordinairement le jour de saint Hubert. Ce jour-là, les endroits réservés ne le sont plus; on tire de tous les côtés, on fait un tapage infernal; et notre glorieux patron doit être content du massacre et surtout du tapage qui se fait en son honneur.

Bien des chasseurs célèbrent la Saint-Hubert sans savoir la vie de leur protecteur ici-bas et dans le ciel. Si vous leur disiez: Monsieur, qu'est-ce que saint Hubert? ils vous répondraient; C'est un saint dont la fête arrive le 3 novembre.--Mais à quelle, époque vivait-il? pourquoi, comment a-t-il gagné le paradis? Ils resteraient bouche béante. Eh bien, je vais leur donner ici un petit abrégé de la vie de ce grand saint, pour qu'ils ne soient plus embarrassés quand on les interrogera.

Vision de Saint-Hubert.

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Hubert était fils de Bertrand, duc d'Aquitaine; il naquit en l'an de grâce 656. Bertrand, fort brave homme, fatigué de la tyrannie d'Ebroin, maire du palais sous Clotaire III, secoua le joug et proclama son indépendance. Ebroin, fort sournois de sa nature, au lieu de combattre Bertrand en brave chevalier, aima mieux le vaincre par des sortilèges; il fit jeter un sort sur ce pauvre duc et le rendit imbécile. Il croyait ainsi envahir l'Aquitaine; mais Hubert était là pour parer le coup; ses prières au ciel rendirent la raison à Bertrand, qui livra bataille, et fut vainqueur. Hubert vint à Paris à la cour de Thierri 1er, roi de Neustrie et de Bourgogne; celui-ci, charmé de sa bonne mine, le nomma comte du palais. Mais Ebroin était plus maître que le roi; gardant rancune au jeune Hubert, qui avait désensorcelé son père, il lui chercha tant de noises qu'il fut obligé de quitter la cour. Il se retira chez Pepin d'Héristal, duc d'Austrasie, ennemi d'Ebroin. Une guerre éclata entre eux; Hubert y rendit son nom illustre, et il fut proclamé le plus brave, Thierri fut vaincu; Ebroin mourut assassiné; Pépin voulut garder Hubert, grand chasseur; il reconnaissait la même passion chez le fils de Bertrand, et vous savez le proverbe: «Qui se ressemble s'assemble.»

La Saint-Hubert du garde.

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Hubert se fit à la chasse une aussi belle réputation qu'à la guerre. Pour démêler les ruses d'un cerf, il n'avait point son égal. Pepin le nomma grand-maître de sa maison, et lui fit épouser mademoiselle Florihane, fille de Dagobert, comte de Louvain. Les anciens chroniqueurs disent que la chasse lui faisait souvent oublier le service divin: il courait sans cesse à cheval dans les bois; dimanche ou fête, Pâques ou Noël, rien ne pouvait l'arrêter. Un sanglier lui faisait manquer la messe, un chevreuil l'empêchait d'aller à vêpres. Un jour, c'était le vendredi-saint, Hubert, dans la forêt des Ardennes, vit le cerf qu'il chassait venir droit à lui. Ô prodige! le cerf portait un crucifix entre ses deux bois. Effrayé, il tombe à genoux et entend ces paroles; «Ô Hubert! jusqu'à quand poursuivras-tu les bêtes des forêts? jusqu'à quand cette vaine passion te fera-t-elle négliger ton salut? Si tu ne te convertis pas promptement, tu seras précipité dans l'enfer.» Hubert répondit: «Seigneur, me voici prêt à faire votre volonté.» Le cerf lui dit: «Va chez mon serviteur Lambert à Maestricht, il te dira ce que tu dois faire.» Ainsi, dit la légende, Hubert, qui voulait chasser et prendre, fut lui-même chassé et pris. Saint-Lambert, évêque de Maestricht, lui donna de bons conseils, et surtout de bons exemples pour gagner le ciel. Demeuré veuf, Hubert se retira dans la forêt des Ardennes, là où se trouve aujourd'hui le village de Saint-Hubert. Il y vécut longtemps de la vie contemplative, ne chassant plus que les loups, lorsqu'ils venaient l'attaquer.

La Saint-Hubert au château.

Illustration from L'Illustration, No. 0037, 11 Novembre 1843
Illustration from L'Illustration, No. 0037, 11 Novembre 1843
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Saint Lambert mourut assassiné, et Hubert le remplaça. Le jour de son sacre, un ange apporta du ciel une étole brodée par la vierge Marie; saint Pierre lui apparut et lui remit une des deux clefs avec lesquelles on le représente toujours. Cette clef sert encore aujourd'hui à guérir les enragés, hommes et bêtes; on la fait rougir au feu et puis on l'applique légèrement sur le front du chien de manière à lui brûler seulement le poil. Autrefois on avait la coutume, en entreprenant un voyage, de clouer un fer de cheval à la porte d'une église ou d'une chapelle sous l'invocation de saint Martin. On faisait aussi rougir au feu la clef de cette église ou de cette chapelle, et ou en marquait le front de la bête qui devait porter le voyageur. Je ne raconterai pas tous les miracles opérés par Hubert; il me faudrait trois numéros de l'Illustration. Depuis que saint Hubert est mort, les miracles continuent: un morceau de la sainte étole guérit les individus atteints de la rage, et l'étole est toujours entière. Le 3 novembre, la chapelle de Saint-Hubert ne désemplit pas: dès trois heures du matin, les trompes sonnent le réveil; à l'instant, chasseurs et piqueurs, gardes et braconniers se mettent en route avec leurs chiens, après s'être lestés de la classique soupe à l'oignon. Tous arrivent à la chapelle de Saint-Hubert, aujourd'hui délabrée, mais conservant toujours son antique célébrité. Un prêtre dit la messe aux flambeaux, les trompes sonnent lors de la consécration et pendant la bénédiction toute spéciale pour les chiens. Le plus jeune chasseur fait la quête, et ordinairement un nid de grive placé dans le pavillon de sa trompe lui sert de plateau.

Les chasseurs scrupuleux ne se contentent pas, pour leurs chiens, de cette bénédiction générale, il leur en faut une autre plus directe. Ils retournent le lendemain chez un monsieur descendant de saint Hubert, à ce qu'il dit, et qui applique à leurs chiens la clef rougie que son aïeul reçut directement de saint Pierre. Lorsqu'il s'agit d'un homme, si l'on se servait de la clef rougie, le remède serait peut-être pire que le mal; alors ce monsieur guérit ou préserve de la rage en imposant les mains et en prononçant certaines paroles que lui seul connaît; mais en cela comme en beaucoup d'autres choses il faut avoir la foi. Ce qui est fort singulier, c'est que les protestants et les réformés vont en pèlerinage à Saint-Hubert aussi bien que les catholiques; on y voit même des juifs. Tous amènent leurs chiens et leurs bestiaux, soit pour les guérir de la rage, soit pour les empêcher de l'avoir.

Ceux qui chassaient dans les Ardennes devaient aux moines de Saint-Hubert la première pièce de gibier qu'ils tuaient, et la dîme de toutes les autres. Un comte Théodoric, après avoir fait vœu d'observer cette règle, tua un superbe sanglier. Il le trouva si beau, qu'il voulut le garder. N'ayant point de charrette pour transporter une bête si lourde, il le fit dépecer, afin que ses gens pussent se charger chacun d'un morceau; mais, ô prodige! les gigots, les filets, la hure, ne furent pas plutôt détachés, qu'ils partaient comme des fusées à travers les airs, et décrivant une parabole, ils tombèrent sur l'abbaye, où les moines les mangèrent. Un certain Josbert fut bien autrement puni: atteint de la rage, il promit aux moines le tiers de ses terres s'ils le guérissaient. Mais, comme dit le proverbe italien:

Passato il pericolo, Gabbato il santo.

Une fois bien portant, il envoya les moines au diable, qui n'en voulut pas, et entra dans le corps de Josbert. Vous dire tout ce que fit notre possédé quand il eut le diable au corps, demanderait trop de temps et trop de place Lié, garrotté, il fut porté devant l'abbé de Saint-Hubert. Celui-ci le fit mettre dans une cuve d'eau bénite, et lui couvrit la tête avec la sainte étole. Qui fut penaud! Je vous le demande. Le diable ne pouvait plus sortir par la bouche, car l'étole était là; d'un autre côté la chose paraissait peu commode, car on pouvait prendre un bain d'eau bénite, et pour un diable c'est fort dangereux. Cependant à tout prix il fallait fuir l'étole, et le diable partit par les voies intérieures, ce qui produisit une telle détonation que les douves de la cuve en furent brisées(1). La morale de tout cela, c'est qu'il faut toujours tenir les promesses que l'on fait aux moines.

Note 1: Sensit inimicus pondus virtutis divinæ et coactus per posteriora egredi, talem dedit crepitum, ut omne dolium a compage sua resolveretur. Sic Deus superbissimum spiritum ludibrio exponebat. (Historia sancti Huberti principis Aquitani ultimi Tungrensis primi Leodiensis episcopi. Luxemburgi, 1621. In 4º, pag. 102.)

Une chasse dans un hôtel de la rue Saint-Honoré.

Illustration from L'Illustration, No. 0037, 11 Novembre 1843

Hubert mourut en 727. Seize ans plus tard, on ouvrit son cercueil en présence: du roi Carloman, et on trouva son corps frais et vermeil. Ses habits étaient plus entiers et plus beaux que de son vivant. Dès lors on le nomma saint Hubert. Ce titre lui fut confirmé par Léon X un septembre 1515. Le roi fit mettre la dépouille mortelle du saint dans une belle châsse, devant le maître-autel Cette première translation eut lieu le 3 novembre 743; et voilà pourquoi nous chassons tant et nous dînons si bien le jour de la Saint-Hubert.

Je connais des chasseurs qui, le 3 novembre, négligeraient les plus sérieuses affaires pour courir les champs; j'en connais qui, malades, au lit, se sont levés, ont fait un tour dans leur parc et se sont recouchés ensuite, après avoir accompli ce devoir, cet acquit de conscience; j'en ai vu qui, ne pouvant pas sortir, ont revêtu l'habit de chasse et sont restés ainsi équipés toute la journée dans leur fauteuil.

Lord Egerton, propriétaire d'un fort bel hôtel rue Saint-Honoré, avait été grand chasseur. Devenu vieux et goutteux, il ne pouvait plus monter à cheval ni courir à pied: l'inexorable maladie le clouait dans son large, fauteuil. En temps ordinaire il prenait patience avec assez de philosophie; ses livres et ses amis lui faisaient quelquefois oublier l'âge heureux où il pouvait chasser depuis le matin jusqu'au soir; mais lorsque venait la Saint-Hubert, toute diversion était impossible. Alors il se sentait intérieurement travaillé par le démon cynégétique, démon cent fois plus tenace que ceux de l'amour, de l'ambition et autres passions à l'eau rose. La veille du jour où les chasseurs fêtent leur saint patron, l'imagination de milord, s'égarant en folle sur sa vie passée, lui retraçait avec les plus vives couleurs d'anciennes jouissances dont la privation augmentait encore son mal présent; les crises redoublaient alors d'intensité, les douleurs devenaient plus aguës, plus poignantes: le pauvre homme faisait pitié. Lorsque le mois de novembre approchait, les domestiques du noble lord disaient entre eux: «La maladie de notre maître augmente, ou voit bien que la Saint-Hubert n'est pas loin.»

Un jour, c'était le 3 novembre 1831, lord Egerton, en s'éveillant, entendit les sons harmonieux de la trompe.

«Pourquoi ce bruit? demanda-t-il à son valet de chambre; cela me fait mal; ces fanfares me déchirent le cœur.

--Je pensais, au contraire, que cela vous ferait du bien.

--Allez dire à nos voisins que je les prie en grâce de me laisser dormir en paix. Dieu me pardonne, ils sonnent la Saint-Hubert, le réveil, le départ; j'entends les cris d'une meute, et je suis forcé du rester au lit! Les malheureux! ils ne se doutent pas des angoisses qu'ils me causent!

--Vos voisins ne sont pour rien dans tout cela, milord; cette musique joyeuse n'a d'autres exécutants que vos piqueurs; ces cris sont ceux de vos chiens; milord doit savoir que c'est aujourd'hui la Saint-Hubert.

--Tu veux donc augmenter mes regrets, tu veux me tuer! Ah! mon ami, au lieu de me déchirer l'âme, au lieu de me retourner le poignard dans le cœur, fais-moi plutôt oublier ce jour, qui me rappelle d'aussi délicieux souvenirs.

--Il ne s'agit pas du souvenirs, mais de réalités; nous chassons aujourd'hui.

--Bah!

--Vos piqueurs sont à cheval avec leurs habits de fête; vos valets de limier font le bois; je vais vous habiller, et bientôt vous entendrez leur rapport.

--Ah çà, mais on dirait que tu parles sérieusement?

--Milord sait bien que je suis incapable de me permettre une plaisanterie déplacée.

--Hélas! il m'est impossible de sortir de Paris; si tu m'emmenais vivant, tu me ramènerais mort.

--Dieu et votre grâce me sont témoins que je n'ai pas dit un mot de cela.

--Et où chasserons-nous?

--Ici.

--Ici!

--Le gibier du parc se multiplie beaucoup trop, il faut nécessairement le détruire.

--Le gibier!!

--Les chevreuils surtout font un dégât terrible en broutant les jeunes arbres.

--Les chevreuils!!!

--Vos massif, de dahlias, vos plates-bandes de géraniums, vos carrés de tulipes sont labourés, détruits, anéantis par les sangliers.

--Les sangliers!!!!»

Cette dernière exclamation fut poussée avec une force inaccoutumée; on aurait cru entendre Mithridate prononçant son fameux «les Romains!» Les yeux de milord brillèrent du feu de la jeunesse, les douleurs de la goutte cessèrent, une vie nouvelle circulait en lui; le valet de chambre continua:

«Entendez-vous ces fanfares, qui vous promettent une heureuse journée? allons, milord, habillez-vous, et à cheval.

--A cheval! est-ce que tu rêves?

--A cheval, vous dis-je, ou en voiture, si vous l'aimez mieux; vous chasserez, aujourd'hui toutes les bêtes possibles, depuis le lapin jusqu'au sanglier, depuis le lièvre jusqu'au cerf.

--Allons, je me fie à toi, mon ami; ceci commence à m'intéresser. Fais en sorte que je ne me réveille pas; ce serait vraiment dommage.»

Aussitôt que milord fut inséré dans le molleton et la flanelle, quand une vaste robe de chambre fourrée tout hermétiquement enveloppé, deux domestiques l'emportèrent dans son fauteuil et le descendirent au vestibule, échauffé par un bon poêle. Comme il n'avait la goutte qu'à la jambe droite, il voulut que sa jambe gauche fut couverte par la guêtre classique. La porte du jardin s'ouvrit, et deux valets, tenant leur limier en main, se présentèrent pour rendre compte de leur tournée matinale.

«Eh bien, Dick, as-tu de belles choses à m'apprendre? Je ne m'attendais guère à me trouver aujourd'hui en face de toi; et, je te le dis sans compliment, ta figure et celle de ton camarade Tom me sont mille fois plus agréables à voir que celle de tous mes médecins.

--Milord, la chasse sera belle, mais nous aurons bien des difficultés à vaincre.

--Tant mieux, mon ami, tant mieux! Voyons, dis-moi quels obstacles notre courage devra surmonter.

--Milord, je crois avoir rencontré un sanglier tiers-an, qui se fait accompagner d'un écuyer plus jeune; et si mon chien ne me trompe, il est rembuché dans un fort de lilas et de chèvrefeuille, qui se trouve au bout du massif de géraniums.

--Par saint Hubert, voilà certainement le premier animal de cette espèce qui, de mémoire de chasseur, se soit avisé de choisir un pareil fort.

--Quant à moi, je n'en avais jamais vu en semblable lieu.

--Et toi, Tom, qu'as-tu détourné?

--Trois chevreuils.

--Où sont-ils?

--A la reposée, derrière le kiosque.

--J'avais cru entendre parler d'un cerf?

--Il y est.

--Tu n'en parlais pas.

--Impossible de le détourner, il court toujours; il ressemble aux chevaux de Franconi, faisant beaucoup de chemin dans un petit espace.

--Oui, milord, ajouta Dick; et quelque bête que nous chassions, nos chiens ne pourront, pas suivre le droit. Nous aurons souvent du change, les voies se mêlent, se croisent en tous sens; derrière chaque arbuste il y a un lièvre au gîte; tous les dahlias courbés par la gelée cachent trois ou quatre lapins. J'ajouterai même que, malgré nos précautions pour détruire les animaux nuisibles, je soupçonne un renard d'être à l'affût dans la plate-bande de chrysentemums.

--Un renard, Dick?

--Un renard, milord.

--Et... il n'y a point de loup?

--Je ne le pense pas.

--C'est dommage.

--Si votre honneur veut nous dire quelle bête on doit chasser la première, nous lancerons.

--Il faut tout lancer.

--C'est l'avis que j'aurais donné à milord s'il m'avait consulté.

--Allons, parlez, courez, criez, sonnez, je vous verrai d'ici; j'espère que cela fera diversion à mes douleurs.

--Comment, milord! mais vous suivrez la chasse, vous tirerez des coups du fusil; vous n'avez, pas la goutte aux mains.

--Oui; mais je l'ai aux pieds.

--Fort bien, voici votre voiture.»

A l'instant on amena un char à trois roues, chef-d'œuvre de mécanique; il pouvait tourner en tous sens, à la moindre pression d'une manivelle; un domestique assis derrière le dirigeait comme un pilote. Ou porta lord Egerton dans ce véhicule rembourré de fourrures; un soleil superbe réchauffait les membres du noble goutteux. Armé d'un fusil double, suivi de ses valets portant d'autres fusils chargés, il donna le signal, et la chasse commença. Je ne vous en ferai pas la description: ce serait aussi difficile que de raconter tous les coups de sabre donnés, ou reçus à la bataille de Wagram. Vous saurez seulement que ce brave Anglais fit à lui seul un carnage horrible; il tirait sur un fleuve du gibier qui coulait toujours; s'il manquait un chevreuil, il tuait six lapins; tout y passa; le sanglier ne fit point le méchant, car une bouteille de cirage n'a jamais aigri le caractère du cochon.

Cette chasse fut un curieux spectacle pour les locataires des maisons voisines; placés à leurs fenêtres, perchés sur les toits, ils regardaient le massacre avec, des yeux stupéfiés; il semblait qu'ils assistassent à une représentation du Cirque-Olympique; la scène était dans un ardin; les fenêtres et les mansardes servaient de loges.

Le soir il y eut curée pour la meute et grand dîner pour les chasseurs, avec accompagnement de fanfares. En se couchant, le noble lord disait à son valet de chambre: «Mon ami, c'est aujourd'hui le plus beau jour de ma vie; le plaisir que j'ai éprouvé était d'autant plus grand, que je l'espérais moins. Ce matin j'aurais pu croire tout possible, excepté de chasser aujourd'hui.» Mais si l'homme peut résister à la souffrance, il succombe quelquefois à l'excès de bonheur; on dirait vraiment que, créé pour souffrir, il n'a point la force nécessaire pour supporter la joie. Le lendemain Lord Egerton n'existait plus. Avouez qu'il était difficile de mieux finir; sa mort peut se comparer au boulet de Turenne, à la balle de Charles XII. Son cercueil fut entouré des trophées de sa victoire; tel Louis XV, après la bataille de Fontenon, dormit sur un matelas fait avec des drapeaux ennemis.

Pour transmettre son effigie et son nom à la postérité, lord Egerton a fait frapper une médaille. J'en conserve un exemplaire qu'il m'a donné. Elle porte en exergue: Francis Henry Egerton, Earl of Bridgewater. S'il avait vécu plus longtemps, il en aurait sans doute fait fabriquer une autre avec cette légende; Il chassa le jour de saint Hubert à courre, rue Saint-Honoré, nº, 335, à Paris. Le fait est assez extraordinaire pour mériter d'être transmis à tous les chasseurs à venir. Elzéar Blaze.

MARGHERITA PUSTERLA.

CHAPITRE XVII.

TRAHISON.

edrocco, dans les premiers jours du mois de juillet de 1381, remit à Luchino un billet de Ramengo ainsi conçu:

Illustration from L'Illustration, No. 0037, 11 Novembre 1843

«Magnifique seigneur Luchino,

«Je suis arrivé, suivant votre ordre, dans la ville d'Avignon, et j'ai réussi à trouver le rebelle Franciscolo Pusterla avec son fils. Ne désirant rien plus vivement que de servir notre prince, que le seigneur Dieu tienne en joie, je me suis conduit de telle sorte que je l'ai déterminé à se diriger vers le port de Pise. Nous partirons par Niza de Provence la semaine suivante; avec l'aide de Dieu, nous nous embarquerons sur le navire appelé le Caspio. C'est pourquoi je supplie Votre magnificence de prendre les mesures nécessaires pour s'emparer dudit Pusterla et de son fils. Alors je mettrai de plus longs renseignements aux pieds de votre altesse, qu'aujourd'hui je baise en toute humilité.

«RAMENGO DE CASALE.»

Illustration from L'Illustration, No. 0037, 11 Novembre 1843

Ainsi qu'il l'annonçait, dès que la mer fut favorable, Ramengo sortit du port de Nice, conduisant son ennemi sans défiance. La fortune le servit au delà de ses espérances, elle lui offrit immédiatement l'occasion qu'il pensait devoir attendre: les Pisans consentirent pour des causes qu'il est mutile d'énumérer ici, à livrer Pusterla à Luchino.

Dans les premiers jours, le vaisseau qui portait Pusterla eut à lutter contre les éléments: des pluies violentes, des coups de vent, des bourrasques, paraissaient vouloir repousser les exilés de la terre qu'ils désiraient revoir et où ils devaient trouver la mort. Venturino disait: «Ô mon père! pourquoi avons-nous quitté ce pays? Là nous étions ay moins sur la terre et solides sur nos pieds.» Et Pusterla répondait:

«Nous l'avons quitté parce qu'il n'était pas notre patrie.

--Et où allons-nous maintenant?

--Ne le sais-tu pas? en Italie.

--En Italie! oh! dans notre cher pays, n'est-ce pas? Là nous entendrons encore parler notre langue, n'est-il pas vrai? Là nous verrons des gens que nous connaîtrons tous. Et ma mère, la trouverons-nous aussi bientôt?

--Pauvre mère! répliquait Francesco en soupirant et en caressant les blonds cheveux de son enfant. Oui, nous la reverrons, si Dieu le permet. Maintenant prie pour elle.

--Prier? oh! il ne se passe pas de jour que je ne prie, pas de moment où je ne me la rappelle. Encore cette nuit, j'ai rêvé d'elle. Nous étions là-bas, dans notre villa de Montebello; elle et moi nous nous tenions dans la salle, et tu entrais à cheval avec une armée... Je ne me souviens plus. Je sais bien que je ne l'avais jamais vue plus belle ni plus tendre. Oh! si j'étais grand, si j'avais le bras fort, fort comme le tien, comme celui d'Alpinolo, je courrais bien la délivrer.»

Pusterla l'embrassa attendri, et levant les yeux vers Ramengo, qui tenait les siens fixés sur eux comme la vipère sur le rossignol fasciné. «Ô mon ami, lui dit-il, quelle consolation dans l'isolement, dans l'infortune, de trouver un fils à ses côtés!»

C'était jeter de l'huile sur le feu. Ramengo éclata au fond de son âme, en entendant ces paroles qui lui rappelaient qu'il aurait pu jouir de la même consolation, et qu'elle ne lui avait été ravie que par ce même Franciscolo qui lui vantait son propre bonheur. «Mais ce sera pour peu de temps!» s'écria-t-il en levant le poing vers le ciel; et il se précipita dans le navire pour y épancher sa fureur, au grand étonnement de ses compagnons de voyage.

Un matin, Venturino tenant le bras de son père, de sa petite main lui indiquait les montagnes de la terre ferme couronnées de nuages fantastiques, tout à coup il s'écria: «Vois, vois ce vaisseau qui s'approche. Il porte sur sa voile la vipère de Milan.»

A cette vue son père ne put s'empêcher de frissonner. Lorsque le vaisseau s'approcha, chacun reconnut qu'il portait les armes de Pise écartelées de celles des Visconti. On sut bientôt à bord que Pise s'était alliée aux Visconti de Milan.

Illustration from L'Illustration, No. 0037, 11 Novembre 1843

Chacun commenta cette nouvelle à sa manière; mais Francisco en fut vivement épouvanté, son fils et lui étaient perdus s'ils abordaient un port de Pise. Pâle colonie les voiles de son bâtiment, il commença à supplier le capitaine de retourner en France, s'offrant à lui payer non-seulement les frais de la traversée, mais tout le dommage qui pourrait en résulter pour lui et pour les passagers, et à lui donner en outre une forte récompense. Il lui avoua tout; mais cet homme levant les épaules, lui répondit: «Je dois être aux ordres de ce seigneur.»

Et il indiqua Ramengo, qui lui dit brusquement:

«Votre devoir est de continuer votre route.»

Quel voile ces paroles firent tomber des yeux de Pusterla! Raisons, supplications, larmes, que ne tenta-t-il pas pour attendrir ce misérable! Il se jeta même à ses pieds avec son fils; il lui embrassa les genoux, lui rappelant les antiques bienfaits de sa famille, le nom de Rosalia: «Vous aussi, lui dit-il, vous devez comprendre l'amour paternel, car un instant au moins vous avez été père.»

Le rire satanique qui errait sur les lèvres de Ramengo en contemplant l'humiliation, en entendant les prières de son ennemi, se changea en un rugissement féroce à ces dernières paroles, «Et je serais encore père et époux si tu n'avais pas existé, maudit!» s'écria-t-il en repoussant le père suppliant, avec un geste brutal. Puis il ajoutait: «Mais rends grâces à Dieu, qui m'a donné la consolation de te voir torturer dans ces affections dont tu m'as privé.»

Pusterla ne pouvait comprendre tout le gens de ces paroles; mais il avait reconquis le sentiment de sa dignité. Se relevant vivement, il s'éloigna de Ramengo avec indignation, sans ajouter un seul mot; puis il embrassa son enfant, assis sur ses genoux, avec le calme du désespoir.

Cependant le navire, avait été signalé; et de derrière la Capraja débouchèrent deux galères faisant force de rames, qui vinrent à sa rencontre. La vipère des Visconti, peinte sur le pavillon, ne laissait point de doute sur leur maître, Pusterla les regarda s'approcher et ferma les yeux dans l'attente d'un malheur inévitable.

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A peine les deux vaisseaux furent-ils proches du Caspio, qu'ils le sommèrent d'amener les voiles et de laisser aborder. Le capitaine Samminiato requit les noms des passagers, et Ramengo se présenta devant lui, et, montrant le triste groupe du père et de son enfant, il s'écria: «Celui-ci est Francesco Pusterla.» On le chargea de chaînes et on le mit à fond de cale, où il eut du moins la consolation de n'avoir plus sous les yeux l'infâme Ramengo.

Celui-ci le fit conduire à Gènes, et de là, après une quarantaine qu'on lui imposa à cause de la peste qui régnait alors en Toscane, il entra dans Milan par cette même porte du Tesin qui s'était ouverte pour lui lorsqu'il faisait partie de la marche triomphale, et il se présenta à la cour de Luchino.

Le bouffon Grillincervello se tenait dans l'antichambre, au milieu des camériers et des pages. Il courut aussitôt trouver Luchino. «Combien voulez-vous me payer, si moi, avec ma poudre de perlimpinpin, je vous fais comparaître en personne Ramengo de Casale?»

Luchino ne montra ni étonnement ni plaisir. Il l'attendait, et répondit sèchement: «Qu'il entre.

--Qu'il entre ici ou dans la geôle? demanda Grillincervello surpris.

--Ici, ici, répliqua Luchino.

--Et faut-il que j'aille avertir maître Picci d'apprêter les instruments de son métier?

--Moins de folies,» interrompit Luchino, sombre comme un dies iræ; Grillincervello, qui se sentait encore des coups qu'il avait attrapés dans la citadelle de la Porte Romaine, ne se le fit pas dire deux fois. Il introduisit Ramengo, et dit aux désœuvrés de l'antichambre: «Je n'avais jamais vu les grives souper avec le chasseur.»

Lorsque le vil courtisan fut en présence du prince, il lui raconta toutes les trames qu'il avait ourdies, lui rappela et lui fit contresigner de sa main le bref d'impunité qu'il lui avait demandé pour lui et pour son fils, et faisait sonner bien haut ses services, il lui demanda des honneurs pour réparer les brèches que son dévouement n'aurait pas manqué de faire à sa réputation. Luchino ne le laissa pas finir, et le toisant d'un air ironique, d'un geste furieux et méprisant il jeta à ses pieds une bourse pleine d'argent.» Tiens, lui dit-il, tes pareils se paient avec de l'argent et non avec des honneurs!» et il ne voulut pas en entendre parler.

Illustration from L'Illustration, No. 0037, 11 Novembre 1843

Quant au malheureux Pusterla, il ne larda pas non plus à arriver, et le peuple courut voir ce fameux chef de rebelles qui voulait bouleverser Milan, défaire la Seigneurie, en renouveler la religion. Il lut renfermé dans la tour de la porte Romaine, où la triste Marguerite l'aperçut précisément entrer, et nous l'avons laissée évanouie à cette vue. L'infortunée s'efforçait de ne pas en croire ses propres yeux. Mais toute son incertitude cessa un jour que le geôlier Macaruffo entra dans son cachot avec des manières affectées et un visage rechigné, s'écriant: «Quelle puanteur en cet endroit! quelle odeur de renfermé! Pourquoi ne donnez-vous pas de l'air à cet appartement?» Et il s'éventait avec un morceau de soie. Marguerite reconnut promptement le tissu où elle avait commencé à broder une marguerite qu'elle n'avait pas finie. Ce tissu avait été pris par Buonvicino dans le salon, le dernier jour qu'il y entra, et on se rappelle qu'il avait remis ce précieux don à Pusterla, qui le porta toujours depuis sur lui. En le revoyant, Marguerite fut vivement émue:

«Qui vous a donné cette broderie? demanda-t-elle avec anxiété au geôlier.

--Quoi? plaît-il? répondit le rustre en la déployant malicieusement devant ses yeux. Un autre camarade me l'a donnée, logé là auprès, et que vous connaissez.

--Franciscolo?

--Bien deviné. Le seigneur seigneurissime Pusterla.

--C'est vraiment lui! s'écria-t-elle, plutôt en se parlant à elle-même qu'en interrogeant le geôlier, qui continuait:

--Lui-même; en doutez-vous? Croyez-vous donc qu'il ne nous arrive ici que des habits de futaine? Regardez, il est sous la clef que Voici.

--Et son fils?

--Oh! il y est aussi, bien entendu. Ce serait une barbarie de séparer le fils de son père.»

Bien qu'elle s'efforçât de se tromper elle-même, Marguerite était convaincue que son mari et son fils étaient ses voisins de captivité; et son cachot désolé le savait bien, qui retentissait nuit et jour de gémissements sans consolation. Mais se l'entendre assurer à cette heure, mais se voir, par les ironiques discours de ce bandit, arracher le dernier fil de ses espérances, faisait sur elle l'effet que produit sur le condamné la lecture de la sentence de mort, lors même qu'il en connaît d'avance la teneur.

«Et, continuait Macaruffo, il m'a donné cette fleur, voyez comme elle est belle, pour que je vous salue et que je vous la fasse voir.

--Il sait donc aussi que je suis ici? demanda Marguerite.

--Oui, il m'a dit que je vous salue et que...

--Et quelle autre chose me fait-il dire?

--Oh! il vous fait dire beaucoup d'autres niaiseries, mais je ne m'en souviens plus.

--Hélas! cherchez à vous les rappeler, disait Marguerite;» mais ce misérable, incapable d'aucun noble sentiment, répondait:

Illustration from L'Illustration, No. 0037, 11 Novembre 1843

«Me les rappeler? N'aurait-elle point, votre seigneurie, quelque chose dans sa poche pour me rafraîchir la mémoire?

--Rien. Bon Dieu! vous le savez, tout le peu qui m'était resté, je vous l'ai donné tout entier. Quelle chose me reste-t-il que ce vêtement usé? Hélas! veuillez me faire cette grâce par charité. Qui sait si un jour je ne redeviendrai pas en état de vous récompenser? sinon, Dieu vous en récompensera.»

Et douce, suppliante, appuyant ses belles mains sur les épaules du geôlier, elle tentait de fléchir son impassible cupidité. Mais ses prières ne faisaient pas plus sur lui que le souffle d'un vent d'avril sur une montagne de marbre. Et:

«Que Dieu! que diable! quelle charité? quelle récompense? disait-il. La charité, je suis homme à la recevoir et non pas à la faire. Hé! qui sait, les promesses pour l'avenir, l'ivrogne ne les écrit point. Parlons bref: ou vous avez quelque chose à me donner, et je parle; ou vous n'avez rien, et alors renfermez votre curiosité en vous-même, parce que je me tais.»

Et comme elle n'avait rien pu soustraire à la rapacité de Macaruffo, elle ne pouvait lui donner que ses larmes, ses supplications amères, et se jeter à genoux et prier le Seigneur. Mais le geôlier s'en alla, toujours impitoyable, faisant sonner ses clefs plus rudement en fermant les portes, et s'éloigna en chantant. Bientôt Marguerite n'entendit plus que les pas de la sentinelle qui passait nuit et jour devant la prison, et dont les pieds, retombant alternativement, ressemblaient à deux poids métalliques frappant en mesure le pavé.

CHAPITRE XVIII

LE SOLDAT.

UR le pavé de la prison, dans le corridor, Macaruffo, étendu tout du son long, dévorait avec appétit un morceau de pain bis et une tranche de lard. De temps en temps il avalait quelques gorgées d'un broc de vin qu'avec une affectueuse dévotion il tenait entre ses jambes. Il faisait nuit. Un profond silence régnait partout. Pour toute lumière, un lampion vacillant suspendu à la voûte, et à droite de Macaruffo une lanterne sourde dont les rayons, l'éclairant à demi, se réfléchissaient sur le paquet de clefs qui pendaient à sa ceinture. Une sentinelle silencieuse se promenait de long en large, faisant résonner du bruit monotone de ses pas les voûtes du corridor. Ce soldat s'arrêta enfin à côté du geôlier, et s'appuyant sur le bois de sa lance, il se courba un peu vers le Bergamasque et lui adressa la parole: «Compère, ton souper est frugal.

Illustration from L'Illustration, No. 0037, 11 Novembre 1843

--Pain d'un jour et vin d'un an, répondit l'autre.--C'est toujours ainsi.» Et avalant une gorgée de vin, puis s'essuyant la bouche avec le dos de la main gauche, il ajoutait en branlant la tête:

«Si ce n'eût été, si ce n'eût été...

--Mais si ce métier maudit te pèse si fort, pourquoi ne pas le quitter?

--Le quitter! bon Dieu, tu me fais lire, quoique je n'en aie guère envie. Tu as beau jeu à parler, toi qui portes toute ta maison dans ta valise. Mais, dis-moi: comment faire alors pour nourrir une femme et une nichée d'enfants?

Cependant, si tu trouvais à vivre autrement, le ferais-tu, hein?

--Si je le feras? et de bon cœur! Je ne sais pas quelle vie je n'accepterais pas pour échapper aux clefs, aux nerfs de bœuf, aux menottes et aux chaînes; pourvu pourtant qu'il ne fallût pas travailler de mes mains. Il me conviendrait de me promener tout le jour à faire la ronde comme toi.

--Mais, dis-moi, si ton métier t'offrait l'occasion de gagner?

--De gagner? demanda Macaruffo avec anxiété, de gagner de l'argent?

--Par exemple, une cinquantaine de florins d'or.

--Oui, oui, la chatte les couve. Prends, prends-moi ce broc, mon camarade. Je vois que ton cerveau commence à battre la chamade, et je veux lui porter le dernier coup.

--Je ne perds nullement la tête, et je parle très-sérieusement...»

Et il tira de sa poche une bourse dont les mailles laissaient voir une belle somme d'or.

«Toi! s'écriait, toi, pauvre soldat, tu as reçu une si belle grâce de Dieu! oh! le gras mélier que la guerre! qui vole le plus est le plus brave!

--Ces florins répliqua le soldat avec une colère mal réprimée, ne sont pas volés, mais bien acquis. Et... et s'ils étaient à toi?

--S'ils étaient à moi, répondit l'autre d'un ton de stupeur, s'ils étaient à moi, je demanderais si Bergame est à vendre.

--Eh bien! ils peuvent être à toi avant demain matin, et sans qu'il t'en coûte la moindre peine..

--Est-ce que tu plaisantes? Mais pour les gagner, dis vite, que faudrait-il faire?

--Rien autre chose, répondit le soldat en baissant la voix, que de tirer un verrou et de laisser sortir deux oiseaux de la cage.

--Pst! fit le geôlier en mettant la main sur la bouche de la sentinelle. Puis, d'un ton sérieux et profond:

«Quoi! comment, deux prisonniers? Bon Dieu! mon camarade, je sais que tu te moques de moi.»

Il se tut, puis reprit quelques instants après d'une voix qui indiquait plus de regret que de colère:

«Cela te paraît peu de chose, laisser fuir deux prisonniers... Demain on les cherche, ils n'y sont plus. «Eh! Lasagnone, qu'est-ce que cela veut dire? --Illustrissime seigneur, je n'en sais rien, moi, proprement rien, en conscience.» Et lui: «Hors la camisole. Qu'on lui mette la corde au cou, et de la corde à la potence...» J'aurai fait la panade au diable. L'argent me va bien, mais la potence!

--Certainement, certainement. Mais il me semblait qu'avec cinquante de ses petits frères dans la sacoche, il y avait mieux à faire que ce métier. Réfléchis! en quatre heures tu es aux frontières. Tu passes l'Adda, et te voilà dans ta maison, sur les montagnes, où j'appellerai braves ceux qui viendront t'y chercher. Tu revois ta femme, tes enfants; tu relèves ta maison, tu deviens riche.

--Mais quels sont ces prisonniers? dit Macaruffo en faisant un effort visible.

--Bon, pour que tu ailles les nommer.

--Quoi, moi un espion? non, pas pour le double de l'or que tu m'as offert. Parle donc, qui sont-ils?

--Ce seigneur et cette dame, dit le soldat en montrant les cachots qui renfermaient Pusterla et Marguerite.

--Capperi! de gros oiseaux.

--Gros ou non, qu'est-ce que cela te fait?

--Cela me convient, dit Macaruffo; mais, d'honneur! ce n'est pas l'arpent qui me décide. A propos, le seigneur n'a-t-il pas un enfant avec lui?

Illustration from L'Illustration, No. 0037, 11 Novembre 1843

--Qui, son fils, leur enfant à tous deux.

--Mais, je veux dire, ils vont donc le laisser ici?

--Non, non, il s'en ira avec eux.

--Mas tu n'as parlé que de deux personnes.

--Oh! l'autre, c'est sous-entendu. C'est la bonne mesure par-dessus le marché.

--Que parles-tu de bonne mesure, de par-dessus le marché? Trois personnes pour cinquante florins d'or! Tu n'es pas raisonnable, et nous n'en parlerons plus, si tu ne le deviens pas davantage.»

Le soldat lui montra un diamant qu'il avait au doigt, et lui remettant les florins d'or, lui promit le diamant aussitôt que les trois prisonniers seraient sortis de leur cachot. Le marché fut conclu, et Macaruffo, joyeux, se mit à compter ses florins d'or.

Illustration from L'Illustration, No. 0037, 11 Novembre 1843

Ce soldat était Alpinolo, que nous avons laissé, dans cette funeste soirée du 20 juin 1310, sur la route de Brera, où il remit à Buonvicino le jeune fils de Pusterla. Certain d'être inscrit sur les listes de proscription, désespéré surtout de l'imprudence qui, en livrant à Ramengo le secret d'une conspiration imaginaire, avait fait prendre et traiter des mécontents comme des révoltés, il se mit d'abord à fuir au gré de son cheval, plutôt par un mystérieux instinct de conservation que par un acte bien réfléchi de sa volonté. Puis lorsque sa pensée parvint à se dégager des ténèbres qui l'obscurcissaient, et qu'il put voir clairement sa situation, dégoûté de la vie, résolu d'en finir avec les angoisses de ses remords, il tourna brusquement son cheval et reprit au galop la route de Milan. Il en était à peu de distance, lorsqu'il rencontra une troupe de proscrits dont il connaissait les principaux membres, qui lui firent rebrousser chemin, combattirent sa résolution et l'emmenèrent avec eux. Il demeura quelque temps avec ses frères d'infortune; mais les malédictions, dont ils accablaient l'auteur inconnu de la persécution qui était venue les atteindre, la pensée poignante qui torturait Alpinolo, que c'était lui, lui-même qui en était le véritable auteur, lui rendirent leur compagnie insupportable, et un jour, n'écoutant que son désespoir, il les quitta brusquement.

Il se rendit à la cabane des bons meuniers qui avaient pris soin de son enfance. On a vu, par le récit de Maso à Ramengo, comment il y arriva, et comment il avait laissé en partant son cheval, son argent et les lettres de sa mère; mais ces braves gens, lorsqu'il partit, n'avaient point pénétré les funèbres pensées qui l'agitaient. Las de cette vie et des hommes, il résolut de mettre fin à ses jours. Après avoir jeté un dernier regard sur la maison des meuniers, qu'il apercevait encore dans le lointain, il se précipita dans le fleuve, et les flots se refermèrent sur lui; mais porté au fond de l'eau par l'effet de son propre poids, augmenté par la vitesse de sa chute, un mouvement de réaction le ramena bientôt à la surface, pendant que le courant l'emportait toujours en avant. A ce moment, l'instinct animal se réveilla en lui; presque à son insu, et sans qu'il eut aucune conscience raisonnée de ce qu'il faisait, ses mains s'étendirent pour fendre les flots, et comme il était excellent nageur, il réussit promptement à gagner la rive, où, épuisé de fatigue, il tomba dans une torpeur semblable au sommeil. Revenu à lui, il se repentit de sa tentative de suicide. «Je dois vivre, dit-il; je vivrai pour mon tourment et pour punir ce traître infâme.»

Illustration from L'Illustration, No. 0037, 11 Novembre 1843

Lorsqu'il eut séché au soleil ses habits, désormais sa seule fortune, il se mit au service des paysans pour gagner sa vie. Parvenu en travaillant jusqu'à Pise, il y retrouva tous ses anciens amis de Milan, et reprit avec eux cette vie des bannis si pleine d'espérances, de projets, d'exagérations, qui, pour la plupart, se résolvent en fumée.

Un jour qu'ils cherchaient de concert les moyens les plus prompts de recouvrer leur patrie, un des plus passionnés eut l'idée d'attenter aux jours de Luchino. Exalté par les discours qu'il avait entendus, entraîné d'ailleurs par sa propre haine, Alpinolo proposa de se charger de l'exécution de ce crime.

Une acclamation unanime le confirma dans sa résolution. Milan est une grande et populeuse cité; la barbe qui ornait son jeune visage et qui était taillée à la mode des soldats, ses cheveux arrangés d'une façon nouvelle, un costume différent, lui donnaient l'assurance de n'être point reconnu. On parlait précisément, à cette époque, des recrutements que faisait Luchino parmi les brigands qui, après avoir désolé la contrée, las des profits incertains et irréguliers de leur vie errante, s'enrôlaient avec plaisir sous un drapeau mercenaire, et sous le commandement de Sfolcada Melik, et devenaient les gardiens des lieux qu'ils avaient d'abord infestés.

Alpinolo se détermina à s'enrôler dans ces bandes. Il partit donc, encouragé par tous ses compagnons.

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Il se rendit d'abord chez Maso, à qui il demanda le cher dépôt qu'il lui avait confié, l'anneau et les lettres de sa mère. Quelles imprécations il lança contre le ravisseur de ces gages sacrés, lorsqu'il apprit que la faiblesse de Nena avait livré à un étranger les lettres de Rosalie. Mais quand on lui apporta le diamant, comme un père qui retrouve un fils longtemps perdu, il s'apaisa, le pressa contre ses lèvres, et plus d'une grosse larme tomba de ses yeux sur cet unique souvenir de ses parents. Il alla se prosterner sur le monticule qui recouvrait la dépouille mortelle de sa mère, raviva les fleurs qui poussaient à l'entour, et prit congé des bons meuniers.

«Maintenant, tu seras de retour Dieu sait quand, lui disait la Nena. Je suis vieille, une autre fois tu ne me trouveras plus; souviens-toi toujours de moi dans tes prières.

Illustration from L'Illustration, No. 0037, 11 Novembre 1843

--Point d'idées tristes, ajoutait Maso. Nous nous reverrons, n'est-il pas vrai, seigneur Alpinolo?

--Oui, répondait-il, peut-être plus tôt que vous ne le pensez.

--Et d'une humeur plus gaie, reprenait la Nena.

--Et chargé d'honneurs et de richesses,» ajoutait Maso, qui, ayant vu le monde, savait en quoi consistent les félicités.

Illustration from L'Illustration, No. 0037, 11 Novembre 1843

Alpinolo partit; il joignit une troupe de ces recrues, et entra avec elles dans la Lombardie. Tristes compagnons! ils étaient tous couverts de haillons, la plupart étaient en outre borgnes mi manchots, parce qu'ils avaient subi, comme voleurs, la peine imposée par les statuts de Milan, qui infligeaient la perte d'un œil pour le premier vol, et celle d'une main pour la récidive; pour la troisième, la potence.

Il est facile d'imaginer ce que soutirait Alpinolo lorsqu'il vit la tranquillité publique tromper les rêves qu'il avait formés dans l'exil, et lorsque tout dans Milan lui rappelait les joies de sa jeunesse, les maîtres bienfaisants qui les lui avaient procurées, et qu'il devait s'accuser de les avoir plongés dans un abîme de malheurs. Il souffrait d'autant plus qu'il ne pouvait s'abandonner à ses chagrins que dans la solitude où il se réfugiait souvent pour songer à l'engagement qu'il avait pris.--L'occasion favorable de tuer Luchino s'était plus d'une fois offerte à lui, mais au moment de frapper il sentait son murage l'abandonner. Il s'excitait à marcher en avant, mais il reculait épouvanté devant l'impérieuse voix de sa conscience.

Illustration from L'Illustration, No. 0037, 11 Novembre 1843

Il était un jour, à midi, appuyé dans ce coin du Broletto Normand où il s'était laissé trahir par Ramengo. Pendant des heures et des heures il tenait les yeux fixés sur la porte des Pusterla, par où il avait vu entrer Marguerite. Il alla à la Madone de San-Celso, qui, précisément à cette époque, avait commencé à devenir célèbre par ses miracles, et avec une ferveur brûlante, mais inquiète et tourmentée, bien différente de celle de l'homme qui demande la justice et obtient la paix, il supplia Notre-Dame. «Donnez-moi la force nécessaire pour tuer votre ennemi, l'ennemi du bien public, l'ennemi de cette sainte qui savait si bien vous imiter. Si vous me faites cette grâce, je fais vœu d'aller à Nazareth, comme un pèlerin armé, et de n'en pas revenir que je n'aie mis à mort mille de ces infidèles qui refusent d'adorer votre saint nom.»

Dans cette prière insensée, dans ce vœu de vengeance fait à la Mère des miséricordes, il crut avoir puisé une nouvelle fermeté, et peu de jours après il lui parut se présenter une occasion favorable. Il était de garde près d'un pavillon de plaisance situé au milieu d'un bois artificiel, dans le parc de Belgiojoso, délices des Visconti. En regardant à travers les barreaux de la jalousie, qui laissait librement circuler l'air, il vit Luchino qui, enveloppé dans un manteau, s'était endormi seul avec ses deux mâtins à ses pieds et qui dormaient aussi. Alpinolo renouvela son vœu, s'approcha, brandit le poignard, le leva sur la tête du tyran, et s'écria au dedans de son cœur: «Chien! tu ne le réveilleras plus qu'au jour du ingénient!»

Illustration from L'Illustration, No. 0037, 11 Novembre 1843

Le jour du jugement! Cette idée arrêta son bras. «Le jour du jugement! lui et moi nous nous trouverons un jour en présence d'un commun juge! à ce tribunal, Luchino paraîtra avec le cortège de ses crimes--Et moi! devrai-je me montrer la main chargée d'un assassinat?» Il résolut de renoncer à son projet et s'efforça de sortir sans bruit; mais il n'en put faire si peu qu'il ne réveillât les chiens. Ils se levèrent en aboyant. Luchino se réveilla, et se leva en portant la main à son épée. Le hasard voulut qu'à l'instant même le capitaine Lucio entrait d'un air de triomphe rapporter comment on avait conduit dans la citadelle de la porte Romaine Francesco Pusterla et son fils.

La présence du soldat fut interprétée comme un acte de zèle et pour avertir le prince de l'approche du nouvel arrivant, et Alpinolo fut sauvé. Mais le plus horrible des supplices, mais être déchiré, lambeau par lambeau eût à peine égalé pour lui la torture qu'il éprouva en entendant l'atroce nouvelle, en voyant l'impitoyable joie de Luchino et du capitaine de justice, qui se disaient entre eux: «Maintenant, nous allons les faire marcher rapidement. Demain à Milan, et la chose sera bientôt faite.»

Son imprudence, lui avait donc encore réservé ce supplice. Aussi qui dépeindra ses épouvantables fureurs? A partir de cette heure, toute autre pensée fit place dans son esprit à celle de délivrer ces infortunés.

Il lui fut facile de se faire charger de la garde des prisons de la porte Romaine. Nos lecteurs savent déjà comment il gagna le geôlier, et à quel prix Macaruffo lui promit de laisser échapper ses trois prisonniers.

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