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L'Illustration, No. 0018, 1 Juillet 1843

Une Visite à la Chambre des Pairs.

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Si la visite que nous avons faite ensemble au Palais-Bourbon ne vous a pas fatigué sans retour de ces sortes d'excursions dans le domaine de la législature, nous poursuivrons aujourd'hui notre route, et frappant, comme d'honnêtes curieux que nous sommes, à la porte des pairs de France, nous allons les surprendre en flagrant délit de création des lois. Le palais de la Chambre des Députés, malgré la magnificence du mot, est moins un palais qu'une masure, cette fois c'est un vrai palais que nous avons sous les yeux. Les pierres fraîchement grattées de la demeure des représentants s'élèvent sans plaisir pour la vue et sans réveiller dans l'esprit l'attrait endormi d'aucun souvenir historique, le Luxembourg, en étalant devant nous la belle ordonnance de ses murailles déjà revêtues de la vénérable livrée du temps, nous rappelle encore bien des pages de notre histoire, ou sombres ou folles, ou mesquines ou grandioses comme tout ce qui raconte la vie de l'humanité.

Admirez avec moi l'oeuvre que l'architecte de Brosse entreprit en 1615, sur les ordres de Marie de Médicis, et si cette imitation du palais Pitti vous paraît manquer de légèreté et de cette élégance poétique qui, dans les édifices mauresques, par exemple, résulte de la délicatesse et de la riche multiplicité des détails, reconnaissez que cette pesanteur relative n'est pas sans une certaine grâce, la grâce de la force et de la solidité. Dans l'aspect un peu triste peut-être de ces colonnes qu'étranglent dans toute leur longueur de lourds carcans de pierre, dans la physionomie sévère et massive de ces deux sortes de coupoles qui, de la porte d'entrée au corps de bâtiment principal, se répondent et se marient au regard avec noblesse, voyez comme un symbole du génie des premiers Médicis dont la fille éleva cette demeure, génie à la fois positif comme celui de la commerçante et industrieuse république qu'ils administraient, et libéral cependant, noble, d'une grâce austère, élégant et solide, le génie du grand Cosme, en un mot, que ses héritiers ne raffinèrent qu'en le diminuant, et auquel ils ne donnèrent plus d'éclat qu'en lui ôtant de sa probité et de sa puissante vigueur. Telle est l'architecture de ce palais: il en est de plus délicates, de plus ouvragées, de plus brillantes; il en est peu qui la surpassent par la juste proportion des membres, la robuste apparence et je ne sais quoi de sobre qui satisfait le goût.

J'ignore si Mario de Médicis put habiter le Luxembourg; mais son second fils, Gaston d'Orléans, l'habita, et avec lui entrèrent sous ces voûtes neuves l'intrigue, l'incertitude et la faiblesse poussée jusqu'à la lâcheté. Là, se tramèrent contre le cardinal bien des complots, où le prince ne joua guère que le rôle de pourvoyeur de têtes pour le compte de ce redoutable Richelieu qui, au centre de sa toile, immobile, implacable laissait se jouer la mouche imprudente, et d'un mouvement brusque l'anéantissait. Après Gaston, sa fille la grande Mademoiselle emplit le palais de ses haines altières et de ses amours passionnés. C'est de là qu'elle partit pour aller sur les remparts de la porte Saint-Antoine faire tirer le canon contre les troupes du roi; c'est là qu'elle revint plus tard cacher souvent ses pleurs et sa jalousie lorsqu'un secret mariage l'eut unie à Laudun. N'entendez-vous pas en souvenir, dans cette cour aujourd'hui si morne, ce bruit de fanfares, de cymbales, cette voiture attelée de huit chevaux qui entre avec fracas, et le galop des gardes et des musiciens qui la précèdent ou la suivent; qu'est-ce que cela? c'est madame la duchesse de Berri, la fille du régent, digne fille d'un tel père qui rentre chez elle après avoir parcouru Paris dans ce fol équipage, au grand scandale des amis de l'étiquette et notamment de Saint-Simon, qui lui aurait plutôt pardonné ses débordements inouïs, que de se faire escorter par une garde sans que son rang lui en donnât le droit. La Révolution a passé et a pris possession de ce palais; elle y loge d'abord ses prisonniers, puis son gouvernement s'y installe. Le Luxembourg vit Barras donner aux moeurs le signal de cette réaction de la volupté qui fit ressembler un moment la France à une assemblée de fous dansant dans un cimetière et heurtant, toute joyeuse, les débris de l'échafaud. Quelque temps après, le Directoire tombait dans ces mêmes murs où le général Moreau gardait à vue le directeur Collier, honnête homme, courageux citoyen, qui, si la fermeté du caractère et la droiture des principes avaient suffi pour vaincre le génie, aurait épargné à la France le despotisme de l'Empire et assuré le maintien des lois. Plus proche de nous, c'est du sang, un sang glorieux qui rejaillit jusque sur ces pierres; c'est là, pendant la nuit, que les pairs, constitués en tribunal, condamnèrent à mort un des plus vaillants généraux de la France; c'est à deux cents pas qu'il fut mystérieusement fusillé.

Mais silence, pierres bavardes, silence, ou du moins ne nous parlez plus que du présent, la principale chose que nous venions chercher auprès de vus. Notre carte d'entrée, signée du Grand-référendaire, nous donne place aux tribunes du midi. On y arrive par le grand perron et par des corridors mal éclairés, qui attendent l'achèvement d'une restauration qui nous semble bien lentement conduite; enfin s'ouvre devant nous la nouvelle salle des séances de la Chambre des Pairs.

Je dis nouvelle, parce que les pairs siégeaient autrefois dans une autre partie du Luxembourg, dont je vous épargne la description, et que cette salle sort toute fraîche des mains des artistes qui lui ont donné son dernier lustre et qui ont achevé son dernier ornement. Eh bien! que dites-vous de cette salle! Je dis qu'elle ressemble, à fort peu de chose près, à celle de la Chambre des députés; seulement elle est plus petite, percée d'un seul rang de tribunes drapées avec plus de richesse, ornée de peintures qui ne se trouvent pas chez grande soeur, et beaucoup plus dorée, comme il convient au rang sénatorial des gens qu'elle doit recevoir; mais c'est le même hémicycle se rattachant par les deux extrémités au fauteuil de la présidence. Encore une différence: au lieu des stalles, des fauteuils vert et or, en forme de chaises curules; enfin, ce qu'on ne voit point à la Chambre des Députés, le bureau du chancelier-président est placé dans une demi-coupole, soutenue par des colonnes jumelles en marbre jaspé, qui se détachent assez élégamment sur une draperie vert et or, comme le reste des tentures. Ce qu'il y a de singulier à ce sujet, et ce qui montre bien le caractère d'indécision et de lieu commun que prend l'architecture dans les siècles sans inspiration et sans loi, c'est que cette demi-coupole est tout à fait semblable à celles qu'on dessine généralement dans les églises et les chapelles pour y établir l'autel. Celle de la Chambre des Pairs, par la disposition de ses colonnes jumelles, ressemble précisément, avec un développement moindre, à la galerie cintrée qui se déploie derrière le maître-autel de la Madeleine; en sorte que, de nos jours, il ne semble point étrange; de placer indifféremment dans le même lieu un autel ou un fauteuil, un Dieu mort pour les hommes ou un chancelier qui ne mourra certainement pour personne. Dans les âges et dans les pays véritablement organisés, tout a son type, son caractère propre, sa loi; dans les temps de confusion morale, quand les arts ont assemblé quelques lignes gracieuses, ils croient avoir tout fait, et tomme dans la sphère philosophique toutes les idées s'effacent, ils ne cherchent à en reproduire aucune, et ne peuvent par conséquent rien exprimer.

Chambre des Pairs.--La Philosophie dévoilant la Vérité, peinture du plafond de la bibliothèque, par Riessner.

Illustration from L'Illustration, No. 0018, 1 Juillet 1843

Les peintures, dont plusieurs d'un mérite d'exécution incontestable, sont, les unes assez insignifiantes par leur sujet, les autres, d'un genre allégorique trop naïf, et quelquefois peu décent.

Chambre des Pairs,--peinture du plafond de la Bibliothèque par Riessner.

Illustration from L'Illustration, No. 0018, 1 Juillet 1843

Pourquoi le Couronnement de Philippe le Long, dont le règne est un des plus pâles de notre histoire, occupe-t-il un dessin de porte à la Chambre des Pairs? Les cinq ou six personnages qui représentent, dit le plan de la Chambre, les États-Généraux de je ne sais quelle époque sur l'autre porte, ont plus d'à-propos; mais, en fait, ils ne représentent rien du tout, car on ne voit point d'assemblée, et il est imposable de deviner ce que se veulent ces personnages que nul motif visible ne semble réunir. Sur la voûte, la Justice, la Sagesse, la Loi, et, dans un coin, la patrie, qui a l'air trop petite fille, forment des sujets allégoriques dont il est facile d'apprécier la convenance un peu banale. D'autres fresques, toujours allégoriques, entremêlent celles que je viens de citer. Dans l'une d'elles, qu'au miroir symbolique je crois reconnaître pour la Vérité la principale figure est d'une ravissante expression; il est impossible de voir des yeux plus séduisants, un plus joli visage, des cheveux blonds plus soyeux; mais cette Vérité si gracieuse, qu'elle a l'air de la Fable pourquoi étend-elle ses beaux bras blancs et ronds sur la vénérable assemblée? Une Vérité si charmante n'a rien à faire au milieu des nobles pairs; car, si par hasard son doux sourire est trompeur et qu'en réalité elle ne soit que le Mensonge, leurs mensonges, s'ils en faisaient, ne seraient pas si jolis, et leurs vérités s'ils en disaient, devraient être beaucoup plus mâles et plus austères.

Au total, l'impression que laisse la salle des séances est celle d'un salon assez grandiose: tout y est discret, silencieux, presque endormi; il n'y pénètre qu'un demi-jour favorable au repos. Aucun bruit n'y vient du dehors, et des tapis épais amortissent les bruits intérieurs; la voix elle-même, sans doute faute de sonorité dans la salle, n'y résonne qu'en sourdine et semble craindre d'éveiller des échos. Point de ce tumulte, de ce faux air d'écoliers en vacances, de ces conversations multipliées qui, de tous les côtés et sur tous les tons, bourdonnent, de cette agitation, en un mot, qui frappe lorsqu'on entre à la Chambre des Députés. Ici, au contraire, de la dignité, si on veut, mais surtout un inaltérable calme, et qui règne invariablement sur ces bancs d'ailleurs presque toujours à moitié déserts.

John Singleton Bopley, baron Lyndhurst, grand-chancelier d'Angleterre. M. Pasquier, chancelier de France, président de la Chambre des Pairs.

Illustration from L'Illustration, No. 0018, 1 Juillet 1843
Illustration from L'Illustration, No. 0018, 1 Juillet 1843

Ce n'est pas là l'aspect de la Chambre des Lords. Dans leur antique salle de Westminster, beaucoup moins reluisante et dorée que celle des pairs de France, tendue de vieilles tapisseries décolorées, garnies de quelques fauteuils seulement pour les pairs ecclésiastiques et de banquettes pour le reste des lords, il règne, au dire, des écrivains anglais, un profond sentiment de dignité et de convenance; il s'en exhale un parfum de bon ton et d'aristocratie; mais il y a plus de vie, plus d'animation, on y sent l'exercice d'une énergie plus réelle, et tout ce qu'un corps puissant peut imprimer de force à ses membres, ils le montrent généralement. En présence de ce sac de laine où siège le chancelier d'Angleterre, et qui rappelle à ces héritiers de la féodalité anglaise les conditions à la fois agricoles, manufacturières et commerciales de leur prépondérance et de celle de leur pays, ils sont vraiment encore, aujourd'hui même que le sol commence à trembler sous leurs pieds et que la décadence est peut-être bien proche, la seule aristocratie de l'Europe qui ait un sens, une raison d'être en même temps qu'une incontestable action.

Le chancelier de France, revêtu de la simarre, bien connue de la presse satirique, portant en sautoir le grand-cordon rouge sur lequel flotte négligemment un rabat de dentelle brodée, et tenant à la main sa toque de velours noir garnie d'hermine, vient de s'asseoir au fauteuil. Les secrétaires qui composent le bureau de la Chambre prennent place à côté de lui, et aux deux extrémités du bureau, deux fonctionnaires qui ne sont point pairs de France, le garde des archives et son adjoint. Les pairs, en frac gros bleu brodé d'or au collet et aux parements des manches, arrivent lentement et en assez petit nombre à leurs sièges: la séance est ouverte.

Que sera-t-elle pour nous, cette séance abstraite et typique qui doit nous résumer toutes les autres, et nous donner la substance du travail de la Chambre haute. Il faut bien le dire, elle n'aura ni traits décisifs, ni couleur éclatante, ni résultats bien féconds en grandeur ou en utilité. Bien des causes tendent à paralyser l'action des pairs de France; et sans discuter ici, ce qui nous mènerait trop loin, les germes de faiblesse contenus dans leur principe constituant lui-même, qui ne leur laisse d'indépendante ni dans leur origine ni dans l'exercice de leur part de pouvoir, on peut dire qu'eux-mêmes, renchérissant sur les tendances de leur principe, se lient encore volontairement les mains. A tel point qu'ils semblent les Hermès de la politique: sans bras pour agir, sans pieds pour marcher. Sans doute il y a beaucoup de lumières à la Chambre, des caractères honorables, des administrateurs consciencieux et instruits, des savants et des écrivains de premier ordre; mais, outre que parmi les célébrités qui s'y rencontrent, c'est moins l'éclat de l'intelligence qu'un certain caractère politique qui les a conduits à la pairie, on avancerait sans témérité que, dans ses conditions actuelles d'existence l'assemblée fut-elle, par impossible, toute et impartialement composée des esprits les plu» distingués dans les diverses branches du travail intellectuel, sa vitalité politique n'en serait ni plus grande ni plus assurée. En effet, sans méconnaître, ou plutôt pour mieux apprécier les imprescriptibles droits de l'intelligence au gouvernement de la Société, on peut avouer que ce n'est pas parce qu'on se sera montré un grand chimiste, un grand physicien, un grand philosophe, un grand poète, qu'on sera nécessairement un bon législateur. Tous les talents spéciaux, lorsqu'ils ne sont pas vivifiés par un grand et beau caractère, et par quelque puissance synthétique de l'intelligence, viennent s'effacer et s'éteindre, échouer irréparablement dans ce suprême oeuvre de la conduite des hommes. Tout dépend donc à la fois du principe d'organisation d'une assemblée et du système qu'elle s'impose. Si elle est animée follement du bien public; si, par tous les angles, elle pénètre très-avant dans les diverses classes de la société; si, sous quelque forme que ce soit, elle vit puissamment de la vie populaire et du sentiment national, elle trouvera toujours assez de lumières, et tracera dans l'histoire un sillon aussi large que richement ensemencé. Mais si on prend, çà et là, des talents de divers ordres, qu'aucun lien, aucune pensée commune, aucun intérêt commun ne réunit, pour leur conférer, avec un titre honorifique, une part effective dans la confection des lois; s'ils n'arrivait à cette position éminente que par un choix arbitraire et au gré d'une faveur qui échappe à tout contrôle, on crée ainsi un ensemble hétérogène, composé de parcelles brillantes, je le veux bien, mais qui jurent entre elles et ne peuvent marcher de front. Alors elles restent en place, et c'est à peu près ce que font les membres de la Chambre des Pairs.

Cette Chambre s'est persuadée qu'elle ne doit jouer d'autre rôle, dans le gouvernement de l'État que celui de la chaîne d'ancrage qui sert à obvier aux inconvénients de la rapidité des pentes. Cette persuasion est si profonde, si absolue, que, bien qu'elle se soit fait une autre loi, par des causes analogues, d'appuyer toujours le pouvoir exécutif, s'il prend à celui-ci une velléité de progrès, si légère qu'il soit, les pairs s'y opposent, et disent à l'audacieux: «Tu n'iras pas plus loin!» Dernièrement les journaux ministériels eux-mêmes se dépitaient un peu d'avoir des amis si opiniâtrement conservateurs, quand ils ont vu la Chambre repousser quelques petites et innocentes améliorations que le ministère voulait introduire dans nos Codes.

L'éloquence des orateurs de la Chambre des Pairs se ressent nécessairement du funeste système qu'elle a embrassé, et malgré les talents qu'elle renferme, il est rare qu'un rayon de leur supériorité se fasse jour dans leurs oeuvres oratoires. L'éloquence vit de luttes et de luttes sérieuses, et dans ce paisible champ clos, on ne combat même pas avec les armes courtoises; le fer émoussé y semble encore trop terrible. Je ne me plaindrais pas qu'un respect même excessif des convenances y effaçât un peu trop les formes vives du langage, si, sous ce manteau couleur de muraille, se cachait l'éclat des pensées fortes et la vigueur des raisonnements. En dehors des questions de style, il y a les questions d'État; mais que peuvent être ces graves questions, lorsqu'on est déterminé à l'avance à les juger toujours assez bien résolues, à penser que nos ancêtres et nous-mêmes avons assez fait, et qu'il n'y a plus rien à faire. Mirabeau lui-même s'atrophierait dans une pareille atmosphère, et, sous ce récipient pneumatique, l'asphyxie éteindrait ses larges poumons. Quoi! vous êtes, dans une mesure assez restreinte, et vous prétendez être absolument l'élite de la société, l'élite du rang, l'élite de l'intelligence, et vous pensez que le grand acte de cette suprême intelligence collective est de n'en faire aucun! Comme le fakir indien, vous

Plan de la Salle des séances des Pairs.

Illustration from L'Illustration, No. 0018, 1 Juillet 1843

A. Entrée principale. D. Couloir de droite. G. Couloir de gauche. T. Tribune des orateurs. 1. Le président de la Chambre M. le baron Pasquier, chancelier de France. 2. Secrétaires: M. le marquis de Louvois. M. le comte de Turgot. 3. Secrétaires: M. le comte Durocher. M. le vice-amiral Halgan. 4. M. Cauchy, secrétaire-archiviste. 5. M. La Chauvinière, secrétaire-archiviste. 6. Huissiers. 7. Sténographes du Moniteur. 8. " " " B. Bancs de MM. les ministres. E. Banquettes réservées pour MM. les Députés. C. Tribune du corps diplomatique. S. Tribune de MM. les journalistes. N. Tribune de MM. les gardes nationaux. On ne peut détailler l'emploi des autres tribunes, parce que leur destination varie d'un jour à l'autre.

Chambre des Pairs.

Illustration from L'Illustration, No. 0018, 1 Juillet 1843

croyez que la perfection consiste à s'accroupir au pied de l'arbre, et à y demeurer des années sans bouger? Et à quoi donc reconnaît-on, je ne dis pas l'intelligence, mais la vie, si ce n'est au mouvement? Quels sont les bienfaiteurs de l'humanité? ceux qui l'ont menée en avant. Quel est leur titre? d'avoir frayé, d'avoir éclairé la route. Loin donc la sagesse, oisive et stérile. Qu'a-t-elle laissé d'influence à la pairie, cette prétendue sagesse de l'immobilité? Si vous voulez être les premiers et vraiment les sages, réglez le mouvement, soit, mais menez-le. Conduisez-nous, pour conduire les autres, il faut marcher devant eux. Et ne croyez pas surtout, quelles que soient les barrières que vous éleviez qu'elles arrêtent vraiment le génie de l'humanité. Le génie de l'humanité est le condor aux vastes ailes: vous aurez beau lui tracer magistralement un cercle infranchissable, vous ne pouvez pas emprisonner les airs.

LES DEUX MARQUISES.

COMÉDIE EN TROIS ACTES.

PERSONNAGES.

LE MARQUIS DE FAVOLI, colonel des carabiniers, commandant à Modène; trente-six ans. LA MARQUISE, sa femme. FRANCESCA, jeune veuve, marquise de Montenero, sa cousine. LA CHANOINESSE SANTA-CROCE, tante de Francesca. LE COMTE ODOARD, Capitaine des carabiniers. RANNUCCIO, lieutenant des carabiniers, cinquante ans. MATTEO, domestique du colonel.

La scène se passe à Modène.

ACTE PREMIER.

Le théâtre représente un salon; porte au fond; portes latérales, sur le devant, une table chargée de papiers.

Scène Ire.

LE MARQUIS DE FAVOLI, seul.

LE MARQUIS, assis à la table et lisant.--«A monsieur le marquis de Favoli, commandant de Modène ... A monsieur le colonel Favoli ...» Ah! voici les renseignements précis sur cette conspiration des carbonari! Le prince sera enchanté. Depuis qu'il sait qu'il y a des réfugiés français dans le duché, il ne rêve plus de révolte; et quand il n'a pas signé, avant son déjeuner, un ordre d'exil ou une sentence d'emprisonnement, il n'est pas tranquille sur sa principauté.. (Il sonne, Matteo entre. A Matteo.) Le commandant Rannuccio est-il revenu de la villa du prince?

MATTEO.--Il attend les ordres de monsieur le marquis.

LE MARQUIS.--Qu'il entre. (Matteo sort.) Quel trésor pour le prince que le commandant! Il est né pour arrêter, comme le prince pour avoir pour; ce n'est pas un homme, c'est un verrou!

Scène II.

LE MARQUIS, RANNUCCIO.

LE MARQUIS.--Eh bien! que m'apportes-tu de la part du prince?

RANNUCCIO.--Les nouvelles les plus graves, les ordres les plus sévères.

LE MARQUIS.--Quelles nouvelles?

RANNUCCIO.--Une révolte, a éclaté à Parme; le grand-duc a fait fusiller les deux chefs dans les vingt-quatre heures, et notre prince est résolu à l'imiter.

LE MARQUIS, à part.--Et il le ferait!(Haut.) Après?

RANNUCCIO.--Des Français sont cachés dans Modène.

LE MARQUIS.--Je le savais.

RANNUCCIO.--Ils ont envoyé un plan de république aux officiers de carabiniers.

LE MARQUIS.--De notre régiment!

RANNUCCIO.--Une réunion doit avoir lieu demain, pendant la nuit, dans les environs de la villa.

LE MARQUIS.--En quel lieu?

RANNUCCIO.--Je l'ignore; mais je le saurai avant ce soir.

LE MARQUIS.--Quels sont les ordres du prince?

RANNUCCIO, tirant une lettre.--Les voici.

LE MARQUIS. lisant.--«Faire détruire le plan de république sur la place par les mains du bourreau.» Très-bien! voilà comme j'aime les auto-da-fé, quand on n'y brûle que du papier! (lisant.) «Arrêter à tout prix les conspirateurs.» (A Rannuccio.) Et le châtiment?

RANNUCCIO.--Pour les suspecte, les galères; pour les coupables, la mort. Que le capitaine Odoard prenne bien garde à lui.

LE MARQUIS.--Odoard, mon jeune aide-de-camp ... Il n'a jamais conspiré que contre l'ennui.

RANNUCCIO.--Il est ardent, exalté.

LE MARQUIS.--Oui, pour tout ce qui est beau et noble.

RANNUCCIO.--Vous ne le connaissez, pas.

LE MARQUIS.--Tu en as toujours été jaloux. Quel âge a donc ta femme?

RANNUCCIO.--Vingt ans, monsieur le marquis.

LE MARQUIS, riant.--Est-ce que ce serait là la cause? (Rannuccio fait un mouvement.) Rassure-toi; je vais marier Odoard ... Mais achevons ces dépêches. (Tout en lisant.) D'ici là, pour endormir toute défiance, le prince veut qu'on s'occupe de fêtes. Il y aura bal ce soir à la cour pour le mariage de la princesse Nicolini. Va commencer les recherches. (Rannuccio sort.)

LE MARQUIS,--Sonnant--Matteo!... (Matteo paraît. A Matteo.) Ma cousine Francesca est-elle chez la marquise?

MATTEO.--Elle vient de passer chez sa tante, madame la chanoinesse.

LE MARQUIS.--Madame la chanoinesse est ici!

MATTEO.--Elle est arrivée ce matin et a déjà demandé si M. le marquis était visible.

LE MARQUIS.--Voilà mes projets renversés ... Cette respectable chanoinesse a un art incroyable pour dégoûter les autres du mariage!... Si elle était ridicule au moins ... mais non, elle a trouvé le moyen d'être vieille fille, religieuse et d'avoir de l'esprit ... Il faut combattre sa présence! Matteo.

MATTEO.--Monsieur le marquis ...

LE MARQUIS.--Allez chez le capitaine comte Odoard, et priez-le de passer chez moi.

MATTEO.--Oui, monsieur. (Au moment où il va pour sortir il aperçoit la chanoinesse, et annonce.) Madame la chanoinesse de Santa-Croce, (Il sort.)

Scène III.

LA CHANOINESSE, LE MARQUIS.

LA CHANOINESSE, riant.--Hé, bonjour, mon cousin!... Vous voyez que je n'ai pas voulu retarder d'un instant le plaisir de vous voir.

LE MARQUIS.--Quel air riant, chère comtesse! Votre joie me fait trembler. Est-ce que vous avez quelque mauvaise nouvelle à m'apprendrez.

LA CHANOINESSE.--Je la trouve très-bonne.

LE MARQUIS.--C'est ce une je voulais dire.

LA CHANOINESSE.--J'ai décidé enfin Francesca à me suivre au couvent.

LE MARQUIS.--Quel prosélytisme de célibat!... Est-ce l'histoire du chien du jardinier, qui n'y touche pas et ne veut pas qu'on y touche?

LA CHANOINESSE.--Non, je vous le jure, il n'y a ni envie ni ressentiment.... c'est pure conviction ... je voudrais faire école.

LE MARQUIS.--Vous aurez de la peine.

LA CHANOINESSE.--Vous croyez donc, messieurs, qu'on ne peut pas se passer de vous?

LE MARQUIS.--Jusqu'à présent, mesdames, vous avez été assez de cet avis-là.

LA CHANOINESSE.--Eh bien, en vérités, je n'y puis rien comprendre; j'ai été jeune, pas plus mal qu'une autre ... peut-être mieux même, à ce que l'on disait ... et les prétendants ne manquaient pas autour de moi, d'autant plus que j'avais une grande fortune; et rien ne vous attire plus, messieurs, que les beaux yeux d'une cassette ... Eh bien, je n'ai jamais pu avoir la plus petite passion ... c'était peut-être de ma faute... mais je crois plutôt que c'était de la vôtre; d'abord, convenez-en, vous êtes tous fort laids, et si par hasard un de vous échappe à la règle ... c'est un fat.

LE MARQUIS,--Dans quelle catégorie me rangez-vous, cousine?

LA CHANOINESSE, avec gaieté--Vous?... vous tenez des deux.

LE MARQUIS.--Grand merci!

LA CHANOINESSE.--Mais revenons à ma nièce, marquis. Savez-vous que vous êtes un ingrat de ne pas vouloir que je fasse une sainte de votre nom?

LE MARQUIS.--Pourquoi cela?

LA CHANOINESSE.--Cela compterait peut-être à la marquise par substitution.

LE MARQUIS.--Ah! toujours des épigrammes contre la femme que j'ai.

LA CHANOINESSE.--Comme vous contre le mari que je n'ai pas ...

LE MARQUIS.--Mais, à votre tour, pouvez-vous penser à faire une religieuse de Francesca?... un coeur si aimant, si tendre ...

LA CHANOINESSE.--C'est pour cela ... Charmante enfant! quelle sensibilité vraie et naïve! quel trésor de dévouement, d'abnégation ... vous ne la connaissez pas ... un homme ne peut pas apprécier un tel coeur! Elle serait capable de se sacrifier pour celui qu'elle aimerait; et vraiment, Messieurs, vous n'en valez pas la peine.

LE MARQUIS.--Comment, vous voulez que tant de grâces soient perdues?

LA CHANOINESSE.--Je les aime mieux perdues que profanées; tout serait blessure pour elle au milieu de vos passions égoïste et hypocrites ... d'ailleurs n'est-elle pas marquise comme votre femme? n'a-t-elle pas été mariée?

LE MARQUIS, riant-Mariée! mariée!... J'honore infiniment la mémoire de feu le marquis de Montenero, mon cousin; mais il avait soixante-quinze ans quand il a épousé Francesca, et ...

LA CHANOINESSE.--Monsieur ...

LE MARQUIS.--Ah! pardon ... pardon ... je vous parle toujours comme si vous ne compreniez pas.

LA CHANOINESSE.--Encore ... mais à votre tour ... quel besoin avez-vous de remarier Francesca?

LE MARQUIS.--Esprit de propagande, comme vous.

LA CHANOINESSE.--Je ne vous croyais pas si bon chrétien. Vous, prônez le mariage!... C'est de l'oubli des injures.

LE MARQUIS.--Toujours contre ma femme! Il est vrai que la marquise est un peu capricieuse, un peu volontaire, un peu coquette, un peu mordante... Mais avouez qu'en revanche, et pour rétablir l'équilibre, je suis avec elle d'une douceur...

LA CHANOINESSE.--D'une douceur honteuse pour un homme.

LE MARQUIS, riant.--Je respecte en elle l'image de mon souverain. Vous ignorez ce que c'est que d'épouser la fille d'un prince et la fille naturelle encore!

LA CHANOINESSE.--Avouez donc que vous avez peur!

LE MARQUIS.--Peur? Vous savez que je ne redoute guère personne.

LA CHANOINESSE.--Toujours vain de vos duels.

LE MARQUIS.--Que voulez-vous? je n'aï que cela de sérieux. Je suis moqueur, sceptique, il faut bien que je regagne la considération par quelque endroit; et puis cela m'est d'un grand avantage; on n'ôse pas s'attaquer à ma femme, on sait ce qu'il en coûterait.

LA CHANOINESSE, riant.--Est-ce que vous seriez jaloux?

LE MARQUIS.--Dieu m'en garde!... Mais je hais le ridicule, et si ma femme me trompait, fût-ce pour mon meilleur ami ... je le tuerais sans pitié. (La chanoinesse fait un mouvement. Le marquis, riant.) Rassurez-vous; la réputation de mon épée me met à l'abri, et, sûr de ce côté, je permets à la marquise tous ses caprices, ses despotismes ...

LA CHANOINESSE.--Sans compter que vous vous en accommodez assez bien, parce qu'à chaque éclat qu'elle vous fait, le prince son père vous envoie une dignité de plus.

LE MARQUIS.--Et voilà pourquoi j'ai avancé si vite! Ah! comtesse, je vous ai volé celui-là.

LA CHANOINESSE.--J'en trouverai d'autres; la matière est si riche! Mais, dites-moi donc, monsieur le marquis, est-ce que le fief de Montenero ne vous reviendrait pas, si Francesca se remariait?

LE MARQUIS.--Sans doute.

LA CHANOINESSE.--Eh bien! voyez un peu comme le monde est méchant! Ne prétendait-on pas hier, chez le prince, que si vous pressiez tant votre cousine de donner un successeur à votre cousin, c'était pour avoir ce titre et ce fief ... Je n'en ai pas cru un mot, comme vous le pensez bien.

LE MARQUIS.--J'en suis convaincu, et j'avais été reconnaissant par prévision. N'ai-je pas entendu dire avant-hier que se vous insistiez vivement pour que Francesca entrât dans le couvent de Santa-Croce, c'était afin d'en être nommée supérieure. Vous devinez ce que j'ai répondu.

LA CHANOINESSE.--Allons! c'est de bonne guerre; mais je vous jure que je n'ai aucun intérêt personnel ...

LE MARQUIS.--Et quand vous en auriez, où serait le mal? Vous et moi, nous ne voulons que le bonheur de Francesca; eh bien! par hasard, notre fortune se trouve sur la même route que son bonheur, faut-il donc rebrousser chemin à cause de cela? Ce serait de l'égoïsme de délicatesse... Mais j'aperçois Francesca et ma femme, les deux marquises.

Scène IV.

Les mêmes, FRANCESCA, LA MARQUISE.

LA MARQUISE, à la chanoinesse.--Madame la chanoinesse, nous vous cherchions.

LA CHANOINESSE.--Pourquoi donc?

LA MARQUISE.--Francesca ne veut pas faire ses commandes de toilette sans vous.

LA CHANOINESSE.--Pour le bal de ce soir? pour le mariage de la princesse Nicolini?

FRANCESCA.--Oui, chère tante; il faut que vous m'aidiez dans le choix de ma parures.

LE MARQUIS, à Francesca.--Vous voulez donc être bien belle?

FRANCESCA, rêveuse.--Oui ...

LE MARQUIS.--Quel est donc le jeune cavalier?... (L'observant et gaiement.) On dit que la princesse ouvre le bal avec le capitaine Odoard.

FRANCESCA, troublée.--Ah! vraiment.

(La chanoinesse observe la marquise.)

LE MARQUIS.--En connaissez-vous un plus digne, beau, brave?...

LA MARQUISE, avec un accent d'ennui.--Ah! voilà les éloges du capitaine Odoard qui recommencent! Je ne conçois pas ce que l'on trouve en lui de si accompli. Il est jeune?... qui est-ce qui n'est pas jeune? brave? c'est son métier; beau?... il le croit; spirituel?... il le dit.

LE MARQUIS.--Vous êtes injuste; jamais un mot ...

LA MARQUISE.--Il le laisse voir, c'est la même chose.

LA CHANOINESSE, à part.--Elle dit bien du mal d'Odoard. Est-ce qu'elle penserait tout le contraire?

LA MARQUISE.--Je ne comprendrai jamais ni les admirations ni les préférences qui l'entourent.

LE MARQUIS, à Francesca.--Et vous, cousine?

FRANCESCA, troublée.--Moi, mon cousin ... mais ...

(Rannuccio entrant.)

RANNUCCIO.--Une dépêche pour M. le colonel.

LE MARQUIS.--Donne. (Lisant.) Voilà comme on ne sait jamais ce que le temps vous amènera. Je comptais vous accompagner ce soir, mesdames, et il faut que je monte à cheval dans quelques heures et je passe la nuit hors de Modène.

LA MARQUISE, avec une indifférence affectée.--Ah! vous partez ce soir?

FRANCESCA.--Et pourquoi donc?

LE MARQUIS.--Une affaire qui ne sera pas grave, j'espère, mais qui exige ma présence; une conspiration de carbonari. (Se tournant vers Rannuccio.) Faites tous vos préparatifs, puis vous passerez chez le comte Odoard et vous lui direz que je l'attends.

LA MARQUISE, d'un air indifférent.--Est-ce que vous emmenez le comte?

LE MARQUIS.--Moi? non, (se penchant vers sa cousine.) je ne suis pas assez mauvais cousin pour cela.

FRANCESCA, troublée.--Mon cousin!...

LA MARQUISE, sortant.--Venez-vous, Francesca?...

LE MARQUIS, bas à Francesca.--Restez.

LA CHANOINESSE, qui a entendu ce mot, s'approchant du marquis.--Marquis, je vais vous prouver que je ne vous redoute pas ... je vous laisse avec Francesca. Allons, travaillez, persuadez; dites-lui bien que le comte Odoard est charmant. Mon pauvre marquis, vous avez de l'esprit, mais vous n'y voyez goutte. (Elle sort.)

Scène V.

LE MARQUIS, FRANCESCA.

LE MARQUIS, regardant Francesca, qui a la tête baissée.--Charmant visage, coeur charmant! (S'approchant d'elle.) Hé bien, à quoi pensez-vous, rêveuse?

FRANCESCA.--Je pensais ... je pensais à ce bal.

LE MARQUIS.--Ah! vous pensiez à ce bal? et pas à autre chose?

FRANCESCA.--A quoi donc?

LE MARQUIS.--Voyons, chère cousine, ne dissimulez pas; vous savez bien que, quoique vous ne m'ayez rien confié, je suis un peu votre confident. Dites-moi pourquoi, depuis quelque temps, vous êtes triste?

FRANCESCA.--Que voulez-vous, mon cousin? on vit sur la foi d'une chimère, on est aveugle, on veut l'être; et puis vient un moment qui déchire le voile, et alors ... Oh! il y a des choses qui font bien du mal!...

LE MARQUIS.--Chère cousine, s'il n'y avait de chimère que votre peine! (Elle secoue tristement la tête.) Me permettez-vous de vous deviner pour vous consoler?

FRANCESCA, malgré elle.--Oh! mon cousin, il ne m'aime pas!

LE MARQUIS.--C'est impossible! vous êtes si bien faits l'un pour l'autre... Tous deux jeunes, beaux, généreux, dévoués; vous, Francesca, vous vous sacrifieriez pour celui que vous aimez; lui, en se faisant tuer pour un ami, il lui dirait; Merci ... Oh! deux âmes pareilles doivent se comprendre ... Il vous aime!

FRANCESCA.--Je l'ai pensé d'abord comme vous. Il était si aimable, si empressé, je cédai à cet attrait ... alors je devins triste; mais lui, il resta gai, spirituel ... On n'est pas si aimable quand on aime.

LE MARQUIS.--S'il a la tendresse gracieuse, ce n'est pas sa faute; ne vient-il pas sans cesse ici?

FRANCESCA.--Mais y vient-il pour moi?

LE MARQUIS.--Pour qui pourrait-il y venir?

FRANCESCA.--C'est ce que je me dis. Mais pourquoi ne jamais me parler de ce qu'il éprouve?

LE MARQUIS.--Ne tâchez-vous pas de lui cacher ce que vous éprouvez?

FRANCESCA.--C'est vrai ..., mais pourquoi rechercher toutes les femmes plus que moi, même ma cousine?

LE MARQUIS.--Il fait la cour à ma femme? Plus de doute! les prétendus commencent toujours par séduire la famille.

FRANCESCA.--Mon cousin, m'aimera-t-il encore longtemps ainsi dans la personne de mes grands parents?

LE MARQUIS.--Cela dépend de vous ... Voyons, faut-il tout vous dire? Eh bien! je sais pourquoi il n'ose pas se déclarer.

FRANCESCA.--Parlez!

LE MARQUIS.--C'est que vous avez, à ses yeux, un immense défaut ...

FRANCESCA.--Un défaut! je m'en corrigerai.

LE MARQUIS, riant.--Attendez, attendez; je sais beaucoup de gens qui vous prendraient ce défaut-là, si vous vouliez vous en défaire ... Vous êtes très-riche, et Odoard n'a que son épée et son nom.

FRANCESCA.--Je n'y avais jamais songé!

LE MARQUIS.--La délicatesse arrête sur ses lèvres l'aveu d'un amour qui ressemblerait à un calcul ..., et vous êtes pour lui dans la position des reines que l'on n'ose pas aimer, à moins qu'elles ne disent: Je vous le permets.

FRANCESCA.--Ah! quel trait de lumière, mon cousin. Parlez encore; oui, tout s'explique maintenant; quoi de plus naturel ... que son silence! de plus naturel ... et de plus noble! C'est bien à lui ... Et moi qui l'accusais! N'est-ce pas que c'est bien! Je suis folle! une seule pensée m'avait mise au désespoir ... et un seul mot de vous me comble de joie. Mon Dieu!... que la tête est faible, quand le coeur est rempli ... Mais maintenant, mon cousin ... je ne crois plus que vous, je m'abandonne à vous. Voyons, dites, que dois-je faire? car il faut le détromper ... tout de suite ... tout de suite ...

LE MARQUIS.--C'est cela ... complotons ensemble ...

FRANCESCA.--Oui, donnez-moi un bon conseil. Comment lui dire qu'il a tort de se taire?

LE MARQUIS.--Certes, voilà la première fois qu'une femme demande avis à un homme pour en amener un autre à ses pieds.

FRANCESCA.--Ah! répondez-moi.

LE MARQUIS.--D'abord, ma jolie cousine ... il ne faut plus, quand il s'approche, garder cet air froid et digne.

FRANCESCA.--J'ai l'air froid avec lui! Oh! mon cousin, je crois à mon tour que vous ne vous y connaissez, pas.

LE MARQUIS.--Il faut l'enhardir.

FRANCESCA.--Je l'enhardirai.

LE MARQUIS.--Être un peu coquette.

FRANCESCA.--J'ai peur de ne pas être très-habile là-dessus.

LE MARQUIS.--Demandez des leçons à ma femme ... Montrer de la jalousie...

FRANCESCA.--Je n'ai pas besoin de maître pour cela.

LE MARQUIS.--Le prier de chanter avec vous.

FRANCESCA.--Oui, mon cousin.

LE MARQUIS.--Lui fitre des avances, enfin.

FRANCESCA.--Oui, mon cousin; je ferai comme les reines, je permettrai!... Oh! quelle joie, quelle joie! Tout change d'aspect à mes yeux ... Quand je suis entrée, le salon me semblait triste, sombre.... maintenant il est gai, riant ... Je voudrais qu'il vint!... il me semble que rien qu'en me regardant, il comprendrait que tout ce qui est dans son coeur est déjà depuis longtemps dans le mien ... qu'il ...

MATTEO, annonçant--M. le comte Odoard.

FRANCESCA.--Je m'enfuis!

LE MARQUIS, la retenant.--Eh bien ... eh bien! voilà donc ce grand courage!... Oh! je ne vous laisse point partir.

Scène VI.

Les mêmes, ODOARD.

ODOARD.--Colonel, je me rends à vos ordres. (Saluant Francesca.) Madame...

LE MARQUIS.--Hé! l'air riant et heureux, capitaine... Vous avez donc fait quelque grand rêve?

ODOARD.--Colonel ...

LE MARQUIS.--C'est que je crois aux rêves ... et si vous avez d'heureux pressentiments aujourd'hui, ne les chassez pas.

FRANCESCA, bas.--Mon cousin!

ODOARD.--Comment cela?

LE MARQUIS.--Je ne m'explique pas; attendez-moi ici, j'ai quelques dépêches à vous remettre.

ODOARD.--Est-ce pour un point éloigné, colonel?

LE MARQUIS.--Non, non, vous serez revenu pour le mariage de la princesse Nicolini; il doit vous inspirer un intérêt particulier.

ODOARD.--Je ne m'en cache pas. LE MARQUIS.--Je reviens; attendez-moi ici. (Bas, à Francesca.) Allons, vous voilà devant l'ennemi ...

FRANCESCA.--Je tremble.

Scène VII.

FRANCESCA, ODOARD.

FRANCESCA, à part.--Quand je songe qu'il faut que je commence!... Quel embarras!

ODOARD.--Le colonel avait raison, madame, et je suis en veine de bonheur... Madame la marquise me permet de lui demander la première valse pour demain.

FRANCESCA.--La marquise permet et accorde. (A part.) Il m'aide. (Haut.) Mais serez-vous revenu?

ODOARD.--Oh! je le serai! Manquer au mariage de la comtesse Nicolini!... il me va trop au coeur! Cette femme d'un haut rang d'une prande fortune, qui aime un jeune homme obscur, et qui, à force de l'aimer, triomphe de tous les obstacle pour l'élever jusqu'à elle.

FRANCESCA.--Cela vous étonne?

ODOARD.--Non, non, car le désintéressement est dans le coeur de toutes les femmes; qu'elles soient riches, qu'elles soient princesses, reines même, que leur importe? Elles ne regardent ni à l'opulence ni au titre; elles aiment, et tout est dit.

FRANCESCA.--Vous admirez la comtesse; et moi.... c'est le jeune homme qui me touche, de l'avoir aimée assez pour accepter.

ODOARD.--Que je l'envie! Après le plaisir de tout donner à la femme qu'on aime, le plus grand bonheur est de lui tout devoir! Je n'ai jamais compris les fausses délicatesses qui s'alarment des bienfaits d'une main si chère. S'aimer, cela sanctifie tout ... On n'est plus deux ... on est seul; aucun ne reçoit et chacun donne.

FRANCESCA, émue--Quelle chaleur!.... Vous parliez.... comme si vous étiez amoureux.

ODOARD.--riant.--Je le suis peut-être.

FRANCESCA.--Vraiment ... Eh bien, cela me fait plaisir, (S'approchant de lui et avec enjouement.) Monsieur le comte, les femmes sont bien curieuses.

ODOARD.--Presque autant que les hommes sont indiscrets.

FRANCESCA.--Je vous ai dit mon défaut; vonlez-vous me prouver le vôtre?

ODOARD.--On dit que les femmes ne nous pardonnent jamais une indiscrétion, même quand elles l'ont provoquée.

FRANCESCA.--Il y aurait peut-être moins d'indiscrétion de votre part que vous ne croyez. (A part) J'espère que je m'avance.

ODOARD, à part.--Est-ce quelle se douterait? Donnons-lui le change.

FRANCESCA, s'approchant.--Quel âge a-t-elle?

ODOARD.--Vingt ans!

FRANCESCA, à part.--Mon âge! (Haut.) Sera-t-elle au bal demain?

ODOARD.--Vous m'en demandez beaucoup.

ODOARD.--Vous ne niez pas? Elle y sera. Me la montrerez-vous?

ODOARD.--Oh! je ne le peux pas.

FRANCESCA, à part.--Je le crois bien. (Haut.) Est-elle jolie?

ODOARD.--Mieux que jolie ... mieux que belle ... charmante!

FRANCESCA.--L'amour voit tout en beau.

ODOARD.--Oh! je ne m'abuse pas ... des yeux si doux ... des cheveux ...

FRANCESCA.--Ses cheveux?

ODOARD.--Des cheveux blonds.

FRANCESCA, à part.--Comme moi! comme moi!

ODOARD, s'animant.--Son visage plein de finesse et d'éclat, une physionomie qui promet une belle âme, une âme qui donne plus encore.

FRANCESCA, à part.--Qu'il est doux de s'entendre parler ainsi par celui qu'on aime. (Haut.) Vous l'aimez bien!

ODOARD.--Si je l'aime!... Je suis bien jeune, et la vie s'ouvre devant moi belle et riante ... Eh bien; mon plus beau jour serait celui où je pourrais la lui sacrifier. Quand, assis à ses côtés, je la regarde, je n'éprouve aucun regret, c'est de penser que jamais elle ne connaîtra tout ce que mon coeur contient de tendresse ... car toutes les paroles sont glacées, tous les serments sont morts quand je les compare à ce que je sens ...Oh! ne viendra-t-il jamais un instant où une preuve, une preuve, un fait, parlera à la place de ma bouche impuissante, et lui dira tout ce que je ne puis pas lui dire ... Mais vous ne pouvez me comprendre, car vous ne savez pas ce qu'elle est et ce que je suis ... vous ne savez pas ...

FRANCESCA, qui l'a écouté avec une émotion croissante.--Eh bien! si! Je savais tout; si je savais votre amour, je savais son nom!

ODOARD.--O ciel! Malheureux! je suis perdu!

FRANCESCA.--Perdu! Vous ne regardes donc pas?

ODOARD.--Madame, au nom du ciel, oubliez tout ce que je voue ai dit; oubliez un aveu que m'a arraché mon amour aveugle!... En parlant d'elle, ma tête s'est égarée ... Ne nous trahissez pas!

FRANCESCA.--Que dites-vous, mon Dieu?

ODOARD.--Vous êtes femme, vous êtes bonne. S'il ne s'agissait que de moi, je ne vous prierais pas! Mais elle! elle! Insensé que je suis, si son mari savait ...

FRANCESCA.--Son mari! Je me meurs.

MATTEO, entrant.--M. le marquis attend monsieur le comte pour lui donner ses dépêches.

ODOARD.--Je vous suis. (Bas à Francesca.) Au nom du ciel, n'ayez rien vu, rien entendu. (Il sort.)

Scène VIII.

FRANCESCA, seule.

Son mari!... Ce n'était pas moi!... Il en aime une autre!... Et je me croyais malheureuse hier ... Dieu! avoir espéré, avoir vu l'amour sur mon visage, avoir cru que c'était pour moi qu'il tremblait, qu'il pâlissait, qu'il pleurait ainsi ... Et c'est une autre qu'il aime!... une autre!... Et je lui ai montré ma tendresse, et j'ai semblé solliciter la sienne!... Oh! j'en mourrai de honte!

Scène IX

FRANCESCA, LE MARQUIS, LA CHANOINESSE, allant à Francesca.

LE MARQUIS.--Eh bien! ma jolie cousine, avais-je raison? Mais que vois-je? vous avez pleuré?

FRANCESCA.--Laissez-moi, mon cousin, quel mal vous m'avez fait! Que dites-vous?

LA CHANOINESSE.--Que dites-vous?

FRANCESCA à la chanoinesse.--Ma tante, je suis au désespoir.

LA CHANOINESSE.--Au couvent, ma nièce, on n'est jamais au désespoir.

FRANCESCA, à la chanoinesse.--Ma tante, emmenez-moi!

LE MARQUIS.--Attendez ... Encore quelque illusion de modestie; vous avez autant de peine à croire qu'on vous aime, que les autres femmes à croire qu'on ne les aime pas. Voyons, contez-moi vos douleurs, enfant!

FRANCESCA.--Mon cousin, ne me parlez pas ainsi; votre gaieté me fait mal.

LE MARQUIS.--Si je suis gai ... c'est que je suis sûr que vous avez tort d'être triste ... Voyons, parlez.

FRANCESCA, avec douleur.--Il aime une autre femme, une femme mariée!...

LE MARQUIS.--Ce n'est que cela? Vous m'avez fait une peur!...

LA CHANOINESSE.--Et que pourrait-il y avoir de plus?

LE MARQUIS.--Comment! ce qu'il pourrait y avoir de plus? Mais, d'abord, nous sommes sûr qu'il ne l'épousera pas, puisqu'elle est mariée, et il me semble que c'est bien quelque chose.

FRANCESCA--Qu'importe ... puisqu'il ne m'aime pas!

LE MARQUIS.--Qui vous dit qu'il ne vous aime pas, voyez-vous, ma chère petite cousine, nous autres hommes, nous sommes de très-imparfaites créatures.

LA CHANOINESSE.--Oh! que cela est vrai!

LE MARQUIS.--Voilà la première fois que vous êtes de mon avis; on voit bien que je dis du mal de quelqu'un. (A Francesca.) Ou peut très-bien à la fois adorer une jeune fille et aimer une femme. Comme ce n'est pas de la même manière, ces deux amours ne se nuisent pas.

LA CHANOINESSE.--Quelle morale!

FRANCESCA--Je ne comprends pas.

LE MARQUIS.--Bien! voilà la demoiselle qui comprend et la dame qui ne comprend pas, (A Francesca.) Ainsi ...

FRANCESCA, vivement.--Je ne veux pas en entendre davantage. Partons, ma tante.

LE MARQUIS,--Mais si je vous donne ici, à l'instant, la preuve de son amour, la preuve écrite!

FRANCESCA--C'est impossible.

LE MARQUIS, tirant un papier.--Tenez, voici une lettre d'Odoard pour vous.

FRANCESCA.--Pour moi? que peut-il m'écrire?

LE MARQUIS.--Ce qu'il n'a pas osé vous dire, enfant. Je sortais de mon cabinet, quand je l'ai vu donner une lettre à Matteo, en lui disant: Pour la marquise. Je m'étais approché: A quelle marquise écrivez-vous, beau capitaine? lui ai-je dit en saisissant la lettre....--A la marquise ... à la marquise Francesca. Il était tout troublé.--Eh bien! lui dis-je, je me charge de la remettre ... et la voici. Allons, ouvrez et lisez.

FRANCESCA, ouvrant.--Je ne puis comprendre. (Elle jette les yeux sur la lettre et la referme vivement en jetant un cri.)

LE MARQUIS.--Eh bien! est-elle pour vous?

FRANCESCA.--Oui... oui... elle est pour moi.

LA CHANOINESSE.--Qu'avez-vous, mon enfant, vous pâlissez?

FRANCESCA--.Ce n'est rien; le trouble, le saisissement ...

LE MARQUIS, à la chanoinesse.--Vous ne Connaissez pas cela, madame.

LA CHANOINESSE.--Qui regarde Francesca et à part.--Ou je me trompe fort, ou cette lettre n'est pas pour elle.

Scène X.

Les mêmes, RANNUCCIO, tenant des papiers; ODOARD.

ODOARD.--Monsieur le marquis, me voici prêt à partir.

FRANCESCA, à part.--O ciel! ma cousine! c'est donc elle!...

LE MARQUIS, à Odoard.--Bien ... Mais causez un moment avec Francesca, pondant que je vais donner quelques instructions à Rannuccio; causez, (bas à Odoard.) J'ai remis votre lettre.

LA CHANOINESSE, les observant.--Mystère! mystère!

(Le marquis remonte la scène avec Rannuccio.)

ODOARD, s'approchant de Francesca.--Oh! madame! silence! par grâce!...

FRANCESCA.--Ne craignez rien, monsieur.

Scène XIe et dernière.

Les mêmes, LA MARQUISE, MATTEO.

LA MARQUISE.--Chère Francesca, je viens vous chercher pour faire nos emplettes.

MATTEO.--Le cheval de monsieur le marquis est prêt.

LE MARQUIS, redescendant la scène.--C'est bien. (A Odoard.) Voici ces dépêches; c'est à une lieue d'ici. Vous serez aussitôt revenu que parti. (A Rannuccio.) Rannuccio!

RANNUCCIO.--Colonel?

LE MARQUIS, l'emmène dans un coin du théâtre et lui dit tout bas:--Tu me comprends bien?

RANNUCCIO.--Oui, colonel.

LE MARQUIS.--Tu sais où sont les ruines?

RANNUCCIO.--Près de votre villa.

LE MARQUIS.--On est forcé de les traverser pour aller à ma villa. Tu vas faire monter quarante carabiniers à cheval; tu les cacheras près des ruines, et tu le saisiras de tous les conspirateurs.

RANNUCCIO.--Oui, colonel.

ODOARD, bas à la marquise..--Il faut que je vous parle!... Cette nuit, à la villa!

LA MARQUISE.--J'y serai.

LA CHANOINESSE, à Francesca.--Venez, mon enfant, il n'y a pour vous, ici, que des larmes.

LE MARQUIS.--Allons, chacun à son poste ... Moi, je me rends auprès du prince; toi, Rannuccio, où tu sais ... Odoard, à cheval.., et vous, mesdames, à votre conspiration éternelle, permanente, infaillible, à votre toilette.

(Odoard et la marquise se saluent très-cérémonieusement; chacun se dispose à partir. La toile tombe.)

FIN DU PREMIER ACTE.

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