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L'île à hélice

SECONDE PARTIE (continued 2)

Reading edition

V — Le Tabou à Tonga-Tabou

Et alors, dit Yvernès, nous relâcherons aux principales îles de Tonga-Tabou?

— Oui, mon excellent bon! répond Calistus Munbar. Vous aurez le loisir de faire connaissance avec cet archipel, que vous avez le droit d'appeler archipel d'Hapaï, et même archipel des Amis, ainsi que l'a nommé le capitaine Cook, en reconnaissance du bon accueil qu'il y avait reçu.

— Et nous y serons sans doute mieux traités que nous ne l'avons été aux îles de Cook?… demande Pinchinat.

— C'est probable.

— Est-ce que nous visiterons toutes les îles de ce groupe?… interroge Frascolin.

— Non certes, attendu qu'on n'en compte pas moins de cent cinquante…

— Et après?… s'informe Yvernès.

— Après, nous irons aux Fidji, puis aux Nouvelles-Hébrides, puis, dès que nous, aurons rapatrié les Malais, nous reviendrons à Madeleine-bay où se terminera notre campagne.

— Standard-Island doit-elle relâcher sur plusieurs points des Tonga?… reprend Frascolin.

— À Vavao et à Tonga-Tabou seulement, répond le surintendant, et ce n'est point encore là que vous trouverez les vrais sauvages de vos rêves, mon cher Pinchinat!

— Décidément, il n'y en a plus, même dans l'ouest du Pacifique! réplique Son Altesse.

— Pardonnez-moi… il en existe un nombre respectable du côté des Nouvelles-Hébrides et des Salomon. Mais, à Tonga, les sujets du roi Georges Ier sont à peu près civilisés, et j'ajoute que ses sujettes sont charmantes. Je ne vous conseillerais point cependant d'épouser une de ces ravissantes Tongiennes.

— Pour quelle raison?…

— Parce que les mariages entre étrangers et indigènes ne passent point pour être heureux. Il y a généralement incompatibilité d'humeur!

— Bon! s'écrie Pinchinat, et ce vieux ménétrier de Zorn qui comptait se marier à Tonga-Tabou!

— Moi! riposte le violoncelliste en haussant les épaules. Ni à Tonga-Tabou, ni ailleurs, entends-tu bien, mauvais plaisant!

— Décidément, notre chef d'orchestre est un sage, répond Pinchinat. Voyez-vous, mon cher Calistus — et même permettez-moi de vous appeler Eucalistus, tant vous m'inspirez de sympathie…

— Je vous le permets, Pinchinat!

— Eh bien, mon cher Eucalistus, on n'a pas raclé pendant quarante ans des cordes de violoncelle sans être devenu philosophe, et la philosophie enseigne que l'unique moyen d'être heureux en mariage, c'est de n'être point marié.»

Dans la matinée du 6 janvier, apparaissent à l'horizon les hauteurs de Vavao, la plus importante du groupe septentrional. Ce groupe est très différent, par sa formation volcanique, des deux autres, Hapaï et Tonga-Tabou. Tous les trois sont compris entre le dix-septième et le vingt-deuxième degré sud, et le cent soixante- seizième et le cent soixante-dix-huitième degré ouest, — une aire de deux mille cinq cents kilomètres carrés sur laquelle se répartissent cent cinquante îles peuplées de soixante mille habitants.

Là se promenèrent les navires de Tasman en 1643, et les navires de Cook en 1773, pendant son deuxième voyage de découvertes à travers le Pacifique. Après le renversement de la dynastie des Finare- Finare et la fondation d'un état fédératif en 1797, une guerre civile décima la population de l'archipel. C'est l'époque où débarquèrent lès missionnaires méthodistes, qui firent triompher cette ambitieuse secte de la religion anglicane. Actuellement, le roi Georges Ier est le souverain non contesté de ce royaume, sous le protectorat de l'Angleterre, en attendant que… Ces quelques points ont pour but de réserver l'avenir, tel que le fait trop souvent la protection britannique à ses protégés d'outre-mer.

La navigation est assez difficile au milieu de ce dédale d'îlots et d'îles, plantés de cocotiers, et qu'il est nécessaire de suivre pour atteindre Nu-Ofa, la capitale du groupe des Vavao.

Vavao est volcanique, et, comme telle, exposée aux tremblements de terre. Aussi s'en est-on préoccupé en élevant des habitations, dont la construction ne comporte pas un seul clou. Des joncs tressés forment les murs avec des lattes de bois de cocotier, et sur des piliers ou troncs d'arbres repose une toiture ovale. Le tout est très frais et très propre. Cet ensemble attire plus particulièrement l'attention de nos artistes, postés à la batterie de l'Éperon, alors que Standard-Island passe à travers les canaux bordés de villages kanaques. Çà et là, quelques maisons européennes déploient les pavillons de l'Allemagne et de l'Angleterre.

Mais si cette partie de l'archipel est volcanique, ce n'est pas à l'un de ses volcans qu'il convient d'attribuer le formidable épanchement, éruption de scories et de cendres, vomi sur ces parages. Les Tongiens n'ont pas même été plongés dans des ténèbres de quarante-huit heures, les brises de l'ouest ayant chassé les nuages de matières éruptives vers l'horizon opposé. Très vraisemblablement, le cratère qui les a expectorées appartient à quelque île isolée dans l'est, à moins que ce ne soit un volcan de formation récente entre les Samoa et les Tonga.

La relâche de Standard-Island à Vavao n'a duré que huit jours. Cette île mérite d'être visitée, bien que, plusieurs années auparavant, elle ait été ravagée par un terrible cyclone qui renversa la petite église des Maristes français et détruisit quantité d'habitations indigènes. Néanmoins, la campagne est restée très attrayante, avec ses nombreux villages, enclos de ceintures d'orangers, ses plaines fertiles, ses champs de canne à sucre, d'ignames, ses massifs de bananiers, de mûriers, d'arbres à pain, de sandals. En fait d'animaux domestiques, rien que des porcs et des volailles. En fait d'oiseaux, rien que des pigeons par milliers et des perroquets aux joyeuses couleurs et au bruyant caquetage. En fait de reptiles, quelques serpents inoffensifs et de jolis lézards verts, que l'on prendrait pour des feuilles tombées des arbres.

Le surintendant n'a point exagéré la beauté du type indigène — commun, du reste, à cette race malaise des divers archipels du Pacifique central. Des hommes superbes, hauts de taille, un peu obèses peut-être, mais d'une admirable structure et de noble attitude, regard fier, teint qui se nuance depuis le cuivre foncé jusqu'à l'olive. Des femmes gracieuses et bien proportionnées, les mains et les pieds d'une délicatesse de forme et d'une petitesse qui font commettre plus d'un péché d'envie aux Allemandes et aux Anglaises de la colonie européenne. On ne s'occupe, d'ailleurs, dans l'indigénat féminin, que de la fabrique des nattes, des paniers, des étoffes semblables à celles de Taïti, et les doigts ne se déforment pas à ces travaux manuels. Et puis, il est aisé de pouvoir de visu juger des perfections de la beauté tongienne. Ni l'abominable pantalon, ni la ridicule robe à traîne n'ont encore été adoptés par les modes du pays. Un simple pagne ou une ceinture pour les hommes, le caraco et la jupe courte avec des ornements en fines écorces sèches pour les femmes, qui sont à la fois réservées et coquettes. Chez les deux sexes, une chevelure toujours soignée, que les jeunes filles relèvent coquettement sur leur front, et dont elles maintiennent l'édifice avec un treillis de fibres de cocotier en guise de peigne.

Et pourtant, ces avantages n'ont point le don de faire revenir de ses préventions le rébarbatif Sébastien Zorn. Il ne se mariera pas plus à Vavao, à Tonga-Tabou que n'importe en quel pays de ce monde sublunaire.

C'est toujours une vive satisfaction, pour ses camarades et lui, de débarquer sur ces archipels. Certes, Standard-Island leur plaît; mais enfin, de mettre le pied en terre ferme n'est pas non plus pour leur déplaire. De vraies montagnes, de vraies campagnes, de vrais cours d'eau, cela repose des rivières factices et des littoraux artificiels. Il faut être un Calistus Munbar pour donner à son Joyau du Pacifique la supériorité sur les oeuvres de la nature.

Bien que Vavao ne soit pas la résidence ordinaire du roi Georges, il possède à Nu-Ofa un palais, disons un joli cottage, qu'il habite assez fréquemment. Mais c'est sur l'île de Tonga-Tabou que s'élèvent le palais royal et les établissements des résidents anglais.

Standard-Island va faire là sa dernière relâche, presque à la limite du tropique du Capricorne, point extrême qui aura été atteint par elle au cours de sa campagne à travers l'hémisphère méridional.

Après avoir quitté Vavao, les Milliardais ont joui, pendant deux jours, d'une navigation très variée. On ne perd de vue une île que pour en relever une autre. Toutes, présentant le même caractère volcanique, sont dues à l'action de la puissance plutonienne. Il en est, à cet égard, du groupe septentrional comme du groupe central des Hapaï. Les cartes hydrographiques de ces parages, établies avec une extrême précision, permettent au commodore Simcoë de s'aventurer sans danger entre les canaux de ce dédale, depuis Hapaï jusqu'à Tonga-Tabou. Du reste, les pilotes ne lui manqueraient pas, s'il avait à requérir leurs services. Nombre d'embarcations circulent le long des îles; — pour la plupart des goélettes sous pavillon allemand employées au cabotage, tandis que les navires de commerce exportent le coton, le coprah, le café, le maïs, principales productions de l'archipel. Non seulement les pilotes se seraient empressés de venir, si Ethel Simcoë les eût fait demander, mais aussi les équipages de ces pirogues doubles à balanciers, réunies par une plate-forme et pouvant contenir jusqu'à deux cents hommes. Oui! des centaines d'indigènes seraient accourus au premier signal, et quelle aubaine pour peu que le prix du pilotage eût été calculé sur le tonnage de Standard-Island! Deux cent cinquante-neuf millions de tonnes! Mais le commodore Simcoë, à qui tous ces parages sont familiers, n'a pas besoin de leurs bons offices. Il n'a confiance qu'en lui seul, et compte sur le mérite des officiers qui exécutent ses ordres avec une absolue précision.

Tonga-Tabou est aperçue dans la matinée du 9 janvier, alors que Standard-Island n'en est pas à plus de trois à quatre milles. Très basse, sa formation n'étant pas due à un effort géologique, elle n'est pas montée du fond sous-marin, comme tant d'autres îles immobilisées après être venues respirer à la surface de ces eaux. Ce sont les infusoires qui l'ont peu à peu construite en édifiant leurs étages madréporiques.

Et quel travail! Cent kilomètres de circonférence, une aire de sept à huit cents kilomètres superficiels, sur lesquels vivent vingt mille habitants!

Le commodore Simcoë s'arrête en face du port de Maofuga. Des rapports s'établissent immédiatement entre l'île sédentaire et l'île mouvante, une soeur de cette Latone de mythologique souvenir! Quelle différence offre cet archipel avec les Marquises, les Pomotou, l'archipel de la Société! L'influence anglaise y domine, et, soumis à cette domination, le roi Georges Ier ne s'empressera pas de faire bon accueil à ces Milliardais d'origine américaine.

Cependant, à Maofuga, le quatuor rencontre un petit centre français. Là réside l'évêque de l'Océanie, qui faisait alors une tournée pastorale dans les divers groupes. Là s'élèvent la mission catholique, la maison des religieuses, les écoles de garçons et de filles. Inutile de dire que les Parisiens sont reçus avec cordialité par leurs compatriotes. Le supérieur de la Mission leur offre l'hospitalité, ce qui les dispense de recourir à la «Maison des Étrangers». Quant à leurs excursions, elles ne doivent les conduire qu'à deux autres points importants, Nakualofa, la capitale des états du roi Georges, et le village de Mua, dont les quatre cents habitants professent la religion catholique.

Lorsque Tasman découvrit Tonga-Tabou, il lui donna le nom d'Amsterdam, — nom que ne justifieraient guère ses maisons en feuilles de pandanus et fibres de cocotier. Il est vrai, les habitations à l'européenne ne manquent point; mais le nom indigène s'approprie mieux à cette île.

Le port de Maofuga est situé sur la côte septentrionale. Si Standard-Island eût pris son poste de relâche plus à l'ouest de quelques milles, Nakualofa, ses jardins royaux et son palais royal se fussent offerts aux regards. Si, au contraire, le commodore Simcoë se fût dirigé plus à l'est, il aurait trouvé une baie qui entaille assez profondément le littoral, et dont le fond est occupé par le village de Mua. Il ne l'a pas fait, parce que son appareil aurait couru des risques d'échouage au milieu de ces centaines d'îlots, dont les passes ne donnent accès qu'à des navires de médiocre tonnage. L'île à hélice doit donc rester devant Maofuga pendant toute la durée de la relâche.

Si un certain nombre de Milliardais débarquent dans ce port, ils sont assez rares ceux qui songent à parcourir l'intérieur de l'île. Elle est charmante, pourtant, et mérite les louanges dont Élisée Reclus l'a comblée. Sans doute, la chaleur est très forte, l'atmosphère orageuse, quelques pluies d'une violence extrême sont de nature à calmer l'ardeur des excursionnistes, et il faut être pris de la folie du tourisme pour courir le pays. C'est néanmoins ce que font Frascolin, Pinchinat, Yvernès, car il est impossible de décider le violoncelliste à quitter sa confortable chambre du casino avant le soir, alors que la brise de mer rafraîchit les grèves de Maofuga. Le surintendant lui-même s'excuse de ne pouvoir accompagner les trois enragés.

«Je fondrais en route! leur dit-il.

— Eh bien, nous vous rapporterions en bouteille!» répond Son Altesse. Cette perspective engageante ne peut convaincre Calistus Munbar, qui préfère se conserver à l'état solide. Très heureusement pour les Milliardais, depuis trois semaines déjà le soleil remonte vers l'hémisphère septentrional, et Standard-Island saura se tenir à distance de ce foyer incandescent, de manière à conserver une température normale. Donc, dès le lendemain, les trois amis quittent Maofuga à l'aube naissante, et se dirigent vers la capitale de l'île. Certainement, il fait chaud; mais cette chaleur est supportable sous le couvert des cocotiers, des leki- leki, des toui-touis qui sont les arbres à chandelles, les cocas, dont les haies rouges et noires se forment en grappes d'éblouissantes gemmes. Il est à peu près midi lorsque la capitale se montre dans, toute sa splendide floraison, — expression qui ne manque pas de justesse à cette époque de l'année. Le palais du roi semble sortir d'un gigantesque bouquet de verdure. Il existe un contraste frappant entre les cases indigènes, toutes fleuries, et les habitations, très britanniques d'aspect, — citons celle qui appartient aux missionnaires protestants. Du reste, l'influence de ces ministres wesleyens a été considérable, et, après en avoir massacré un certain nombre, les Tongiens ont fini par adopter leurs croyances. Observons, cependant, qu'ils n'ont point entièrement renoncé aux pratiques de leur mythologie kanaque. Pour eux le grand-prêtre est supérieur au roi. Dans les enseignements de leur bizarre cosmogonie, les bons et les mauvais génies jouent un rôle important. Le christianisme ne déracinera pas aisément le tabou, qui est toujours en honneur, et, lorsqu'il s'agit de le rompre, cela ne se fait pas sans cérémonies expiatoires, dans lesquelles la vie humaine est quelquefois sacrifiée…

Il faut mentionner, d'après les récits des explorateurs — particulièrement M. Aylie Marin dans ses voyages de 1882, — que Nakualofa n'est encore qu'un centre à demi civilisé.

Frascolin, Pinchinat, Yvernès, n'ont aucunement éprouvé le désir d'aller déposer leurs hommages aux pieds du roi Georges. Cela n'est point à prendre dans le sens métaphorique, puisque la coutume est de baiser les pieds de ce souverain. Et nos Parisiens s'en félicitent lorsque, sur la place de Nakualofa, ils aperçoivent le «tui», comme on appelle Sa Majesté, vêtu d'une sorte de chemise blanche et d'une petite jupe en étoffe du pays, attachée autour de ses reins. Ce baisement des pieds eût certes compté parmi les plus désagréables souvenirs de leur voyage.

«On voit, fait observer Pinchinat, que les cours d'eau sont peu abondants dans le pays!»

En effet, à Tonga-Tabou, à Vavao, comme dans les autres îles de l'archipel, l'hydrographie ne comporte ni un ruisseau ni un lagon. L'eau de pluie, recueillie dans les citernes, voilà tout ce que la nature offre aux indigènes, et ce dont les sujets de Georges Ier se montrent aussi ménagers que leur souverain.

Le jour même, les trois touristes, très fatigués, sont revenus au port de Maofuga, et retrouvent avec grande satisfaction leur appartement du casino. Devant l'incrédule Sébastien Zorn, ils affirment que leur excursion a été des plus intéressantes. Mais les poétiques incitations d'Yvernès ne peuvent décider le violoncelliste à se rendre, le lendemain, au village de Mua.

Ce voyage doit être assez long et très fatigant. On s'épargnerait aisément cette fatigue, en utilisant l'une des chaloupes électriques que Cyrus Bikerstaff mettrait volontiers à la disposition des excursionnistes. Mais, d'explorer l'intérieur de ce curieux pays, c'est une considération de quelque valeur, et les touristes partent pédestrement pour la baie de Mua, en contournant un littoral de corail que bordent des îlots, où semblent s'être donné rendez-vous tous les cocotiers de l'Océanie.

L'arrivée à Mua n'a pu s'effectuer que dans l'après-midi. Il y aura donc lieu d'y coucher. Un endroit est tout indiqué pour recevoir des Français. C'est la résidence des missionnaires catholiques. Le supérieur montre, en accueillant ses hôtes, une joie touchante — ce qui leur rappelle la façon dont ils ont été reçus par les Maristes de Samoa. Quelle excellente soirée, quelle intéressante causerie, où il a été plutôt question de la France que de la colonie tongienne! Ces religieux ne songent pas sans quelque regret à leur terre natale si éloignée! Il est vrai, ces regrets ne sont-ils pas compensés par tout le bien qu'ils font dans ces îles? N'est-ce point une consolation de se voir respectés de ce petit monde qu'ils ont soustrait à l'influence des ministres anglicans et convertis à la foi catholique? Tel est même leur succès que les méthodistes ont dû fonder une sorte d'annexe au village de Mua, afin de pourvoir aux intérêts du prosélytisme wesleyen.

C'est avec un certain orgueil que le supérieur fait admirer à ses hôtes les établissements de la Mission, la maison qui fut construite gratuitement par les indigènes de Mua, et cette jolie église, due aux architectes tongiens, que ne désavoueraient pas leurs confrères de France.

Pendant la soirée, on se promène aux environs du village, on se porte jusqu'aux anciennes tombes de Tui-Tonga, où le schiste et le corail s'entremêlent dans un art primitif et charmant. On visite même cette antique plantation de méas, banians ou figuiers monstrueux à racines entrelacées comme des serpents, et dont la circonférence dépasse parfois soixante mètres. Frascolin tient à les mesurer; puis, ayant inscrit ce chiffre sur son carnet, il le fait certifier exact par le supérieur. Allez donc, après cela, mettre en doute l'existence d'un pareil phénomène végétal!

Bon souper, bonne nuit dans les meilleures chambres de la Mission. Après quoi, bon déjeuner, bons adieux des missionnaires qui résident à Mua, et retour à Standard-Island, au moment où cinq heures sonnent au beffroi de l'hôtel de ville. Cette fois, les trois excursionnistes n'ont point à recourir aux amplifications métaphoriques pour assurer à Sébastien Zorn que ce voyage leur laissera d'inoubliables souvenirs.

Le lendemain, Cyrus Bikerstaff reçoit la visite du capitaine Sarol; voici à quel propos:

Un certain nombre de Malais — une centaine environ, — avaient été recrutés aux Nouvelles-Hébrides, et conduits à Tonga-Tabou pour des travaux de défrichement, — recrutement indispensable eu égard à l'indifférence, disons la paresse native des Tongiens qui vivent au jour le jour. Or, ces travaux étant achevés depuis peu, ces Malais attendaient l'occasion de retourner dans leur archipel. Le gouverneur voudrait-il leur permettre de prendre passage sur Standard-Island? C'est cette permission que vient demander le capitaine Sarol. Dans cinq ou six semaines, on arrivera à Erromango, et le transport de ces indigènes n'aura pas été une grosse charge pour le budget municipal. Il n'eût pas été généreux de refuser à ces braves gens un service si facile à rendre. Aussi le gouverneur accorde-t-il l'autorisation, — ce qui lui vaut les remerciements du capitaine Sarol, et aussi ceux des Maristes de Tonga-Tabou, pour lesquels ces Malais avaient été recrutés.

Qui aurait pu se douter que le capitaine Sarol s'adjoignait ainsi des complices, que ces Néo-Hébridiens lui viendraient en aide, lorsqu'il en serait temps, et n'avait-il pas lieu de se féliciter de les avoir rencontrés à Tonga-Tabou, de les avoir introduits à Standard-Island?…

Ce jour est le dernier que les Milliardais doivent passer dans l'archipel, le départ étant fixé au lendemain.

L'après-midi, ils vont pouvoir assister à l'une de ces fêtes mi- civiles, mi-religieuses, auxquelles les indigènes prennent part avec un extraordinaire entrain.

Le programme de ces fêtes, dont les Tongiens sont aussi friands que leurs congénères des Samoa et des Marquises, comprend plusieurs numéros de danses variées. Comme cela est de nature à intéresser nos Parisiens, ceux-ci se rendent à terre vers trois heures.

Le surintendant les accompagne, et, cette fois, Athanase Dorémus a voulu se joindre à eux. La présence d'un professeur de grâces et de maintien n'est-elle pas tout indiquée dans une cérémonie de ce genre? Sébastien Zorn s'est décidé à suivre ses camarades, plus désireux sans doute d'entendre la musique tongienne que d'assister aux ébats chorégraphiques de la population.

Quand ils arrivèrent sur la place, la fête battait son plein. La liqueur de kava, extraite de la racine desséchée du poivrier, circule dans les gourdes et s'écoule à travers les gosiers d'une centaine de danseurs, hommes et femmes, jeunes gens et jeunes filles, ces dernières coquettement ornées de leurs longs cheveux qu'elles doivent porter tels jusqu'au jour du mariage.

L'orchestre est des plus simples. Pour instruments, cette flûte nasale nommée fanghu-fanghu, plus une douzaine de nafas, qui sont des tambours sur lesquels on frappe à coups redoublés, — et même en mesure, ainsi que le fait remarquer Pinchinat.

Évidemment, le «très comme il faut» Athanase Dorémus ne peut qu'éprouver le plus parfait dédain pour des danses qui ne rentrent pas dans la catégorie des quadrilles, polkas, mazurkas et valses de l'école française. Aussi ne se gêne-t-il pas de hausser les épaules, à l'encontre d'Yvernès, auquel ces danses paraissent empreintes d'une véritable originalité.

Et d'abord, exécution des danses assises, qui ne se composent que d'attitudes, de gestes de pantomimes, de balancements de corps, sur un rythme lent et triste d'un étrange effet.

À ce balancement succèdent les danses debout, dans lesquelles Tongiens et Tongiennes s'abandonnent à toute la fougue de leur tempérament, figurant tantôt des passes gracieuses, tantôt reproduisant, dans leurs poses, les furies du guerrier courant les sentiers de la guerre.

Le quatuor regarde ce spectacle en artiste, se demandant à quel degré arriveraient ces indigènes, s'ils étaient surexcités par la musique enlevante des bals parisiens.

Et alors, Pinchinat, — l'idée est bien de lui, — fait cette proposition à ses camarades: envoyer chercher leurs instruments au casino, et servir à ces ballerins et ballerines, les plus enragés six-huit et les plus formidables deux-quatre des répertoires de Lecoq, d'Audran et d'Offenbach.

La proposition est acceptée, et Calistus Munbar ne doute pas que l'effet doive être prodigieux.

Une demi-heure après, les instruments ont été apportés, et le bal de commencer aussitôt.

Extrême surprise des indigènes, mais aussi extrême plaisir qu'ils témoignent d'entendre ce violoncelle et ces trois violons, maniés à plein archet, d'où s'échappe une musique ultra-française.

Croyez bien qu'ils ne sont pas insensibles à de tels effets, ces indigènes, et il est prouvé jusqu'à l'évidence que ces danses caractéristiques des bals musettes sont instinctives, qu'elles s'apprennent sans maîtres, — quoi qu'en puisse penser Athanase Dorémus. Tongiens et Tongiennes rivalisent dans les écarts, les déhanchements et les voltes, lorsque Sébastien Zorn, Yvernès, Frascolin et Pinchinat attaquent les rythmes endiablés d'Orphée aux Enfers. Le surintendant lui-même ne se possède plus, et le voilà s'abandonnant dans un quadrille échevelé aux inspirations du cavalier seul, tandis que le professeur de grâces et de maintien se voile la face devant de pareilles horreurs. Au plus fort de cette cacophonie, à laquelle se mêlent les flûtes nasales et les tambours sonores, la furie des danseurs atteint son maximum d'intensité, et l'on ne sait où cela se serait arrêté, s'il ne fût survenu un incident qui mit fin à cette chorégraphie infernale.

Un Tongien, — grand et fort gaillard, — émerveillé des sons que tire le violoncelliste de son instrument, vient de se précipiter sur le violoncelle, l'arrache, l'emporte et s'enfuit, criant:

«Tabou… tabou!…»

Ce violoncelle est taboué! On ne peut plus y toucher sans sacrilège! Les grands-prêtres, le roi Georges, les dignitaires de sa cour, toute la population de l'île se soulèverait, si l'on violait cette coutume sacrée…

Sébastien Zorn ne l'entend pas ainsi. Il tient à ce chef-d'oeuvre de Gand et Benardel. Aussi le voilà-t-il qui se lance sur les traces du voleur. À l'instant ses camarades se jettent à sa suite. Les indigènes s'en mêlent. De là, débandade générale.

Mais le Tongien détale avec une telle rapidité qu'il faut renoncer à le rejoindre. En quelques minutes, il est loin… très loin!

Sébastien Zorn et les autres, n'en pouvant plus, reviennent retrouver Calistus Munbar qui, lui, est resté époumoné. Dire que le violoncelliste est dans un état d'indescriptible fureur, ce ne serait pas suffisant. Il écume, il suffoque! Taboué ou non, qu'on lui rende son instrument! Dût Standard-Island déclarer la guerre à Tonga-Tabou, — et n'a-t-on pas vu des guerres éclater pour des motifs moins sérieux? — le violoncelle doit être restitué à son propriétaire.

Très heureusement les autorités de l'île sont intervenues dans l'affaire. Une heure plus tard, on a pu saisir l'indigène, et l'obliger à rapporter l'instrument. Cette restitution ne s'est pas effectuée sans peine, et le moment n'était pas éloigné où l'ultimatum du gouverneur Cyrus Bikerstaff allait, à propos d'une question de tabou, soulever peut-être les passions religieuses de tout l'archipel.

D'ailleurs, la rupture du tabou a dû s'opérer régulièrement, conformément aux cérémonies cultuelles du fata en usage dans ces circonstances. Suivant la coutume, un nombre considérable de porcs sont égorgés, cuits à l'étouffée dans un trou rempli de pierres brûlantes, de patates douces, de taros et de fruits du macoré, puis mangés à l'extrême satisfaction des estomacs tongiens.

Quant à son violoncelle, un peu détendu dans la bagarre, Sébastien Zorn n'eut plus qu'à le remettre au diapason, après avoir constaté qu'il n'avait rien perdu de ses qualités par suite des incantations indigènes.

VI — Une collection de fauves

En quittant Tonga-Tabou, Standard-Island met le cap au nord-ouest, vers l'archipel des Fidji. Elle commence à s'éloigner du tropique à la suite du soleil qui remonte vers l'Équateur. Il n'est pas nécessaire qu'elle se hâte. Deux cents lieues seulement la séparent du groupe fidgien, et le commodore Simcoë se maintient à l'allure de promenade.

La brise est variable, mais qu'importe la brise pour ce puissant appareil marin? Si, parfois, de violents orages éclatent sur cette limite du vingt-troisième parallèle, le Joyau du Pacifique ne songe même pas à s'en inquiéter. L'électricité, qui sature l'atmosphère, est soutirée par les nombreuses tiges dont ses édifices et ses habitations sont armés. Quant aux pluies, même torrentielles, que lui versent ces nuages orageux, elles sont les bienvenues. Le parc et la campagne verdoient sous ces douches, rares d'ailleurs. L'existence s'écoule donc dans les conditions les plus heureuses, au milieu des fêtes, des concerts, des réceptions. À présent, les relations sont fréquentes d'une section à l'autre, et il semble que rien ne puisse désormais menacer la sécurité de l'avenir.

Cyrus Bikerstaff n'a point à se repentir d'avoir accordé le passage aux Néo-Hébridiens embarqués sur la demande du capitaine Sarol. Ces indigènes cherchent à se rendre utiles. Ils s'occupent aux travaux des champs, ainsi qu'ils le faisaient dans la campagne tongienne. Sarol et ses Malais ne les quittent guère pendant la journée, et, le soir venu, ils regagnent les deux ports où la municipalité les a répartis. Nulle plainte ne s'élève contre eux. Peut-être était-ce là une occasion de chercher à convertir ces braves gens. Ils n'ont point jusqu'alors adopté les croyances du christianisme, auquel une grande partie de la population néo- hébridienne se montre réfractaire en dépit des efforts des missionnaires anglicans et catholiques. Le clergé de Standard- Island y a bien songé, mais le gouverneur n'a voulu autoriser aucune tentative en ce genre.

Ces Néo-Hébridiens, dont l'âge varie de vingt à quarante ans, sont de taille moyenne. Plus foncés de teint que les Malais, s'ils offrent de moins beaux types que les naturels des Tonga ou des Samoa, ils paraissent doués d'une extrême endurance. Le peu d'argent qu'ils ont gagné au service des Maristes de Tonga-Tabou, ils le gardent précieusement, et ne songent point à le dépenser en boissons alcooliques, qui ne leur seraient vendues d'ailleurs qu'avec une extrême réserve. Au surplus, défrayés de tout, jamais, sans doute, ils n'ont été si heureux dans leur sauvage archipel.

Et, pourtant, grâce au capitaine Sarol, ces indigènes, unis à leurs compatriotes des Nouvelles-Hébrides, vont conniver à l'oeuvre de destruction dont l'heure approche. C'est alors que reparaîtra toute leur férocité native. Ne sont-ils pas les descendants des massacreurs qui ont fait une si redoutable réputation aux populations de cette partie du Pacifique?

En attendant, les Milliardais vivent dans la pensée que rien ne saurait compromettre une existence où tout est si logiquement prévu, si sagement organisé. Le quatuor obtient toujours les mêmes succès. On ne se fatigue ni de l'entendre ni de l'applaudir. L'oeuvre de Mozart, de Beethoven, d'Haydn, de Mendelssohn, y passera en entier. Sans parler des concerts réguliers du casino, Mrs Coverley donne des soirées musicales, qui sont très suivies. Le roi et la reine de Malécarlie les ont plusieurs fois honorées de leur présence. Si les Tankerdon n'ont pas encore rendu visite à l'hôtel de la Quinzième Avenue, du moins Walter est-il devenu un assidu de ses concerts. Il est impossible que son mariage avec miss Dy ne s'accomplisse pas un jour ou l'autre… On en parle ouvertement dans les salons tribordais et bâbordais… On désigne même les témoins des futurs fiancés… Il ne manque que l'autorisation des chefs de famille… Ne surgira-t-il donc pas une circonstance qui obligera Jem Tankerdon et Nat Coverley à se prononcer?…

Cette circonstance, si impatiemment attendue, n'a pas tardé à se produire. Mais au prix de quels dangers, et combien fut menacée la sécurité de Standard-Island!

L'après-midi du 16 janvier, à peu près au centre de cette portion de mer qui sépare les Tonga des Fidji, un navire est signalé dans le sud-est. Il semble faire route sur Tribord-Harbour. Ce doit être un steamer de sept à huit cents tonneaux. Aucun pavillon ne flotte à sa corne, et il ne l'a pas même hissé lorsqu'il n'était plus qu'à un mille de distance.

Quelle est la nationalité de ce steamer? Les vigies de l'observatoire ne peuvent le reconnaître à sa construction. Comme il n'a point honoré d'un salut cette détestée Standard-Island, il ne serait pas impossible qu'il fût anglais.

Du reste, ledit bâtiment ne cherche point à gagner l'un des ports. Il semble vouloir passer au large, et, sans doute, il sera bientôt hors de vue.

La nuit vient, très obscure, sans lune. Le ciel est couvert de ces nuages élevés, semblables à ces étoffes pelucheuses, impropres au rayonnement, qui absorbent toute lumière. Pas de vent. Calme absolu des eaux et de l'air. Silence profond au milieu de ces épaisses ténèbres.

Vers onze heures, changement atmosphérique. Le temps devient très orageux. L'espace est sillonné d'éclairs jusqu'au delà de minuit, et les grondements de la foudre continuent, sans qu'il tombe une goutte de pluie.

Peut-être ces grondements, dus à quelque orage lointain, ont-ils empêché les douaniers en surveillance à la batterie de la Poupe d'entendre de singuliers sifflements, d'étranges hurlements qui ont troublé cette partie du littoral. Ce ne sont ni des sifflements d'éclairs, ni des hurlements de foudre. Ce phénomène, quelle qu'en ait été la cause, ne s'est produit qu'entre deux et trois heures du matin.

Le lendemain, nouvelle inquiétante qui se répand dans les quartiers excentriques de la ville. Les surveillants préposés à la garde des troupeaux en pâture sur la campagne, pris d'une soudaine panique, viennent de se disperser en toutes directions, les uns vers les ports, les autres vers la grille de Milliard-City.

Fait d'une bien autre gravité, une cinquantaine de moutons ont été à demi dévorés pendant la nuit, et leurs restes sanglants gisent aux environs de la batterie de la Poupe. Quelques douzaines de vaches, de biches, de daims, dans les enclos des herbages et du parc, une vingtaine de chevaux également, ont subi le même sort…

Nul doute que ces animaux aient été attaqués par des fauves… Quels fauves?… Des lions, des tigres, des panthères, des hyènes?… Est-ce que cela est admissible?… Est-ce que jamais un seul de ces redoutables carnassiers a paru sur Standard-Island?… Est-ce qu'il serait possible à ces animaux d'y arriver par mer?… Enfin est-ce que le Joyau du Pacifique se trouve dans le voisinage des Indes, de l'Afrique, de la Malaisie, dont la faune possède cette variété de bêtes féroces?…

Non! Standard-Island n'est pas, non plus, à proximité de l'embouchure de l'Amazone ni des bouches du Nil, et pourtant, vers sept heures du matin, deux femmes, qui viennent d'être recueillies dans le square de l'hôtel de ville, ont été poursuivies par un énorme alligator, lequel ayant regagné les bords de la Serpentine- river, a disparu sous les eaux. En même temps, le frétillement des herbes le long des rives indique que d'autres sauriens s'y débattent en ce moment.

Que l'on juge de l'effet produit par ces incroyables nouvelles! Une heure après, les vigies ont constaté que plusieurs couples de tigres, de lions, de panthères, bondissent à travers la campagne. Plusieurs moutons, qui fuyaient du côté de la batterie de l'Éperon, sont étranglés par deux tigres de forte taille. De diverses directions, accourent les animaux domestiques, épouvantés par les hurlements des fauves. Il en est ainsi des gens que leurs occupations avaient appelés aux champs dès le matin. Le premier tram pour Bâbord-Harbour n'a que le temps de se remiser dans son garage. Trois lions l'ont pourchassé, et il ne s'en est fallu que d'une centaine de pas qu'ils aient pu l'atteindre.

Plus de doute, Standard-Island a été envahie pendant la nuit par une bande d'animaux féroces, et Milliard-City va l'être, si des précautions ne sont immédiatement prises.

C'est Athanase Dorémus qui a mis nos artistes au courant de la situation. Le professeur de grâces et de maintien, sorti plus tôt que d'habitude, n'a pas osé regagner son domicile, et il s'est réfugié au casino, dont aucune puissance humaine ne pourra plus l'arracher.

«Allons donc!… Vos lions et vos tigres sont des canards, s'écrie Pinchinat, et vos alligators des poissons d'avril!»

Mais il a bien fallu se rendre à l'évidence. Aussi la municipalité a-t-elle donné l'ordre de fermer les grilles de la ville, puis de barrer l'entrée des deux ports et des postes de douane du littoral. En même temps, le service des trams est suspendu, et défense est faite de s'aventurer sur le parc ou dans la campagne, tant qu'on n'aura pas conjuré les dangers de cet inexplicable envahissement.

Or, au moment où les agents fermaient l'extrémité de la Unième Avenue, du côté du square de l'observatoire, voici qu'à cinquante pas de là, bondit un couple de tigres, l'oeil en feu, la gueule sanglante. Quelques secondes de plus, et ces féroces animaux eussent franchi la grille.

Du côté de l'hôtel de ville, même précaution a pu être prise, et Milliard-City n'a rien à craindre d'une agression.

Quel événement, quelle matière à copie, que de faits-divers, de chroniques, pour le Starboard-Chronicle, le New-Herald et autres journaux de Standard-Island!

En réalité, la terreur est au comble. Hôtels et maisons se sont barricadés. Les magasins du quartier commerçant ont clos leurs devantures. Pas une seule porte n'est restée ouverte. Aux fenêtres des étages supérieurs apparaissent des têtes effarées. Il n'y a plus dans les rues que les escouades de la milice sous les ordres du colonel Stewart, et des détachements de la police dirigés par leurs officiers.

Cyrus Bikerstaff, ses adjoints Barthélémy Ruge et Hubley Harcourt, accourus dès la première heure, se tiennent en permanence dans la salle de l'administration. Par les appareils téléphoniques des deux ports, des batteries et des postes du littoral, la municipalité reçoit des nouvelles des plus inquiétantes. De ces fauves, il y en a un peu partout… des centaines à tout le moins, disent les télégrammes, où la peur a peut-être mis un zéro de trop… Ce qui est sûr, c'est qu'un certain nombre de lions, de tigres, de panthères et de caïmans courent la campagne.

Que s'est-il donc passé?… Est-ce qu'une ménagerie en rupture de cage s'est réfugiée sur Standard-Island?… Mais d'où serait venue cette ménagerie?… Quel bâtiment la transportait?… Est-ce ce steamer aperçu la veille?… Si oui, qu'est devenu ce steamer?… A-t-il accosté pendant la nuit?… Est-ce que ces bêtes, après s'être échappées à la nage, ont pu prendre pied sur le littoral dans sa partie surbaissée qui sert à l'écoulement de la Serpentine-river?… Enfin, est-ce que le bâtiment a sombré ensuite?… Et pourtant, aussi loin que peut s'étendre la vue des vigies, aussi loin que porte la lunette du commodore Simcoë, aucun débris ne flotte à la surface de la mer, et le déplacement de Standard-Island a été presque nul depuis la veille!… En outre, si ce navire a sombré, comment son équipage n'aurait-il pas cherché refuge sur Standard-Island, puisque ces carnassiers ont pu le faire?…

Le téléphone de l'hôtel de ville interroge les divers postes à ce sujet, et les divers postes répondent qu'il n'y a eu ni collision ni naufrage. Cela n'aurait pu tromper leur attention, bien que l'obscurité ait été profonde. Décidément, de toutes les hypothèses, celle-là est encore la moins admissible.

«Mystère… mystère!…» ne cesse de répéter Yvernès.

Ses camarades et lui sont réunis au Casino, où Athanase Dorémus va partager leur déjeuner du matin, lequel sera suivi, s'il le faut, du déjeuner de midi et du dîner de six heures.

«Ma foi, répond Pinchinat, en grignotant son journal chocolaté qu'il trempe dans le bol fumant, ma foi, je donne ma langue aux chiens et même aux fauves… Quoi qu'il en soit, mangeons, monsieur Dorémus, en attendant d'être mangés…

— Qui sait?… réplique Sébastien Zorn. Et que ce soit par des lions, des tigres ou par des cannibales…

— J'aimerais mieux les cannibales! répond Son Altesse. Chacun son goût, n'est-ce pas?» Il rit, cet infatigable blagueur, mais le professeur de grâces et de maintien ne rit pas, et Milliard-City, en proie à l'épouvante, n'a guère envie de se réjouir.

Dès huit heures du matin, le conseil des notables, convoqué à l'hôtel de ville, n'a pas hésité à se rendre près du gouverneur. Il n'y a plus personne dans les avenues ni dans les rues, si ce n'est les escouades de miliciens et des agents gagnant les postes qui leur sont assignés.

Le conseil, que préside Cyrus Bikerstaff, commence aussitôt sa délibération.

«Messieurs, dit le gouverneur, vous connaissez la cause de cette panique très justifiée qui s'est emparée de la population de Standard-Island. Cette nuit, notre île a été envahie par une bande de carnassiers et de sauriens. Le plus pressé est de procéder à la destruction de cette bande, et nous y arriverons, n'en doutez pas. Mais nos administrés devront se conformer aux mesures que nous avons dû prendre. Si la circulation est encore autorisée à Milliard-City dont les portes sont fermées, elle ne doit pas l'être à travers le parc et la campagne. Donc, jusqu'à nouvel ordre, les communications seront interdites entre la ville, les deux ports, les batteries de la Poupe et de l'Éperon.»

Ces mesures approuvées, le conseil passe à la discussion des moyens qui permettront de détruire les animaux redoutables qui infestent Standard-Island.

«Nos miliciens et nos marins, reprend le gouverneur, vont organiser des battues sur les divers points de l'île. Ceux de nous qui ont été chasseurs, nous les prions de se joindre à eux, de diriger leurs mouvements, de chercher à prévenir autant que possible toute catastrophe…

— Autrefois, dit Jem Tankerdon, j'ai chassé dans l'Inde et en Amérique, et je n'en suis plus à mon coup d'essai. Je suis prêt et mon fils aîné m'accompagnera…

— Nous remercions l'honorable M. Jem Tankerdon, répond Cyrus Bikerstaff, et, pour mon compte, je l'imiterai. En même temps que les miliciens du colonel Stewart, une escouade de marins opérera sous les ordres du commodore Simcoë, et leurs rangs vous sont ouverts, messieurs!»

Nat Coverley fait une proposition analogue à celle de Jem Tankerdon, et, finalement, tous ceux des notables auxquels leur âge le permet, s'empressent d'offrir leur concours. Les armes à tir rapide et à longue portée ne manquent point à Milliard-City. Il n'est donc pas douteux, grâce au dévouement et au courage de chacun, que Standard-Island ne soit bientôt débarrassée de cette redoutable engeance. Mais, ainsi que le répète Cyrus Bikerstaff, l'essentiel est de n'avoir à regretter la mort de personne.

«Quant à ces fauves, dont nous ne pouvons estimer le nombre, ajoute-t-il, il importe qu'ils soient détruits dans un bref délai. Leur laisser le temps de s'acclimater, de se multiplier, ce serait compromettre la sécurité de notre île.

— Il est probable, fait observer un des notables, que cette bande n'est pas considérable…

— En effet, elle n'a pu venir que d'un navire qui transportait une ménagerie, répond le gouverneur, un navire expédié de l'Inde, des Philippines ou des îles de la Sonde, pour le compte de quelque maison de Hambourg, où se fait spécialement le commerce de ces animaux.»

Là est le principal marché des fauves, dont les prix courants atteignent douze mille francs pour les éléphants, vingt-sept mille pour les girafes, vingt-cinq mille pour les hippopotames, cinq mille pour les lions, quatre mille pour les tigres, deux mille pour les jaguars, — d'assez beaux prix, on le voit, et qui tendent à s'élever, tandis qu'il y a baisse sur les serpents.

Et, à ce propos, un membre du conseil, ayant fait observer que la ménagerie en question possédait peut-être quelques représentants de la classe des ophidiens, le gouverneur répond qu'aucun reptile n'a encore été signalé. D'ailleurs, si des lions, des tigres, des alligators, ont pu s'introduire à la nage par l'embouchure de la Serpentine, cela n'eût pas été possible à des serpents.

C'est ce que fait observer Cyrus Bikerstaff.

«Je pense donc, dit-il, que nous n'avons point à redouter la présence de boas, corals, crotales, najas, vipères, et autres spécimens de l'espèce. Néanmoins, nous ferons tout ce qui sera nécessaire pour rassurer la population à ce sujet. Mais ne perdons pas de temps, messieurs, et, avant de rechercher quelle a été la cause de cet envahissement d'animaux féroces, occupons-nous de les détruire. Ils y sont, il ne faut pas qu'ils y restent.»

Rien de plus sensé, rien de mieux dit, on en conviendra. Le conseil des notables allait se séparer afin de prendre part aux battues avec l'aide des plus habiles chasseurs de Standard-Island, lorsque Hubley Harcourt demande la parole pour présenter une observation.

Elle lui est donnée, et voici ce que l'honorable adjoint croit devoir dire au conseil:

«Messieurs les notables, je ne veux pas retarder les opérations décidées. Le plus pressé, c'est de se mettre en chasse. Cependant permettez-moi de vous communiquer une idée qui m'est venue. Peut- être offre-t-elle une explication très plausible de la présence de ces fauves sur Standard-Island?»

Hubley Harcourt, d'une ancienne famille française des Antilles, américanisée pendant son séjour à la Louisiane, jouit d'une extrême considération à Milliard-City. C'est un esprit très sérieux, très réservé, ne s'engageant jamais à la légère, très économe de ses paroles, et l'on accorde grand crédit à son opinion. Aussi le gouverneur le prie-t-il de s'expliquer, et il le fait en quelques phrases d'une logique très serrée:

«Messieurs les notables, un navire a été signalé en vue de notre île dans l'après-midi d'hier. Ce navire n'a point fait connaître sa nationalité, tenant sans doute à ce qu'elle restât ignorée. Or, il n'est pas douteux, à mon avis, qu'il transportait cette cargaison de carnassiers…

— Cela est l'évidence même, répond Nat Coverley.

— Eh bien, messieurs les notables, si quelques-uns de vous pensent que l'envahissement de Standard-Island est dû à un accident de mer… moi… je ne le pense pas!

— Mais alors, s'écrie Jem Tankerdon, qui croit entrevoir la lumière à travers les paroles de Hubley Harcourt, ce serait volontairement… à dessein… avec préméditation?…

— Oh! fait le conseil.

— J'en ai la conviction, affirme l'adjoint d'une voix ferme, et cette machination n'a pu être que l'oeuvre de notre éternel ennemi, de ce John Bull, à qui tous les moyens sont bons contre Standard-Island…

— Oh! fait encore le conseil.

— N'ayant pas le droit d'exiger la destruction de notre île, il a voulu la rendre inhabitable. De là, cette collection de lions, de jaguars, de tigres, de panthères, d'alligators, que le steamer a nuitamment jetée sur notre domaine!

— Oh!» fait une troisième fois le conseil. Mais, de dubitatif, qu'il était d'abord, ce oh! est devenu affirmatif. Oui! ce doit être une vengeance de ces acharnés English, qui ne reculent devant rien quand il s'agit de maintenir leur souveraineté maritime! Oui! ce bâtiment a été affrété pour cette oeuvre criminelle; puis, l'attentat commis, il a disparu! Oui! le gouvernement du Royaume- Uni n'a pas hésité à sacrifier quelques milliers de livres dans le but de rendre impossible à ses habitants le séjour de Standard- Island!

Et Hubley Harcourt d'ajouter:

«Si j'ai été amené à formuler cette observation, si les soupçons que j'avais conçus se sont changés en certitude, messieurs, c'est que ma mémoire m'a rappelé un fait identique, une machination perpétrée dans des circonstances à peu près analogues, et dont les Anglais n'ont jamais pu se laver…

— Ce n'est pourtant pas l'eau qui leur manque! observe l'un des notables.

— L'eau salée ne lave pas! répond un autre.

— Pas plus que la mer n'aurait pu effacer la tache de sang sur la main de lady Macbeth!» s'écrie un troisième. Et notez que ces dignes conseillers ripostent de la sorte, avant même que Hubley Harcourt leur ait appris le fait auquel il vient de faire allusion:

«Messieurs les notables, reprend-il, lorsque l'Angleterre dut abandonner les Antilles françaises à la France, elle voulut y laisser une trace de son passage, et quelle trace! Jusqu'alors, il n'y avait jamais eu un seul serpent ni à la Guadeloupe ni à la Martinique, et, après le départ de la colonie anglo-saxonne, cette dernière île en fut infestée. C'était la vengeance de John Bull! Avant de déguerpir, il avait jeté des centaines de reptiles sur le domaine qui lui échappait, et depuis cette époque, ces venimeuses bêtes se sont multipliées à l'infini au grand dommage des colons français!»

Il est certain que cette accusation contre l'Angleterre, qui n'a jamais été démentie, rend assez plausible l'explication donnée par Hubley Harcourt. Mais, est-il permis de croire que John Bull ait voulu rendre inhabitable l'île à hélice, et même avait-il tenté de le faire pour l'une des Antilles françaises?… Ni l'un ni l'autre de ces faits n'ont jamais pu être prouvés. Néanmoins, en ce qui concerne Standard-Island, cela devait être tenu pour authentique par la population milliardaise.

«Eh bien! s'écrie Jem Tankerdon, si les Français ne sont pas parvenus à purger la Martinique des vipères que les Anglais y avaient mis à leur place…»

Tonnerre de hurrahs et de hips à cette comparaison du fougueux personnage.

«… Les Milliardais, eux, sauront débarrasser Standard-Island des fauves que l'Angleterre a lâchés sur elle!»

Nouveau tonnerre d'applaudissements, qui ne cessent que pour recommencer de plus belle, d'ailleurs, après que Jem Tankerdon a ajouté:

«À notre poste, messieurs, et n'oublions pas qu'en traquant ces lions, ces jaguars, ces tigres, ces caïmans, c'est aux English que nous donnons la chasse!»

Et le conseil se sépare.

Une heure après, lorsque les principaux journaux publient le compte rendu sténographié de cette séance, quand on sait quelles mains ennemies ont ouvert les cages de cette ménagerie flottante, lorsqu'on apprend à qui l'on doit l'envahissement de ces légions de bêtes féroces, un cri d'indignation sort de toutes les poitrines, et l'Angleterre est maudite dans ses enfants et ses petits-enfants, en attendant que son nom détesté s'efface enfin des souvenirs du monde!

VII — Battues

Il s'agit de procéder à la destruction totale des animaux qui ont envahi Standard-Island. Qu'un seul couple de ces redoutables bêtes, sauriens ou carnassiers, échappe, et c'en est fait de la sécurité à venir. Ce couple se multipliera, et autant vaudrait aller vivre dans les forêts de l'Inde ou de l'Afrique. Avoir fabriqué un appareil en tôle d'acier, l'avoir lancé sur ces larges espaces du Pacifique, sans qu'il ait jamais pris contact avec les côtes ou les archipels suspects, s'être imposé toutes les mesures pour qu'il soit à l'abri des épidémies comme des invasions, et, soudain, en une nuit… En vérité, la Standard-Island Company ne devra pas hésiter à poursuivre le Royaume-Uni devant un tribunal international et lui réclamer de formidables dommages intérêts! Est-ce que le droit des gens n'a pas été effroyablement violé dans cette circonstance? Oui! il l'est, et si jamais la preuve est faite…

Mais, ainsi que l'a décidé le conseil des notables, il faut aller au plus pressé.

Et tout d'abord, contrairement à ce qu'ont demandé certaines familles sous l'empire de l'épouvante, il ne peut être question que la population se réfugie sur les steamers des deux ports et fuie Standard-Island. Ces navires n'y suffiraient pas, d'ailleurs.

Non! on va donner la chasse à ces animaux d'importation anglaise, on les détruira, et le Joyau du Pacifique ne tardera pas à recouvrer sa sécurité d'autrefois.

Les Milliardais se mettent à l'oeuvre sans perdre un instant. Quelques-uns n'ont pas hésité à proposer des moyens extrêmes, — entre autres d'introduire la mer sur l'île à hélice, de propager l'incendie à travers les massifs du parc, les plaines et les champs, de manière à noyer ou à brûler toute cette vermine. Mais dans tous les cas, le moyen serait inefficace en ce qui concerne les amphibies, et mieux vaut procéder par des battues sagement organisées.

C'est ce qui est fait.

Ici, mentionnons que le capitaine Sarol, les Malais, les Néo- Hébridiens, ont offert leurs services, qui sont acceptés avec empressement par le gouverneur. Ces braves gens ont voulu reconnaître ce qu'on a fait pour eux. Au fond, le capitaine Sarol craint surtout que cet incident interrompe la campagne, que les Milliardais et leurs familles veuillent abandonner Standard- Island, qu'ils obligent l'administration à regagner directement la baie Madeleine, ce qui réduirait ses projets à néant.

Le quatuor se montre à la hauteur des circonstances et digne de sa nationalité. Il ne sera pas dit que quatre Français n'auront point payé de leur personne, puisqu'il y a des dangers à courir. Ils se rangent sous la direction de Calistus Munbar, lequel, à l'entendre, a vu pire que cela, et hausse les épaules en signe de mépris pour ces lions, tigres, panthères et autres inoffensives bêtes! Peut-être a-t-il été dompteur, ce petit-fils de Barnum, ou tout au moins directeur de ménageries ambulantes?…

Les battues commencent dans la matinée même, et sont heureuses dès le début.

Pendant cette première journée, deux crocodiles ont eu l'imprudence de s'aventurer hors de la Serpentine, et, on le sait, les sauriens très redoutables dans le liquide élément, le sont moins en terre ferme par la difficulté qu'ils éprouvent à se retourner. Le capitaine Sarol et ses Malais les attaquent avec courage, et, non sans que l'un d'eux ait reçu une blessure, ils en débarrassent le parc.

Entre temps, on en a signalé une dizaine encore — ce qui, sans doute, constitue la bande. Ce sont des animaux de grande taille, mesurant de quatre à cinq mètres, par conséquent fort dangereux. Comme ils se sont réfugiés sous les eaux de la rivière, des marins se tiennent prêts à leur envoyer quelques-unes de ces balles explosives qui font éclater les plus solides carapaces.

D'autre part, les escouades de chasseurs se répandent à travers la campagne. Un des lions est tué par Jem Tankerdon, lequel a eu raison de dire qu'il n'en est pas à son coup d'essai, et a retrouvé son sang-froid, son adresse d'ancien chasseur du Far- West. La bête est superbe, — de celles qui peuvent valoir de cinq à six mille francs. Un lingot d'acier lui a traversé le coeur au moment où elle bondissait sur le groupe du quatuor, et Pinchinat affirme «qu'il a senti le vent de sa queue au passage!»

L'après-midi, lors d'une attaque dans laquelle, un des miliciens est atteint d'un coup de dent à l'épaule, le gouverneur met à terre une lionne de toute beauté. Ces formidables animaux, si John Bull a compté qu'ils feraient souche, viennent d'être arrêtés dans leur espoir de progéniture.

La journée ne s'achève pas avant qu'un couple de tigres soit tombé sous les balles du commodore Simcoë, à la tête d'un détachement de ses marins, dont l'un, grièvement blessé d'un coup de griffe, a dû être transporté à Tribord-Harbour. Suivant les informations recueillies, ces terribles félins paraissent être les plus nombreux des carnassiers débarqués sur l'île à hélice.

À la nuit tombante, les fauves, après avoir été résolument poursuivis, se retirent sous les massifs, du côté de la batterie de l'Éperon, d'où l'on se propose de les débusquer dès la pointe du jour.

Du soir au matin d'effroyables hurlements n'ont cessé de jeter la terreur parmi la population féminine et enfantine de Milliard- City. Son épouvante n'est pas près de se calmer, si même elle se calme jamais. En effet, comment être assuré que Standard-Island en a fini avec cette avant-garde de l'armée britannique? Aussi les récriminations contre la perfide Albion de se dérouler en un chapelet interminable dans toutes les classes milliardaises.

Au jour naissant, les battues sont reprises comme la veille. Sur l'ordre du gouverneur, conforme à l'avis du commodore Simcoë, le colonel Stewart se dispose à employer l'artillerie contre le gros de ces carnassiers, de manière à les balayer de leurs repaires. Deux pièces de canon de Tribord-Harbour, de celles qui fonctionnent comme les Hotckiss en lançant des paquets de mitraille, sont amenées du côté de la batterie de l'Éperon.

En cet endroit, les massifs de micocouliers sont traversés par la ligne du tramway qui s'embranche vers l'observatoire. C'est à l'abri de ces arbres qu'un certain nombre de fauves ont passé la nuit. Quelques têtes de lions et de tigres, aux prunelles étincelantes, apparaissent entre les basses ramures. Les marins, les miliciens, les chasseurs dirigés par Jem et Walter Tankerdon, Nat Coverley et Hubley Harcourt, prennent position sur la gauche de ces massifs, attendant la sortie des bêtes féroces que la mitraille n'aura pas tuées sur le coup.

Au signal du commodore Simcoë, les deux pièces de canon font feu simultanément. De formidables hurlements leur répondent. Il n'est pas douteux que plusieurs carnassiers aient été atteints. Les autres, — une vingtaine — s'élancent, et, passant près du quatuor, sont salués d'une fusillade qui en frappe deux mortellement. À cet instant, un énorme tigre fonce sur le groupe, et Frascolin est heurté d'un si terrible bond qu'il va rouler à dix pas.

Ses camarades se précipitent à son secours. On le relève presque sans connaissance. Mais il revient assez promptement à lui. Il n'a reçu qu'un choc… Ah! quel choc!

Entre temps, on cherche à pourchasser les caïmans sous les eaux de Serpentine-river, et comment sera-t-on jamais certain d'être débarrassé de ces voraces animaux. Heureusement, l'adjoint Hubley Harcourt a l'idée de faire lever les vannes de la rivière, et il est possible d'attaquer les sauriens dans de meilleures conditions, non sans succès.

La seule victime à regretter est un magnifique chien, appartenant à Nat Coverley. Saisi par un alligator, le pauvre animal est coupé en deux d'un coup de mâchoire. Mais une douzaine de ces sauriens ont succombé sous les balles des miliciens, et il est possible que Standard-Island soit définitivement délivrée de ces redoutables amphibies.

Du reste, la journée a été bonne. Six lions, huit tigres, cinq jaguars, neuf panthères, mâles et femelles, comptent parmi les bêtes abattues.

Le soir venu, le quatuor, y compris Frascolin remis de sa secousse, est venu s'attabler dans la restauration du casino.

«J'aime à croire que nous sommes au bout de nos peines, dit Yvernès.

— À moins que ce steamer, seconde arche de Noé, répond Pinchinat, n'ait renfermé tous les animaux de la création…»

Ce n'était pas probable, et Athanase Dorémus s'est senti assez rassuré pour réintégrer son domicile de la Vingt-cinquième Avenue. Là, dans sa maison barricadée, il retrouve sa vieille servante, au désespoir de penser que, de son vieux maître, il ne devait plus rester que des débris informes!

Cette nuit a été assez tranquille. À peine a-t-on entendu de lointains hurlements du côté de Bâbord-Harbour. Il est à croire que, le lendemain, en procédant à une battue générale à travers la campagne, la destruction de ces fauves sera complète.

Les groupes de chasseurs se reforment dès le petit jour. Il va sans dire que, depuis vingt-quatre heures, Standard-Island est restée stationnaire, tout le personnel de la machinerie étant occupé à l'oeuvre commune.

Les escouades, comprenant chacune une vingtaine d'hommes armés de fusils à tir rapide, ont ordre de parcourir toute l'île. Le colonel Stewart n'a pas jugé utile d'employer les pièces de canon contre les fauves à présent qu'ils se sont dispersés. Treize de ces animaux, traqués aux alentours de la batterie de la Poupe, tombent sous les balles. Mais il a fallu dégager, non sans peine, deux douaniers du poste voisin qui, renversés par un tigre et une panthère, ont reçu de graves blessures.

Cette dernière chasse porte à cinquante-trois le nombre des animaux détruits depuis la première battue de la veille.

Il est quatre heures du matin. Cyrus Bikerstaff et le commodore Simcoë, Jem Tankerdon et son fils, Nat Coverley et les deux adjoints, quelques-uns des notables, escortés d'un détachement de la milice, se dirigent vers l'hôtel de ville, où le conseil attend les rapports expédiés des deux ports, des batteries de l'Éperon et de la Poupe.

À leur approche, lorsqu'ils ne sont qu'à cent pas de l'édifice communal, voici que des cris violents retentissent. On voit nombre de gens, femmes et enfants, pris d'une soudaine panique, s'enfuir le long de la Unième Avenue.

Aussitôt, le gouverneur, le commodore Simcoë, leurs compagnons, de se précipiter vers le square, dont la grille aurait dû être fermée… Mais, par une inexplicable négligence, cette grille était ouverte, et il n'est pas douteux qu'un des fauves, — le dernier peut-être, — l'ait franchie.

Nat Coverley et Walter Tankerdon, arrivés des premiers, s'élancent dans le square.

Tout à coup, alors qu'il est à trois pas de Nat Coverley, Walter est culbuté par un énorme tigre.

Nat Coverley, n'ayant pas le temps de glisser une cartouche dans son fusil, tire le couteau de chasse de sa ceinture, et se jette au secours de Walter, au moment où les griffes du fauve s'abattent sur l'épaule du jeune homme.

Walter est sauvé, mais le tigre se retourne, se redresse contre Nat Coverley…

Celui-ci, frappe l'animal de son couteau, sans avoir pu l'atteindre au coeur, et il tombe à la renverse.

Le tigre recule, la gueule rugissante, la mâchoire ouverte, la langue sanglante…

Une première détonation éclate…

C'est Jem Tankerdon qui vient de faire feu.

Une seconde retentit…

C'est la balle de son fusil qui vient de faire explosion dans le corps du tigre.

On relève Walter, l'épaule à demi déchirée.

Quant à Nat Coverley, s'il n'a pas été blessé, du moins n'a-t-il jamais vu la mort de si près.

Il se redresse, et s'avançant vers Jem Tankerdon lui dit d'une voix grave.

«Vous m'avez sauvé… merci!

— Vous avez sauvé mon fils… merci!» répond Jem Tankerdon. Et tous deux se donnent la main en témoignage d'une reconnaissance, qui pourrait bien finir en sincère amitié… Walter est aussitôt transporté à l'hôtel de la Dix-neuvième Avenue, où sa famille s'est réfugiée, tandis que Nat Coverley regagne son domaine au bras de Cyrus Bikerstaff. En ce qui concerne le tigre, le surintendant se charge d'utiliser sa magnifique fourrure. Le superbe animal est destiné à un empaillement de première classe, et il figurera dans le Musée d'Histoire naturelle de Milliard- City, avec cette inscription:

Offert par le Royaume-Uni de la Grande-Bretagne et de l'Irlande à Standard-Island, infiniment reconnaissante.

À supposer que l'attentat doive être mis au compte de l'Angleterre, on ne saurait se venger avec plus d'esprit. Du moins, est-ce l'avis de Son Altesse Pinchinat, bon connaisseur en semblable matière.

Qu'on ne s'étonne pas si, dès le lendemain, Mrs Tankerdon fait visite à Mrs Coverley pour la remercier du service rendu à Walter, et si Mrs Coverley rend visite à Mrs Tankerdon pour la remercier du service rendu à son mari. Disons même que miss Dy a voulu accompagner sa mère, et n'est-il pas naturel que toutes deux lui aient demandé des nouvelles de son cher blessé?

Enfin tout est pour le mieux, et, débarrassée de ses redoutables hôtes, Standard-Island peut reprendre en pleine sécurité sa route vers l'archipel des Fidji.

VIII — Fidji et Fidjiens

Combien dis-tu?… demande Pinchinat.

— Deux cent cinquante-cinq, mes amis, répond Frascolin. Oui… on compte deux cent cinquante-cinq îles et îlots dans l'archipel des Fidji.

— En quoi cela nous intéresse-t-il, répond Pinchinat, du moment que le Joyau du Pacifique ne doit pas y faire deux cent cinquante- cinq relâches?

— Tu ne sauras jamais ta géographie! proclame Frascolin.

— Et toi… tu la sais trop!» réplique Son Altesse. Et c'est toujours de cette sorte qu'est accueilli le deuxième violon, lorsqu'il veut instruire ses récalcitrants camarades. Cependant Sébastien Zorn, qui l'écoutait plus volontiers, se laisse amener devant la carte du casino sur laquelle le point est reporté chaque jour. Il est aisé d'y suivre l'itinéraire de Standard-Island depuis son départ de la baie Madeleine. Cet itinéraire forme une sorte de grand S, dont la boucle inférieure se déroule jusqu'au groupe des Fidji. Frascolin montre alors au violoncelliste cet amoncellement d'îles découvert par Tasman en 1643, — un archipel compris d'une part entre le seizième et le vingtième parallèle sud, et de l'autre entre le cent soixante-quatorzième méridien ouest et le cent soixante-dix-neuvième méridien est.

«Ainsi nous allons engager notre encombrante machine à travers ces centaines de cailloux semés sur sa route? observe Sébastien Zorn.

— Oui, mon vieux compagnon de cordes, répond Frascolin, et si tu regardes avec quelque attention…

— Et en fermant la bouche… ajoute Pinchinat.

— Pourquoi?…

— Parce que, comme dit le proverbe, en close bouche n'entre pas mouche!

— Et de quelle mouche veux-tu parler?…

— De celle qui te pique, quand il s'agit de déblatérer contre Standard-Island!» Sébastien Zorn hausse dédaigneusement les épaules, et revenant à Frascolin: «Tu disais?…

— Je disais que, pour atteindre les deux grandes îles de Viti- Levou et de Vanua-Levou, il existe trois passes qui traversent le groupe oriental: la passe Nanoukou, la passe Lakemba, la passe Onéata…

— Sans compter la passe où l'on se fracasse en mille pièces! s'écrie Sébastien Zorn. Cela finira par nous arriver!… Est-ce qu'il est permis de naviguer dans de pareilles mers avec toute une ville, et toute une population dans cette ville?… Non! cela est contraire aux lois de la nature!

— La mouche!… riposte Pinchinat. La voilà, la mouche à Zorn… la voilà!» En effet, toujours ces fâcheux pronostics dont l'entêté violoncelliste ne veut pas démordre! Au vrai, en cette portion du Pacifique, c'est comme une barrière que le premier groupe des Fidji oppose aux navires arrivant de l'est. Mais, que l'on se rassure, les passes sont assez larges pour que le commodore Simcoë puisse y hasarder son appareil flottant, sans parler de celles indiquées par Frascolin. Parmi ces îles, les plus importantes, en dehors des deux Levou situées à l'ouest, sont Ono Ngaloa, Kandabou, etc.

Une mer est enfermée entre ces sommets émergés des fonds de l'Océan, la mer de Koro, et si cet archipel, entrevu par Cook, visité par Bligh en 1789, par Wilson en 1792, est si minutieusement connu, c'est que les remarquables voyages de Dumont d'Urville en 1828 et en 1833, ceux de l'Américain Wilkes en 1839, de l'Anglais Erskine en 1853, puis l'expédition du Herald, capitaine Durham, de la marine britannique, ont permis d'établir les cartes avec une précision qui fait honneur aux ingénieurs hydrographes.

Donc, aucune hésitation chez le commodore Simcoë. Venant du sud- est, il embouque la passe Voulanga, laissant sur bâbord l'île de ce nom, — une sorte de galette entamée servie sur son plateau de corail. Le lendemain, Standard-Island donne dans la mer intérieure, qui est protégée par ces solides chaînes sous-marines contre les grandes houles du large.

Il va sans dire que toute crainte n'est pas encore éteinte relativement aux animaux féroces apparus sous le couvert du pavillon britannique. Les Milliardais se tiennent toujours sur le qui-vive. D'incessantes battues sont organisées à travers les bois, les champs et les eaux. Aucune trace de fauves n'est relevée. Pas de rugissements ni le jour ni la nuit. Pendant les premiers temps, quelques timorés se refusent à quitter la ville pour s'aventurer dans le parc et la campagne. Ne peut-on craindre que le steamer ait débarqué une cargaison de serpents — comme à la Martinique! — et que les taillis en soient infestés? Aussi une prime est-elle promise à quiconque s'emparerait d'un échantillon de ces reptiles. On le paiera à son poids d'or, ou suivant sa longueur à tant le centimètre, et pour peu qu'il ait la taille d'un boa, cela fera une belle somme! Mais, comme les recherches n'ont pas abouti, il y a lieu d'être rassuré. La sécurité de Standard-Island est redevenue entière. Les auteurs de cette machination, quels qu'ils soient, en auront été pour leurs bêtes.

Le résultat le plus positif, c'est qu'une réconciliation complète s'est effectuée entre les deux sections de la ville. Depuis l'affaire Walter-Coverley et l'affaire Coverley-Tankerdon, les familles tribordaises et bâbordaises se visitent, s'invitent, se reçoivent. Réceptions sur réceptions, fêtes sur fêtes. Chaque soir, bal et concert chez les principaux notables, — plus particulièrement à l'hôtel de la Dix-neuvième Avenue et à l'hôtel de la Quinzième. Le Quatuor Concertant peut à peine y suffire. D'ailleurs, l'enthousiasme qu'ils provoquent ne diminue pas, bien au contraire.

Enfin la grande nouvelle se répand un matin, alors que Standard- Island bat de ses puissantes hélices la tranquille surface de cette mer de Koro. M. Jem Tankerdon s'est rendu officiellement à l'hôtel de M. Nat Coverley, et lui a demandé la main de miss Dy Coverley, sa fille, pour son fils Walter Tankerdon. Et M. Nat Coverley a accordé la main de miss Dy Coverley, sa fille, à Walter Tankerdon, fils de M. Jem Tankerdon. La question de dot n'a soulevé, aucune difficulté. Elle sera de deux cents millions pour chacun des jeunes époux.

«Ils auront toujours de quoi vivre… même en Europe!» fait judicieusement remarquer Pinchinat.

Les félicitations arrivent de toutes parts aux deux familles. Le gouverneur Cyrus Bikerstaff ne cherche point à cacher son extrême satisfaction. Grâce à ce mariage, disparaissent les causes de rivalité si compromettantes pour l'avenir de Standard-Island. Le roi et la reine de Malécarlie sont des premiers à envoyer leurs compliments et leurs voeux au jeune ménage. Les cartes de visite, imprimées en or sur aluminium, pleuvent dans la boîte des hôtels. Les journaux font chronique sur chronique à propos des splendeurs qui se préparent, — et telles qu'on n'en aura jamais vu ni à Milliard-City ni en aucun autre point du globe. Des câblogrammes sont expédiés en France en vue de la confection de la corbeille. Les magasins de nouveautés, les établissements des grandes modistes, les ateliers des grands faiseurs, les fabriques de bijouterie et d'objets d'art, reçoivent d'invraisemblables commandes. Un steamer spécial, qui partira de Marseille, viendra par Suez et l'océan Indien, apporter ces merveilles de l'industrie française. Le mariage a été fixé à cinq semaines de là, au 27 février. Du reste, mentionnons que les marchands de Milliard-City auront leur part de bénéfices dans l'affaire. Ils doivent fournir leur contingent à cette corbeille nuptiale, et, rien qu'avec les dépenses que vont s'imposer les nababs de Standard-Island, il y aura des fortunes à réaliser.

L'organisateur tout indiqué de ces fêtes, c'est le surintendant Calistus Munbar. Il faut renoncer à décrire son état d'âme, lorsque le mariage de Walter Tankerdon et de miss Dy Coverley a été déclaré publiquement. On sait s'il le désirait, s'il y avait poussé! C'est la réalisation de son rêve, et, comme la municipalité entend lui laisser carte blanche, soyez certains qu'il sera à la hauteur de ses fonctions, en organisant un ultra- merveilleux festival.

Le commodore Simcoë fait connaître par une note aux journaux qu'à la date choisie pour la cérémonie nuptiale, l'île à hélice se trouvera dans cette partie de mer comprise entre les Fidji et les Nouvelles-Hébrides. Auparavant, elle va rallier Viti-Levou, où la relâche doit durer une dizaine de jours — la seule que l'on se propose de faire au milieu de ce vaste archipel.

Navigation délicieuse. À la surface de la mer se jouent de nombreuses baleines. Avec les mille jets d'eau de leurs évents, on dirait un immense bassin de Neptune, en comparaison duquel celui de Versailles n'est qu'un joujou d'enfant, fait observer Yvernès. Mais aussi, par centaines, apparaissent d'énormes requins qui escortent Standard-Island comme ils suivraient un navire en marche.

Cette portion du Pacifique limite la Polynésie, qui confine à la Mélanésie, où se trouve le groupe des Nouvelles-Hébrides[4]. Elle est coupée par le cent quatre-vingtième degré de longitude, — ligne conventionnelle que décrit le méridien de partage entre les deux moitiés de cet immense Océan. Lorsqu'ils attaquent ce méridien, les marins venant de l'est effacent un jour du calendrier, et, inversement, ceux qui viennent de l'ouest en ajoutent un. Sans cette précaution, il n'y aurait plus concordance des dates. L'année précédente, Standard-Island n'avait pas eu à faire ce changement puisqu'elle ne s'était pas avancée dans l'ouest au delà dudit méridien. Mais, cette fois, il y a lieu de se conformer à cette règle, et, puisqu'elle vient de l'est, le 22 janvier se change en 23 janvier.

Des deux cent cinquante-cinq îles qui composent l'archipel des Fidji, une centaine seulement sont habitées. La population totale ne dépasse pas cent vingt-huit mille habitants, — densité faible pour une étendue de vingt et un mille kilomètres carrés.

De ces îlots, simples fragments d'attol ou sommets de montagnes sous-marines, ceints d'une frange de corail, il n'en est pas qui mesure plus de cent cinquante kilomètres superficiels. Ce domaine insulaire n'est, à vrai dire, qu'une division politique de l'Australasie, dépendant de la Couronne depuis 1874, — ce qui signifie que l'Angleterre l'a bel et bien annexé à son empire colonial. Si les Fidgiens se sont enfin décidés à se soumettre au protectorat britannique, c'est qu'en 1859 ils ont été menacés d'une invasion tongienne, à laquelle le Royaume-Uni a mis obstacle par l'intervention de son trop fameux Pritchard, le Pritchard de Taïti. L'archipel est présentement divisé en dix-sept districts, administrés par des sous-chefs indigènes, plus ou moins alliés à la famille souveraine du dernier roi Thakumbau.

«Est-ce la conséquence du système anglais, demande le commodore Simcoë, qui s'entretient à ce sujet avec Frascolin, et en sera-t- il des Fidji comme il en a été de la Tasmanie, je ne sais! Mais, fait certain, c'est que l'indigène tend à disparaître. La colonie n'est point en voie de prospérité, ni la population en voie de croissance, et, ce qui le démontre, c'est l'infériorité numérique des femmes par rapport aux hommes.

— C'est, en effet, l'indice de l'extinction prochaine d'une race, répond Frascolin, et, en Europe, il y a déjà quelques États que menace cette infériorité.

— Ici, d'ailleurs, reprend le commodore, les indigènes ne sont que de véritables serfs, autant que les naturels des îles voisines, recrutés par les planteurs pour les travaux de défrichements. En outre, la maladie les décime, et, en 1875, rien que la petite vérole en a fait périr plus de trente mille. C'est pourtant un admirable pays, comme vous pourrez en juger, cet archipel des Fidji! Si la température est élevée à l'intérieur des îles, du moins est-elle modérée sur le littoral, très fertile en fruits et en légumes, en arbres, cocotiers, bananiers, etc. Il n'y a que la peine de récolter les ignames, les taros[5], et la moelle nourricière du palmier, qui produit le sagou…

— Le sagou! s'écrie Frascolin. Quel souvenir de notre Robinson Suisse!

— Quant aux cochons, aux poules, continue le commodore Simcoë, ces animaux se sont multipliés depuis leur importation avec une prolificence extraordinaire. De là, toute facilité de satisfaire aux besoins de l'existence. Par malheur, les indigènes sont enclins à l'indolence, au far niente, bien qu'ils soient d'intelligence très vive, d'humeur très spirituelle…

— Et quand ils ont tant d'esprit… dit Frascolin.

— Les enfants vivent peu!» répond le commodore Simcoë. Au fait, tous ces naturels, polynésiens, mélanaisiens et autres, sont-ils différents des enfants? En s'avançant vers Viti-Levou, Standard- Island relève plusieurs îles intermédiaires, telles Vanua-Vatou, Moala, Ngan, sans s'y arrêter. De toutes parts cinglent, en contournant son littoral, des flotilles de ces longues pirogues à balanciers de bambous entre-croisés, qui servent à maintenir l'équilibre de l'appareil et à loger la cargaison. Elles circulent, elles évoluent avec grâce, mais ne cherchent à entrer ni à Tribord-Harbour ni à Bâbord-Harbour. Il est probable qu'on ne leur eût pas permis, étant donnée l'assez mauvaise réputation des Fidgiens. Ces indigènes ont embrassé le christianisme, il est vrai. Depuis que les missionnaires européens se sont établis à Lecumba, en 1835, ils sont presque tous protestants wesleyens, mélangés de quelques milliers de catholiques. Mais, auparavant, ils étaient tellement adonnés aux pratiques du cannibalisme qu'ils n'ont peut-être pas perdu tout à fait le goût de la chair humaine. Au surplus, c'est affaire de religion. Leurs dieux aimaient le sang. La bienveillance était regardée, dans ces peuplades, comme une faiblesse et même un péché. Manger un ennemi, c'était lui faire honneur. L'homme que l'on méprisait, on le faisait cuire, on ne le mangeait pas. Les enfants servaient de mets principal dans les festins, et le temps n'est pas si éloigné où le roi Thakumbau aimait à s'asseoir sous un arbre, dont chaque branche supportait un membre humain réservé à la table royale. Quelquefois même une tribu, — et cela est arrivé pour celle des Nulocas, à Viti-Levou, près Namosi, — fut dévorée tout entière, moins quelques femmes, dont l'une a vécu jusqu'en 1880.

Décidément, si Pinchinat ne rencontre pas sur l'une quelconque de ces îles des petits-fils d'anthropophages ayant conservé les vieilles coutumes de leurs grands-pères, il devra renoncer à jamais demander un reste de couleur locale à ces archipels du Pacifique.

Le groupe occidental des Fidji comprend deux grandes îles, Viti- Levou et Vanua-Levou, et deux îles moyennes, Kandavu et Taviuni. C'est plus au nord-ouest que gisent les îles Wassava, et que s'ouvre la passe de l'île Ronde par laquelle le commodore Simcoë doit sortir en relevant sur les Nouvelles-Hébrides.

Dans l'après-midi du 25 janvier, les hauteurs de Viti-Levou se dessinent à l'horizon. Cette île montagneuse est la plus considérable de l'archipel, d'un tiers plus étendue que la Corse, — soit dix mille six cent quarante-cinq kilomètres carrés.

Ses cimes pointent à douze cents et quinze cents mètres au-dessus du niveau de la mer. Ce sont des volcans éteints ou du moins endormis, et dont le réveil est généralement fort maussade.

Viti-Levou est reliée à sa voisine du nord, Vanua-Levou, par une barrière sous-marine de récifs, qui émergeait sans doute à l'époque de formation tellurique. Au-dessus de cette barrière, Standard-Island pouvait se hasarder sans péril. D'autre part, au nord de Viti-Levou, les profondeurs sont évaluées entre quatre et cinq cents mètres, et, au sud, entre cinq cents et deux mille.

Autrefois, la capitale de l'archipel était Levuka, dans l'île d'Ovalau, à l'est de Viti-Levou. Peut-être même les comptoirs, fondés par des maisons anglaises, y sont-ils plus importants encore que ceux de Suva, la capitale actuelle, dans l'île de Viti- Levou. Mais ce port offre des avantages sérieux à la navigation, étant situé, à l'extrémité sud-est de l'île, entre deux deltas, dont les eaux arrosent largement ce littoral. Quant au port d'attache des paquebots en relation avec les Fidji, il occupe le fond de la baie de Ngalao, au sud de l'île de Kandava, le gisement qui est le plus voisin de la Nouvelle-Zélande, de l'Australie, des îles françaises de la Nouvelle-Calédonie et de la Loyauté.

Standard-Island vient relâcher à l'ouverture du port de Suva. Les formalités sont remplies le jour même, et la libre pratique est accordée. Comme ces visites ne peuvent qu'être une source de bénéfices autant pour les colons que pour les indigènes, les Milliardais sont assurés d'un excellent accueil, dans lequel il existe peut-être plus d'intérêt que de sympathie. Ne pas oublier, d'ailleurs, que les Fidji relèvent de la Couronne, et que les rapports sont toujours tendus entre le Foreign-Office et la Standard-Island Company, si jalouse de son indépendance.

Le lendemain, 26 janvier, les commerçants de Standard-Island qui ont des achats ou des ventes à effectuer, se font mettre à terre dès les premières heures. Les touristes, et parmi eux nos Parisiens, ne sont point en retard. Bien que Pinchinat et Yvernès plaisantent volontiers Frascolin, — l'élève distingué du commodore Simcoë, — sur ses études «ethno-rasantogéographiques», comme dit Son Altesse, ils n'en profitent pas moins de ses connaissances. Aux questions de ses camarades sur les habitants de Viti-Levou, sur leurs coutumes, leurs pratiques, le deuxième violon a toujours quelque réponse instructive. Sébastien Zorn ne dédaigne pas de l'interroger à l'occasion, et, tout d'abord, lorsque Pinchinat apprend que ces parages étaient, il n'y a pas longtemps, le principal théâtre du cannibalisme, il ne peut retenir un soupir en disant:

«Oui… mais nous arrivons trop tard, et vous verrez que ces Fidgiens, énervés par la civilisation, en sont tombés à la fricassée de poulet et aux pieds de porc à la Sainte-Menehould!

— Anthropophage! lui crie Frascolin. Tu mériterais d'avoir figuré sur la table du roi Thakumbau…

— Hé! hé! un entrecôte de Pinchinat à la Bordelaise…

— Voyons, réplique Sébastien Zorn, si nous perdons notre temps à des récriminations oiseuses…

— Nous ne réaliserons pas le progrès par la marche en avant! s'écrie Pinchinat. Voilà une phrase comme tu les aimes, n'est-ce pas, mon vieux violoncelluloïdiste! Eh bien, en avant, marche!»

La ville de Suva, bâtie sur la droite d'une petite baie, éparpille ses habitations au revers d'une colline verdoyante. Elle a des quais disposés pour l'amarrage des navires, des rues garnies de trottoirs planchéiés, ni plus ni moins que les plages de nos grandes stations balnéaires. Les maisons en bois, à rez-de- chaussée, parfois, mais rarement, avec un étage, sont gaies et fraîches. Aux alentours de la ville, des cabanes indigènes montrent leurs pignons relevés en cornes et ornés de coquillages. Les toitures, très solides, résistent aux pluies d'hiver, de mai à octobre, qui sont torrentielles. En effet, en mars 1871, à ce que raconte Frascolin, très ferré sur la statistique, Mbua, située dans l'est de l'île, a reçu en un jour trente-huit centimètres d'eau.

Viti-Levou, non moins que les autres îles de l'archipel, est soumise à des inégalités climatériques, et la végétation diffère d'un littoral à l'autre. Du côté exposé aux vents alizés du sud- est, l'atmosphère est humide, et des forêts magnifiques couvrent le sol. De l'autre côté, s'étendent d'immenses savanes, propres à la culture. Toutefois, on observe que certains arbres commencent à dépérir, — entre autres le sandal, presque entièrement épuisé, et aussi le dakua, ce pin spécial aux Fidji.

Cependant, en ses promenades, le quatuor constate que la flore de l'île est d'une luxuriance tropicale. Partout, des forêts de cocotiers et de palmiers, aux troncs tapissés d'orchidées parasites, des massifs de casuarinées, de pandanus, d'acacias, de fougères arborescentes, et, dans les parties marécageuses, nombre de ces palétuviers dont les racines serpentent hors de terre. Mais la culture du coton et celle du thé n'ont point donné les résultats que ce climat si puissant permettait d'espérer. En réalité, le sol de Viti-Levou, — ce qui est commun dans ce groupe, — argileux et de couleur jaunâtre, n'est formé que de cendres volcaniques, auxquelles la décomposition a donné des qualités productives.

Quant à la faune, elle n'est pas plus variée que dans les divers parages du Pacifique: une quarantaine d'espèces d'oiseaux, perruches et serins acclimatés, des chauves-souris, des rats qui forment légions, des reptiles d'espèce non venimeuse, très appréciés des indigènes au point de vue comestible, des lézards à n'en savoir que faire, et des cancrelats répugnants, d'une voracité de cannibales. Mais, de fauves, il ne s'en trouve point, — ce qui provoque cette boutade de Pinchinat:

«Notre gouverneur, Cyrus Bikerstaff, aurait dû conserver quelques couples de lions, de tigres, de panthères, de crocodiles, et déposer ces ménages carnassiers sur les Fidji… Ce ne serait qu'une restitution, puisqu'elles appartiennent à l'Angleterre.»

Ces indigènes, mélange de race polynésienne et mélanésienne, présentent encore de beaux types, moins remarquables cependant qu'aux Samoa et aux Marquises. Les hommes, à teint cuivré, presque noirs, la tête couverte d'une chevelure toisonnée, parmi lesquels on rencontre de nombreux métis, sont grands et vigoureux. Leur vêtement est assez rudimentaire, le plus souvent un simple pagne, ou une couverture, faite de cette étoffe indigène, le «masi», tirée d'une espèce de mûrier qui produit aussi le papier. À son premier degré de fabrication, cette étoffe est d'une parfaite blancheur; mais les Fidgiens savent la teindre, la barioler, et elle est demandée dans tous les archipels de l'Est-Pacifique. Il faut ajouter que ces hommes ne dédaignent pas de revêtir, à l'occasion, de vieilles défroques européennes, échappées des friperies du Royaume-Uni ou de l'Allemagne. C'est matière à plaisanteries, pour un Parisien, de voir de ces Fidgiens engoncés d'un pantalon déformé, d'un paletot hors d'âge, et même d'un habit noir, lequel, après maintes phases de décadence, est venu finir sur le dos d'un naturel de Viti-Levou.

«Il y aurait à faire le roman d'un de ces habits-là!… observe Yvernès.

— Un roman qui risquerait de finir en veste!» répond Pinchinat. Quant aux femmes, ce sont la jupe et le caraco de masi qui les habillent d'une façon plus ou moins décente, en dépit des sermons wesleyens. Elles sont bien faites, et, avec l'attrait de la jeunesse, quelques-unes peuvent passer pour jolies. Mais quelle détestable habitude elles ont, — les hommes aussi, — d'enduire de chaux leur chevelure noire, devenue une sorte de chapeau calcaire, qui a pour but de les préserver des insolations! Et puis, elles fument, autant que leurs époux et frères, ce tabac du pays, qui a l'odeur du foin brûlé, et, lorsque la cigarette n'est pas mâchonnée entre leurs lèvres, elle est enfilée dans le lobe de leurs oreilles, à l'endroit où l'on voit plus communément en Europe des boucles de diamants et de perles. En général, ces femmes sont réduites à la condition d'esclaves chargées des plus durs travaux du ménage, et le temps n'est pas éloigné où, après avoir peiné pour entretenir l'indolence de leur mari, on les étranglait sur sa tombe. À plusieurs reprises, pendant les trois jours qu'ils ont consacrés à leurs excursions autour de Suva; nos touristes essayèrent de visiter des cases indigènes. Ils en furent repoussés, —non point par l'inhospitalité des propriétaires, mais par l'abominable odeur qui s'en dégage. Tous ces naturels frottés d'huile de coco, leur promiscuité avec les cochons, les poules, les chiens, les chats, dans ces nauséabondes paillottes, l'éclairage suffocant obtenu par le brûlage de la gomme résineuse du dammana… non! il n'y avait pas moyen d'y tenir. Et, d'ailleurs, après avoir pris place au foyer fidgien, n'aurait-il pas fallu, sous peine de manquer aux convenances, accepter de tremper ses lèvres dans le bol de kava, la liqueur fidgienne par excellence? Bien que, pour être tiré de la racine desséchée du poivrier, ce kava pimenté soit inacceptable aux palais européens, il y a encore la manière dont on le prépare. N'est-elle pas pour exciter la plus insurmontable répugnance? On ne le moud pas, ce poivre, on le mâche, on le triture entre les dents, puis on le crache dans l'eau d'un vase, et on vous l'offre avec une insistance sauvage qui ne permet guère de le refuser. Et, il n'y a plus qu'à remercier, en prononçant ces mots qui ont cours dans l'archipel: «E mana ndina,» autrement dit: amen. Nous ne parlons que pour mémoire des cancrelats qui fourmillent à l'intérieur des paillotes, des fourmis blanches qui les dévastent, et des moustiques, — des moustiques par milliards, — dont on voit courir sur les murs, sur le sol, sur les vêtements des indigènes, d'innombrables phalanges. Aussi ne s'étonnera-t-on pas que Son Altesse, avec cet accent comico-britannique des clowns anglais, se soit exclamé envoyant fourmiller ces formidables insectes: «Mioustic!… Mioustic!»

Enfin, ni ses camarades ni lui n'ont eu le courage de pénétrer dans les cases fidgiennes. Donc, de ce chef, leurs études ethnologiques sont incomplètes, et le savant Frascolin lui-même a reculé, — ce qui constitue une lacune dans ses souvenirs de voyage.

IX — Un casus belli

Toutefois, alors que nos artistes se dépensent en promenades et prennent un aperçu des moeurs de l'archipel, quelques notables de Standard-Island n'ont pas dédaigné d'entrer en relation avec les autorités indigènes de l'archipel. Les «papalangis», — ainsi appelle-t-on les étrangers dans ces îles, — n'avaient point à craindre d'être mal accueillis.

Quant aux autorités européennes, elles sont représentées par un gouverneur général, qui est en même temps consul général d'Angleterre pour ces groupes de l'ouest qui subissent plus ou moins efficacement le protectorat du Royaume-Uni. Cyrus Bikerstaff ne crut point devoir lui faire une visite officielle. Deux ou trois fois, les deux chiens de faïence se sont regardés, mais leurs rapports n'ont pas été au delà de ces regards.

Pour ce qui est du consul d'Allemagne, en même temps l'un des principaux négociants du pays, les relations se sont bornées à un échange de cartes.

Pendant la relâche, les familles Tankerdon et Coverley avaient organisé des excursions aux alentours de Suva et dans les forêts qui hérissent ses hauteurs jusqu'à leurs dernières cimes.

Et. à ce propos, le surintendant fait à ses amis du quatuor une observation très juste.

«Si nos Milliardais se montrent si friands de ces promenades à de hautes altitudes, dit-il, cela tient à ce que notre Standard- Island n'est pas suffisamment accidentée… Elle est trop plate, trop uniforme… Mais, je l'espère bien, on lui fabriquera un jour une montagne artificielle, qui pourra rivaliser avec les plus hauts sommets du Pacifique. En attendant, toutes les fois qu'ils en trouvent l'occasion, nos citadins s'empressent d'aller respirer, à quelques centaines de pieds, l'air pur et vivifiant de l'espace… Cela répond à un besoin de la nature humaine…

— Très bien, dit Pinchinat. Mais un conseil, mon cher Eucalistus! Quand vous construirez votre montagne en tôle d'acier ou en aluminium, n'oubliez pas de lui mettre un joli volcan dans les entrailles… un volcan avec boîtes fulminantes et pièces d'artifices…

— Et pourquoi pas, monsieur le railleur?… répond Calistus Munbar.

— C'est bien ce que je me dis: Et pourquoi pas?…» réplique Son Altesse. Il va de soi que Walter Tankerdon et miss Dy Coverley prennent part à ces excursions et qu'ils les font au bras l'un de l'autre. On n'a pas négligé de visiter, à Viti-Levou, les curiosités de sa capitale, ces «mburé-kalou», les temples des esprits, et aussi le local affecté aux assemblées politiques. Ces constructions, élevées sur une base de pierres sèches, se composent de bambous tressés, de poutres recouvertes d'une sorte de passementerie végétale, de lattes ingénieusement disposées pour supporter les chaumes de la toiture. Les touristes parcourent de même l'hôpital, établi dans d'excellentes conditions d'hygiène, le jardin botanique, en amphithéâtre derrière la ville. Souvent ces promenades se prolongent jusqu'au soir, et l'on revient alors, sa lanterne à la main, comme au bon vieux temps. Dans les îles Fidji, l'édilité n'en est pas encore au gazomètre ni aux becs Auër, ni aux lampes à arc, ni au gaz acétylène, mais cela viendra «sous le protectorat éclairé de la Grande-Bretagne!» insinue Calistus Munbar.

Et le capitaine Sarol et ses Malais et les Néo-Hébridiens embarqués aux Samoa, que font-ils pendant cette relâche? Rien qui soit en désaccord avec leur existence habituelle. Ils ne descendent point à terre, connaissant Viti-Levou et ses voisines, les uns pour les avoir fréquentées dans leur navigation au cabotage, les autres pour y avoir travaillé au compte des planteurs. Ils préfèrent, de beaucoup, rester à Standard-Island, qu'ils explorent sans cesse, ne se lassant pas de visiter la ville, les ports, le parc, la campagne, les batteries de la Poupe et de l'Éperon. Encore quelques semaines, et, grâce à la complaisance de la Compagnie, grâce au gouverneur Cyrus Bikerstaff, ces braves gens débarqueront dans leur pays, après un séjour de cinq mois sur l'île à hélice…

Quelquefois nos artistes causent avec ce Sarol, qui est très intelligent, et emploie couramment la langue anglaise. Sarol leur parle d'un ton enthousiaste des Nouvelles-Hébrides, des indigènes de ce groupe, de leur façon de se nourrir, de leur cuisine — ce qui intéresse particulièrement Son Altesse. L'ambition secrète de Pinchinat serait d'y découvrir un nouveau mets, dont il communiquerait la recette aux sociétés gastronomiques de la vieille Europe.

Le 30 janvier, Sébastien Zorn et ses camarades, à la disposition desquels le gouverneur a mis une des chaloupes électriques de Tribord-Harbour, partent dans l'intention de remonter le cours de la Rewa, l'une des principales rivières de l'île. Le patron de la chaloupe, un mécanicien et deux matelots ont embarqué avec un pilote fidgien. En vain a-t-on offert à Athanase Dorémus de se joindre aux excursionnistes. Le sentiment de curiosité est éteint chez ce professeur de maintien et de grâces… Et puis, pendant son absence, il pourrait lui venir un élève, et il préfère ne point quitter la salle de danse du casino.

Dès six heures du matin, bien armée, munie de quelques provisions, car elle ne doit revenir que le soir à Tribord-Harbour, l'embarcation sort de la baie de Suva, et longe le littoral jusqu'à la baie de la Rewa.

Non seulement les récifs, mais les requins se montrent en grand nombre dans ces parages, et il convient de prendre garde aux uns comme aux autres.

«Peuh! fait observer Pinchinat, vos requins, ce ne sont même plus des cannibales d'eau salée!… Les missionnaires anglais ont dû les convertir au christianisme comme ils ont converti les Fidgiens!… Gageons que ces bêtes-là ont perdu le goût de la chair humaine…

— Ne vous y fiez pas, répond le pilote, — pas plus qu'il ne faut se fier aux Fidgiens de l'intérieur.» Pinchinat se contente de hausser les épaules. On la lui baille belle avec ces prétendus anthropophages qui n'» anthropophagent» même plus les jours de fête!

Quant au pilote, il connaît parfaitement la baie et le cours de la Rewa. Sur cette importante rivière, appelée aussi Waï-Levou, le flot se fait sentir jusqu'à une distance de quarante-cinq kilomètres, et les barques peuvent la remonter pendant quatre- vingts.

La largeur de la Rewa dépasse cent toises à son embouchure. Elle coule entre des rives sablonneuses, basses à gauche, escarpées à droite, dont les bananiers et les cocotiers se détachent avec vigueur sur un large fond de verdure. Son nom est Rewa-Rewa, conforme à ce redoublement du mot, qui est presque général parmi les peuplades du Pacifique. Et, ainsi que le remarque Yvernès, n'est-ce pas là une imitation de cette prononciation enfantine qu'on retrouve dans les papa, maman, toutou, dada, bonbon, etc. Et, au fait, c'est à peine si ces indigènes sont sortis de l'enfance!

La véritable Rewa est formée par le confluent du Waï-Levou (eau grande) et du Waï-Manu, et sa principale embouchure est désignée sous le nom de Waï-Ni-ki.

Après le détour du delta, la chaloupe file devant le village de Kamba, à demi caché dans sa corbeille de fleurs. On ne s'y arrête point, afin de ne rien perdre du flux, ni au village de Naitasiri. D'ailleurs, à cette époque, ce village venait d'être déclaré «tabou», avec ses maisons, ses arbres, ses habitants, et jusqu'aux eaux de la Rewa qui en baignent la grève. Les indigènes n'eussent permis à personne d'y prendre pied. C'est une coutume sinon très respectable, du moins très respectée que le tabou, — Sébastien Zorn en savait quelque chose, — et on la respecta. Lorsque les excursionnistes longent Naitasiri, le pilote les invite à regarder un arbre de haute taille, un tavala, qui se dresse dans un angle de la rive. «Et qu'a-t-il de remarquable, cet arbre?… demande Frascolin.

— Rien, répondit le pilote, si ce n'est que son écorce est rayée d'incisions depuis ses racines jusqu'à sa fourche. Or, ces incisions indiquent le nombre de corps humains qui furent cuits en cet endroit, mangés ensuite…

— Comme qui dirait les encoches du boulanger sur ses bâtonnets!» observe Pinchinat, dont les épaules se haussent en signe d'incrédulité.

Il a tort pourtant. Les îles Fidji ont été par excellence le pays du cannibalisme, et, il faut y insister, ces pratiques ne sont pas entièrement éteintes. La gourmandise les conservera longtemps chez les tribus de l'intérieur. Oui! la gourmandise, puisque, au dire des Fidgiens, rien n'est comparable, pour le goût et la délicatesse, à la chair humaine, très supérieure à celle du boeuf. À en croire le pilote, il y eut un certain chef, Ra-Undrenudu, qui faisait dresser des pierres sur son domaine, et, quand il mourut, leur nombre s'élevait à huit cent vingt-deux.

«Et savez-vous ce qu'indiquaient ces pierres?…

— Il nous est impossible de le deviner, répond Yvernès, même en y appliquant toute notre intelligence d'instrumentistes!

— Elles indiquaient le nombre de corps humains que ce chef avait dévorés!

— À lui tout seul?…

— À lui tout seul!

— C'était un gros mangeur!» se contente de répondre Pinchinat dont l'opinion est faite au sujet de ces «blagues fidgiennes».

Vers onze heures, une cloche retentit sur la rive droite. Le village de Naililii, composé de quelques paillettes, apparaît entre les frondaisons, sous l'ombrage des cocotiers et des bananiers. Une mission catholique est établie dans ce village. Les touristes ne pourraient-ils s'arrêter une heure, le temps de serrer la main du missionnaire, un compatriote? Le pilote n'y voit aucun inconvénient, et l'embarcation est amarrée à une souche d'arbre.

Sébastien Zorn et ses camarades descendent à terre, et ils n'ont pas marché pendant deux minutes qu'ils rencontrent le supérieur de la Mission.

C'est un homme de cinquante ans environ, physionomie avenante, figure énergique. Tout heureux de pouvoir souhaiter le bonjour à des Français, il les emmène jusqu'à sa case, au milieu du village qui renferme une centaine de Fidgiens. Il insiste pour que ses hôtes acceptent quelques rafraîchissements du pays. Que l'on se rassure, il ne s'agit pas du répugnant kava, mais d'une sorte de boisson ou plutôt de bouillon d'assez bon goût, obtenu par la cuisson des cyreae, coquillages très abondants sur les grèves de la Rewa.

Ce missionnaire s'est voué corps et âme à la propagande du catholicisme, non sans de certaines difficultés, car il lui faut lutter avec un pasteur wesleyen qui lui fait une sérieuse concurrence dans le voisinage. En somme, il est très satisfait des résultats obtenus, et convient qu'il a fort à faire pour arracher ses fidèles à l'amour du «bukalo», c'est-à-dire la chair humaine.

«Et puisque vous remontez vers l'intérieur, mes chers hôtes, ajoute-t-il, soyez prudents et tenez-vous sur vos gardes.

— Tu entends, Pinchinat!» dit Sébastien Zorn. On repart un peu avant que l'angélus de midi ait sonné au clocher de la petite église. Chemin faisant, l'embarcation croise quelques pirogues à balanciers, portant sur leurs plates-formes des cargaisons de bananes. C'est la monnaie courante que le collecteur de taxes vient de toucher chez les administrés. Les rives sont toujours bordées de lauriers, d'acacias, de citronniers, de cactus aux fleurs d'un rouge de sang. Au-dessus, les bananiers et les cocotiers dressent leurs hautes branches chargées de régimes, et toute cette verdure se prolonge jusqu'aux arrière-plans des montagnes, dominées par le pic du Mbugge-Levou. Entre ces massifs se détachent une ou deux usines à l'européenne, peu en rapport avec la nature sauvage du pays. Ce sont des fabriques de sucre, munies de tous les engins de la machinerie moderne, et dont les produits, a dit un voyageur, M. Verschnur, «peuvent avantageusement soutenir la comparaison vis-à-vis des sucres des Antilles et des autres colonies». Vers une heure, l'embarcation arrive au terme de son voyage sur la Rewa. Dans deux heures, le jusant se fera sentir, et il y aura lieu d'en profiter pour redescendre la rivière. Cette navigation de retour s'effectuera rapidement, car le reflux est vif. Les excursionnistes seront rentrés à Tribord-Harbour avant dix heures du soir. On dispose donc d'un certain temps en cet endroit, et comment le mieux employer qu'en visitant le village de Tampoo, dont on aperçoit les premières cases à un demi-mille. Il est convenu que le mécanicien et les deux matelots resteront à la garde de la chaloupe, tandis que le pilote »pilotera» ses passagers jusqu'à ce village, où les anciennes coutumes se sont conservées dans toute leur pureté fidgienne. En cette partie de l'île, les missionnaires ont perdu leurs peines et leurs sermons. Là règnent encore les sorciers; là fonctionnent les sorcelleries, surtout celles qui portent le nom compliqué de «Vaka-Ndran-ni-Kan-Tacka», c'est-à-dire «la conjuration pratiquée par les feuilles». On y adore les Katoavous, des dieux dont l'existence n'a pas eu de commencement et n'aura pas de fin, et qui ne dédaignent pas des sacrifices spéciaux, que le gouverneur général est surtout impuissant à prévenir et même à châtier. Peut-être eût-il été plus prudent de ne point s'aventurer au milieu de ces tribus suspectes. Mais nos artistes, curieux comme des Parisiens, insistent, et le pilote consent à les accompagner, en leur recommandant de ne point s'éloigner les uns des autres. Tout d'abord, à l'entrée de Tampoo, formé d'une centaine de paillotes, on rencontre des femmes, de véritables sauvagesses. Vêtues d'un simple pagne noué autour des reins, elles n'éprouvent aucun étonnement à la vue des étrangers qui viennent les émouvoir dans leurs travaux. Ces visites ne sont plus pour les gêner depuis que l'archipel est soumis au protectorat de l'Angleterre. Ces femmes sont occupées à la préparation du curcuma, sortes de racines conservées dans des fosses préalablement tapissées d'herbes et de feuilles de bananier; on les en retire, on les grille, on les racle, on les presse dans des paniers garnis de fougère, et le suc qui s'en échappe est introduit dans des tiges de bambou.

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