PREMIÈRE PARTIE (continued 2)
Reading edition
La carcasse de l'île, sa coque si l'on veut, formée de ces deux cent soixante-dix mille compartiments, a été, sauf dans la partie réservée à la ville centrale, où ladite coque est extraordinairement renforcée, recouverte d'une épaisseur de terre végétale. Cet humus suffît aux besoins d'une végétation restreinte à des pelouses, à des corbeilles de fleurs et d'arbustes, à des bouquets d'arbres, à des prairies, à des champs de légumes. Il eût paru peu pratique de demander à ce sol factice de produire des céréales et de pourvoir à l'entretien des bestiaux de boucherie, qui sont d'ailleurs l'objet d'une importation régulière. Mais il y eut lieu de créer les installations nécessaires, afin que le lait et le produit des basses-cours ne dépendissent pas de ces importations.
Les trois quarts du sol de Standard-Island sont affectés à la végétation, soit vingt et un kilomètres carrés environ, où les gazons du parc offrent une verdure permanente, où les champs, livrés à la culture intensive, abondent en légumes et en fruits, où les prairies artificielles servent de pâtures à quelques troupeaux. Là, d'ailleurs, l'électroculture est largement employée, c'est-à-dire l'influence de courants continus, qui se manifeste par une accélération extraordinaire et la production de légumes de dimensions invraisemblables, tels des radis de quarante-cinq centimètres, et des carottes de trois kilos. Jardins, potagers, vergers, peuvent rivaliser avec les plus beaux de la Virginie ou de la Louisiane. Il convient de ne point s'en étonner: on ne regarde pas à la dépense dans cette île, si justement nommée «le Joyau du Pacifique».
Sa capitale, Milliard-City, occupe environ le cinquième qui lui a été réservé sur les vingt-sept kilomètres carrés, soit à peu près cinq kilomètres superficiels ou cinq cents hectares, avec une circonférence de neuf kilomètres. Ceux de nos lecteurs qui ont bien voulu accompagner Sébastien Zorn et ses camarades pendant leur excursion, la connaissent assez pour ne point s'y perdre. D'ailleurs, on ne s'égare pas dans les villes américaines, lorsqu'elles ont à la fois le bonheur et le malheur d'être modernes, — bonheur pour la simplicité des communications urbaines, malheur pour le côté artiste et fantaisiste, qui leur fait absolument défaut. On sait que Milliard-City, de forme ovale, est divisée en deux sections, séparées par une artère centrale, la Unième Avenue, longue d'un peu plus de trois kilomètres. L'observatoire, qui s'élève à l'une de ses extrémités, a comme pendant l'hôtel de ville, dont l'importante masse se détache à l'opposé. Là sont centralisés tous les services publics de l'état civil, des eaux et de la voirie, des plantations et promenades, de la police municipale, de la douane, des halles et marchés, des inhumations, des hospices, des diverses écoles, des cultes et des arts.
Et, maintenant, quelle est la population contenue dans cette circonférence de dix-huit kilomètres?
La terre, parait-il, compte actuellement douze villes, — dont quatre en Chine, — qui possèdent plus d'un million d'habitants. Eh bien, l'île à hélice n'en a que dix mille environ, — rien que des natifs des États-Unis. On n'a pas voulu que des discussions internationales pussent jamais surgir entre ces citoyens, qui venaient chercher sur cet appareil de fabrication si moderne le repos et la tranquillité. C'est assez, c'est trop même qu'ils ne soient pas, au point de vue de la religion, rangés sous la même bannière. Mais il eût été difficile de réserver aux Yankees du Nord, qui sont les Bâbordais de Standard-Island, ou inversement, aux Américains du Sud, qui en sont les Tribordais, le droit exclusif de fixer leur résidence en cette île. D'ailleurs, les intérêts de la Standard-Island Company en eussent trop souffert.
Lorsque ce sol métallique est établi, lorsque la partie réservée à la ville est disposée pour être bâtie, lorsque le plan des rues et des avenues est adopté, les constructions commencent à s'élever, hôtels superbes, habitations plus simples, maisons destinées au commerce de détail, édifices publics, églises et temples, mais point de ces demeures à vingt-sept étages, ces sky-scrapers, c'est-à-dire «grattoirs de nuages», que l'on voit à Chicago. Les matériaux en sont à la fois légers et résistants. Le métal inoxydable qui domine dans ces constructions, c'est l'aluminium, sept fois moins lourd que le fer à volume égal — le métal de l'avenir, comme l'avait nommé Sainte-Claire Deville, et qui se prête à toutes les nécessités d'une édification solide. Puis, on y joint la pierre artificielle, ces cubes de ciment qui s'agencent avec tant de facilités. On fait même usage de ces briques en verre, creusées, soufflées, moulées comme des bouteilles, et réunies par un fin coulis de mortier, briques transparentes, qui, si on le désire, peuvent réaliser l'idéal de la maison de verre. Mais, en réalité, c'est l'armature métallique qui est surtout employée, comme elle l'est actuellement dans les divers échantillons de l'architecture navale. Et Standard-Island, qu'est- ce autre chose qu'un immense navire?
Ces diverses propriétés appartiennent à la Standard-Island Company. Ceux qui les habitent n'en sont que les locataires, quelle que soit l'importance de leur fortune. En outre, on a pris soin d'y prévoir toutes les exigences en fait de confort et d'appropriation, réclamées par ces Américains invraisemblablement riches, auprès desquels les souverains de l'Europe ou les nababs de l'Inde ne peuvent faire que médiocre figure.
En effet, si la statistique établit que la valeur du stock de l'or accumulé dans le monde entier est de dix-huit milliards, et celui de l'argent de vingt milliards, qu'on veuille bien se dire que les habitants de ce Joyau du Pacifique en possèdent leur bonne part.
Au surplus, dès le début, l'affaire s'est bien présentée du côté financier. Hôtels et habitations se sont loués à des prix fabuleux. Certains de ces loyers dépassent plusieurs millions, et nombre de familles ont pu, sans se gêner, dépenser pareilles sommes à leur location annuelle. D'où un revenu pour la Compagnie, rien que de ce chef. Avouez que la capitale de Standard-Island justifie le nom qu'elle porte dans la nomenclature géographique.
Ces opulentes familles mises à part, on en cite quelques centaines dont le loyer va de cent à deux cent mille francs, et qui se contentent de cette situation modeste. Le surplus de la population comprend les professeurs, les fournisseurs, les employés, les domestiques, les étrangers dont le flottement n'est pas considérable, et qui ne seraient point autorisés à se fixer à Milliard-City ni dans l'île. D'avocats, il y en a très peu, ce qui rend les procès assez rares; de médecins, encore moins, ce qui a fait tomber la mortalité à un chiffre dérisoire. D'ailleurs, chaque habitant connaît exactement sa constitution, sa force musculaire mesurée au dynamomètre, sa capacité pulmonaire mesurée au spiromètre, sa puissance de contraction du coeur mesurée au sphygmomètre, enfin son degré de force vitale mesurée au magnétomètre. Et puis, dans cette ville, ni bars, ni cafés, ni cabarets, rien qui provoque à l'alcoolisme. Jamais aucun cas de dipsomanie, disons d'ivrognerie pour être compris des gens qui ne savent pas le grec. Qu'on n'oublie pas, en outre, que les services urbains lui distribuent l'énergie électrique, lumière, force mécanique et chauffage, l'air comprimé, l'air raréfié, l'air froid, l'eau sous pression, tout comme les télégrammes pneumatiques et les auditions téléphoniques. Si l'on meurt, en cette île à hélice, méthodiquement soustraite aux intempéries climatériques, à l'abri de toutes les influences microbiennes, c'est qu'il faut bien mourir, mais après que les ressorts de la vie se sont usés jusque dans une vieillesse de centenaires.
Y a-t-il des soldats à Standard-Island? Oui! un corps de cinq cents hommes sous les ordres du colonel Stewart, car il a fallu prévoir que les parages du Pacifique ne sont pas toujours sûrs. Aux approches de certains groupes d'îles, il est prudent de se prémunir contre l'agression des pirates de toute espèce. Que cette milice ait une haute paie, que chaque homme y touche un traitement supérieur à celui des généraux en chef de la vieille Europe, cela n'est point pour surprendre. Le recrutement de ces soldats, logés, nourris, habillés aux frais de l'administration, s'opère dans des conditions excellentes, sous le contrôle de chefs rentés comme des Crésus. On n'a que l'embarras du choix.
Y a-t-il de la police à Standard-Island? Oui, quelques escouades, et elles suffisent à garantir la sécurité d'une ville qui n'a aucun motif d'être troublée. Une autorisation de l'administration municipale est nécessaire pour y résider. Les côtes sont gardées par un corps d'agents de la douane, veillant jour et nuit. On ne peut y débarquer que par les ports. Comment des malfaiteurs s'y introduiraient-ils? Quant à ceux qui, par exception, deviendraient des coquins sur place, ils seraient saisis en un tour de main, condamnés, et comme tels, déportés à l'ouest ou à l'est du Pacifique, sur quelque coin du nouveau ou de l'ancien continent, sans possibilité de jamais revenir à Standard-Island.
Nous avons dit: les ports de Standard-Island. Est-ce donc qu'il en existe plusieurs? Oui, deux, situés chacun à l'extrémité du petit diamètre de l'ovale que l'île affecte dans sa forme générale. L'un est nommé Tribord-Harbour, l'autre Bâbord-Harbour, conformément aux dénominations en usage dans la marine française.
En effet, en aucun cas, il ne faut avoir à craindre que les importations régulières risquent d'être interrompues, et elles ne peuvent l'être, grâce à la création de ces deux ports, d'orientation opposée. Si, par suite du mauvais temps, l'un est inabordable, l'autre est ouvert aux bâtiments, dont le service est ainsi garanti par tous les vents. C'est par Bâbord-Harbour et Tribord-Harbour que s'opère le ravitaillement en diverses marchandises, pétrole apporté par des steamers spéciaux, farines et céréales, vins, bières et autres boissons de l'alimentation moderne, thé, café, chocolat, épiceries, conserves, etc. Là, arrivent aussi les boeufs, les moutons, les porcs des meilleurs marchés de l'Amérique, et qui assurent la consommation de la viande fraîche, enfin tout ce qu'il faut au plus difficile des gourmets en fait d'articles comestibles. Là aussi s'importent les étoffes, la lingerie, les modes, telles que peut l'exiger le dandy le plus raffiné ou la femme la plus élégante. Ces objets, on les achète chez les fournisseurs de Milliard-City, — à quel prix, nous n'osons le dire, de crainte d'exciter l'incrédulité du lecteur.
Cela admis, on se demandera comment le service des steamers s'établit régulièrement entre le littoral américain et une île à hélice qui de sa nature est mouvante, — un jour dans tels parages, un autre à quelque vingt milles de là?
La réponse est très simple. Standard-Island ne va point à l'aventure. Son déplacement se conforme au programme arrêté par l'administration supérieure, sur avis des météorologistes de l'observatoire. C'est une promenade, susceptible cependant de quelques modifications, à travers cette partie du Pacifique, qui contient les plus beaux archipels, et en évitant, autant que possible, ces à-coups de froid et de chaud, cause de tant d'affections pulmonaires. C'est ce qui a permis à Calistus Munbar de répondre au sujet de l'hiver: «Connaissons pas!» Standard- Island n'évolue qu'entre le trente-cinquième parallèle au nord et le trente-cinquième parallèle au sud de l'équateur. Soixante-dix degrés à parcourir, soit environ quatorze cents lieues marines, quel magnifique champ de navigation! Les navires savent donc toujours où trouver le Joyau du Pacifique, puisque son déplacement est réglementé d'avance entre les divers groupes de ces îles délicieuses, qui forment comme autant d'oasis sur le désert de l'immense Océan.
Eh bien, même en pareil cas, les navires ne sont pas réduits à chercher au hasard le gisement de Standard-Island. Et pourtant, la Compagnie n'a point voulu recourir aux vingt-cinq câbles, longs de seize mille milles, que possède l'Eastern Extension Australasia and China Co. Non! L'île à hélice ne veut dépendre de personne. Aussi a-t-il suffi de disposer à la surface de ces mers quelques centaines de bouées qui supportent l'extrémité de câbles électriques reliés avec Madeleine-bay. On accoste ces bouées, on rattache le fil aux appareils de l'observatoire, on lance des dépêches, et les agents de la baie sont toujours informés de la position en longitude et en latitude de Standard-Island. Il en résulte que le service des navires d'approvisionnement se fait avec une régularité railwayenne.
Il est pourtant une importante question qui vaut la peine d'être élucidée.
Et l'eau douce, comment se la procure-t-on pour les multiples besoins de l'île?
L'eau?… On la fabrique par distillation dans deux usines spéciales voisines des ports. Des conduites l'amènent aux habitations ou la promènent sous les couches de la campagne. Elle sert ainsi à tous les services domestiques et de voirie, et retombe en pluie bienfaisante sur les champs et les pelouses, qui ne sont plus soumis aux caprices du ciel. Et non seulement cette eau est douce, mais elle est distillée, électrolysée, plus hygiénique que les plus pures sources des deux continents, dont une goutte de la grosseur d'une tête d'épingle peut renfermer quinze milliards de microbes.
Il reste à dire dans quelles conditions s'effectue le déplacement de ce merveilleux appareil. Une grande vitesse ne lui est pas nécessaire, puisque, en six mois, il ne doit pas quitter les parages compris entre les tropiques, d'une part, et entre les cent trentième et cent quatre-vingtième méridiens, de l'autre. Quinze à vingt milles par vingt-quatre heures, Standard-Island n'en demande pas davantage. Or, ce déplacement, il eût été aisé de l'obtenir au moyen d'un touage, en établissant un câble fait de cette plante indienne qu'on nomme bastin, à la fois résistant et léger, qui eût flotté entre deux eaux de manière à ne point se couper aux fonds sous-marins. Ce câble se serait enroulé, aux deux extrémités de l'île, sur des cylindres mus par la vapeur, et Standard-Island se fût touée à l'aller et au retour, comme ces bateaux qui remontent ou descendent certains fleuves. Mais ce câble aurait dû être d'une grosseur énorme pour une pareille masse, et il eût été sujet à nombre d'avaries. C'était la liberté enchaînée, c'était l'obligation de suivre l'imperturbable ligne du touage, et, quand il s'agit de liberté, les citoyens de la libre Amérique sont d'une superbe intransigeance.
À cette époque, très heureusement, les électriciens ont poussé si loin leurs progrès, que l'on a pu tout demander à l'électricité, cette âme de l'Univers. C'est donc à elle qu'est confiée la locomotion de l'île. Deux usines suffisent à faire mouvoir des dynamos d'une puissance pour ainsi dire infinie, fournissant l'énergie électrique à courant continu sous un voltage modéré de deux mille volts. Ces dynamos actionnent un puissant système d'hélices placées à proximité des deux ports. Elles développent chacune cinq millions de chevaux-vapeur, grâce à leurs centaines de chaudières chauffées avec ces briquettes de pétrole, moins encombrantes, moins encrassantes que la houille, et plus riches en calorique. Ces usines sont dirigées par les deux ingénieurs en chef, MM. Watson et Somwah, aidés d'un nombreux personnel de mécaniciens et de chauffeurs, sous le commandement supérieur du commodore Ethel Simcoë. De sa résidence à l'observatoire, le commodore est en communication téléphonique avec les usines, établies, l'une près de Tribord-Harbour, l'autre près de Bâbord- Harbour. C'est par lui que sont envoyés les instructions de marche et de contremarche, suivant l'itinéraire déterminé. C'est de là qu'est parti, dans la nuit du 25 au 26, l'ordre d'appareillage de Standard-Island, qui se trouvait dans le voisinage de la côte californienne au début de sa campagne annuelle.
Ceux de nos lecteurs qui voudront bien, par la pensée, s'y embarquer de confiance, assisteront aux diverses péripéties de ce voyage à la surface du Pacifique, et peut-être n'auront-ils pas lieu de le regretter.
Disons maintenant que la vitesse maximum de Standard-Island, lorsque ses machines développent leurs dix millions de chevaux, peut atteindre huit noeuds à l'heure. Les plus puissantes lames, quand quelque coup de vent les soulève, n'ont pas de prise sur elle. Par sa grandeur, elle échappe aux ondulations de la houle. Le mal de mer n'y est point à craindre. Les premiers jours «à bord», c'est à peine si l'on ressent le léger frémissement que la rotation des hélices imprime à son sous-sol. Terminée en éperons d'une soixantaine de mètres à l'avant et à l'arrière, divisant les eaux sans effort, elle parcourt sans secousses le vaste champ liquide offert à ses excursions.
Il va de soi que l'énergie électrique, fabriquée par les deux usines, reçoit d'autres applications que la locomotion de Standard-Island. C'est elle qui éclaire la campagne, le parc, la cité. C'est elle qui engendre derrière la lentille des phares cette intense source lumineuse, dont les faisceaux, projetés au large, signalent de loin la présence de l'île à hélice et préviennent toute chance de collision. C'est elle qui fournit les divers courants utilisés par les services télégraphiques, téléphotiques, télautographiques, téléphoniques, pour les besoins des maisons particulières et des quartiers du commerce. C'est elle enfin qui alimente ces lunes factices, d'un pouvoir égal chacune à cinq mille bougies, qui peuvent éclairer une surface de cinq cents mètres superficiels.
À cette époque, cet extraordinaire appareil marin en est à sa deuxième campagne à travers le Pacifique. Un mois avant, il avait abandonné Madeleine-bay en remontant vers le trente-cinquième parallèle, afin de reprendre son itinéraire à la hauteur des îles Sandwich. Or, il se trouvait le long de la côte de la Basse- Californie, lorsque Calistus Munbar, ayant appris par les communications téléphoniques que le Quatuor Concertant, après avoir quitté San-Francisco, se dirigeait vers San-Diégo, proposa de s'assurer le concours de ces éminents artistes. On sait de quelle façon il procéda à leur égard, comment il les embarqua sur l'île à hélice, laquelle stationnait alors à quelques encablures du littoral, et comment, grâce à ce tour pendable, la musique de chambre allait charmer les dilettanti de Milliard-City.
Telle est cette neuvième merveille du monde, ce chef-d'oeuvre du génie humain, digne du vingtième siècle, dont deux violons, un alto et un violoncelle sont actuellement les hôtes, et que Standard-Island emporte vers les parages occidentaux de l'Océan Pacifique.
VI — Invités… inviti
À supposer que Sébastien Zorn, Frascolin, Yvernès, Pinchinat eussent été gens à ne s'étonner de rien, il leur eût été difficile de ne point s'abandonner à un légitime accès de colère en sautant à la gorge de Calistus Munbar. Avoir toutes les raisons de penser que l'on foule du pied le sol de l'Amérique septentrionale et être transporté en plein Océan! Se croire à quelque vingt milles de San-Diégo, où l'on est attendu le lendemain pour un concert, et apprendre brutalement qu'on s'en éloigne à bord d'une île artificielle, flottante et mouvante! Au vrai, cet accès eût été bien excusable.
Par bonheur pour l'Américain, il s'est mis à l'abri de ce premier coup de boutoir. Profitant de la surprise, disons de l'hébétement dans lequel est tombé le quatuor, il quitte la plate-forme de la tour, prend l'ascenseur, et il est, pour le moment, hors de portée des récriminations et des vivacités des quatre Parisiens.
«Quel gueux! s'écrie le violoncelle.
— Quel animal! s'écrie l'alto.
— Hé! hé!… si, grâce à lui, nous sommes témoins de merveilles… dit simplement le violon solo.
— Vas-tu donc l'excuser? répond le second violon.
— Pas d'excuse, réplique Pinchinat, et s'il y a une justice à Standard-Island, nous le ferons condamner, ce mystificateur de Yankee!
— Et s'il y a un bourreau, hurle Sébastien Zorn, nous le ferons pendre!» Or, pour obtenir ces divers résultats, il faut d'abord redescendre au niveau des habitants de Milliard-City, la police ne fonctionnant pas à cent cinquante pieds dans les airs. Et cela sera fait en peu d'instants, si la descente est possible. Mais la cage de l'ascenseur n'a point remonté, et il n'y a rien qui ressemble à un escalier. Au sommet de cette tour, le quatuor se trouve donc sans communication avec le reste de l'humanité. Après leur premier épanchement de dépit et de colère, Sébastien Zorn, Pinchinat, Frascolin, abandonnant Yvernès à ses admirations, sont demeurés silencieux et finissent par rester immobiles. Au-dessus d'eux, l'étamine du pavillon se déploie le long de la hampe. Sébastien Zorn éprouve une envie féroce d'en couper la drisse, de l'abaisser comme le pavillon d'un bâtiment qui amène ses couleurs. Mais mieux vaut ne point s'attirer quelque mauvaise affaire, et ses camarades le retiennent au moment où sa main brandit un bowie- knife bien affilé. «Ne nous mettons pas dans notre tort, fait observer le sage Frascolin.
— Alors… tu acceptes la situation?… demande Pinchinat.
— Non… mais ne la compliquons pas.
— Et nos bagages qui filent sur San-Diégo!… remarque Son Altesse en se croisant les bras.
— Et notre concert de demain!… s'écrie Sébastien Zorn.
— Nous le donnerons par téléphone!» répond le premier violon, dont la plaisanterie n'est pas pour calmer l'irascibilité du bouillant violoncelliste.
L'observatoire, on ne l'a pas oublié, occupe le milieu d'un vaste square, auquel aboutit la Unième Avenue. À l'autre extrémité de cette principale artère, longue de trois kilomètres, qui sépare les deux sections de Milliard-City, les artistes peuvent apercevoir une sorte de palais monumental, surmonté d'un beffroi de construction très légère et très élégante. Ils se dirent que là doit être le siège du gouvernement, la résidence de la municipalité, en admettant que Milliard-City ait un maire et des adjoints. Ils ne se trompent pas. Et, précisément, l'horloge de ce beffroi commence à lancer un joyeux carillon, dont les notes arrivent jusqu'à la tour avec les dernières ondulations de la brise.
«Tiens!… C'est en ré majeur, dit Yvernès.
— Et à deux quatre,» dit Pinchinat. Le beffroi sonne cinq heures. «Et dîner, s'écrie Sébastien Zorn, et coucher?… Est-ce que, par la faute de ce misérable Munbar, nous allons passer la nuit sur cette plate-forme, à cent cinquante pieds en l'air?»
C'est à craindre, si l'ascenseur ne vient pas offrir aux prisonniers le moyen de quitter leur prison.
En effet, le crépuscule est court sous ces basses latitudes, et l'astre radieux tombe comme un projectile à l'horizon. Les regards que le quatuor jette jusqu'aux extrêmes limites du ciel, n'embrassent qu'une mer déserte, sans une voile, sans une fumée. À travers la campagne circulent des trams courant à la périphérie de l'île ou desservant les deux ports. À cette heure, le parc est encore dans toute son animation. Du haut de la tour, on dirait une immense corbeille de fleurs, où s'épanouissent les azalées, les clématites, les jasmins, les glycines, les passiflores, les bégonias, les salvias, les jacinthes, les dahlias, les camélias, des roses de cent espèces. Les promeneurs affluent, — des hommes faits, des jeunes gens, non point de ces «petits vernis» qui sont la honte des grandes cités européennes, mais des adultes vigoureux et bien constitués. Des femmes et des jeunes filles, la plupart en toilettes jaune-paille, ce ton préféré sous les zones torrides, promènent de jolies levrettes à paletots de soie et à jarretières galonnées d'or. Ça et là, cette gentry suit les allées de sable fin, capricieusement dessinées entre les pelouses. Ceux-ci sont étendus sur les coussins des cars électriques, ceux-là sont assis sur les bancs abrités de verdure. Plus loin de jeunes gentlemen se livrent aux exercices du tennis, du crocket, du golf, du foot- ball, et aussi du polo, montés sur d'ardents poneys. Des bandes d'enfants, — de ces enfants américains d'une exubérance étonnante, chez lesquels l'individualisme est si précoce, les petites filles surtout, — jouent sur les gazons. Quelques cavaliers chevauchent des pistes soigneusement entretenues, et d'autres luttent dans d'émouvants garden-partys.
Les quartiers commerçants de la ville sont encore fréquentés à cette heure. Les trottoirs mobiles se déroulent avec leur charge le long des principales artères. Au pied de la tour, dans le square de l'observatoire, se produit une allée et venue de passants dont les prisonniers ne seraient pas gênés d'attirer l'attention. Aussi, à plusieurs reprises, Pinchinat et Frascolin poussent-ils de retentissantes clameurs. Pour être entendus, ils le sont, car des bras se tendent vers eux, des paroles même s'élèvent jusqu'à leur oreille. Mais aucun geste de surprise. On ne paraît point s'étonner du groupe sympathique qui s'agite sur la plate-forme. Quant aux paroles, elles consistent en good-bye, en how do you do, en bonjours et autres formules empreintes d'amabilité et de politesse. On dirait que la population milliardaise est informée de l'arrivée des quatre Parisiens à Standard-Island, dont Calistus Munbar leur a fait les honneurs. «Ah ça!… ils se fichent de nous! dit Pinchinat.
— Ça m'en a tout l'air!» réplique Yvernès. Une heure s'écoule, — une heure pendant laquelle les appels ont été inutiles. Les invitations pressantes de Frascolin n'ont pas plus de succès que les invectives multipliées de Sébastien Zorn. Et, le moment du dîner approchant, le parc commence à se vider de ses promeneurs, les rues des oisifs qui les parcourent. Cela devient enrageant, à la fin!
«Sans doute, dit Yvernès, en évoquant de romanesques souvenirs, nous ressemblons à ces profanes qu'un mauvais génie a attirés dans une enceinte sacrée, et qui sont condamnés à périr pour avoir vu ce que leurs yeux ne devaient pas voir…
— Et on nous laisserait succomber aux tortures de la faim! répond Pinchinat.
— Ce ne sera pas du moins avant d'avoir épuisé tous les moyens de prolonger notre existence! s'écrie Sébastien Zorn.
— Et s'il faut en venir à nous manger les uns les autres… on donnera le numéro un à Yvernès! dit Pinchinat.
— Quand il vous plaira!» soupire le premier violon d'une voix attendrie, en courbant la tête pour recevoir le coup mortel.
En ce moment, un bruit se fait entendre dans les profondeurs de la tour. La cage de l'ascenseur remonte, s'arrête au niveau de la plate-forme. Les prisonniers, à l'idée de voir apparaître Calistus Munbar, s'apprêtent à l'accueillir comme il le mérite…
La cage est vide. Soit! Ce ne sera que partie remise. Les mystifiés sauront retrouver le mystificateur. Le plus pressé est de redescendre à son niveau, et le moyen tout indiqué, c'est de prendre place dans l'appareil. C'est ce qui est fait. Dès que le violoncelliste et ses camarades sont dans la cage, elle se met en mouvement, et, en moins d'une minute, elle atteint le rez-de- chaussée de la tour. «Et dire, s'écrie Pinchinat en frappant du pied, que nous ne sommes pas sur un sol naturel!»
Que l'instant est bien choisi pour émettre de pareilles calembredaines! Aussi ne lui répond-on pas. La porte est ouverte. Ils sortent tous les quatre. La cour intérieure est déserte. Tous les quatre ils la traversent et suivent les allées du square.
Là, va-et-vient de quelques personnes, qui ne paraissent prêter aucune attention à ces étrangers. Sur une observation de Frascolin, qui recommande la prudence, Sébastien Zorn doit renoncer à des récriminations intempestives. C'est aux autorités qu'il convient de demander justice. Il n'y a pas péril en la demeure. Regagner Excelsior-Hotel, attendre au lendemain pour faire valoir les droits d'hommes libres, c'est ce qui fut décidé, et le quatuor s'engage pédestrement le long de la Unième Avenue.
Ces Parisiens ont-ils, au moins, le privilège d'attirer l'attention publique?… Oui et non. On les regarde, mais sans y mettre trop d'insistance, — peut-être comme s'ils étaient de ces rares touristes qui visitent parfois Milliard-City. Eux, sous l'empire de circonstances assez extraordinaires, ne se sentent pas très à l'aise, et se figurent qu'on les dévisage plus qu'on ne le fait réellement. D'autre part, qu'on ne s'étonne pas s'ils leur paraissent être d'une nature bizarre, ces mouvants insulaires, ces gens volontairement séparés de leurs semblables, errant à la surface du plus grand des océans de notre sphéroïde. Avec un peu d'imagination, on pourrait croire qu'ils appartiennent à une autre planète du système solaire. C'est l'avis d'Yvernès, que son esprit surexcité entraîne vers les mondes imaginaires. Quant à Pinchinat, il se contente de dire:
«Tous ces passants ont l'air très millionnaire, ma foi, et me font l'effet d'avoir une petite hélice au bas des reins comme leur île.»
Cependant la faim s'accentue. Le déjeuner est loin déjà, et l'estomac réclame son dû quotidien. Il s'agit donc de regagner au plus vite Excelsior-Hotel. Dès le lendemain, on commencera les démarches convenues, tendant à se faire reconduire à San-Diégo par un des steamers de Standard-Island, après paiement d'une indemnité dont Calistus Munbar devra supporter la charge, comme de juste.
Mais voici qu'en suivant la Unième Avenue, Frascolin s'arrête devant un somptueux édifice, au fronton duquel s'étale en lettres d'or cette inscription: Casino. À droite de la superbe arcade qui surmonte la porte principale, une restauration laisse apercevoir, à travers ses glaces enjolivées d'arabesques, une série de tables dont quelques-unes sont occupées par des dîneurs, et autour desquels circule un nombreux personnel.
«Ici l'on mange!…» dit le deuxième violon, en consultant du regard ses camarades affamés.
Ce qui lui vaut cette laconique réponse de Pinchinat:
«Entrons!»
Et ils entrent dans le restaurant à la file l'un de l'autre. On ne semble pas trop remarquer leur présence dans cet établissement épulatoire, d'habitude fréquenté par les étrangers. Cinq minutes après, nos affamés attaquent à belles dents les premiers plats d'un excellent dîner dont Pinchinat a réglé le menu, et il s'y entend. Très heureusement le porte-monnaie du quatuor est bien garni, et, s'il se vide à Standard-Island, quelques recettes à San-Diégo ne tarderont pas à le remplir.
Excellente cuisine, très supérieure à celle des hôtels de New-York ou de San-Francisco, faite sur des fourneaux électriques également propres aux feux doux et aux feux ardents. Avec la soupe aux huîtres conservées, les fricassées de grains de maïs, le céleri cru, les gâteaux de rhubarbe, qui sont traditionnels, se succèdent des poissons d'une extrême fraîcheur, des rumsteaks d'un tendre incomparable, du gibier provenant sans doute des prairies et forêts californiennes, des légumes dus aux cultures intensives de l'île. Pour boisson, non point de l'eau glacée à la mode américaine, mais des bières variées et des vins que les vignobles de la Bourgogne, du Bordelais et du Rhin ont versés dans les caves de Milliard-City, à de hauts prix, on peut le croire.
Ce menu ragaillardit nos Parisiens. Le cours de leurs idées s'en ressent. Peut-être voient-ils sous un jour moins sombre l'aventure où ils sont engagés. On ne l'ignore pas, les musiciens d'orchestre boivent sec. Ce qui est naturel chez ceux qui dépensent leur souffle à chasser les ondes sonores à travers les instruments à vent, est moins excusable chez ceux qui jouent des instruments à cordes. N'importe! Yvernès, Pinchinat, Frascolin lui-même commencent à voir la vie en rose et même couleur d'or dans cette cité de milliardaires. Seul, Sébastien Zorn, tout en tenant tête à ses camarades, ne laisse pas sa colère se noyer dans les crus originaires de France.
Bref, le quatuor est assez remarquablement «parti», comme on dit dans l'ancienne Gaule, lorsque l'heure est venue de demander l'addition. C'est au caissier Frascolin qu'elle est remise par un maître d'hôtel en habit noir.
Le deuxième violon jette les yeux sur le total, se lève, se rassied, se relève, se frotte les paupières, regarde le plafond.
«Qu'est-ce qui te prend?… demande Yvernès.
— Un frisson des pieds à la tête! répond Frascolin.
— C'est cher?…
— Plus que cher… Nous en avons pour deux cents francs…
— À quatre?…
— Non… chacun.»En effet, cent soixante dollars, ni plus ni moins, — et, comme détail, la note compte les grooses à quinze dollars, le poisson à vingt dollars, les rumsteaks à vingt-cinq dollars, le médoc et le bourgogne à trente dollars la bouteille, - - le reste à l'avenant. «Fichtre!… s'écrie Son Altesse.
— Les voleurs!» s'écrie Sébastien Zorn. Ces propos, échangés en français, ne sont pas compris du superbe maître d'hôtel. Néanmoins, ce personnage se doute quelque peu de ce qui se passe. Mais, si un léger sourire se dessine sur ses lèvres, c'est le sourire de la surprise, non celui du dédain. Il lui semble tout naturel qu'un dîner à quatre coûte cent soixante dollars. Ce sont les prix de Standard-Island. «Pas de scandale! dit Pinchinat. La France nous regarde! Payons…
— Et n'importe comment, réplique Frascolin, en route pour San- Diégo. Après demain, nous n'aurions plus de quoi acheter une sandwiche!»
Cela dit, il prend son portefeuille, il en tire un nombre respectable de dollars-papiers, qui, par bonheur, ont cours à Milliard-City, et il allait les remettre au maître d'hôtel, lorsqu'une voix se fait entendre:
«Ces messieurs ne doivent rien.» C'est la voix de Calistus Munbar. Le Yankee vient d'entrer dans la salle, épanoui, souriant, suant la bonne humeur, comme d'habitude. «Lui! s'écrie Sébastien Zorn, qui se sent l'envie de le prendre à la gorge et de le serrer comme il serre le manche de son violoncelle dans les forte.
— Calmez-vous, mon cher Zorn, dit l'Américain. Veuillez passer, vos camarades et vous, dans le salon où le café nous attend. Là, nous pourrons causer à notre aise, et à la fin de notre conversation…
— Je vous étranglerai! réplique Sébastien Zorn.
— Non… vous me baiserez les mains…
— Je ne vous baiserai rien du tout!» s'écrie le violoncelliste, à la fois rouge et pâle de colère. Un instant après, Calistus Munbar et ses invités sont étendus sur des divans moelleux, tandis que le Yankee se balance sur une rocking-chair. Et voici comment il s'exprime en présentant à ses hôtes sa propre personne:
«Calistus Munbar, de New-York, cinquante ans, arrière-petit-neveu du célèbre Barnum, actuellement surintendant des Beaux-Arts à Standard-Island, chargé de ce qui concerne la peinture, la sculpture, la musique, et généralement de tous les plaisirs de Milliard-City. Et maintenant que vous me connaissez, messieurs…
— Est-ce que, par hasard, demande Sébastien Zorn, vous ne seriez pas aussi un agent de la police, chargé d'attirer les gens dans des traquenards et de les y retenir malgré eux?…
— Ne vous hâtez pas de me juger, irritable violoncelle, répond le surintendant, et attendez la fin.
— Nous attendrons, réplique Frascolin d'un ton grave, et nous vous écoutons.
— Messieurs, reprend Calistus Munbar en se donnant une attitude gracieuse, je ne désire traiter avec vous, au cours de cet entretien, que la question musique, telle qu'elle est actuellement comprise dans notre île à hélice. Des théâtres, Milliard-City n'en possède point encore; mais, lorsqu'elle le voudra, ils sortiront de son sol comme par enchantement. Jusqu'ici, nos concitoyens ont satisfait leur penchant musical en demandant à des appareils perfectionnés de les tenir au courant des chefs-d'oeuvre lyriques. Les compositeurs anciens et modernes, les grands artistes du jour, les instrumentistes les plus en vogue, nous les entendons quand il nous plaît, au moyen du phonographe…
— Une serinette, votre phonographe! s'écrie dédaigneusement Yvernès.
— Pas tant que vous pouvez le croire, monsieur le violon solo, répond le surintendant. Nous possédons des appareils qui ont eu plus d'une fois l'indiscrétion de vous écouter, lorsque vous vous faisiez entendre à Boston ou à Philadelphie. Et, si cela vous agrée, vous pourrez vous applaudir de vos propres mains…»
À cette époque, les inventions de l'illustre Edison ont atteint le dernier degré de la perfection. Le phonographe n'est plus cette boîte à musique à laquelle il ressemblait trop fidèlement à son origine. Grâce à son admirable inventeur, le talent éphémère des exécutants, instrumentistes ou chanteurs, se conserve à l'admiration des races futures avec autant de précision que l'oeuvre des statuaires et des peintres. Un écho, si l'on veut, mais un écho fidèle comme une photographie, reproduisant les nuances, les délicatesses du chant ou du jeu dans toute leur inaltérable pureté.
En disant cela, Calistus Munbar est si chaleureux que ses auditeurs en sont impressionnés. Il parle de Saint-Saëns, de Reyer, d'Ambroise Thomas, de Gounod, de Massenet, de Verdi, et des chefs-d'oeuvre impérissables des Berlioz, des Meyerbeer, des Halévy, des Rossini, des Beethoven, des Haydn, des Mozart, en homme qui les connaît à fond, qui les apprécie, qui a consacré à les répandre son existence d'imprésario déjà longue, et il y a plaisir à l'écouter. Toutefois il ne semble pas qu'il ait été atteint par l'épidémie wagnérienne, en décroissance d'ailleurs à cette époque.
Lorsqu'il s'arrête pour reprendre haleine, Pinchinat, profitant de l'accalmie: «Tout cela est fort bien, dit-il, mais votre Milliard- City, je le vois, n'a jamais entendu que de la musique en boîte, des conserves mélodiques, qu'on lui expédie comme les conserves de sardines ou de salt-beef…
— Pardonnez-moi, monsieur l'alto.
— Mon Altesse vous pardonne, tout en insistant sur ce point: c'est que vos phonographes ne renferment que le passé, et jamais un artiste ne peut être entendu à Milliard-City au moment même où il exécute son morceau…
— Vous me pardonnerez une fois de plus.
— Notre ami Pinchinat vous pardonnera tant que vous le voudrez, monsieur Munbar, dit Frascolin. Il a des pardons plein ses poches. Mais son observation est juste. Encore, si vous pouviez vous mettre en communication avec les théâtres de l'Amérique ou de l'Europe…
— Et croyez-vous que cela soit impossible, mon cher Frascolin? s'écrie le surintendant en arrêtant le balancement de son escarpolette.
— Vous dites?…
— Je dis que ce n'était qu'une question de prix, et notre cité est assez riche pour satisfaire toutes ses fantaisies, toutes ses aspirations en fait d'art lyrique! Aussi l'a-t-elle fait…
— Et comment?…
— Au moyen des théâtrophones qui sont installés dans la salle de concert de ce casino. Est-ce que la Compagnie ne possède pas nombre de câbles sous-marins, immergés sous les eaux du Pacifique, dont une extrémité est rattachée à la baie Madeleine et dont l'autre est tenue en suspension par de puissantes bouées? Eh bien, quand nos concitoyens veulent entendre un des chanteurs de l'Ancien ou du Nouveau-Monde, on repêche un des câbles, on envoie un ordre téléphonique aux agents de Madeleine-bay. Ces agents établissent la communication soit avec l'Amérique, soit avec l'Europe. On raccorde les fils ou les câbles avec tel ou tel théâtre, telle ou telle salle de concert, et nos dilettanti, installés dans ce casino, assistent réellement à ces lointaines exécutions, et applaudissent…
— Mais là-bas, on n'entend pas leurs applaudissements… s'écrie Yvernès.
— Je vous demande pardon, cher monsieur Yvernès, on les entend par le fil de retour.»
Et alors Calistus Munbar de se lancer à perte de vue dans des considérations transcendantes sur la musique, considérée, non seulement comme une des manifestations de l'art, mais comme agent thérapeutique. D'après le système de J. Harford, de Westminster- Abbey, les Milliardais ont pu constater les résultats extraordinaires de cette utilisation de l'art lyrique. Ce système les entretient en un parfait état de santé. La musique exerçant une action réflexe sur les centres nerveux, les vibrations harmoniques ont pour effet de dilater les vaisseaux artériels, d'influer sur la circulation, de l'accroître ou de la diminuer, suivant les besoins. Elle détermine une accélération des battements du coeur et des mouvements respiratoires en vertu de la tonalité et de l'intensité des sons, tout en étant un adjuvant de la nutrition des tissus. Aussi des postes d'énergie musicale fonctionnent-ils à Milliard-City, transmettant les ondes sonores à domicile par voie téléphonique, etc.
Le quatuor écoute bouche bée. Jamais il n'a entendu discuter son art au point de vue médical, et probablement il en éprouve quelque déplaisir. Néanmoins, voilà le fantaisiste Yvernès prêt à s'emballer sur ces théories, qui, d'ailleurs, remontent au temps du roi Saül, conformément à l'ordonnance et selon la formule du célèbre harpiste David.
«Oui!… oui!… s'écrie-t-il, après la dernière tirade du surintendant, c'est tout indiqué. Il suffit de choisir suivant le diagnostic! Du Wagner ou du Berlioz pour les tempéraments anémiés…
— Et du Mendelsohn ou du Mozart pour les tempéraments sanguins, ce qui remplace avantageusement le bromure de strontium!» répond Calistus Munbar. Sébastien Zorn intervient alors et jette sa note brutale au milieu de cette causerie de haute volée. «Il ne s'agit pas de tout cela, dit-il. Pourquoi nous avez-vous amenés ici?…
— Parce que les instruments à cordes sont ceux qui exercent l'action la plus puissante…
— Vraiment, monsieur! Et c'est pour calmer vos névroses et vos névrosés que vous avez interrompu notre voyage, que vous nous empêchez d'arriver à San-Diégo, où nous devions donner un concert demain…
— C'est pour cela, mes excellents amis!
— Et vous n'avez vu en nous que des espèces de carabins musicaux, d'apothicaires lyriques?… s'écrie Pinchinat.
— Non, messieurs, répondit Calistus Munbar, en se relevant. Je n'ai vu en vous que des artistes de grand talent et de grande renommée. Les hurrahs qui ont accueilli le Quatuor Concertant dans ses tournées en Amérique, sont arrivés jusqu'à notre île. Or, la Standard-Island Company a pensé que le moment était venu de substituer aux phonographes et aux théâtrophones des virtuoses palpables, tangibles, en chair et en os, et de donner aux Milliardais cette inexprimable jouissance d'une exécution directe des chefs-d'oeuvre de l'art. Elle a voulu commencer par la musique de chambre, avant d'organiser des orchestres d'opéra. Elle a songé à vous, les représentants attitrés de cette musique. Elle m'a donné mission de vous avoir à tout prix, de vous enlever, s'il le fallait. Vous êtes donc les premiers artistes qui auront eu accès à Standard-Island, et je vous laisse à imaginer quel accueil vous y attend!»
Yvernès et Pinchinat se sentent très ébranlés par ces enthousiastes périodes du surintendant. Que ce puisse être une mystification, cela ne leur vient même pas à l'esprit. Frascolin, lui, l'homme réfléchi, se demande s'il y a lieu de prendre au sérieux cette aventure. Après tout, dans une île si extraordinaire, comment les choses n'auraient-elles pas apparu sous un extraordinaire aspect? Quant à Sébastien Zorn, il est résolu à ne pas se rendre.
«Non, monsieur, s'écrie-t-il, on ne s'empare pas ainsi des gens sans qu'ils y consentent!… Nous déposerons une plainte contre vous!…
— Une plainte… quand vous devriez me combler de remerciements, ingrats que vous êtes! réplique le surintendant.
— Et nous obtiendrons une indemnité, monsieur…
— Une indemnité… lorsque j'ai à vous offrir cent fois plus que vous ne pourriez espérer…
— De quoi s'agit-il?» demande le pratique Frascolin. Calistus Munbar prend son portefeuille, et en tire une feuille de papier aux armes de Standard-Island. Puis, après l'avoir présentée aux artistes: «Vos quatre signatures au bas de cet acte, et l'affaire sera réglée, dit-il.
— Signer sans avoir lu?… répond le second violon. Cela ne se fait nulle part!
— Vous n'auriez pourtant pas lieu de vous en repentir! reprend Calistus Munbar, en s'abandonnant à un accès d'hilarité, qui fait bedonner toute sa personne. Mais procédons d'une façon régulière. C'est un engagement que la Compagnie vous propose, un engagement d'une année à partir de ce jour, qui a pour objet l'exécution de la musique de chambre, telle que le comportaient vos programmes en Amérique. Dans douze mois, Standard-Island sera de retour à la baie Madeleine, où vous arriverez à temps…
— Pour notre concert de San-Diégo, n'est-ce pas? s'écrie Sébastien Zorn, San-Diégo, où l'on nous accueillera par des sifflets…
— Non, messieurs, par des hurrahs et des hips! Des artistes tels que vous, les dilettanti sont toujours trop honorés et trop heureux qu'ils veuillent bien se faire entendre… même avec une année de retard!»
Allez donc garder rancune à un pareil homme! Frascolin prend le papier, et le lit attentivement. «Quelle garantie aurons-nous?… demande-t-il.
— La garantie de la Standard-Island Company revêtue de la signature de M. Cyrus Bikerstaff, notre gouverneur.
— Et les appointements seront ceux que je vois indiqués dans l'acte?…
— Exactement, soit un million de francs…
— Pour quatre?… s'écrie Pinchinat.
— Pour chacun, répond en souriant Calistus Munbar, et encore ce chiffre n'est-il pas en rapport avec votre mérite que rien ne saurait payer à sa juste valeur!»
Il serait malaisé d'être plus aimable, on en conviendra. Et. cependant, Sébastien Zorn proteste. Il n'entend accepter à aucun prix. Il veut partir pour San-Diégo, et ce n'est pas sans peine que Frascolin parvient à calmer son indignation.
D'ailleurs, en présence de la proposition du surintendant, une certaine défiance n'est pas interdite. Un engagement d'un an, au prix d'un million de francs pour chacun des artistes, est-ce que cela est sérieux?… Très sérieux, ainsi que Frascolin peut le constater, lorsqu'il demande:
«Ces appointements sont payables?…
— Par quart, répond le surintendant, et voici le premier trimestre.» Des liasses de billets de banque qui bourrent son portefeuille, Calistus Munbar fait quatre paquets de cinquante mille dollars, soit deux cent cinquante mille francs, qu'il remet à Frascolin et à ses camarades.
Voilà une façon de traiter les affaires — à l'américaine.
Sébastien Zorn ne laisse pas d'être ébranlé dans une certaine mesure. Mais, chez lui, comme la mauvaise humeur ne perd jamais ses droits, il ne peut retenir cette réflexion:
«Après tout, au prix où sont les choses dans votre île, si l'on paye vingt-cinq francs un perdreau, on paie sans doute cent francs une paire de gants, et cinq cents francs une paire de bottes?…
— Oh! monsieur Zorn, la Compagnie ne s'arrête pas à ces bagatelles, s'écrie Calistus Munbar, et elle désire que les artistes du Quatuor Concertant soient défrayés de tout pendant leur séjour sur son domaine!»
À ces offres généreuses, que répondre, si ce n'est en apposant les signatures sur l'engagement?
C'est ce que font Frascolin, Pinchinat et Yvernès. Sébastien Zorn murmure bien que tout cela est absurde… S'embarquer sur une île à hélice, cela n'a pas de bon sens… On verra comment cela finira… Enfin il se décide à signer.
Et, cette formalité remplie, si Frascolin, Pinchinat et Yvernès ne baisent pas la main de Calistus Munbar, du moins la lui serrent- ils affectueusement. Quatre poignées de main à un million chacune!
Et voilà comme quoi le Quatuor Concertant est lancé dans une aventure invraisemblable, et en quelles circonstances ses membres sont devenus les invités inviti de Standard-Island.
VII — Cap a l'ouest
Standard-Island file doucement sur les eaux de cet océan Pacifique, qui justifie son nom à pareille époque de l'année. Habitués à cette translation tranquille depuis vingt-quatre heures, Sébastien Zorn et ses camarades ne s'aperçoivent même plus qu'ils sont en cours de navigation. Si puissantes que soient ses centaines d'hélices, attelées de dix millions de chevaux, à peine un léger frémissement se propage-t-il à travers la coque métallique de l'île. Milliard-City ne tremble pas sur sa base. Rien, d'ailleurs, des oscillations de la houle à laquelle obéissent pourtant les plus forts cuirassés des marines de guerre. Il n'y a dans les habitations ni tables ni lampes de roulis. À quoi bon? Les maisons de Paris, de Londres, de New-York ne sont pas plus inébranlablement fixées sur leurs fondations.
Après quelques semaines de relâche à Madeleine-bay, le conseil des notables de Standard-Island, réunis par le soin du président de la Compagnie, avait arrêté le programme du déplacement annuel. L'île à hélice allait rallier les principaux archipels de l'Est- Pacifique, au milieu de cette atmosphère hygiénique, si riche en ozone, en oxygène condensé, électrisé, doué de particularités actives que ne possède pas l'oxygène à l'état ordinaire. Puisque cet appareil a la liberté de ses mouvements, il en profite, et il lui est loisible d'aller à sa fantaisie, vers l'ouest comme vers l'est, de se rapprocher du littoral américain, s'il lui plaît, de rallier les côtes orientales de l'Asie, si c'est son bon plaisir. Standard-Island va où elle veut, de manière à goûter les distractions d'une navigation variée. Et même, s'il lui convenait d'abandonner l'océan Pacifique pour l'océan Indien ou l'océan Atlantique, de doubler le cap Horn ou le cap de Bonne-Espérance, il lui suffirait de prendre cette direction, et soyez convaincus que ni les courants ni les tempêtes ne l'empêcheraient d'atteindre son but.
Mais il n'est point question de se lancer à travers ces mers lointaines, où le Joyau du Pacifique ne trouverait pas ce que cet Océan lui offre au milieu de l'interminable chapelet de ses groupes insulaires. C'est un théâtre assez vaste pour suffire à des itinéraires multiples. L'île à hélice peut le parcourir d'un archipel à l'autre. Si elle n'est pas douée de cet instinct spécial aux animaux, ce sixième sens de l'orientation qui les dirige là où leurs besoins les appellent, elle est conduite par une main sûre, suivant un programme longuement discuté et unanimement approuvé. Jusqu'ici, il n'y a jamais eu désaccord sur ce point entre les Tribordais et les Bâbordais. Et, en ce moment, c'est en vertu d'une décision prise que l'on marche à l'ouest, vers le groupe des Sandwich. Cette distance de douze cents lieues environ qui sépare ce groupe de l'endroit où s'est embarqué le quatuor, elle emploiera un mois à la franchir avec une vitesse modérée, et elle fera relâche dans cet archipel jusqu'au jour où il lui conviendra d'en rallier un autre de l'hémisphère méridional.
Le lendemain de ce jour mémorable, le quatuor quitte Excelsior- Hotel, et vient s'installer dans un appartement du casino qui est mis à sa disposition, — appartement confortable, richement aménagé, s'il en fut. La Unième Avenue se développe devant ses fenêtres. Sébastien Zorn, Frascolin, Pinchinat, Yvernès, ont chacun sa chambre autour d'un salon commun. La cour centrale de l'établissement leur réserve l'ombrage de ses arbres en pleine frondaison, la fraîcheur de ses fontaines jaillissantes. D'un côté de cette cour se trouve le musée de Milliard-City, de l'autre, la salle de concert, où les artistes parisiens vont si heureusement remplacer les échos des phonographes et les transmissions des théâtrophones. Deux fois, trois fois, autant de fois par jour qu'ils le désireront, leur couvert sera mis dans la restauration, où le maître d'hôtel ne leur présentera plus ses additions invraisemblables.
Ce matin-là, lorsqu'ils sont réunis dans le salon, quelques instants avant de descendre pour le déjeuner:
«Eh bien, les violoneux, demande Pinchinat, que dites-vous de ce qui nous arrive?
— Un rêve, répond Yvernès, un rêve dans lequel nous sommes engagés à un million par an…
— C'est bel et bien une réalité, répond Frascolin. Cherche dans ta poche, et tu pourras en tirer le premier quart du dit million…
— Reste à savoir comment cela finira?…Très mal, j'imagine!» s'écrie Sébastien Zorn, qui veut absolument trouver un pli de rose à la couche sur laquelle on l'a étendu malgré lui.
«D'ailleurs, et nos bagages?…»
En effet, les bagages devaient être rendus à San-Diégo, d'où ils ne peuvent revenir, et où leurs propriétaires ne peuvent aller les chercher. Oh! bagages très rudimentaires: quelques valises, du linge, des ustensiles de toilette, des vêtements de rechange, et aussi la tenue officielle des exécutants, lorsqu'ils comparaissent devant le public.
Il n'y eut pas lieu de s'inquiéter à ce sujet. En quarante-huit heures, cette garde-robe un peu défraîchie serait remplacée par une autre mise à la disposition des quatre artistes, et sans qu'ils eussent eu à payer quinze cents francs leur habit et cinq cents francs leurs bottines.
Du reste, Calistus Munbar, enchanté d'avoir si habilement conduit cette délicate affaire, entend que le quatuor n'ait pas même un désir à former. Impossible d'imaginer un surintendant d'une plus inépuisable obligeance. Il occupe un des appartements de ce casino, dont les divers services sont sous sa haute direction, et la Compagnie lui sert des appointements dignes de sa magnificence et de sa munificence… Nous préférons ne point en indiquer le chiffre.
Le casino renferme des salles de lecture et des salles de jeux; mais le baccara, le trente et quarante, la roulette, le poker et autres jeux de hasard sont rigoureusement interdits. On y voit aussi un fumoir où fonctionne le transport direct à domicile de la fumée de tabac préparée par une société fondée récemment. La fumée du tabac brûlé dans les brûleurs d'un établissement central, purifiée et dégagée de nicotine, est distribuée par des tuyaux à bouts d'ambre spéciaux à chaque amateur. On n'a plus qu'à y appliquer ses lèvres, et un compteur enregistre la dépense quotidienne.
Dans ce casino, où les dilettanti peuvent venir s'enivrer de cette musique lointaine, à laquelle vont maintenant se joindre les concerts du quatuor, se trouvent aussi les collections de Milliard-City. Aux amateurs de peinture, le musée, riche de tableaux anciens et modernes, offre de nombreux chefs-d'oeuvre, acquis à prix d'or, des toiles des Écoles italienne, hollandaise, allemande, française, que pourraient envier les collections de Paris, de Londres, de Munich, de Rome et de Florence, des Raphaël, des Vinci, des Giorgione, des Corrège, des Dominiquin, des Ribeira, des Murillo, des Ruysdael, des Rembrandt, des Rubens, des Cuyp, des Frans Hals, des Hobbema, des Van Dyck, des Holbein, etc., et aussi, parmi les modernes, des Fragonard, des Ingres, des Delacroix, des Scheffer, des Cabat, des Delaroche, des Régnant, des Couture, des Meissonier, des Millet, des Rousseaux, des Jules Dupré, des Brascassat, des Mackart, des Turner, des Troyon, des Corot, des Daubigny, des Baudry, des Bonnat, des Carolus Duran, des Jules Lefebvre, des Vollon, des Breton, des Binet, des Yon, des Cabanel, etc. Afin de leur assurer une éternelle durée, ces tableaux sont placés à l'intérieur de vitrines, où le vide a été préalablement fait. Ce qu'il convient d'observer, c'est que les impressionnistes, les angoissés, les futuristes, n'ont pas encore encombré ce musée; mais, sans doute, cela ne tarderait guère, et Standard-Island n'échappera pas à cette invasion de la peste décadente. Le musée possède également des statues de réelle valeur, des marbres des grands sculpteurs anciens et modernes, placés dans les cours du casino. Grâce à ce climat sans pluies ni brouillards, groupes, statues, bustes peuvent impunément résister aux outrages du temps.
Que ces merveilles soient souvent visitées, que les nababs de Milliard-City aient un goût très prononcé pour ces productions de l'art, que le sens artiste soit éminemment développé chez eux, ce serait risqué que de le prétendre. Ce qu'il faut remarquer, toutefois, c'est que la section tribordaise compte plus d'amateurs que la section bâbordaise. Tous, d'ailleurs, sont d'accord quand il s'agit d'acquérir quelque chef-d'oeuvre, et alors leurs invraisemblables enchères savent l'enlever à tous les duc d'Aumale, à tous les Chauchard de l'ancien et du nouveau continent.
Les salles les plus fréquentées du casino sont les salles de lecture, consacrées aux revues, aux journaux européens ou américains, apportés par les steamers de Standard-Island, en service régulier avec Madeleine-bay. Après avoir été feuilletées, lues et relues, les revues prennent place sur les rayons de la bibliothèque, où s'alignent plusieurs milliers d'ouvrages dont le classement nécessite la présence d'un bibliothécaire aux appointements de vingt-cinq mille dollars, et il est peut-être le moins occupé des fonctionnaires de l'île. Cette bibliothèque contient aussi un certain nombre de livres phonographes: on n'a pas la peine de lire, on presse un bouton, et on entend la voix d'un excellent diseur qui fait la lecture — ce que serait Phèdre de Racine lue par M. Legouvé.
Quant aux journaux de «la localité», ils sont rédigés, composés, imprimés dans les ateliers du casino sous la direction de deux rédacteurs en chef. L'un est le Starboard-Chronicle pour la section des Tribordais; l'autre, le New-Herald pour la section des Bâbordais. La chronique est alimentée par les faits divers, les arrivages des paquebots, les nouvelles de mer, les rencontres maritimes, les mercuriales qui intéressent le quartier commerçant, le relèvement quotidien en longitude et en latitude, les décisions du conseil des notables, les arrêtés du gouverneur, les actes de l'état civil: naissances, mariages, décès, — ceux-ci très rares. D'ailleurs, jamais ni vols ni assassinats, les tribunaux ne fonctionnant que pour les affaires civiles, les contestations entre particuliers. Jamais d'articles sur les centenaires, puisque la longévité de la vie humaine n'est plus ici le privilège de quelques-uns.
Pour ce qui est de la partie politique étrangère, elle se tient à jour par les communications téléphoniques avec Madeleine-bay, où se raccordent les câbles immergés dans les profondeurs du Pacifique. Les Milliardais sont ainsi informés de tout ce qui se passe dans le monde entier, lorsque les faits présentent un intérêt quelconque. Ajoutons que le Starboard-Chronicle et le New-Herald ne se traitent pas d'une main trop rude. Jusqu'ici, ils ont vécu en assez bonne intelligence, mais on ne saurait jurer que cet échange de discussions courtoises puisse durer toujours. Très tolérants, très conciliants sur le terrain de la religion, le protestantisme et le catholicisme font bon ménage à Standard- Island. Il est vrai, dans l'avenir, si l'odieuse politique s'en mêle, si la nostalgie des affaires reprend les uns, si les questions d'intérêt personnel et d'amour-propre sont en jeu…
En outre de ces deux journaux il y a les journaux hebdomadaires ou mensuels, reproduisant les articles des feuilles étrangères, ceux des successeurs des Sarcey, des Lemaître, des Charmes, des Fournel, des Deschamps, des Fouquier, des France, et autres critiques de grande marque; puis les magasins illustrés, sans compter une douzaine de feuilles cercleuses, soiristes et boulevardières, consacrées aux mondanités courantes. Elles n'ont d'autre but que de distraire un instant, en s'adressant à l'esprit… et même à l'estomac. Oui! quelques-unes sont imprimées sur pâte comestible à l'encre de chocolat. Lorsqu'on les a lues, on les mange au premier déjeuner. Les unes sont astringentes, les autres légèrement purgatives, et le corps s'en accommode fort bien. Le quatuor trouve cette invention aussi agréable que pratique.
«Voilà des lectures d'une digestion facile! observe judicieusement Yvernès.
— Et d'une littérature nourrissante! répond Pinchinat. Pâtisserie et littérature mêlées, cela s'accorde parfaitement avec la musique hygiénique!»
Maintenant, il est naturel de se demander de quelles ressources dispose l'île à hélice pour entretenir sa population dans de telles conditions de bien-être, dont n'approche aucune autre cité des deux mondes. Il faut que ses revenus s'élèvent à une somme invraisemblable, étant donnés les crédits affectés aux divers services et les traitements attribués aux plus modestes employés.
Et, lorsqu'ils interrogent le surintendant à ce sujet: «Ici, répond-il, on ne traite pas d'affaires. Nous n'avons ni Board of Trade, ni Bourse, ni industrie. En fait de commerce, il n'y a que ce qu'il faut pour les besoins de l'île, et nous n'offrirons jamais aux étrangers l'équivalent du World's Fair de Chicago en 1893 et de l'Exposition de Paris de 1900. Non! La puissante religion des business n'existe pas, et nous ne poussons point le cri de go ahead, si ce n'est pour que le Joyau du Pacifique aille de l'avant. Ce n'est donc pas aux affaires que nous demandons les ressources nécessaires à l'entretien de Standard- Island, c'est à la douane. Oui! les droits de douane nous permettent de suffire à toutes les exigences du budget…
— Et ce budget?… interroge Frascolin.
— Il se chiffre par vingt millions de dollars, mes excellents bons!
— Cent millions de francs, s'écria le second violon, et pour une ville de dix mille âmes!…
— Comme vous dites, mon cher Frascolin, somme qui provient uniquement des taxes de douane. Nous n'avons pas d'octroi, les productions locales étant à peu près insignifiantes. Non! rien que les droits perçus à Tribord-Harbour et à Bâbord-Harbour. Cela vous explique la cherté des objets de consommation, — cherté relative, s'entend, car ces prix, si élevés qu'ils vous paraissent, sont en rapport avec les moyens dont chacun dispose.»
Et voici Calistus Munbar qui s'emballe à nouveau, vantant sa ville, vantant son île — un morceau de planète supérieure tombé en plein Pacifique, un Eden flottant, où se sont réfugiés les sages, et si le vrai bonheur n'est pas là, c'est qu'il n'est nulle part! C'est comme un boniment! Il semble qu'il dise:
«Entrez, messieurs, entrez, mesdames!… Passez au contrôle!… Il n'y a que très peu de places!… On va commencer… Qui prend son billet… etc.»
Il est vrai, les places sont rares, et les billets sont chers! Bah! le surintendant jongle avec ces millions qui ne sont plus que des unités dans cette cité milliardaise!
C'est au cours de cette tirade, où les phrases se déversent en cascades, où les gestes se multiplient avec une frénésie sémaphorique, que le quatuor se met au courant des diverses branches de l'administration. Et d'abord, les écoles, où se donne l'instruction gratuite et obligatoire, qui sont dirigées par des professeurs payés comme des ministres. On y apprend les langues mortes et les langues vivantes, l'histoire et la géographie, les sciences physiques et mathématiques, les arts d'agrément, mieux qu'en n'importe quelle Université ou Académie du vieux monde, — à en croire Calistus Munbar. La vérité est que les élèves ne s'écrasent point aux cours publics, et, si la génération actuelle possède encore quelque teinture des études faites dans les collèges des États-Unis, la génération qui lui succédera aura moins d'instruction que de rentes. C'est là le point défectueux, et peut-être des humains ne peuvent-ils que perdre à s'isoler ainsi de l'humanité.
Ah ça! ils ne voyagent donc pas à l'étranger, les habitants de cette île factice? Ils ne vont donc jamais visiter les pays d'outremer, les grandes capitales de l'Europe? Ils ne parcourent donc pas les contrées auxquelles le passé a légué tant de chefs- d'oeuvre de toutes sortes? Si! Il en est quelques-uns qu'un certain sentiment de curiosité pousse en des régions lointaines. Mais ils s'y fatiguent; ils s'y ennuient pour la plupart; ils n'y retrouvent rien de l'existence uniforme de Standard-Island; ils y souffrent du chaud; ils y souffrent du froid; enfin, ils s'y enrhument, et on ne s'enrhume pas à Milliard-City. Aussi n'ont-ils que hâte et impatience de réintégrer leur île, ces imprudents qui ont eu la malencontreuse idée de la quitter. Quel profit ont-ils retiré de ces voyages? Aucun. «Valises ils sont partis, valises ils sont revenus», ainsi que le dit une ancienne formule des Grecs, et nous ajoutons: ils resteront valises.
Quant aux étrangers que devra attirer la célébrité de Standard- Island, cette neuvième merveille du monde, depuis que la tour Eiffel, — on le dit du moins, — occupe le huitième rang, Calistus Munbar pense qu'ils ne seront jamais très nombreux. On n'y tient pas autrement, d'ailleurs, bien que ses tourniquets des deux ports eussent été une nouvelle source de revenus. De ceux qui sont venus l'année dernière, la plupart étaient d'origine américaine. Des autres nations, peu ou point. Cependant, il y a eu quelques Anglais, reconnaissables à leur pantalon invariablement relevé, sous prétexte qu'il pleut à Londres. Au surplus, la Grande-Bretagne a très mal envisagé la création de cette Standard- Island, qui, à son avis, gêne la circulation maritime, et elle se réjouirait de sa disparition. Quant aux Allemands, ils n'obtiennent qu'un médiocre accueil comme des gens qui auraient vite fait de Milliard-City une nouvelle Chicago, si on les y laissait prendre pied. Les Français sont de tous les étrangers ceux la Compagnie accepte avec le plus de sympathies et de prévenances, étant donné qu'ils n'appartiennent pas aux races envahissantes de l'Europe. Mais, jusqu'alors un Français avait-il jamais paru à Standard-Island?…
«Ce n'est pas probable, fait observer Pinchinat.
— Nous ne sommes pas assez riches… ajoute Frascolin.
— Pour être rentier, c'est possible, répond le surintendant, non pour être fonctionnaire…
— Y a-t-il donc un de nos compatriotes à Milliard-City?… demande Yvernès.
— Il y en a un.
— Et quel est ce privilégié?…
— M. Athanase Dorémus.
— Et qu'est-ce qu'il fait ici, cet Athanase Dorémus? s'écrie Pinchinat.
— Il est professeur de danse, de grâces et de maintien, magnifiquement appointé par l'administration, sans parler des leçons particulières au cachet…
— Et qu'un Français est seul capable de donner!…» réplique Son Altesse.
À présent, le quatuor sait à quoi s'en tenir sur l'organisation de la vie administrative de Standard-Island. Il n'a plus qu'à s'abandonner au charme de cette navigation, qui l'entraîne vers l'ouest du Pacifique. Si ce n'est que le soleil se lève tantôt sur un point de l'île, tantôt sur un autre, selon l'orientation donnée par le commodore Simcoë, Sébastien Zorn et ses camarades pourraient croire qu'ils sont en terre ferme. À deux reprises, pendant la quinzaine qui suivit, des orages éclatèrent avec violentes bourrasques et terribles rafales, car il s'en forme bien quelques-unes sur le Pacifique, malgré son nom. La houle du large vint se briser contre la coque métallique, elle la couvrit de ses embruns comme l'accore d'un littoral. Mais Standard-Island ne frémit même pas sous les assauts de cette mer démontée. Les fureurs de l'Océan sont impuissantes contre elle. Le génie de l'homme a vaincu la nature.
Quinze jours après, le 11 juin, premier concert de musique de chambre, dont l'affiche, à lettres électriques, est promenée le long des grandes avenues. Il va sans dire que les instrumentistes ont été préalablement présentés au gouverneur et à la municipalité. Cyrus Bikerstaff leur a fait le plus chaleureux accueil. Les journaux ont rappelé les succès des tournées du Quatuor Concertant dans les États-Unis d'Amérique, et félicité chaudement le surintendant de s'être assuré son concours, — de manière un peu arbitraire, on le sait. Quelle jouissance de voir en même temps que d'entendre ces artistes exécutant les oeuvres des maîtres! Quel régal pour les connaisseurs!
De ce que les quatre Parisiens sont engagés au casino de Milliard- City à des appointements fabuleux, il ne faut pas s'imaginer que leurs concerts doivent être offerts gratuitement au public. Loin de là. L'administration entend en retirer un large bénéfice, ainsi que font ces imprésarios américains auxquels leurs chanteuses coûtent un dollar la mesure et même la note. D'habitude, on paye pour les concerts théâtrophoniques et phonographiques du casino, on paiera donc, ce jour-là, infiniment plus cher. Les places sont toutes à prix égal, deux cents dollars le fauteuil, soit mille francs en monnaie française, et Calistus Munbar se flatte de faire salle comble.
Il ne s'est pas trompé. La location a enlevé toutes les places disponibles. La confortable et élégante salle du casino n'en contient qu'une centaine, il est vrai, et si on les eût mises aux enchères, on ne sait trop à quel taux fût montée la recette. Mais cela eut été contraire aux usages de Standard-Island. Tout ce qui a une valeur marchande est coté d'avance par les mercuriales, le superflu comme le nécessaire. Sans cette précaution, étant données les fortunes invraisemblables de certains, des accaparements pourraient se produire, et c'est ce qu'il convenait d'éviter. Il est vrai, si les riches Tribordais vont au concert par amour de l'art, il est possible que les riches Bâbordais n'y aillent que par convenance.
Lorsque Sébastien Zorn, Pinchinat, Yvernès et Frascolin paraissaient devant les spectateurs de New-York, de Chicago, de Philadelphie, de Baltimore, ce n'était pas exagération de leur part que de dire: voilà un public qui vaut des millions. Eh bien, ce soir-là, ils seraient restés au-dessous de la vérité s'ils n'avaient pas compté par milliards. Qu'on y songe! Jem Tankerdon, Nat Coverley et leurs familles brillent au premier rang des fauteuils. Aux autres places, passim, nombre d'amateurs qui pour n'être que des sous-milliardaires, n'en ont pas moins un «fort sac», comme le fait justement remarquer Pinchinat.
«Allons-y!» dit le chef du quatuor, lorsque l'heure est arrivée de se présenter sur l'estrade.
Et ils y vont, pas plus émus d'ailleurs, ni même autant qu'ils l'eussent été devant un public parisien, lequel a peut-être moins d'argent dans la poche, mais plus de sens artiste dans l'âme.
Il faut dire que bien qu'ils n'aient point encore pris des leçons de leur compatriote Dorémus, Sébastien Zorn, Yvernès, Frascolin, Pinchinat ont une tenue très correcte, cravate blanche de vingt- cinq francs, gants gris-perle de cinquante francs, chemise de soixante-dix francs, bottines de cent quatre-vingts francs, gilet de deux cents francs, pantalon noir de cinq cents francs, habit noir de quinze cents francs — au compte de l'administration, bien entendu. Ils sont acclamés, ils sont applaudis très chaudement par les mains tribordaises, plus discrètement par les mains bâbordaises, — question de tempérament.
Le programme du concert comprend quatre numéros que leur a fournis la bibliothèque du casino, richement approvisionnée par les soins du surintendant:
Premier quatuor en mi bémol: Op. 12 de Mendelsohn, Deuxième quatuor en fa majeur: Op. 16 d'Haydn, Dixième quatuor en mi bémol: Op. 74 de Beethoven, Cinquième quatuor en la majeur: Op. 10 de Mozart.
Les exécutants font merveille dans cette salle emmilliardée, à bord de cette île flottante, à la surface d'un abîme dont la profondeur dépasse cinq mille mètres en cette portion du Pacifique. Ils obtiennent un succès considérable et justifié, surtout devant les dilettanti de la section tribordaise. Il faut voir le surintendant pendant cette soirée mémorable: il exulte. On dirait que c'est lui qui vient de jouer à la fois sur deux violons, un alto et un violoncelle. Quel heureux début pour des champions de la musique concertante — et pour leur imprésario!
Il y a lieu d'observer que si la salle est pleine, les abords du casino regorgent de monde. Et, en effet, combien n'ont pu se procurer ni un strapontin ni un fauteuil, sans parler de ceux que le haut prix des places a écartés. Ces auditeurs du dehors en sont réduits à la portion congrue. Ils n'entendent que de loin, comme si cette musique fût sortie de la boîte d'un phonographe ou du pavillon d'un téléphone. Mais leurs applaudissements n'en sont pas moins vifs.
Et ils éclatent à tout rompre, lorsque, le concert achevé, Sébastien Zorn, Yvernès, Frascolin et Pinchinat se présentent sur la terrasse du pavillon de gauche. La Unième Avenue est inondée de rayons lumineux. Des hauteurs de l'espace, les lunes électriques versent des rayons dont la pâle Séléné doit être jalouse.
En face du casino, sur le trottoir, un peu à l'écart, un couple attire l'attention d'Yvernès. Un homme se tient là, une femme à son bras. L'homme, d'une taille au-dessus de la moyenne, de physionomie distinguée, sévère, triste même, peut avoir une cinquantaine d'années. La femme, quelques ans de moins, grande, l'air fier, laisse voir sous son chapeau des cheveux blanchis par l'âge.
Yvernès, frappé de leur attitude réservée, les montre à Calistus Munbar:
«Quelles sont ces personnes? lui demande-t-il.
— Ces personnes?… répond le surintendant, dont les lèvres ébauchent une moue assez dédaigneuse. Oh!… ce sont des mélomanes enragés.
— Et pourquoi n'ont-ils pas loué une place dans la salle du casino?
— Sans doute, parce que c'était trop cher pour eux.
— Alors leur fortune?…
— À peine deux centaines de mille francs de rente.
— Peuh! fait Pinchinat. Et quels sont ces pauvres diables?…
— Le roi et la reine de Malécarlie.»
VIII — Navigation
Après avoir créé cet extraordinaire appareil de navigation, la Standard-Island Company dut pourvoir aux exigences d'une double organisation, maritime d'une part, administrative de l'autre.
La première, on le sait, a pour directeur, ou plutôt pour capitaine, le commodore Ethel Simcoë, de la marine des États-Unis. C'est un homme de cinquante ans, navigateur expérimenté, connaissant à fond les parages du Pacifique, ses courants, ses tempêtes, ses écueils, ses substructions coralligènes. De là, parfaite aptitude pour conduire d'une main sûre l'île à hélice confiée à ses soins et les riches existences dont il est responsable devant Dieu et les actionnaires de la Société.
La seconde organisation, celle qui comprend les divers services administratifs, est entre les mains du gouverneur de l'île. M. Cyrus Bikerstaff est un Yankee du Maine, l'un des États fédéraux qui prirent la moindre part aux luttes fratricides de la Confédération américaine pendant la guerre de sécession. Cyrus Bikerstaff a donc été heureusement choisi pour garder un juste milieu entre les deux sections de l'île.
Le gouverneur, qui touche aux limites de la soixantaine, est célibataire. C'est un homme froid, possédant le self control, très énergique sous sa flegmatique apparence, très anglais par son attitude réservée, ses manières gentlemanesques, la discrétion diplomatique qui préside à ses paroles comme à ses actes. En tout autre pays qu'en Standard-Island, ce serait un homme très considérable et, par suite, très considéré. Mais ici, il n'est, en somme, que l'agent supérieur de la Compagnie. En outre, bien que son traitement vaille la liste civile d'un petit souverain de l'Europe, il n'est pas riche, et quelle figure peut-il faire en présence des nababs de Milliard-City?
Cyrus Bikerstaff, en même temps que gouverneur de l'île, est le maire de la capitale. Comme tel, il occupe l'hôtel de ville élevé à l'extrémité de la Unième Avenue, à l'opposé de l'observatoire, où réside le commodore Ethel Simcoë. Là sont établis ses bureaux, là sont reçus tous les actes de l'état civil, naissances, avec une moyenne de natalité suffisante pour assurer l'avenir, décès, — les morts sont transportés au cimetière de la baie Madeleine, — mariages qui doivent être célébrés civilement avant de l'être religieusement, suivant le code de Standard-Island. Là fonctionnent les divers services de l'administration, et ils ne donnent jamais lieu à aucune plainte des administrés. Cela fait honneur au maire et à ses agents. Lorsque Sébastien Zorn, Pinchinat, Yvernès, Frascolin lui furent présentés par le surintendant, ils éprouvèrent en sa présence une très favorable impression, celle que produit l'individualité d'un homme bon et juste, d'un esprit pratique, qui ne s'abandonne ni aux préjugés ni aux chimères.
«Messieurs, leur a-t-il dit, c'est une heureuse chance pour nous que de vous avoir. Peut-être le procédé employé par notre surintendant n'a-t-il pas été d'une correction absolue. Mais vous l'excuserez, je n'en doute pas? D'ailleurs, vous n'aurez point à vous plaindre de notre municipalité. Elle ne vous demandera que deux concerts mensuels, vous laissant libres d'accepter les invitations particulières qui pourraient vous être adressées. Elle salue en vous des musiciens de grande valeur, et n'oubliera jamais que vous aurez été les premiers artistes qu'elle aura eu l'honneur de recevoir!»
Le quatuor fut enchanté de cet accueil et ne cacha point sa satisfaction à Calistus Munbar.
«Oui! c'est un homme aimable, M. Cyrus Bikerstaff, répond le surintendant avec un léger mouvement d'épaule. Il est regrettable qu'il ne possède point un ou deux milliards…
— On n'est pas parfait!» réplique Pinchinat. Le gouverneur-maire de Milliard-City est doublé de deux adjoints qui l'aident dans l'administration très simple de l'île à hélice. Sous leurs ordres, un petit nombre d'employés, rétribués comme il convient, sont affectés aux divers services. De conseil municipal, point. À quoi bon? Il est remplacé par le conseil des notables, — une trentaine de personnages des plus qualifiés par leur intelligence et leur fortune. Il se réunit lorsqu'il s'agit de quelque importante mesure à prendre — entre autres, le tracé de l'itinéraire qui doit être suivi dans l'intérêt de l'hygiène générale. Ainsi que nos Parisiens pouvaient le voir, il y a là, quelquefois, matière à discussion, et difficultés pour se mettre d'accord. Mais jusqu'ici, grâce à son intervention habile et sage, Cyrus Bikerstaff a toujours pu concilier les intérêts opposés, ménager les amours-propres de ses administrés. Il est entendu que l'un des adjoints est protestant, Barthélémy Ruge, l'autre catholique, Hubley Harcourt, tous deux choisis parmi les hauts fonctionnaires de la Standard-Island Company, et ils secondent avec zèle Cyrus Bikerstaff. Ainsi se comporte, depuis dix-huit mois déjà, dans la plénitude de son indépendance, en dehors même de toutes relations diplomatiques, libre sur cette vaste mer du Pacifique, à l'abri des intempéries désobligeantes, sous le ciel de son choix, l'île sur laquelle le quatuor va résider une année entière. Qu'il y soit exposé à certaines aventures, que l'avenir lui réserve quelque imprévu, il ne saurait ni l'imaginer ni le craindre, quoi qu'en dise le violoncelliste, tout étant réglé, tout se faisant avec ordre et régularité. Et pourtant, en créant ce domaine artificiel, lancé à la surface d'un vaste océan, le génie humain n'a-t-il pas dépassé les limites assignées à l'homme par le Créateur?… La navigation continue vers l'ouest. Chaque jour, au moment où le soleil franchit le méridien, le point est établi par les officiers de l'observatoire placés sous les ordres du commodore Ethel Simcoë. Un quadruple cadran, disposé aux faces latérales du beffroi de l'hôtel de ville, donne la position exacte en longitude et en latitude, et ces indications sont reproduites télégraphiquement au coin des divers carrefours, dans les hôtels, dans les édifices publics, à l'intérieur des habitations particulières, en même temps que l'heure qui varie suivant le déplacement vers l'ouest ou vers l'est. Les Milliardais peuvent donc à chaque instant savoir quel endroit Standard-Island occupe sur l'itinéraire. À part ce déplacement insensible à la surface de cet Océan, Milliard-City n'offre aucune différence avec les grandes capitales de l'ancien et du nouveau continent. L'existence y est identique. Même fonctionnement de la vie publique et privée. Peu occupés, en somme, nos instrumentistes emploient leurs premiers loisirs à visiter tout ce que renferme de curieux le Joyau du Pacifique. Les trams les transportent vers tous les points de l'île. Les deux fabriques d'énergie électrique excitent chez eux une réelle admiration par l'ordonnance si simple de leur outillage, la puissance de leurs engins actionnant un double chapelet d'hélices, l'admirable discipline de leur personnel, l'une dirigée par l'ingénieur Watson, l'autre par l'ingénieur Somwah. À des intervalles réguliers, Bâbord-Harbour et Tribord- Harbour reçoivent dans leurs bassins les steamers affectés au service de Standard-Island, suivant que sa position présente plus de facilité pour l'atterrissage.
Si l'obstiné Sébastien Zorn se refuse à admirer ces merveilles, si Frascolin est plus modéré dans ses sentiments, en quel état de ravissement vit sans cesse l'enthousiaste Yvernès! À son opinion, le vingtième siècle ne s'écoulera pas sans que les mers soient sillonnées de villes flottantes. Ce doit être le dernier mot du progrès et du confort dans l'avenir. Quel spectacle superbe que celui de cette île mouvante, allant visiter ses soeurs de l'Océanie! Quant à Pinchinat, en ce milieu opulent, il se sent particulièrement grisé à n'entendre parler que de millions, comme on parle ailleurs de vingt-cinq louis. Les banknotes sont de circulation courante. On a d'habitude deux ou trois mille dollars dans sa poche. Et, plus d'une fois, Son Altesse de dire à Frascolin:
«Mon vieux, tu n'aurais pas la monnaie de cinquante mille francs sur toi?…»
Entre temps, le Quatuor Concertant a fait quelques connaissances, étant assuré de recevoir partout un excellent accueil. D'ailleurs, sur la recommandation de l'étourdissant Munbar, qui ne se fût empressé de les bien traiter?
En premier lieu, ils sont allés rendre visite à leur compatriote, Athanase Dorémus, professeur de danse, de grâces et de maintien.
Ce brave homme occupe, dans la section tribordaise, une modeste maison de la Vingt-cinquième Avenue, à trois mille dollars de loyer. Il est servi par une vieille négresse à cent dollars mensuels. Enchanté est-il d'entrer en relation avec des Français… des Français qui font honneur à la France.
C'est un vieillard de soixante-dix ans, maigriot, efflanqué, de petite taille, le regard encore vif, toutes ses dents bien à lui ainsi que son abondante chevelure frisottante, blanche comme sa barbe. Il marche posément, avec une certaine cadence rythmique, le buste en avant, les reins cambrés, les bras arrondis, les pieds un peu en dehors et irréprochablement chaussés. Nos artistes ont grand plaisir à le faire causer, et volontiers il s'y prête, car sa grâce n'a d'égale que sa loquacité.
«Que je suis heureux, mes chers compatriotes, que je suis heureux, répète-t-il vingt fois à la première visite, que je suis heureux de vous voir! Quelle excellente idée vous avez eue de venir vous fixer dans cette ville! Vous ne le regretterez pas, car je ne saurais comprendre, maintenant que j'y suis habitué, qu'il soit possible de vivre d'une autre façon!
— Et depuis combien de temps êtes-vous ici, monsieur Dorémus? demande Yvernès.
— Depuis dix-huit mois, répond le professeur, en ramenant ses pieds à la seconde position. Je suis de la fondation de Standard- Island. Grâce aux excellentes références dont je disposais à la Nouvelle-Orléans où j'étais établi, j'ai pu faire accepter mes services à M. Cyrus Bikerstaff, notre adoré gouverneur. À partir de ce jour béni, les appointements qui me furent attribués pour diriger un conservatoire de danse, de grâces et de maintien, m'ont permis d'y vivre…
— En millionnaire! s'écrie Pinchinat.
— Oh! les millionnaires ici…
— Je sais… je sais… mon cher compatriote. Mais, d'après ce que nous a laissé entendre le surintendant, les cours de votre conservatoire ne seraient pas très suivis…
— Je n'ai d'élèves qu'en ville, c'est la vérité, et uniquement des jeunes gens. Les jeunes Américaines se croient pourvues en naissant de toutes les grâces nécessaires. Aussi les jeunes gens préfèrent-ils prendre des leçons en secret, et c'est en secret que je leur inculque les belles manières françaises!»
Et il sourit en parlant, il minaude comme une vieille coquette, il se dépense en gracieuses attitudes.
Athanase Dorémus, un Picard du Santerre, a quitté la France dès sa prime jeunesse pour venir s'installer aux États-Unis, à la Nouvelle-Orléans. Là, parmi la population d'origine française de notre regrettée Louisiane, les occasions ne lui ont pas manqué d'exercer ses talents. Admis dans les principales familles, il obtint des succès et put faire quelques économies, qu'un crack des plus américains lui enleva un beau jour. C'était au moment où la Standard-Island Company lançait son affaire, multipliant ses prospectus, prodiguant ses annonces, jetant ses appels à tous ces ultra-riches auxquels les chemins de fer, les mines de pétrole, le commerce des porcs, salés ou non, avaient constitué des fortunes incalculables. Athanase Dorémus eut alors l'idée de demander un emploi au gouverneur de la nouvelle cité, où les professeurs de son espèce ne se feraient guère concurrence. Avantageusement connu de la famille Coverley, qui était originaire de la Nouvelle- Orléans, et grâce à la recommandation de son chef, lequel allait devenir l'un des notables les plus en vue des Tribordais de Milliard-City, il fut agréé, et voilà comment un Français, et même un Picard, comptait parmi les fonctionnaires de Standard-Island. Il est vrai, ses leçons ne se donnent que chez lui, et la salle de cours au casino ne voit jamais que la propre personne du professeur se réfléchir dans ses glaces. Mais qu'importe, puisque ses appointements n'en subissent aucune diminution.
En somme, un brave homme, quelque peu ridicule et maniaque, assez infatué de lui-même, persuadé qu'il possède, avec l'héritage des Vestris et des Saint-Léon, les traditions des Brummel et des lord Seymour. De plus, aux yeux du quatuor, c'est un compatriote, — qualité qui vaut toujours d'être appréciée à quelques milliers de lieues de la France.
Il faut lui narrer les dernières aventures des quatre Parisiens, lui raconter dans quelles conditions ils sont arrivés sur l'île à hélice, comme quoi Calistus Munbar les a attirés à son bord — c'est le mot, — et comme quoi le navire a levé l'ancre quelques heures après l'embarquement.
«Voilà qui ne m'étonne pas de notre surintendant, répond le vieux professeur. C'est encore un tour de sa façon… Il en a fait et en fera bien d'autres!… Un vrai fils de Barnum, qui finira par compromettre la Compagnie… un monsieur sans-gêne, qui aurait bien besoin de quelques leçons de maintien… un de ces Yankees qui se carrent dans un fauteuil, les pieds sur l'appui de la fenêtre!… Pas méchant, au fond, mais se croyant tout permis!… D'ailleurs, mes chers compatriotes, ne songez point à lui en vouloir, et, sauf le désagrément d'avoir manqué le concert de San- Diégo, vous n'aurez qu'à vous féliciter de votre séjour à Milliard-City. On aura pour vous des égards… auxquels vous serez sensibles…
— Surtout à la fin de chaque trimestre!» réplique Frascolin, dont les fonctions de caissier de la troupe commencent à prendre une importance exceptionnelle.
Sur la question qui lui est posée au sujet de la rivalité entre les deux sections de l'île, Athanase Dorémus confirme le dire de Calistus Munbar. À son avis, il y aurait là un point noir à l'horizon, et même menace de prochaine bourrasque. Entre les Tribordais et les Bâbordais, on doit craindre quelque conflit d'intérêts et d'amour-propre. Les familles Tankerdon et Coverley, les plus riches de l'endroit, témoignent d'une jalousie croissante l'une envers l'autre, et peut-être se produira-t-il un éclat, si quelque combinaison ne parvient pas à les rapprocher. Oui… un éclat!…
«Pourvu que cela ne fasse pas éclater l'île, nous n'avons point à nous en inquiéter… observe Pinchinat.
— Du moins, tant que nous y serons embarqués! ajoute le violoncelliste.
— Oh!… elle est solide, mes chers compatriotes! répondit Athanase Dorémus. Depuis dix-huit mois elle se promène sur mer, et il ne lui est jamais arrivé un accident de quelque importance. Rien que 3 réparations insignifiantes, et qui ne l'obligeaient même pas d'aller relâcher à la baie Madeleine! Songez donc, c'est en tôle d'acier!»
Voilà qui répond à tout, et si la tôle d'acier ne donne pas une absolue garantie en ce monde, à quel métal se fier? L'acier, c'est du fer, et notre globe lui-même est-il autre chose en presque totalité qu'un énorme carbure? Eh bien, Standard-Island, c'est la terre en petit.
Pinchinat est alors conduit à demander ce que le professeur pense du gouverneur Cyrus Bikerstaff. «Est-il en acier, lui aussi?
— Oui, monsieur Pinchinat, répond Athanase Dorémus. Doué d'une grande énergie, c'est un administrateur fort habile. Malheureusement, à Milliard-City, il ne suffit pas d'être en acier…
— Il faut être en or, riposte Yvernès.
— Comme vous dites, ou bien l'on ne compte pas!»C'est le mot juste. Cyrus Bikerstaff, en dépit de sa haute situation, n'est qu'un agent de la Compagnie. Il préside aux divers actes de l'état civil, il est chargé de percevoir le produit des douanes, de veiller à l'hygiène publique, au balayage des rues, à l'entretien des plantations, de recevoir les réclamations des contribuables, - - en un mot, de se faire des ennemis de la plupart de ses administrés, — mais rien de plus. À Standard-Island, il faut compter, et le professeur l'a dit: Cyrus Bikerstaff ne compte pas. Du reste, sa fonction l'oblige à se maintenir entre les deux partis, à garder une attitude conciliante, à ne rien risquer qui puisse être agréable à l'un si cela n'est agréable à l'autre. Politique peu facile. En effet, on commence déjà à voir poindre des idées qui pourraient bien amener un conflit entre les deux sections. Si les Tribordais ne se sont établis sur Standard-Island que dans la pensée de jouir paisiblement de leurs richesses, voilà que les Bâbordais commencent à regretter les affaires. Ils se demandent pourquoi on n'utiliserait pas l'île à hélice comme un immense bâtiment de commerce, pourquoi elle ne transporterait pas des cargaisons sur les divers comptoirs de l'Océanie, pourquoi toute industrie est bannie de Standard-Island… Bref, bien qu'ils n'y soient que depuis moins de deux ans, ces Yankees, Tankerdon en tête, se sentent repris de la nostalgie du négoce. Seulement, si, jusqu'alors, ils s'en sont tenus aux paroles, cela ne laisse pas d'inquiéter le gouverneur Cyrus Bikerstaff. Il espère, toutefois, que l'avenir ne s'envenimera pas, et que les dissensions intestines ne viendront point troubler un appareil fabriqué tout exprès pour la tranquillité de ses habitants. En prenant congé d'Athanase Dorémus, le quatuor promet de revenir le voir. D'ordinaire, le professeur se rend dans l'après-midi au casino, où il ne se présente personne. Et là, ne voulant pas qu'on puisse l'accuser d'inexactitude, il attend, en préparant sa leçon devant les glaces inutilisées de la salle. Cependant l'île à hélice gagne quotidiennement vers l'ouest, et un peu vers le sud-ouest, de manière à rallier l'archipel des Sandwich. Sous ces parallèles, qui confinent à la zone torride, la température est déjà élevée. Les Milliardais la supporteraient mal sans les adoucissements de la brise de mer. Heureusement, les nuits sont fraîches, et, même en pleine canicule, les arbres et les pelouses, arrosés d'une pluie artificielle, conservent leur verdeur attrayante. Chaque jour, à midi, le point, indiqué sur le cadran de l'hôtel de ville, est télégraphié aux divers quartiers. Le 17 juin, Standard-Island s'est trouvée par 155° de longitude ouest et 27° de latitude nord et s'approche du tropique.
«On dirait que c'est l'astre du jour qui la remorque, déclame Yvernès, ou, si vous voulez, plus élégamment, qu'elle a pour attelage les chevaux du divin Apollon!»
Observation aussi juste que poétique, mais que Sébastien Zorn accueille par un haussement d'épaules. Ça ne lui convenait pas de jouer ce rôle de remorqué… malgré lui.
Et puis, ne cesse-t-il de répéter, nous verrons comment finira cette aventure!»
Il est rare que le quatuor n'aille pas chaque jour faire son tour de parc, à l'heure où les promeneurs abondent. À cheval, à pied, en voiture, tout ce que Milliard-City compte de notables se rencontre autour des pelouses. Les mondaines y montrent leur troisième toilette quotidienne, celle-là d'une teinte unie, depuis le chapeau jusqu'aux bottines, et le plus généralement en soie des Indes, très à la mode cette année. Souvent aussi elles font usage de cette soie artificielle en cellulose, qui est si chatoyante, ou même du coton factice en bois de sapin ou de larix, défibré et désagrégé.
Ce qui amène Pinchinat à dire:
«Vous verrez qu'un jour on fabriquera des tissus en bois de lierre pour les amis fidèles et en saule pleureur pour les veuves inconsolables!»
Dans tous les cas, les riches Milliardaises n'accepteraient pas ces étoffes, si elles ne venaient de Paris, ni ces toilettes, si elles n'étaient signées du roi des couturiers de la capitale, — de celui qui a proclamé hautement cet axiome: «La femme n'est qu'une question de formes».
Quelquefois, le roi et la reine de Malécarlie passent au milieu de cette gentry fringante. Le couple royal, déchu de sa souveraineté, inspire une réelle sympathie à nos artistes. Quelles réflexions leur viennent à voir ces augustes personnages, au bras l'un de l'autre!… Ils sont relativement pauvres parmi ces opulents, mais on les sent fiers et dignes, comme des philosophes dégagés des préoccupations de ce monde. Il est vrai que, au fond, les Américains de Standard-Island sont très flattés d'avoir un roi pour concitoyen, et lui continuent les égards dus à son ancienne situation. Quant au quatuor, il salue respectueusement Leurs Majestés, lorsqu'il les rencontre dans les avenues de la ville ou sur les allées du parc. Le roi et la reine se montrent sensibles à ces marques de déférence si françaises. Mais, en somme, Leurs Majestés ne comptent pas plus que Cyrus Bikerstaff, — moins peut- être.
En vérité, les voyageurs que la navigation effraie devraient adopter ce genre de traversée à bord d'une île mouvante. En ces conditions, il n'y a point à se préoccuper des éventualités de mer. Rien à redouter de ses bourrasques. Avec dix millions de chevaux-vapeur dans ses flancs, une Standard-Island ne peut jamais être retenue par les calmes, et elle est assez puissante pour lutter contre les vents contraires. Si les collisions constituent un danger, ce n'est pas pour elle. Tant pis pour les bâtiments qui se jetteraient à pleine vapeur ou à toutes voiles sur ses côtes de fer. Et encore ces rencontres sont-elles peu à craindre, grâce aux feux qui éclairent ses ports, sa proue et sa poupe, grâce aux lueurs électriques de ses lunes d'aluminium dont l'atmosphère est saturée pendant la nuit. Quant aux tempêtes, autant vaut n'en point parler. Elle est de taille à mettre un frein à la fureur des flots.
Mais, lorsque leur promenade amène Pinchinat et Frascolin jusqu'à l'avant ou à l'arrière de l'île, soit à la batterie de l'Éperon, soit à la batterie de Poupe, ils sont tous deux de cet avis que cela manque de caps, de promontoires, de pointes, d'anses, de grèves. Ce littoral n'est qu'un épaulement d'acier, maintenu par des millions de boulons et de rivets. Et combien un peintre aurait lieu de regretter ces vieux rochers, rugueux comme une peau d'éléphant, dont le ressac caresse les goémons et les varechs à la marée montante! Décidément, on ne remplace pas les beautés de la nature par les merveilles de l'industrie. Malgré son admiration permanente, Yvernès est forcé d'en convenir. L'empreinte du Créateur, c'est bien ce qui manque à cette île artificielle.
Dans la soirée du 25 juin, Standard-Island franchit le tropique du Cancer sur la limite de la zone torride du Pacifique. À cette heure-là, le quatuor se fait entendre pour la seconde fois dans la salle du casino. Observons que, le premier succès aidant, le prix des fauteuils a été augmenté d'un tiers.
Peu importe, la salle est encore trop petite. Les dilettanti s'en disputent les places. Évidemment, cette musique de chambre doit être excellente pour la santé, et personne ne se permettrait de mettre doute ses qualités thérapeutiques. Toujours des solutions de Mozart, de Beethoven, d'Haydn, suivant la formule.
Immense succès pour les exécutants, auxquels des bravos parisiens eussent certainement fait plus de plaisir. Mais, à leur défaut, Yvernès, Frascolin et Pinchinat savent se contenter des hurrahs milliardais, pour lesquels Sébastien Zorn continue à professer un dédain absolu.
«Que pourrions-nous exiger de plus, lui dit Yvernès, quand on passe le tropique…
— Le tropique du «concert»! réplique Pinchinat, qui s'enfuit sur cet abominable jeu de mot.
Et, lorsqu'ils sortent du casino, qu'aperçoivent-ils au milieu des pauvres diables qui n'ont pu mettre trois cent soixante dollars à un fauteuil?… Le roi et la reine de Malécarlie se tenant modestement à la porte.
IX — L'archipel des Sandwich
Il existe, en cette portion du Pacifique, une chaîne sous-marine dont on verrait le développement de l'ouest-nord-ouest à l'est- sud-est sur neuf cents lieues, si les abîmes de quatre mille mètres, qui la séparent des autres terres océaniennes, venaient à se vider. De cette chaîne, il n'apparaît que huit sommets: Nühau, Kaouaï, Oahu, Molokaï, Lanaï, Mauï, Kaluhani, Hawaï. Ces huit îles, d'inégales grandeurs, constituent l'archipel hawaïen, autrement dit le groupe des Sandwich. Ce groupe ne dépasse la zone tropicale que par le semis de roches et de récifs qui se prolonge vers l'ouest.
Laissant Sébastien Zorn bougonner dans son coin, s'enfermer dans une complète indifférence pour toutes les curiosités naturelles, comme un violoncelle dans sa boîte, Pinchinat, Yvernès, Frascolin raisonnent ainsi et n'ont pas tort.
«Ma foi, dit l'un, je ne suis pas fâché de visiter ces îles hawaïennes! Puisque nous faisons tant que de courir l'océan Pacifique, le mieux est d'en rapporter au moins des souvenirs!
— J'ajoute, répond l'autre, que les naturels des Sandwich nous reposeront un peu des Pawnies, des Sioux ou autres Indiens trop civilisés du Far-West, et il ne me déplaît pas de rencontrer de véritables sauvages… des cannibales…
— Ces Havaïens le sont-ils encore?… demande le troisième.
— Espérons-le, répond sérieusement Pinchinat. Ce sont leurs grands-pères qui ont mangé le capitaine Cook, et, quand les grands-pères ont goûté à cet illustre navigateur, il n'est pas admissible que les petits-fils aient perdu le goût de la chair humaine!»
Il faut l'avouer, Son Altesse parlait trop irrévérencieusement du célèbre marin anglais qui a découvert cet archipel en 1778.
Ce qui ressort de cette conversation, c'est que nos artistes espèrent que les hasards de leur navigation vont les mettre en présence d'indigènes plus authentiques que les spécimens exhibés dans les Jardins d'Acclimatation, et, en tout cas, dans leur pays d'origine, au lieu même de production. Ils éprouvent donc une certaine impatience d'y arriver, attendant chaque jour que les vigies de l'observatoire signalent les premières hauteurs du groupe hawaïen.
Cela s'est produit dans la matinée du 6 juillet. La nouvelle s'en répand aussitôt, et la pancarte du casino porte cette mention télautographiquement inscrite:
«Standard-Island en vue des îles Sandwich.»
Il est vrai, on en est encore à cinquante lieues; mais les plus hautes cimes du groupe, celles de l'île Havaï, dépassant quatre mille deux cents mètres, sont, par beau temps, visibles à cette distance.
Venant du nord-est, le commodore Ethel Simcoë s'est dirigé vers Oahu ayant pour capitale Honolulu, qui est en même temps la capitale de l'archipel. Cette île est la troisième du groupe en latitude. Nühau, qui est un vaste parc à bétail, et Kaouaï lui restent dans le nord-ouest. Oahu n'est pas la plus grande des Sandwich, puisqu'elle ne mesure que seize cent quatre-vingts kilomètres carrés, tandis que Hawaï s'étend sur près de dix-sept mille. Quant aux autres îles, elles n'en comptent que trois mille huit cent-douze dans leur ensemble.
Il va de soi que les artistes parisiens, depuis le départ, ont noué des relations agréables avec les principaux fonctionnaires de Standard-Island. Tous, aussi bien le gouverneur, le commodore et le colonel Stewart que les ingénieurs en chef Watson et Somwah, se sont empressés de leur faire le plus sympathique accueil. Rendant souvent visite à l'observatoire, ils se plaisent à rester des heures sur la plate-forme de la tour. On ne s'étonnera donc pas que ce jour-là, Yvernès et Pinchinat, les ardents de la troupe, soient venus de ce côté, et, vers dix heures du matin, l'ascenseur les a hissés «en tête de mât», comme dit Son Altesse.
Le commodore Ethel Simcoë s'y trouvait déjà, et, prêtant sa longue-vue aux deux amis, il leur conseille d'observer un point à l'horizon du sud-ouest entre les basses brumes du ciel.
«C'est le Mauna Loa d'Havaï, dit-il, ou c'est le Mauna Kea, deux superbes volcans, qui, en 1852 et en 1855, précipitèrent sur l'île un fleuve de lave couvrant sept cents mètres carrés, et dont les cratères, en 1880, projetèrent sept cents millions de mètres cubes de matières éruptives!