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L'hôtel hanté

TROISIÈME PARTIE

Reading edition

XIII

Au printemps de l'année 1861, Agnès était installée dans la maison de campagne de ses deux amis, devenus, par suite de la mort du premier lord, décédé sans enfants, _lord et lady Montbarry. _La vieille nourrice n'avait pas quitté sa maîtresse. On lui avait trouvé une place convenable à son âge. Elle était parfaitement heureuse dans ses nouvelles fonctions, la preuve, c'est qu'elle avait prodigué le premier semestre de ses revenus de la _Venice Hotel Company, _en cadeaux extravagants pour les enfants.

Dans les premiers mois de l'année, les directeurs des bureaux d'assurances sur la vie se soumirent aux circonstances, et payèrent les dix taille livres sterling. Immédiatement après, la veuve du premier lord Montbarry, autrement dit la douairière Montbarry, quitta l'Angleterre, avec le baron Rivar, pour se rendre aux États-unis. Les journaux scientifiques avaient annoncé que le baron partait pour se rendre compte des progrès que la chimie avait faits dans la grande République américaine. Sa soeur répondit à ceux de ses amis qui lui demandaient si elle l'accompagnait, qu'elle le suivait dans l'espoir de trouver dans ce voyage une distraction au malheur qui l'avait frappée. Agnès apprit cette nouvelle par Henry Westwick, qui était venu faire une visite à son frère, elle en éprouva pour ainsi dire une sorte de soulagement.

«Avec l'Atlantique entre nous, se dit-elle, j'en ai sûrement fini avec cette terrible femme!»

Une semaine s'était à peine écoulée, qu'un événement inattendu vint rappeler une fois de plus cette terrible femme au souvenir d'Agnès.

Ce jour-là, Henry était parti pour Londres. Le matin de son départ, il avait tenté de presser encore Agnès: et les enfants, comme il l'avait craint, avaient été d'innocents obstacles à l'exécution de son projet, mais il s'était fait secrètement une fidèle alliée de sa belle-soeur.

«Ayez un peu de patience, lui avait-elle dit, et laissez-moi me servir de l'influence des enfants. S'ils peuvent la persuader de vous écouter, ils le feront.»

Les deux dames avaient accompagné, à la gare du chemin de fer, Henry et d'autres invités qui s'en allaient en même temps, elles venaient de rentrer à la maison en voiture, quand le domestique annonça qu'une personne du nom de Rolland attendait pour voir milady.

«Est-ce une femme?

—Oui, madame.»

La jeune lady Montbarry se tourna vers Agnès,

«C'est la personne que votre notaire aurait voulu voir, quand il a cherché à découvrir les traces du courrier.

—Vous voulez dire la femme de chambre anglaise qui était avec lady Montbarry à Venise?

—Je vous en supplie, ma chère amie! Ne me parlez jamais de l'horrible veuve de Montbarry en la désignant par le nom que _je _porte maintenant. Stephen et moi nous avons résolu de lui donner désormais le titre qu'elle portait avant d'être mariée. Je suis lady Montbarry: elle, elle est _la comtesse. _De cette façon, il n'y aura pas de confusion possible. Mme Rolland était à mon service avant d'entrer chez la comtesse: c'était une véritable femme de confiance, mais elle avait un défaut qui me força à la renvoyer, un caractère insupportable dont on se plaignait continuellement à l'office. Voulez-vous la voir?»

Agnès accepta, espérant en tirer quelque renseignement pour la femme du courrier. L'inutilité de tous les efforts faits pour découvrir les traces de l'homme disparu avait complètement découragé Mme Ferraris, qui s'était résignée peu à peu. Elle avait pris des vêtements de deuil et gagnait sa vie dans une place, que l'inépuisable bonté d'Agnès lui avait procurée à Londres. La dernière chance qu'on eût de pénétrer le mystère de la disparition de Ferraris reposait maintenant tout entière sur ce que la femme qui avait servi en même temps que le courrier allait dire. Pleine d'espérance, Agnès suivit lady Montbarry dans la pièce où attendait Mme Rolland.

C'était une grande femme osseuse, arrivée à l'automne de la vie, avec des yeux enfoncés, des yeux gris-fer. Elle se leva de sa chaise avec une raideur d'automate, et salua les deux dames avec un air de soumission absolue dès qu'elles parurent. On voyait du premier coup d'oeil que Mme Rolland devait avoir sa réputation intacte; elle avait d'épais et larges sourcils, une voix profonde et pleine de solennité, des gestes raides et secs et, dans sa figure, pas la moindre ligne courbe caractéristique de son sexe: tout était anguleux; en un mot la vertu, dans cette excellente personne, se montrait sous son aspect le moins engageant. Et quand on la voyait pour la première fois, on se demandait pourquoi elle n'était pas un homme. «Cela va-t-il bien, madame Rolland?

—Pour mon âge, aussi bien que possible.

—Puis-je quelque chose pour vous?

—Madame peut me faire une grande faveur, en disant comment je l'ai servie tant que j'ai été chez elle. On m'offre une place auprès d'une dame malade qui depuis ces derniers jours est venue demeurer dans le voisinage.

—Ah, ouf, j'en ai entendu parler. Une Mme Carbury, avec sa nièce, une jolie jeune fille, à ce que l'on m'a dit. Mais, madame Rolland, vous m'avez quittée il y a quelque temps déjà, et Mme Carbury voudra sans doute avoir ses renseignements de la dernière maîtresse que vous avez servie.»

Un éclair de vertueuse indignation illumina soudain les yeux enfoncés de Mme Rolland. Elle toussa avant de répondre, comme si le souvenir de sa dernière maîtresse l'étreignait à la gorge.

«J'ai dit à Mme Carbury que la personne que j'ai servie en dernier —réellement je ne puis pas lui donner son titre, en votre présence, madame,—a quitté l'Angleterre pour l'Amérique. Mme Carbury sait que je suis partie de chez cette personne de mon plein gré, elle sait aussi pour quelle raison et elle approuve ma conduite. Un mot de vous, madame, sera largement suffisant pour me procurer cette place.

—Très bien! Madame Rolland, je n'ai aucune raison pour ne pas vous recommander en cette circonstance. Mme Carbury me trouvera demain chez moi jusqu'à deux heures.

—Mme Carbury n'est pas assez bien portante pour sortir, madame. Sa nièce, miss Haldane, viendra à sa place si vous le permettez.

—Mais parfaitement. Cette jeune fille est sûre d'être la bienvenue. Attendez un peu, madame Rolland. Cette dame est miss Lockwood, la cousine de mon mari et mon amie. Elle désire vous parler du courrier qui était au service de feu lord Montbarry à_ _Venise.»

Les sourcils épais de Mme Rolland se froncèrent en signe de mécontentement.

«Je le regrette, madame, fut tout ce qu'elle répondit.

—Vous ne savez peut-être pas ce qui s'est passé après votre départ de Venise? reprit Agnès. Ferraris a quitté le palais secrètement, et l'on n'a plus jamais entendu parler de lui.»

Mme Rolland ferma mystérieusement les yeux comme pour chasser une vision terrible pour une femme respectable, celle du courrier perdu.

«Rien de ce que M. Ferraris a pu faire ne me surprendra, répondit-elle avec un ton de basse profonde,

—Vous êtes sévère pour lui,» dit Agnès. Mme Rolland ouvrit soudain les yeux.

«Je ne parle sévèrement de personne sans raison. M. Ferraris s'est conduit envers moi, miss Lockwood, comme aucun homme ne l'a jamais fait, ni avant, ni depuis.

—Qu'a-t-il donc fait?

—Ce qu'il a fait? reprit Mme Rolland avec un geste d'horreur; il s'est permis des libertés avec moi!»

La jeune lady Montbarry se détourna et mit son mouchoir sur sa bouche pour étouffer un éclat de rire.

Mme Rolland continua, paraissant fort étrangement surprise de l'effet que sa réponse avait produit sur Agnès.

«Et quand j'ai insisté pour des excuses, il a eu l'audace, mademoiselle, de me répondre que la vie qu'il menait au palais était horriblement triste et qu'il n'avait pas trouvé d'autre moyen de s'amuser!

—Vous ne m'avez probablement pas bien comprise, dit Agnès. Ferraris ne m'intéresse pas du tout, mais savez-vous qu'il est marié?

—Je plains sa femme, reprit Mme Rolland.

—Naturellement elle est inquiète de lui, continua Agnès.

—Elle devrait remercier Dieu d'en être débarrassée,» interrompit Mme Rolland.

Agnès continua.

«Je connais Mme Ferraris depuis son enfance et je désire sincèrement lui être utile en cette circonstance. Avez-vous remarqué quelque chose pendant que vous étiez à Venise, qui explique la disparition si extraordinaire de son mari? Dans quels termes, par exemple vivait-il avec son maître et sa maîtresse?

—En termes excellents avec sa maîtresse, répondit Mme Rolland, si excellents, qu'ils en étaient tout bonnement répugnants pour une respectable servante anglaise. Elle le poussait à lui raconter toutes ses affaires: comment il vivait avec sa femme, s'il avait besoin d'argent, et autres choses semblables, tout comme s'ils étaient égaux. C'était répugnant! Cela n'a pas d'autre nom!

—Et son maître? reprit Agnès. En quels termes était Ferraris avec lord Montbarry?

—Milord vivait constamment enfermé avec ses études et ses peines, répondit Mme Rolland, avec une expression de respect solennel pour la mémoire du lord. M. Ferraris recevait son argent quand il en avait à toucher, et ne se souciait pas d'autre chose. «Si mes moyens me le permettaient, je m'en irais aussi; mais mes moyens ne me le permettent pas.» Ce furent les dernières paroles qu'il me dit le matin de mon départ. Je ne lui répondis même pas. Après ce qui s'était passé entre nous, je n'étais naturellement pas en fort bons termes avec lui.

-Vous ne pouvez donc rien me dire d'intéressant sur cette affaire?

—Rien, répondit Mme Rolland, semblant heureuse de voir Agnès désappointée.

—Mais il y avait encore une autre personne dans le palais, reprit miss Lockwood, résolue de tirer l'énigme au clair, tandis qu'elle en avait l'occasion. Il y avait le baron Rivar.»

Mme Rolland leva au ciel ses grandes mains, recouvertes de gants noirs fanés, en signe d'horreur.

«Savez-vous bien, mademoiselle, reprit-elle, que j'ai quitté ma place à cause de ce que j'ai vu…?»

Agnès l'arrêta.

«Je veux seulement savoir si le baron Rivar a fait quelque chose qui puisse expliquer l'étrange conduite de Ferraris?

—Il n'a rien fait que je sache, reprit Mme Rolland. Le baron et M. Ferraris se valaient, s'il m'est permis de le dire; en un mot, ils étaient sans scrupules l'un et l'autre. Je suis une femme éminemment juste et je vais vous en donner la preuve. Le jour même où j'ai quitté le palais, j'ai entendu, en traversant un corridor, le baron dire de sa chambre, dont la porte était entr'ouverte, à Ferraris: «J'ai besoin de mille livres sterling. Que feriez-vous pour mille livres, vous?» Et Ferraris répondit: «N'importe quoi, monsieur, du moment où on ne le saurait pas.» Ce fut tout; le baron et le domestique partirent ensuite d'un éclat de rire. Jugez par vous-même, mademoiselle.»

Agnès réfléchit un instant. Mille livres, c'était justement la somme qu'on avait envoyée à Mme Ferraris dans la lettre anonyme. Ces mille livres avaient-elles un rapport quelconque avec la conversation du baron et de Ferraris? Il était inutile de presser davantage Mme Rolland. Elle ne pouvait donner aucun autre renseignement de la moindre importance. On n'avait donc plus qu'à la laisser se retirer. C'était une tentative de plus, faite inutilement pour retrouver le courrier disparu.

Il y avait un dîner de famille le soir de ce jour-là dans la maison, mais un seul invité, un neveu du nouveau lord Montbarry, fils aîné de sa soeur lady Barville. Lady Montbarry ne put résister au désir de raconter l'histoire du premier et dernier assaut tenté sur la vertu de Mme Rolland, en imitant d'une façon fort comique et fort exacte la voix profonde et criarde tout à la fois de Mme Rolland.

Son mari lui demanda pourquoi cette créature phénoménale était venue à la maison. Elle le lui dit, et annonça, bien entendu, la prochaine visite de miss Haldane, Arthur Barville qui, depuis le commencement du dîner était, contre son habitude, silencieux et préoccupé, prit aussitôt part à la conversation avec des éclats d'enthousiasme.

«Miss Haldane est la plus charmante fille de toute l'Irlande! Je l'ai aperçue hier par-dessus le mur de son jardin, en passant à cheval. À quelle heure vient-elle demain.

—Avant deux heures?

—Je viendrai dans le salon par hasard. Je meurs d'envie de lui être présenté!»

Agnès se mit à rire.

«Êtes-vous donc déjà amoureux de miss Haldane?»

Arthur répondit gravement:

«Il n'y a rien de drôle à cela. J'ai passé toute ma journée le long du mur de son jardin à l'attendre. Miss Haldane me rendra le plus heureux ou le plus malheureux des hommes.

—Comment pouvez-vous dire une folie pareille?» C'était une folie, sans doute. Mais qu'aurait pensé Agnès si elle avait pu se douter que cette réponse la poussait sur le chemin de Venise?

XIV

L'été s'avançait et la transformation du palais vénitien en hôtel moderne touchait à sa fin.

Tout l'extérieur de l'édifice, avec sa belle façade donnant sur le canal, avait été intelligemment conservé. À l'extérieur toutes les pièces avaient été refaites, ou plutôt on en avait diminué les dimensions. Les larges corridors de l'étage supérieur servirent à faire des chambres pour les domestiques ou les voyageurs désireux de dépenser peu d'argent. Il ne resta de l'ancien aménagement que les parquets en losanges et les plafonds délicatement sculptés, en parfait état de conservation; ils n'avaient besoin que d'un nettoyage. On les redora en outre un peu par-ci par-là pour augmenter l'attrait des meilleures chambres de l'hôtel. À l'extrémité du palais, on laissa les pièces qui s'y trouvaient telles quelles.

C'étaient relativement de petites chambres, mais si élégamment décorées qu'on n'y changea rien. On ne sut que plus tard que ces pièces formaient les appartements occupés par lord et lady Montbarry et le baron Rivar. La chambre où Montbarry mourut était encore meublée comme une chambre à coucher; elle portait le n° 14. La chambre située au-dessus, dans laquelle le baron s'était installé, avait sur le registre de l'hôtel le n° 38. Avec leurs peintures toutes fraîches, leurs plafonds nettoyés à neuf, une fois les vieux lits, les chaises et les tables remplacés par de jolis meubles, neufs et brillants, ces deux chambres promettaient d'être les plus charmantes et les plus confortables de l'hôtel. Quant au rez-de-chaussée, autrefois triste et désert, on en avait fait de splendides salles à manger, des salons de lecture des salles de billard, des fumoirs, véritablement royaux. Les caveaux, semblables à des prisons, étaient maintenant aérés et éclairés comme les constructions les plus récentes; ils étalent changés, comme par le coup de baguette d'une fée, en cuisines, en offices, en glacières et en caves, dignes des hôtels les plus grandioses qu'on rencontrait autrefois en Italie, il y a près de vingt ans.

Un mois avant la fin de ces travaux entrepris à Venise, dans l'hôtel du Palais, Mme Rolland avait déjà sa place chez Mme Carbury, en Irlande; la jolie miss Haldane, un véritable César féminin, était venue, avait vu et avait vaincu dès sa première visite chez le nouveau lord Montbarry.

Milady et miss Agnès firent autant de compliments d'elle qu'Arthur Barville. Lord Montbarry déclara que c'était la seule jolie femme qu'il ait jamais vue. La vieille dit qu'elle avait l'air d'avoir été peinte par un grand artiste, et qu'elle n'avait besoin que d'un beau cadre autour d'elle pour la rendre parfaite. Miss Haldane, de son côté, était sortie enchantée de sa première entrevue avec les Montbarry, adorant ses nouvelles connaissances. Le même jour, un peu plus tard, Arthur passa chez elle avec des fruits et des fleurs pour Mme Carbury, sous prétexte de savoir si la vieille dame serait assez bien portante pour recevoir le lendemain lord et lady Montbarry ainsi que miss Lockwood.

En moins d'une semaine, les deux maisons en étaient aux termes les plus amicaux.

Mme Carbury, clouée sur son canapé par une maladie de l'épine dorsale, devait à sa nièce un de ses rares plaisirs, la lecture des romans nouveaux dès leur apparition. Arthur s'aperçut bientôt de ce détail; aussi s'offrit-il volontairement à suppléer miss Haldane. Il avait quelques notions de mécanique, et il perfectionna la chaise articulée sur laquelle reposait Mme Carbury; il inventa différents moyens de la transporter du salon à sa chambre sans la faire souffrir, ce qui rendit la pauvre dame toute gaie. Avec les droits qu'il se créait à la reconnaissance de la tante, bien de sa personne comme il était, Arthur avança rapidement dans les bonnes grâces de la charmante nièce. Quoiqu'il eût soigneusement gardé son secret, elle savait parfaitement—est-il nécessaire de le dire?—qu'il était amoureux d'elle; mais elle, n'avait pas aussi vite découvert ses propres sentiments à son égard. Observant les deux jeunes gens comme elle pouvait le faire, puisqu'elle n'avait aucune autre préoccupation, la pauvre malade découvrit en miss Haldane des signes non équivoques de sympathie pour Arthur, sympathie qu'elle n'avait encore montrée à aucun de ses nombreux admirateurs. Une fois fixée, Mme Carbury saisit la première occasion favorable pour parler d'Arthur.

«Je ne sais vraiment pas ce que je ferai, dit-elle, quand Arthur s'en ira.»

Miss Haldane leva tranquillement la tête de son ouvrage. «Il ne va pas nous quitter! s'écria-t-elle.

—Mais, ma chérie, il est déjà resté chez son oncle un mois de plus qu'il ne devait. Son père et sa mère ont naturellement envie de le revoir.»

Miss Haldane répondit aussitôt par une idée qui ne pouvait évidemment germer que dans un esprit troublé par la passion.

«Pourquoi son père et sa mère ne viendraient-ils pas chez lord Montbarry? La résidence de sir Théodore Barville n'est pas à plus de trente milles d'ici, et lady Barville est la soeur de lord Montbarry. Ils n'ont pas besoin de faire de cérémonie entre eux.

—Ils peuvent être retenus chez eux, reprit Mme Carbury.

—Mais, ma chère tante, qu'est-ce qui vous le prouve? Supposons que vous en parliez à Arthur!

—Supposons que _tu _lui en parles, toi?»

Miss Haldane baissa aussitôt la tête sur son ouvrage. Mais sa tante avait eu le temps de voir son visage, et son visage l'avait trahie.

Lorsque Arthur vint le lendemain, Mme Carbury le prit à part et causa avec lui, pendant que sa nièce était au jardin. Le roman nouveau attendait sur la table. Arthur n'en fit pas la lecture à la vieille dame et alla trouver miss Haldane dans le jardin.

Le jour suivant, il écrivit chez lui, et mit dans sa lettre une photographie de miss Haldane. À la fin de la semaine, sir Théodore et lady Barville arrivèrent chez lord Montbarry et purent s'assurer que le portrait qu'on leur envoyé n'avait pas flatté l'original. Ils s'étaient mariés jeunes et, chose étrange, ils n'étaient pas opposés à ce qu'on suivît leur exemple. La question d'âge étant ainsi écartée, les amoureux ne devaient plus rencontrer aucun obstacle. Miss Haldane était fille unique et possédait une belle fortune. Arthur avait fait de bonnes études et s'était conquis un certain renom à l'Université; mais cela ne suffisait pas pour gagner sa vie. Comme fils aîné de sir Théodore, sa position était déjà du reste assurée. Il était âgé de vingt-deux ans, la jeune fille en avait dix-huit. Il n'y avait aucune raison pour faire attendre ces enfants et rien ne devait apporter d'obstacle à la célébration du mariage, qui pouvait avoir lieu vers la première semaine de septembre. Pendant que les jeunes époux feraient à l'étranger l'inévitable voyage de noce, une soeur de Mme Carbury avait offert de rester avec elle. Le jeune couple aussitôt la lune de miel finie, devait revenir en Irlande et s'installer dans la grande et confortable maison de Mme Carbury.

Tout cela fut décidé au commencement du mois d'août. Vers la même date, les derniers travaux étaient terminés dans le vieux palais à Venise. On sécha les chambres à la vapeur, les caves furent remplies de bon vin, le gérant réunit une armée de domestiques, et on annonça pour le mois d'octobre, dans l'Europe entière, l'ouverture du nouvel hôtel.

XV

Miss Agnès Lockwood à Madame Ferraris. «J'ai promis, ma bonne Émilie, de vous donner quelques détails sur le mariage de M. Arthur Barville et de miss Haldane. Il a eu lieu il y a dix jours. Mais j'ai eu tant à faire en l'absence du maître et de la maîtresse de la maison, que je n'ai pu vous écrire qu'aujourd'hui.

» Les invitations n'ont été faites qu'aux membres de la famille du mari et de la femme, en raison de la mauvaise santé de la tante de miss Haldane. Du côté de la famille Montbarry, il y avait, outre lord et lady Montbarry, sir Théodore et lady Barville, Mme Narbury, la deuxième soeur de milord comme vous savez, Francis et Henry Westwick. Les trois enfants et moi nous assistâmes à la cérémonie en qualité de demoiselles d'honneur. Deux autres jeunes filles fort gentilles, cousines de la mariée, se joignirent à nous. Nos robes étaient blanches, avec des garnitures vertes en honneur de l'Irlande. Le marié nous fit à toutes cadeau d'un joli bracelet d'or. Si vous ajoutez aux personnes que je viens de nommer les membres de la famille de Mme Carbury et les vieux domestiques des deux maisons, à qui l'on avait permis de boire à la santé des nouveaux mariés, à l'autre bout de la salle à manger, vous aurez la liste complète des convives du déjeuner de noce.

» Le temps était magnifique et l'office en musique fut superbe. Quant à la mariée, on ne saurait dire combien elle était belle et combien elle fut charmante et candide pendant toute la cérémonie. Nous fûmes très gais au déjeuner, et les discours ont été fort bien tournés. C'est M. Henry Westwick qui parla le dernier et le mieux de tous. Il termina en faisant une proposition qui va avant peu changer complètement notre genre de vie.

«Si j'ai bonne mémoire, voici comment il s'exprima: «Nous sommes tous d'accord, n'est-ce pas, pour regretter l'heure de la séparation qui est proche maintenant, et nous serions tous fort heureux de nous revoir. Pourquoi ne prendrions-nous pas un rendez-vous? Voici l'automne, nous allons aller en vacances. Que diriez-vous, si vous n'avez pas déjà d'autres engagements, bien entendu, de nous retrouver avec les jeunes mariés avant la fin de leur voyage de noce, et de recommencer le charmant déjeuner que nous venons de faire par un festin en l'honneur de la lune de miel? Nos jeunes amis passent par l'Allemagne et le Tyrol avant de se rendre en Italie. Je propose que nous leur laissions un mois à rester seuls, et que nous nous arrangions ensuite pour les retrouver dans le nord de l'Italie, à Venise, par exemple.»

» On applaudit à cette idée, et les applaudissements se changèrent en éclats de rire, grâce… à qui?… à ma chère vieille nourrice. Au moment où M. Westwick prononça le nom de Venise, elle se leva soudain à la table des domestiques, à l'autre bout de la pièce, et cria de toutes ses forces: «Descendez à notre hôtel, mesdames et messieurs! Nous touchons déjà six pour cent de notre argent; et si vous voulez louer toutes les chambres libres et demander tout ce qu'il y a de meilleur, ce sera dix pour cent dans nos poches en moins de temps que rien. Demandez plutôt à M. Henry!»

» Ainsi mis en cause, M. Westwick ne put faire autrement que de nous avouer qu'il était actionnaire d'une compagnie qui venait de se former pour exploiter un hôtel à Venise, et qu'il y avait aussi intéressé la nourrice, pour une petite somme, je pense.

» Aussitôt chacun voulut porter le même toast et l'on but: Au succès de l'hôtel de la nourrice, et à une hausse rapide du dividende!

» Peu à peu on en revint à la question plus importante du rendez-vous projeté à Venise; les difficultés commencèrent alors: bien entendu, plusieurs personnes avaient déjà accepté des invitations pour l'automne.

» De la famille de Mme Carbury, deux parents seuls purent s'engager à venir. De notre côté, nous étions plus libres. M, Henry Westwick devait aller à Venise avant nous tous pour assister à l'inauguration du nouvel hôtel. Mme Narbury et M. Francis Westwick s'offrirent à l'accompagner; et après quelque hésitation, lord et lady Montbarry s'arrêtèrent à un autre arrangement. Lord Montbarry ne pouvait pas facilement prendre le temps d'aller jusqu'à Venise, mais lui et sa femme consentirent à suivre Mme Narbury et M. Francis jusqu'à Paris. Il y a cinq jours déjà qu'ils sont partis avec leurs compagnons de voyage, laissant ici à ma garde leurs trois petits enfants. Ils ont supplié bien fort, les pauvres chérubins, pour partir avec papa et maman. Mais on a pensé qu'il valait mieux ne pas interrompre les progrès de leurs études et ne pas les exposer, surtout les deux plus jeunes, aux fatigues du voyage.

» J'ai reçu ce matin de Cologne une lettre charmante de la mariée. Vous ne pouvez vous figurer comme elle avoue gentiment et sans détour qu'elle est heureuse. Il y a des personnes, comme on dit en Irlande, nées sous une bonne étoile, et je crois qu'Arthur Barville est de celles-là.

» La prochaine fois que vous m'écrirez, j'espère que vous serez en meilleure santé et plus calme, et que votre emploi continuera à vous plaire. Croyez-moi votre sincère amie.

» A. L.»

Agnès venait de terminer et de cacheter sa lettre quand l'aînée de ses petites élèves entra dans la chambre annonçant que le domestique de lord Montbarry venait d'arriver de Paris! Craignant quelque malheur, elle sortit à la hâte.

Le domestique comprit qu'il l'avait effrayée.

«Il n'y a aucune mauvaise nouvelle, mademoiselle, sa hâta-t-il de dire. Milord et milady sont fort bien à Paris. Ils désirent seulement que vous et les jeunes demoiselles vous veniez les retrouver.»

En même temps il tendait à Agnès une lettre de lady Montbarry.

«Ma chère Agnès,

» Je suis si heureuse de la vie que je mène ici,—il y a six ans, ne l'oubliez pas, que je n'ai voyagé—que j'ai fait tous mes efforts pour persuader à lord Montbarry d'aller à Venise. Et, ce qui est bien plus important, j'en suis arrivée à mes fins! Il est maintenant dans sa chambre en train d'écrire les lettres d'excuses aux personnes dont il avait accepté des invitations. Je vous souhaite, ma chère, d'avoir un aussi bon mari, quand le moment viendra! En attendant, la seule chose qui me manque pour être tout à fait heureuse, c'est de vous avoir ici avec mes bébés. Bien qu'il ne le dise pas aussi franchement, Montbarry est tout aussi malheureux que moi sans eux. Vous n'aurez aucun ennui. Louis vous remettra ces quelques lignes écrites à la hâte, et prendra soin de vous pendant le voyage jusqu'à Paris. Embrassez les enfants pour moi mille et mille fois et ne vous occupez pas de leur éducation pour le moment! Faites vos malles immédiatement, ma chérie, et je ne vous en aimerai que mieux.

» Votre amie affectionnée,

» ADELA MONTBARRY.»

Toute troublée, Agnès replia la lettre, et pour se remettre, se réfugia quelques minutes seule dans sa chambre.

Le premier moment de surprise passé, en rentrant en possession d'elle-même, à l'idée d'aller à Venise, elle se souvint des derniers mots prononcés chez elle par la veuve de Montbarry:

«Nom nous reverrons, ici en Angleterre, ou là-bas à Venise, où mon mari est mort, et nous nous reverrons pour la dernière fois.»

C'était une coïncidence extraordinaire pour le moins, que la marche des événements dût conduire ainsi, fatalement, Agnès à Venise, surtout après ces paroles!

Cette femme aux grands yeux noirs, cette Cassandre, était-elle toujours en Amérique? Ou bien la marche des événements l'avait elle ramenée, elle aussi, fatalement, à Venise? Agnès se leva honteuse d'avoir songé à tout cela, honteuse de s'être posé de pareilles questions.

Elle sonna et envoya chercher les petites filles pour leur annoncer qu'on allait rejoindre papa et maman. La joie bruyante des enfants, la préoccupation des préparatifs d'un voyage décidé à la hâte chassa de son esprit, comme elles le méritait, toutes ces absurdes pensées qu'elles avait eues, Agnès se mit à la besogne avec cette ardeur fébrile dont les femmes seules sont capables quand elles font quelque chose qui leur plait. Le même tour, les voyageurs arrivèrent à Dublin à temps pour prendre le bateau d'Angleterre. Deux jours plus tard, ils avaient rejoint lord et lady Montbarry à Paris.

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