DEUXIEME PARTIE PAR ORDRE DU ROI (continued 9)
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De ce oui, prononcé dans l’étourdissement, tout avait découlé. Gwynplaine le comprenait. Arrière-goût amer du consentement.
Cependant, car il se débattait, était-ce donc un si grand tort de rentrer dans son droit, dans son patrimoine, dans son héritage, dans sa maison, et, patricien, dans le rang de ses aïeux, et, orphelin, dans le nom de son père? Qu’avait-il accepté? une restitution. Faite par qui? par la providence.
Alors il sentait une révolte. Acceptation stupide! quel marché il avait fait! quel échange inepte! Il avait traité à perte avec cette providence. Quoi donc! pour avoir deux millions de rente, pour avoir sept ou huit seigneuries, pour avoir dix ou douze palais, pour avoir des hôtels à la ville et des châteaux à la campagne, pour avoir cent laquais, et des meutes, et des carrosses, et des armoiries, pour être juge et législateur, pour être couronné et en robe de pourpre comme un roi, pour être baron et marquis, pour être pair d’Angleterre, il avait donné la baraque d’Ursus et le sourire de Dea! Pour une immensité mouvante où l’on s’engloutit et où l’on naufrage, il avait donné le bonheur! Pour l’océan, il avait donné la perle. O insensé! ô imbécile! ô dupe!
Mais pourtant, et ici l’objection renaissait sur un terrain solide, dans cette fièvre de la haute fortune qui l’avait saisi, tout n’avait pas été malsain. Peut-être y aurait-il eu égoïsme dans la renonciation, peut-être y avait-il devoir dans l’acceptation. Brusquement transformé en lord, que devait-il faire? La complication de l’événement produit la perplexité de l’esprit. C’est ce qui lui était arrivé. Le devoir donnant des ordres en sens inverse, le devoir de tous les côtés à la fois, le devoir multiple, et presque contradictoire, il avait eu cet effarement. C’était cet effarement qui l’avait paralysé, notamment dans ce trajet de Corleone-lodge à la chambre des lords, auquel il n’avait pas résisté. Ce que, dans la vie, on appelle monter, c’est passer de l’itinéraire simple à l’itinéraire inquiétant. Où est désormais la ligne droite? Envers qui est le premier devoir? Est-ce envers ses proches? Est-ce envers le genre humain? Ne passe-t-on pas de la petite famille à la grande? On monte, et l’on sent sur son honnêteté un poids qui s’accroît. Plus haut, on se sent plus obligé. L’élargissement du droit agrandit le devoir. On a l’obsession, l’illusion peut-être, de plusieurs routes s’offrant en même temps, et à l’entrée de chacune d’elles on croit voir le doigt indicateur de la conscience. Où aller? Sortir? rester? avancer? reculer? que faire? Que le devoir ait des carrefours, c’est étrange. La responsabilité peut être un labyrinthe.
Et quand un homme contient une idée, quand il est l’incarnation d’un fait, quand il est homme symbole en même temps qu’homme en chair et en os, la responsabilité n’est-elle pas plus troublante encore? De là la soucieuse docilité et l’anxiété muette de Gwynplaine; de là son obéissance à la sommation de siéger. L’homme pensif est souvent homme passif. Il lui avait semblé entendre le commandement même du devoir. Cette entrée dans un lieu où l’on peut discuter l’oppression et la combattre, n’était-ce point la réalisation d’une de ses aspirations les plus profondes? Quand la parole lui était donnée, à lui formidable échantillon social, à lui spécimen vivant du bon plaisir sous lequel depuis six mille ans râle le genre humain, avait-il le droit de la refuser? avait-il le droit d’ôter sa tête de dessous la langue de feu tombant d’en haut et venant se poser sur lui?
Dans l’obscur et vertigineux débat de la conscience, que s’était-il dit? ceci:—Le peuple est un silence. Je serai l’immense avocat de ce silence. Je parlerai pour les muets. Je parlerai des petits aux grands et des faibles aux puissants. C’est là le but de mon sort. Dieu veut ce qu’il veut, et il le fait. Certes, cette gourde de ce Hardquanonne où était la métamorphose de Gwynplaine en lord Clancharlie, il est surprenant qu’elle ait flotté quinze ans sur la mer, dans les houles, dans les ressacs, dans les rafales, et que toute cette colère ne lui ait fait aucun mal. Je vois pourquoi. Il y a des destinées à secret; moi, j’ai la clef de la mienne, et j’ouvre mon énigme. Je suis prédestiné! j’ai une mission. Je serai le lord des pauvres. Je parlerai pour tous les taciturnes désespérés. Je traduirai les bégaiements. Je traduirai les grondements, les hurlements, les murmures, la rumeur des foules, les plaintes mal prononcées, les voix inintelligibles, et tous ces cris de bêtes qu’à force d’ignorance et de souffrance on fait pousser aux hommes. Le bruit des hommes est inarticulé comme le bruit du vent; ils crient. Mais on ne les comprend pas, crier ainsi équivaut à se taire, et se taire est leur désarmement. Désarmement forcé qui réclame le secours. Moi, je serai le secours. Moi, je serai la dénonciation. Je serai le Verbe du Peuple. Grâce à moi, on comprendra. Je serai la bouche sanglante dont le bâillon est arraché. Je dirai tout. Ce sera grand.
Oui, parler pour les muets, c’est beau; mais parler aux sourds, c’est triste. C’était là la seconde partie de son aventure.
Hélas! il avait avorté.
Il avait avorté irrémédiablement.
Cette élévation à laquelle il avait cru, cette haute fortune, cette apparence, s’était effondrée sous lui.
Quelle chute! tomber dans l’écume du rire.
Il se croyait fort, lui qui, pendant tant d’années, avait flotté, âme attentive, dans la vaste diffusion des souffrances, lui qui rapportait de toute cette ombre un cri lamentable. Il était venu s’échouer à ce colossal écueil, la frivolité des heureux. Il se croyait un vengeur, il était un clown. Il croyait foudroyer, il avait chatouillé. Au lieu de l’émotion, il avait recueilli la moquerie. Il avait sangloté, on était entré en joie. Sous cette joie, il avait sombré. Engloutissement funèbre.
Et de quoi avait-on ri? De son rire.
Ainsi, cette voie de fait exécrable dont il gardait à jamais la trace, cette mutilation devenue gaîté à perpétuité, ce rictus stigmate, image du contentement supposé des nations sous les oppresseurs, ce masque de joie fait par la torture, cet abîme du ricanement qu’il portait sur la face, cette cicatrice signifiant jussu regis, cette attestation du crime commis par le roi sur lui, symbole du crime commis par la royauté sur le peuple entier, c’était cela qui triomphait de lui, c’était cela qui l’accablait, c’était l’accusation contre le bourreau qui se tournait en sentence contre la victime! Prodigieux déni de justice. La royauté, après avoir eu raison de son père, avait raison de lui. Le mal qu’on avait fait servait de prétexte et de motif au mal qui restait à faire. Contre qui les lords s’indignaient-ils? Contre le tortureur? non. Contre le torturé. Ici le trône, là le peuple; ici Jacques II, là Gwynplaine. Certes, cette confrontation mettait en lumière un attentat, et un crime. Quel était l’attentat? se plaindre. Quel était le crime? souffrir. Que la misère se cache et se taise, sinon elle est lèse-majesté. Et ces hommes qui avaient traîné Gwynplaine sur la claie du sarcasme, étaient-ils méchants? non, mais ils avaient, eux aussi, leur fatalité; ils étaient heureux. Ils étaient bourreaux sans le savoir. Ils étaient de bonne humeur. Ils avaient trouvé Gwynplaine inutile. Il s’était ouvert le ventre, il s’était arraché le foie et le cœur, il avait montré ses entrailles, et on lui avait crié: Joue ta comédie! Chose navrante, lui-même il riait. L’affreuse chaîne lui liait l’âme et empêchait sa pensée de monter jusqu’à son visage. La défiguration allait jusqu’à son esprit, et, pendant que sa conscience s’indignait, sa face lui donnait un démenti et ricanait. C’était fini. Il était l’Homme qui Rit, cariatide du monde qui pleure. Il était une angoisse pétrifiée en hilarité portant le poids d’un univers de calamité, et muré à jamais dans la jovialité, dans l’ironie, dans l’amusement d’autrui; il partageait avec tous les opprimés, dont il était l’incarnation, cette fatalité abominable d’être une désolation pas prise au sérieux; on badinait avec sa détresse; il était on ne sait quel bouffon énorme sorti d’une effroyable condensation d’infortune, évadé de son bagne, passé dieu, monté du fond des populaces au pied du trône, mêlé aux constellations, et, après avoir égayé les damnés, il égayait les élus! Tout ce qu’il y avait en lui de générosité, d’enthousiasme, d’éloquence, de cœur, d’âme, de fureur, de colère, d’amour, d’inexprimable douleur, aboutissait à ceci, un éclat de rire! Et il constatait, comme il l’avait dit aux lords, que ce n’était point là une exception, que c’était le fait normal, ordinaire, universel, le vaste fait souverain tellement amalgamé à la routine de vivre qu’on ne s’en apercevait plus. Le meurt-de-faim rit, le mendiant rit, le forçat rit, la prostituée rit, l’orphelin, pour gagner sa vie, rit, l’esclave rit, le soldat rit, le peuple rit; la société humaine est faite de telle façon que toutes les perditions, toutes les indigences, toutes les catastrophes, toutes les fièvres, tous les ulcères, toutes les agonies, se résolvent au-dessus du gouffre en une épouvantable grimace de joie. Cette grimace totale, il était cela. Elle était lui. La loi d’en haut, la force inconnue qui gouverne, avait voulu qu’un spectre visible et palpable, un spectre en chair et en os, résumât la monstrueuse parodie que nous appelons le monde; il était ce spectre.
Destinée incurable.
Il avait crié: Grâce pour les souffrants! En vain.
Il avait voulu éveiller la pitié; il avait éveillé l’horreur. C’est la loi d’apparition des spectres.
En même temps que spectre, il était homme. C’était là sa complication poignante. Spectre extérieur, homme intérieur. Homme, plus qu’aucun peut-être, car son double sort résumait toute l’humanité. Et en même temps qu’il avait l’humanité en lui, il la sentait hors de lui.
Il y avait dans son existence de l’infranchissable. Qu’était-il? un déshérité? non, car il était un lord. Qu’était-il? un lord? non, car il était un révolté. Il était l’Apporte-lumière; trouble-fête effrayant. Il n’était pas Satan, certes, mais il était Lucifer. Il arrivait sinistre, un flambeau à la main.
Sinistre pour qui? pour les sinistres. Redoutable à qui? aux redoutés. Aussi ils le rejetaient. Entrer parmi eux? Être accepté? Jamais. L’obstacle qu’il avait sur la face était affreux, mais l’obstacle qu’il avait dans les idées était plus insurmontable encore. Sa parole avait paru plus difforme que sa figure. Il ne pensait pas une pensée possible en ce monde des grands et des puissants dans lequel une fatalité l’avait fait naître et dont une autre fatalité l’avait fait sortir. Il y avait, entre les hommes et son visage, un masque, et, entre la société et son esprit, une muraille. En se mêlant, dès l’enfance, bateleur nomade, à ce vaste milieu vivace et robuste qu’on nomme la foule, en se saturant de l’aimantation des multitudes, en s’imprégnant de l’immense âme humaine, il avait perdu, dans le sens commun de tout le monde, le sens spécial des classes reines. En haut, il était impossible. Il arrivait tout mouillé de l’eau du puits Vérité. Il avait la fétidité de l’abîme. Il répugnait à ces princes, parfumés de mensonges. A qui vit de fiction, la vérité est infecte. Qui a soif de flatterie revomit le réel, bu par surprise. Ce qu’il apportait, lui Gwynplaine, n’était pas présentable; c’était, quoi? la raison, la sagesse, la justice. On le rejetait avec dégoût.
Il y avait là des évêques. Il leur apportait Dieu. Qu’était-ce que cet intrus?
Les pôles extrêmes se repoussent. Nul amalgame possible. La transition manque. On avait vu, sans qu’il y eût eu d’autre résultat qu’un cri de colère, ce vis-à-vis formidable: toute la misère concentrée dans un homme face à face avec tout l’orgueil concentré dans une caste.
Accuser est inutile. Constater suflit. Gwynplaine constatait, dans cette méditation au bord de son destin, l’immensité inutile de son effort. Il constatait la surdité des hauts lieux. Les privilégiés n’ont pas d’oreille du côté des déshérités. Est-ce la faute des privilégiés? non. C’est leur loi, hélas! Pardonnez-leur. S’émouvoir, ce serait abdiquer. Où sont les seigneurs et les princes, il ne faut rien attendre. Le satisfait, c’est l’inexorable. Pour l’assouvi, l’affamé n’existe point. Les heureux ignorent, et s’isolent. Au seuil de leur paradis comme au seuil de l’enfer, il faut écrire: «Laissez toute espérance.»
Gwynplaine venait d’avoir la réception d’un spectre entrant chez les dieux.
Ici tout ce qu’il avait en lui se soulevait. Non, il n’était pas un spectre, il était un homme. Il le leur avait dit, il le leur avait crié, il était l’Homme.
Il n’était pas un fantôme. Il était une chair palpitante. Il avait un cerveau, et il pensait; il avait un cœur, et il aimait; il avait une âme, et il espérait. Avoir trop espéré, c’était même là toute sa faute.
Hélas! il avait exagéré l’espérance jusqu’à croire en cette chose éclatante et obscure, la société. Lui qui était dehors, il y était rentré.
La société lui avait tout de suite, d’emblée, à la fois, fait ses trois offres et donné ses trois dons, le mariage, la famille, la caste. Le mariage? il avait vu sur le seuil la prostitution. La famille? son frère l’avait souffleté, et l’attendait le lendemain, l’épée à la main. La caste? elle venait de lui éclater de rire à la face, à lui patricien, à lui misérable. Il était rejeté presque avant même d’avoir été admis. Et ses trois premiers pas dans cette profonde ombre sociale avaient ouvert sous lui trois gouffres.
Et c’était par une transfiguration traître que son désastre avait débuté. Et cette catastrophe s’était approchée de lui avec le visage de l’apothéose! Monte! avait signifié: Descends!
Il était une sorte de contraire de Job. C’est par la prospérité que l’adversité lui était venue.
O tragique énigme humaine! Voilà donc les embûches! Enfant, il avait lutté contre la nuit, et il avait été plus fort qu’elle. Homme, il avait lutté contre le destin, et il l’avait terrassé. De défiguré, il s’était fait rayonnant, et de malheureux, heureux. De son exil il avait fait un asile. Vagabond, il avait lutté contre l’espace, et, comme les oiseaux du ciel, il y avait trouvé sa miette de pain. Sauvage et solitaire, il avait lutté contre la foule, et il s’en était fait une amie. Athlète, il avait lutté contre ce lion, le peuple, et il l’avait apprivoisé. Indigent, il avait lutté contre la détresse, il avait fait face à la sombre nécessité de vivre, et, à force d’amalgamer à la misère toutes les joies du cœur, il s’était fait de la pauvreté une richesse. Il avait pu se croire le vainqueur de la vie. Tout à coup de nouvelles forces étaient arrivées contre lui du fond de l’inconnu, non plus avec des menaces, mais avec des caresses et des sourires; à lui, tout pénétré d’amour angélique, l’amour draconien et matériel était apparu; la chair l’avait saisi, lui qui vivait d’idéal; il avait entendu des paroles de volupté semblables à des cris de rage; il avait senti des étreintes de bras de femme faisant l’effet de nœuds de couleuvre; à l’illumination du vrai avait succédé la fascination du faux; car ce n’est pas la chair, qui est le réel, c’est l’âme. La chair est cendre, l’âme est flamme. A ce groupe lié à lui par la parenté de la pauvreté et du travail, et qui était sa véritable famille naturelle, s’était substituée la famille sociale, famille du sang, mais du sang mêlé, et, avant même d’y être entré, il se trouvait face à face avec un fratricide ébauché. Hélas! il s’était laissé reclasser dans cette société dont Brantôme, qu’il n’avait pas lu, a dit: Le fils peut justement appeler le père en duel. La fortune fatale lui avait crié: Tu n’es pas de la foule, tu es de l’élite! et avait ouvert au-dessus de sa tête, comme une trappe dans le ciel, le plafond social, et l’avait lancé par cette ouverture, et l’avait fait surgir, inattendu et farouche, au milieu des princes et des maîtres.
Subitement, autour de lui, au lieu du peuple qui l’applaudissait, il avait vu les seigneurs qui le maudissaient. Métamorphose lugubre. Grandissement ignominieux. Brusque spoliation de tout ce qui avait été sa félicité! Pillage de sa vie par la huée! arrachement de Gwynplaine, de Clancharlie, du lord, du bateleur, de son sort antérieur, de son sort nouveau, à coups de bec de tous ces aigles!
A quoi bon avoir commencé tout de suite la vie par la victoire sur l’obstacle? A quoi bon avoir triomphé d’abord? Hélas! il faut être précipité, sans quoi la destinée n’est pas complète.
Ainsi, moitié de force, moitié de gré, car après le wapentake, il avait eu affaire à Barkilphedro, et dans son rapt il y avait eu du consentement, il avait quitté le réel pour le chimérique, le vrai pour le faux, Dea pour Josiane, l’amour pour l’orgueil, la liberté pour la puissance, le travail fier et pauvre pour l’opulence pleine de responsabilité obscure, l’ombre où est Dieu pour le flamboiement où sont les démons, le paradis pour l’olympe!
Il avait mordu dans le fruit d’or. Il recrachait la bouchée de cendre.
Résultat lamentable. Déroute, faillite, chute et ruine, expulsion insolente de toutes ses espérances fustigées par le ricanement, désillusion démesurée. Et que faire désormais? S’il regardait le lendemain, qu’apercevait-il? une épée nue dont la pointe était devant sa poitrine et dont la poignée était dans la main de son frère. Il ne voyait que l’éclair hideux de cette épée. Le reste, Josiane, la chambre des lords, était derrière, dans un monstrueux clair-obscur plein de silhouettes tragiques.
Et ce frère, il lui apparaissait comme chevaleresque et vaillant! Hélas! ce Tom-Jim-Jack qui avait défendu Gwynplaine, ce lord David qui avait défendu lord Clancharlie, il l’avait entrevu à peine, il n’avait eu que le temps d’en être souffleté, et de l’aimer.
Que d’accablements!
Maintenant, aller plus loin, impossible. L’écroulement était de tous les côtés. D’ailleurs, à quoi bon? Toutes les fatigues sont au fond du désespoir.
L’épreuve était faite, et n’était plus à recommencer.
Un joueur qui a joué l’un après l’autre tous ses atouts, c’était Gwynplaine. Il s’était laissé entraîner au tripot formidable. Sans se rendre exactement compte de ce qu’il faisait, car tel est le subtil empoisonnement de l’illusion, il avait joué Dea contre Josiane; il avait eu un monstre. Il avait joué Ursus contre une famille, il avait eu l’affront. Il avait joué son tréteau de saltimbanque contre un siège de lord; il avait l’acclamation, il avait eu l’imprécation. Sa dernière carte venait de tomber sur ce fatal tapis vert du bowling-green désert. Gwynplaine avait perdu. Il n’avait plus qu’à payer. Paye, misérable!
Les foudroyés s’agitent peu. Gwynplaine était immobile. Qui l’eût aperçu de loin dans cette ombre, droit et sans mouvement, au bord du parapet, eût cru voir une pierre debout.
L’enfer, le serpent et la rêverie s’enroulent sur eux-mêmes. Gwynplaine descendait les spirales sépulcrales de l’approfondissement pensif.
Ce monde qu’il venait d’entrevoir, il le considérait, avec ce regard froid qui est le regard définitif. Le mariage, mais pas d’amour; la famille, mais pas de fraternité; la richesse, mais pas de conscience; la beauté, mais pas de pudeur; la justice, mais pas d’équité; l’ordre, mais pas d’équilibre; la puissance, mais pas d’intelligence; l’autorité, mais pas de droit; la splendeur, mais pas de lumière. Bilan inexorable. Il fit le tour de cette vision suprême où s’était enfoncée sa pensée. Il examina successivement la destinée, la situation, la société, et lui-même. Qu’était la destinée? un piège. La situation? un désespoir. La société? une haine. Et lui-même? un vaincu. Et au fond de son âme, il s’écria: La société est la marâtre. La nature est la mère. La société, c’est le monde du corps; la nature, c’est le monde de l’âme. L’une aboutit au cercueil, à la boîte de sapin dans la fosse, aux vers de terre, et finit là. L’autre aboutit aux ailes ouvertes, à la transfiguration dans l’aurore, à l’ascension dans les firmaments, et recommence là.
Peu à peu le paroxysme s’emparait de lui. Tourbillonnement funeste. Les choses qui finissent ont un dernier éclair où l’on revoit tout.
Qui juge, confronte. Gwynplaine mit en regard ce que la société lui avait fait et ce que lui avait fait la nature. Comme la nature avait été bonne pour lui! comme elle l’avait secouru, elle qui est l’âme! Tout lui avait été pris, tout, jusqu’au visage; l’âme lui avait tout rendu. Tout, même le visage; car il y avait ici-bas une céleste aveugle, faite exprès pour lui, qui ne voyait pas sa laideur et qui voyait sa beauté.
Et c’est de cela qu’il s’était laissé séparer! c’est de cet être adorable, c’est de ce cœur, c’est de cette adoption, c’est de cette tendresse, c’est de ce divin regard aveugle, le seul qui le vît sur la terre, qu’il s’était éloigné! Dea, c’était sa sœur; car il sentait d’elle à lui la grande fraternité de l’azur, ce mystère qui contient tout le ciel. Dea, quand il était petit, c’était sa vierge; car tout enfant a une vierge, et la vie a toujours pour commencement un mariage d’âmes consommé en pleine innocence, par deux petites virginités ignorantes. Dea, c’était son épouse, car ils avaient le même nid sur la plus haute branche du profond arbre Hymen. Dea, c’était plus encore, c’était sa clarté; sans elle tout était le néant et le vide, et il lui voyait une chevelure de rayons. Que devenir sans Dea? que faire de tout ce qui était lui? Rien de lui ne vivait sans elle. Comment donc avait-il pu la perdre de vue un moment? O infortuné! Entre son astre et lui il avait laissé se faire l’écart, et, dans ces redoutables gravitations ignorées, l’écart est tout de suite l’abîme! Où était-elle, l’étoile? Dea! Dea! Dea! Dea! Hélas! il avait perdu sa lumière. Otez l’astre, qu’est le ciel? une noirceur. Mais pourquoi donc tout cela s’était-il en allé? Oh! comme il avait été heureux! Dieu pour lui avait refait l’éden;—trop, hélas!—jusqu’à y laisser rentrer le serpent! mais cette fois ce qui avait été tenté, c’était l’homme. Il avait été attiré au dehors, et là, piège affreux, il était tombé dans le chaos des rires noirs qui est l’enfer! Malheur! malheur! que tout ce qui l’avait fasciné était effroyable! Cette Josiane, qu’était-ce? oh! l’horrible femme, presque bête, presque déesse! Gwynplaine était à présent sur le revers de son élévation, et il voyait l’autre côté de son éblouissement. C’était funèbre. Cette seigneurie était difforme, cette couronne était hideuse, cette robe de pourpre était lugubre, ces palais étaient vénéneux, ces trophées, ces statues, ces armoiries étaient louches, l’air malsain et traître qu’on respirait là vous rendait fou. Oh! les haillons du saltimbanque Gwynplaine étaient des resplendissements! Oh! où étaient la Green-Box, la pauvreté, la joie, la douce vie errante ensemble comme des hirondelles? On ne se quittait pas, on se voyait à toute minute, le soir, le matin, à table on se poussait du coude, on se touchait du genou, on buvait au même verre, le soleil entrait par la lucarne, mais il n’était que le soleil, et Dea était l’amour. La nuit, on se sentait endormis pas loin les uns des autres, et le rêve de Dea venait se poser sur Gwynplaine, et le rêve de Gwynplaine allait mystérieusement s’épanouir au-dessus de Dea! On n’était pas bien sûr, au réveil, de n’avoir pas échangé des baisers dans la nuée bleue du songe. Toute l’innocence était dans Dea, toute la sagesse était dans Ursus. On rôdait de ville en ville; on avait pour viatique et pour cordial la franche gaîté aimante du peuple. On était des anges vagabonds, ayant assez d’humanité pour marcher ici-bas, et pas tout à fait assez d’ailes pour s’envoler. Et maintenant, disparition! Où était tout cela? Était-ce possible que tout se fût effacé! Quel vent de la tombe avait soufflé? C’était donc éclipsé! c’était donc perdu! Hélas, la sourde toute-puissance qui pèse sur les petits dispose de toute l’ombre, et est capable de tout! Qu’est-ce qu’on leur avait fait? Et il n’avait pas été là, lui, pour les protéger, pour se mettre au travers, pour les défendre, comme lord, avec son titre, sa seigneurie et son épée, comme bateleur, avec ses poings et ses ongles! Et ici survenait une réflexion amère, la plus amère de toutes peut-être. Eh bien, non, il n’eût pas pu les défendre! C’était lui précisément qui les perdait. C’était pour le préserver d’eux, lui lord Clancharlie, c’était pour isoler sa dignité de leur contact, que l’infâme omnipotence sociale s’était appesantie sur eux. La meilleure façon pour lui de les protéger, ce serait de disparaître, on n’aurait plus de raison de les persécuter. Lui de moins, on les laisserait tranquilles. Glaçante ouverture où sa pensée entrait. Ah! pourquoi s’était-il laissé séparer de Dea? Est-ce que son premier devoir n’était pas envers Dea? Servir et défendre le peuple? mais Dea, c’était le peuple! Dea, c’était l’orpheline, c’était l’aveugle, c’était l’humanité! Oh! que leur avait-on fait? Cuisson cruelle du regret! son absence avait laissé le champ libre à la catastrophe. Il eût partagé leur sort. Ou il les eût pris et emportés avec lui, ou il se fût englouti avec eux. Que devenir sans eux maintevant? Gwynplaine sans Dea, était-ce possible? Dea de moins, c’est tout de moins! Ah! c’était fini. Ce groupe bien-aimé était à jamais enfoui dans l’irréparable évanouissement. Tout était épuisé. D’ailleurs, condamné et damné comme l’était Gwynplaine, à quoi bon lutter plus longtemps? Il n’y avait plus rien à attendre, ni des hommes, ni du ciel. Dea! Dea! où est Dea? Perdue! Quoi, perdue! Qui a perdu son âme n’a plus pour la retrouver qu’un lieu, la mort.
Gwynplaine, égaré et tragique, posa fermement sa main sur le parapet comme sur une solution, et regarda le fleuve.
C’était la troisième nuit qu’il ne dormait pas. Il avait la fièvre. Ses idées, qu’il croyait claires, étaient troubles. Il sentait un impérieux besoin de sommeil. Il demeura ainsi quelques instants penché sur cette eau; l’ombre lui offrait le grand lit tranquille, l’infini des ténèbres. Tentation sinistre.
Il ôta son habit, le plia et le posa sur le parapet. Puis il déboutonna son gilet. Comme il allait l’ôter, sa main heurta dans la poche quelque chose. C’était le red-book que lui avait remis le librarian de la chambre des lords. Il retira ce carnet de cette poche, l’examina dans la lueur diffuse de la nuit, y vit un crayon, prit ce crayon, et écrivit, sur la première page blanche qui s’ouvrit, ces deux lignes:
«Je m’en vais. Que mon frère David me remplace et soit heureux.»
Et il signa: FERMAIN CLANCHARLIE, pair d’Angleterre.
Puis il ôta le gilet et le posa sur l’habit. Il ôta son chapeau, et le posa sur le gilet. Il mit dans le chapeau le red-book ouvert à la page où il avait écrit. Il aperçut à terre une pierre, la prit et la mit dans le chapeau.
Cela fait, il regarda l’ombre infinie au-dessus de son front.
Puis, sa tête s’abaissa lentement comme tirée par le fil invisible des gouffres.
Il y avait un trou dans les pierres du soubassement du parapet, il y mit un pied, de telle sorte que son genou dépassait le haut du parapet, et qu’il n’avait presque plus rien à faire pour l’enjamber.
Il croisa ses mains derrière son dos et se pencha.
—Soit, dit-il.
Et il fixa ses yeux sur l’eau profonde.
En ce moment il sentit une langue qui lui léchait les mains.
Il tressaillit et se retourna.
C’était Homo qui était derrière lui.
CONCLUSION LA MER ET LA NUIT
I CHIEN DE GARDE PEUT ÊTRE ANGE GARDIEN
Gwynplaine poussa un cri:
—C’est toi, loup!
Homo remua la queue. Ses yeux brillaient dans l’ombre. Il regardait Gwynplaine.
Puis il se remit à lui lécher les mains. Gwynplaine demeura un moment comme ivre. La rentrée immense de l’espérance, il avait cette secousse. Homo, quelle apparition! Depuis quarante-huit heures, il avait épuisé ce qu’on pourrait nommer toutes les variétés du coup de foudre; il lui restait à recevoir le coup de foudre de la joie. C’était celui-là qui venait de tomber sur lui. La certitude ressaisie, ou du moins la clarté qui y mène, la soudaine intervention d’on ne sait quelle clémence mystérieuse qui est peut-être dans le destin, la vie disant: me voilà! au plus noir de la tombe, la minute où l’on n’attend plus rien ébauchant brusquement la guérison et la délivrance, quelque chose comme le point d’appui retrouvé à l’instant le plus critique de l’écroulement, Homo était tout cela. Gwynplaine voyait le loup dans de la lumière.
Cependant Homo s’était retourné. Il fit quelques pas, et regarda en arrière comme pour voir si Gwynplaine le suivait.
Gwynplaine s’était mis en marche à sa suite. Homo remua la queue et continua son chemin.
Ce chemin où le loup s’était engagé, c’était la pente du quai de l’Effroc-stone. Cette pente aboutissait à la berge de la Tamise. Gwynplaine, conduit par Homo, descendit cette pente.
De temps en temps, Homo tournait la tête pour s’assurer que Gwynplaine était derrière lui.
Dans de certaines situations suprêmes, rien ne ressemble à une intelligence comprenant tout comme le simple instinct de la bête aimante. L’animal est un somnambule lucide.
Il y a des cas où le chien sent le besoin de suivre son maître, d’autres où il sent le besoin de le précéder. Alors la bête prend la direction de l’esprit. Le flair imperturbable voit clair confusément dans notre crépuscule. Se faire guide apparaît vaguement à la bête comme une nécessité. Sait-elle qu’il y a un mauvais pas, et qu’il faut aider l’homme à le passer? non probablement; oui, peut-être; dans tous les cas, quelqu’un le sait pour elle; nous l’avons dit déjà, bien souvent dans la vie d’augustes secours qu’on croit venir d’en bas viennent d’en haut. On ne sait pas toutes les figures que peut prendre Dieu. Quelle est cette bête? la providence.
Parvenu sur la berge, le loup s’avança en aval sur l’étroite langue de terre qui longeait la Tamise.
Il ne poussait aucun cri, il n’aboyait pas, il cheminait muet. Homo, en toute occasion, suivait son instinct et faisait son devoir, mais avait la réserve pensive du proscrit.
Après une cinquantaine de pas, il s’arrêta. Une estacade s’offrait à droite. A l’extrémité de cette estacade, espèce d’embarcadère sur pilotis, on entrevoyait une masse obscure qui était un assez gros navire. Sur le pont de ce navire, vers la proue, il y avait une clarté presque indistincte, qui ressemblait à une veilleuse prête à s’éteindre.
Le loup s’assura une dernière fois que Gwynplaine était là, puis bondit sur l’estacade, long corridor plancheié et goudronné, porté par une claire-voie de madriers, et sous lequel coulait l’eau du fleuve. En quelques instants, Homo et Gwynplaine arrivèrent à la pointe.
Le bâtiment amarré au bout de l’estacade était une de ces panses de Hollande à double tillac rasé, l’un à l’avant, l’autre à l’arrière, ayant, à la mode japonaise, entre les deux tillacs, un compartiment profond à ciel ouvert où l’on descendait par une échelle droite et qu’on emplissait de tous les colis de la cargaison. Cela faisait deux gaillards, l’un à la proue, l’autre à la poupe, comme à nos vieilles pataches de rivière, avec un creux au milieu. Le chargement lestait ce creux. Les galiotes de papier que font les enfants ont à peu près cette forme. Sous les tillacs étaient les cabines communiquant par des portes avec ce compartiment central et éclairées de hublots percés dans le bordage. En arrimant la cargaison, on ménageait des passages entre les colis. Les deux mâts de ces panses étaient plantés dans les deux tillacs. Le mât de proue s’appelait le Paul, le mât de poupe s’appelait le Pierre, le navire étant conduit par ses deux mâts comme l’église par ses deux apôtres. Une passerelle, faisant passavant, allait, comme un pont chinois, d’un tillac à l’autre, par-dessus le compartiment du centre. Dans les mauvais temps, les deux garde-fous de la passerelle s’abaissaient à droite et à gauche, au moyen d’un mécanisme, ce qui faisait un toit sur le compartiment creux, de sorte que le navire, dans les grosses mers, était hermétiquement fermé. Ces barques, très massives, avaient pour barre une poutre, la force du gouvernail devant se proportionner à la lourdeur du gabarit. Trois hommes, le patron avec deux matelots, plus un enfant, le mousse, suffisaient à manœuvrer ces pesantes machines de mer. Les tillacs d’avant et d’arrière de la panse étaient, nous l’avons dit déjà, sans parapet. Cette panse-ci était une large coque ventrue toute noire sur laquelle on lisait en lettres blanches, visibles dans la nuit: Vograat. Rotterdam.
A cette époque, divers événements de mer, et, tout récemment, la catastrophe des huit vaisseaux du baron de Pointi[32] au cap Carnero, en forçant toute la flotte française de refluer sur Gibraltar, avaient balayé la Manche et nettoyé de tout navire de guerre le passage entre Londres et Rotterdam, ce qui permettait aux bâtiments marchands d’aller et venir sans escorte.
[32] 21 avril 1705.
Le bateau sur lequel on lisait Vograat, et près duquel Gwynplaine était parvenu, touchait l’estacade par le bâbord de son tillac d’arrière presque à niveau. C’était comme une marche à descendre; Homo d’un saut, et Gwynplaine d’une enjambée, furent dans le navire. Tous deux se trouvèrent sur le pont d’arrière. Le pont était désert et l’on n’y voyait aucun mouvement; les passagers, s’il y en avait, et c’était probable, étaient à bord, vu que le bâtiment était prêt à partir, et que l’arrimage était terminé, ce qu’indiquait la plénitude du compartiment creux, encombré de balles et de caisses. Mais ils étaient sans doute couchés et probablement endormis dans les chambres de l’entre-pont sous les tillacs, la traversée devant se faire la nuit. En pareil cas, les passagers n’apparaissent sur le pont que le lendemain matin, au réveil. Quant à l’équipage, il soupait vraisemblablement, en attendant l’instant très prochain du départ, dans le réduit qu’on appelait alors «la cabine matelote». De là la solitude des deux points de poupe et de proue reliés par la passerelle.
Le loup sur l’estacade avait presque couru; sur le navire il se mit à marcher lentement, comme avec discrétion. Il remuait la queue, non plus joyeusement, mais avec l’oscillation faible et triste du chien inquiet. Il franchit, précédant toujours Gwynplaine, le tillac d’arrière, et il traversa le passavant.
Gwynplaine, en entrant sur la passerelle, aperçut devant lui une lueur. C’était la clarté qu’il avait vue de la berge. Une lanterne était posée à terre au pied du mât d’avant; la réverbération de cette lanterne découpait en noir sur l’obscur fond de nuit une silhouette qui avait quatre roues. Gwynplaine reconnut l’antique cahute d’Ursus.
Cette pauvre masure de bois, charrette et cabane, où avait roulé son enfance, était amarrée au pied du mât par de grosses cordes dont on voyait les nœuds dans les roues. Après avoir été si longtemps hors de service, elle était absolument caduque; rien ne délabre les hommes et les choses comme l’oisiveté; elle avait un penchement misérable. La désuétude la faisait toute paralytique, et, de plus, elle avait cette maladie irrémédiable, la vieillesse. Son profil informe et vermoulu fléchissait avec une attitude de ruine. Tout ce dont elle était faite offrait un aspect d’avarie, les fers étaient rouillés, les cuirs étaient gercés, les bois étaient cariés. Les fêlures rayaient le vitrage de l’avant que traversait un rayon de la lanterne. Les roues étaient cagneuses. Les parois, le plancher et les essieux semblaient épuisés de fatigue, l’ensemble avait on ne sait quoi d’accablé et de suppliant. Les deux pointes dressées du brancard avaient l’air de deux bras levés au ciel. Toute la baraque était disloquée. Dessous, on distinguait la chaîne d’Homo, pendante.
Retrouver sa vie, sa félicité, son amour, et y courir éperdument, et se précipiter dessus, il semble que ce soit la loi et que la nature le veuille ainsi. Oui, excepté dans les cas de tremblement profond. Qui sort, tout ébranlé et tout désorienté, d’une série de catastrophes pareilles à des trahisons, devient prudent, même dans la joie, redoute d’apporter sa fatalité à ceux qu’il aime, se sent lugubrement contagieux, et n’avance dans le bonheur qu’avec précaution. Le paradis se rouvre; avant d’y rentrer, on l’observe.
Gwynplaine, chancelant sous les émotions, regardait.
Le loup était allé silencieusement se coucher près de sa chaîne.
II BARKILPHEDRO A VISÉ L’AIGLE ET A ATTEINT LA COLOMBE
Le marchepied de la cahute était abaissé; la porte était entre-bâillée; il n’y avait personne dedans; le peu de lumière qui entrait par la vitre du devant modelait vaguement l’intérieur de la baraque, clair-obscur mélancolique. Les inscriptions d’Ursus glorifiant la grandeur des lords étaient distinctes sur les planches décrépites qui étaient tout à la fois la muraille au dehors et le lambris au dedans. A un clou, près de la porte, Gwynplaine vit son esclavine et son capingot, accrochés, comme dans une morgue les vêtements d’un mort.
Il n’avait, lui, en ce moment-là, ni gilet, ni habit.
La cahute masquait quelque chose qui était étendu sur le pont au pied du mât et que la lanterne éclairait. C’était un matelas dont on apercevait un coin. Sur le matelas quelqu’un était probablement couché. On y voyait de l’ombre se mouvoir.
On parlait. Gwynplaine, caché par l’interposition de la cahute, écouta.
C’était la voix d’Ursus.
Cette voix, si dure en dessus, si tendre en dessous, qui avait tant malmené et si bien conduit Gwynplaine depuis son enfance, n’avait plus son timbre sagace et vivant. Elle était vague et basse et se dissipait en soupirs à la fin de chaque phrase. Elle ne ressemblait que confusément à l’ancienne voix simple et ferme d’Ursus. C’était comme la parole de quelqu’un dont le bonheur est mort. La voix peut devenir ombre.
Ursus semblait monologuer plutôt que dialoguer. Du reste le soliloque était, on le sait, son habitude. Il passait pour maniaque à cause de cela.
Gwynplaine retint son haleine pour ne pas perdre un mot de ce que disait Ursus, et voici ce qu’il entendit:
—C’est très dangereux, cette espèce de bateau. Ça n’a pas de rebord. Si on roule à la mer, rien ne vous arrête. S’il y avait du gros temps, il faudrait la descendre sous le tillac, ce qui serait terrible. Un mouvement maladroit, une peur, et voilà une rupture d’anévrisme. J’en ai vu des exemples. Ah! mon Dieu, qu’est-ce que nous allons devenir? Dort-elle? oui. Elle dort. Je crois bien qu’elle dort. Est-elle sans connaissance? non. Elle a le pouls assez fort. Certainement elle dort. Le sommeil, c’est un sursis. C’est le bon aveuglement. Comment faire pour qu’on ne vienne pas piétiner par ici? Messieurs, s’il y a là quelqu’un sur le pont, je vous en prie, ne faites pas de bruit. N’approchez pas, si cela vous est égal. Vous savez, une personne d’une santé délicate, il faut des ménagements. Elle a de la fièvre, voyez-vous. C’est tout jeune. C’est une petite qui a de la fièvre. Je lui ai mis ce matelas dehors pour qu’elle ait un peu d’air. J’explique cela afin qu’on ait égard. Elle est tombée de lassitude sur le matelas, comme si elle perdait connaissance. Mais elle dort. Je voudrais bien qu’on ne la réveillât pas. Je m’adresse aux femmes, s’il y a là des ladies. Une jeune fille, c’est une pitié. Nous ne sommes que de pauvres bateleurs, je demande qu’on ait un peu de bonté, et puis, s’il y a quelque chose à payer pour qu’on ne fasse pas de bruit, je paierai. Je vous remercie, mesdames et messieurs. Y a-t-il quelqu’un là? Non. Je crois qu’il n’y a personne. Je parle en pure perte. Tant mieux. Messieurs, je vous remercie si vous y êtes, et je vous remercie bien si vous n’y êtes pas.—Elle a le front tout en sueur.—Allons, rentrons au bagne, reprenons le collier. La misère est revenue. Nous revoilà à vau-l’eau. Une main, l’affreuse main qu’on ne voit pas, mais qu’on sent toujours sur soi, nous a subitement retournés vers le côté noir de la destinée. Soit; on aura du courage. Seulement, il ne faut pas qu’elle soit malade. J’ai l’air bête de parler haut tout seul comme cela, mais il faut bien qu’elle sente qu’elle a quelqu’un près d’elle si elle vient à se réveiller. Pourvu qu’on ne me la réveille pas brusquement! Pas de bruit, au nom du ciel! Une secousse qui la ferait lever en sursaut ne vaudrait rien. Il serait fâcheux qu’on vînt marcher de ce côté-ci. Je crois que les gens dorment dans le bateau. Je rends grâce à la providence de cette concession. Hé bien! et Homo, où est-il donc? Dans tout ce bouleversement-là, j’ai oublié de l’attacher, je ne sais plus ce que je fais, voilà plus d’une heure que je ne l’ai vu, il aura été chercher son souper dehors. Pourvu qu’il ne lui arrive pas malheur! Homo! Homo!
Homo cogna doucement de sa queue le plancher du pont.
—Tu es là! Ah! tu es là. Dieu soit béni! Homo perdu, c’eût été trop. Elle dérange son bras. Elle va peut-être se réveiller. Tais-toi, Homo. La marée descend. On partira tout à l’heure. Je pense qu’il fera beau cette nuit. Il n’y a pas de bise. La banderole pend le long du mât, nous aurons une bonne traversée. Je ne sais plus où nous en sommes de la lune. Mais c’est à peine si les nuages remuent. Il n’y aura pas de mer. Nous aurons beau temps. Elle est pâle. C’est la faiblesse. Mais non, elle est rouge. C’est la fièvre. Mais non, elle est rose. Elle se porte bien. Je n’y vois plus clair. Mon pauvre Homo, je n’y vois plus clair. Donc, il faut recommencer la vie. Nous allons nous remettre à travailler. Il n’y a plus que nous deux, vois-tu. Nous travaillerons pour elle, toi et moi. C’est notre enfant. Ah! le bateau bouge. On part. Adieu, Londres! bonsoir, bonne nuit, au diable! Ah! l’horrible Londres!
Le navire en effet avait la commotion sourde du dérapement. L’écart se faisait entre l’estacade et l’arrière. On apercevait à l’autre bout du bâtiment, à la poupe, un homme debout, le patron sans doute, qui venait de sortir de l’intérieur du navire et avait délié l’amarre, et qui manœuvrait le gouvernail. Cet homme, attentif seulement au chenal, comme il convient lorsqu’on est composé du double flegme du hollandais et du matelot, n’entendant rien et ne voyant rien que l’eau et le vent, courbé sous l’extrémité de la barre, mêlé à l’obscurité, marchait lentement sur le tillac d’arrière, allant et revenant de tribord à bâbord, espèce de fantôme ayant une poutre sur l’épaule. Il était seul sur le pont. Tant qu’on serait en rivière, aucun autre marin n’était nécessaire. En quelques minutes le bâtiment fut au fil du fleuve. Il descendait sans tangage ni roulis. La Tamise, peu troublée par le reflux, était calme. La marée l’entraînant, le navire s’éloignait rapidement. Derrière lui, le noir décor de Londres décroissait dans la brume.
Ursus poursuivit:
—C’est égal, je lui ferai prendre de la digitale. J’ai peur qu’il ne survienne du délire. Elle a de la sueur dans la paume de la main. Mais qu’est-ce que nous avons donc fait au bon Dieu? Comme c’est venu vite tout ce malheur-là! Rapidité hideuse du mal. Une pierre tombe, elle a des griffes, c’est l’épervier sur l’alouette. C’est la destinée. Et te voilà gisante, ma douce enfant! On vient à Londres, on dit: c’est une grande ville qui a de beaux monuments. Southwark, c’est un superbe faubourg. On s’y établit. Maintenant, ce sont d’abominables pays. Que voulez-vous que j’y fasse? Je suis content de m’en aller. Nous sommes le 30 avril. Je me suis toujours défié du mois d’avril; le mois d’avril n’a que deux jours heureux, le 5 et le 27, et quatre jours malheureux, le 10, le 20, le 29 et le 30. Cela a été mis hors de doute par les calculs de Cardan. Je voudrais que ce jour-ci soit passé. Être parti, cela soulage. Nous serons au petit jour à Gravesend et demain soir à Rotterdam. Parbleu, je recommencerai la vie d’autrefois dans la cahute, nous la traînerons, n’est-ce pas, Homo?
Un léger frappement annonça le consentement du loup.
Ursus continua;
—Si l’on pouvait sortir d’une douleur comme on sort d’une ville! Homo, nous pourrions encore être heureux. Hélas! il y aurait toujours celui qui n’y est plus. Une ombre, cela reste sur ceux qui survivent. Tu sais qui je veux dire, Homo. Nous étions quatre, nous ne sommes plus que trois. La vie n’est qu’une longue perte de tout ce qu’on aime. On laisse derrière soi une traînée de douleurs. Le destin nous ahurit par une prolixité de souffrances insupportables. Après cela on s’étonne que les vieilles gens rabâchent. C’est le désespoir qui fait les ganaches. Mon brave Homo, le vent arrière persiste. On ne voit plus du tout le dôme de Saint-Paul. Nous passerons tout à l’heure devant Greenwich. Ce sera six bons milles de faits. Ah! je leur tourne le dos pour jamais à ces odieuses capitales, pleines de prêtres, de magistrats, de populaces. J’aime mieux voir remuer les feuilles dans les bois.—Toujours le front en sueur! Elle a de grosses veines violettes que je n’aime pas sur l’avant-bras. C’est de la fièvre qui est là-dedans. Ah! tout cela me tue. Dors, mon enfant. Oh oui, elle dort.
Ici une voix s’éleva, voix ineffable, qui semblait lointaine, qui paraissait venir à la fois des hauteurs et des profondeurs, divinement sinistre, la voix de Dea.
Tout ce que Gwynplaine avait éprouvé jusqu’à ce moment ne fut plus rien. Son ange parlait. Il lui semblait entendre des paroles dites hors de la vie dans un évanouissement plein de ciel.
La voix disait:
—Il a bien fait de s’en aller. Ce monde-ci n’est pas celui qu’il lui faut. Seulement il faut que j’aille avec lui. Père, je ne suis pas malade, je vous entendais parler tout à l’heure, je suis très bien, je me porte bien, je dormais. Père, je vais être heureuse.
—Mon enfant, demanda Ursus avec l’accent de l’angoisse, qu’entends-tu par là?
La réponse fut:
—Père, ne vous faites pas de peine.
Il y eut une pause, comme pour une reprise d’haleine, puis ces quelques mots, prononcés lentement, arrivèrent à Gwynplaine:
—Gwynplaine n’est plus là. C’est à présent que je suis aveugle. Je ne connaissais pas la nuit. La nuit, c’est l’absence.
La voix s’arrêta encore, puis poursuivit:
—J’avais toujours l’anxiété qu’il ne s’envolât; je le sentais céleste. Il a tout à coup pris son vol. Cela devait finir par là. Une âme, cela s’en va comme un oiseau. Mais le nid de l’âme est dans une profondeur où il y a le grand aimant qui attire tout, et je sais bien où retrouver Gwynplaine. Je ne suis pas embarrassée de mon chemin, allez. Père, c’est là-bas. Plus tard, vous nous rejoindrez. Et Homo aussi.
Homo, entendant prononcer son nom, frappa un petit coup sur le pont.
—Père, reprit la voix, vous comprenez bien que, du moment où Gwynplaine n’est plus là, c’est une chose finie. Je voudrais rester que je ne pourrais pas, parce qu’on est bien forcé de respirer. Il ne faut pas demander ce qui n’est pas possible. J’étais avec Gwynplaine, c’était tout simple, je vivais. Maintenant Gwynplaine n’y est plus, je meurs. C’est la même chose. Il faut ou qu’il revienne, ou que je m’en aille. Puisqu’il ne peut pas revenir, je m’en vais. Mourir, c’est bien bon. Ce n’est pas difficile du tout. Père, ce qui s’éteint ici se rallume ailleurs. Vivre sur cette terre où nous sommes, c’est un serrement de cœur. Il ne se peut pas qu’on soit toujours malheureux. Alors on s’en va dans ce que vous appelez les étoiles, on se marie là, on ne se quitte plus jamais, on s’aime, on s’aime, on s’aime, et c’est cela qui est le bon Dieu.
—La, ne te fâche pas, dit Ursus.
La voix continua.
—Par exemple, eh bien, l’an passé, au printemps de l’an passé, on était ensemble, on était heureux, il y a à présent bien de la différence. Je ne me souviens plus dans quelle petite ville nous étions, il y avait des arbres, j’entendais chanter des fauvettes. Nous sommes venus à Londres. Cela a changé. Ce n’est pas un reproche que je fais. On vient dans un pays, on ne peut pas savoir. Père, vous rappelez-vous? un soir il y a eu dans la grande loge une femme, vous avez dit: c’est une duchesse! j’ai été triste. Je crois qu’il aurait mieux valu rester dans les petites villes. Après cela, Gwynplaine a bien fait. Maintenant c’est mon tour. Puisque c’est vous-même qui m’avez raconté que j’étais toute petite, que ma mère était morte, que j’étais par terre dans la nuit avec de la neige qui tombait sur moi, et que lui, qui était petit aussi, et tout seul aussi, il m’avait ramassée, et que c’était comme cela que j’étais en vie, vous ne pouvez pas vous étonner que j’aie aujourd’hui absolument besoin de partir, et que je veuille aller voir dans la tombe si Gwynplaine y est. Parce que la seule chose qui existe dans la vie, c’est le cœur, et, après la vie, c’est l’âme. Vous vous rendez bien compte de ce que je dis, n’est-ce pas, père? Qu’est-ce qui remue donc? il me semble que nous sommes dans une maison qui remue. Pourtant je n’entends pas le bruit des roues.
Après une interruption, la voix ajouta:
—Je ne distingue pas beaucoup entre hier et aujourd’hui. Je ne me plains pas. J’ignore ce qui s’est passé, mais il doit y avoir eu des choses.
Ces paroles étaient dites avec une profonde douceur inconsolable, et un soupir, que Gwynplaine entendit, s’acheva ainsi:
—Il faut que je m’en aille, à moins qu’il ne revienne.
Ursus, sombre, grommela à demi-voix:
—Je ne crois pas aux revenants.
Il reprit:
—C’est une barque. Tu demandes pourquoi la maison remue, c’est que nous sommes dans une barque. Calme-toi. Il ne faut pas trop parler. Ma fille, si tu as un peu d’amitié pour moi, ne t’agite pas, ne te donne pas de fièvre. Vieux comme je suis, je ne pourrais pas supporter une maladie que tu aurais. Épargne-moi, ne sois pas malade.
La voix recommença:
—Chercher sur la terre, à quoi bon? puisqu’on ne trouve qu’au ciel.
Ursus répliqua, presque avec un essai d’autorité:
—Calme-toi. Il y a des moments où tu n’as pas d’intelligence du tout. Je te recommande de rester en repos. Après ça, tu n’es pas forcée de savoir ce que c’est que la veine cave. Je serais tranquille si tu étais tranquille. Mon enfant, fais aussi quelque chose pour moi. Il t’a ramassée, mais je t’ai recueillie. Tu te rends malade. C’est mal. Il faut te calmer et dormir. Tout ira bien. Je te jure ma parole d’honneur que tout ira bien. Nous avons un très beau temps d’ailleurs. C’est comme une nuit faite exprès. Nous serons demain à Rotterdam qui est une ville en Hollande, à l’embouchure de la Meuse.
—Père, dit la voix, voyez-vous, quand c’est depuis l’enfance et qu’on a toujours été l’un avec l’autre, il ne faudrait pas que cela se dérangeât, parce qu’alors il faut mourir et qu’il n’y a même pas moyen de faire autrement. Je vous aime bien tout de même, mais je sens bien que je ne suis plus tout à fait avec vous, quoique je ne sois pas encore avec lui.
—Allons, insista Ursus, tâche de te rendormir.
La voix répondit:
—Ce n’est pas cela qui me manquera.
Ursus repartit, avec une intonation toute tremblante:
—Je te dis que nous allons en Hollande, à Rotterdam, qui est une ville.
—Père, continua la voix, je ne suis pas malade, si c’est cela qui vous inquiète, vous pouvez vous rassurer, je n’ai pas de fièvre, j’ai un peu chaud, voilà tout.
Ursus balbutia:
—A l’embouchure de la Meuse.
—Je me porte bien, père, mais voyez-vous, je me sens mourir.
—Ne va pas t’aviser d’une chose pareille, dit Ursus.
Et il ajouta:
—Surtout qu’elle n’ait pas de secousse, mon Dieu!
Il y eut un silence.
Tout à coup Ursus cria:
—Qu’est-ce que tu fais? Pourquoi te lèves-tu? Je t’en supplie, reste couchée!
Gwynplaine tressaillit, et avança la tête.
III LE PARADIS RETROUVÉ ICI-BAS
Il aperçut Dea. Elle venait de se dresser toute droite sur le matelas. Elle avait une longue robe soigneusement fermée, blanche, qui ne laissait voir que la naissance des épaules et l’attache délicate de son cou. Les manches cachaient ses bras, les plis couvraient ses pieds. On voyait ses mains où se gonflait en embranchements bleuâtres le réseau des veines chaudes de fièvre. Elle était frissonnante, et oscillait plutôt qu’elle ne chancelait, comme un roseau. La lanterne l’éclairait d’en bas. Son beau visage était indicible. Ses cheveux dénoués flottaient. Aucune larme ne coulait sur ses joues. Il y avait dans ses prunelles du feu, et de la nuit. Elle était pâle de cette pâleur qui ressemble à la transparence de la vie divine sur une figure terrestre. Son corps exquis et frêle était comme mêlé et fondu dans le plissement de sa robe. Elle ondoyait tout entière avec le tremblement d’une flamme. Et en même temps on sentait qu’elle commençait à n’être plus que de l’ombre. Ses yeux, tout grands ouverts, resplendissaient. On eût dit une sortie de sépulcre et une âme debout dans une aurore.
Ursus, dont Gwynplaine ne voyait que le dos, levait des bras effarés.
—Ma fille! ah! mon Dieu, voilà le délire qui la prend! le délire! c’est ce que je craignais. Il ne faudrait pas de secousse, car cela pourrait la tuer, et il en faudrait une pour l’empêcher de devenir folle. Morte, ou folle! quelle situation! que faire, mon Dieu? Ma fille, recouche-toi!
Cependant Dea parlait. Sa voix était presque indistincte, comme si une épaisseur céleste était déjà interposée entre elle et la terre.
—Père, vous vous trompez. Je n’ai aucun délire. J’entends très bien tout ce que vous me dites. Vous me dites qu’il y a beaucoup de monde, qu’on attend, et qu’il faut que je joue ce soir, je veux bien, vous voyez que j’ai ma raison, mais je ne sais pas comment faire, puisque je suis morte et puisque Gwynplaine est mort. Moi, je viens tout de même. Je consens à jouer. Me voici; mais Gwynplaine n’y est plus.
—Mon enfant, répéta Ursus, allons, obéis-moi. Remets-toi sur ton lit.
—Il n’y est plus! il n’y est plus! oh! comme il fait noir!
—Noir! balbutia Ursus, voilà la première fois qu’elle dit ce mot!
Gwynplaine, sans plus de bruit qu’un glissement, monta le marchepied de la baraque, y entra, décrocha son capingot et son esclavine, endossa le capingot, mit l’esclavine à son cou et redescendit de la cahute, toujours caché par l’espèce d’encombrement que faisaient la cabane, les agrès et le mât.
Dea continuait de murmurer, elle remuait les lèvres, et peu à peu ce murmure devint une mélodie. Elle ébaucha, avec les intermittences et les lacunes du délire, le mystérieux appel qu’elle avait tant de fois adressé à Gwynplaine dans Chaos vaincu. Elle se mit à chanter, et ce chant était vague et faible comme un bourdonnement d’abeille:
Noche, quita te de alli, La alba canta...[33]
[33] Nuit, va-t’en. L’aube chante.
Elle s’interrompit:
—Non, ce n’est pas vrai, je ne suis pas morte. Qu’est-ce que je disais donc? Hélas! je suis vivante. Je suis vivante, et il est mort. Je suis en bas, et il est en haut. Il est parti, et moi je reste. Je ne l’entendrai plus parler et marcher. Dieu nous avait donné un peu de paradis sur la terre, il nous l’a retiré. Gwynplaine! c’est fini. Je ne le sentirai plus près de moi. Jamais. Sa voix! je n’entendrai plus sa voix.
Et elle chanta:
Es menester a cielos ir...[34] ... Dexa, quiero, A tu negro Caparazon.
[34] Il faut aller au ciel... ...Quitte, je le veux, Ta noire enveloppe!
Et elle étendit la main comme si elle cherchait où s’appuyer dans l’infini.
Gwynplaine, surgissant à côté d’Ursus brusquement pétrifié, s’agenouilla devant elle.
—Jamais! dit Dea. Jamais! je ne l’entendrai plus!
Et elle se remit à chanter, égarée:
Dexa, quiero, A tu negro Caparazon!
Alors elle entendit une voix, la voix bien-aimée, qui répondait:
O ven! ama![34A] Eres aima, Soy corazon.
[34A] Oh! viens! aime! Tu es âme, Je suis cœur.
Et en même temps Dea sentit sous sa main la tête de Gwynplaine. Elle jeta un cri inexprimable:
—Gwynplaine!
Une clarté d’astre apparut sur sa figure pâle, et elle chancela.
Gwynplaine la reçut dans ses bras.
—Vivant! cria Ursus.
Dea répéta:—Gwynplaine!
Et sa tête se ploya contre la joue de Gwynplaine. Elle dit, tout bas:
—Tu redescends! merci.
Et, relevant le front, assise sur le genou de Gwynplaine, enlacée dans son étreinte, elle tourna vers lui son doux visage, et fixa sur les yeux de Gwynplaine ses yeux pleins de ténèbres et de rayons, comme si elle le regardait.
—C’est toi! dit-elle.
Gwynplaine couvrait sa robe de baisers. Il y a des paroles qui sont à la fois des mots, des cris et des sanglots. Toute l’extase et toute la douleur s’y fondent et éclatent pêle-mêle. Cela n’a aucun sens, et cela dit tout.
—Oui, moi! c’est moi! moi Gwynplaine! celui dont tu es l’âme, entends-tu? moi dont tu es l’enfant, l’épouse, l’étoile, le souffle! moi dont tu es l’éternité! C’est moi! je suis là, je te tiens dans mes bras. Je suis vivant. Je suis à toi. Ah! quand je pense que j’étais au moment d’en finir! Une minute de plus! Sans Homo! Je te dirai cela. Comme c’est près de la joie le désespoir! Dea, vivons! Dea, pardonne-moi! Oui! à toi à jamais! Tu as raison, touche mon front, assure-toi que c’est moi. Si tu savais! Mais rien ne peut plus nous séparer. Je sors de l’enfer et je remonte au ciel. Tu dis que je redescends, non, je remonte. Me revoici avec toi. A jamais, te dis-je! Ensemble! nous sommes ensemble! qui aurait dit cela? Nous nous retrouvons. Tout le mal est fini. Il n’y a plus devant nous que de l’enchantement. Nous recommencerons notre vie heureuse, et nous en fermerons si bien la porte que le mauvais sort n’y pourra plus rentrer. Je te conterai tout. Tu seras étonnée. Le bateau est parti. Personne ne peut faire que le bateau ne soit pas parti. Nous sommes en route, et en liberté. Nous allons en Hollande, nous nous marierons, je ne suis pas embarrassé pour gagner ma vie, qui est-ce qui pourrait empêcher cela? Il n’y a plus rien à craindre. Je t’adore.
—Pas si vite! balbutia Ursus.
Dea, tremblante, et avec le frémissement d’un toucher céleste, promenait sa main sur le profil de Gwynplaine. Il l’entendit qui se disait à elle-même:
—C’est comme cela que Dieu est fait.
Puis elle toucha ses vêtements.
—L’esclavine, dit-elle. Le capingot. Il n’y a rien de changé. Tout est comme auparavant.
Ursus, stupéfait, épanoui, riant, inondé de larmes, les regardait et s’adressait à lui-même un aparté.
—Je ne comprends pas du tout. Je suis un absurde idiot. Moi qui l’ai vu porter en terre! Je pleure et je ris. Voilà tout ce que je sais. Je suis aussi bête que si, moi aussi, j’étais amoureux. Mais c’est que je le suis. Je suis amoureux des deux. Vieille brute, va! Trop d’émotions. Trop d’émotions. C’est ce que je craignais. Non, c’est ce que je voulais. Gwynplaine, ménage-la. Au fait, qu’ils s’embrassent. Cela ne me regarde pas. J’assiste à l’incident. Ce que j’éprouve est drôle. Je suis le parasite de leur bonheur et j’en prends ma part. Je n’y suis pour rien, et il me semble que j’y suis pour quelque chose. Mes enfants, je vous bénis.
Et pendant qu’Ursus monologuait, Gwynplaine s’écriait:
—Dea, tu es trop belle. Je ne sais pas où j’avais l’esprit ces jours-ci. Il n’y a absolument que toi sur la terre. Je te revois, et je n’y crois pas encore. Sur cette barque! Mais, dis-moi, que s’est-il donc passé? Et voilà l’état où l’on vous a mis! Où donc est la Green-Box? On vous a volés, on vous a chassés. C’est infâme. Ah! je vous vengerai! je te vengerai, Dea! on aura affaire à moi. Je suis pair d’Angleterre.
Ursus, comme heurté par une planète en pleine poitrine, recula et considéra Gwynplaine attentivement.
—Il n’est pas mort, c’est clair, mais serait-il fou?
Et il tendit l’oreille avec défiance.
Gwynplaine reprit:
—Sois tranquille, Dea. Je porterai ma plainte à la chambre des lords.
Ursus l’examina encore, et se frappa le milieu du front avec le petit bout de son doigt.
Puis, prenant son parti:
—Ça m’est égal, murmura-t-il. Cela ira tout de même. Sois fou, si tu veux, mon Gwynplaine. C’est le droit de l’homme. Moi, je suis heureux. Mais qu’est-ce que c’est que tout cela?
Le navire continuait de fuir mollement et vite, la nuit était de plus en plus obscure, des brumes qui venaient de l’océan envahissaient le zénith d’où aucun vent ne les balayait, quelques grosses étoiles à peine étaient visibles et s’estompaient l’une après l’autre, et au bout de quelque temps il n’y en eut plus du tout, et tout le ciel fut noir, infini et doux. Le fleuve s’élargissait, et ses deux rives à droite et à gauche n’étaient plus que deux minces lignes brunes presque amalgamées à la nuit. De toute cette ombre sortait un profond apaisement. Gwynplaine s’était assis à demi, tenant Dea embrassée. Ils parlaient, s’écriaient, jasaient, chuchotaient. Dialogue éperdu. Comment vous peindre, ô joie?
—Ma vie!
—Mon ciel!
—Mon amour!
—Tout mon bonheur!
—Gwynplaine!
—Dea! je suis ivre. Laisse-moi baiser tes pieds.
—C’est toi donc!
—En ce moment-ci, j’ai trop à dire à la fois. Je ne sais par où commencer.
—Un baiser!
—O ma femme!
—Gwynplaine, ne me dis pas que je suis belle. C’est toi qui es beau.
—Je te retrouve, je t’ai sur mon cœur. Cela est. Tu es à moi. Je ne rêve pas. C’est bien toi. Est-ce possible? oui. Je reprends possession de la vie. Si tu savais, il y a eu toutes sortes d’événements. Dea!
—Gwynplaine!
—Je t’aime!
Et Ursus murmurait:
—J’ai une joie de grand-père.
Homo était sorti de dessous la cahute, et, allant de l’un à l’autre, discrètement, n’exigeant pas qu’on fit attention à lui, il donnait des coups de langue à tort et à travers, tantôt aux gros souliers d’Ursus, tantôt au capingot de Gwynplaine, tantôt à la robe de Dea, tantôt au matelas. C’était sa façon à lui de bénir.
On avait dépassé Chatham et l’embouchure de la Medway. On approchait de la mer. La sérénité ténébreuse de l’étendue était telle que la descente de la Tamise se faisait sans complication; aucune manœuvre n’était nécessaire, et aucun matelot n’avait été appelé sur le pont. A l’autre extrémité du navire, le patron, toujours seul à la barre, gouvernait. A l’arrière, il n’y avait que cet homme; à l’avant, la lanterne éclairait l’heureux groupe de ces êtres qui venaient de faire, au fond du malheur subitement changé en félicité, cette jonction inespérée.
IV NON. LA-HAUT
Tout à coup, Dea, se dégageant de l’embrassement de Gwynplaine, se souleva. Elle appuyait ses deux mains sur son cœur, comme pour l’empêcher de se déranger.
—Qu’est-ce que j’ai? dit-elle. J’ai quelque chose. La joie, cela étouffe. Ce n’est rien. C’est bon. En reparaissant, ô mon Gwynplaine, tu m’as donné un coup. Un coup de bonheur. Tout le ciel qui vous entre dans le cœur, c’est un enivrement. Toi absent, je me sentais expirer. La vraie vie qui s’en allait, tu me l’as rendue. J’ai eu en moi comme un déchirement, le déchirement des ténèbres, et j’ai senti monter la vie, une vie ardente, une vie de fièvre et de délices. C’est extraordinaire, cette vie-là, que tu viens de me donner. Elle est si céleste qu’on souffre un peu. C’est comme si l’âme grandissait et avait de la peine à tenir dans notre corps. Cette vie des séraphins, cette plénitude, elle reflue jusqu’à ma tête, et me pénètre. J’ai comme un battement d’ailes dans la poitrine. Je me sens étrange, mais bien heureuse. Gwynplaine, tu m’as ressuscitée.
Elle rougit, puis pâlit, puis rougit encore, et tomba.
—Hélas! dit Ursus, tu l’as tuée.
Gwynplaine étendit les bras vers Dea. L’angoisse suprême survenant dans la suprême extase, quel choc! Il fût lui-même tombé, s’il n’eût eu à la soutenir.
—Dea! cria-t-il frémissant, qu’est-ce que tu as?
—Rien, dit-elle. Je t’aime.
Elle était dans les bras de Gwynplaine comme un linge qu’on a ramassé. Ses mains pendaient.
Gwynplaine et Ursus couchèrent Dea sur le matelas. Elle dit faiblement:
—Je ne respire pas couchée.
Ils la mirent sur son séant.
Ursus dit:
—Un oreiller!
Elle répondit:
—Pourquoi? j’ai Gwynplaine.
Et elle posa sa tête sur l’épaule de Gwynplaine, assis derrière elle et la soutenant, l’œil plein d’un égarement infortuné.
—Ah! dit-elle, comme je suis bien!
Ursus lui avait saisi le poignet, et comptait les pulsations de l’artère. Il ne hochait pas le front, il ne disait rien, et l’on ne pouvait deviner ce qu’il pensait qu’aux rapides mouvements de ses paupières, s’ouvrant et se refermant convulsivement, comme pour empêcher un flot de larmes de sortir.
—Qu’a-t-elle? demanda Gwynplaine.
Ursus appuya son oreille contre le flanc gauche de Dea.
Gwynplaine répéta ardemment sa question, en tremblant qu’Ursus ne lui répondit.
Ursus regarda Gwynplaine, puis Dea. Il était livide. Il dit:
—Nous devons être à la hauteur de Canterbury. La distance d’ici à Gravesend n’est pas très grande. Nous aurons beau temps toute la nuit. Il n’y a pas à craindre d’attaque en mer, parce que les flottes de guerre sont sur la côte d’Espagne. Nous aurons un bon passage.
Dea, ployée et de plus en plus pâle, pétrissait dans ses doigts convulsifs l’étoffe de sa robe. Elle eut un soupir inexprimablement pensif, et murmura:
—Je comprends ce que c’est. Je meurs.
Gwynplaine se leva terrible. Ursus soutint Dea.
—Mourir! Toi mourir! non, cela ne sera pas. Tu ne peux pas mourir. Mourir à présent! mourir tout de suite! c’est impossible. Dieu n’est pas féroce. Te rendre et te reprendre dans la même minute! Non. Ces choses-là ne se font pas. Alors c’est que Dieu voudrait qu’on doute de lui. Alors c’est que tout serait un piège, la terre, le ciel, le berceau des enfants, l’allaitement des mères, le cœur humain, l’amour, les étoiles! c’est que Dieu serait un traître et l’homme une dupe! c’est qu’il n’y aurait rien! c’est qu’il faudrait insulter la création! c’est que tout serait un abîme! Tu ne sais ce que tu dis, Dea! tu vivras. J’exige que tu vives. Tu dois m’obéir. Je suis ton mari et ton maître. Je te défends de me quitter. Ah ciel! Ah misérables hommes! Non, cela ne se peut pas. Et je resterais sur cette terre après toi! Cela est tellement monstrueux qu’il n’y aurait plus de soleil. Dea, Dea, remets-toi. C’est un petit moment d’angoisse qui va passer. On a quelquefois des frissons, et puis on n’y pense plus. J’ai absolument besoin que tu te portes bien et que tu ne souffres plus. Toi mourir! qu’est-ce que je t’ai fait? D’y penser, ma raison s’en va. Nous sommes l’un à l’autre, nous nous aimons. Tu n’as pas de motif de t’en aller. Ce serait injuste. Ai-je commis des crimes? Tu m’as pardonné d’ailleurs. Oh! tu ne veux pas que je devienne un désespéré, un scélérat, un furieux, un damné! Dea! je t’en prie, je t’en conjure, je t’en supplie à mains jointes, ne meurs pas.
Et, crispant ses poings dans ses cheveux, agonisant d’épouvanté, étouffé de pleurs, il se jeta à ses pieds.
—Mon Gwynplaine, dit Dea, ce n’est pas ma faute.
Il lui vint aux lèvres un peu d’écume rose qu’Ursus essuya d’un pan de la robe sans que Gwynplaine prosterné le vît. Gwynplaine tenait les pieds de Dea embrassés, et l’implorait avec toutes sortes de mots confus.
—Je te dis que je ne veux pas. Toi, mourir! je n’en ai pas la force. Mourir oui, mais ensemble. Pas autrement. Toi mourir, Dea! Il n’y a pas moyen que j’y consente. Ma divinité! mon amour! comprends donc que je suis là. Je te jure que tu vivras. Mourir! mais c’est qu’alors tu ne te figures pas ce que je deviendrais après ta mort. Si tu avais l’idée du besoin que j’ai de ne pas te perdre, tu verrais que c’est positivement impossible, Dea! Je n’ai que toi, vois-tu. Ce qui m’est arrivé est extraordinaire. Tu ne t’imagines pas que je viens de traverser toute la vie en quelques heures. J’ai reconnu une chose, c’est qu’il n’y avait rien du tout. Toi, tu existes. Si tu n’y es pas, l’univers n’a plus de sens. Reste. Aie pitié de moi. Puisque tu m’aimes, vis. Je viens de te retrouver, c’est pour te garder. Attends un peu. On ne s’en va pas comme cela quand on est à peine ensemble depuis quelques instants. Ne t’impatiente pas. Ah! mon Dieu, que je souffre! Tu ne m’en veux pas, n’est-ce pas? Tu comprends bien que je n’ai pas pu faire autrement puisque c’est le wapentake qui est venu me chercher. Tu vas voir que tu vas respirer mieux tout à l’heure. Dea, tout vient de s’arranger. Nous allons être heureux. Ne me mets pas au désespoir. Dea! je ne t’ai rien fait!
Ces paroles n’étaient pas dites, mais sanglotées. On y sentait un mélange d’accablement et de révolte. Il sortait de la poitrine de Gwynplaine un gémissement qui eût attiré des colombes et un rugissement qui eût fait reculer des lions.
Dea lui répondit, d’une voix de moins en moins distincte, s’arrêtant presque à chaque mot:
—Hélas! c’est inutile. Mon bien-aimé, je vois bien que tu fais ce que tu peux. Il y a une heure, je voulais mourir, à présent je ne voudrais plus. Gwynplaine, mon Gwynplaine adoré, comme nous avons été heureux! Dieu t’avait mis dans ma vie, il me retire de la tienne. Voilà que je m’en vais. Tu te souviendras de la Green-Box, n’est-ce pas? et de ta pauvre petite Dea aveugle? Tu te souviendras de ma chanson. N’oublie pas mon son de voix, et la manière dont je te disais: Je t’aime! Je reviendrai te le dire, la nuit, quand tu dormiras. Nous nous étions retrouvés, mais c’était trop de joie. Cela devait finir tout de suite. C’est décidément moi qui pars la première. J’aime bien mon père Ursus, et notre frère Homo. Vous êtes bons. L’air manque ici. Ouvrez la fenêtre. Mon Gwynplaine, je ne te l’ai pas dit, mais parce qu’il y a eu une fois une femme qui est venue, j’ai été jalouse. Tu ne sais même pas de qui je veux parler. Pas vrai? Couvrez-moi les bras. J’ai un peu froid. Et Fibi? et Vinos? où sont-elles? On finit par aimer tout le monde. On prend en amitié les personnes qui vous ont vu être heureux. On leur sait gré d’avoir été là pendant qu’on était content. Pourquoi tout cela est-il passé? Je n’ai pas bien compris ce qui est arrivé depuis deux jours. Maintenant je meurs. Vous me laisserez dans ma robe. Tantôt en la mettant je pensais bien que ce serait mon suaire. Je veux la garder. Il y a des baisers de Gwynplaine dessus. Oh! j’aurais pourtant bien voulu vivre encore. Quelle vie charmante nous avions dans notre pauvre cabane qui roulait! On chantait. J’écoutais les battements de mains! Comme c’était bon, n’être jamais séparés! Il me semblait que j’étais dans un nuage avec vous, je me rendais bien compte de tout, je distinguais un jour de l’autre, quoique aveugle, je reconnaissais que c’était le matin parce que j’entendais Gwynplaine, je reconnaissais que c’était la nuit parce que je rêvais de Gwynplaine. Je sentais autour de moi une enveloppe qui était son âme. Nous nous sommes doucement adorés. Tout cela s’en va, et il n’y aura plus de chansons. Hélas! ce n’est donc pas possible de vivre encore! Tu penseras à moi, mon bien-aimé.
Sa voix allait s’affaiblissant. La décroissance lugubre de l’agonie lui ôtait l’haleine. Elle repliait son pouce sous ses doigts, signe que la dernière minute approche. Le bégaiement de l’ange commençant semblait s’ébaucher dans le doux râle de la vierge.
Elle murmura:
—Vous vous souviendrez, n’est-ce pas, parce que ce serait bien triste que je sois morte si l’on ne se souvenait pas de moi. J’ai quelquefois été méchante. Je vous demandée tous pardon. Je suis bien certaine que, si le bon Dieu avait voulu, comme nous ne tenons pas beaucoup de place, nous aurions encore été heureux, mon Gwynplaine, puisqu’on aurait gagné sa vie et qu’on aurait été ensemble dans un autre pays, mais le bon Dieu n’a pas voulu. Je ne sais pas du tout pourquoi je meurs. Puisque je ne me plaignais pas d’être aveugle, je n’offensais personne. Je n’aurais pas mieux demandé que de rester toujours aveugle à côté de toi. Oh! comme c’est triste de s’en aller!
Ses paroles haletaient, et s’éteignaient l’une après l’autre, comme si l’on eût soufflé dessus. On ne l’entendait presque plus.
—Gwynplaine, reprit-elle, n’est-ce pas? tu penseras à moi. J’en aurai besoin, quand je serai morte.
Et elle ajouta:
—Oh! retenez-moi!
Puis, après un silence, elle dit:
—Viens me rejoindre le plus tôt que tu pourras. Je vais être bien malheureuse sans toi, même avec Dieu. Ne me laisse pas trop longtemps seule, mon doux Gwynplaine! C’est ici qu’était le paradis. Là-haut, ce n’est que le ciel. Ah! j’étouffe! Mon bien-aimé, mon bien-aimé, mon bien-aimé!
—Grâce! cria Gwynplaine.
—Adieu! dit-elle.
—Grâce! répéta Gwynplaine.
Et il colla sa bouche aux belles mains glacées de Dea.
Elle fut un moment comme si elle ne respirait plus.
Puis elle se haussa sur ses coudes, un profond éclair traversa ses yeux, et elle eut un ineffable sourire. Sa voix éclata, vivante.
—Lumière! cria-t-elle. Je vois.
Et elle expira.
Elle retomba étendue et immobile sur le matelas.
—Morte, dit Ursus.
Et le pauvre vieux bonhomme, comme s’écroulant sous le désespoir, prosterna sa tète chauve et enfouit son visage sanglotant dans les plis de la robe aux pieds de Dea. Il demeura là, évanoui.
Alors Gwynplaine fut effrayant.
Il se dressa debout, leva le front, et considéra au-dessus de sa tête l’immense nuit.
Puis, vu de personne, regardé pourtant peut-être dans ces ténèbres par quelqu’un d’invisible, il étendit les bras vers la profondeur d’en haut, et dit:
—Je viens.
Et il se mit à marcher, dans la direction du bord, sur le pont du navire, comme si une vision l’attirait.
A quelques pas c’était l’abîme.
Il marchait lentement, il ne regardait pas à ses pieds.
Il avait le sourire que Dea venait d’avoir.
Il allait droit devant lui. Il semblait voir quelque chose. Il avait dans la prunelle une lueur qui était comme la réverbération d’une âme aperçue au loin.
Il cria:—Oui!
A chaque pas il se rapprochait du bord.
Il marchait tout d’une pièce, les bras levés, la tête renversée en arrière, l’œil fixe, avec un mouvement de fantôme.
Il avançait sans hâte et sans hésitation, avec une précision fatale, comme s’il n’eût pas eu tout près le gouffre béant et la tombe ouverte.
Il murmurait:—Sois tranquille. Je te suis. Je distingue très bien le signe que tu me fais.
Il ne quittait pas des yeux un point du ciel, au plus haut de l’ombre. Il souriait.
Le ciel était absolument noir, il n’y avait plus d’étoiles, mais évidemment il en voyait une.
Il traversa le tillac.
Après quelques pas rigides et sinistres, il parvint à l’extrême bord.
—J’arrive, dit-il. Dea, me voilà.
Et il continua de marcher. Il n’y avait pas de parapet. Le vide était devant lui. Il y mit le pied.
Il tomba.
La nuit était épaisse et sourde, l’eau était profonde. Il s’engloutit. Ce fut une disparition calme et sombre. Personne ne vit ni n’entendit rien. Le navire continua de voguer et le fleuve de couler.
Peu après le navire entra dans l’océan.
Quand Ursus revint à lui, il ne vit plus Gwynplaine, et il aperçut près du bord Homo qui hurlait dans l’ombre en regardant la mer.
Au bas de la dernière page du manuscrit de l’Homme qui Rit, se trouve la note suivante:
Terminé le 23 août 1868, à dix heures et demie du matin. Bruxelles, 4, place des Barricades.
Ce livre, dont la plus grande partie a été écrite à Guernesey, a été commencé à Bruxelles le 21 juillet 1866, et fini à Bruxelles le 23 août 1868.