DEUXIEME PARTIE PAR ORDRE DU ROI (continued 2)
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Ces fragiles épaves étaient loin d’être, comme Barkilphedro l’avait dit à Josiane, rares et insignifiantes. Tantôt elles atteignaient la terre assez vite; tantôt après des années. Cela dépendait des vents et des courants. Cette mode des bouteilles jetées à vau-l’eau a un peu passé comme celle des ex-voto; mais, dans ces temps religieux, ceux qui allaient mourir envoyaient volontiers de cette façon leur dernière pensée à Dieu et aux hommes, et parfois ces missives de la mer abondaient à l’amirauté. Un parchemin conservé au château d’Audlyene (vieille orthographe), et annoté par le comte de Suffolk, grand trésorier d’Angleterre sous Jacques Ier, constate qu’en la seule année 1615, cinquante-deux gourdes, ampoules, et fibules goudronnées, contenant des mentions de bâtiments en perdition, furent apportées et enregistrées au greffe du lord-amiral.
Les emplois de cour sont la goutte d’huile, ils vont toujours s’élargissant. C’est ainsi que le portier est devenu le chancelier et que le palefrenier est devenu le connétable. L’officier spécial chargé de la fonction souhaitée et obtenue par Barkelphedro était habituellement un homme de confiance. Elisabeth l’avait voulu ainsi. A la cour, qui dit confiance dit intrigue, et qui dit intrigue dit croissance. Ce fonctionnaire avait fini par être un peu un personnage. Il était clerc, et prenait rang immédiatement après les deux grooms de l’aumônerie. Il avait ses entrées au palais, pourtant, disons-le, ce qu’on appelait «l’entrée humble» humilis introïtus, et jusque dans la chambre de lit. Car l’usage était qu’il informât la personne royale, quand l’occasion en valait la peine, de ses trouvailles, souvent très curieuses, testaments de désespérés, adieux jetés à la patrie, révélations de barateries et de crimes de mer, legs à la couronne, etc., qu’il maintînt son greffe en communication avec la cour, et qu’il rendît de temps en temps compte à sa majesté de ce décachetage de bouteilles sinistres. C’était le cabinet noir de l’océan.
Elisabeth, qui parlait volontiers latin, demandait à Tamfeld de Coley en Berkshire, l’officier Jetson de son temps, lorsqu’il lui apportait quelqu’une de ces paperasses sorties de la mer: Quid mihi scribit Neptunus? Qu’est-ce que Neptune m’écrit?
La percée était faite. Le termite avait réussi. Barkilphedro approchait la reine.
C’était tout ce qu’il voulait.
Pour faire sa fortune?
Non.
Pour défaire celle des autres.
Bonheur plus grand.
Nuire, c’est jouir.
Avoir en soi un désir de nuire, vague mais implacable, et ne le jamais perdre de vue, ceci n’est pas donné à tout le monde. Barkilphedro avait cette fixîté.
L’adhérence de gueule qu’a le boule-dogue, sa pensée l’avait.
Se sentir inexorable lui donnait un fond de satisfaction sombre. Pourvu qu’il eût une proie sous la dent, ou dans l’âme une certitude de mal faire, rien ne lui manquait.
Il grelottait content, dans l’espoir du froid d’autrui. Être méchant, c’est une opulence. Tel homme qu’on croit pauvre, et qui l’est en effet, a toute sa richesse en malice, et la préfère ainsi. Tout est dans le contentement qu’on a. Faire un mauvais tour, qui est la même chose qu’un bon tour, c’est plus que de l’argent. Mauvais pour qui l’endure, bon pour qui le fait. Katesby, le collaborateur de Guy Fawkes dans le complot papiste des poudres, disait: Voir sauter le parlement les quatre fers en l’air, je ne donnerais pas cela pour un million sterling.
Qu’était-ce que Barkilphedro? Ce qu’il y a de plus petit et ce qu’il y a de plus terrible. Un envieux.
L’envie est une chose dont on a toujours le placement à la cour.
La cour abonde en impertinents, en désœuvrés, en riches fainéants affamés de commérages, en chercheurs d’aiguilles dans les bottes de foin, en faiseurs de misères, en moqueurs moqués, en niais spirituels, qui ont besoin de la conversation d’un envieux.
Quelle chose rafraîchissante que le mal qu’on vous dit des autres!
L’envie est une bonne étoffe à faire un espion.
Il y a une profonde analogie entre cette passion naturelle, l’envie, et cette fonction sociale, l’espionnage. L’espion chasse pour le compte d’autrui, comme le chien; l’envieux chasse pour son propre compte, comme le chat.
Un moi féroce, c’est là tout l’envieux.
Autres qualités, Barkilphedro était discret, secret, concret. Il gardait tout, et se creusait de sa haine. Une énorme bassesse implique une énorme vanité. Il était aimé de ceux qu’il amusait, et haï des autres; mais il se sentait dédaigné par ceux qui le haïssaient, et méprisé par ceux qui l’aimaient. Il se contenait. Tous ses froissements bouillonnaient sans bruit dans sa résignation hostile. Il était indigné, comme si les coquins avaient ce droit-là. Il était silencieusement en proie aux furies. Tout avaler, c’était son talent. Il avait de sourds courroux intérieurs, des frénésies de rage souterraine, des flammes couvées et noires, dont on ne s’apercevait pas; c’était un colérique fumivore. La surface souriait. Il était obligeant, empressé, facile, aimable, complaisant. N’importe qui, et n’importe où, il saluait. Pour un souffle de vent, il s’inclinait jusqu’à terre. Avoir un roseau dans la colonne vertébrale, quelle source de fortune!
Ces êtres cachés et vénéneux ne sont pas si rares qu’on le croit. Nous vivons entourés de glissements sinistres. Pourquoi les malfaisants? Question poignante. Le rêveur se la pose sans cesse, et le penseur ne la résout jamais. De là l’œil triste des philosophes toujours fixé sur cette montagne de ténèbres qui est la destinée, et du haut de laquelle le colossal spectre du mal laisse tomber des poignées de serpents sur la terre.
Barkilphedro avait le corps obèse et le visage maigre. Torse gras et face osseuse. Il avait les ongles cannelés et courts, les doigts noueux, les pouces plats, les cheveux gros, beaucoup de distance d’une tempe à l’autre, et un front de meurtrier, large et bas. L’œil bridé cachait la petitesse de son regard sous une broussaille de sourcils. Le nez long, pointu, bossu et mou, s’appliquait presque sur la bouche. Barkilphedro, convenablement vêtu en empereur, eût un peu ressemblé à Domitien. Sa face d’un jaune rance était comme modelée dans une pâte visqueuse; ses joues immobiles semblaient de mastic; il avait toutes sortes de vilaines rides réfractaires, l’angle de la mâchoire massif, le menton lourd, l’oreille canaille. Au repos, de profil, sa lèvre supérieure relevée en angle aigu laissait voir deux dents. Ces dents avaient l’air de vous regarder. Les dents regardent, de même que l’œil mord.
Patience, tempérance, continence, réserve, retenue, aménité, déférence, douceur, politesse, sobriété, chasteté, complétaient et achevaient Barkilphedro. Il calomniait ces vertus en les ayant.
En peu de temps Barkilphedro prit pied à la cour.
VIII INFERI
On peut, à la cour, prendre pied de deux façons: dans les nuées, on est auguste; dans la boue, on est puissant.
Dans le premier cas, on est de l’olympe. Dans le second cas, on est de la garde-robe.
Qui est de l’olympe n’a que la foudre; qui est de la garde-robe a la police.
La garde-robe contient tous les instruments de règne, et parfois, car elle est traître, le châtiment. Héliogabale y vient mourir. Alors elle s’appelle les latrines.
D’habitude elle est moins tragique. C’est là qu’Albéroni admire Vendôme. La garde-robe est volontiers le lieu d’audience des personnes royales. Elle fait fonction de trône. Louis XIV y reçoit la duchesse de Bourgogne; Philippe V y est coude à coude avec la reine. Le prêtre y pénètre. La garde-robe est parfois une succursale du confessionnal.
C’est pourquoi il y a à la cour les fortunes du dessous. Ce ne sont pas les moindres.
Si vous voulez, sous Louis XI, être grand, soyez Pierre de Rohan, maréchal de France; si vous voulez, être influent, soyez Olivier le Daim, barbier, Si vous voulez, sous Marie de Médicis, être glorieux, soyez Sillery, chancelier; si vous voulez être considérable, soyez la Hannon, femme de chambre. Si vous voulez, sous Louis XV, être illustre, soyez Choiseul, ministre; si vous voulez être redoutable, soyez Lebel, valet. Étant donné Louis XIV, Bontemps qui lui fait son lit est plus puissant que Louvois qui lui fait ses armées et que Turenne qui lui fait ses victoires. De Richelieu ôtez le père Joseph, voilà Richelieu presque vide. Il a de moins le mystère. L’éminence rouge est superbe, l’éminence grise est terrible. Être un ver, quelle force! Tous les Narvaez amalgamés avec tous les O’Donnell font moins de besogne qu’une sœur Patrocinio.
Par exemple, la condition de cette puissance, c’est la petitesse. Si vous voulez rester fort, restez chétif. Soyez le néant. Le serpent au repos, couché en rond, figure à la fois l’infini et zéro.
Une de ces fortunes vipérines était échue à Barkilphedro.
Il s’était glissé où il voulait.
Les bêtes plates entrent partout. Louis XIV avait des punaises dans son lit et des jésuites dans sa politique.
D’incompatibilité, point.
En ce monde tout est pendule. Graviter, c’est osciller. Un pôle vaut l’autre. François Ier veut Triboulet; Louis XV veut Lebel. Il existe une affinité profonde entre cette extrême hauteur et cet extrême abaissement.
C’est l’abaissement qui dirige. Rien de plus aisé à comprendre. Qui est dessous tient les fils.
Pas de position plus commode.
On est l’œil, et on a l’oreille.
On est l’œil du gouvernement.
On a l’oreille du roi.
Avoir l’oreille du roi, c’est tirer et pousser à sa fantaisie le verrou de la conscience royale, et fourrer dans cette conscience ce qu’on veut. L’esprit du roi, c’est votre armoire. Si vous êtes chiffonnier, c’est votre hotte. L’oreille des rois n’est pas aux rois; c’est ce qui fait qu’en somme ces pauvres diables sont peu responsables. Qui ne possède pas sa pensée, ne possède pas son action. Un roi, cela obéit.
A quoi?
A une mauvaise âme quelconque qui du dehors lui bourdonne dans l’oreille. Mouche sombre de l’abîme.
Ce bourdonnement commande. Un règne est une dictée.
La voix haute, c’est le souverain; la voix basse, c’est la souveraineté.
Ceux qui dans un règne savent distinguer cette voix basse et entendre ce qu’elle souffle à la voix haute, sont les vrais historiens.
IX HAÏR EST AUSSI FORT QU’AIMER
La reine Anne avait autour d’elle plusieurs de ces voix basses. Barkilphedro en était une.
Outre la reine, il travaillait, influençait et pratiquait sourdement lady Josiane et lord David. Nous l’avons dit, il parlait bas à trois oreilles. Une oreille de plus que Dangeau. Dangeau ne parlait bas qu’à deux, du temps où, passant sa tête entre Louis XIV épris d’Henriette sa belle-sœur, et Henriette éprise de Louis XIV son beau-frère, secrétaire de Louis à l’insu d’Henriette et d’Henriette à l’insu de Louis, situé au beau milieu de l’amour des deux marionnettes, il faisait les demandes et les réponses.
Barkilphedro était si riant, si acceptant, si incapable de prendre la défense de qui que ce soit, si peu dévoué au fond, si laid, si méchant, qu’il était tout simple qu’une personne royale en vînt à ne pouvoir se passer de lui. Quand Anne eut gouté de Barkilphedro, elle ne voulut pas d’autre flatteur. Il la flattait comme on flattait Louis le Grand, par la piqûre à autrui.—Le roi étant ignorant, dit madame de Montchevreuil, on est obligé de bafouer les savants.
Empoisonner de temps en temps la piqûre, c’est le comble de l’art. Néron aime à voir travailler Locuste.
Les palais royaux sont très pénétrables; ces madrépores ont une voirie intérieure vite devinée, pratiquée, fouillée, et au besoin évidée, par ce rongeur qu’on nomme le courtisan. Un prétexte pour entrer suffit. Barkilphedro ayant ce prétexte, sa charge, fut en très peu de temps chez la reine ce qu’il était chez la ducbesse Josiane, l’animal domestique indispensable. Un mot qu’il basarda un jour le mit tout de suite au fait de la reine; il sut à quoi s’en tenir sur la bonté de sa majesté. La reine aimait beaucoup son lord stewart, William Cavendish, duc de Devonshire, qui était très imbécile. Ce lord, qui avait tous les grades d’Oxford et ne savait pas l’orthographe, fit un beau matin la bêtise de mourir. Mourir, c’est fort imprudent à la cour, car personne ne se gêne plus pour parler de vous. La reine, Barkilphedro présent, se lamenta, et finit par s’écrier en soupirant:—C’est dommage que tant de vertus fussent portées et servies par une si pauvre intelligence!
—Dieu veuille avoir son âne! murmura Barkilpbedro, à demi-voix et en français.
La reine sourit. Barkilphedro enregistra ce sourire.
Il en conclut: Mordre plaît.
Congé était donné à sa malice.
A partir de ce jour, il fourra sa curiosité partout, sa malignité aussi. On le laissait faire, tant on le craignait. Qui fait rire le roi fait trembler le reste.
C’était un puissant drôle.
Il faisait chaque jour des pas en avant, sous terre. On avait besoin de Barkilphedro. Plusieurs grands l’honoraient de leur confiance au point de le charger dans l’occasion d’une commission honteuse.
La cour est un engrenage. Barkilphedro y devint moteur. Avez-vous remarqué dans certains mécanismes la petitesse de la roue motrice?
Josiane, en particulier, qui utilisait, nous l’avons indiqué, le talent d’espion de Barkilphedro, avait en lui une telle confiance, qu’elle n’avait pas hésité à lui remettre une des clefs secrètes de son appartement, au moyen de laquelle il pouvait entrer chez elle à toute heure. Cette excessive livraison de sa vie intime était une mode au dix-septième siècle. Cela s’appelait: donner la clef. Josiane avait donné deux de ces clefs de confiance; lord David avait l’une, Barkilphedro avait l’autre.
Du reste, pénétrer d’emblée jusqu’aux chambres à coucher était dans les vieilles mœurs une chose nullement surprenante. De là des incidents. La Ferté, tirant brusquement les rideaux du lit de mademoiselle Lafont, y trouvait Sainson, mousquetaire noir, etc., etc.
Barkilphedro excellait à faire de ces découvertes sournoises qui subordonnent et soumettent les grands aux petits. Sa marche dans l’ombre était tortueuse, douce et savante. Comme tout espion parfait, il était composé d’une inclémence de bourreau et d’une patience de micrographe. Il était courtisan né. Tout courtisan est un noctambule. Le courtisan rôde dans cette nuit qu’on appelle la toute-puisssance. Il a une lanterne sourde à la main. Il éclaire le point qu’il veut, et reste ténébreux. Ce qu’il cherche avec cette lanterne, ce n’est pas un homme; c’est une bête. Ce qu’il trouve, c’est le roi.
Les rois n’aiment pas qu’on prétende être grand autour d’eux. L’ironie à qui n’est pas eux les charme. Le talent de Barkilphedro consistait en un rapetissement perpétuel des lords et des princes, au profit de la majesté royale, grandie d’autant.
La clef intime qu’avait Barkilphedro était faite, ayant deux jeux, un à chaque extrémité, de façon à pouvoir ouvrir les petits appartements dans les deux résidences favorites de Josiane, Hunkerville-house à Londres, Corleone-lodge à Windsor. Ces deux hôtels faisaient partie de l’héritage Clancharlie. Hunkerville-house confinait à Oldgate. Oldgate à Londres était une porte par où l’on venait de Harwick, et où l’on voyait une statue de Charles II ayant sur sa tête un ange peint, et sous ses pieds un lion et une licorne sculptés. De Hunkerville-house, par le vent d’est, on entendait le carillon de Sainte-Marylebone. Corleone-lodge était un palais florentin en brique et en pierre avec colonnade de marbre, bâti sur pilotis à Windsor, au bout du pont de bois, et ayant une des plus superbes cours d’honneur de l’Angleterre.
Dans ce dernier palais, contigu au château de Windsor, Josiane était à portée de la reine. Josiane s’y plaisait néanmoins.
Presque rien au dehors, toute en racines, telle était l’influence de Barkilphedro sur la reine. Rien de plus difficile à arracher que ces mauvaises herbes de cour; elles s’enfoncent très avant et n’offrent aucune prise extérieure. Sarcler Roquelaure, Triboulet ou Brummel, est presque impossible.
De jour en jour, et de plus en plus, la reine Anne prenait en gré Barkilphedro.
Sarah Jennings est célèbre; Barkilphedro est inconnu; sa faveur resta obscure. Ce nom, Barkilphedro, n’est pas arrivé jusqu’à l’histoire. Toutes les taupes ne sont pas prises par le taupier.
Barkilphedro, ancien candidat clergyman, avait un peu étudié tout; tout effleuré donne pour résultat rien. On peut être victime de l’omnis res scibilis. Avoir sous le crâne le tonneau des Danaïdes, c’est le malheur de toute une race de savants qu’on peut appeler les stériles. Ce que Barkilphedro avait mis dans son cerveau l’avait laissé vide.
L’esprit, comme la nature, a horreur du vide. Dans le vide, la nature met l’amour; l’esprit, souvent, y met la haine. La haine occupe.
Là haine pour la haine existe. L’art pour l’art est dans la nature, plus qu’on ne croit.
On hait. Il faut bien faire quelque chose.
La haine gratuite, mot formidable. Cela veut dire la haine qui est à elle-même son propre paiement.
L’ours vit de se lécher la griffe.
Indéfiniment, non. Cette griffe, il faut la ravitailler. Il faut mettre quelque chose dessous.
Haïr indistinctement est doux et suffit quelque temps; mais il faut finir par avoir un objet. Une animosité diffuse sur la création épuise, comme toute jouissance solitaire. La haine sans objet ressemble au tir sans cible. Ce qui intéresse le jeu, c’est un cœur à percer.
On ne peut pas haïr uniquement pour l’honneur. Il faut un assaisonnement, un homme, une femme, quelqu’un à détruire.
Ce service d’intéresser le jeu, d’offrir un but, de passionner la haine en la fixant, d’amuser le chasseur par la vue de la proie vivante, de faire espérer au guetteur le bouillonnement tiède et fumant du sang qui va couler, d’épanouir l’oiseleur par la crédulité inutilement ailée de l’alouette, d’être une bête couvée à son insu pour le meurtre par un esprit, ce service exquis et horrible dont n’a pas conscience celui qui le rend, Josiane le rendit à Barkilphedro.
La pensée est un projectile. Barkilphedro, dès le premier jour, s’était mis à viser Josiane avec les mauvaises intentions qu’il avait dans l’esprit. Une intention et une escopette, cela se ressemble. Barkilphedro se tenait en arrêt, dirigeant contre la duchesse toute sa méchanceté secrète. Cela vous étonne? Que vous a fait l’oiseau à qui vous tirez un coup de fusil? C’est pour le manger, dites-vous. Barkilphedro aussi.
Josiane ne pouvait guère être frappée au cœur, l’endroit où est une énigme est difficilement vulnérable mais elle pouvait être atteinte à la tête, c’est-à-dire à l’orgueil.
C’est par là qu’elle se croyait forte et qu’elle était faible.
Barkilphedro s’en était rendu compte.
Si Josiane avait pu voir clair dans la nuit de Barkilphedro, si elle avait pu distinguer ce qui était embusqué derrière ce sourire, cette fière personne, si haut située, eût probablement tremblé. Heureusement pour la tranquillité de ses sommeils, elle ignorait absolument ce qu’il y avait dans cet homme.
L’inattendu fuse on ne sait d’où. Les profonds dessous de la vie sont redoutables. Il n’y a point de haine petite. La haine est toujours énorme. Elle conserve sa stature dans le plus petit être, et reste monstre. Une haine est toute la haine. Un éléphant que hait une fourmi est en danger.
Même avant d’avoir frappé, Barkilphedro sentait avec joie un commencement de saveur de l’action mauvaise qu’il voulait commettre. Il ne savait encore ce qu’il ferait contre Josiane. Mais il était décidé à faire quelque chose. C’était déjà beaucoup qu’un tel parti pris.
Anéantir Josiane, c’eût été trop de succès. Il ne l’espérait point. Mais l’humilier, l’amoindrir, la désoler, rougir de larmes de rage ces yeux superbes, voilà une réussite. Il y comptait. Tenace, appliqué, fidèle au tourment d’autrui, inarrachable, la nature ne l’avait pas fait ainsi pour rien. Il entendait bien trouver le défaut de l’armure d’or de Josiane, et faire ruisseler le sang de cette olympienne. Quel bénéfice, insistons-y, y avait-il là pour lui? Un bénéfice énorme. Faire du mal à qui nous a fait du bien.
Qu’est-ce qu’un envieux? C’est un ingrat. Il déteste la lumière qui l’éclaire et le réchauffe. Zoile hait ce bienfait, Homère.
Faire subir à Josiane ce qu’on appellerait aujourd’hui une vivisection, l’avoir, toute convulsive, sur sa table d’anatomie, la disséquer, vivante, à loisir dans une chirurgie quelconque, la déchiqueter en amateur pendant qu’elle hurlerait, ce rêve charmait Barkilphedro.
Pour arriver à ce résultat, il eût fallu souffrir un peu, qu’il l’eût trouvé bon. On peut se pincer à sa tenaille. Le couteau en se reployant vous coupe les doigts; qu’importe! Être un peu pris dans la torture de Josiane lui eût été égal. Le bourreau, manieur de fer rouge, a sa part de brûlure, et n’y prend pas garde. Parce que l’autre souffre davantage, on ne sent rien. Voir le supplicié se tordre vous ôte votre douleur.
Fais ce qui nuit, advienne que pourra.
La construction du mal d’autrui se complique d’une acceptation de responsabilité obscure. On se risque soi-même dans le danger qu’on fait courir à un autre, tant les enchaînements de tout peuvent amener d’écroulements inattendus. Ceci n’arrête point le vrai méchant. Il ressent en joie ce que le patient éprouve en angoisse. Il a le chatouillement de ce déchirement; l’homme mauvais ne s’épanouit qu’affreusement. Le supplice se réverbère sur lui en bien-être. Le duc d’Albe se chauffait les mains aux bûchers. Foyer, douleur; reflet, plaisir. Que de telles transpositions soient possibles, cela fait frissonner. Notre côté ténèbres est insondable. Supplice exquis, l’expression est dans Bodin[14], ayant peut-être ce triple sens terrible: recherche du tourment, souffrance du tourmenté, volupté du tourmenteur. Ambition, appétit, tous ces mots signifient quelqu’un sacrifié à quelqu’un satisfait. Chose triste, que l’espérance puisse être perverse. En vouloir à une créature, c’est lui vouloir du mal. Pourquoi pas du bien? Serait-ce que le principal versant de notre volonté serait du côté du mal? Un des plus rudes labeurs du juste, c’est de s’extraire continuellement de l’âme une malveillance difficilement épuisable. Presque toutes nos convoitises, examinées, contiennent de l’inavouable. Pour le méchant complet, et cette perfection hideuse existe, Tant pis pour les autres signifie Tant mieux pour moi. Ombre de l’homme. Cavernes.
[14] Livre IV, page 100.
Josiane avait cette plénitude de sécurité que donne l’orgueil ignorant, fait du mépris de tout. La faculté féminine de dédaigner est extraordinaire. Un dédain inconscient, involontaire et confiant, c’était là Josiane. Barkilphedro était pour elle à peu près une chose. On l’eût bien étonnée, si on lui eût dit que Barkilphedro, cela existait.
Elle allait, venait et riait, devant cet homme qui la contemplait obliquement.
Lui, pensif, il épiait une occasion.
A mesure qu’il attendait, sa détermination de jeter dans la vie de cette femme un désespoir quelconque, augmentait.
Affût inexorable.
D’ailleurs il se donnait à lui-même d’excellentes raisons. Il ne faut pas croire que les coquins ne s’estiment pas. Ils se rendent des comptes dans des monologues altiers, et ils le prennent de très haut. Comment! cette Josiane lui avait fait l’aumône! Elle avait émietté sur lui, comme sur un mendiant, quelques liards de sa colossale richesse! Elle l’avait rivé et cloué à une fonclion inepte! Si, lui Barkilphedro, presque homme d’église, capacité variée et profonde, personnage docte, ayant l’étoffe d’un révérend, il avait pour emploi d’enregistrer des tessons bons à racler les pustules de Job, s’il passait sa vie dans un galetas de greffe à déboucher gravement de stupides bouteilles incrustées de toutes les saletés de la mer, et à déchiffrer des parchemins moisis, des pourritures de grimoires, des ordures de testaments, on ne sait quelles balivernes illisibles, c’était la faute de cette Josiane! Comment! cette créature le tutoyait!
Et il ne se vengerait pas!
Et il ne punirait pas cette espèce!
Ah ça mais! il n’y aurait donc plus de justice ici-bas!
X FLAMBOIEMENTS QU’ON VERRAIT SI L’HOMME ÉTAIT TRANSPARENT
Quoi! cette femme, cette extravagante, cette songeuse lubrique, vierge jusqu’à l’occasion, ce morceau de chair n’ayant pas encore fait sa livraison, cette effronterie à couronne princière, cette Diane par orgueil, pas encore prise par le premier venu, soit, peut-être, on le dit, j’y consens, faute d’un hasard, cete bâtarde d’une canaille de roi qui n’avait pas eu l’esprit de rester en place, cette duchesse de raccroc, qui, grande dame, jouait à la déesse, et qui, pauvre, eût été fille publique, cette lady à peu près, cette voleuse des biens d’un proscrit, cette hautaine gueuse, parce qu’un jour, lui Barkilphedro, n’avait pas de quoi dîner, et qu’il était sans asile, avait eu l’impudence de l’asseoir chez elle à un bout de table, et de le nicher dans un trou quelconque de son insupportable palais, ou ça? n’importe où, peut-être au grenier, peut-être à la cave, qu’est-ce que cela fait? un peu mieux que les valets, un peu plus mal que les chevaux! Elle avait abusé de sa détresse, à lui, Barkilphedro, pour se dépêcher de lui rendre traîtreusement service, ce que font les riches afin d’humilier les pauvres, et de se les attacher comme des bassets qu’on mène en laisse! Qu’est-ce que ce service lui coûtait d’ailleurs? Un service vaut ce qu’il coûte. Elle avait des chambres de trop dans sa maison. Venir en aide à Barkilphedro! le bel effort qu’elle avait fait là! avait-elle mangé une cuillerée de soupe à la tortue de moins? s’élait-elle privée de quelque chose dans le débordement haïssable de son superflu? Non. Elle avait ajouté à ce superflu une vanité, un objet de luxe, une bonne action en bague au doigt, un homme d’esprit secouru, un clergyman patronné! Elle pouvait prendre des airs, dire: je prodigue les bienfaits, je donne la becquée à des gens de lettres, faire sa protectrice! Est-il heureux de m’avoir trouvée, ce misérable! Quelle amie des arts je suis! Le tout pour avoir dressé un lit de sangle dans un méchant bouge sous les combles! Quant à la place à l’amirauté, Barkilphedro la tenait de Josiane, parbleu! jolie fonction! Josiane avait fait Barkilphedro ce qu’il était. Elle l’avait créé, soit. Oui, créé rien. Moins que rien. Car il se sentait, dans cette charge ridicule, ployé, ankylosé et contrefait. Que devait-il à Josiane? La reconnaissance du bossu pour sa mère qui l’a fait difforme. Voilà ces privilégiés, ces gens comblés, ces parvenus, ces préférés de la hideuse marâtre fortune! Et l’homme à talents, et Barkilphedro, était forcé de se ranger dans les escaliers, de saluer des laquais, de grimper le soir un tas d’étages, et d’être courtois, empressé, gracieux, déférent, agréable, et d’avoir toujours sur le museau une grimace respectueuse! S’il n’y a pas de quoi grincer de rage! Et pendant ce temps-la elle se mettait des perles au cou, et elle prenait des poses d’amoureuse avec son imbécile de lord David Dirry-Moir, la drôlesse!
Ne vous laissez jamais rendre service. On en abusera. Ne vous laissez pas prendre en délit d’inanition, On vous soulagerait. Parce qu’il était sans pain, cette femme avait trouvé le prétexte suffisant pour lui donner à manger! Désormais il était son domestique! Une défaillance d’estomac, et vous voilà à la chaîne pour la vie! Être obligé, c’est être exploité. Les heureux, les puissants, profitent du moment où vous tendez la main pour vous mettre un sou dedans, et de la minute où vous êtes lâche pour vous faire esclave, et esclave de la pire espèce, esclave d’une charité, esclave forcé d’aimer! quelle infamie! quelle indélicatesse, quelle surprise à notre fierté! Et c’est fini, vous voilà condamné, à perpétuité, à trouver bon cet homme, à trouver belle cette femme, à rester au second plan du subalterne, à approuver, à applaudir, à admirer, à encenser, à vous prosterner, à mettre à vos rotules le calus de l’agenouillement, à sucrer vos paroles, quand vous êtes rongé de colère, quand vous mâchez des cris de fureur, et quand vous avez, en vous plus de soulèvement sauvage et plus d’écume amère que l’océan.
C’est ainsi que les riches font prisonnier le pauvre.
Cette glu de la bonne action commise sur vous vous barbouille et vous embourbe pour toujours.
Une aumône est irrémédiable. Reconnaissance, c’est paralysie. Le bienfait a une adhérence visqueuse et répugnante qui vous ôte vos libres mouvements. Les odieux êtres opulents et gavés dont la pitié a sévi sur vous le savent. C’est dit. Vous êtes leur chose. Ils vous ont acheté. Combien? un os, qu’ils ont retiré à leur chien pour vous l’offrir. Ils vous ont lancé cet os à la tête. Vous avez été lapidé autant que secouru. C’est égal. Avez-vous rongé l’os, oui ou non? Vous avez eu aussi votre part de la niche. Donc remerciez. Remerciez à jamais. Adorez, vos maîtres. Génuflexion indéfinie. Le bienfait implique un sous-entendu d’infériorité acceptée par vous. Ils exigent que vous vous sentiez pauvre diable et que vous les sentiez dieux. Votre diminution les augmente. Votre courbure les redresse. Il y a dans leur son de voix une douce pointe impertinente. Leurs événements de famille, mariages, baptêmes, la femelle pleine, les petits qu’on met bas, cela vous regarde. Il leur naît un louveteau, bien, vous composerez un sonnet. Vous êtes poëte pour être plat. Si ce n’est pas à faire crouler les astres! Un peu plus, ils vous feraient user leurs vieux souliers!
—Qu’est-ce que vous avez donc là chez vous, ma chère? qu’il est laid! qu’est-ce que c’est que cet homme?—Je ne sais pas, c’est un grimaud que je nourris.—Ainsi dialoguent ces dindes. Sans même baisser la voix. Vous entendez, et vous restez mécaniquement aimable. Du reste, si vous êtes malade, vos maîtres vous envoient le médecin. Pas le leur. Dans l’occasion, ils s’informent. N’étant pas de la même espèce que vous, et l’inaccessible étant de leur côté, ils sont affables. Leur escarpement les fait abordables. Ils savent que le plain-pied est impossible. A force de dédain, ils sont polis. A table, ils vous font un petit signe de tête. Quelquefois ils savent l’orthographe de votre nom. Ils ne vous font pas sentir qu’ils sont vos protecteurs autrement qu’en marchant naïvement sur tout ce que vous avez de susceptible et de délicat. Ils vous traitent avec bonté!
Est-ce assez abominable?
Certes, il était urgent de châtier la Josiane. Il fallait lui apprendre à qui elle avait eu affaire! Ah! messieurs les riches, parce que vous ne pouvez pas tout consommer, parce que l’opulence aboutirait à l’indigestion, vu la petitesse de vos estomacs égaux aux nôtres, après tout, parce qu’il vaut mieux distribuer les restes que les perdre, vous érigez, cette pâtée jetée aux pauvres en magnificence! Ah! vous nous donnez du pain, vous nous donnez, un asile, vous nous donnez, des vêtements, vous nous donnez un emploi, et vous poussez l’audace, la folie, la cruauté, l’ineptie et l’absurdité jusqu’à croire que nous sommes vos obligés! Ce pain, c’est un pain de servitude, cet asile, c’est une chambre de valet, ces vêtements, c’est une livrée, cet emploi, c’est une dérision, payée, soit, mais abrutissante! Ah! vous vous croyez le droit de nous flétrir avec du logement et de la nourriture, vous vous imaginez, que nous vous sommes redevables, et vous comptez sur de la reconnaissance! Eh bien! nous vous mangerons le ventre! Eh bien! nous vous détripaillerons, belle madame, et nous vous dévorerons toute en vie, et nous vous couperons les attaches du cœur avec nos dents!
Cette Josiane! n’était-ce pas monstrueux? quel mérite avait-elle? Elle avait fait ce chef-d’œuvre de venir au monde en témoignage de la bêtise de son père et de la honte de sa mère, elle nous faisait la grâce d’exister, et cette complaisance qu’elle avait d’être un scandale public, on la lui payait des millions, elle avait des terres et des châteaux, des garennes, des chasses, des lacs, des forêts, est-ce que je sais, moi? et avec cela elle faisait sa sotte! et on lui adressait des vers! et lui, Barkilphedro, qui avait étudié et travaillé, qui s’était donné de la peine, qui s’était fourré de gros livres dans les yeux et dans la cervelle, qui avait pourri dans les bouquins et dans la science, qui avait énormément d’esprit, qui commanderait très bien des armées, qui écrirait des tragédies comme Otway et Dryden, s’il voulait, lui qui était fait pour être empereur, il avait été réduit à permettre à cette rien du tout de l’empêcher de crever de faim! L’usurpation de ces riches, exécrables élus du hasard, peut-elle aller plus loin! Faire semblant d’être généreux avec nous, et nous protéger, et nous sourire à nous qui boirions leur sang et qui nous lècherions les lèvres ensuite! Que la basse femme de cour ait l’odieuse puissance d’être bienfaitrice, et que l’homme supérieur puisse être condamné à ramasser de telles bribes tombant d’une telle main, quelle plus épouvantable iniquité! Et quelle sociélé que celle qui a à ce point pour base la disproportion et l’injustice! Ne serait-ce pas le cas de tout prendre par les quatre coins, et d’envoyer pêle-mêle au plafond la nappe et le festin et l’orgie, et l’ivresse et l’ivrognerie, et les convives, et ceux qui sont à deux coudes sur la table, et ceux qui sont à quatre pattes dessous, et les insolents qui donnent et les idiots qui acceptent, et de recracher tout au nez de Dieu, et de jeter au ciel toute la terre! En attendant, enfonçons nos griffes dans Josiane.
Ainsi songeait Barkilphedro. C’étaient là les rugissements qu’il avait dans l’âme. C’est l’habitude de l’envieux de s’absoudre en amalgamant à son grief personnel le mal public. Toutes les formes farouches des passions haineuses allaient et venaient dans cette intelligence féroce. A l’angle des vieilles mappemondes du quinzième siècle, on trouve un large espace vague sans forme et sans nom où sont écrits ces trois mots: Hic sunt leones. Ce coin sombre est aussi dans l’homme. Les passions rôdent et grondent quelque part en nous, et l’on peut dire aussi d’un côté obscur de notre âme: Il y a ici des lions.
Cet échafaudage de raisonnements fauves était-il absolument absurde? cela manquait-il d’un certain jugement? Il faut bien le dire, non.
Il est effrayant de penser que cette chose qu’on a en soi, le jugement, n’est pas la justice. Le jugement, c’est le relatif. La justice, c’est l’absolu. Réfléchissez à la différence entre un juge et un juste.
Les méchants malmènent la conscience avec autorité. Il y a une gymnastique du faux. Un sophiste est un faussaire, et dans l’occasion ce faussaire brutalise le bon sens. Une certaine logique très souple, très implacable et très agile est au service du mal et excelle à meurtrir la vérité dans les ténèbres. Coups de poing sinistres de Satan à Dieu.
Tel sophiste, admiré des niais, n’a pas d’autre gloire que d’avoir fait des «bleus» à la conscience humaine.
L’affligeant, c’est que Barkilphedro pressentait un avortemcnt. Il entreprenait un vaste travail, et en somme, il le craignait du moins, pour peu de ravage. Être un homme corrosif, avoir en soi une volonté d’acier, une haine de diamant, une curiosité ardente de la catastrophe, et ne rien brûler, ne rien décapiter, ne rien exterminer! Être ce qu’il était, une force de dévastation, une animosité vorace, un rongeur du bonheur d’autrui, avoir été créé—(car il y a un créateur, le diable ou Dieu, n’importe qui!) avoir été créé de toutes pièces Barkilphedro pour ne réaliser peut-être qu’une chiquenaude; est-ce possible! Barkilphedro manquerait son coup! Être un ressort à lancer des quartiers de rocher, et lâcher toute sa détente pour faire à une mijaurée une bosse au front! une catapulte faisant le dégât d’une pichenette! accomplir une besogne de Sisyphe pour un résultat de fourmi! suer toute la haine pour à peu près rien! Est-ce assez humiliant quand on est un mécanisme d’hostilité à broyer le monde! Mettre en mouvement tous ses engrenages, faire dans l’ombre un fracas de machine de Marly, pour réussir peut-être à pincer le bout d’un petit doigt rose! Il allait tourner et retourner des blocs pour arriver, qui sait? à rider un peu la surface plate de la cour! Dieu a cette manie de dépenser grandement les forces. Un remuement de montagne aboutit au déplacement d’une taupinière.
En outre, la cour étant donnée, terrain bizarre, rien n’est plus dangereux que de viser son ennemi, et de le manquer. D’abord cela vous démasque à votre ennemi, et cela l’irrite; ensuite, et surtout, cela déplaît au maître. Les rois goûtent peu les maladroits. Pas de contusions; pas de gourmades laides. Égorgez, tout le monde, ne faites saigner du nez à personne. Qui tue est habile, qui blesse est inepte. Les rois n’aiment pas qu’on écloppe leurs domestiques. Ils vous en veulent si vous fêlez une porcelaine sur leur cheminée ou un courtisan dans leur cortège. La cour doit rester propre. Cassez, et remplacez; c’est bien.
Ceci se concilie du reste parfaitement avec le goût des médisances qu’ont les princes. Dites du mal, n’en faites point. Ou, si vous en faites, que ce soit en grand.
Poignardez, mais n’égratignez pas. A moins que l’épingle ne soit empoisonnée. Circonstance atténuante. C’était, rappelons-le, le cas de Barkilphedro.
Tout pygmée haineux est la fiole où est enfermé le dragon de Salomon. Fiole microscopique, dragon démesuré. Condensation formidable attendant l’heure gigantesque de la dilatation. Ennui consolé par la préméditation de l’explosion. Le contenu est plus grand que le contenant. Un géant latent, quelle chose étrange! un acarus dans lequel il y a une hydre! Être cette affreuse boîte à surprise, avoir en soi Léviathan, c’est pour le nain une torture et une volupté.
Aussi rien n’eût fait lâcher prise à Barkilphedro. Il attendait son heure. Viendrait-elle? Qu’importe? il l’attendait. Quand on est très mauvais, l’amour-propre s’en mêle. Faire des trous et des sapes à une fortune de cour, plus haute que nous, la miner à ses risques et périls, tout souterrain et tout caché qu’on est, insistons-y, c’est intéressant. On se passionne à un tel jeu. On s’éprend de cela comme d’un poëme épique qu’on ferait. Être très petit et s’attaquer à quelqu’un de très grand est une action d’éclat. C’est beau d’être la puce d’un lion.
L’altière bête se sent piquée et dépense son énorme colère contre l’atome. Un tigre rencontré l’ennuierait moins. Et voilà les rôles changés. Le lion humilié a dans sa chair le dard de l’insecte, et la puce peut dire: j’ai en moi du sang de lion.
Pourtant, ce n’étaient là pour l’orgueil de Barkilphedro que de demi-apaisements. Consolations. Palliatifs. Taquiner est une chose, torturer vaudrait mieux. Barkilphedro, pensée désagréable qui lui revenait sans cesse, n’aurait vraisemblablement pas d’autre succès que d’entamer chétivement l’épiderme de Josiane. Que pouvait-il espérer de plus, lui si infime contre elle si radieuse? Une égratignure, que c’est peu, à qui voudrait toute la pourpre de l’écorchure vive, et les rugissements de la femme plus que nue, n’ayant même plus cette chemise, la peau! avec de telles envies, que c’est fâcheux d’être impuissant! Hélas! rien n’est parfait.
En somme il se résignait. Ne pouvant mieux, il ne rêvait que la moitié de son rêve. Faire une farce noire, c’est là un but après tout.
Celui qui se venge d’un bienfait, quel homme! Barkilphedro était ce colosse. Ordinairement l’ingratitude est de l’oubli; chez ce privilégié du mal, elle était de la fureur. L’ingrat vulgaire est rempli de cendre. De quoi était plein Barkilphedro? d’une fournaise. Fournaise murée de haine, de colère, de silence, de rancune, attendant pour combustible Josiane. Jamais un homme n’avait à ce point abhorré une femme sans raison. Quelle chose terrible! Elle était son insomnie, sa préoccupation, son ennui, sa rage.
Peut-être en était-il un peu amoureux.
XI BARKILPHEDRO EN EMBUSCADE
Trouver l’endroit sensible de Josiane et la frapper là; telle était, pour toutes les causes que nous venons de dire, la volonté imperturbable de Barkilphedro.
Vouloir ne suffit pas; il faut pouvoir.
Comment s’y prendre?
Là était la question.
Les chenapans vulgaires font soigneusement le scenario de la coquinerie qu’ils veulent commettre. Ils ne se sentent pas assez forts pour saisir l’incident au passage, pour en prendre possession de gré ou de force, et pour le contraindre à les servir. De là des combinaisons préliminaires que les méchants profonds dédaignent. Les méchants profonds ont pour tout a priori leur méchanceté; ils se bornent à s’armer de toutes pièces, préparent plusieurs en-cas variés, et, comme Barkilphedro, épient tout bonnement l’occasion. Ils savent qu’un plan façonné d’avance court risque de mal s’emboîter dans l’événement qui se présentera. On ne se rend pas comme cela maître du possible et l’on n’en fait point ce qu’on veut. On n’a point de pourparler préalable avec la destinée. Demain ne nous obéit pas. Le hasard a une certaine indiscipline.
Aussi le guettent-ils pour lui demander sans préambule, d’autorité, et sur-le-champ, sa collaboration. Pas de plan, pas d’épure, pas de maquette, pas de soulier tout fait chaussant mal l’inattendu. Ils plongent à pic dans la noirceur. La mise à profit immédiate et rapide du fait quelconque qui peut aider, c’est là l’habileté qui distingue le méchant efficace, et qui élève le coquin à la dignité de démon. Brusquer le sort, c’est le génie.
Le vrai scélérat vous frappe comme une fronde, avec le premier caillou venu.
Les malfaiteurs capables comptent sur l’imprévu, cet auxiliaire stupéfait de tant de crimes.
Empoigner l’incident, sauter dessus; il n’y a pas d’autre Art poétique pour ce genre de talent.
Et, en attendant, savoir à qui l’on a affaire. Sonder le terrain.
Pour Barkilphedro, le terrain était la reine Anne.
Barkilphedro approchait la reine.
De si près que, parfois, il s’imaginait entendre les monologues de sa majesté.
Quelquefois, il assistait, point compté, aux conversations des deux sœurs. On ne lui défendait pas le glissement d’un mot. Il en profitait pour s’amoindrir. Façon d’inspirer confiance.
C’est ainsi qu’un jour, à Hampton-Court, dans le jardin, étant derrière la duchesse, qui était derrière la reine, il entendit Anne, se conformant lourdement à la mode, émettre des sentences.
—Les bêtes sont heureuses, disait la reine, elles ne risquent pas d’aller en enfer.
—Elles y sont, répondit Josiane.
Cette réponse, qui substituait brusquement la philosophie à la religion, déplut. Si par hasard c’était profond, Anne se sentait choquée.
—Ma chère, dit-elle à Josiane, nous parlons de l’enfer comme deux sottes. Demandons à Barkilphedro ce qu’il en est. Il doit savoir ces choses-là.
—Comme diable? demanda Josiane.
—Comme bête, répondit Barkilphedro.
Et il salua.
—Madame, dit la reine à Josiane, il a plus d’esprit que nous.
Pour un homme comme Barkilphedro, approcher la reine, c’était la tenir. Il pouvait dire: Je l’ai. Maintenant il lui fallait la manière de s’en servir.
Il avait pied en cour. Être posté, c’est superbe. Aucune chance ne pouvait lui échapper. Plus d’une fois il avait fait sourire méchamment la reine. C’était avoir un permis de chasse.
Mais n’y avait-il aucun gibier réservé? Ce permis de chasse allait-il jusqu’à casser l’aile ou la patte à quelqu’un comme la propre sœur de sa majesté?
Premier point à éclaircir. La reine aimait-elle sa sœur?
Un faux pas peut tout perdre. Barkilphedro observait.
Avant d’entamer la partie, le joueur regarde ses cartes. Quels atouts a-t-il? Barkilphedro commença par examiner l’âge des deux femmes: Josiane, vingt-trois ans; Anne, quarante et un ans. C’était bien. Il avait du jeu.
Le moment où la femme cesse de compter par printemps et commence à compter par hivers, est irritant. Sourde rancune contre le temps, qu’on a en soi. Les jeunes belles épanouies, parfums pour les autres, sont pour vous épines, et de toutes ces roses vous sentez la piqûre. Il semble que toute cette fraîcheur vous est prise, et que la beauté ne décroît en vous que parée qu’elle croît chez les autres.
Exploiter cette mauvaise humeur secrète, creuser la ride d’une femme de quarante ans qui est reine, cela était indiqué à Barkilphedro.
L’envie excelle à exciter la jalousie comme le rat à faire sortir le crocodile.
Barkilphedro attachait sur Anne son regard magistral.
Il voyait dans la reine comme on voit dans une stagnation. Le marécage a sa transparence. Dans une eau sale on voit des vices; dans une eau trouble on voit des inepties. Anne n’était qu’une eau trouble.
Des embryons de sentiments et des larves d’idées se mouvaient dans cette cervelle épaisse.
C’était peu distinct. Cela avait à peine des contours. C’étaient des réalités pourtant, mais informes. La reine pensait ceci. La reine désirait cela. Préciser quoi était difficile. Les transformations confuses qui s’opèrent dans l’eau croupissante sont malaisées à étudier.
La reine, habituellement obscure, avait par instants des échappées bêtes et brusques. C’était là ce qu’il fallait saisir. Il fallait la prendre sur le fait.
Qu’est-ce que la reine Anne, dans son for intérieur, voulait à la duchesse Josiane? Du bien, ou du mal?
Problème. Barkilphedro se le posa.
Ce problème résolu, on pourrait aller plus loin.
Divers hasards servirent Barkilphedro. Et surtout sa ténacité au guet.
Anne était, du côté de son mari, un peu parente de la nouvelle reine de Prusse, femme du roi aux cent chambellans, de laquelle elle avait un portrait peint sur émail d’après le procédé de Turquet de Mayerne. Cette reine de Prusse avait, elle aussi, une sœur cadette illégitime, la baronne Drika.
Un jour, Barkilphedro présent, Anne fit à l’ambassadeur de Prusse des questions sur cette Drika.
—On la dit riche?
—Très riche, répondit l’ambassadeur.
—Elle a des palais?
—Plus magnifiques que ceux de la reine sa sœur.
—Qui doit-elle épouser?
—Un très grand seigneur, le comte Gormo.
—Joli?
—Charmant.
—Elle est jeune?
—Toute jeune.
—Aussi belle que la reine.
L’ambassadeur baissa la voix et répondit:
—Plus belle.
—Ce qui est insolent, murmura Barkilphedro.
La reine eut un silence, puis s’écria:
—Ces bâtardes!
Barkilphedro nota ce pluriel.
Une autre fois, à une sortie de chapelle où Barkilphedro se tenait assez près déjà reine derrière les deux grooms de l’aumônerie, lord David Dirry-Moir, traversant des rangées de femmes, fit sensation par sa bonne mine. Sur son passage éclatait un brouhaha d’exclamations féminines:—Qu’il est élégant!—Qu’il est galant!—Qu’il a grand air!—Qu’il est beau!
—Comme c’est désagréable! grommela la reine.
Barkilphedro entendit.
Il était fixé.
On pouvait nuire à la duchesse sans déplaire à la reine.
Le premier problème était résolu.
Maintenant le deuxième se présentait.
Comment faire pour nuire à la duchesse?
Quelle ressource pouvait, pour un but si ardu, lui offrir son misérable emploi?
Aucune, évidemment.
XII ÉCOSSE, IRLANDE ET ANGLETERRE
Indiquons un détail: Josiane «avait le tour».
On le comprendra en réfléchissant qu’elle était, quoique du petit côté, sœur de la reine, c’est-à-dire personne princière.
Avoir le tour. Qu’est cela?
Le vicomte de Saint-John—prononcez Bolingbroke—écrivait à Thomas Lennard, comte de Sussex: «Deux choses font qu’on est grand. En Angleterre avoir le tour; en France avoir le pour.»
Le pour, en France, c’était ceci: quand le roi était en voyage, le fourrier de la cour, le soir venu, au débotté à l’étape, assignait leur logement aux personnes suivant sa majesté. Parmi ces seigneurs, quelques-uns avaient un privilège immense: «Ils ont le pour, dit le Journal historique de l’année 1694, page 6, c’est-à-dire que le fourrier qui marque les logis met Pour avant leur nom, comme: Pour M. le prince de Soubise, au lieu que, quand il marque le logis d’une personne qui n’est point prince, il ne met point de Pour, mais simplement son nom, par exemple: Le duc de Gesvres, le duc de Mazarin, etc.» Ce Pour sur une porte indiquait un prince ou un favori. Favori, c’est pire que prince. Le roi accordait le pour comme le cordon bleu ou la pairie.
«Avoir le tour» en Angleterre était moins vaniteux, mais plus réel. C’était un signe de véritable approche de la personne régnante. Quiconque était, par naissance ou faveur, en posture de recevoir des communications directes de sa majesté, avait dans le mur de sa chambre de lit un tour où était ajusté un timbre. Le timbre sonnait, le tour s’ouvrait, une missive royale apparaissait sur une assiette d’or ou sur un coussin de velours, puis le tour se refermait. C’était intime et solennel. Le mystérieux dans le familier. Le tour ne servait à aucun autre usage. Sa sonnerie annonçait un message royal. On ne voyait pas qui l’apportait. C’était du reste tout simplement un page de la reine ou du roi. Leicester avait le tour sous Elisabeth, et Buckingham sous Jacques Ier. Josiane l’avait sous Anne, quoique peu favorite. Qui avait le tour était comme quelqu’un qui serait en relation directe avec la petite poste du ciel, et chez qui Dieu enverrait de temps en temps son facteur porter une lettre. Pas d’exception plus enviée. Ce privilège entraînait plus de servilité. On en était un peu plus valet. A la cour, ce qui élève abaisse. «Avoir le tour», cela se disait en français; ce détail d’étiquette anglaise étant probablement une ancienne platitude française.
Lady Josiane, vierge pairesse comme Elisabeth avait été vierge reine, menait, tantôt à la ville, tantôt à la campagne, selon la saison, une existence quasi princière, et tenait à peu près une cour dont lord David était courtisan, avec plusieurs. N’étant pas encore mariés, lord David et lady Josiane pouvaient sans ridicule se montrer ensemble en public, ce qu’ils faisaient volontiers. Ils allaient souvent aux spectacles et aux courses dans le même carrosse et dans la même tribune. Le mariage, qui leur était permis et même imposé, les refroidissait; mais en somme leur attrait était de se voir. Les privautés permises aux «engaged» ont une frontière aisée à franchir. Ils s’en abstenaient, ce qui est facile étant de mauvais goût.
Les plus belles boxes d’alors avaient lieu à Lambeth, paroisse où le lord archevêque de Cantorbéry a un palais, quoique l’air y soit malsain, et une riche bibliothèque ouverte à de certaines heures aux honnêtes gens. Une fois, c’était en hiver, il y eut là, dans une prairie fermée à clef, un assaut de deux hommes auquel assista Josiane, menée par David. Elle avait demandé: Est-ce que les femmes sont admises? et David avait répondu: Sunt faeminae magnates. Traduction libre: Pas les bourgeoises. Traduction littérale: Les grandes dames existent. Une duchesse entre partout. C’est pourquoi lady Josiane vit la boxe.
Lady Josiane fit seulement la concession de se vêtir en cavalier, chose fort usitée alors. Les femmes ne voyageaient guère autrement. Sur six personnes que contenait le coach de Windsor, il était rare qu’il n’y eût point une ou deux femmes habillées en hommes. C’était signe de gentry.
Lord David, étant en compagnie d’une femme, ne pouvait figurer dans le match, et devait rester simple assistant.
Lady Josiane ne trahissait sa qualité que par ceci, qu’elle regardait à travers une lorgnette, ce qui était acte de gentilhomme.
La «noble rencontre» était présidée par lord Germaine, arrière-grand-père ou grand-oncle de ce lord Germaine qui, vers la fin du dix-huitième siècle, fut colonel, lâcha pied dans une bataille, puis fut ministre de la guerre, et n’échappa aux biscayens de l’ennemi que pour tomber sous les sarcasmes de Sheridan, mitraille pire. Force gentilshommes pariaient; Harry Belew de Carleton, ayant des prétentions à la pairie éteinte de Bella-Aqua, contre Henry, lord Hyde, membre du parlement pour le bourg de Dunhivid, qu’on appelle aussi Launceston; l’honorable Peregrine Bertie, membre pour le bourg de Truro, contre sir Thomas Colepeper, membre pour Maidstone; le laird de Lamyrbau, qui est de la marche de Lothian, contre Samuel Trefusis, du bourg de Penryn; sir Bartholomew Gracedieu, du bourg Saint-Yves, contre le très honorable Charles Bodville, qui s’appelle lord Robartes, et qui est Custos Rotulorum du comté de Cornouailles. D’autres encore.
Les deux boxeurs étaient un irlandais de Tipperary nommé du nom de sa montagne natale Phelem-ghe-madone, et un écossais appelé Helmsgail. Cela mettait deux orgueils nationaux en présence. Irlande et Ecosse allaient se cogner; Erin allait donner des coups de poing à Gajothel. Aussi les paris dépassaient quarante mille guinées, sans compter les jeux fermes.
Les deux champions étaient nus avec une culotte très courte bouclée aux hanches, et des brodequins à semelles cloutées, lacés aux chevilles.
Helmsgail, l’écossais, était un petit d’à peine dix-neuf ans, mais il avait déjà le front recousu; c’est pourquoi on tenait pour lui deux et un tiers. Le mois précédent il avait enfoncé une côte et crevé les deux yeux au boxeur Sixmileswater; ce qui expliquait l’enthousiasme. Il y avait eu pour ses parieurs gain de douze mille livres sterling. Outre son front recousu, Helmsgail avait la mâchoire ébréchée. Il était leste et alerte. Il était haut comme une femme petite, ramassé, trapu, d’une stature basse et menaçante, et rien n’avait été perdu de la pâte dont il avait été fait; pas un muscle qui n’allât au but, le pugilat. Il y avait de la concision dans son torse ferme, luisant et brun comme l’airain. Il souriait, et trois dents qu’il avait de moins s’ajoutaient à son sourire.
Son adversaire était vaste et large, c’est-à-dire faible.
C’était un homme de quarante ans. Il avait six pieds de haut, un poitrail d’hippopotame, et l’air doux. Son coup de poing fendait le pont d’un navire, mais il ne savait pas le donner. L’irlandais Phelem-ghe-madone était surtout une surface et semblait être dans les boxes plutôt pour recevoir que pour rendre. Seulement on sentait qu’il durerait longtemps. Espèce de rostbeef pas assez cuit, difficile à mordre et impossible à manger. Il était ce qu’on appelle, en argot local, de la viande crue, raw flesh. Il louchait. Il semblait résigné.
Ces deux hommes avaient passé la nuit précédente côte à côte dans le même lit, et dormi ensemble. Ils avaient bu dans le même verre chacun trois doigts de vin de Porto.
Ils avaient l’un et l’autre leur groupe de souteneurs, gens de rude mine, menaçant au besoin les arbitres. Dans le groupe pour Helmsgail, on remarquait John Gromane, fameux pour porter un bœuf sur son dos, et un nommé John Bray qui un jour avait pris sur ses épaules dix boisseaux de farine à quinze gallons par boisseau, plus le meunier, et avait marché avec cette charge plus de deux cents pas plus loin. Du côté de Phelem-ghe-madone, lord Hyde avait amené de Launceston un certain Kilter, lequel demeurait au Château-Vert, et lançait par-dessus son épaule une pierre de vingt livres plus haut que la plus haute tour du château. Ces trois hommes, Kilter, Bray et Gromane, étaient de Cornouailles, ce qui honore le comté.
D’autres souteneurs étaient des garnements brutes, au râble solide, aux jambes arquées, aux grosses pattes noueuses, à la face inepte, en haillons, et ne craignant rien, étant presque tous repris de justice.
Beaucoup s’entendaient admirablement à griser les gens de police. Chaque profession doit avoir ses talents.
Le pré choisi était plus loin que le Jardin des Ours, où l’on faisait autrefois battre les ours, les taureaux et les dogues, au delà des dernières bâtisses en construction, à côté de la masure du prieuré de Sainte-Marie Over Ry, ruiné par Henri VIII. Vent du nord et givre était le temps; une pluie fine tombait, vite figée en verglas. On reconnaissait dans les gentlemen présents ceux qui étaient pères de famille, parce qu’ils avaient ouvert leurs parapluies.
Du côté de Phelem-ghe-madone, colonel Moncreif, arbitre, et Kilter, pour tenir le genou.
Du côté de Helmsgail, l’honorable Pughe Beaumaris, arbitre, et lord Desertum, qui est de Kilcarry, pour tenir le genou.
Les deux boxeurs furent quelques instants immobiles dans l’enceinte pendant qu’on réglait les montres. Puis ils marchèrent l’un à l’autre et se donnèrent la main.
Phelem-ghe-madone dit à Helmsgail:—J’aimerais m’en aller chez moi.
Helmsgail répondit avec honnêteté:—Il faut que la gentry se soit dérangée pour quelque chose.
Nus comme ils étaient, ils avaient froid. Phelem-ghe-madone tremblait. Ses mâchoires claquaient.
Docteur Eleanor Sharp, neveu de l’archevêque d’York, leur cria: Tapez-vous, mes drôles. Ça vous réchauffera.
Cette parole d’aménité les dégela.
Ils s’attaquèrent.
Mais ni l’un ni l’autre n’étaient en colère. On compta trois reprises molles. Révérend Docteur Gumdraith, un des quarante associés d’All Souls Colleges[14A], cria: Qu’on leur entonne du gin!
[14A] Collège de Toutes-les-Ames
Mais les deux referees et les deux parrains, juges tous quatre, maintinrent la règle. Il faisait pourtant bien froid.
On entendit le cri: first blood! Le premier sang était réclamé. On les replaça bien en face l’un de l’autre.
Ils se regardèrent, s’approchèrent, allongèrent les bras, se touchèrent les poings, puis reculèrent. Tout à coup, Helmsgail, le petit homme, bondit.
Le vrai combat commença.
Phelem-ghe-madone fut frappé en plein front entre les deux sourcils. Tout son visage ruissela de sang. La foule cria: Helmsgail a fait couler le bordeaux[15]! On applaudit. Phelem-ghe-madone, tournant ses bras comme un moulin ses ailes, se mit à démener ses deux poings au hasard.
[15] Hemlsgail has tapped his claret.
L’honorable Peregrine Berti dit:—Aveuglé. Mais pas encore aveugle.
Alors Helmsgail entendit de toutes parts éclater cet encouragement:—Bung his peepers[16]!
[16] Crève-lui les quinquets.
En somme, les deux champions étaient vraiment bien choisis, et, quoique le temps fut peu favorable, on comprit que le match réussirait. Le quasi-géant Phelem-ghe-madone avait les inconvénients de ses avantages; il se mouvait pesamment. Ses bras étaient massue, mais son corps était masse. Le petit courait, frappait, sautait, grinçait, doublait la vigueur par la vitesse, savait les ruses. D’un côté le coup de poing primitif, sauvage, inculte, à l’état d’ignorance; de l’autre le coup de poing de la civilisation, Helmsgail combattait autant avec ses nerfs qu’avec ses muscles et avec sa méchanceté qu’avec sa force; Phelem-ghe-madone était une espèce d’assommeur inerte, un peu assommé au préalable. C’était l’art contre la nature. C’était le féroce contre le barbare.
Il était clair que le barbare serait battu. Mais pas très vite. De là l’intérêt.
Un petit contre un grand. La chance est pour le petit. Un chat a raison d’un dogue. Les Goliath sont toujours vaincus par les David.
Une grêle d’apostrophes tombait sur les combattants:—Bravo, Helmsgail! good! well done, highlander!—Now, Phelem[17]!
[17] Bravo, Helmsgail! bon! c’est bien, montagnard! A ton tour Phelem!
Et, les amis de Helmsgail lui répétaient avec bienveillance l’exhortation:—Crève-lui les quinquets!
Helmsgail fit mieux, brusquement baissé et redressé avec une ondulation de reptile, il frappa Phelem-ghe-madone au sternum. Le colosse chancela.
—Mauvais coup! cria le vicomte Barnard.
Phelem-ghe-madone s’affaissa sur le genou de Kilter en disant:—Je commence à me réchauffer.
Lord Desertum consulta les referees, et dit:—Il y aura cinq minutes de rond[18].
[18] Suspension.
Phelem-ghe-madone défaillait. Kilter lui essuya le sang des yeux et la sueur du corps avec une flanelle et lui mit un goulot dans la bouche. On était à la onzième passe. Phelem-ghe-madone, outre sa plaie au front, avait les pectoraux déformés de coups, le ventre tuméfié et le sinciput meurtri. Helmsgail n’avait rien.
Un certain tumulte éclatait parmi les gentlemen.
Lord Barnard répétait:—Mauvais coup.
—Pari nul, dit le laird de Lamyrbau.
—Je réclame mon enjeu, reprit sir Thomas Colepeper.
Et l’honorable membre pour le bourg Sainl-Yves, sir Bartholomew Gracedieu, ajouta:
—Qu’on me rende mes cinq cents guinées, je m’en vais.
—Cessez le match, cria l’assistance.
Mais Phelem-ghe-madone se leva presque aussi branlant qu’un homme ivre, et dit:
—Continuons le match, à une condition. J’aurai aussi, moi, le droit de donner un mauvais coup.
On cria de toutes parts:—Accordé.
Helmsgail haussa les épaules.
Les cinq minutes passées, la reprise se fit.
Le combat, qui était une agonie pour Phelem-ghe-madone, était un jeu pour Helmsgail.
Ce que c’est que la science! le petit homme trouva moyen de mettre le grand en chancery, c’est-à-dire que tout à coup Helmsgail prit sous son bras gauche courbé comme un croissant d’acier la grosse tête de Phelem-ghe-madone, et le tint là sous son aisselle, cou ployé et nuque basse, pendant que de son poing droit, tombant et retombant comme un marteau sur un clou, mais de bas en haut et en dessous, il lui écrasait à l’aise la face. Quand Phelem-ghe-madone, enfin lâché, releva la tête, il n’avait plus de visage.
Ce qui avait été un nez, des yeux et une bouche, n’était plus qu’une apparence d’épongé noire trempée dans le sang. Il cracha. On vit à terre quatre dents.
Puis il tomba. Kilter le reçut sur son genou.
Helmsgail était à peine touché. Il avait quelques bleus insignifiants et une égratignure à une clavicule.
Personne n’avait plus froid. On faisait seize et un quart pour Helmsgail contre Phelem-ghe-madone.
Harry de Carleton cria:
—Il n’y a plus de Phelem-ghe-madone. Je parie pour Helmsgail ma pairie de Bella-Aqua et mon titre de lord Bellew contre une vieille perruque de l’archevêque de Cantorbery.
—Donne ton mufle, dit Kilter à Phelem-ghe-madone, et, fourrant sa flanelle sanglante dans la bouteille, il le débarbouilla avec du gin. On revit la bouche, et Phelem-ghe-madone ouvrit une paupière. Les tempes semblaient fêlées.
—Encore une reprise, ami, dit Kilter. Et il ajouta:—Pour l’honneur de la basse ville.
Les gallois et les irlandais s’entendent; pourtant Phelem-ghe-madone, ne fit aucun signe pouvant indiquer qu’il avait encore quelque chose dans l’esprit.
Phelem-ghe-madone se releva, Kilter le soutenant. C’était la vingt-cinquième reprise. A la manière dont ce cyclope, car il n’avait plus qu’un œil, se remit en posture, on comprit que c’était la fin et personne ne douta qu’il ne fût perdu. Il posa sa garde au-dessus du menton, gaucherie de moribond. Helmsgail, à peine en sueur, cria: Je parie pour moi. Mille contre un.
Helmsgail, levant le bras, frappa, et, ce fut étrange, tous deux tombèrent. On entendit un grognement gai.
C’était Phelem-ghe-madone qui était content.
Il avait profité du coup terrible qu’Helmsgail lui avait donné sur le crâne pour lui en donner un, mauvais, au nombril.
Helmsgail, gisant, râlait.
L’assistance regarda Helmsgail à terre et dit:—Remboursé.
Tout le monde battit des mains, même les perdants.
Phelem-ghe-madone avait rendu mauvais coup pour mauvais coup, et agi dans son droit.
On emporta Helmsgail sur une civière. L’opinion était qu’il n’en reviendrait point. Lord Robartes s’écria: Je gagne douze cents guinées. Phelem-ghe-madone était évidemment estropié pour la vie.
En sortant, Josiane prit le bras de lord David, ce qui est toléré entre «engaged». Elle lui dit:
—C’est très beau. Mais...
—Mais quoi?
—J’aurais cru que cela m’ôterait mon ennui. Eh bien, non.
Lord David s’arrêta, regarda Josiane, ferma la bouche et enfla les joues en secouant la tête, ce qui signifie: attention! et dit à la duchesse:
—Pour l’ennui il n’y a qu’un remède.
—Lequel?
—Gwynplaine.
La duchesse demanda:
—Qu’est-ce que c’est que Gwynplaine?
LIVE DEUXIÈME GWINPLAINE ET DEA
I OU L’ON VOIT LE VISAGE DE CELUI DONT ON N’A ENCORE VU QUE LES ACTIONS
La nature avait été prodigue de ses bienfaits envers Gwynplaine. Elle lui avait donné une bouche s’ouvrant jusqu’aux oreilles, des oreilles se repliant jusque sur les yeux, un nez informe fait pour l’oscillation des lunettes de grimacier, et un visage qu’on ne pouvait regarder sans rire. Nous venons de le dire, la nature avait comblé Gwynplaine de ses dons. Mais était-ce la nature?
Ne l’avait-on pas aidée?
Deux yeux pareils à des jours de souffrance, un hiatus pour bouche, une protubérance camuse avec deux trous qui étaient les narines, pour face un écrasement, et tout cela ayant pour résultante le rire, il est certain que la nature ne produit pas toute seule de tels chefs-d’œuvre.
Seulement, le rire est-il synonyme de la joie?
Si, en présence de ce bateleur,—car c’était un bateleur,—on laissait se dissiper la première impression de gaîté, et si l’on observait cet homme avec attention, on y reconnaissait la trace de l’art. Un pareil visage n’est pas fortuit, mais voulu. Être à ce point complet n’est pas dans la nature. L’homme ne peut rien sur sa beauté, mais peut tout sur sa laideur. D’un profil hottentot vous ne ferez pas un profil romain, mais d’un nez grec vous pouvez faire un nez kalmouck. Il suffit d’oblitérer la racine du nez et d’épater les narines. Le bas latin du moyen âge n’a pas créé pour rien le verbe denasare. Gwynplaine enfant avait-il été assez digne d’attention pour qu’on s’occupât de lui au point de modifier son visage? Pourquoi pas? ne fut-ce que dans un but d’exhibition et de spéculation. Selon toute apparence, d’industrieux manieurs d’enfants avaient travaillé à cette figure. Il semblait évident qu’une science mystérieuse, probablement occulte, qui était à la chirurgie ce que l’alchimie est à la chimie, avait ciselé cette chair, à coup sûr dans le très bas âge, et créé, avec préméditation, ce visage. Cette science, habile aux sections, aux obtusions et aux ligatures, avait fendu la bouche, débridé les lèvres, dénudé les gencives, distendu les oreilles, décloisonné les cartilages, désordonné les sourcils et les joues, élargi le muscle zygomatique, estompé les coutures et les cicatrices, ramené la peau sur les lésions, tout en maintenant la face à l’état béant, et de cette sculpture puissante et profonde était sorti ce masque, Gwynplaine.
On ne naît pas ainsi.
Quoi qu’il en fût, Guynplaine était admirablement réussi.
Gwynplaine était un don fait par la providence à la tristesse des hommes. Par quelle providence? Y a-t-il une providence Démon comme il y a une providence Dieu? Nous posons la question sans la résoudre.
Gwynplaine était saltimbanque. Il se faisait voir en public. Pas d’effet comparable au sien. Il guérissait les hypocondries rien qu’en se montrant. Il était à éviter pour des gens en deuil, confus et forcés, s’ils l’apercevaient, de rire indécemment. Un jour le bourreau vint, et Gwynplaine le fit rire. On voyait Gwynplaine, on se tenait les côtes; il parlait, on se roulait à terre. Il était le pôle opposé du chagrin. Spleen était à un bout, et Gwynplaine à l’autre.
Aussi était-il parvenu rapidement, dans les champs de foire et dans les carrefours, à une fort satisfaisante renommée d’homme horrible.
C’est en riant que Guynplaine faisait rire. Et pourtant il ne riait pas. Sa face riait, sa pensée non. L’espèce de visage inouï que le hasard ou une industrie bizarrement spéciale lui avait façonné, riait tout seul. Gwynplaine ne s’en mêlait pas. Le dehors ne dépendait pas du dedans. Ce rire qu’il n’avait point mis sur son front, sur ses joues, sur ses sourcils, sur sa bouche, il ne pouvait l’en ôter. On lui avait à jamais appliqué le rire sur le visage. C’était un rire automatique, et d’autant plus irrésistible qu’il était pétrifié. Personne ne se dérobait à ce rictus. Deux convulsions de la bouche sont communicatives, le rire et le bâillement. Par la vertu de la mystérieuse opération probablement subie par Gwynplaine enfant, toutes les parties de son visage contribuaient à ce rictus, toute sa physionomie y aboutissait, comme une roue se concentre sur le moyeu; toutes ses émotions, quelles qu’elles fussent, augmentaient cette étrange figure de joie, disons mieux, l’aggravaient. Un étonnement qu’il aurait eu, une souffrance qu’il aurait ressentie, une colère qui lui serait survenue, une pitié qu’il aurait éprouvée, n’eussent fait qu’accroître cette hilarité des muscles; s’il eût pleuré, il eût ri; et, quoi que fit Gwynplaine, quoi qu’il voulût, quoi qu’il pensât, dès qu’il levait la tête, la foule, si la foule était là, avait devant les yeux cette apparition, l’éclat de rire foudroyant.
Qu’on se figure une tête de Méduse gaie.
Tout ce qu’on avait dans l’esprit était mis en déroute par cet inattendu, et il fallait rire.
L’art antique appliquait jadis au fronton des théâtres de la Grèce une face d’airain joyeuse. Cette face s’appelait la Comédie. Ce bronze semblait rire et faisait rire, et était pensif. Toute la parodie, qui aboutit à la démence, toute l’ironie, qui aboutit à la sagesse, se condensaient et s’amalgamaient sur cette figure; la somme des soucis, des désillusions, des dégoûts et des chagrins se faisait sur ce front impassible, et donnait ce total lugubre, la gaîté; un coin de la bouche était relevé, du côté du genre humain, par la moquerie, et l’autre coin, du côté des dieux, par le blasphème; les hommes venaient confronter à ce modèle du sarcasme idéal l’exemplaire d’ironie que chacun a en soi; et la foule, sans cesse renouvelée autour de ce rire fixe, se pâmait d’aise devant l’immobilité sépulcrale du ricanement. Ce sombre masque mort de la comédie antique ajusté à un homme vivant, on pourrait presque dire que c’était là Gwynplaine. Cette tête infernale de l’hilarité implacable, il l’avait sur le cou. Quel fardeau pour les épaules d’un homme, le rire éternel!
Rire éternel. Entendons-nous, et expliquons-nous. A en croire les manichéens, l’absolu plie par moments, et Dieu lui-même a des intermittences. Entendons-nous aussi sur la volonté. Qu’elle puisse jamais être tout à fait impuissante, nous ne l’admettons pas. Toute existence ressemble à une lettre, que modifie le post-scriptum. Pour Gwynplaine, le post-scriptum était ceci: à force de volonté, en y concentrant toute son attention, et à la condition qu’aucune émotion ne vînt le distraire et détendre la fixité de son effort, il pouvait parvenir à suspendre l’éternel rictus de sa face et à y jeter une sorte de voile tragique, et alors on ne riait plus devant lui, on frissonnait.
Cet effort, Gwyynplaine, disons-le, ne le faisait presque jamais, car c’était une fatigue douloureuse et une tension insupportable. Il suffisait d’ailleurs de la moindre distraction et de la moindre émotion pour que, chassé un moment, ce rire, irrésistible comme un reflux, reparût sur sa face, et il était d’autant plus intense que l’émotion, quelle qu’elle fût, était plus forte.
A cette restriction près, le rire de Gwynplaine était éternel.
On voyait Gwynplaine, on riait. Quand on avait ri, on détournait la tête. Les femmes surtout avaient horreur. Cet homme était effroyable. La convulsion bouffonne était comme un tribut payé; on la subissait joyeusement, mais presque mécaniquement. Après quoi, une fois le rire refroidi, Gwynplaine, pour une femme, était insupportable à voir et impossible à regarder.
Il était du reste grand, bien fait, agile, nullement difforme, si ce n’est de visage. Ceci était une indication de plus parmi les présomptions qui laissaient entrevoir dans Gwynplaine plutôt une création de l’art qu’une œuvre de la nature. Gwynplaine, beau de corps, avait probablement été beau de figure. En naissant, il avait dû être un enfant comme un autre. On avait conservé le corps intact et seulement retouché la face. Gwynplaine avait été fait exprès.
C’était là du moins la vraisemblance.
On lui avait laissé les dents. Les dents sont nécessaires au rire. La tête de mort les garde.
L’opération faite sur lui avait dû être affreuse. Il ne s’en souvenait pas, ce qui ne prouvait point qu’il ne l’eût pas subie. Cette sculpture chirurgicale n’avait pu réussir que sur un enfant tout petit, et par conséquent ayant peu conscience de ce qui lui arrivait, et pouvant aisément prendre une plaie pour une maladie. En outre, dès ce temps-là, on se le rappelle, les moyens d’endormir le patient et de supprimer la souffrance étaient connus. Seulement, à cette époque, on les appelait magie. Aujourd’hui on les appelle anesthésie.
Outre ce visage, ceux qui l’avaient élevé lui avaient donné des ressources de gymnaste et d’athlète; ses articulations, utilement disloquées, et propres à des flexions en sens inverse, avaient reçu une éducation de clown et pouvaient, comme des gonds de porte, se mouvoir dans tous les sens. Dans son appropriation au métier de saltimbanque rien n’avait été négligé.
Ses cheveux avaient été teints couleur d’ocre une fois pour toutes; secret qu’on a retrouvé de nos jours. Les jolies femmes en usent; ce qui enlaidissait autrefois est aujourd’hui jugé bon pour embellir. Gwynplaine avait les cheveux jaunes. Cette peinture des cheveux, apparemment corrosive, les avait laissés laineux et bourrus au toucher. Ce hérissement fauve, plutôt crinière que chevelure, couvrait et cachait un profond crâne fait pour contenir de la pensée, L’opération quelconque, qui avait ôté l’harmonie au visage et mis toute cette chair en désordre, n’avait pas eu prise sur la boîte osseuse. L’angle facial de Gwynplaine était puissant et surprenant. Derrière ce rire il y avait une âme, faisant, comme nous tous, un songe.
Du reste, ce rire était pour Gwynplaine tout un talent. Il n’y pouvait rien, et il en tirait parti. Au moyen de ce rire, il gagnait sa vie.
Gwynplaine—on l’a sans doute déjà reconnu—était cet enfant abandonné un soir d’hiver sur la côte de Portland, et recueilli dans une pauvre cahute roulante à Weymouth.
II DEA
L’enfant était à cette heure un homme. Quinze ans s’étaient écoulés. On était en 1705. Gwynplaine touchait à ses vingt-cinq ans.
Ursus avait gardé avec lui les deux enfants. Cela avait fait un groupe nomade.
Ursus et Homo avaient vieilli. Ursus était devenu tout à fait chauve. Le loup grisonnait. L’âge des loups n’est pas fixé comme l’âge des chiens. Selon Molin, il y a des loups qui vivent quatrevingts ans, entre autres le petit koupara, caviae vorus, et le loup odorant, canis nubilus de Say.
La petite fille trouvée sur la femme morte était maintenant une grande créature de seize ans, pâle avec des cheveux bruns, mince, frêle, presque tremblante à force de délicatesse et donnant la peur de la briser, admirablement belle, les yeux pleins de lumière, aveugle.
La fatale nuit d’hiver, qui avait renversé la mendiante et son enfant dans la neige, avait fait coup double. Elle avait tué la mère et aveuglé la fille.
La goutte sereine avait à jamais paralysé les prunelles de cette fille, devenue femme à son tour. Sur son visage, à travers lequel le jour ne passait point, les coins des lèvres tristement abaissés exprimaient ce désappointement amer. Ses yeux, grands et clairs, avaient cela d’étrange qu’éteints pour elle, pour les autres ils brillaient. Mystérieux flambeaux allumés n’éclairant que le dehors. Elle donnait de la lumière, elle qui n’en avait pas. Ces yeux disparus resplendissaient. Cette captive des ténèbres blanchissait le milieu sombre où elle était. Du fond de son obscurité incurable, de derrière ce mur noir qu’on nomme la cécité, elle jetait un rayonnement. Elle ne voyait pas hors d’elle le soleil et l’on voyait en elle son âme.
Son regard mort avait on ne sait quelle fixité céleste.
Elle était la nuit, et de cette ombre irrémédiable amalgamée à elle-même, elle sortait astre.
Ursus, maniaque de noms latins, l’avait baptisée Dea. Il avait un peu consulté son loup; il lui avait dit: Tu représentes l’homme, je représente la bête; nous sommes le monde d’en bas; cette petite représentera le monde d’en haut. Tant de faiblesse, c’est la toute-puissance. De cette façon l’univers complet, humanité, bestialité, divinité, sera dans notre cahute.—Le loup n’avait pas fait d’objection.
Et c’est ainsi que l’enfant trouvé s’appelait Dea.
Quant à Gwynplaine, Ursus n’avait pas eu la peine de lui inventer un nom. Le matin même du jour où il avait constaté le défigurement du petit garçon et la cécité de la petite fille, il avait demandé:—Boy, comment t’appelles-tu?
Et le garçon avait répondu:—On m’appelle Gwynplaine.
—Va pour Gwynplaine, avait dit Ursus.
Dea assistait Gwynplaine dans ses exercices.
Si la misère humaine pouvait être résumée, elle l’eût été par Gwynplaine et Dea. Ils semblaient être nés chacun dans un compartiment du sépulcre; Gwynplaine dans l’horrible, Dea dans le noir. Leurs existences étaient faites avec des ténèbres d’espèce différente, prises dans les deux côtés formidables de la vie. Ces ténèbres, Dea les avait en elle et Gwynplaine les avait sur lui. Il y avait du fantôme dans Dea et du spectre dans Gwynplaine. Dea était dans le lugubre, et Gwynplaine dans le pire. Il y avait pour Gwynplaine voyant, une possibilité poignante qui n’existait pas pour Dea aveugle, se comparer aux autres hommes. Or, dans une situation comme celle de Gwynplaine, en admettant qu’il cherchât à s’en rendre compte, se comparer, c’était ne plus se comprendre. Avoir, comme Dea, un regard vide d’où le monde est absent, c’est une suprême détresse, moindre pourtant que celle-ci: être sa propre énigme; sentir aussi quelque chose d’absent qui est soi-même; voir l’univers et ne pas se voir. Dea avait un voile, la nuit, et Gwynplaine avait un masque, sa face. Chose inexprimable, c’était avec sa propre chair que Gwynplaine était masqué. Quel était son visage, il l’ignorait. Sa figure était dans l’évanouissement. On avait mis sur lui un faux lui-même. Il avait pour face une disparition. Sa tête vivait et son visage était mort. Il ne se souvenait pas de l’avoir vu. Le genre humain, pour Dea comme pour Gwynplaine, était un fait extérieur; ils en étaient loin; elle était seule, il était seul; l’isolement de Dea était funèbre, elle ne voyait rien; l’isolement de Gwynplaine était sinistre, il voyait tout. Pour Dea, la création ne dépassait point l’ouïe et le toucher; le réel était borné, limité, court, tout de suite perdu; elle n’avait pas d’autre infini que l’ombre. Pour Gwynplaine, vivre, c’était avoir à jamais la foule devant soi et hors de soi. Dea était la proscrite de la lumière; Gwynplaine était le banni de la vie. Certes, c’étaient là deux désespérés. Le fond de la calamité possible était touché. Ils y étaient, lui comme elle. Un observateur qui les eût vus eût senti sa rêverie s’achever en une incommensurable pitié. Que ne devaient-ils pas souffrir? Un décret de malheur pesait visiblement sur ces deux créatures humaines, et jamais la fatalité, autour de deux êtres qui n’avaient rien fait, n’avait mieux arrangé la destinée en torture et la vie en enfer.
Ils étaient dans un paradis.
Ils s’aimaient.
Gwynplaine adorait Dea. Dea idolâtrait Gwynplaine.
—Tu es si beau! lui disait-elle.
III «OCULOS NON HABET ET VIDET»
Une seule femme sur la terre voyait Gwynplaiae. C’était cette aveugle.
Ce que Gwynplaine avait été pour elle, elle le savait par Ursus, à qui Gwynplaine avait raconté sa rude marche de Portland à Weymouth, et les agonies mêlées à son abandon, Elle savait que, toute petite, expirante sur sa mère expirée, tétant un cadavre, un être, un peu moins petit qu’elle, l’avait ramassée; que cet être, éliminé et comme enseveli sous le sombre refus universel, avait entendu son cri; que, tous étant sourds pour lui, il n’avait pas été sourd pour elle; que cet enfant, isolé, faible, rejeté, sans point d’appui ici-bas, se traînant dans le désert, épuisé de fatigue, brisé, avait accepté des mains de la nuit ce fardeau, un autre enfant; que lui, qui n’avait point de part à attendre dans cette distribution obscure qu’on appelle le sort, il s’était chargé d’une destinée; que, dénûment, angoisse et détresse, il s’était fait providence; que, le ciel se fermant, il avait ouvert son cœur; que, perdu, il avait sauvé; que, n’ayant pas de toit ni d’abri, il avait été asile; qu’il s’était fait mère et nourrice; que, lui qui était seul au monde, il avait répondu au délaissement par une adoption; que, dans les ténèbres, il avait donné cet exemple; que, ne se trouvant pas assez accablé, il avait bien voulu de la misère d’un autre par surcroît; que sur cette terre où il semblait qu’il n’y eût rien pour lui, il avait découvert le devoir; que là où tous eussent hésité, il avait avancé; que là où tous eussent reculé, il avait consenti; qu’il avait mis sa main dans l’ouverture du sépulcre et qu’il l’en avait retirée, elle, Dea; que, demi-nu, il lui avait donné son bâillon, parce qu’elle avait froid; qu’affamé, il avait songé à la faire boire et manger; que pour cette petite, ce petit avait combattu la mort; qu’il l’avait combattue sous toutes les formes, sous la forme hiver et neige, sous la forme solitude, sous la forme terreur, sous la forme froid, faim et soif, sous la forme ouragan; que pour elle, Dea, ce titan de dix ans avait livré bataille à l’immensité nocturne. Elle savait qu’il avait fait cela, enfant, et que maintenant, homme, il était sa force à elle débile, sa richesse à elle indigente, sa guérison à elle malade, son regard à elle aveugle. A travers les épaisseurs inconnues par qui elle se sentait tenue à distance, elle distinguait nettement ce dévouement, cette abnégalion, ce courage. L’héroïsme, dans la région immatérielle, a un contour. Elle saisissait ce contour sublime; dans l’inexprimable abstraction où vit une pensée que n’éclaire pas le soleil, elle percevait ce mystérieux linéament de la vertu. Dans cet entourage de choses obscures mises en mouvement qui était la seule impression que lui fît la réalité, dans cette stagnation inquiète de la créature passive toujours au guet du péril possible, dans cette sensation d’être là sans défense qui est toute la vie de l’aveugle, elle constatait au-dessus d’elle Gwynplaine, Guynplaine jamais refroidi, jamais absent, jamais éclipsé, Gwynplaine attendri, secourable et doux; Dea tressaillait de certitude et de reconnaissance, son anxiété rassurée aboutissait à l’extase, et de ses yeux pleins de ténèbres elle contemplait au zénith de son abîme cette bonté, lumière profonde.
Dans l’idéal, la bonté, c’est le soleil; et Gwynplaine éblouissait Dea.
Pour la foule, qui a trop de têtes pour avoir une pensée et trop d’yeux pour avoir un regard, pour la foule qui, surface elle-même, s’arrête aux surfaces, Gwynplaine était un clown, un bateleur, un saltimbanque, un grotesque, un peu plus et un peu moins qu’une bête. La foule ne connaissait que le visage.
Pour Dea, Gwynplaine était le sauveur qui l’avait ramassée dans la tombe et emportée dehors, le consolateur qui lui faisait la vie possible, le libérateur dont elle sentait la main dans la sienne en ce labyrinthe qui est la cécité; Gwynplaine était le frère, l’ami, le guide, le soutien, le semblable d’en haut, l’époux ailé et rayonnant, et là où la multitude voyait le monstre, elle voyait l’archange.
C’est que Dea, aveugle, apercevait l’âme.
IV LES AMOUREUX ASSORTIS
Ursus, philosophe, comprenait. Il approuvait la fascination de Dea.
—L’aveugle voit l’invisible.
Il disait:
—La conscience est vision.
Il regardait Gwynplaine, et il grommelait:
—Demi-monstre, mais demi-dieu.
Gwynplaine, de son côté, était enivré de Dea. Il y a l’œil invisible, l’esprit, et l’œil visible, la prunelle. Lui, c’est avec l’œil visible qu’il la voyait. Dea avait l’éblouissement idéal, Gwynplaine avait l’éblouissement réel. Gwynplaine n’était pas laid, il était effrayant; il avait devant lui son contraste. Autant il était terrible, autant Dea était suave. Il était l’horreur, elle était la grâce. Il y avait du rêve en Dea. Elle semblait un songe ayant un peu pris corps. Il y avait dans toute sa personne, dans sa structure éolienne, dans sa fine et souple taille inquiète comme le roseau, dans ses épaules peut-être invisiblement ailées, dans les rondeurs discrètes de son contour indiquant le sexe, mais à l’âme plutôt qu’aux sens, dans sa blancheur qui était presque de la transparence, dans l’auguste occlusion sereine de son regard divinement fermé à la terre, dans l’innocence sacrée de son sourire, un voisinage exquis de l’ange, et elle était tout juste assez femme.
Gwynplaine, nous l’avons dit, se comparait, et il comparait Dea.
Son existence, telle qu’elle était, était le résultat d’un double choix inouï. C’était le point d’intersection des deux rayons d’en bas et d’en haut, du rayon noir et du rayon blanc. La même miette peut être becquetée à la fois par les deux becs du mal et du bien, l’un donnant la morsure, l’autre le baiser. Gwynplaine était cette miette, atome meurtri et caressé. Gwynplaine était le produit d’une fatalité, compliquée d’une providence. Le malheur avait mis le doigt sur lui, le bonheur aussi. Deux destinées extrêmes composaient son sort étrange. Il y avait sur lui un anathème et une bénédiction. Il était le maudit élu. Qui était-il? Il ne le savait. Quand il se regardait, il voyait un inconnu. Mais cet inconnu était monstrueux. Gwynplaine vivait dans une sorte de décapitation, ayant un visage qui n’était pas lui. Ce visage était épouvantable, si épouvantable qu’il amusait. Il faisait tant peur qu’il faisait rire. Il était infernalement bouffon. C’était le naufrage de la figure humaine dans un mascaron bestial. Jamais on n’avait vu plus totale éclipse de l’homme sur le visage humain, jamais parodie n’avait été plus complète, jamais ébauche plus affreuse n’avait ricané dans un cauchemar, jamais tout ce qui peut repousser une femme n’avait été plus hideusement amalgamé dans un homme; l’infortuné cœur, masqué et calomnié par cette face, semblait à jamais condamné à la solitude sous ce visage comme sous un couvercle de tombe. Eh bien, non! où s’était épuisée la méchanceté inconnue, la bonté invisible à son tour se dépensait. Dans ce pauvre déchu, tout à coup relevé, à côté de tout ce qui repousse elle mettait ce qui attire, dans l’écueil elle mettait l’aimant, elle faisait accourir à tire d’aile vers cet abandonné une âme, elle chargeait la colombe de consoler le foudroyé, et elle faisait adorer la difformité par la beaulé.
Pour que cela fût possible, il fallait que la belle ne vît pas le défiguré. Pour ce bonheur, il fallait ce malheur. La providence avait fait Dea aveugle.
Gwynplaine se sentait vaguement l’objet d’une rédemption. Pourquoi la persécution? il l’ignorait. Pourquoi le rachat? il l’ignorait. Une auréole était venue se poser sur sa flétrissure; c’est tout ce qu’il savait. Ursus, quand Gwynplaine avait été en âge de comprendre, lui avait lu et expliqué le texte du docteur Conquest de Denasatis, et, dans un autre in-folio, Hugo Plagon[19], le passage nares habens mutilas; mais Ursus s’était prudemment abstenu «d’hypothèses», et s’était bien gardé de conclure quoi que ce soit. Des suppositions étaient possibles, la probabilité d’une voie de fait sur l’enfance de Gwynplaine était entrevue; mais pour Gwynplaine il n’y avait qu’une évidence, le résultat. Sa destinée était de vivre sous un stigmate. Pourquoi ce stigmate? pas de réponse. Silence et solitude autour de Gwynplainwe. Tout était fuyant dans les conjectures qu’on pouvait ajuster à cette réalité tragique, et, excepté le fait terrible, rien n’était certain. Dans cet accablement, Dea intervenait; sorte d’interposition céleste entre Gwynplaine et le désespoir. Il percevait, ému et comme réchauffé, la douceur de cette fille exquise tournée vers son horreur; l’étonnement paradisiaque attendrissait sa face draconienne; fait pour l’effroi, il avait cette exception prodigieuse d’être admiré et adoré dans l’idéal par la lumière, et, monstre, il sentait sur lui la contemplation d’une étoile.
[19] Versio Gallica Will, Tyrii, bb. II, cap. xxiii.
Gwynplaine et Dea, c’était un couple, et ces deux cœurs pathétiques s’adoraient. Un nid, et deux oiseaux; c’était là leur histoire. Ils avaient fait leur rentrée dans la loi universelle qui est de se plaire, de se chercher et de se trouver. De sorte que la haine s’était trompée. Les persécuteurs de Gwynplaine, quels qu’ils fussent, l’énigmatique acharnement, de quelque part qu’il vînt, avaient manqué leur but. On avait voulu faire un désespéré, on avait fait un enchanté. On l’avait d’avance fiancé à une plaie guérissante. On l’avait prédestiné à être consolé par une affliction. La tenaille de bourreau s’était doucement faite main de femme. Gwynplaine était horrible, artificiellement horrible, horrible de la main des hommes; on avait espéré l’isoler à jamais, de la famille d’abord, s’il avait une famille, de l’humanité ensuite; enfant, on avait fait de lui une ruine, mais cette ruine, la nature l’avait reprise comme elle reprend toutes les ruines; cette solitude, la nature l’avait consolée comme elle console toutes les solitudes; la nature vient au secours de tous les abandons; là où tout manque, elle se redonne tout entière; elle refleurit et reverdit sur tous les écroulements; elle a le lierre pour les pierres et l’amour pour les hommes. Générosité profonde de l’ombre.
V LE BLEU DANS LE NOIR
Ainsi vivaient l’un par l’autre ces infortunés, Déa appuyée, Gwynplaine accepté.
Cette orpheline avait cet orphelin. Cette infirme avait ce difforme.
Ces veuvages s’épousaient.
Une ineffable action de grâces se dégageait de ces deux détresses. Elles remerciaient.
Qui?
L’immensité obscure.
Remercier devant soi, c’est assez. L’action de grâces a des ailes et va où elle doit aller. Votre prière en sait plus long que vous.
Que d’hommes ont cru prier Jupiter et ont prié Jéhovah! Que de croyants aux amulettes sont écoutés par l’infini! Combien d’athées ne s’aperçoivent pas que, par le seul fait d’être bons et tristes, ils prient Dieu!
Gwynplaine et Dea étaient reconnaissants.
La difformité, c’est l’expulsion. La cécité, c’est le précipice. L’expulsion était adoptée; le précipice était habitable.
Gwynplaine voyait descendre vers lui en pleine lumière, dans un arrangement de destinée qui ressemblait à la mise en perspective d’un songe, une blanche nuée de beauté ayant la forme d’une femme, une vision radieuse dans laquelle il y avait un cœur, et cette apparition, presque nuage et pourtant femme, l’étreignait, et cette vision l’embrassait, et ce cœur voulait bien de lui; Gwynplaine n’était plus difforme, étant aimé; une rose demandait la chenille en mariage, sentant dans cette chenille le papillon divin; Gwynplaine, le rejeté, était choisi.
Avoir son nécessaire, tout est là. Gwynplaine avait le sien. Dea avait le sien.
L’abjection du défiguré, allégée et comme sublimée, se dilatait en ivresse, en ravissement, en croyance; et une main venait au-devant de la sombre hésitation de l’aveugle dans la nuit.
C’était la pénétration de deux détresses dans l’idéal, celle-ci absorbant celle-là. Deux exclusions s’admettaient. Deux lacunes se combinaient pour se compléter. Ils se tenaient par ce qui leur manquait. Par où l’un était pauvre, l’autre était riche. Le malheur de l’un faisait le trésor de l’autre. Si Dea n’eût pas été aveugle, eût-elle choisi Gwynplaine? Si Gwynplaine n’eût pas été défiguré, eût-il préféré Dea? Elle probablement n’eût pas plus voulu du difforme que lui de l’infirme. Quel bonheur pour Dea que Gwynplaine fût hideux! Quelle chance pour Gwynplaine que Dea fût aveugle! En dehors de leur appareillement providentiel, ils étaient impossibles. Un prodigieux besoin l’un de l’autre était au fond de leur amour. Gwynplaine sauvait Dea. Dea sauvait Gwynplaine. Rencontre de misères produisant l’adhérence. Embrassement d’engloutis dans le gouffre. Rien de plus étroit, rien de plus désespéré, rien de plus exquis. Gwynplaine avait une pensée:
—Que serais-je sans elle?
Dea avait une pensée:
—Que serais-je sans lui?
Ces deux exils aboutissaient à une patrie; ces deux fatalités incurables, le stigmate de Gwynplaine, la cécité de Dea, opéraient leur jonction dans le contentement. Ils se suffisaient, ils n’imaginaient rien au delà d’eux-mêmes; se parler était un délice, s’approcher était une béatitude; à force d’intuition réciproque, ils en étaient venus à l’unité de rêverie; ils pensaient à deux la même pensée. Quand Gwynplaine marchait, Dea croyait entendre un pas d’apothéose, Ils se serraient l’un contre l’autre dans une sorte de clair-obscur sidéral plein de parfums, de lueurs, de musiques, d’architectures lumineuses, de songes; ils s’appartenaient; ils se savaient ensemble à jamais dans la même joie et dans la même extase; et rien n’était étrange comme cette construction d’un éden par deux damnés.
Ils étaient inexprimablement heureux.
Avec leur enfer ils avaient fait du ciel; telle est votre puissance, amour!
Dea entendait rire Gwynplaine. Et Gwynplaine voyait Dea sourire.
Ainsi la félicité idéale était trouvée, la joie parfaite de la vie était réalisée, le mystérieux problème du bonheur était résolu. Et par qui? par deux misérables.
Pour Gwynplaine Dea était la splendeur. Pour Dea Gwynplaine était la présence.
La présence, profond mystère qui divinise l’invisible et d’où résulte cet autre mystère, la confiance. Il n’y a dans les religions que cela d’irréductible. Mais cet irréductible suffit. On ne voit pas l’immense être nécessaire; on le sent.
Gwynplaine était la religion de Dea.
Parfois, éperdue d’amour, elle se mettait à genoux devant lui, sorte de belle prêtresse adorant un gnome de pagode, épanoui.
Figurez-vous l’abîme, et au milieu de l’abîme une oasis de clarté, et dans cette oasis ces deux êtres hors de la vie, s’éblouissant.
Pas de pureté comparable à ces amours. Dea ignorait ce que c’était qu’un baiser, bien que peut-être elle le désirât; car la cécité, surtout d’une femme, a ses rêves, et, quoique tremblante devant les approches de l’inconnu, ne les hait pas toutes. Quant à Gwynplaine, la jeunesse frissonnante le rendait pensif; plus il se sentait ivre, plus il était timide; il eût pu tout oser avec cette compagne de son premier âge, avec cette ignorante de la faute comme de la lumière, avec cette aveugle qui voyait une chose, c’est qu’elle l’adorait. Mais il eût cru voler ce qu’elle lui eût donné; il se résignait avec une mélancolie satisfaite à aimer angéliquement, et le sentiment de sa difformité se résolvait en une pudeur auguste.
Ces heureux habitaient l’idéal. Ils y étaient époux à distance comme les sphères. Ils échangeaient dans le bleu l’effluve profond qui dans l’infini est l’attraction et sur la terre le sexe. Ils se donnaient des baisers d’âme.
Ils avaient toujours eu la vie commune. Ils ne se connaissaient pas autrement qu’ensemble. L’enfance de Dea avait coïncidé avec l’adolescence de Gwynplaine. Ils avaient grandi côte à côte. Ils avaient longtemps dormi dans le même lit, la cahute n’étant point une vaste chambre à coucher. Eux sur le coffre, Ursus sur le plancher; voilà quel était l’arrangement. Puis un beau jour, Dea étant encore petite, Gwynplaine s’était vu grand, et c’est du côté de l’homme qu’avait commencé la honte. Il avait dit à Ursus: Je veux dormir à terre, moi aussi. Et, le soir venu, il s’était étendu près du vieillard, sur la peau d’ours. Alors Dea avait pleuré. Elle avait réclamé son camarade de lit. Mais Gwynplaine, devenu inquiet, car il commençait à aimer, avait tenu bon. A partir de ce moment, il s’était mis à coucher sur le plancher avec Ursus. L’été, dans les belles nuits, il couchait dehors, avec Homo. Dea avait treize ans qu’elle n’était pas encore résignée. Souvent le soir elle disait; Gwynplaine, viens près de moi; cela me fera dormir. Un homme à côté d’elle était un besoin du sommeil de l’innocente. La nudité, c’est de se voir nu; aussi ignorait-elle la nudité. Ingénuité d’Arcadie ou d’Otaïti. Dea sauvage faisait Gwynplaine farouche. Il arrivait parfois à Dea, étant déjà presque jeune fille, de se peigner ses longs cheveux, assise sur son lit, sa chemise défaite et à demi tombante, laissant voir la statue féminine ébauchée et un vague commencement d’Eve, et d’appeler Gwynplaine. Gwynplaine rougissait, baissait les yeux, ne savait que devenir devant cette chair naïve, balbutiait, détournait la tête, avait peur, et s’en allait, et ce Daphnis des ténèbres prenait la fuite devant cette Chloë de l’ombre.
Telle était cette idylle éclose dans une tragédie.
Ursus leur disait:
—Vieilles brutes, adorez-vous.
VI URSUS INSTITUTEUR, ET URSUS TUTEUR
Ursus ajoutait:
—Je leur ferai un de ces jours un mauvais tour. Je les marierai.
Ursus faisait à Gwynplaine la théorie de l’amour. Il lui disait:
—L’amour, sais-tu comment le bon Dieu allume ce feu-là? Il met la femme en bas, le diable entre deux; l’homme sur le diable. Une allumette, c’est-à-dire un regard, et voilà que tout flambe.
—Un regard n’est pas nécessaire, répondait Guynplaine, songeant à Dea.
Et Ursus répliquait:
—Dadais! est-ce que les âmes, pour se regarder, ont besoin des yeux?
Parfois Ursus était bon diable. Gwynplaine, par moments, éperdu de Dea jusqu’à en devenir sombre, se garait d’Ursus comme d’un témoin. Un jour Ursus lui dit:
—Bah! ne te gêne pas. En amour le coq se montre.
—Mais l’aigle se cache, répondit Gwynplaine. Dans d’autres instants, Ursus se disait en aparté:
—Il est sage de mettre des bâtons dans les roues du char de Cythérée. Ils s’aiment trop. Cela peut avoir des inconvénients. Obvions à l’incendie. Modérons ces cœurs.
Et Ursus avait recours à des avertissements de ce genre, parlant à Gwynplaine quand Dea dormait, et à Dea quand Gwynplaine avait le dos tourné:
—Dea, il ne faut pas trop t’attacher à Gwynplaine. Vivre dans un autre est périlleux. L’égoïsme est une bonne racine du bonheur. Les hommes, ça échappe aux femmes. Et puis, Gwynplaine peut finir par s’infatuer. Il a tant de succès! tu ne le figures pas le succès qu’il a!
—Gwynplaine, les disproportions ne valent rien. Trop de laideur d’un côté, trop de beauté de l’autre, cela doit donner à réfléchir. Tempère ton ardeur, mon boy. Ne t’enthousiasme pas trop de Dea. Te crois-tu sérieusement fait pour elle? Mais considère donc ta difformité et sa perfection. Vois la distance entre elle et toi. Elle a tout, cette Dea! quelle peau blanche, quels cheveux, des lèvres qui sont des fraises, et son pied! quant à sa main! Ses épaules sont d’une courbe exquise, le visage est sublime, elle marche, il sort d’elle de la lumière, et ce parler grave avec ce son de voix charmant! et avec tout cela songer que c’est une femme! elle n’est pas si sotte que d’être un ange. C’est la beauté absolue. Dis-toi tout cela pour te calmer.
De là des redoublements d’amour entre Dea et Gwynplaine, et Ursus s’étonnait de son insuccès, un peu comme quelqu’un qui dirait:
—C’est singulier, j’ai beau jeter de l’huile sur le feu, je ne parviens pas à l’éteindre.
Les éteindre, moins même, les refroidir, le voulait-il? non certes. Il eût été bien attrapé s’il avait réussi. Au fond, cet amour, flamme pour eux, chaleur pour lui, le ravissait. Mais il faut bien taquiner un peu ce qui nous charme. Cette taquinerie-là, c’est ce que les hommes appellent la sagesse.