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L'homme à l'oreille cassée

Front matter (continued 4)

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— Je ne vous savais pas si pressé d'arriver.

— Vous ne comprenez pas que je brûlais d'être ici?

— Tant mieux; c'est une preuve que la raison et la famille se sont fait entendre à la fin.

— Est-ce ma faute, à moi, si la famille n'a pas parlé plus tôt?

— L'important, c'est que vous l'ayez écoutée. Nous tâcherons que vous ne vous ennuyiez pas à Nancy.

— Et comment le pourrais-je, tant que je demeurerai au milieu de vous?

— Merci. Notre maison sera la vôtre. Mettez-vous dans l'esprit que vous êtes de la famille.

— Dans l'esprit et dans le coeur, madame.

— Et vous ne songerez plus à Paris?

— Paris!… je m'en moque comme de l'an quarante?

— Je vous préviens qu'ici l'on ne se bat pas en duel.

— Comment? vous savez déjà…

— Nous savons tout, et même l'histoire de ce fameux souper avec des femmes un peu légères.

— Comment diable avez-vous appris?… Mais cette fois-là, écoutez, j'étais bien excusable.

Mr Langevin parut à son tour, rasé de frais et rubicond; un joli type de sous-préfet en herbe.

— C'est admirable, pensa Fougas, comme nous nous conservons dans la famille! On ne donnerait pas trente-cinq ans à ce gaillard-là, et il en a bel et bien quarante-six. Par exemple, il ne me ressemble pas du tout, il tient de sa mère!

— Mon ami, dit Mme Langevin, voici un mauvais sujet qui promet d'être bien sage.

— Soyez le bienvenu, jeune homme! dit le conseiller en serrant la main de Fougas.

Cet accueil parut froid à notre pauvre héros. Il rêvait une pluie de baisers et de larmes, et ses enfants se contentaient de lui serrer la main.

— Mon enf…, monsieur, dit-il à Langevin, il manque une personne à notre réunion. Quelques torts réciproques, et d'ailleurs prescrits par le temps, ne sauraient élever entre nous une barrière insurmontable. Oserais-je vous demander la faveur d'être présenté à Mme votre mère?

Mr Langevin et sa femme ouvraient de grands yeux étonnés.

— Comment, monsieur, dit le mari, il faut que la vie de Paris vous ait fait perdre la mémoire. Ma pauvre mère n'est plus! Il y a déjà trois ans que nous l'avons perdue!

Le bon Fougas fondit en larmes.

— Pardon! dit-il, je ne le savais pas. Pauvre femme!

— Je ne vous comprends pas! Vous connaissiez ma mère?

— Ingrat!

— Drôle de garçon! Mais vos parents ont reçu une lettre de part?

— Quels parents?

— Votre père et votre mère!

— Ah ça! qu'est-ce vous me chantez? Ma mère était morte avant que la vôtre ne fût de ce monde!

— Mme votre mère est morte?

— Oui, parbleu, en 89!

— Comment! Ce n'est pas Mme votre mère qui vous envoie ici?

— Monstre! c'est mon coeur de père qui m'y amène!

— Coeur de père?… Mais vous n'êtes donc pas le fils Jamin, qui a fait des folies dans la capitale et qu'on envoie à Nancy pour suivre les cours de l'école forestière?

Le colonel emprunta la voix du Jupiter tonnant répondit:

— Je suis Fougas!

— Eh bien!

— Si la nature ne te dit rien en ma faveur, fils ingrat! interroge les mânes de ta mère!

— Parbleu! monsieur, s'écria le conseiller, nous pourrions jouer longtemps aux propos interrompus. Asseyez-vous là, s'il vous plaît, et dites-moi votre affaire… Marie, emmène les enfants.

Fougas ne se fit point prier. Il conta le roman de sa vie sans rien omettre, mais avec des ménagements infinis pour les oreilles filiales de Mr Langevin. Le conseiller l'écouta patiemment, en homme désintéressé dans la question.

— Monsieur, dit-il enfin, je vous ai pris d'abord pour un insensé; maintenant, je me rappelle que les journaux ont donné quelques bribes de votre histoire, et je vois que vous êtes victime d'une erreur. Je n'ai pas quarante-six ans, mais trente- quatre. Ma mère ne s'appelle pas Clémentine Pichon, mais Marie Kerval. Elle n'est pas née à Nancy, mais à Vannes, et elle était âgée de sept ans en 1813. J'ai bien l'honneur de vous saluer.

— Ah! tu n'es pas mon fils! reprit Fougas en colère. Eh bien! tant pis pour toi! n'a pas qui veut un père du nom de Fougas! Et des fils du nom de Langevin, on n'a qu'à se baisser pour en prendre. Je sais où en trouver un, qui n'est pas conseiller de préfecture, c'est vrai, qui ne met pas un habit brodé pour aller à la messe, mais qui a le coeur honnête et simple, et qui se nomme Pierre, tout comme moi! Mais pardon! lorsqu'on met les gens à la porte, on doit au moins leur rendre ce qui leur appartient.

— Je ne vous empêche pas de ramasser les bonbons que mes enfants ont semés à terre.

— C'est bien de bonbons qu'il s'agit! Mon million, monsieur!

— Quel million?

— Le million de votre frère!… Non! de celui qui n'est pas votre frère, du fils de Clémentine, de mon cher et unique enfant, seul rejeton de ma race, Pierre Langevin, dit Pierrot, meunier à Vergaville!

— Mais je vous jure, monsieur, que je n'ai pas de million à vous, ni à personne.

— Ose le nier, scélérat! quand je te l'ai moi-même envoyé par la poste!

— Vous me l'avez peut-être envoyé, mais pour sûr je ne l'ai pas reçu!

— Eh bien! défends ta vie!

Il lui sauta à la gorge, et peut-être la France eût-elle perdu ce jour-là un conseiller de préfecture, si la servante n'était entrée avec deux lettres à la main. Fougas reconnut son écriture et le timbre de Berlin, déchira l'enveloppe et montra le bon sur la Banque.

— Voilà, dit-il, le million que je vous destinais si vous aviez voulu être mon fils! Maintenant, il est trop tard pour vous rétracter. La nature m'appelle à Vergaville. Serviteur!

Le 4 septembre, Pierre Langevin, meunier de Vergaville, mariait Cadet Langevin son second fils. La famille du meunier était nombreuse, honnête et passablement aisée. Il y avait d'abord le grand-père, un beau vieillard solide, qui faisait ses quatre repas et traitait ses petites indispositions par le vin de Bar ou de Thiaucourt. La grand-mère Catherine avait été jolie dans les temps et quelque peu légère, mais elle expiait par une surdité absolue le crime d'avoir écouté les galants. Mr Pierre Langevin, dit Pierrot, dit Gros-Pierre, après avoir cherché fortune en Amérique (c'est un usage assez répandu dans le pays), était rentré au village comme un petit saint Jean, et Dieu sait les gorges chaudes qu'on fit de sa mésaventure! Les Lorrains sont gouailleurs au premier degré; si vous n'entendez pas plaisanterie, je ne vous conseillerai jamais de voyager dans leurs environs. Gros-Pierre, piqué au vif, et quasi furieux d'avoir mangé sa légitime, emprunta de l'argent à dix, acheta le moulin de Vergaville, travailla comme un cheval de labour dans les terres fortes, et remboursa capital et intérêts. La fortune qui lui devait quelques dédommagements lui fournit gratis pro Deo une demi-douzaine d'ouvriers superbes: six gros garçons, que sa femme lui donna d'année en année. C'était réglé comme une horloge. Tous les ans, neuf mois jour pour jour après la fête de Vergaville, la Claudine, dite Glaudine, en baptisait un. Seulement, elle mourut après le sixième, pour avoir mangé quatre grands morceaux de quiche avant ses relevailles. Gros-Pierre ne se remaria point, attendu qu'il avait des ouvriers en suffisance, et il arrondit son bien tout doucement. Mais comme les plaisanteries durent longtemps au village, les camarades du meunier lui parlaient encore de ces fameux millions qu'il n'avait pas rapportés d'Amérique; et Gros-Pierre se fâchait tout rouge sous sa farine, ainsi qu'aux premiers jours.

Le 4 septembre donc, il mariait son cadet à une bonne grosse mère d'Altroff qui avait les joues fermes et violettes: c'est un genre de beauté qu'on goûte assez dans le pays. La noce se faisait au moulin, vu que la mariée était orpheline de père et de mère et qu'elle sortait de chez les religieuses de Molsheim.

On vint dire à Pierre Langevin qu'un monsieur décoré avait quelque chose à lui dire, et Fougas parut dans sa splendeur.

— Mon bon monsieur, dit le meunier, je ne suis guère en train de parler d'affaires, parce que nous avons bu un coup de vin blanc avant la messe; mais nous allons en boire pas mal de rouge à dîner, et si le coeur vous en dit, ne vous gênez pas! La table est longue. Nous causerons après. Vous ne dites pas non? Alors, c'est oui.

«Pour le coup, pensa Fougas, je ne me trompe pas. C'est bien la voix de la nature! J'aurais mieux aimé un militaire, mais ce brave agriculteur tout rond suffit à mon coeur. Je ne lui devrai point les satisfactions de l'orgueil; mais n'importe! J'ai son amitié.

Le dîner était servi, et la table plus chargée de viandes que l'estomac de Gargantua. Gros-Pierre aussi glorieux de sa grande famille que de sa petite fortune, fit assister le colonel au dénombrement de ses fils. Et Fougas se réjouit d'apprendre qu'il avait six petits-enfants bien venus.

On le mit à la droite d'une petite vieille rabougrie qui lui fut présentée comme la grand-mère de ces gaillards-là. Dieu! que Clémentine lui parut changée! Excepté les yeux, qui restaient vifs et brillants, il n'y avait plus rien de reconnaissable en elle.

«Voilà, pensa Fougas, comme je serais aujourd'hui, si le brave Jean Meiser ne m'avait pas desséché!

Il souriait avec malice en regardant le grand-père Langevin, chef putatif de cette nombreuse famille.

«Pauvre vieux! murmurait Fougas, tu ne sais pas ce que tu me dois!

On dîne bruyamment aux noces de village. C'est un abus que la civilisation ne réformera jamais, je l'espère bien. À la faveur du bruit, le colonel causa ou crut causer avec sa voisine.

— Clémentine! lui dit-il.

Elle leva les yeux et même le nez et répondit:

— Oui, monsieur.

— Mon coeur ne m'a donc pas trompé? vous êtes bien ma Clémentine!

— Oui, monsieur.

— Et tu m'as reconnu, brave et excellente femme!

— Oui, monsieur.

— Mais comment as-tu si bien caché ton émotion?… Que les femmes sont fortes!… Je tombe du ciel au milieu de ton existence paisible, et tu me vois sans sourciller!

— Oui, monsieur.

— M'as-tu pardonné un crime apparent dont le destin seul fut coupable?

— Oui, monsieur.

— Merci! oh! merci!… Quelle admirable famille autour de toi! Ce bon Pierre qui m'a presque ouvert les bras en me voyant paraître, c'est mon fils, n'est-il pas vrai?

— Oui, monsieur.

— Réjouis-toi: il sera riche! Il a déjà le bonheur; je lui apporte la fortune. Un million sera son partage. Quelle ivresse, ô Clémentine! dans cette naïve assemblée, lorsque j'élèverai la voix pour dire à mon fils: «Tiens! ce million est à toi!» Le moment est-il venu? Faut-il parler? Faut-il tout dire;

— Oui, monsieur.

Fougas se leva donc et réclama le silence. On supposa qu'il allait chanter une chanson, et l'on se tut.

— Pierre Langevin, dit-il avec emphase, je reviens de l'autre monde et je t'apporte un million.

Si Gros-Pierre ne voulut point se fâcher, du moins il rougit et la plaisanterie lui sembla de mauvais goût. Mais quand Fougas annonça qu'il avait aimé la grand-maman dans sa jeunesse, le vieux père Langevin n'hésita point à lui lancer une bouteille à la tête. Le fils du colonel, ses magnifiques petits-fils et jusqu'à la mariée se levèrent en grand courroux, et ce fut une belle bataille.

Pour la première fois de sa vie, Fougas ne fut point le plus fort. Il craignait d'éborgner quelqu'un de sa famille. Le sentiment paternel lui ôta les trois quarts de ses moyens.

Mais ayant appris dans la bagarre que Clémentine s'appelait Catherine, et que Pierre Langevin était né en 1810, il reprit l'avantage, pocha trois yeux, cassa un bras, déforma deux nez, enfonça quatre douzaines de dents, et regagna sa voiture avec tous les honneurs de la guerre.

«Diable soit des enfants! disait-il en courant la poste vers la station d'Avricourt. Si j'ai un fils, qu'il me trouve!

XIX — Il demande et accorde la main de Clémentine.

Le 5 septembre, à dix heures du matin, Léon Renault, maigre, défait et presque méconnaissable, était aux pieds de Clémentine Sambucco, dans le salon de sa tante. Il y avait des fleurs sur la cheminée, des fleurs dans toutes les jardinières. Deux grands coquins de rayons de soleil entraient par les fenêtres ouvertes. Un million de petits atomes bleuâtres jouaient dans la lumière et se croisaient, s'accrochaient au gré de la fantaisie, comme les idées dans un volume de Mr Alfred Houssaye. Dans le jardin, les pommes tombaient, les pêches étaient mûres, les frelons creusaient des trous larges et profonds dans les paires de duchesse; les bignonias et les clématites fleurissaient; enfin une grande corbeille d'héliotropes, étalée sous la fenêtre de gauche, était dans tout son beau. Le soleil appliquait à toutes les grappes de la treille une couche d'or bruni; le grand yucca de la pelouse, agité par le vent comme un chapeau chinois, entrechoquait sans bruit ses clochettes argentées. Mais le fils de Mr Renault était plus pâle et plus flétri que les rameaux des lilas, plus abattu que les feuilles du vieux cerisier; son coeur était sans joie et sans espérance, comme les groseilliers sans feuilles et sans fruits!

S'être exilé de la terre natale, avoir vécu trois ans sous un climat inhospitalier, avoir passé tant de jours dans les mines profondes, tant de nuits sur un poêle de faïence avec beaucoup de punaises et passablement de moujiks, et se voir préférer un colonel de vingt-cinq louis qu'on a ressuscité soi-même en le faisant tremper dans l'eau!

Tous les hommes ont éprouvé des déceptions, mais personne à coup sûr n'avait subi un malheur si peu prévu et si extraordinaire. Léon savait que la terre n'est pas une vallée de chocolat au lait ni de potage à la reine. Il connaissait la liste des infortunes célèbres, qui commence à la mort d'Abel assommé dans le paradis terrestre, et se termine au massacre de Rubens dans la galerie du Louvre, à Paris. Mais l'histoire, qui nous instruit rarement, ne nous console jamais. Le pauvre ingénieur avait beau se répéter que mille autres avaient été supplantés la veille du mariage et cent mille autres le lendemain, la tristesse était plus forte que la raison, et trois ou quatre cheveux follets commençaient à blanchir autour de ses tempes.

— Clémentine! disait-il, je suis le plus malheureux des hommes. En me refusant cette main que vous m'aviez promise, vous me condamnez à un supplice cent fois pire que la mort. Hélas! que voulez-vous que je devienne sans vous? Il faudra que je vive seul, car je vous aime trop pour en épouser une autre. Depuis tantôt quatre ans, toutes mes affections, toutes mes pensées sont concentrées sur vous; je me suis accoutumé à regarder les autres femmes comme des êtres inférieurs, indignes d'attirer le regard d'un homme? Je ne vous parle pas des efforts que j'ai faits pour vous mériter; ils portaient leur récompense en eux-mêmes, et j'étais déjà trop heureux de travailler et de souffrir pour vous. Mais voyez la misère où votre abandon m'a laissé! Un matelot jeté sur une île déserte est moins à plaindre que moi: il faudra que je demeure auprès de vous, que j'assiste au bonheur d'un autre; que je vous voie passer sous mes fenêtres au bras de mon rival! Ah! la mort serait plus supportable que ce supplice de tous les jours. Mais je n'ai pas même le droit de mourir! Mes pauvres vieux parents ont bien assez de peines. Que serait-ce, grands dieux! si je les condamnais à porter le deuil de leur fils?

Cette plainte, ponctuée de soupirs et de larmes déchirait le coeur de Clémentine. La pauvre enfant pleurait aussi car elle aimait Léon de toute son âme, mais elle s'était interdite de le lui dire. Plus d'une fois, en le voyant à demi-pâmé devant elle, elle fut tentée de lui jeter les bras autour du cou, mais le souvenir de Fougas paralysait tous les mouvements de sa tendresse.

— Mon pauvre ami, lui disait-elle, vous me jugez bien mal si vous me croyez insensible à vos maux. Je vous connais, Léon, et cela depuis mon enfance. Je sais tout ce qu'il y a en vous de loyauté, de délicatesse, de nobles et de précieuses vertus. Depuis le temps où vous me portiez dans vos bras vers les pauvres et vous me mettiez un sou dans la main pour m'apprendre à faire l'aumône, je n'ai jamais entendu parler de bienfaisance sans penser aussitôt à vous. Lorsque vous avez battu un garçon deux fois plus grand que vous, qui m'avait pris ma poupée, j'ai senti que le courage était beau, et qu'une femme était heureuse de pouvoir s'appuyer sur un homme de coeur. Tout ce que je vous ai vu faire depuis ce temps-là n'a pu que redoubler mon estime et ma sympathie. Croyez que ce n'est ni par méchanceté ni par ingratitude que je vous fais souffrir aujourd'hui. Hélas! je ne m'appartiens plus, je suis dominée; je ressemble à ces automates qui se meuvent sans savoir pourquoi. Oui, je sens en moi comme un ressort plus puissant que ma liberté, et c'est la volonté d'autrui qui me mène!

— Si du moins j'étais sûr que vous serez heureuse! Mais non! Cet homme à qui vous m'immolez ne sentira jamais le prix d'une âme aussi délicate que la vôtre! C'est un brutal, un soudard, un ivrogne…

— Je vous en prie, Léon! Souvenez-vous qu'il a droit à tout mon respect!

— Du respect, à lui! Et pourquoi? Je vous demande, au nom du ciel, ce que vous voyez de respectable dans la personne du sieur Fougas? Son âge? Il est plus jeune que moi. Ses talents? Il ne les a montrés qu'à table. Son éducation? Elle est jolie! Ses vertus? Je sais ce qu'il faut penser de sa délicatesse et de sa reconnaissance!

— Je le respecte, Léon, depuis que je l'ai vu dans son cercueil. C'est un sentiment plus fort que tout; je ne l'explique pas, je le subis.

— Eh bien! respectez-le tant que vous voudrez! Cédez à la superstition qui vous entraîne. Voyez en lui un être miraculeux, sacré, échappé aux griffes de la mort pour accomplir quelque chose de grand sur la terre! Mais cela même, ô ma chère Clémentine, est une barrière entre vous et lui. Si Fougas est en dehors des conditions de l'humanité, si c'est un phénomène, un être à part, un héros, un demi-dieu, un fétiche, vous ne pouvez pas songer sérieusement à devenir sa femme. Moi, je ne suis qu'un homme pareil à tous les autres, né pour travailler, pour souffrir et pour aimer. Je vous aime! Aimez-moi!

— Polisson! dit Fougas en ouvrant la porte.

Clémentine poussa un cri, Léon se releva vivement, mais déjà le colonel l'avait saisi par le fond de son vêtement de nankin. L'ingénieur fut enlevé, balancé comme un atome dans un des deux rayons de soleil, et projeté au beau milieu des héliotropes, avant même qu'il eût pensé à répondre un seul mot. Pauvre Léon! Pauvres héliotropes!

En moins d'une seconde, le jeune homme fut sur pied. Il épousseta la terre qui souillait ses genoux et ses coudes, s'approcha de la fenêtre et dit d'une voix douce mais résolue:

— Monsieur le colonel, je regrette sincèrement de vous avoir ressuscité, mais la sottise que j'ai faite n'est peut-être pas irréparable. À bientôt! Quant à vous, mademoiselle, je vous aime!

Le colonel haussa les épaules et se mit aux genoux de la jeune fille sur le coussin qui gardait encore l'empreinte de Léon. Mlle Virginie Sambucco, attirée par le bruit, descendit comme une avalanche et entendit le discours suivant:

— Idole d'un grand coeur! Fougas revient à toi comme l'aigle à son aire. J'ai longtemps parcouru le monde à la poursuite d'un rang, d'un or et d'une famille que je brûlais de mettre à tes pieds. La fortune m'a obéi en esclave: elle sait à quelle école j'ai appris l'art de la maîtriser. J'ai traversé Paris et l'Allemagne, comme un météore victorieux que son étoile conduit. On m'a vu de toutes parts traiter d'égal à égal avec les puissances et faire retentir la trompette de la vérité sous les lambris des rois. J'ai mis pied sur gorge à l'avide cupidité et je lui ai repris, du moins en partie, les trésors qu'elle avait dérobés à l'honneur trop confiant. Un seul bien m'est refusé: ce fils que j'espérais revoir échappe aux yeux de lynx de l'amour paternel. Je n'ai pas retrouvé non plus l'antique objet de mes premières tendresses, mais qu'importe? Rien ne me manquera, si tu me tiens lieu de tout. Qu'attendons-nous encore? Es-tu sourde à la voix du bonheur qui t'appelle? Transportons-nous dans l'asile des lois; tu me suivras ensuite aux pieds des autels; un prêtre consacrera nos noeuds, et nous traverserons la vie, appuyés l'un sur l'autre, moi semblable au chêne qui soutient la faiblesse, toi pareille au lierre élégant qui orne l'emblème de la vigueur!

Clémentine resta quelque temps sans répondre, et comme étourdie par la rhétorique bruyante du colonel.

— Monsieur Fougas, lui dit-elle, je vous ai toujours obéi, je promets encore de vous obéir toute ma vie. Si vous ne voulez pas que j'épouse le pauvre Léon, je renoncerai à lui. Je l'aime bien pourtant, et un seul mot de lui jette plus de trouble dans mon coeur que toutes les belles choses que vous m'avez dites.

— Bien! très bien! s'écria la tante. Quant à moi, monsieur, quoique vous ne m'ayez pas fait l'honneur de me consulter, je vous dirai ce que je pense. Ma nièce n'est pas du tout la femme qui vous convient. Fussiez-vous plus riche que Mr de Rothschild et plus illustre que le duc de Malakoff, je ne conseillerais pas à Clémentine de se marier avec vous.

— Et pourquoi donc, chaste Minerve?

— Parce que vous l'aimeriez quinze jours, et au premier coup de canon vous vous sauveriez à la guerre! Vous l'abandonneriez, monsieur, comme cette infortunée Clémentine dont on nous a conté les malheurs!

— Morbleu! la tante, je vous conseille de la plaindre! Trois mois après Leipzig, elle épousait un nommé Langevin, à Nancy.

— Vous dites?

— Je dis qu'elle épousait un intendant militaire appelé Langevin.

— À Nancy?

— À Nancy même.

— C'est bizarre!

— C'est indigne!

— Mais cette femme… cette jeune fille… son nom!

— Je vous l'ai dit cent fois: Clémentine!

— Clémentine qui?

— Clémentine Pichon.

— Ah! mon Dieu! mes clefs! où sont mes clefs? J'étais bien sûre de les avoir mises dans ma poche! Clémentine Pichon! Mr Langevin! C'est impossible! Ma raison s'égare! Eh! mon enfant, remue-toi donc! Il s'agit du bonheur de toute ta vie! Où as-tu fourré mes clefs? Ah! les voici!

Fougas se pencha à l'oreille de Clémentine et lui dit:

— Est-elle sujette à ces accidents-là? On dirait que la pauvre demoiselle a perdu la tête!

Mais Virginie Sambucco avait déjà ouvert un petit secrétaire en bois de rose. D'un regard infaillible, elle découvrit dans une liasse de papiers une feuille jaunie par le temps.

— C'est bien cela! dit-elle avec un cri de joie. Marie- Clémentine Pichon, fille légitime d'Auguste Pichon, hôtelier, rue des Merlettes, en cette ville de Nancy; mariée le 10 juin 1814 à Joseph Langevin, sous-intendant militaire. Est-ce bien elle, monsieur? Osez dire que ce n'est pas elle!

— Ah! çà mais, par quel hasard avez-vous mes papiers de famille?

— Pauvre Clémentine! Et vous l'accusez de trahison! Vous ne comprenez donc pas que vous aviez été porté pour mort! qu'elle se croyait veuve sans avoir été mariée; que…

— C'est bon! c'est bon! Je lui pardonne. Où est-elle? Je veux la voir, l'embrasser, lui dire…

— Elle est morte, monsieur! morte après trois mois de mariage.

— Ah! diable!

— En donnant le jour à une fille…

— Qui est ma fille! J'aurais mieux aimé un garçon, mais n'importe! Où est-elle? Je veux la voir, l'embrasser, lui dire…

— Elle n'est plus, hélas! Mais je vous conduirai sur sa tombe.

— Mais comment diable la connaissiez-vous?

— Parce qu'elle avait épousé mon frère!

— Sans mon consentement? N'importe! A-t-elle au moins laissé des enfants?

— Un seul.

— Un fils! Il est mon petit-fils!

— Une fille.

— N'importe! Elle est ma petite-fille! J'aurais mieux aimé un garçon, mais où est-elle? Je veux la voir, l'embrasser, lui dire…

— Embrassez-la, monsieur. Elle s'appelle Clémentine comme sa grand-mère, et la voici!

— Elle! Voilà donc le secret de cette ressemblance! Mais alors je ne peux pas l'épouser! N'importe! Clémentine! dans mes bras! Embrasse ton grand-père!

La pauvre enfant n'avait rien pu comprendre à cette rapide conversation où les événements tombaient comme des tuiles sur la tête du colonel. On lui avait toujours parlé de Mr Langevin comme de son grand-père maternel, et maintenant on semblait dire que sa mère était la fille de Fougas. Mais elle sentit aux premiers mots qu'elle ne pouvait plus épouser le colonel et qu'elle serait bientôt mariée à Léon Renault. Ce fut donc par un mouvement de joie et de reconnaissance qu'elle se précipita dans les bras du jeune vieillard.

— Ah! monsieur, lui dit-elle, je vous ai toujours aimé et respecté comme un aïeul!

— Et moi, ma pauvre enfant, je me suis toujours conduit comme une vieille bête! Tous les hommes sont des brutes et toutes les femmes sont des anges. Tu as deviné, avec l'instinct délicat de ton sexe, que tu me devais le respect, et moi, sot que je suis! je n'ai rien deviné du tout! Sacrebleu! sans la vénérable tante que voilà, j'aurais fait de belle besogne!

— Non, dit la tante. Vous auriez découvert la vérité en parcourant nos papiers de famille.

— Est-ce que je les aurais seulement regardés? Dire que je cherchais mes héritiers dans le département de la Meurthe quand j'avais laissé ma famille à Fontainebleau! Imbécile, va! Mais n'importe, Clémentine! Tu seras riche, tu épouseras celui que tu aimes! Où est-il, ce brave garçon? Je veux le voir, l'embrasser, lui dire…

— Hélas! monsieur; vous l'avez jeté par la fenêtre.

— Moi?… Tiens! c'est vrai. Je ne m'en souvenais plus. Heureusement il ne s'est pas fait de mal et je cours de ce pas réparer ma sottise. Vous vous marierez quand vous voudrez; les deux noces se feront ensemble… Mais au fait, non! Qu'est-ce que je dis? Je ne me marie plus! À bientôt, mon enfant, ma chère petite-fille. Mademoiselle Sambucco, vous êtes une brave tante; embrassez-moi!

Il courut à la maison de Mr Renault, et Gothon qui le voyait venir descendit pour lui barrer le passage.

— N'êtes-vous pas honteux, lui dit-elle, de vous comporter ainsi avec ceux qui vous ont rendu la vie? Ah! si c'était à refaire! on ne mettrait plus la maison sens dessus dessous pour vos beaux yeux! Madame pleure, monsieur s'arrache les cheveux, Mr Léon vient d'envoyer deux officiers à votre recherche. Qu'est-ce que vous avez encore fait depuis ce matin?

Fougas la fit pirouetter sur elle-même et se trouva face à face avec l'ingénieur. Léon avait entendu le bruit d'une querelle; en voyant le colonel animé, l'oeil en feu, il prévit quelque brutale agression et n'attendit pas le premier coup. Une lutte corps à corps s'engagea dans l'allée, au milieu des cris de Gothon, de Mr Renault et de la pauvre dame, qui criait à l'assassin! Léon se débattait, frappait, et lançait de temps à autre un vigoureux coup de poing dans le torse de son ennemi. Il succomba pourtant; le colonel finit par le renverser sur le sol et le tomber parfaitement, comme on dit à Toulouse. Alors il l'embrassa sur les deux joues et lui dit:

— Ah! scélérat d'enfant! je te forcerai bien de m'écouter! Je suis le grand-père de Clémentine, et je te la donne en mariage, et tu l'épouseras demain si tu veux! Entends-tu? Relève-toi maintenant, et ne me donne plus de coups de poing dans l'estomac. Ce serait presque un parricide!

Mlle Sambucco et Clémentine arrivèrent au milieu de la stupéfaction générale. Elles complétèrent le récit de Fougas, qui s'embrouillait dans la généalogie. Les témoins de Léon parurent à leur tour. Ils n'avaient pas trouvé l'ennemi à l'hôtel où il était descendu, et s'apprêtaient à rendre compte de leur ambassade. On leur fit voir un tableau de bonheur parfait et Léon les pria d'assister à la noce.

— Amis, leur dit Fougas, vous verrez la nature désabusée bénir les chaînes de l'amour.

XX — Un coup de foudre dans un ciel pur.

«Mlle Virginie Sambucco a l'honneur de vous faire part du mariage de Mlle Clémentine Sambucco, sa nièce, avec Mr Léon Renault, ingénieur civil.

«Mr et Mme Renault ont l'honneur de vous faire part du mariage de Mr Léon Renault, leur fils, avec Mlle Clémentine Sambucco.

«Et vous prient d'assister à la bénédiction nuptiale qui leur sera donnée le 16 septembre 1859, en l'église de Saint-Maxence, leur paroisse, à onze heures précises.»

Fougas voulait absolument que son nom figurât sur les lettres de part. On eut toutes les peines du monde à le guérir de cette fantaisie. Mme Renault le sermonna deux grandes heures. Elle lui dit qu'aux yeux de la société, comme aux yeux de la loi, Clémentine était la petite-fille de Mr Langevin; que d'ailleurs Mr Langevin s'était conduit très honorablement lorsqu'il avait légitimé par le mariage une fille qui n'était pas la sienne; enfin que la publication d'un tel secret de famille serait comme un scandale d'outre-tombe et flétrirait la mémoire de la pauvre Clémentine Pichon. Le colonel répondait avec la chaleur d'un jeune homme et l'obstination d'un vieillard:

— La nature a ses droits; ils sont antérieurs aux conventions de la société, et mille fois plus augustes. L'honneur de celle que j'appelais mon Églé m'est plus cher que tous les trésors du monde et je fendrais l'âme en quatre au téméraire qui prétendrait la flétrir. En cédant à l'ardeur de mes voeux, elle s'est conformée aux moeurs d'une grande époque où la brièveté de la vie et la permanence de la guerre simplifiaient toutes les formalités. Enfin, je ne veux pas que mes arrière-petits-fils, qui vont naître, ignorent que la source de leur sang est dans les veines de Fougas. Votre Langevin est un intrus qui s'est glissé frauduleusement dans ma famille. Un intendant, c'est presque un rizpainsel! Je foule aux pieds la cendre de Langevin!

L'obstiné ne céda point aux raisons de Mme Renault, mais il se laissa vaincre aux prières de Clémentine. La jeune créole le câlinait avec une grâce irrésistible.

— Mon bon grand-père par-ci, mon joli petit grand-père par-là; mon vieux baby de grand-père, nous vous remettrons au collège si vous n'êtes pas raisonnable!

Elle s'asseyait familièrement sur les genoux de Fougas et lui donnait de petites tapes d'amitié sur les joues. Le colonel faisait la grosse voix, puis son coeur se fondait de tendresse, et il se mettait à pleurer comme un enfant.

Ces familiarités n'ajoutaient rien au bonheur de Léon Renault; je crois même qu'elles tempéraient un peu sa joie. Assurément il ne doutait ni de l'amour de sa fiancée ni de la loyauté de Fougas. Il était forcé de convenir qu'entre un grand-père et sa petite-fille, l'intimité est de droit naturel, et ne peut offenser personne. Mais la situation était si nouvelle et si peu ordinaire qu'il lui fallut un peu de temps pour classer ses sentiments et oublier ses chagrins. Ce grand-père, qu'il avait payé cinq cents francs, à qui il avait cassé l'oreille, pour qui il avait acheté un terrain au cimetière de Fontainebleau; cet ancêtre plus jeune que lui, qu'il avait vu ivre, qu'il avait trouvé plaisant, puis dangereux, puis insupportable; ce chef vénérable de la famille qui avait commencé par demander la main de Clémentine et fini par jeter dans les héliotropes son futur petit-fils ne pouvait obtenir d'emblée un respect sans mélange et une amitié sans restriction.

Mr et Mme Renault prêchaient à leur fils la soumission et la déférence. Ils lui représentaient Mr Fougas comme un parent à ménager.

— Quelques jours de patience! disait la bonne mère, il ne restera pas longtemps avec nous; c'est un soldat qui ne saurait vivre hors de l'armée, non plus qu'un poisson hors de l'eau.

Mais les parents de Léon, dans le fond de leur âme, gardaient le souvenir amer de tant de chagrins et d'angoisses. Fougas avait été le fléau de la famille; les blessures qu'il avait faites ne pouvaient se cicatriser en un jour. Gothon elle-même lui gardait rancune sans le dire. Elle poussait de gros soupirs chez Mlle Sambucco, en travaillant au festin des noces.

— Ah! mon pauvre Célestin, disait-elle à son acolyte, quel petit scélérat de grand-père nous aurons là!

Le seul qui fût parfaitement à son aise était Fougas. Il avait passé l'éponge sur ses fredaines, lui; il ne gardait aucune rancune à personne de tout le mal qu'il avait fait. Très paternel avec Clémentine, très gracieux avec Mr et Mme Renault, il témoignait à Léon l'amitié la plus franche et la plus cordiale.

— Mon cher garçon, lui disait-il, je t'ai étudié, je te connais, je t'aime bien; tu mérites d'être heureux, tu le seras. Tu verras bientôt qu'en m'achetant pour vingt-cinq napoléons tu n'as pas fait une mauvaise affaire. Si la reconnaissance était bannie de l'univers, elle trouverait un dernier refuge dans le coeur de Fougas!

Trois jours avant le mariage, maître Bonnivet apprit à la famille que le colonel était venu dans son cabinet pour demander communication du contrat. Il avait à peine jeté les yeux sur le cahier de papier timbré, et crac! en morceaux dans la cheminée.

— Mr le croquenotes, avait-il dit, faites-moi le plaisir de recommencer votre chef-d'oeuvre. La petite-fille de Fougas ne se marie pas avec huit mille francs de rente. La nature et l'amitié lui donnent un million, que voici!

Là-dessus, il tire de sa poche un bon d'un million sur la Banque, traverse fièrement l'étude en faisant craquer ses bottes, et jette un billet de mille francs sur le pupitre d'un clerc en criant de sa plus belle voix:

— Enfants de la basoche! voici pour boire à la santé de l'Empereur et de la grande armée!

La famille Renault se défendit énergiquement contre cette libéralité. Clémentine, avertie par son futur, eut une longue discussion devant Mlle Sambucco avec le jeune et terrible grand- père; elle lui remontra qu'il avait vingt-quatre ans, qu'il se marierait un jour, que son bien appartenait à sa future famille.

— Je ne veux pas, dit-elle, que vos enfants m'accusent de les avoir dépouillés. Gardez vos millions pour mes petits oncles et mes petites tantes!

Mais, pour le coup, Fougas ne voulut pas rompre d'une semelle.

— Est-ce que tu te moques de moi? dit-il à Clémentine. Penses-tu que je ferai la sottise de me marier maintenant? Je ne te promets pas de vivre comme un trappiste, mais, à mon âge et bâti comme je le suis, on trouve à qui parler dans les garnisons, sans épouser personne. Mars n'emprunte pas le flambeau de l'Hyménée pour éclairer les petites promenades de Vénus! Pourquoi l'homme forme- t-il des noeuds?… Pour être père. Je le suis au comparatif, et dans un an, si notre brave Léon se conduit en homme, j'attraperai le superlatif. Bisaïeul! c'est un joli grade pour un troupier de vingt-cinq ans. À quarante-cinq ou cinquante, je serai trisaïeul. À soixante-dix… la langue française n'a plus de mots pour dire ce que je deviendrai! mais nous en commanderons un à ces bavards de l'Académie! Crains-tu que je manque de rien dans mes vieux jours? J'ai ma solde, d'abord, et ma croix d'officier. Dans l'âge des Anchise et des Nestor, j'aurai ma pension de retraite. Ajoutes-y les deux cent cinquante mille francs du roi de Prusse, et tu verras que j'ai, non seulement le pain, mais le rata jusqu'au terme de ma carrière. Plus, une concession à perpétuité que ton mari a payée d'avance dans le cimetière de Fontainebleau. Avec cela, et des goûts simples, on est sûr de ne pas manger son fonds!

Bon gré, mal gré, il fallut en passer par tout ce qu'il voulut et accepter son million. Cet acte de générosité fit grand bruit dans la ville, et le nom de Fougas, déjà célèbre à tant de titres, en acquit un nouveau prestige.

Tout Fontainebleau voulut assister au mariage de Clémentine. On y vint de Paris. Les témoins de la mariée étaient le maréchal duc de Solferino et l'illustre Karl Nibor, élu depuis quelques jours à l'Académie des sciences. Léon s'en tint modestement aux vieux amis qu'il avait choisis dans le principe, Mr Audret, l'architecte, et Mr Bonnivet, le notaire.

Le maire revêtit son écharpe neuve. Le curé adressa aux jeunes époux une allocution touchante sur l'inépuisable bonté de la Providence qui fait encore un miracle de temps à autre en faveur des vrais chrétiens. Fougas, qui n'avait pas rempli ses devoirs religieux depuis 1801, trempa deux mouchoirs de ses larmes.

— On perd de vue ceux qu'on estime le plus, disait-il en sortant de l'église, mais Dieu et moi nous sommes faits pour nous entendre! Après tout, qu'est-ce que Dieu? Un Napoléon un peu plus universel!

Un festin pantagruélique, présidé par Mlle Virginie Sambucco en robe de soie puce, suivit de près la cérémonie. Vingt-quatre personnes assistaient à cette fête de famille, entre autres le nouveau colonel du 23ème et Mr du Marnet, à peu près guéri de sa blessure.

Fougas leva sa serviette avec une certaine anxiété. Il espérait que le maréchal lui aurait apporté son brevet de général de brigade. Sa figure mobile trahit un vif désappointement en présence de l'assiette vide.

Le duc de Solferino, qui venait de s'asseoir à la place d'honneur, aperçut ce jeu de physionomie et dit tout haut:

— Ne t'impatiente pas, mon vieux camarade! Je sais ce qui te manque; il n'a pas tenu à moi que la fête ne fût complète. Le ministre de la guerre était absent lorsque j'ai passé chez lui. On m'a dit dans les bureaux que ton affaire était accrochée par une question de forme, mais que tu recevrais dans les vingt-quatre heures une lettre du cabinet.

— Le diable soit des plumitifs! s'écria Fougas. Ils ont tout, depuis mon acte de naissance jusqu'à la copie de mon brevet de colonel. Tu verras qu'il leur manque un certificat de vaccine ou quelque paperasse de six liards!

— Eh! patience, jeune homme! Tu as le temps d'attendre. Ce n'est pas comme moi: sans la campagne d'Italie qui m'a permis d'attraper le bâton, ils me fendaient l'oreille comme à un cheval de réforme, sous le futile prétexte que j'avais soixante-cinq ans. Tu n'en as pas vingt-cinq, et tu vas passer général de brigade: l'Empereur te l'a promis devant moi. Dans quatre ou cinq ans d'ici, tu auras les étoiles d'or, à moins que le guignon ne s'en mêle. Après quoi, il ne te faudra plus qu'un commandement en chef et une campagne heureuse pour passer maréchal de France et sénateur, ce qui ne gâte rien.

— Oui, répondit Fougas, j'arriverai. Non seulement parce que je suis le plus jeune de tous les officiers de mon grade, parce que j'ai fait la grande guerre et suivi les leçons du maître dans les champs de Bellone, mais surtout parce que le destin m'a marqué de son empreinte. Pourquoi les boulets m'ont-ils épargné dans plus de vingt batailles? Pourquoi ai-je traversé des océans de bronze et de fer sans que ma peau reçût une égratignure? C'est que j'ai une étoile, comme lui. La sienne était plus grande, c'est sûr, mais elle est allée s'éteindre à Sainte-Hélène, et la mienne brille encore au ciel! Si le docteur Nibor m'a ressuscité avec quelques gouttes d'eau chaude, c'est que ma destinée n'était pas encore accomplie. Si la volonté du peuple français a rétabli le trône impérial, c'est pour fournir une série d'occasions à mon courage dans la conquête de l'Europe que nous allons recommencer! Vive l'Empereur et moi! Je serai duc ou prince avant dix ans, et même… pourquoi pas? on tâchera d'être présent à l'appel le jour de la distribution des couronnes! En ce cas, j'adopte le fils aîné de Clémentine: nous l'appelons Pierre-Victor II, et il me succède sur le trône comme Louis XV à son bisaïeul Louis XIV!

Comme il achevait cette tirade, un gendarme entra dans la salle à manger, demanda Mr le colonel Fougas et lui remit un pli du ministère de la guerre.

— Parbleu! s'écria le maréchal, il serait plaisant que ta promotion arrivât au bout d'un pareil discours. C'est pour le coup que nous nous prosternerions devant ton étoile! Les rois mages ne seraient que de la Saint-Jean, auprès de nous.

— Lis toi-même, dit-il au maréchal, en lui tendant la grande feuille de papier. Ou plutôt, non! J'ai toujours regardé la mort en face; je ne détournerai pas mes yeux de ce tonnerre de chiffon, qui me tue.

«Monsieur le colonel, en préparant le décret impérial qui vous élevait au grade de général de brigade, je me suis trouvé en présence d'un obstacle insurmontable qui est votre acte de naissance. Il résulte de cette pièce que vous êtes né en 1789, et que vous avez aujourd'hui soixante-dix ans accomplis. Or la limite d'âge étant fixée à soixante ans pour les colonels, à soixante- deux pour les généraux de brigade et à soixante-cinq pour les divisionnaires, je me vois dans l'absolue nécessité de vous porter au cadre de réserve avec le grade de colonel. Je sais, monsieur, combien cette mesure est peu justifiée pour votre âge apparent et je regrette sincèrement que la France soit privée des services d'un homme de votre vigueur et de votre mérite. Il est d'ailleurs certain qu'une exception en votre faveur ne provoquerait aucune réclamation dans l'armée et n'exciterait que des sympathies. Mais la loi est formelle et l'Empereur lui-même ne peut la violer ni l'éluder. L'impossibilité qui en résulte est tellement absolue, que si, dans votre ardeur de servir le pays, vous consentiez à rendre vos épaulettes pour recommencer une nouvelle carrière, votre engagement ne pourrait être reçu dans aucun des régiments de l'armée. Il est heureux, monsieur, que le gouvernement de l'Empereur ait pu vous fournir des moyens d'existence en obtenant de S.A.R. le régent de Prusse, l'indemnité qui vous était due; car il n'y a pas non plus d'administration civile où l'on puisse faire entrer, même par faveur, un homme de soixante-dix ans. Vous objecterez très justement que les lois et les règlements datent d'une époque où les expériences sur la revivification des hommes n'avaient pas, encore donné des résultats favorables. Mais la loi est faite pour la généralité et ne doit pas tenir compte des exceptions. On verrait sans doute à la modifier si les cas de résurrection se présentaient en certain nombre.

«Agréez, etc.»

Un morne silence accueillit cette lecture; Le Mane, Thécel, Pharès des légendes orientales ne produisit pas un effet plus foudroyant. Le gendarme était toujours là, debout, dans la position du soldat sans armes, attendant le récépissé de Fougas. Le colonel demanda une plume et de l'encre, signa le papier, le rendit, donna pourboire au gendarme, et lui dit avec une émotion contenue:

— Tu es heureux, toi! on ne te défend pas de servir ton pays! Eh bien! reprit-il en s'adressant au maréchal, qu'est-ce que tu dis de ça?

— Que veux-tu que j'en dise, mon pauvre vieux; cela me casse bras et jambes. Il n'y a pas à discuter contre la loi; elle est formelle. Ce qui est bête à nous, c'est de n'y avoir pas songé plus tôt. Mais qui diable, en présence d'un gaillard comme toi, aurait pensé à l'âge de la retraite?

Les deux colonels avouèrent que cette objection ne leur était pas venue à l'esprit; mais, une fois qu'on l'avait soulevée, ils ne voyaient rien à répondre. Ni l'un ni l'autre n'auraient pu engager Fougas comme simple soldat, malgré sa capacité, sa force physique et sa tournure de vingt-quatre ans.

— Mais alors, s'écria Fougas, qu'on me tue! Je ne peux pas me mettre à peser du sucre ou à planter des choux! C'est dans la carrière des armes que j'ai fait mes premiers pas, il faut que j'y reste ou que je meure. Que faire? que devenir? Prendre du service à l'étranger? Jamais! Le destin de Moreau est encore présent à mes à yeux… ô fortune! que t'ai-je fait pour être précipité si bas lorsque tu te préparais à m'élever si haut?

Clémentine essaya de le consoler par de bonnes paroles.

— Vous resterez auprès de nous, lui dit-elle; nous vous trouverons une jolie petite femme, vous élèverez vos enfants. À vos moments perdus, vous écrirez l'histoire des grandes choses que vous avez faites. Rien ne vous manque: jeunesse, santé, fortune, famille, tout ce qui fait le bonheur des hommes, est à vous; pourquoi donc ne sériez-vous pas heureux?

Léon et ses parents lui tinrent le même langage. On oubliait tout en présence d'une douleur si vraie et d'un abattement si profond.

Il se releva petit à petit et chanta même au dessert une chanson qu'il avait préparée pour la circonstance.

Époux, épouse fortunée, Vous allez dans cet heureux jour, À la torche de l'hyménée, Brûler les ailes de l'Amour, Il faudra, petit dieu volage, Que vous restiez à la maison, Enchaîné par le mariage De la Beauté, de la Raison! Il fera son unique étude D'allier les plaisirs aux moeurs; II perdra l'errante habitude De voltiger de fleurs en fleurs. Où plutôt non: chez Clémentine Il a trouvé roses et lis, Et déjà le fripon butine Ainsi qu'aux jardins de Cypris.

On applaudit beaucoup cette poésie arriérée, mais le pauvre colonel souriait tristement, parlait peu, et ne se grisait pas du tout. L'homme à l'oreille cassée ne se consolait point d'avoir l'oreille fendue. Il prit part aux divertissements de la journée, mais ce n'était plus le brillant compagnon qui animait tout de sa mâle gaieté.

Le maréchal le prit à part dans la soirée, et lui dit:

— À quoi penses-tu?

— Je pense aux vieux qui ont eu le bonheur de tomber à Waterloo, la face tournée vers l'ennemi. Le vieil imbécile d'Allemand qui m'a confit pour la postérité m'a rendu un fichu service. Vois-tu Leblanc, un homme doit vivre avec son époque. Plus tard, c'est trop tard.

— Ah çà, Fougas, pas de bêtises! Il n'y a rien de désespéré, que diable! J'irai demain chez l'Empereur; on verra, on cherchera; des hommes comme toi, la France n'en a pas à la douzaine pour les jeter au linge sale.

— Merci. Tu es un bon, un vieux, un vrai! Nous étions cinq cent mille dans ton genre, en 1812; il n'en reste plus que deux, ou pour mieux dire un et demi.

Vers dix heures du soir, Mr Rollon, Mr du Marnet et Fougas reconduisirent le maréchal au chemin de fer. Fougas embrassa son camarade et lui promit d'être sage. Le train parti, les trois colonels revinrent à pied jusqu'à la ville. En passant devant la maison de Mr Rollon, Fougas dit à son successeur:

— Vous n'êtes guère hospitalier aujourd'hui; vous ne nous offrez pas un petit verre de cette fine eau-de-vie d'Andaye!

— Je pensais que vous n'étiez pas en train de boire, dit Mr Rollon. Vous n'avez rien pris dans votre café, ni après. Mais montons!

— La soif m'est revenue au grand air.

— C'est bon signe.

Il trinqua mélancoliquement et mouilla à peine ses lèvres dans son verre. Mais il s'arrêta quelque temps auprès du drapeau, mania la hampe, développa la soie, compta les trous que les balles et les boulets avaient laissés dans l'étoffe, et ne répandit pas une larme.

— Décidément, dit-il, l'eau-de-vie me prend à la gorge; je ne suis pas un homme aujourd'hui. Bonsoir, messieurs!

— Attendez! nous allons vous reconduire.

— Oh! mon hôtel est à deux pas.

— C'est égal. Mais quelle idée avez-vous eue de rester à l'hôtel, quand vous avez ici deux maisons à votre service?

— Aussi, je déménage demain matin.

Le lendemain matin, vers onze heures, l'heureux Léon était à sa toilette lorsqu'on lui apporta une dépêche télégraphique. Il l'ouvrit sans voir qu'elle était adressée à Mr Fougas, et il poussa un cri de joie. Voici le texte laconique qui lui apportait une si douce émotion:

«À monsieur colonel Fougas, Fontainebleau.

«Je sors cabinet Empereur. Tu général brigade au titre étranger en attendant mieux. Plus tard corps législatif modifiera loi.

«LEBLANC.»

Léon s'habilla à la hâte, courut à l'hôtel du Cadran-Bleu, monta chez le colonel, et le trouva mort dans son lit.

On raconta dans Fontainebleau que Mr Nibor avait fait l'autopsie et constaté des désordres graves causés par la dessiccation. Quelques personnes assurèrent que Fougas s'était suicidé. Il est certain que maître Bonnivet reçut par la petite poste une sorte de testament ainsi conçu:

«Je lègue mon coeur à la patrie, mon souvenir à la nature, mon exemple à l'armée, ma haine à la perfide Albion, mille écus à Gothon, et deux cent mille francs au 23ème de ligne. Vive l'Empereur, quand même!

«FOUGAS.»

Ressuscité le 17 août, entre trois et quatre heures de relevée, il mourut le 17 du mois suivant, sans appel. Sa seconde vie avait duré un peu moins de trente et un jours. Mais il employa bien son temps; c'est une justice à lui rendre. Il repose dans le terrain que le fils de Mr Renault avait acheté à son intention. Sa petite- fille Clémentine a quitté le deuil depuis tantôt une année. Elle est aimée, elle est heureuse, et Léon n'aura rien à se reprocher si elle n'a pas beaucoup d'enfants.

Bourdonnel, août 1861.

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