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L'homme à l'oreille cassée

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«À l'intérieur, j'ai détaché une peau fine dans laquelle le microscope m'a montré un épiderme délicat, parfaitement intact; un derme non moins intact, avec de petites papilles, et surtout traversé par une foule de poils d'un fin duvet humain. Chacun de ces petits poils avait sa racine plongée dans son follicule, et le follicule accompagné de ses deux petites glandes. Je vous dirai même plus: ces poils de duvet étaient longs de quatre à cinq millimètres sur trois à cinq centièmes de millimètres d'épaisseur; c'est le double de la grandeur du joli duvet qui fleurit sur une oreille féminine; d'où je conclus que votre bout d'oreille appartient à un homme.

«Contre le bord recourbé du cartilage, j'ai trouvé les élégants faisceaux striés du muscle de l'hélix, et si parfaitement intacts qu'on aurait dit qu'ils ne demandaient qu'à se contracter. Sous la peau et près des muscles, j'ai trouvé plusieurs petits filets nerveux, composés chacun de huit ou dix tubes dont la moelle était aussi intacte et homogène que dans les nerfs enlevés à un animal vivant ou pris sur un membre amputé. Êtes-vous satisfait? Demandez-vous merci? Eh bien! moi, je ne suis pas encore au bout de mon rouleau!

«Dans le tissu cellulaire interposé au cartilage et à la peau, j'ai trouvé de petites artères et de petites veines dont la structure était parfaitement reconnaissable. Elles renfermaient du sérum avec des globules rouges du sang. Ces globules étaient tous circulaires, biconcaves, parfaitement réguliers; ils ne présentaient ni dentelures, ni cet état framboise, qui caractérise les globules du sang d'un cadavre.

«En résumé, mon cher confrère, j'ai trouvé dans ce fragment à peu près de tout ce qu'on trouve dans le corps de l'homme: du cartilage, du muscle, du nerf, de la peau, des poils, des glandes, du sang, etc., et tout cela dans un état parfaitement sain et normal. Ce n'est donc pas du cadavre que vous m'avez envoyé, mais un morceau d'un homme vivant, dont les humeurs et les tissus ne sont nullement décomposés.

«Agréez, etc.

«KARL NIBOR.

«Paris, 30 juillet 1859.» IX — Beaucoup de bruit dans Fontainebleau.

On ne tarda pas à dire par la ville que Mr Martout et les MM. Renault se proposaient de ressusciter un homme, avec le concours de plusieurs savants de Paris.

Mr Martout avait adressé un mémoire détaillé au célèbre Karl Nibor, qui s'était hâté d'en faire part à la Société de biologie. Une commission fut nommée séance tenante pour accompagner Mr Nibor à Fontainebleau. Les six commissaires et le rapporteur convinrent de quitter Paris le 15 août, heureux de se soustraire au fracas des réjouissances publiques. On avertit Mr Martout de préparer l'expérience, qui ne devait pas durer moins de trois jours.

Quelques gazettes de Paris annoncèrent ce grand événement dans leurs faits divers, mais le public y prêta peu d'attention. La rentrée solennelle de l'armée d'Italie occupait exclusivement tous les esprits, et d'ailleurs les Français n'accordent plus qu'une foi médiocre aux miracles promis par les journaux.

Mais à Fontainebleau ce fut une tout autre affaire. Non seulement Mr Martout et MM. Renault, mais Mr Audret l'architecte, Mr Bonnivet le notaire, et dix autres gros bonnets de la ville avaient vu et touché la momie du colonel. Ils en avaient parlé à leurs amis, ils l'avaient décrit de leur mieux, ils avaient raconté son histoire. Deux ou trois copies du testament de Mr Meiser circulaient de main en main. La question des reviviscences était à l'ordre du jour; on la discutait autour du bassin des Carpes, comme en pleine Académie des sciences. Vous auriez entendu parler des rotifères et des tardigrades jusque sur la place du Marché!

Il convient de déclarer que les résurrectionnistes n'étaient pas en majorité. Quelques professeurs du collège, notés par leur esprit paradoxal, quelques amis du merveilleux, atteints et convaincus d'avoir fait tourner les tables, enfin une demi- douzaine de ces grognards à moustache blanche qui croient que la mort de Napoléon Ier est une calomnie répandue par les Anglais, composaient le gros de l'armée.

Mr Martout avait contre lui non seulement les sceptiques, mais encore la foule innombrable des croyants. Les uns le tournaient en ridicule, les autres le proclamaient subversif, dangereux, ennemi des idées fondamentales sur lesquelles repose la société. Le desservant d'une petite église prêcha à mots couverts contre les Prométhées qui prétendent usurper les privilèges du ciel. Mais le curé de la paroisse, excellent homme et tolérant, ne craignit pas de dire dans cinq ou six maisons que la guérison d'un malade aussi désespéré que Mr Fougas serait une preuve de la puissance et de la miséricorde de Dieu.

La garnison de Fontainebleau se composait alors de quatre escadrons de cuirassiers et du 23ème de ligne qui s'était distingué à Magenta. Lorsqu'on sut dans l'ancien régiment du colonel Fougas que cet illustre officier allait peut-être revenir au monde, ce fut une émotion générale. Un régiment sait son histoire, et l'histoire du 23ème avait été celle de Fougas depuis le mois de février 1811 jusqu'en novembre 1813. Tous les soldats avaient entend lire dans leurs chambrées l'anecdote suivante:

«Le 27 août 1813, à la bataille de Dresde, l'Empereur aperçoit un régiment français au pied d'une redoute russe qui le couvrait de mitraille. Il s'informe; on lui répond que c'est le 23ème de ligne. «C'est impossible, dit-il, le 23ème de ligne ne resterait pas sous le feu sans courir sur l'artillerie qui le foudroie.» Le 23ème, mené par le colonel Fougas, gravit la hauteur au pas de charge, cloua les artilleurs sur leurs pièces et enleva la redoute.»

Les officiers et les soldats, fiers à bon droit de cette action mémorable, vénéraient sous le nom de Fougas un des ancêtres du régiment. L'idée de le voir reparaître au milieu d'eux, jeune et vivant, ne leur paraissait pas vraisemblable, mais c'était déjà quelque chose que de posséder son corps. Officiers et soldats décidèrent qu'il serait enseveli à leurs frais, après les expériences du docteur Martout. Et pour lui donner un tombeau digne de sa gloire ils votèrent une cotisation de deux jours de solde.

Tout ce qui portait l'épaulette défila dans le laboratoire de Mr Renault; le colonel des cuirassiers y revint plusieurs fois, dans l'espoir de rencontrer Clémentine. Mais la fiancée de Léon se tenait à l'écart.

Elle était heureuse comme une femme ne l'a jamais été, cette jolie petite Clémentine. Aucun nuage ne voilait plus la sérénité de son beau front. Libre de tous soucis, le coeur ouvert à l'espérance, elle adorait son cher Léon et passait les jours à le lui dire. Elle-même avait pressé la publication des bans.

— Nous nous marierons, disait-elle, le lendemain de la résurrection du colonel. J'entends qu'il soit mon témoin, je veux qu'il me bénisse! C'est bien le moins qu'il puisse faire pour moi, après tout ce que j'ai fait pour lui. Dire que, sans mon obstination, vous alliez l'envoyer au muséum du jardin des Plantes! Je lui conterai cela, monsieur, dès qu'il pourra nous entendre, et il vous coupera les oreilles à son tour! Je vous aime!

— Mais, répliquait Léon, pourquoi subordonnez-vous mon bonheur au succès d'une expérience! Toutes les formalités ordinaires sont remplies, les publications faites, les affiches posées: personne au monde ne nous empêcherait de nous marier demain, et il vous plaît d'attendre jusqu'au 19! Quel rapport y a-t-il entre nous et ce monsieur desséché qui dort dans une boîte? Il n'appartient ni à votre maison ni à la mienne. J'ai compulsé tous les papiers de votre famille en remontant jusqu'à la sixième génération et je n'y ai trouvé personne du nom de Fougas. Ce n'est donc pas un grand- parent que nous attendons pour la cérémonie. Qu'est-ce alors? Les méchantes langues de Fontainebleau prétendent que vous avez une passion pour ce fétiche de 1813; moi qui suis sûr de votre coeur, j'espère que vous ne l'aimerez jamais autant que moi. En attendant, on m'appelle le rival du colonel au bois dormant!

— Laissez dire les sots, répondait Clémentine avec un sourire angélique. Je ne me charge pas d'expliquer mon affection pour le pauvre Fougas, mais je l'aime beaucoup, cela est certain. Je l'aime comme un père, comme un frère, si vous le préférez, car il est presque aussi jeune que moi. Quand nous l'aurons ressuscité, je l'aimerai peut-être comme un fils, mais vous n'y perdrez rien, mon cher Léon. Vous avez dans mon coeur une place à part, la meilleure, et personne ne vous la prendra, pas même lui!

Cette querelle d'amoureux, qui recommençait souvent et finissait toujours par un baiser, fut un jour interrompue par la visite du commissaire de police.

L'honorable fonctionnaire déclina poliment son nom et sa qualité, et demanda au jeune Renault la faveur de l'entretenir à part.

— Monsieur, lui dit-il lorsqu'il le vit seul, je sais tous les égards qui sont dus à un homme de votre caractère et dans votre position, et j'espère que vous voudrez bien ne pas interpréter en mauvais sens une démarche qui m'est inspirée par le sentiment du devoir.

Léon s'écarquilla les yeux en attendant la suite de ce discours.

— Vous devinez, monsieur, poursuivit le commissaire, qu'il s'agit de la loi sur les sépultures. Elle est formelle, et n'admet aucune exception. L'autorité pourrait fermer les yeux, mais le grand bruit qui s'est fait, et d'ailleurs la qualité du défunt, sans compter la question religieuse, nous met dans l'obligation d'agir… de concert avec vous, bien entendu…

Léon comprenait de moins en moins. On finit par lui expliquer, toujours dans le style administratif, qu'il devait faire porter Mr Fougas au cimetière de la ville.

— Mais, monsieur, répondit l'ingénieur, si vous avez entendu parler du colonel Fougas, on a dû vous dire aussi que nous ne le tenons pas pour mort.

— Monsieur, répliqua le commissaire avec un sourire assez fin, les opinions sont libres. Mais le médecin des morts, qui a eu le plaisir de voir le défunt, nous a fait un rapport concluant à l'inhumation immédiate.

— Eh bien, monsieur, si Fougas est mort, nous avons l'espérance de le ressusciter.

— On nous l'avait déjà dit, monsieur, mais, pour ma part, j'hésitais à le croire.

— Vous le croirez quand vous l'aurez vu, et j'espère, monsieur, que cela ne tardera pas longtemps.

— Mais alors, monsieur, vous vous êtes donc mis en règle?

— Avec qui?

— Je ne sais pas, monsieur; mais je suppose qu'avant d'entreprendre une chose pareille, vous vous êtes muni de quelque autorisation.

— De qui?

— Mais enfin, monsieur, vous avouerez que la résurrection d'un homme est une chose extraordinaire. Quant à moi, c'est bien la première fois que j'en entends parler. Or le devoir d'une police bien faite est d'empêcher qu'il se passe rien d'extraordinaire dans le pays.

— Voyons, monsieur, si je vous disais: voici un homme qui n'est pas mort; j'ai l'espoir très fondé de le remettre sur pied dans trois jours; votre médecin, qui prétend le contraire, se trompe: prendriez-vous la responsabilité de faire enterrer Fougas?

— Non, certes! À Dieu ne plaise que je prenne rien sous ma responsabilité! mais cependant, monsieur, en faisant enterrer Mr Fougas, je serais dans l'ordre et dans la légalité. Car enfin de quel droit prétendez-vous ressusciter un homme? Dans quel pays a- t-on l'habitude de ressusciter? Quel est ce texte de loi qui vous autorise à ressusciter les gens?

— Connaissez-vous une loi qui le défende? Or tout ce qui n'est pas défendu est permis.

— Aux yeux des magistrats, peut-être bien. Mais la police doit prévenir, éviter le désordre. Or, une résurrection, monsieur, est un fait assez inouï pour constituer un désordre véritable.

— Vous avouerez, du moins, que c'est un désordre assez heureux.

— Il n'y a pas de désordre heureux. Considérez, d'ailleurs, que le défunt n'est pas le premier venu. S'il s'agissait d'un vagabond sans feu ni lieu, on pourrait user de tolérance. Mais c'est un militaire, un officier supérieur et décoré; un homme qui a occupé un rang élevé dans l'armée. L'armée, monsieur! Il ne faut pas toucher à l'armée!

— Eh! monsieur, je touche à l'armée comme le chirurgien qui panse ses plaies! Il s'agit de lui rendre un colonel, à l'armée! Et c'est vous qui, par esprit de routine, voulez lui faire tort d'un colonel!

— Je vous en supplie, monsieur, ne vous animez pas tant et ne parlez pas si haut: on pourrait nous entendre. Croyez que je serai de moitié avec vous dans tout ce que vous voudrez faire pour cette belle et glorieuse armée de mon pays, Mais avez-vous songé à la question religieuse?

— Quelle question religieuse?

— À vous dire le vrai, monsieur (mais ceci tout à fait entre nous), le reste est pur accessoire et nous touchons au point délicat. On est venu me trouver, on m'a fait des observations très judicieuses. La seule annonce de votre projet a jeté le trouble dans un certain nombre de consciences. On craint que le succès d'une entreprise de ce genre ne porte un coup à la foi, ne scandalise, en un mot, les esprits tranquilles. Car enfin, si Mr Fougas est mort, c'est que Dieu l'a voulu. Ne craignez-vous pas, en le ressuscitant, d'aller contre la volonté de Dieu?

— Non, monsieur; car je suis sûr de ne pas ressusciter Fougas si Dieu en a décidé autrement. Dieu permet qu'un homme attrape la fièvre, mais Dieu permet aussi qu'un médecin le guérisse. Dieu a permis qu'un brave soldat de l'Empereur fût empoigné par quatre ivrognes de Russes, condamné comme espion, gelé dans une forteresse et desséché par un vieil Allemand sous une machine pneumatique. Mais Dieu permet aussi que je retrouve ce malheureux dans une boutique de bric-à-brac, que je l'apporte à Fontainebleau, que je l'examine avec quelques savants et que nous combinions un moyen à peu près sûr de le rendre à la vie. Tout cela prouve une chose, c'est que Dieu est plus juste, plus clément et plus miséricordieux que ceux qui abusent de son nom pour vous exciter.

— Je vous assure, monsieur, que je ne suis nullement excité. Je me rends à vos raisons parce qu'elles sont bonnes et parce que vous êtes un homme considérable dans la ville. J'espère bien, d'ailleurs, que vous ne réprouverez pas un acte de zèle qui m'a été conseillé. Je suis fonctionnaire, monsieur. Or, qu'est-ce qu'un fonctionnaire? Un homme qui a une place. Supposez maintenant que les fonctionnaires s'exposent à perdre leur place, que restera-t-il en France? Rien, monsieur, absolument rien. J'ai l'honneur de vous saluer.

Le 15 août au matin, Mr Karl Nibor se présenta chez Mr Renault avec le docteur Martout et la commission nommée à Paris par la Société de biologie. Comme il arrive souvent en province, l'entrée de notre illustre savant fut une sorte de déception. Mme Renault s'attendait à voir paraître, sinon un magicien en robe de velours constellée d'or, au moins un vieillard d'une prestance et d'une gravité extraordinaire. Karl Nibor est un homme de taille moyenne, très blond et très fluet. Peut-être a-t-il bien quarante ans, mais on ne lui en donnerait pas plus de trente-cinq. Il porte la moustache et la mouche; il est gai, parleur, agréable et assez mondain pour amuser les dames. Mais Clémentine ne jouit pas de sa conversation. Sa tante l'avait emmenée à Moret pour la soustraire aux angoisses de la crainte et aux enivrements de la victoire. X — Alléluia!

Mr Nibor et ses collègues, après les compliments d'usage, demandèrent à voir le sujet. Ils n'avaient pas de temps à perdre et l'expérience ne pouvait guère durer moins de trois jours. Léon s'empressa de les conduire au laboratoire et d'ouvrir les trois coffres du colonel.

On trouva que le malade avait la figure assez bonne. Mr Nibor le dépouilla de ses vêtements, qui se déchiraient comme de l'amadou pour avoir trop séché dans l'étuve du père Meiser. Le corps, mis à nu, fut jugé très intact et parfaitement sain. Personne n'osait encore garantir le succès, mais tout le monde était plein d'espérance.

Après ce premier examen, Mr Renault mit son laboratoire au service de ses hôtes. Il leur offrit tout ce qu'il possédait avec une munificence qui n'était pas exempte de vanité. Pour le cas où l'emploi de l'électricité paraîtrait nécessaire, il avait une forte batterie de bouteilles de Leyde et quarante éléments de Bunsen tout neufs. Mr Nibor le remercia en souriant.

— Gardez vos richesses, lui dit-il. Avec une baignoire et une chaudière d'eau bouillante nous aurons tout ce qu'il nous faut. Le colonel ne manque de rien que d'humidité. Il s'agit de lui rendre la quantité d'eau nécessaire au jeu des organes. Si vous avez un cabinet où l'on puisse amener un jet de vapeur, nous serons plus que contents.

Tout justement Mr Audret l'architecte, avait construit auprès du laboratoire une petite salle de bain, commode et claire. La célèbre machine à vapeur n'était pas loin, et sa chaudière n'avait servi, jusqu'à présent, qu'à chauffer les bains de Mr et Mme Renault.

Le colonel fut transporté dans cette pièce avec tous les égards que méritait sa fragilité. Il ne s'agissait pas de lui casser sa deuxième oreille dans la hâte du déménagement! Léon courut allumer le feu de la chaudière, et Mr Nibor le nomma chauffeur sur le champ de bataille.

Bientôt un jet de vapeur tiède pénétra dans la salle de bain, créant autour du colonel une atmosphère humide qu'on éleva par degrés, et sans secousse, jusqu'à la température du corps humain. Ces conditions de chaleur et d'humidité furent maintenues avec le plus grand soin durant vingt-quatre heures. Personne ne dormit dans la maison. Les membres de la commission parisienne campaient dans le laboratoire. Léon chauffait; Mr Nibor, Mr Renault et Mr Martout s'en allaient tour à tour surveiller le thermomètre. Mme Renault faisait du thé, du café et même du punch; Gothon, qui avait communié le matin, priait Dieu dans un coin de sa cuisine pour que ce miracle impie ne réussît pas. Une certaine agitation régnait déjà par la ville, mais on ne savait s'il fallait l'attribuer à la fête du 15 ou à la fameuse entreprise des sept savants de Paris.

Le 16 à deux heures on avait obtenu des résultats encourageants. La peau et les muscles avaient recouvré presque toute leur souplesse, mais les articulations étaient encore difficiles à fléchir. L'état d'affaissement des parois du ventre et des intervalles des côtes montrait enfin que les viscères étaient loin d'avoir repris la quantité d'eau qu'ils avaient perdue autrefois chez Mr Meiser. Un bain fut préparé et maintenu à la température de 37 degrés et demi. On y laissa le colonel pendant deux heures, en ayant soin de lui passer souvent sur la tête une éponge fine imbibée d'eau.

M. Nibor le retira du bain lorsque la peau, qui s'était gonflée plus vite que les autres tissus, commença à prendre une teinte blanche et à se rider légèrement. On le maintint, jusqu'au soir du 16, dans cette salle humide, où l'on disposa un appareil qui laissait tomber de temps à autre une pluie fine à 37 degrés et demi. Un nouveau bain fut donné le soir. Pendant la nuit, le corps fut enveloppé de flanelle, mais maintenu constamment dans la même atmosphère de vapeur.

Le 17 au matin, après un troisième bain d'une heure et demie, les traits de la figure et les formes du corps avaient leur aspect naturel: on eût dit un homme endormi. Cinq ou six curieux furent admis à le voir, entre autres le colonel du 23ème. En présence de ces témoins, Mr Nibor fit mouvoir successivement toutes les articulations et prouva qu'elles avaient repris leur souplesse. Il massa doucement les membres, le tronc et l'abdomen. Il entr'ouvrit les lèvres, écarta les mâchoires qui étaient assez fortement serrées, et vit que la langue était revenue à son volume et à sa consistance ordinaires. Il entr'ouvrit les paupières: le globe des yeux était ferme et brillant.

— Messieurs, dit le savant, voilà des signes qui ne trompent pas; je réponds du succès. Dans quelques heures, vous assisterez aux premières manifestations de la vie.

— Mais, interrompit un des assistants, pourquoi pas tout de suite?

— Parce que les conjonctives sont encore un peu plus pâles qu'il ne faudrait. Mais ces petites veines qui parcourent le blanc des yeux ont déjà pris une physionomie très rassurante. Le sang s'est bien refait. Qu'est-ce que le sang? Des globules rouges nageant dans du sérum ou petit-lait. Le sérum du pauvre Fougas s'était desséché dans les veines; l'eau que nous y avons introduite graduellement par une lente endosmose a gonflé l'albumine et la fibrine du sérum, qui est revenu à l'état liquide. Les globules rouges, que la dessiccation avait agglutinés, demeuraient immobiles comme des navires échoués à la marée basse. Les voilà remis à flot: ils épaississent, ils s'enflent, ils arrondissent leurs bords, ils se détachent les uns des autres, ils se mettront à circuler dans leurs canaux à la première poussée qui leur sera donnée par les contractions du coeur.

— Reste à savoir, dit Mr Renault, si le coeur voudra se mettre en branle. Dans un homme vivant, le coeur se meut sous l'impulsion du cerveau, transmise par les nerfs. Le cerveau agit sous l'impulsion du coeur transmise par les artères. Le tout forme un cercle parfaitement exact, hors duquel il n'y a pas de salut. Et lorsque le coeur et le cerveau ne fonctionnent ni l'un ni l'autre, comme chez le colonel, je ne vois pas lequel des deux pourrait donner l'impulsion à l'autre. Vous rappelez-vous cette scène de l'École des femmes où Arnolphe vient heurter à sa porte? Le valet et la servante, Alain et Georgette, sont tous les deux dans la maison.

«— Georgette! crie Alain.

«— Eh bien? répond Georgette.

«— Ouvre là-bas!

«— Vas-y, toi!

«— Vas-y, toi!

«— Ma foi, je n'irai pas!

«— Je n'irai pas aussi.

«— Ouvre vite!

«— Ouvre, toi!

«Et personne n'ouvre. Je crains bien, monsieur, que nous n'assistions à une représentation de cette comédie. La maison, c'est le corps du colonel; Arnolphe, qui voudrait bien rentrer, c'est le principe vital. Le coeur et le cerveau remplissent le rôle d'Alain et de Georgette.

«— Ouvre là-bas! dit l'un.

«— Vas-y, toi,» répond l'autre.

«Et le principe vital reste à la porte.

— Monsieur, répliqua en souriant le docteur Nibor, vous oubliez la fin de la scène. Arnolphe se fâche, il s'écrie:

Quiconque de vous deux n'ouvrira pas la porte, N'aura pas à manger de plus de quatre jours!

«Et aussitôt Alain de s'empresser, Georgette d'accourir et la porte de s'ouvrir. Notez bien que si je parle ainsi, c'est pour entrer dans votre raisonnement, car le mot de principe vital est en contradiction avec l'état actuel de la science. La vie se manifestera dès que le cerveau ou le coeur, ou quelqu'une des parties du corps qui ont la propriété d'agir spontanément, aura repris la quantité d'eau dont elle a besoin. La substance organisée a des propriétés qui lui sont inhérentes et qui se manifestent d'elles-mêmes, sans l'impulsion d'aucun principe étranger, pourvu qu'elles se trouvent dans certaines conditions de milieu. Pourquoi les muscles de Mr Fougas ne se contractent-ils pas encore? Pourquoi le tissu du cerveau n'entre-t-il pas en action? Parce qu'ils n'ont pas encore la somme d'humidité qui leur est nécessaire. Il manque peut-être un demi-litre d'eau dans la coupe de la vie. Mais je ne me hâterai pas de la remplir: j'ai trop peur de la casser. Avant de donner un dernier bain à ce brave, il faut encore masser tous ses organes, soumettre son abdomen à des pressions méthodiques afin que les séreuses du ventre, de la poitrine et du coeur soient parfaitement désagglutinées et susceptibles de glisser les unes sur les autres. Vous comprenez que le moindre accroc dans ces régions-là, et même la plus légère résistance, suffirait pour tuer notre homme dans l'instant de sa résurrection.

Tout en parlant, il joignait l'exemple au précepte, et pétrissait le torse du colonel. Comme les spectateurs remplissaient un peu trop exactement la salle de bain, et qu'il était presque impossible de s'y mouvoir, Mr Nibor les pria de passer dans le laboratoire. Mais le laboratoire se trouva tellement plein qu'il fallut l'évacuer au profit du salon: les commissaires de la société de biologie avaient à peine un coin de table où rédiger le procès-verbal.

Le salon même était bourré de monde, ainsi que la salle à manger et jusqu'à la cour de la maison. Amis, étrangers, inconnus se serraient les coudes et attendaient en silence. Mais le silence de la foule n'est pas beaucoup moins bruyant que le grondement de la mer. Le gros docteur Martout, extraordinairement affairé, se montrait de temps à autre et fendait les flots de curieux, comme un galion chargé de nouvelles. Chacune de ses paroles circulait de bouche en bouche et se répandait jusque dans la rue, où trente groupes de militaires et de bourgeois s'agitaient en tout sens. Jamais cette petite rue de la Faisanderie n'avait vu semblable cohue. Un passant étonné s'arrêta, demandant:

— Qu'y a-t-il? Est-ce un enterrement?

— Au contraire, monsieur.

— C'est donc un baptême?

— À l'eau chaude!

— Une naissance?

— Une renaissance!

Un vieux juge au tribunal civil expliquait au substitut la légende du vieil Eson, bouilli dans la chaudière de Médée.

— C'est presque la même expérience, disait-il, et je croirais que les poètes ont calomnié la magicienne de Colchos. Il y aurait de jolis vers latins à faire là-dessus; mais je n'ai plus mon antique prouesse!

Fabula Medeam cur crimine carpit iniquo? Ecce novus surgit redivivis Eson ab undis Fortior, arma petens, juvenili pectore miles…

Redivivis est pris dans le sens actif; c'est une licence, ou du moins un hardiesse. Ah! monsieur! il fut un temps ou j'étais l'homme de toutes les audaces, en vers latins!

— Cap'ral! disait un conscrit de la classe de 1859.

— Quoi-t-il y a, Fréminot?

— C'est-il vrai qu'ils font bouillir un ancien dans une marmite, histoire de le réhabiliter dans ses habits de colonel?

— Vrai-t-ou pas vrai, subalterne, je me le suis laissé dire.

— J'imagine que c'est-z-une histoire sans fondement, sauf votre respect?

— Apprenez, Fréminot, que rien n'est impossible à vos supérieurs! Vous n'ignorez pas concurremment que les légumes séchés, en les faisant bouillir, récapitulent leur état primitif et surnaturel?

— Mais, cap'ral, que si on les cuisait trois jours de temps, elles tomberaient en bouillie!

— Mais, imbécile, pourquoi que les anciens on les appelle des durs à cuire?

À midi, le commissaire de police et le lieutenant de gendarmerie fendirent la presse et s'introduisirent dans la maison. Ces messieurs s'empressèrent de déclarer à Mr Renault père que leur visite n'avait rien d'officiel et qu'ils venaient en curieux. Ils rencontrèrent dans le corridor le sous-préfet, le maire et Gothon, qui se lamentait tout haut de voir le gouvernement prêter les mains à des sorcelleries pareilles.

Vers une heure Mr Nibor fit prendre au colonel un nouveau bain prolongé, au sortir duquel le corps subit un massage plus fort et plus complet que le premier.

— Maintenant, dit le docteur, nous pouvons transporter Mr Fougas au laboratoire, pour donner à sa résurrection toute la publicité désirable. Mais il conviendrait de l'habiller, et son uniforme est en lambeaux.

— Je crois, répondit le bon Mr Renault, que le colonel est à peu près de ma taille; je puis donc lui prêter des habits à moi. Fasse le ciel qu'il les use! mais entre nous, je ne l'espère pas.

Gothon apporta, en grommelant, ce qu'il faut pour vêtir un homme complètement nu. Mais sa mauvaise humeur ne tint pas devant la beauté du colonel:

— Pauvre monsieur! s'écria-t-elle. C'est jeune, c'est frais, c'est blanc comme un petit poulet! S'il ne revenait pas, ce serait grand dommage!

Il y avait environ quarante personnes dans le laboratoire lorsqu'on y transporta Fougas. Mr Nibor, aidé de Mr Martout, l'assit sur un canapé et réclama quelques instants de vrai silence. Mme Renault fit demander sur ces entrefaites s'il lui était permis d'entrer; on l'admit.

— Madame et messieurs, dit le docteur Nibor, la vie se manifestera dans quelques minutes. Il se peut que les muscles agissent les premiers et que leur action soit convulsive, n'étant pas encore réglée par l'influence du système nerveux. Je dois vous prévenir de ce fait, pour que, le cas échéant, vous ne soyez point effrayés. Madame, qui est mère, devra s'en étonner moins que personne; elle a ressenti au quatrième mois de la grossesse l'effet de ces mouvements irréguliers qui vont peut-être se produire en grand. J'espère bien, au reste, que les premières contractions spontanées se produiront dans les fibres du coeur. C'est ce qui arrive chez l'embryon, où les mouvements rythmiques du coeur précèdent les actes nerveux.

Il se remit à exercer des pressions méthodiques sur le bas de la poitrine, stimulant la peau des mains, entr'ouvrant les paupières, explorant le pouls, auscultant la région du coeur.

L'attention des spectateurs fut un instant détournée par un tumulte extérieur. Un bataillon du 23ème passait, musique en tête, dans la rue de la Faisanderie. Tandis que les cuivres de Mr Sax ébranlaient les fenêtres de la maison, une rougeur subite empourpra les joues du colonel. Ses yeux, qui étaient restés entr'ouverts, brillèrent d'un éclat plus vif. Au même moment, le docteur Nibor, qui auscultait la poitrine, s'écria:

— J'entends les bruits du coeur.

À peine avait-il parié, que la poitrine se gonfla par une aspiration violente, les membres se contractèrent, le corps se dressa et l'on entendit un cri de:

— Vive l'empereur!

Mais comme si un tel effort avait épuisé son énergie, le colonel Fougas retomba sur le canapé en murmurant d'une voix éteinte:

— Où suis-je? Garçon! l'annuaire!

XI — Où le colonel Fougas apprend quelques nouvelles qui paraîtront anciennes à mes lecteurs.

Parmi les personnes présentes à cette scène, il n'y en avait pas une seule qui eût vu des résurrections. Je vous laisse à penser la surprise et la joie qui éclatèrent dans le laboratoire. Une triple salve d'applaudissements mêlés de cris, salua le triomphe du docteur Nibor. La foule, entassée dans le salon, dans les couloirs, dans la cour et jusque dans la rue, comprit à ce signal que le miracle était accompli. Rien ne put la retenir, elle enfonça les portes, surmonta les obstacles, culbuta tous les sages qui voulaient l'arrêter, et vint enfin déborder dans le cabinet de physique.

— Messieurs! criait Mr Nibor, vous voulez donc le tuer!

Mais on le laissait dire. La plus féroce de toutes les passions, la curiosité, poussait la foule en avant; chacun voulait voir au risque d'écraser les autres. Mr Nibor tomba, Mr Renault et son fils, en essayant de le secourir, furent abattus sur son corps; Mme Renault fut renversée à son tour aux genoux du colonel et se mit à crier du haut de sa tête.

— Sacrebleu! dit Fougas en se dressant comme par ressort, ces gredins-là vont nous étouffer, si on ne les assomme!

Son attitude, l'éclat de ses yeux, et surtout le prestige du merveilleux, firent un vide autour de lui. On aurait dit que les murs s'étaient éloignés, ou que les spectateurs étaient rentrés les uns dans les autres.

— Hors d'ici tous! s'écria Fougas, de sa plus belle voix de commandement.

Un concert de cris, d'explications, de raisonnements, s'élève autour de lui; il croit entendre des menaces, il saisit la première, chaise qui se trouve à sa portée, la brandit comme une arme, il pousse, frappe, culbute les bourgeois, les soldats, les fonctionnaires, les savants, les amis, les curieux, le commissaire de police, et verse ce torrent humain dans la rue avec un fracas épouvantable. Cela fait, il referme la porte au verrou, revient au laboratoire, voit trois hommes debout auprès de Mme Renault, et dit à la vieille dame en adoucissant le ton de sa voix:

— Voyons, la mère, faut-il expédier ces trois-là comme les autres?

— Gardez-vous en bien! s'écria la bonne dame. Mon mari et mon fils, monsieur. Et Mr le docteur Nibor, qui vous a rendu la vie.

— En ce cas, honneur à eux, la mère! Fougas n'a jamais forfait aux lois de la reconnaissance et de l'hospitalité. Quant à vous, mon Esculape, touchez là!

Au même instant, il s'aperçut que dix à douze curieux s'étaient hissés du trottoir de la rue jusqu'aux fenêtres du laboratoire. Il marcha droit à eux et ouvrit avec une précipitation qui les fit sauter dans la foule.

— Peuple! dit-il, j'ai culbuté une centaine de pandours qui ne respectaient ni le sexe ni la faiblesse. Ceux qui ne seront pas contents, je m'appelle le colonel Fougas, du 23ème. Et vive l'empereur!

Un mélange confus d'applaudissements, de cris, de rires et de gros mots répondit à cette allocution bizarre. Léon Renault se hâta de sortir pour porter des excuses à tous ceux à qui l'on en devait. Il invita quelques amis à dîner le soir même avec le terrible colonel, et surtout il n'oublia pas d'envoyer un exprès à Clémentine.

Fougas, après avoir parlé au peuple, se retourna vers ses hôtes en se dandinant d'un air crâne, se mit à cheval sur la chaise qui lui avait déjà servi, releva les crocs de sa moustache, et dit:

— Ah çà, causons. J'ai donc été malade?

— Très malade.

— C'est fabuleux. Je me sens tout dispos. J'ai faim, et même en attendant le dîner, je boirais bien un verre de votre schnick.

Mme Renault sortit, donna un ordre et rentra aussitôt.

— Mais, dites-moi donc où je suis! reprit le colonel. À ces attributs du travail, je reconnais un disciple d'Uranie; peut- être un ami de Monge et de Berthollet. Mais l'aimable cordialité empreinte sur vos visages me prouve que vous n'êtes pas des naturels de ce pays de choucroute. Oui, j'en crois les battements de mon coeur. Amis, nous avons la même patrie. La sensibilité de votre accueil, à défaut d'autres indices, m'aurait averti que vous êtes Français. Quels hasards vous ont amené si loin du sol natal? Enfants de mon pays, quelle tempête vous a jetés sur cette rive inhospitalière?

— Mon cher colonel, répondit Mr Nibor, si vous voulez être bien sage, vous ne ferez pas trop de questions à la fois. Laissez-nous le plaisir de vous instruire tout doucement et avec ordre, car vous avez beaucoup de choses à apprendre.

Le colonel rougit de colère et répondit vivement:

— Ce n'est toujours pas vous qui m'en remontrerez, mon petit monsieur!

Une goutte de sang qui lui tomba sur la main détourna le cours de ses idées:

— Tiens! dit-il est-ce que je saigne?

— Cela ne sera rien; la circulation s'est rétabli, et votre oreille cassée…

Il porta vivement la main à son oreille et dit:

— C'est pardieu vrai. Mais du diable si je me souviens de cet accident-là!

— Je vais vous faire un petit pansement, et dans deux jours il n'y paraîtra plus.

— Ne vous donnez pas la peine, mon cher Hippocrate; une pincée de poudre, c'est souverain!

Mr Nibor se mit en devoir de le panser un peu moins militairement. Sur ces entrefaites, Léon rentra.

— Ah! ah! dit-il au docteur, vous réparez le mal que j'ai fait.

— Tonnerre! s'écria Fougas en s'échappant des mains de Mr Nibor pour saisir Léon au collet. C'est toi, clampin! qui m'as cassé l'oreille?

Léon était très doux, mais la patience lui échappa. Il repoussa brusquement son homme.

— Oui, monsieur, c'est moi qui vous ai cassé l'oreille, en la tirant, et si ce petit malheur ne m'était pas arrivé, il est certain que vous seriez aujourd'hui à six pieds sous terre. C'est moi qui vous ai sauvé la vie, après vous avoir acheté de mon argent, lorsque vous n'étiez pas coté plus de vingt-cinq louis. C'est moi qui ai passé trois jours et deux nuits à fourrer du charbon sous votre chaudière. C'est mon père qui vous a donné les vêtements que vous avez sur le corps; vous êtes chez nous, buvez le petit verre d'eau-de-vie que Gothon vous apporte; mais pour Dieu! quittez l'habitude de m'appeler clampin, d'appeler ma mère la mère, et de jeter nos amis dans la rue en les traitant de pandours!

Le colonel, tout ahuri, tendit la main à Léon, à Mr Renault et au docteur, baisa galamment la main de Mme Renault, avala d'un trait un verre à vin de Bordeaux rempli d'eau-de-vie jusqu'au bord, et dit d'une voix émue:

— Vertueux habitants, oubliez les écarts d'une âme vive mais généreuse. Dompter mes passions sera désormais ma loi. Après avoir vaincu tous les peuples de l'univers, il est beau de se vaincre soi-même.

Cela dit, il livra son oreille à Mr Nibor, qui acheva le pansement.

— Mais, dit-il, en recueillant ses souvenirs, on ne m'a donc pas fusillé?

— Non.

— Et je n'ai pas été gelé dans la tour?

— Pas tout à fait.

— Pourquoi m'a-t-on ôté mon uniforme? Je devine! Je suis prisonnier!

— Vous êtes libre.

— Libre! Vive l'empereur! Mais alors, pas un moment à perdre! Combien de lieues d'ici à Dantzig?

— C'est très loin.

— Comment appelez-vous cette bicoque?

— Fontainebleau.

— Fontainebleau! En France?

— Seine-et-Marne. Nous allions vous présenter le sous-préfet lorsque vous l'avez jeté dans la rue.

— Je me fiche pas mal de tous les sous-préfets! J'ai une mission de l'empereur pour le général Rapp, et il faut que je parte aujourd'hui même pour Dantzig. Dieu sait si j'arriverai à temps!

— Mon pauvre colonel, vous arriveriez trop tard. Dantzig est rendu.

— C'est impossible? Depuis quand?

— Depuis tantôt quarante-six ans.

— Tonnerre! Je n'entends pas qu'on se… moque de moi!

Mr Nibor lui mit en main un calendrier, et lui dit:

— Voyez vous-même! Nous sommes au 17 août 1859; vous vous êtes endormi dans la tour de Liebenfeld le 11 novembre 1813; il y a donc quarante-six ans moins trois mois que le monde marche sans vous.

— Vingt-quatre et quarante-six; mais alors j'aurais soixante-dix ans, à votre compte!

— Votre vivacité montre bien que vous en avez toujours vingt- quatre.

Il haussa les épaules, déchira le calendrier et dit en frappant du pied le parquet:

— Votre almanach est une blague!

Mr Renault courut à sa bibliothèque, prit une demi-douzaine de volumes au hasard, et lui fit lire, au bas des titres, les dates de 1826, 1833, 1847, 1858.

— Pardonnez-moi, dit Fougas en plongeant sa tête dans ses mains. Ce qui m'arrive est si nouveau! Je ne crois pas qu'un humain se soit jamais vu à pareille épreuve. J'ai soixante-dix ans!

La bonne Mme Renault s'en alla prendre un miroir dans la salle de bain et le lui donna en disant:

— Regardez-vous!

Il tenait la glace à deux mains et s'occupait silencieusement à refaire connaissance avec lui-même, lorsqu'un orgue ambulant pénétra dans la cour et joua:

«Partant pour la Syrie!»

Fougas lança le miroir contre terre en criant:

— Qu'est-ce que vous me contiez donc là? J'entends la chanson de la reine Hortense!

Mr Renault lui expliqua patiemment, tout en recueillant les débris du miroir, que la jolie chanson de la reine Hortense était devenue un air national et même officiel, que la musique des régiments avait substitué cette aimable mélodie à la farouche Marseillaise, et que nos soldats, chose étrange! ne s'en battaient pas plus mal. Mais déjà le colonel avait ouvert la fenêtre et criait au Savoyard:

— Eh! l'ami! Un napoléon pour toi si tu me dis en quelle année je respire!

L'artiste se mit à danser le plus légèrement qu'il put, en secouant son moulin à musique.

— Avance à l'ordre! cria le colonel. Et laisse en repos ta satanée machine!

— Un petit chou, mon bon mouchu!

— Ce n'est pas un sou que je te donnerai, mais un napoléon, si tu me dis en quelle année nous sommes!

— Que ch'est drôle, hi! hi! hi!

— Et si tu ne me le dis pas plus vite que ça, je te couperai les oreilles!

Le Savoyard s'enfuit, mais il revint tout de suite, comme s'il avait médité au trot la maxime: Qui ne risque rien, n'a rien.

— Mouchu! dit-il d'une voix pateline, nous chommes en mil huit chent chinquante-neuf.

— Bon! cria Fougas. Il chercha de l'argent dans ses poches et n'y trouva rien. Léon vit son embarras, et jeta vingt francs dans la cour. Avant de refermer la fenêtre, il désigna du doigt la façade d'un joli petit bâtiment neuf où le colonel put lire en toutes lettres:

AUDRET, ARCHITECTE MDCCCLIX.

Renseignement parfaitement clair, et qui ne coûtait pas vingt francs.

Fougas, un peu confus, serra la main de Léon et lui dit:

— Ami, je n'oublierai plus que la confiance est le premier devoir de la reconnaissance envers la bienfaisance. Mais parlez-moi de la patrie! Je foule le sol sacré où j'ai reçu l'être, et j'ignore les destinées de mon pays. La France est toujours la reine du monde, n'est-il pas vrai?

— Certainement, dit Léon.

— Comment va l'empereur?

— Bien.

— Et l'impératrice?

— Très bien.

— Et le roi de Rome?

— Le prince impérial? C'est un très bel enfant.

— Comment! un bel enfant! Et vous avez le front de dire que nous sommes en 1859!

Mr Nibor prit la parole et expliqua en quelques mots que le souverain actuel de la France n'était pas Napoléon Ier, mais Napoléon III.

— Mais alors, s'écria Fougas, mon empereur est mort!

— Oui.

— C'est impossible! Racontez-moi tout ce que vous voudrez, excepté ça! Mon empereur est immortel.

Mr Nibor et les Renault, qui n'étaient pourtant pas historiens de profession, furent obligés de lui faire en abrégé l'histoire de notre siècle. On alla chercher un gros livre écrit par Mr de Norvins et illustré de belles gravures par Raffet. Il n'accepta la vérité qu'en la touchant du doigt, et encore s'écriait-il à chaque instant:

— C'est impossible! Ce n'est pas de l'histoire que vous me lisez; c'est un roman écrit pour faire pleurer les soldats!

Il fallait, en vérité, que ce jeune homme eût l'âme forte et bien trempée, car il apprit en quarante minutes tous les malheurs que la fortune avait répartis sur dix-huit années, depuis la première abdication jusqu'à la mort du roi de Rome. Moins heureux que ses anciens compagnons d'armes, il n'eut pas un intervalle de repos entre ces chocs terribles et répétés qui frappaient tous son coeur au même endroit. On aurait pu craindre que le coup ne fît balle et que le pauvre Fougas ne mourût dans la première heure de sa vie. Mais ce diable d'homme pliait et rebondissait tour à tour comme un ressort. Il cria d'admiration en écoutant les beaux combats de la campagne de France; il rugit de douleur en assistant aux adieux de Fontainebleau. Le retour de l'île d'Elbe illumina sa belle et noble figure; son coeur courut à Waterloo avec la dernière armée de l'Empire, et s'y brisa. Puis il serrait les poings et disait entre ses dents:

— Si j'avais été là, à la tête du 23ème, Blucher et Wellington auraient bien vu!

L'invasion, le drapeau blanc, le martyre de Sainte-Hélène, la terreur blanche en Europe, le meurtre de Murat, ce dieu de la cavalerie, la mort de Ney, de Brune, de Mouton Duvernet et de tant d'autres hommes de coeur qu'il avait connus, admirés et aimés, le jetèrent dans une série d'accès de rage; mais rien ne l'abattit. En écoutant la mort de Napoléon, il jurait de manger le coeur de l'Angleterre; la lente agonie du pâle et charmant héritier de l'Empire lui inspirait des tentations d'éventrer l'Autriche. Lorsque le drame fut fini et le rideau tombé sur Schoenbrunn, il essuya ses larmes et dit:

— C'est bien. J'ai vécu en un instant toute la vie d'un homme. Maintenant, montrez-moi la carte de France!

Léon se mit à feuilleter un atlas, tandis que Mr Renault essayait de résumer au colonel l'histoire de la Restauration et de la monarchie de 1830. Mais Fougas avait l'esprit ailleurs.

— Qu'est-ce que ça me fait, disait-il, que deux cents bavards de députés aient mis un roi à la place d'un autre? Des rois! j'en ai tant vu par terre! Si l'Empire avait duré dix ans de plus, j'aurais pu me donner un roi pour brosseur!

Lorsqu'on lui mit l'atlas sous les yeux, il s'écria d'abord avec un profond dédain:

— Ça, la France!

Mais bientôt deux larmes de tendresse échappées de ses yeux arrosèrent l'Ardèche et la Gironde. Il baisa la carte et dit avec une émotion qui gagna presque tous les assistants:

— Pardonne-moi ma pauvre vieille, d'avoir insulté à ton malheur! Ces scélérats que nous avions rossés partout, ont profité de mon sommeil pour rogner tes frontières; mais petite ou grande, riche ou pauvre, tu es ma mère, et je t'aime comme un bon fils! Voici la Corse, où naquit le géant de notre siècle, voici Toulouse où j'ai reçu le jour; voilà Nancy, où j'ai senti battre mon coeur, où celle que j'appelais mon Églé m'attend peut-être encore! France! tu as un temple dans mon âme; ce bras t'appartient; tu me trouveras toujours prêt à verser mon sang jusqu'à la dernière goutte pour te défendre ou te venger!

XII — Le premier repas du convalescent.

Le messager que Léon avait envoyé à Moret ne pouvait pas y arriver avant sept heures. En supposant qu'il trouvât ces dames à table chez leurs hôtes, que la grande nouvelle abrégeât le dîner et qu'on mît aisément la main sur une voiture, Clémentine et sa tante seraient probablement à Fontainebleau entre dix et onze heures. Le fils de Mr Renault jouissait par avance du bonheur de sa fiancée. Quelle joie pour elle et pour lui, lorsqu'il lui présenterait l'homme miraculeux qu'elle avait défendu contre les horreurs de la tombe, et qu'il avait ressuscité à sa prière!

En attendant, Gothon, heureuse et fière autant qu'elle avait été inquiète et scandalisée, mettait un couvert de douze personnes. Son compagnon de chaîne, jeune rustaud de dix-huit ans, éclos dans la commune des Sablons, l'assistait de ses deux bras et l'amusait de sa conversation.

— Pour lors, mam'selle Gothon, disait-il en posant la pile d'assiettes creuses, c'est comme qui dirait un revenant qu'a sorti de sa boîte pour bousculer le commissaire et le souparfait!

— Revenant si on veut, Célestin; sûr et certain qu'il revient de loin, le pauvre jeune homme; mais revenant n'est peut-être pas un mot à dire en parlant des maîtres.

— C'est-il donc vrai qu'il va être notre maître aussi, celui-là? Il en arrive tous les jours de plusse. J'aimerais mieux qu'il arriverait des domestiques ed'renfort!

— Taisez-vous, lézard de paresse! Quand les messieurs donnent pourboire en s'en allant, vous ne vous plaignez pas de n'être que deux à partager.

— Ah ouiche! j'ai porté pus de cinquante siaux d'eau pour le faire mijoter, votre colonel, et je sais ben qu'il ne me donnera pas la pièce, n'ayant pas un liard dans ses poches! Faut croire que l'argent n'est pas en abondance dans le pays d'oùs qu'il revient!

— On dit qu'il a des testaments à hériter du côté de Strasbourg; un monsieur qui lui a fait tort de sa fortune.

— Dites donc, mam'selle Gothon, vous qui lisez tous les dimanches dans un petit livre, oùs qu'il pouvait être logé, not' colonel, du temps qu'il n'était pas de ce monde?

— Eh! en purgatoire, donc!

— Alors, pourquoi que vous ne lui demandez pas des nouvelles de ce fameux Baptiste, vot' amouroux de 1837, qui s'a laissé dévaler du haut d'un toit, dont vous lui faites dire tant et tant de messes? Ils ont dû se rencontrer par là.

— C'est peut-être bien possible.

— À moins que le Baptiste n'en soit sorti, depuis le temps que vous payez pour ça!

— Hé ben! j'irai ce soir dans la chambre du colonel, et comme il n'est pas fier, il me dira ce qu'il en sait… Mais, Célestin, vous n'en ferez donc, jamais d'autres? Voilà encore que vous m'avez frotté mes couteaux d'entremets en argent sur la pierre à repasser!

Les invités arrivaient au salon, où la famille Renault s'était transportée avec Mr Nibor et le colonel. On présenta successivement à Fougas le maire de la ville, le docteur Martout, maître Bonnivet, notaire, Mr Audret, et trois membres de la commission parisienne; les trois autres avaient été forcés de repartir avant le dîner. Les convives n'étaient pas des plus rassurés: leurs flancs meurtris par les premiers mouvements de Fougas leur permettaient de supposer qu'ils dîneraient peut-être avec un fou. Mais la curiosité fut plus forte que la peur. Le colonel les rassura bientôt par l'accueil le plus cordial. Il s'excusa de s'être conduit en homme qui revient de l'autre monde. Il causa beaucoup, un peu trop peut-être, mais on était si heureux de l'entendre, et ses paroles empruntaient tant de prix à la singularité des événements, qu'il obtint un succès sans mélange. On lui dit que le docteur Martout avait été un des principaux agents de sa résurrection, avec une autre personne qu'on promit de lui présenter plus tard. Il remercia chaudement Mr Martout, et demanda quand il pourrait témoigner sa reconnaissance à l'autre personne.

— J'espère, dit Léon, que vous la verrez ce soir.

On n'attendait plus que le colonel du 23ème de ligne, Mr Rollon. Il arriva, non sans peine, à travers les flots de peuple qui remplissaient la rue de la Faisanderie. C'était un homme de quarante-cinq ans, voix brève, figure ouverte. Ses cheveux grisonnaient vaguement, mais la moustache brune, épaisse et relevée, se portait bien. Il parlait peu, disait juste, savait beaucoup et ne se vantait pas: somme toute, un beau type de colonel. Il vint droit à Fougas et lui tendit la main comme à une vieille connaissance.

— Mon cher camarade, lui dit-il, j'ai pris grand intérêt à votre résurrection, tant en mon propre nom qu'au nom du régiment. Le 23ème, que j'ai l'honneur de commander, vous révérait hier comme un ancêtre. À dater de ce jour, il vous chérira comme un ami.

Pas la moindre allusion à la scène du matin, où Mr Rollon avait été foulé aussi bien que les autres.

Fougas répondit convenablement, mais avec une nuance de froideur:

— Mon cher camarade, dit-il, je vous remercie de vos bons sentiments. Il est singulier que le destin me mette en présence de mon successeur, le jour même où je rouvre les yeux à la lumière; car enfin je ne suis ni mort ni général, je n'ai pas permuté, on ne m'a pas mis à la retraite, et pourtant je vois un autre officier, plus digne sans doute, à la tête de mon beau 23ème. Mais si vous avez pour devise «Honneur et courage» comme j'en suis d'ailleurs persuadé, je n'ai pas le droit de me plaindre et le régiment est en bonnes mains.

Le dîner était servi. Mme Renault prit le bras de Fougas. Elle le fit asseoir à sa droite et Mr Nibor à sa gauche. Le colonel et le maire prirent leurs places aux côtés de Mr Renault; les autres convives au hasard et sans étiquette.

Fougas engloutit le potage et les entrées, reprenant de tous les plats et buvant en proportion. Un appétit de l'autre monde!

— Estimable amphitryon, dit-il à Mr Renault, ne vous effrayez pas de me voir tomber sur les vivres. J'ai toujours mangé de même; excepté dans la retraite de Russie. Considérez d'ailleurs que je me suis couché hier sans souper, à Liebenfeld.

Il pria Mr Nibor de lui raconter par quelle série de circonstances il était venu de Liebenfeld à Fontainebleau.

— Vous rappelez-vous, dit le docteur, un vieil Allemand qui vous a servi d'interprète devant le conseil de guerre?

— Parfaitement. Un brave homme qui avait une perruque violette. Je m'en souviendrai toute ma vie, car il n'y a pas deux perruques de cette couleur-là.

— Eh bien! c'est l'homme à la perruque violette, autrement dit le célèbre docteur Meiser, qui vous a conservé la vie.

— Où est-il? je veux le voir, tomber dans ses bras, lui dire…

— Il avait soixante-huit ans passés lorsqu'il vous rendit ce petit service: il serait donc aujourd'hui dans sa cent quinzième année s'il avait attendu vos remerciements.

— Ainsi donc il n'est plus! La mort l'a dérobé à ma reconnaissance!

— Vous ne savez pas encore tout ce que vous lui devez. Il vous a légué, en 1824, une fortune de trois cent soixante-quinze mille francs, dont vous êtes le légitime propriétaire. Or comme un capital placé à cinq pour cent se double en quatorze ans, grâce aux intérêts composés, vous possédiez, en 1838, une bagatelle de sept cent cinquante mille francs; en 1852, un million et demi. Enfin, s'il vous plaît de laisser vos fonds entre les mains de Mr Nicolas Meiser, de Dantzig, cet honnête homme vous devra trois millions au commencement de 1866, ou dans sept ans. Nous vous donnerons ce soir une copie du testament de votre bienfaiteur; c'est une pièce très instructive que vous pourrez méditer en vous mettant au lit.

— Je la lirai volontiers, dit le colonel Fougas. Mais l'or est sans prestige à mes yeux. L'opulence engendre la mollesse. Moi! languir dans la lâche oisiveté de Sybaris! Efféminer mes sens sur une couche de rosés, jamais! L'odeur de la poudre m'est plus chère que tous les parfums de l'Arabie. La vie n'aurait pour moi ni charmes ni saveur s'il me fallait renoncer au tumulte enivrant des armes. Et le jour où l'on vous dira que Fougas ne marche plus dans les rangs de l'armée, vous pourrez répondre hardiment: C'est que Fougas n'est plus!

Il se tourna vers le nouveau colonel du 23ème et lui dit:

— Ô vous, mon cher camarade, dites-leur que le faste insolent de la richesse est mille fois moins doux que l'austère simplicité du soldat! Du colonel, surtout! Les colonels sont les rois de l'armée. Un colonel est moins qu'un général, et pourtant il a quelque chose de plus. Il vit plus avec le soldat, il pénètre plus avant dans l'intimité de la troupe. Il est le père, le juge, l'ami de son régiment. L'avenir de chacun de ses hommes est dans ses mains; le drapeau est déposé sous sa tente ou dans sa chambre. Le colonel et le drapeau ne sont pas deux, l'un est l'âme, l'autre est le corps!

Il demanda à Mr Rollon la permission d'aller revoir et embrasser le drapeau du 23ème.

— Vous le verrez demain matin, répondit le nouveau colonel, si vous me faites l'honneur de déjeuner chez moi avec quelques-uns de mes officiers.

Il accepta l'invitation avec enthousiasme et se jeta dans mille questions sur la solde, la masse, l'avancement, le cadre de réserve, l'uniforme, le grand et petit équipement, l'armement, la théorie. Il comprit sans difficulté les avantages du fusil à piston, mais on essaya vainement de lui expliquer le canon rayé. L'artillerie n'était pas son fort; il avouait pourtant que Napoléon avait dû plus d'une victoire à sa belle artillerie.

Tandis que les innombrables rôtis de Mme Renault se succédaient sur la table, Fougas demanda, mais sans perdre un coup de dent, quelles étaient les principales guerres de l'année, combien de nations la France avait sur les bras, si l'on ne pensait pas enfin à recommencer la conquête du monde? Les renseignements qu'on lui donna, sans le satisfaire complètement, ne lui ôtèrent pas toute espérance.

— J'ai bien fait d'arriver, dit-il, il y a de l'ouvrage.

Les guerres d'Afrique ne le séduisaient pas beaucoup, quoique le 23ème eût conquis là-bas un bel accroissement de gloire.

— Comme école, c'est bon, disait-il. Le soldat doit s'y former autrement que dans les jardins de Tivoli, derrière les jupons des nourrices. Mais pourquoi diable ne flanque-t-on pas cinq cent mille hommes sur le dos de l'Angleterre? L'Angleterre est l'âme de la coalition, je ne vous dis que ça!

Que de raisonnements il fallut pour lui faire comprendre la campagne de Crimée, où les Anglais avaient combattu à nos côtés!

— Je comprends, disait-il, qu'on tape sur les Russes: ils m'ont fait manger mon meilleur cheval. Mais les Anglais sont mille fois pires! Si ce jeune homme (L'empereur Napoléon III) ne le sait pas, je le lui dirai. Il n'y a pas de quartier possible après ce qu'ils viennent de faire à Sainte-Hélène! Si j'avais été en Crimée, commandant en chef, j'aurais commencé par rouler proprement les Russes; après quoi je me serais retourné contre les Anglais, et je les aurais flanqués dans la mer, qui est leur élément!

On lui donna quelques détails sur la campagne d'Italie et il fut charmé d'apprendre que le 23ème avait pris une redoute sous les yeux du maréchal duc de Solferino.

— C'est la tradition du régiment, dit-il en pleurant dans sa serviette. Ce brigand de 23ème n'en fera jamais d'autres! La déesse des Victoires l'a touché de son aile.

Ce qui l'étonna beaucoup, par exemple, c'est qu'une guerre de cette importance se fût terminée en si peu de temps. Il fallut lui apprendre que depuis quelques années on avait trouvé le secret de transporter cent mille hommes, en quatre jours, d'un bout à l'autre de l'Europe.

— Bon! disait-il, j'admets la chose. Ce qui m'étonne, c'est que l'empereur ne l'ait pas inventée en 1810, car il avait le génie des transports, le génie des intendances, le génie des bureaux, le génie de tout! Mais enfin les Autrichiens se sont défendus, et il n'est pas possible qu'en moins de trois mois vous soyez arrivés à Vienne.

— Nous ne sommes pas allés si loin, en effet.

— Vous n'avez pas poussé jusqu'à Vienne?

— Non.

— Eh bien, alors, où avez-vous donc signé la paix?

— À Villafranca.

— À Villafranca? C'est donc la capitale de l'Autriche!

— Non, c'est un village d'Italie.

— Monsieur, je n'admets pas qu'on signe la paix ailleurs que dans les capitales. C'était notre principe, notre ABC, le paragraphe premier de la Théorie. Il paraît que le monde a bien changé depuis que je ne suis plus là. Mais patience!

Ici, la vérité m'oblige à dire que Fougas se grisa au dessert. Il avait bu et mangé comme un héros d'Homère et parlé plus copieusement que Cicéron dans ses bons jours. Les fumées du vin, de la viande et de l'éloquence lui montèrent au cerveau. Il devint familier, tutoya les uns, rudoya les autres et lâcha un torrent d'absurdités à faire tourner quarante moulins. Son ivresse n'avait rien de brutal et surtout rien d'ignoble; ce n'était que le débordement d'un esprit jeune, aimant, vaniteux et déréglé. Il porta cinq ou six toasts: à la gloire, à l'extension de nos frontières, à la destruction du dernier des Anglais, à Mlle Mars, espoir de la scène française, à la sensibilité, lien fragile, mais cher, qui unit l'amant à son objet, le père à son fils, le colonel à son régiment!

Son style, singulier mélange de familiarité et d'emphase, provoqua plus d'un sourire dans l'auditoire. Il s'en aperçut, et un reste de défiance s'éveilla au fond de son coeur. De temps à autre, il se demandait tout haut si ces gens-là n'abusaient point de sa naïveté.

— Malheur! s'écriait-il, malheur à ceux qui voudraient me faire prendre des vessies pour des lanternes! La lanterne éclaterait comme une bombe et porterait le deuil aux environs!

Après de tels discours, il ne lui restait plus qu'à rouler sous la table, et ce dénouement était assez prévu. Mais le colonel appartenait à une génération d'hommes robustes, accoutumés à plus d'un genre d'excès, aussi forts contre le plaisir que contre les dangers, les privations et les fatigues. Lorsque Mme Renault remua sa chaise pour indiquer que le repas était fini, Fougas se leva sans effort, arrondit son bras avec grâce et conduisit sa voisine au salon. Sa démarche était un peu roide, et tout d'une pièce, mais il allait droit devant lui, et ne trébuchait point. Il prit deux tasses de café et passablement de liqueurs alcooliques, après quoi il se mit à causer le plus raisonnablement du monde. Vers dix heures, Mr Martout ayant exprimé le désir d'entendre son histoire, il se plaça lui-même sur la sellette, se recueillit un instant et demanda un verre d'eau sucrée. On s'assit en cercle autour de lui et il commença le discours suivant, dont le style un peu suranné se recommande à votre indulgence.

XIII — Histoire du colonel Fougas, racontée par lui-même.

«N'espérez pas que j'émaille mon récit de ces fleurs plus agréables que solides, dont l'imagination se pare quelquefois pour farder la vérité. Français et soldat, j'ignore doublement la feinte. C'est l'amitié qui m'interroge, c'est la franchise qui répondra.

«Je suis né de parents pauvres, mais honnêtes, au seuil de cette année féconde et glorieuse qui éclaira le Jeu de Paume d'une aurore de liberté. Le Midi fut ma patrie; la langue aimée des troubadours fut celle que je bégayai au berceau. Ma naissance coûta le jour à ma mère. L'auteur des miens, modeste possesseur d'un champ, trempait son pain dans la sueur du travail. Mes premiers jeux ne furent pas ceux de l'opulence. Les cailloux bigarrés qu'on ramasse sur la rive et cet insecte bien connu que l'enfance fait voltiger libre et captif au bout d'un fil, me tinrent lieu d'autres joujoux.

«Un vieux ministre des autels, affranchi des liens ténébreux du fanatisme et réconcilié avec les institutions nouvelles de la France, fut mon Chiron et mon Mentor. Il me nourrit de la forte moelle des lions de Rome et d'Athènes; ses lèvres distillaient à mes oreilles le miel embaumé de la sagesse. Honneur à toi, docte et respectable vieillard, qui m'a donné les premières leçons de la science et les premiers exemples de la vertu!

«Mais déjà cette atmosphère de gloire que le génie d'un homme et la vaillance d'un peuple firent flotter sur la patrie, enivrait tous mes sens et faisait palpiter ma jeune âme. La France, au lendemain du volcan de la guerre civile, avait réuni ses forces en faisceau pour les lancer contre l'Europe, et le monde étonné, sinon soumis, cédait à l'essor du torrent déchaîné. Quel homme, quel Français aurait pu voir avec indifférence cet écho de la victoire répercuté par des millions de coeurs?

«À peine au sortir de l'enfance, je sentis que l'honneur est plus précieux que la vie. La mélodie guerrière des tambours arrachait à mes yeux des larmes mâles et courageuses. Et moi aussi, disais-je en suivant la musique des régiments dans les rues de Toulouse, je veux cueillir des lauriers, dussé-je les «arroser de mon sang!» Le pâle olivier de la paix n'obtenait que mes mépris. C'est en vain qu'on célébrait les triomphes pacifiques du barreau, les molles délices du commerce ou de la finance. À la toge de nos Cicérons, à la simarre de nos magistrats, au siège curule de nos législateurs, à l'opulence de nos Mondors, je préférais le glaive. On aurait dit que j'avais sucé le lait de Bellone. «Vaincre ou mourir» était déjà ma devise, et je n'avais pas seize ans!

«Avec quel noble mépris j'entendais raconter l'histoire de nos protées de la politique! De quel regard dédaigneux je bravais les Turcarets de la finance, vautrés sur les coussins d'un char magnifique, et conduits par un automédon galonné vers le boudoir de quelque Aspasie! Mais si j'entendais redire les prouesses des chevaliers de la Table ronde, ou célébrer en vers élégants la vaillance des croisés; si le hasard mettait sous ma main les hauts faits de nos modernes Rolands, retracés dans un bulletin de l'armée par l'héritier de Charlemagne, une flamme avant-courrière du feu des combats s'allumait dans mes yeux juvéniles.

«Ah! c'était trop languir, et mon frein rongé par l'impatience allait peut-être se rompre, quand la sagesse d'un père le délia.

«— Pars, me dit-il, en essayant, mais en vain, de retenir ses larmes. Ce n'est pas un tyran qui t'a engendré, et je n'empoisonnerai pas le jour que je t'ai donné moi-même. J'espérais que ta main resterait dans notre chaumière pour me fermer les yeux, mais lorsque le patriotisme a parlé, l'égoïsme doit se taire. Mes voeux te suivront désormais sur les champs où Mars moissonne les héros. Puisses-tu mériter la palme du courage et te montrer bon citoyen comme tu as été bon fils!

«Il dit et m'ouvrit ses bras. J'y tombai, nous confondîmes nos pleurs, et je promis de revenir au foyer dès que l'étoile de l'honneur se suspendrait à ma poitrine. Mais hélas! l'infortuné ne devait plus me revoir. La Parque, qui dorait déjà le fil de mes jours, trancha le sien sans pitié. La main d'un étranger lui ferma la paupière, tandis que je gagnais ma première épaulette à la bataille d'Iéna.

«Lieutenant à Eylau, capitaine à Wagram et décoré de la propre main de l'empereur sur le champ de bataille, chef de bataillon devant Almeida, lieutenant colonel à Badajoz, colonel à la Moskowa, j'ai savouré à pleins bords la coupe de la victoire. J'ai bu aussi le calice de l'adversité. Les plaines glacées de la Russie m'ont vu seul, avec un peloton de braves, dernier reste de mon régiment, dévorer la dépouille mortelle de celui qui m'avait porté tant de fois jusqu'au sein des bataillons ennemis. Tendre et fidèle compagnon de mes dangers, déferré par accident auprès de Smolensk, il dévoua ses mânes eux-mêmes au salut de son maître et fit un rempart de sa peau à mes pieds glacés et meurtris.

«Ma langue se refuse à retracer le récit de nos hasards dans cette funeste campagne. Je l'écrirai peut-être un jour avec une plume trempée dans les larmes… les larmes, tribut de la faible humanité. Surpris par la saison des frimas dans une zone glacée, sans feu, sans pain, sans souliers, sans moyens de transport, privés des secours de l'art d'Esculape, harcelés par les Cosaques, dépouillés par les paysans, véritables vampires, nous voyions nos foudres muets, tombés au pouvoir de l'ennemi, vomir la mort contre nous-mêmes. Que vous dirai-je encore? Le passage de la Bérésina, l'encombrement de Wilna, tout le tremblement de tonnerre de nom d'un chien… mais je sens que la douleur m'égare et que ma parole va s'empreindre de l'amertume de ces souvenirs.

«La nature et l'amour me réservaient de courtes mais précieuses consolations. Remis de mes fatigues, je coulai des jours heureux sur le sol de la patrie, dans les paisibles vallons de Nancy. Tandis que nos phalanges s'apprêtaient à de nouveaux combats, tandis que je rassemblais autour de mon drapeau trois mille jeunes mais valeureux guerriers, tous résolus de frayer à leurs neveux le chemin de l'honneur, un sentiment nouveau que j'ignorais encore se glissa furtivement dans mon âme.

«Ornée de tous les dons de la nature, enrichie des fruits d'une excellente éducation, la jeune et intéressante Clémentine sortait à peine des ténèbres de l'enfance pour entrer dans les douces illusions de la jeunesse. Dix-huit printemps formaient son âge; les auteurs de ses jours offraient à quelques chefs de l'armée une hospitalité qui, pour n'être pas gratuite, n'en était pas moins cordiale. Voir leur fille et l'aimer fut pour moi l'affaire d'un jour. Son coeur novice sourit à ma flamme: aux premiers aveux qui me furent dictés par la passion, je vis son front se colorer d'une aimable pudeur. Nous échangeâmes nos serments par une belle soirée de juin, sous une tonnelle où son heureux père versait quelquefois aux officiers altérés la brune liqueur du Nord. Je jurai qu'elle serait ma femme, elle promit de m'appartenir; elle fit plus encore. Notre bonheur ignoré de tous eut le calme d'un ruisseau dont l'onde pure n'est point troublée par l'orage, et qui, coulant doucement entre des rives fleuries, répand la fraîcheur dans le bocage qui protège son modeste cours.

«Un coup de foudre nous sépara l'un de l'autre, au moment où la loi et les autels s'apprêtaient à cimenter des noeuds si doux. Je partis avant d'avoir pu donner mon nom à celle qui m'avait donné son coeur. Je promis de revenir, elle promit de m'attendre, et je m'échappai de ses bras tout baigné de ses larmes, pour courir aux lauriers de Dresde et aux cyprès de Leipzig. Quelques lignes de sa main arrivèrent jusqu'à moi dans l'intervalle des deux batailles: «Tu seras père» me disait-elle. Le suis-je? Dieu le sait! M'a- t-elle attendu? Je le crois. L'attente a dû lui paraître longue auprès du berceau de cet enfant qui a quarante-six ans aujourd'hui et qui pourrait à son tour être mon père!

«Pardonnez-moi de vous entretenir si longtemps de l'infortune. Je voulais passer rapidement sur cette lamentable histoire, mais le malheur de la vertu a quelque chose de doux qui tempère l'amertume de la douleur!

«Quelques jours après le désastre de Leipzig, le géant de notre siècle me fit appeler dans sa tente et me dit:

«— Colonel, êtes-vous homme à traverser quatre armées?

«— Oui, sire.

«— Seul et sans escorte?

«— Oui, sire.

«— Il s'agit de porter une lettre à Dantzig.

«— Oui, sire.

«— Vous la remettrez au général Rapp, en main propre.

«— Oui, sire.

«— Il est probable que vous serez pris ou tué.

«— Oui, sire.

«— C'est pourquoi j'envoie deux autres officiers avec des copies de la même dépêche. Vous êtes trois, les ennemis en tueront deux, le troisième arrivera, et la France sera sauvée.

«— Oui, sire.

«— Celui qui reviendra sera général de brigade.

«— Oui, sire.

«Tous les détails de cet entretien, toutes les paroles de l'empereur, toutes les réponses que j'eus l'honneur de lui adresser sont encore gravés dans ma mémoire. Nous partîmes séparément tous les trois. Hélas! aucun de nous ne parvint au but de son courage, et j'ai appris aujourd'hui que la France n'avait pas été sauvée. Mais quand je vois des pékins d'historiens raconter que l'empereur oublia d'envoyer des ordres au général Rapp, j'éprouve une funeste démangeaison de leur couper… au moins la parole.

«Prisonnier des Russes dans un village allemand, j'eus la consolation d'y trouver un vieux savant qui me donna la preuve d'amitié la plus rare. Qui m'aurait dit, lorsque je cédai à l'engourdissement du froid dans la tour de Liebenfeld, que ce sommeil ne serait pas le dernier? Dieu m'est témoin qu'en adressant du fond du coeur un suprême adieu à Clémentine, je ne me flattais plus de la revoir jamais. Je te reverrai donc, ô douce et confiante Clémentine, toi la meilleure de toutes les épouses et probablement de toutes les mères! Que dis-je? Je la revois! Mes yeux ne me trompent pas! C'est bien elle! La voilà telle que je l'ai quittée! Clémentine! dans mes bras! sur mon coeur! Ah çà! qu'est-ce que vous me chantiez donc, vous autres? Napoléon n'est pas mort et le monde n'a pas vieilli de quarante-six ans, puisque Clémentine est toujours la même!

La fiancée de Léon Renault venait d'entrer dans le salon, et elle demeura pétrifiée en se voyant si bien accueillie par le colonel.

XIV — Le jeu de l'amour et de l'espadon.

Comme elle hésitait visiblement à se laisser tomber dans ses bras, Fougas imita Mahomet: il courut à la montagne.

— Ô Clémentine! dit-il en la couvrant de baisers, les destins amis te rendent à ma tendresse! Je retrouve la compagne de ma vie et la mère de mon enfant!

La jeune fille ébahie ne songeait pas même à se défendre. Heureusement, Léon Renault l'arracha des mains du colonel et s'interposa en homme résolu à défendre son bien.

— Monsieur! s'écria-t-il en serrant les poings, vous vous trompez de tout, si vous croyez connaître mademoiselle. Elle n'est pas de votre temps, mais du nôtre; elle n'est pas votre fiancée, mais la mienne; elle n'a jamais été la mère de votre enfant, et je compte qu'elle sera la mère des miens!

Fougas était de fer. Il saisit son rival par le bras, le fit pirouetter comme une toupie et se remit en face de la jeune fille.

— Es-tu Clémentine? lui dit-il.

— Oui, monsieur.

— Vous êtes tous témoins qu'elle est ma Clémentine!

Léon revint à la charge et saisit le colonel par le collet de sa redingote, au risque de se faire briser contre les murs:

— Assez plaisanté, lui dit-il. Vous n'avez peut-être pas la prétention d'accaparer toutes les Clémentine de la terre? Mademoiselle s'appelle Clémentine Sambucco; elle est née à la Martinique, où vous n'avez jamais mis les pieds, si j'en crois ce que vous avez conté tout à l'heure. Elle a dix-huit ans…

— L'autre aussi!

— Eh! l'autre en a soixante quatre aujourd'hui, puisqu'elle en avait dix-huit en 1813. Mlle Sambucco est d'une famille honorable et connue. Son père, Mr Sambucco, était magistrat; son grand-père appartenait à l'administration de la guerre. Vous voyez qu'elle ne vous touche ni de près ni de loin; et le bon sens et la politesse, sans parler de la reconnaissance, vous font un devoir de la laisser en paix!

Il poussa le colonel à son tour et le fit tomber entre les bras d'un fauteuil.

Fougas rebondit comme si on l'avait jeté sur un million de ressorts. Mais Clémentine l'arrêta d'un geste et d'un sourire.

— Monsieur, lui dit-elle de sa voix la plus caressante, ne vous emportez pas contre lui; il m'aime.

— Raison de plus, sacrebleu!

Il se calma cependant, fit asseoir la jeune fille à ses côtés, et l'examina des pieds à la tête avec toute l'attention imaginable.

— C'est bien elle, dit-il. Ma mémoire, mes yeux, mon coeur, tout en moi la reconnaît et me dit que c'est elle! Et pourtant le témoignage des hommes, le calcul du temps et des distances, en un mot, l'évidence elle-même semble avoir pris à tâche de me convaincre d'erreur. Se peut-il donc que deux femmes, se ressemblent à tel point? Suis-je victime d'une illusion des sens? N'ai-je recouvré la vie que pour perdre l'esprit? Non; je me reconnais, je me retrouve moi-même; mon jugement ferme et droit s'oriente sans trouble et sans hésitation dans ce monde si bouleversé et si nouveau. Il n'est qu'un point où ma raison chancelle: Clémentine! je crois te revoir et tu n'es pas toi! Eh! qu'importe, après tout? Si le destin qui m'arrache à la tombe a pris soin d'offrir à mon réveil le portrait de celle que l'aimais, c'est sans doute parce qu'il a résolu de me rendre l'un après l'autre tous les biens que j'ai perdus. Dans quelques jours, mes épaulettes; demain, le drapeau du 23ème de ligne; aujourd'hui, cet adorable visage qui a fait battre mon coeur pour la première fois! Vivante image du passé le plus riant et le plus cher, je tombe à tes genoux; sois mon épouse!

Ce diable d'homme unit le geste à la parole, et les témoins de cette scène imprévue ouvrirent de grands yeux. Mais la tante de Clémentine, l'austère Mlle Sambucco, jugea qu'il était temps de montrer son autorité. Elle allongea vers Fougas ses grandes mains sèches, le redressa énergiquement, et lui dit de sa voix la plus aigre:

— Assez, monsieur; il est temps de mettre un terme à cette farce scandaleuse. Ma nièce n'est pas pour vous; je l'ai promise et donnée. Sachez qu'après-demain, 19 du mois, à dix heures du matin, elle épousera Mr Léon Renault, votre bienfaiteur!

— Et moi je m'y oppose; entendez-vous, la tante? Et, si elle fait mine d'épouser ce garçon…

— Que ferez-vous?

— Je la maudirai!

Léon ne put s'empêcher de rire. La malédiction de ce colonel de vingt-quatre ans lui semblait plus comique que terrible. Mais Clémentine pâlit, fondit en larmes et tomba à son tour aux genoux de Fougas.

— Monsieur, s'écria-t-elle en lui baisant les mains, n'accablez pas une pauvre fille qui vous vénère, qui vous aime, qui vous sacrifiera son bonheur si vous l'exigez! Par toutes les marques de tendresse que je vous ai prodiguées depuis un mois, par les pleurs que j'ai répandus sur votre cercueil, par le zèle respectueux que j'ai mis à presser votre résurrection, je vous conjure de nous pardonner nos offenses. Je n'épouserai pas Léon si vous me le défendez; je ferai ce qui vous plaira; je vous obéirai en toutes choses; mais, pour Dieu! ne me donnez pas votre malédiction!

— Embrasse-moi, dit Fougas. Tu cèdes, je pardonne.

Clémentine se releva toute rayonnante de joie et lui tendit son beau front. La stupéfaction des assistants, et surtout des intéressés, est plus facile à deviner qu'à dépeindre. Une ancienne momie dictant des lois, rompant des mariages et imposant ses volontés dans la maison! La jolie petite Clémentine, si raisonnable, si obéissante, si heureuse d'épouser Léon Renault, sacrifiant tout à coup ses affections, son bonheur et presque son devoir au caprice d'un intrus! Mr Nibor avoua que c'était à perdre la tête. Quant à Léon, il eut donné du front contre tous les murs si sa mère ne l'avait retenu.

— Ah! mon pauvre enfant, lui disait-elle, pourquoi nous as-tu rapporté ça de Berlin?

— C'est ma faute! criait Mr Renault.

— Non, reprenait le docteur Martout, c'est la mienne.

Les membres de la commission parisienne discutaient avec Mr Rollon sur la nouveauté du cas. Avaient-ils ressuscité un fou? La revivification avait-elle produit quelques désordres dans le système nerveux? Était-ce l'abus du vin et des boissons durant ce premier repas qui avait causé un transport au cerveau? Quelle autopsie curieuse, si l'on pouvait, séance tenante, disséquer maître Fougas!

— Vous auriez beau faire, messieurs, disait le colonel du 23ème. L'autopsie expliquerait peut-être le délire de ce malheureux, mais elle ne rendrait pas compte de l'impression produite sur la jeune fille. Était-ce de la fascination, du magnétisme, ou quoi?

Tandis que les amis et les parents pleuraient, discutaient et bourdonnaient autour de lui, Fougas, souriant et serein, se mirait dans les yeux de Clémentine, qui le regardait aussi tendrement.

— Il faut en finir à la fin! s'écria Virginie Sambucco, la sévère. Viens, Clémentine!

Fougas parut étonné.

— Elle n'habite donc pas chez nous?

— Non, monsieur, elle demeure chez moi!

— Alors je vais la reconduire. Ange! veux-tu prendre mon bras?

— Oh! oui, monsieur! avec bien du plaisir.

Léon grinçait des dents.

— C'est admirable! il la tutoie et elle trouve cela tout naturel!

Il chercha son chapeau pour sortir au moins avec la tante, mais son chapeau n'était plus là; Fougas, qui n'en possédait point, l'avait pris sans façon. Le pauvre amoureux se coiffa d'une casquette et suivit Fougas et Clémentine avec la respectable Virginie, dont le bras coupait comme une faux.

Par un hasard qui se renouvelait presque tous les jours, le colonel de cuirassiers se rencontra sur le passage de Clémentine. La jeune fille le fit remarquer à Fougas.

— C'est Mr du Marnet, lui dit-elle. Son café est au bout de notre rue, et son appartement du côté du parc. Je le crois fort épris de ma petite personne, mais il ne m'a jamais plu. Le seul homme pour qui mon coeur ait battu, c'est Léon Renault.

— Eh bien, et moi? dit Fougas.

— Oh! vous, c'est autre chose. Je vous respecte et je vous crains. Il me semble que vous êtes un bon et respectable parent.

— Merci!

— Je vous dis la vérité, autant que je peux la lire dans mon coeur. Tout cela n'est pas bien clair, je l'avoue, mais je ne me comprends pas moi-même.

— Fleur azurée de l'innocence, j'adore ton aimable embarras. Laisse faire l'amour, il te parlera bientôt en maître!

— Je n'en sais rien; c'est possible… Nous voici chez nous. Bonsoir, monsieur; embrassez-moi!… Bonne nuit, Léon; ne vous querellez pas avec Mr Fougas: je l'aime de toutes mes forces, mais je vous aime autrement, vous!

La tante Virginie ne répondit point au bonsoir de Fougas. Quand les deux hommes furent seuls dans la rue, Léon marcha sans dire mot jusqu'au prochain réverbère. Arrivé là, il se campa résolument en face du colonel, et lui dit:

— Ah çà! monsieur, expliquons-nous, tandis que nous sommes seuls. Je ne sais par quel philtre ou quelle incantation vous avez pris sur ma future un si prodigieux empire; mais je sais que je l'aime, que j'en suis aimé depuis plus de quatre ans, et que je ne reculerai devant aucun moyen pour la conserver et la défendre.

— Ami, répondit Fougas, tu peux me braver impunément: mon bras est enchaîné par la reconnaissance. On n'écrira pas dans l'histoire: «Pierre-Victor fut ingrat!»

— Est-ce qu'il y aurait plus d'ingratitude à vous couper la gorge avec moi qu'à me voler ma femme?

— Ô mon bienfaiteur! sache comprendre et pardonner! À Dieu ne plaise que j'épouse Clémence malgré toi, malgré elle. C'est d'elle et de toi-même que je veux l'obtenir. Songe qu'elle m'est chère, non pas depuis quatre ans comme à toi, mais depuis tout près d'un demi-siècle. Considère que je suis seul ici bas, et que son doux visage est mon unique consolation. Toi qui m'as donné la vie, me défends-tu de vivre heureux? Ne m'as-tu rappelé au monde que pour me livrer à la douleur?… Tigre! reprends-moi donc le jour que tu m'as rendu, si tu ne veux pas que je le consacre à l'adorable Clémentine!

— Parbleu! mon cher, vous êtes superbe! Il faut que l'habitude des conquêtes vous ait totalement faussé l'esprit. Mon chapeau est à votre tête, vous le prenez, soit! Mais parce que ma future vous rappelle vaguement une demoiselle de Nancy, il faudra que je vous la cède? Halte-là!

— Ami, je te rendrai ton chapeau dès que tu m'en auras acheté un neuf, mais ne me demande pas de renoncer à Clémentine. Sais-tu d'abord si elle renoncerait à moi?

— J'en suis sûr!

— Elle m'aime.

— Vous êtes fou!

— Tu l'as vue à mes pieds.

— Qu'importe? C'est de la peur, c'est du respect, c'est de la superstition, c'est le diable si vous voulez; ce n'est pas de l'amour!

— Nous verrons bien, après six mois de mariage.

— Mais, s'écria Léon Renault, avez-vous le droit de disposer de vous-même? Il y a une autre Clémentine, la vraie; elle vous a tout sacrifié; vous êtes engagé d'honneur envers elle; le colonel Fougas est-il sourd à la voix de l'honneur?

— Te moques-tu?… Que moi, j'épouse une femme de soixante- quatre ans?

— Vous le devez! sinon pour elle, au moins pour votre fils.

— Mon fils est grand garçon; il a quarante-six ans, il n'a plus besoin de mon appui.

— Il a besoin de votre nom.

— Je l'adopterai.

— La loi s'y oppose! Vous n'êtes pas âgé de cinquante ans, et il n'a pas quinze ans de moins que vous, au contraire!

— Eh bien! je le légitimerai en épousant la jeune Clémentine!

— Comment voulez-vous qu'elle reconnaisse un enfant qui a plus du double de son âge?

— Mais alors je ne peux pas le reconnaître non plus, et je n'ai pas besoin d'épouser la vieille! D'ailleurs, je suis bien bon de me casser la tête pour un fils qui est peut-être mort… que dis- je? il n'est peut-être pas venu à terme! J'aime et je suis aimé, voilà le solide et le certain, et tu seras mon garçon de noces!

— Pas encore! Mlle Sambucco est mineure, et son tuteur est mon père.

— Ton père est un honnête homme; et il n'aura pas la bassesse de me la refuser.

— Au moins vous demandera-t-il si vous avez une position, un rang, une fortune à offrir à sa pupille!

— Ma position? colonel; mon rang? colonel; ma fortune? la solde du colonel. Et les millions de Dantzig! il ne faut pas que je les oublie… Nous voici à la maison; donne-moi le testament de ce bon vieux qui portait une perruque lilas; donne-moi aussi des livres d'histoire, beaucoup de livres, tous ceux où l'on parle de Napoléon!

Le jeune Renault obéit tristement au maître qu'il s'était donné lui-même. Il conduisit Fougas dans une bonne chambre, lui remit le testament de Mr Meiser et tout un rayon de bibliothèque, et souhaita le bonsoir à son plus mortel ennemi. Le colonel l'embrassa de force et lui dit:

— Je n'oublierai jamais que je te dois la vie et Clémentine. À demain, noble et généreux enfant de ma patrie! à demain!

Léon redescendit au rez-de-chaussée, passa devant la salle à manger, où Gothon essuyait les verres et mettait l'argenterie en ordre, et rejoignit son père et sa mère, qui l'attendaient au salon. Les invités étaient partis, les bougies éteintes. Une seule lampe éclairait la solitude; les deux mandarins de l'étagère, immobiles dans leur coin, obscur, semblaient méditer gravement sur les caprices de la fortune.

— Hé bien? demanda Mme Renault.

— Je l'ai laissé dans sa chambre, plus fou et plus obstiné que jamais. Cependant, j'ai une idée.

— Tant mieux! dit le père, car nous n'en avons plus. La douleur nous a rendus stupides. Pas de querelles, surtout! Ces soldats de l'Empire étaient des ferrailleurs terribles.

— Oh! je n'ai pas peur de lui! C'est Clémentine qui m'épouvante. Avec quelle douceur et quelle soumission elle écoutait ce maudit bavard!

— Le coeur de la femme est un abîme insondable. Enfin! que penses-tu faire?

Léon développa longuement le projet qu'il avait conçu dans la rue, au milieu de sa conversation avec Fougas.

— Ce qui presse le plus, dit-il, c'est de soustraire Clémentine à cette influence. Qu'il s'éloigne demain, la raison reprend son empire, et nous nous marions après-demain. Cela fait, je réponds du reste.

— Mais comment éloigner un acharné pareil?

— Je ne vois qu'un seul moyen, mais il est presque infaillible: exploiter sa passion dominante. Ces gens-là s'imaginent parfois qu'ils sont amoureux, mais, dans le fond, ils n'aiment que la poudre. Il s'agit de rejeter Fougas dans le courant des idées guerrières. Son déjeuner de demain chez le colonel du 23ème sera une bonne préparation. Je lui ai fait entendre aujourd'hui qu'il devait avant tout réclamer son grade et ses épaulettes, et il a donné dans le panneau. Il ira donc à Paris. Peut-être y trouvera- t-il quelques culottes de peau de sa connaissance; dans tous les cas, il rentrera au service. Les occupations de son état feront une diversion puissante; il ne songera plus à Clémentine, que j'aurai mise en sûreté. C'est à nous de lui fournir les moyens de courir le monde; mais tous les sacrifices d'argent ne sont rien auprès de ce bonheur que je veux sauver.

Mme Renault, femme d'ordre, blâmait un peu la générosité de son fils.

— Le colonel est un ingrat, disait-elle. On a déjà trop fait en lui rendant la vie. Qu'il se débrouille maintenant!

— Non, dit le père. Nous n'avons pas le droit de le renvoyer tout nu. Bienfait oblige.

Cette délibération qui avait duré cinq bons quarts d'heure fut interrompue par un fracas épouvantable. On eût dit que la maison croulait.

— C'est encore lui! s'écria Léon. Sans doute un accès de folie furieuse!

Il courut, suivi de ses parents, et monta les escaliers quatre à quatre. Une chandelle brûlait au seuil de la chambre. Léon la prit et poussa la porte entr'ouverte.

Faut-il vous l'avouer? l'espérance et la joie lui parlaient plus haut que la crainte. Il se croyait déjà débarrassé du colonel. Mais le spectacle qui s'offrit à ses yeux détourna brusquement le cours de ses idées, et cet amoureux inconsolable se mit à rire comme un fou. Un bruit de coups de pied, de coups de poing et de soufflets; un groupe informe roulant sur le parquet dans les convulsions d'une lutte désespérée; voilà tout ce qu'il put voir et entendre au premier abord. Bientôt Fougas, éclairé par la lueur rougeâtre de la chandelle, s'aperçut qu'il luttait avec Gothon comme Jacob avec l'ange, et rentra confus et piteux dans son lit.

Le colonel s'était endormi sur l'histoire de Napoléon sans éteindre sa bougie. Gothon, après avoir terminé son service, aperçut de la lumière sous la porte. Elle se souvint de ce pauvre Baptiste qui gémissait peut-être en purgatoire pour s'être laissé tomber du haut d'un toit. Espérant que Fougas pourrait lui donner des nouvelles de son amouroux, elle frappa plusieurs fois, d'abord doucement, puis beaucoup plus fort. Le silence du colonel et la bougie allumée firent comprendre à la servante qu'il y avait péril en la demeure. Le feu pouvait gagner les rideaux et de là toute la maison. Elle déposa donc sa chandelle, ouvrit la porte, et vint à pas de loup éteindre la bougie. Mais soit que les yeux du dormeur eussent perçu vaguement le passage d'une ombre, soit que Gothon, grosse personne mal équarrie, eût fait craquer une feuille du parquet, Fougas s'éveilla à demi, entendit le frôlement d'une robe, rêva quelqu'une de ces aventures qui animaient la vie de garnison sous le premier empire, et étendit les bras à l'aveuglette en appelant Clémentine! Gothon, prise aux cheveux et au corsage, riposta par un soufflet si masculin que l'ennemi se crut attaqué par un homme. De représailles en représailles, on avait fini par s'étreindre et rouler sur le parquet.

Qui fut honteux? ce fut maître Fougas. Gothon s'alla coucher, passablement meurtrie; la famille Renault parla raison au colonel et en obtint à peu près tout ce qu'elle voulut. Il promit de partir le lendemain, accepta à titre de prêt la somme qui lui fut offerte, et jura de ne point revenir qu'il n'eût récupéré ses épaulettes et encaissé l'héritage de Dantzig.

— Alors, dit-il, j'épouserai Clémentine.

Sur ce point-là, il était superflu de discuter avec lui: c'était une idée fixe.

Tout le monde dormit solidement dans la maison Renault: les maîtres du logis, parce qu'ils avaient passé trois nuits blanches; Fougas et Gothon, parce qu'ils s'étaient roués de coups, et le jeune Célestin parce qu'il avait bu le fond de tous les verres.

Le lendemain matin, Mr Rollon vint savoir si Fougas serait en état de déjeuner chez lui; il craignait tant soit peu de le trouver sous une douche. Point du tout! L'insensé de la veille était sage comme une image et frais comme un bouton de rose. Il se faisait la barbe avec les rasoirs de Léon et fredonnait une ariette de Nicolo. Il fut charmant avec ses hôtes et promit à Gothon de lui faire une rente sur la succession de Mr Meiser.

Dès qu'il fut parti pour le déjeuner, Léon courut chez sa fiancée.

— Tout va mieux, dit-il. Le colonel est beaucoup plus raisonnable. Il a promis de partir aujourd'hui même pour Paris; nous pourrons donc nous marier demain.

Mlle Virginie Sambucco loua fort ce plan de conduite, non seulement parce qu'elle avait fait de grands apprêts pour les noces, mais surtout parce qu'un mariage différé eût été la fable de toute la ville. Déjà les lettres de part étaient à la poste, le maire averti, la chapelle de la Vierge retenue à la paroisse. Décommander tout cela pour le caprice d'un revenant et d'un fou, c'était offenser l'usage, la raison et le ciel lui-même.

Clémentine ne répondit guère que par des larmes. Elle ne pouvait être heureuse, à moins d'épouser Léon, mais elle aimait mieux mourir, disait-elle, que de donner sa main sans la permission de Mr Fougas. Elle promit de l'implorer à deux genoux s'il le fallait et de lui arracher son consentement.

— Mais s'il refuse? Et c'est trop vraisemblable!

— Je le supplierai de nouveau jusqu'à ce qu'il dise oui.

Tout le monde se réunit pour lui prouver qu'elle était folle; sa tante, Léon, Mr et Mme Renault, Mr Martout, Mr Bonnivet et tous les amis des deux familles. Elle se soumit enfin, mais presque au même instant la porte s'ouvrit et Mr Audret se précipita dans le salon en disant:

— Eh bien! voilà du nouveau! Le colonel Fougas qui se bat demain avec Mr du Marnet!

La jeune fille tomba comme foudroyée entre les mains de Léon Renault.

— C'est Dieu qui me punit, s'écria-t-elle. Et le châtiment de mon impiété ne s'est pas fait attendre! Me forcerez-vous encore à vous obéir? Me traînera-t-on à l'autel malgré lui, à l'heure même où il exposera sa vie?

Personne n'osa plus insister en la voyant dans un état si pitoyable. Mais Léon fit des voeux sincères pour que la victoire restât au colonel de cuirassiers. Il eut tort, j'en conviens, mais quel amant serait assez vertueux pour lui jeter la pierre?

Voici comment le beau Fougas avait employé sa journée.

À dix heures du matin, les deux plus jeunes capitaines du 23ème vinrent le prendre en cérémonie pour le conduire à la maison du colonel. Mr Rollon habitait un petit palais de l'époque impériale. Une plaque de marbre, incrustée au-dessus de la porte cochère, portait encore les mots: Ministère des finances. Souvenir du temps glorieux où la cour de Napoléon suivait le maître à Fontainebleau!

Le colonel Rollon, le lieutenant-colonel, le gros major, les trois chefs de bataillon, le chirurgien-major, et dix à douze officiers attendaient en plein air l'arrivée de l'illustre revenant. Le drapeau était debout au milieu de la cour, sous la garde du porte- enseigne et d'un peloton de sous-officiers choisis pour cet honneur. La musique du régiment occupait le fond du tableau, à l'entrée du jardin. Huit faisceaux d'armes, improvisés le matin même par les armuriers du corps, embellissaient les murs et les grilles. Une compagnie de grenadiers, l'arme au pied, attendait.

À l'entrée de Fougas, la musique joua le fameux: Partant pour la Syrie; les grenadiers présentèrent les armes; les tambours battirent aux champs; les sous-officiers et les soldats crièrent: «Vive le colonel Fougas!» Les officiers se portèrent en masse vers le doyen de leur régiment. Tout cela n'était ni régulier, ni disciplinaire; mais il faut bien passer quelque chose à de braves soldats qui retrouvent un ancêtre. C'était pour eux comme une petite débauche de gloire.

Le héros de la fête serra la main du colonel et des officiers avec autant d'effusion que s'il avait retrouvé de vieux camarades. Il salua cordialement les sous-officiers et les soldats, s'approcha du drapeau, mit un genou en terre, se releva fièrement, saisit la hampe, se tourna vers la foule attentive et dit:

— Amis, c'est à l'ombre du drapeau qu'un soldat de la France, après quarante-six ans d'exil, retrouve aujourd'hui sa famille. Honneur à toi, symbole de la patrie, vieux compagnon de nos victoires, héroïque soutien de nos malheurs! Ton aigle radieuse a plané sur l'Europe prosternée et tremblante! Ton aigle brisée luttait encore obstinément contre la fortune, et terrifiait les potentats! Honneur à toi qui nous as conduits à la gloire, à toi qui nous as défendus contre l'accablement du désespoir! Je t'ai vu toujours debout dans les suprêmes dangers, fier drapeau de mon pays! Les hommes tombaient autour de toi comme les épis fauchés par le moissonneur; seul, tu montrais à l'ennemi ton front inflexible et superbe. Les boulets et les balles t'ont criblé de blessures, mais jamais l'audacieux étranger n'a porté la main sur toi. Puisse l'avenir ceindre ton front de nouveaux lauriers! Puisses-tu conquérir de nouveaux et vastes royaumes, que la fatalité ne nous reprendra plus! La grande époque va renaître; crois-en la voix d'un guerrier qui sort de son tombeau pour te dire: «En avant!» Oui, je le jure par les mânes de celui qui nous commandait à Wagram! Il y aura de beaux jours pour la France, tant que tu abriteras de tes plis glorieux la fortune du brave 23ème!

Cette éloquence militaire et patriotique enleva tous les coeurs. Fougas fut applaudi, fêté, embrassé et presque porté en triomphé dans la salle du festin.

Assis à table en face de Mr Rollon, comme s'il eût été un second maître du logis, il déjeuna bien, parla beaucoup et but davantage. Vous rencontrez dans le monde des gens qui se grisent sans boire. Fougas n'était point de ceux-là. Il ne s'enivrait pas à moins de trois bouteilles. Souvent même il allait beaucoup plus loin, sans tomber.

Les toasts qui furent portés au dessert se distinguaient par l'énergie et la cordialité. Je voulais les citer tous à la file, mais je remarque qu'ils tiendraient trop de place, et que les derniers, qui furent les plus touchants, n'étaient pas d'une clarté voltairienne.

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