L’ANARCHIE DOCTRINALE (continued 2)
Reading edition
Il me faudrait une audience pour vous en lire toutes les preuves. C’est la Révolte entière qui devrait passer sous vos yeux. Les documents abondent. J’ai marqué dix-sept numéros dont les articles sont la démonstration évidente de ce que j’avance.
Ils ne sont pas faits pour les besoins de la cause ; ils remontent à 1887 et s’échelonnent jusqu’à nos jours. On y prend sur le vif les idées de Jean Grave. Je voudrais tout citer. Force m’est de me borner à quelques extraits topiques.
Sous le titre : Notre but, le premier numéro de la première année expose le programme théorique du journal :
La société, telle que nous la comprenons, n’obéit point à des lois imposées, mais à des lois naturelles. Ainsi, comme partisans de l’action et de l’autonomie complètes de l’individu, nous cherchons à provoquer partout l’initiative consciente de l’homme.
« Autonomie complète de l’individu ! » Aucun lien, par conséquent, qui l’enchaîne à l’individu ! C’est-à-dire tout le contraire de l’idée d’association !
Est-ce à dire que dans la société anarchique — car Jean Grave, d’accord avec Proudhon, démolit pour reconstruire et rêve une société — l’homme doive fuir l’homme et errer dans les bois comme la bête fauve ou le sauvage primitif ?
Non : plusieurs fois, la Révolte s’est expliquée à cet égard :
Nous savons que l’homme n’est pas constitué pour vivre seul, qu’il a besoin du concours de tous ses semblables pour étendre son autonomie, qu’il lui faut solidariser ses forces avec d’autres pour combattre et triompher des obstacles que lui oppose la nature…
Nous préparons cet âge du Communisme anarchiste où chacun travaillera librement pour tous, et tous travailleront pour chacun, et où, débarrassés de tout l’affreux bagage de l’antique barbarie, nous cesserons enfin d’être une bande vile de bourreaux et d’esclaves.
(Article-programme de la Révolte, premier numéro de la première année).
Comment naîtra et vivra cet âge béni du Communisme anarchiste ? Quelle sera sa constitution sociale ? Quelles seront ses lois — car, scientifiquement parlant, il y en a toujours, des lois, même lorsqu’on proscrit le mot ?
Les écrivains de l’anarchie doctrinale, sans nous donner encore une formule bien limpide, s’appliquent à rêver cet avenir mystérieux, et, au point de vue documentaire, au point de vue de l’étude impartiale et courageuse de l’effort cérébral contemporain, je ne saurais trop recommander à l’érudit et au penseur la sereine méditation de leurs rêves étranges.
Lisez les curieuses Lettres sur l’anarchie publiées par la Révolte (7e année) :
L’anarchie ne veut pas condamner la société à la lutte perpétuelle, à l’antagonisme irrémédiable des activités. La raison dont elle procède est la formule de l’ordre universel ; son application sociale édifiera certainement l’ordre social qui ne repose ni sur le mensonge abusivement imposé, ni sur l’erreur d’une sensibilité fugitive.
Nous vérifierons cette possibilité et, au grand jour de l’évidence, nous essayerons la fondation de la société anarchiste, l’organisation rationnelle de ce désordre dont nous menacent les défenseurs intéressés du présent douloureux.
L’auteur a-t-il vérifié au grand jour de l’évidence la possibilité de fonder une société anarchiste, d’organiser rationnellement le désordre qu’on entrevoit à l’horizon ? Ce n’est ici et aujourd’hui ni le lieu ni l’heure de le rechercher. Ce qui vous importe, messieurs, pour la solution de l’affaire, ce n’est point la formule du soi-disant monde futur, mais la méthode prêchée pour créer ce nouvel univers.
Or, le dogme essentiel se traduit en quelques mots :
Le seul lien entre les hommes doit être le « sentiment de la solidarité ». Le seul groupement légitime est « le groupement naturel des mêmes tendances, des mêmes aspirations, des mêmes affinités ».
Il faut abandonner tout le vieux système de groupements autoritaires, de centralisation, de fédération avec conseil directeur.
Il faut que le groupement se forme spontanément.
Rien ne doit lier l’individu au groupe hormis la solidarité des mêmes aspirations. Il s’établit un mouvement libre de relations.
Vous le voyez, messieurs, on ne groupe pas les hommes. Aucune loi, aucun chef pour maintenir les groupements. Seulement, les hommes ont dans leur cœur l’instinct de la solidarité. Ils obéissent à la nature. Les amitiés, les affections, les intérêts les réunissent : mais hors les sentiments et leurs mouvements naturels, rien ni personne — c’est là toute l’anarchie scientifique — n’a le droit de maintenir ces réunions, qui ne peuvent devenir permanentes que par la permanence des instincts qui les ont fondées.
C’est la pure doctrine de Proudhon, quand il écrit le mot célèbre :
Le but final de l’évolution est l’anarchie, c’est-à-dire l’élimination radicale du principe d’autorité.
Et, comme Proudhon — ici, nous touchons le cœur du débat — comme Proudhon, Jean Grave n’admet point qu’on emploie pour le combat d’autres principes qu’après la victoire. La société anarchique doit s’élaborer comme elle devra plus tard fonctionner, c’est-à-dire qu’entre les autonomies individuelles, il ne peut, il ne doit y avoir d’autre lien que la communauté des tendances et des aspirations.
Voilà ce que — de 1887 à 1893 — Jean Grave répondra à tous ceux qui le consulteront.
De telles conceptions, je vous le disais, messieurs, n’ont d’accès qu’auprès des intellectuels. Les impulsifs n’y voient pas grand’chose. Et rien n’est amusant comme la correspondance — cette correspondance de conjurés ! — qui s’établit entre la Révolte et un grand nombre d’anarchistes.
De toutes parts on écrit à Jean Grave : « Mais, si nous voulons la victoire, organisons-nous ! associons-nous ! entendons-nous ! » Ces trois mots sont le fond des récriminations. Mais Jean Grave est un intransigeant, c’est un doctrinaire, sa doctrine ne fléchit pas, et son principe est un rempart qu’aucune considération pratique ne renverse. On s’irrite contre lui, car on sent qu’il est un cerveau, on s’aigrit, on le traite d’utopiste, de docteur, de pion — épithète que, d’ailleurs, il partage avec un ministre — de jésuite, — ce qui prouve, Monsieur l’Avocat général, que, si l’on est toujours l’anarchiste, on est toujours aussi le jésuite de quelqu’un ! (Hilarité).
Vains efforts ! A tout, Grave oppose le non possumus du doctrinaire, de sorte que, non seulement on ne s’organise pas en vue d’actes pratiques auxquels le journal La Révolte est toujours resté étranger, mais que, même dans le domaine des idées pures, au lieu d’arriver à l’entente, on aboutit, grammaticalement parlant, au défaut d’entente le plus absolu !
Prenez la collection de la 2e année :
Le 30 janvier 1889, les compagnons de Casteljaloux posent la question suivante :
« L’action individuelle peut-elle suffire ? »
Réponse : Oui ! la Révolte ne reconnaît qu’un principe : « l’initiative personnelle », qu’elle qualifie « d’organisation spontanée ».
En révolution, comme en organisation sociale, il n’y a pour les anarchistes qu’une seule autorité, c’est celle de l’initiative. (2e année, no 26).
Nous sommes révolutionnaires, oui… Mais pour que cette révolution s’accomplisse, il ne suffira pas que les révolutionnaires soient assez nombreux pour passer des aspirations au fait. Comme la société que nous rêvons d’établir ne doit pas s’imposer, mais être la résultante de la libre évolution de tous, il faudra que chaque révolutionnaire soit assez conscient de ce qu’il peut et de ce qu’il doit faire, soit dans la période de lutte, soit dans la période d’organisation, pour pouvoir se passer de mot d’ordre. (4e année, no 7).
Et cette idée revient incessamment dans la Révolte. Pourquoi un mot d’ordre ? Pourquoi une association ? Pourquoi une Franc-Maçonnerie ?
Notre société ne doit pas s’imposer, mais être la résultante de la libre évolution de tous.
Il faut que nos doctrines pénètrent les cerveaux, tous les cerveaux, de façon que l’universelle harmonie soit, non seulement le résultat, mais la cause de la finale évolution.
Une foute d’anarchistes, plus impulsifs ou plus pressés, n’entendent pas de cette oreille, et dans le no 11 de la 4e année, le défaut d’entente devient la scission déclarée. Ce sont les camarades espagnols qui, eux, veulent s’organiser et ont formé des « commissions de relations ». Écoutez la Révolte ; l’article est de Jean Grave : il est bien documentaire :
Vous n’avez pas d’entente, pas de réunions dans lesquelles on prenne des résolutions, nous reprochent encore les camarades. Pour vous, l’essentiel est que chacun fasse ce qui lui plaît.
Certainement, camarades, et nous sommes certains que c’est la seule manière d’agir.
Les camarades espagnols nous disent :
Nous sommes organisés de telle sorte que nous entretenons nos relations ; nous pourrions en avoir avec toute la terre, si les autres pays étaient organisés comme nous.
Quel dommage, Monsieur l’Avocat général, que vous ne soyez pas un avocat général espagnol ! (Rires). Votre besogne serait plus facile. Par malheur pour vous, il n’en est pas de même en France ; écoutez la suite, qui édifiera le jury :
Les anarchistes, certainement, ont passé par la phase que préconisent les camarades espagnols, sans s’y arrêter pourtant…
Nos amis partent de ce principe que l’on peut grouper des éléments en vue de faire la révolution…
Nous autres, au contraire, nous pensons que la révolution viendra en dehors de nous, avant que nous soyons assez nombreux pour la provoquer…
Nous cherchons donc, avant tout, à préciser les idées, évitant toute concession qui pourrait voiler un coin de nos idées ; ne voulant pas, sous aucun prétexte, accepter aucune alliance qui, à un moment donné, pourrait devenir une entrave.
… Nous nous opposons aux fédérations qui veulent tout englober, tout faire, tout entreprendre.
… Encore une fois, laissons les idées se préciser, laissons les impatients jeter leur feu, et les théories, devenant plus réfléchies, seront plus conscientes et se coordonneront d’autant mieux qu’elles n’auront rien d’imposé, que l’on n’aura apporté aucune entrave à la libre évolution des esprits. (4e année, no 26).
Quelle entente, Messieurs les Jurés !
Mais voici qui coupe court à toute équivoque. C’est un article intitulé : L’ENTENTE. Nous allons voir ce que l’anarchie doctrinale en pense, de l’ENTENTE qu’on l’accuse d’avoir établie entre les compagnons !
Une chose nous paraît certaine. C’est qu’entre anarchistes français il ne peut plus se constituer de ces organisations entre un petit nombre d’amis, voilées au grand nombre, qui voudraient donner une impulsion et une direction au parti. Si pareille entente se constituait aujourd’hui, elle n’aurait jamais l’importance qu’elle aurait eue autrefois et elle ne vivrait pas… Nous n’avons, d’ailleurs, qu’à nous en réjouir. De pareils groupements, qui ont rempli presque toute l’histoire de ce siècle, peuvent sans aucun doute donner, pour un certain temps, une vie au parti. Ils peuvent lui donner une force d’action, une importance et un certain lustre qu’il n’aurait pas acquis autrement. Mais, au bout de quelques années, toutes ces ententes deviennent une gêne, un obstacle au développement ultérieur. Elles ne permettent pas à l’individu d’atteindre toute la force de son développement. (4e année, no 31).
Tout cela était écrit en 1891. Le temps passe et le ton de la Révolte ne fait que se confirmer. Les numéros de 1892 répètent les mêmes conseils :
Je lis dans le numéro 48 :
Il devient évident que nos amis persistent dans leurs idées d’organisation préalable avec une obstination déconcertante. Ils ne s’aperçoivent pas que le vide grandit autour d’eux et nous présentent un ultimatum : « Passez par ici, ou l’anarchie est perdue. » Gardez vos prédictions, camarades.
Est-ce net ?
De tout ce qui précède dégageons les conclusions.
Il semble que les anarchistes se soient organisés en Espagne et qu’ils aient tenté de se fédérer en Italie. Des Français ont voulu suivre leur exemple. La brochure de 1883 a subi la poussée de cette tentative. Elle n’en a pas été la cause, mais le reflet. Quelques-uns peut-être l’ont essayé : ils n’y ont pas réussi. Et, si l’on veut à toute force faire au journal La Révolte l’honneur d’une grande influence, on peut dire que la vigueur de sa polémique sans trêve fut la cause de leur échec. Ironie des choses ! Cette même Révolte est aujourd’hui présentée au jury comme ayant été le pivot de ce qu’elle a très probablement empêché d’aboutir !… (Mouvement).
Ce qui ressort encore d’une lecture impartiale, c’est que La Révolte n’a jamais prétendu s’imposer au parti anarchiste, qu’elle a écrit pour son compte et le compte de ses amis, qu’elle a fait œuvre de journal et rien qu’œuvre de journal.
Le langage de Grave prête-t-il à la moindre équivoque ? Est-il le langage d’un promoteur, d’un organisateur, d’un leader ? N’est-il pas celui d’un journaliste qui veut n’être que journaliste, parce que c’est là qu’il trouve son devoir et sa mission ? Grave a été un gérant ; Grave a été un rédacteur. En ce qui le concerne, je conçois des procès de presse : tout autre procès est un illogisme, un non-sens ou un parti pris !
Voilà donc la Révolte bien caractérisée : la Révolte a été un journal, et non une conjuration.
C’est à titre de journal que, comme tous les journaux du monde, elle publiait, à sa quatrième page, ces fameuses « petites correspondances » qui, au dire de M. l’avocat général, servaient de lien aux conjurés !
Vraiment, messieurs, il faut un procès d’anarchistes, où l’on peut tout oser, pour se permettre de dire que les correspondants d’un journal sont des affiliés au sens de la loi pénale !
Voici un journal mondain. A la même rubrique « Petites correspondances », j’y relève ce qui suit :
Gabrielle X… à Paul Y… Mari part demain ; sois 3 h., avenue Acacias, bois.
M. l’avocat général soutiendra-il que, d’après le texte nouveau, il y a entente entre le journal dont je parle, Gabrielle, Paul et le mari ? (Hilarité).
Voici un autre journal, un journal boulevardier qui, entre temps, y va de son petit mot pour protéger la morale et la famille contre l’anarchie. J’y relève ce qui suit :
Jolie brune, 20 ans, professeur natation, Leçons tous les jours de midi à cinq heures piscine particulière.
Masseuse, premier ordre, services garantis.
Jeune Anglaise, à Paris, désirerait apprendre anglais à Monsieur riche et vieux.
Suivent les adresses que j’estime inutile de révéler à des pères de famille, quelle que soit la confiance qu’ils m’inspirent. (Rires).
Eh bien ! M. l’avocat général pense-t-il qu’il existe une entente, au point de vue pénal, entre le journal, la masseuse, l’Anglaise et le vieux Monsieur ?… (Hilarité générale).
— Mais — insiste M. l’avocat général — les correspondants de la Révolte étaient anarchistes !
Naturellement, Monsieur l’Avocat général, puisqu’anarchiste était le journal ! Un journal anarchiste a pour correspondants des anarchistes, comme un journal du boulevard a des boulevardiers, comme un journal de cocottes a des cocottes !…
Quant aux convocations de groupes, la Révolte faisait ce que fait l’Intransigeant, ce que font toutes les feuilles populaires — ni plus ni moins.
Ainsi que l’observait Jean Grave : « La Révolte ne convoquait pas les groupes. Ils se convoquaient eux-mêmes, puisque la Révolte se bornait à rendre publiques les convocations. »
Je passe aux souscriptions — qui, d’après M. l’avocat général, auraient alimenté la caisse du parti anarchiste.
Ah ! Messieurs les Jurés, elles avaient bien de la peine à suffire aux dépenses du journal !
La Révolte était pauvre, très pauvre. Plus d’une fois, le numéro ne put paraître, faute de fonds pour l’imprimer. Les abonnements étaient rares ; les souscriptions, tant bien que mal, corrigeaient leur insuffisance.
Ici, je ne vous apporte plus des extraits ! je vous apporte tous les avis, toutes les notes, tous les articles concernant les souscriptions. Vous y verrez que ces souscriptions, enregistrées sous la rubrique : Propagande générale, n’ont jamais eu d’autre but que de faire marcher le journal, qui les absorbait entièrement.
En voici, d’ailleurs, la preuve matérielle, d’après une pièce comptable.
Je la trouve dans le numéro du 6 juillet 1888. Je lis :
AUX CAMARADES
Avant toute chose, nous avons à remercier ceux qui ont répondu à notre appel, en nous envoyant des souscriptions, ou en promettant de verser régulièrement, tels que les groupes de Vierzon et Argenteuil, etc. C’est grâce aux amis de Buenos-Ayres que nous pouvons paraître sans encombre cette semaine.
Puisque les camarades nous aident de leur concours pécuniaire, nous leur devons un compte rendu financier de la situation, qui leur permettra de juger où nous en sommes.
Il résulte de ce compte rendu financier qu’il a paru jusqu’alors trente-neuf numéros de la Révolte ; que l’impression du numéro coûte 263 francs, ce qui, pour les trente-neuf numéros, fait 10.257 francs.
Or, les recettes n’ont été que de 8.066 francs, parmi lesquels figurent 1.690 francs, montant intégral des fameuses souscriptions !
Donc, même en absorbant pour les frais du tirage l’intégralité des souscriptions, restait un déficit de 2.191 francs !
Et voilà quelle était, d’après M. l’avocat général, la caisse centrale du parti. Elle ne suffisait pas à s’alimenter elle-même, mais elle alimentait l’anarchie !… (Mouvement prolongé).
Je concède pourtant qu’on a prélevé sur ces souscriptions de quoi imprimer et distribuer deux brochures.
La première attaque le militarisme ; elle est de nature à impressionner vivement les conscrits. Il n’y a qu’un malheur, Monsieur l’Avocat général : elle est du comte Tolstoï !… (Sensation).
Quant à l’autre, elle peut mettre la haine et la soif de vengeance au cœur des miséreux, des êtres dont « l’esprit a la colique », comme dit Montaigne, parce que leur estomac a faim. La poursuivrez-vous, Monsieur l’Avocat général ?… C’est le recueil des interviews du baron de Rothschild par M. Jules Huret !… (Hilarité).
Ah ! j’oubliais… Il y a eu d’autres souscriptions, des souscriptions ouvertes au profit, non des condamnés, mais de leur famille, de leurs petiots, de leurs gôsses, comme on nomme les bébés des misérables ! Et, ces souscriptions-là, vous les incriminez, Monsieur l’Avocat général ? Mais qu’avez-vous donc à la place du cœur ? Si c’est un crime que d’apaiser la faim, fût-ce la faim d’un anarchiste ; si c’est un crime de le secourir, je suis prêt à le commettre, ce crime, Monsieur l’Avocat général ! Allons ! Poursuivez-moi ! Je suis prêt à le mériter, et, certes, ce ne sont pas vos menaces qui étoufferont ma pitié ! (Vive sensation).
Que reste-t-il à ajouter ? Vous êtes bien convaincus que la Révolte ne complotait avec personne, puisqu’elle prêchait l’isolement ?
Vous êtes bien convaincus qu’elle ne s’entendait avec personne, puisque, même en théorie, elle n’a provoqué que des désaccords ?
Soutiendrez-vous encore que Jean Grave couvrait, par sa propagande écrite, la propagande par le fait ?
Mais, qu’est-ce donc, la propagande par le fait ?
Des vols ! Des assassinats !
Si donc Grave a couvert par sa propagande la perpétration de ces crimes, c’est qu’il n’en est pas l’ennemi.
Or, voici comment il en parle.
Ce qui suit est-il un encouragement à dynamiter les bourgeois ?
Quand les idées anarchistes ont commencé à se développer en France, elles ont subi un peu l’influence du mouvement terroriste russe. Justement, à ce moment, les nihilistes couronnaient par la mort du Tsar la guerre qu’ils menaient contre l’autocratie. Les idées anarchistes comportaient la propagande par le fait, l’enthousiasme qui s’empara de tous fut tel que, pendant longtemps, dans les groupes, on ne voulut plus entendre parler de théories. Il n’y avait que les timorés et les retardataires qui pussent s’occuper de ces fadaises.
Le vent était à l’action. A tout prix il fallait passer à l’action. Bombes, dynamite, nitro-glycérine étaient les seules choses dignes d’occuper l’attention d’un anarchiste sérieux. Crier bien fort et lancer des pétards dans les jambes des bourgeois, voilà qui devait être de l’anarchie.
Cette attitude, toute de bruit et de déclamation, n’a eu pour résultat que de nous faire passer pour des fous. (10-22 avril 1887).
Ce style n’est pas du goût des violents, des sanguinaires. Le groupe La Guerre Sociale s’en plaint avec amertume. Il raille ces « organes doctrinaires », qui sont l’œuvre de quelques « docteurs » et « sont fermés à ceux qui n’ont pas la même manière de voir ». « Nous croyons — dit-il — que l’argent gaspillé jusqu’à ce jour aurait été plus utilement dépensé, pour la propagande par le fait. »
Grave répond dans la Révolte : « Nous différons complètement d’idées avec la Guerre Sociale. » (Numéro du 3 février 1888).
Le 17 février 1888, Jean Grave écrit cet article :
LUTTE ET THÉORIE
La réponse des camarades de Toulon nous fournissant l’occasion de revenir sur cette question des organes de théorie et des organes de lutte et de nous expliquer sur notre manière d’envisager la propagande, nous allons le faire une bonne fois pour toutes.
Ce reproche de modérantisme a toujours été fait à la Révolte par des camarades qui trouvent que l’on n’est révolutionnaire qu’à la condition de parler sans cesse de fusillades, d’incendies, de massacres et pendaisons de bourgeois. Nous, au contraire, nous cherchons à démontrer que les mots violents ne prouvent rien, que le révolutionnarisme des idées émises fait tout, et non la forme du langage là où il n’y a pas d’idées.
Les camarades de Toulon écrivent : « Nous dirons aux travailleurs : Puisque ce n’est que par la force que l’on vous tient esclaves, tâchez d’être plus forts que vos maîtres. Nous prêcherons la lutte à main armée, lutte par tous les moyens, même par le feu…, etc. N’est-ce pas par les organes anarchistes soufflant le feu qu’on est arrivé à nier la légitimité de la propriété individuelle et à l’attaquer « comme voleur » au nom de la liberté anarchiste ? »
Tout cela, ce sont des phrases qui ne répondent pas à la vérité. Dites à la tribune, elles peuvent enflammer un auditoire qui se laisse entraîner plus par la véhémence des paroles que par le raisonnement ; mais, quand on les discute, il n’en reste pas grand’chose.
Les camarades de Toulon nous citent Marat, Cyvoct, Jacques Clément et Lucas. Sous prétexte de faire de l’érudition, il ne faudrait pas venir comparer des situations qui ne sont plus les mêmes. En 93, on était en pleine période insurrectionnelle. Les sections étaient sous les armes. Des appels à l’action n’avaient rien d’anormal. En période de propagande, ce n’est plus la même chose.
Quant à Jacques Clément et à Lucas, deux visionnaires, des fanatiques qui ont frappé sous le coup d’une surexcitation cérébrale quelconque, ce n’est pas à des gens de leur espèce que les anarchistes entendent faire appel pour grossir leurs rangs. Ce ne sont pas des cerveaux malades qu’il faut pour faire réussir la révolution sociale.
Vous avez remarqué, messieurs, le reproche de modérantisme jeté à la face de Jean Grave ? Dieu ! que c’est donc toujours la même chose, l’Histoire ! — Ne dirait-on pas de Marat insultant au génie de Danton ! Et, cependant, on veut envoyer Jean Grave au bagne, sous prétexte qu’il a organisé la violence de ceux dont la violence le méconnaissait !… (Mouvement prolongé).
Voici, enfin, qui est bien topique.
Le 21 mai 1892, la Révolte reproduit un article du Figaro qui, sans doute, ne fait pas l’apologie de Ravachol, mais explique son acte par des mobiles généreux :
LES EXPLOSIONS
Une chose frappante s’est produite à l’égard des dernières explosions.
Les insultes ont plu sur les anarchistes, c’était inévitable. Mais tout le temps elles se mêlaient jusque dans la presse bourgeoise, à des signes de respect.
A côté des Guesde et des Maxime du Camp qui en parlaient l’écume à la bouche et le venin sur les lèvres, — on voyait les Zola déclarer :
« Osons le dire, ce sont aussi des bons, des généreux, d’une bonté impulsive — inconsciente, soit, — mais leur mobile est désintéressé : ils veulent détruire pour arriver plus vite à ce règne de justice qu’ils croient de demain. » (Figaro du 8 avril).
Eh bien ! au lieu d’abuser de ce mouvement d’opinion pour prêcher la dynamite, voici ce qu’écrit la Révolte :
Aux anarchistes de ne pas abuser de ce sentiment des masses.
Érigé en système, le terrorisme cesserait d’être ce qu’il a été jusqu’à présent, — un acte de révolte de l’individu contre tout un régime qui l’obsède.
Et il ferait oublier l’autre élément, — le grand, le seul qui fasse les révolutions, — les masses, les foules dans la rue.
Les masses dans la rue ! La révolution sociale ! Voilà ce que veut Jean Grave ! La dynamite au coin des rues ?… Il est trop intellectuel !…
Voici une remarquable analyse de la situation du moment. L’article est du 30 avril 1892 ;
LE TERRORISME
Les explosions de Paris ont été suivies de toute une série d’attentats à la dynamite, en France et ailleurs. C’est une prise d’armes, dirigée surtout contre ceux que la société bourgeoise entoure de son plus grand respect : les juges, « les magistrats », comme on aime dire dans ce monde.
Tous ces attentats n’ont causé que des dégâts matériels et ils ont provoqué pour quelques jours une panique incroyable dans les classes aisées — panique passée aussi vite qu’elle est venue.
Une autocratie, dans des cas pareils, perd entièrement la tête. Elle voit déjà dans son imagination un vaste complot, une formidable organisation occulte. Elle tremble pour son existence et s’empresse de prendre des mesures si disproportionnées au danger réel, si vexantes pour le grand nombre, qu’elle se fait bientôt abhorrer par ceux mêmes qui en étaient hier les supports fidèles.
Plus habile que les autocrates, la bourgeoisie ne se laisse pas si facilement entraîner à l’épouvante par des faits isolés, tant que le peuple, les masses ne bougent pas. Aussi les deux bourgeoisies, française et anglaise, ont vite mesuré la profondeur du mouvement ; elles ont vite compris qu’elles n’avaient devant eux que des individus isolés…
Ce que l’histoire du moment nous demande, ce ne sont pas des hommes rêvant barricades, explosions et autres accessoires des révolutions, mais des hommes voulant, appelant de tout leur être la révolution sociale elle-même.
Voyons ! de telles lignes ont provoqué Léauthier ? (Vif mouvement).
Voilà pour les excitations aux attentats contre les personnes.
Voici, maintenant, pour les attentats contre les propriétés — le vol.
Oh ! ici, la Révolte est formelle :
11 décembre 1891.
Et, d’abord, débarrassons-nous de cette théorie enfantine que l’on nous a prêchée, qu’en pratiquant le vol on détruit les préjugés de propriété…
Le vol, en effet, c’est la meilleure garantie des propriétés.
La propriété est constituée, parce que si la propriété est le vol — le vol c’est la propriété !
Tristes révolutionnaires ceux qui, pour battre en brèche la propriété, ne savent que la reconnaître ; qui, pour arriver à l’expropriation, commencent par l’appropriation.
18 décembre 1891.
Passons maintenant au côté pratique de la question.
Comme principe — avons-nous dit — le vol n’apporte rien de nouveau ; il n’a absolument rien de révolutionnaire.
Depuis les Pharaons d’Égypte, les maîtres ont volé leurs esclaves, et les esclaves — au lieu de se révolter — ont volé leurs maîtres. Le vol, c’est la contre-partie de la propriété, la soupape de sûreté de la propriété.
On n’abolit pas la propriété en pratiquant le vol, qui est l’appropriation, et on ne démolit pas une société basée sur le mensonge et l’hypocrisie en érigeant le mensonge et l’hypocrisie en vertus révolutionnaires.
25 décembre 1891.
Si le vol ne vaut rien comme principe révolutionnaire, il vaut encore moins comme moyen d’action.
....... .......... ...
Mais, nous dira-t-on, on a bien condamné l’estampage (une sorte de filouterie qualifiée) entre compagnons ?
Entre compagnons ? Mais où donc commence le compagnonnage, où commence le « bourgeois » ?
La blouse ne trace pas de limite, car on a bien parlé de voler ces affreux « bourgeois, les vendeurs de châtaignes grillées ».
« C’est pour les rendre révolutionnaires », a-t-on ajouté, tout comme Torquemada, le jésuite, qui brûlait les hommes pour sauver leurs âmes, ou comme l’État, qui dépouille le paysan pour « l’instruire » et le faire « progresser ».
On voit dans quel labyrinthe inextricable de sophismes et d’absurdités on s’embourbe en érigeant le vol en théorie.
Comme principe révolutionnaire, la théorie ne tient pas debout. Le vol, c’est la propriété, c’est l’appropriation, non l’expropriation ; c’est le faible qui vole : la force exproprie.
Voilà ce que veut Jean Grave : l’expropriation par la révolution. Il veut faire aux bourgeois ce que les bourgeois firent naguère aux nobles et aux bourgeois.
Mais le vol !… Vous voyez comment la Révolte le traite ? et vous dites que sa propagande enfanta les voleurs ?…
Elle a condamné le vol sans distinction, sans restriction ! elle s’est nettement séparée de l’autre doctrine anarchiste qui veut faire des distinguo ; et c’est à cause de cela que, d’après une pièce même du dossier, une lettre de Paul Reclus, on voit ce dernier, sinon brouillé, du moins en froid avec Jean Grave, à la suite des discussions qui s’élevèrent sur le vol.
Quelle entente ! Et dire que l’on présente Paul Reclus et Jean Grave comme formant à eux deux le comité directeur de l’anarchie !… (Mouvement prolongé).
Voilà comment Jean Grave a prêché la propagande par le fait ! Voilà comment il a approuvé les propagandistes ! Voilà comment il en a fait l’apologie !
Ah ! Cette apologie, je la trouve bien mieux faite dans un journal conservateur, le Nouvelliste de Bordeaux, que les griffes de vos lois nouvelles ne manqueraient pas.
Écoutez :
Dans ce duel qui se livre entre une société égoïste et pourrie, et quelques barbares audacieux qui se dressent devant elle pour la détruire, c’est pour les barbares que sont mes sympathies.
… Les vrais coupables, ce sont les gouvernements impuissants qui se remplacent de période en période, sans changer rien à leur bêtise initiale et à leur routinière incapacité.
Nous avons eu depuis cent ans des royautés, des empires, des républiques ; et tous, qu’ont-ils fait ? Rien, rien, moins que rien. Ils ont gorgé d’argent les valets qui les ont servis, tracassé les valets des autres, jetant partout des ferments de discorde, esquissé des semblants de lois populaires, et clamé beaucoup de discours où l’on parlait d’une certaine liberté, d’une lointaine égalité et, je crois même, d’une vague fraternité.
Des hommes moustachus ont succédé à des hommes glabres ; des barbus à des moustachus ; mais, à part ce léger détail de toilette, c’est toujours la même chanson. Les réformes sont toujours « prochaines », les sacrifices toujours « provisoires ». — Il existe un code qui est le plus sordide monument d’infamie et de malpropreté. Tous les vols s’y embusquent à leur aise comme en un vieux manoir bordant les grands chemins ; toutes les exactions y peuvent creuser impunément leur caverne.
— Les vrais coupables, enfin, ce sont tous ceux qui, dans leurs livres, leurs journaux et leurs discours ont légitimé la violence et consacré la révolte. Ah ! ils sont vraiment bien plaisants, tous ces massacreurs en chambre, ces terroristes de brasserie, ces autoritaires de boulevard, dont toute la vie se passe à célébrer de hauts faits révolutionnaires, et qui poussent des cris d’oie embrochée quand c’est contre eux que se tournent les révolutions !
Ouais ! Messeigneurs, cela vous dérange qu’on fasse sauter vos maisons ! Croyez-vous par hasard que les guillotinés de 1793 trouvaient la plaisanterie de leur goût ?
Croyez-vous que les fusillés de 48 et du 2 décembre n’avaient pas rêvé un sort meilleur ? Poussons plus loin : Croyez-vous que les protestants et les catholiques, massacrés de part et d’autre durant les guerres du seizième siècle, prenaient un plaisir extrême à ce genre de propagande ?
Ah ! la superbe ironie ! On ne peut faire un pas sans se cogner la tête à la statue d’un beau rôtisseur de foules ; de doux universitaires à lunettes vont bêler des périodes à panaches devant le socle de tous les Dantons, et quand des inconnus ont la prétention de suivre ces nobles traces :
« Le monstre ! l’horrible monstre ! tuez-le ! » C’est bon dans l’histoire, n’est-ce pas ? Cela procure aux cuistres de tous les temps quelques amples développements de rhétorique, mais cela vous gêne qu’on s’avise de continuer la tradition ! — O comédiens ! toute votre histoire n’est que l’apologie de la haine, de la violence et de la révolte, et vous vous figurez que l’Histoire va s’arrêter subitement parce que c’est vous qui la vivez ? — O imbéciles !
Ah ! ils vont bien, les bourgeois, quand ils jugent la bourgeoisie !
Je comprends que la Révolte reproduise leurs articles !… (Longue sensation dans l’audience).
Maintenant vous connaissez, Messieurs les Jurés, la propagande écrite de la Révolte ? Vous savez si elle masque la propagande par le fait ?
Est-ce à dire qu’elle soit sans responsabilité ?
Ah ! Messieurs les Jurés, écoutez-moi bien : anarchistes ou non, nous autres penseurs, nous en avons tous une dans l’histoire des choses humaines !
Et nos penseurs officiels, ceux que nous glorifions, n’en ont-ils pas assumé une plus terrible que celle de Jean Grave ? L’œuvre de Jean Grave est-elle aussi meurtrière que la leur ?
Comment ! on a le courage de requérir contre un homme vingt ans de travaux forcés, de flétrir son idée sous prétexte qu’elle n’a pas été bien sage, qu’elle a prêché la désobéissance, effrayé les propriétaires, manqué de respect à l’armée ; — comment ! on a ce courage, quand on est le fils de la pensée jacobine dont les rapacités dépouillèrent la vieille France, dont les fureurs la rougirent de sang ; quand on est l’officielle incarnation d’un régime qui, dans nos rues et sur nos places, grandit la statue de Danton : la statue du crime ; celle de Jean-Jacques : la statue du vol ; celle de Voltaire : la statue de la révolte ; celle d’Étienne Marcel : la statue de la trahison ; et, le plus carrément du monde, on soutient au jury qu’il faut déporter Jean Grave, parce que les écrits de Jean Grave dynamitent la bourgeoisie !
Pas plus, Monsieur l’Avocat général, que les écrits de Voltaire n’ont guillotiné Marie-Antoinette — peut-être autant, pas davantage !…
Et donnant la main au poète Henri Heine, le sanglant ironiste, vous pourriez, avec lui, chanter la ronde macabre :
« Comme les glaces des fenêtres brillent gaiement au château des Tuileries !
« Et pourtant, là, reviennent, en plein jour, les spectres d’autrefois !
« Marie-Antoinette reparaît dans le pavillon de Flore !
« Dames de cour en toilette !
« Leur taille est fine ! Les jupes à panier bouffent !
« Ah ! si seulement elles avaient des têtes !…
« Mais voilà ! Elles n’ont pas de têtes !… Voltaire les a coupées !… »
Ah ! Messieurs les Jurés, quel que soit leur nom, ce sont de terribles dynamiteurs que les penseurs !
Oui ! Leur rêve d’avenir dynamite le présent !
L’Idée, quels que soient son but, sa physionomie, son allure — l’Idée haute, pure, sainte, comme l’Idée troublée, égarée, dévoyée, — l’Idée n’est jamais, ne peut être une pacifique. L’Idée est une guerrière. L’Idée s’indigne des ténèbres, des tyrannies, des turpitudes ambiantes. L’Idée veut sauver, émanciper, régénérer, illuminer. L’Idée a l’horreur du présent ; le présent est son ennemi. L’Idée rêve l’avenir. L’Idée veut changer le monde. L’Idée est une révoltée !…
Le rêveur — cet amant de l’Idée — est quelquefois un halluciné.
Mais c’est quelquefois aussi un visionnaire ! Et l’avenir seul peut nous dire ce qui est une vision ou une hallucination.
Le penseur ressemble à Moïse :
Devant les multitudes souffrantes, altérées de bonheur, il découvre les champs du Futur, un peu comme Moïse, du haut de la montagne, découvrait à son peuple les splendeurs de la Terre Promise !
Et il arrive que, dans la hâte de la douleur, des miséreux se précipitent sur la fraîcheur des oasis qui, hélas ! quelquefois, ne sont que des mirages !
Mais, parce qu’il peut y avoir des mirages dans les lointains de l’avenir, croyez-vous arrêter le bras de Moïse ? Croyez-vous, par le bagne, par le cachot, par l’épouvante, glacer le geste ardent de la Pensée humaine ?
Vous êtes le pouvoir social, Messieurs les Jurés, et, comme pouvoir social, vous avez le droit d’endiguer les élans de l’Idée frémissante.
Mais l’Idée, elle aussi, a des droits contre vous, et si vous l’enchaînez, l’Idée vous engloutira !
Vous est-il arrivé quelquefois d’errer le long des grèves, et de promener vos regards sur l’immensité des flots ?
La vague vient mordre le roc ! Et le roc brise la vague ! Et, souriant, vous dites : « Jamais la vague ne détruira le roc ! »
Et puis, le bruit des houles dissipe votre rêverie. Vous regardez à vos pieds, et l’effritement des roches vous apprend la victoire des vagues ; vous regardez à vos côtés, et vous voyez que leur courroux creusa de larges avalures !
Eh bien, le roc c’est vous ; c’est, messieurs, le pouvoir social. La vague, c’est l’Idée, c’est la Pensée humaine ! Le pouvoir social, qui est fait d’intérêts, de possessions et d’égoïsmes, arrête pour quelque temps les fièvres de l’Idée ; mais les frissons, les ardeurs de l’Idée finissent par briser la digue sociale !
Ne vous en inquiétez pas ! et ne maudissez pas les tempêtes de l’Idée ! Les tempêtes, c’est vrai, causent quelques naufrages ; mais savez-vous le rôle et le but de la tempête ? Il est un péril plus sinistre que l’agitation de la houle, c’est le miasme du marais ! Et, si la mer cessait d’être la grande agitée, elle deviendrait la grande empoisonneuse…
Songez à cela, messieurs, oubliez les spectres qu’on agite sous vos yeux.
Ne collaborez pas à des œuvres innommables ! Ne jetez pas Jean Grave en pâture aux appétits !
Ils ne sont pas associés, ces hommes ! Vous le savez, messieurs ! Ne dites pas qu’ils le sont ! Vous parlez sous la foi du serment !
Aucune considération n’excuserait votre parjure !
Jadis, un danger se dressa devant le monde féodal, comme le danger anarchiste menace le monde bourgeois. Mais c’était un danger plus terrible.
Les Albigeois soutenaient les principes qui devinrent plus tard ceux de la Révolution. Le monde féodal se leva, épouvanté ; il revêtit son casque et sa cuirasse ; mais il ne dérangea pas les Parlements ; il ne jugea pas : il tua ; il massacra, il inonda de sang la terre ; mais il ne commit pas cette infamie qui pèse lourd, je vous l’assure, sur les épaules de ceux qui s’en rendent responsables : essayer de donner la couleur d’une sentence de justice à ce qui n’est, au fond des choses, que la brutalité d’une exécution !
La justice ! Messieurs les Jurés !… Elle est l’âme des sociétés humaines !
Un corps sans âme est un corps mort ; si vous voulez sauver votre société branlante, ah ! je vous en supplie, ne tuez pas la justice !
Quand on vous dira : « Ces hommes sont des anarchistes, cela suffit, coupables ou non, frappez-les ! », répondez :
« Non, ce sont là des propos de fusilleurs et non des phrases de justiciers ! Si la justice est impuissante, s’il faut faire encore autre chose, eh bien, faites cette besogne : elle ne nous regarde pas !… » (Applaudissements).