TROISIÈME PARTIE
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I
Par un soir d’avril où l’on peut déjà laisser ouverte une fenêtre, depuis plus de deux heures assis à sa table de travail Vaneau peinait sur un poème. Quelquefois plusieurs vers venaient d’un seul jet. Souvent il fallait qu’il cherchât ; son brouillon se noircissait de ratures. Enfin il se leva, joyeux tout de même, se frottant les mains. Il ne put résister au désir de faire une fois de plus en seigneur et maître le tour de sa propriété. Pourtant ce n’était qu’un logement de deux pièces et une cuisine. Mais tout s’y trouvait rangé en bon ordre, depuis le lit dans son alcôve sans rideaux, jusqu’aux cinq casseroles de tailles différentes accrochées chacune à son clou dans la cuisine ; l’armoire faisait en sorte de ne pas occuper trop d’espace. Au-dessus de sa table de travail trois rayons se succédaient qui ne fléchissaient pas sous le poids des livres. Sur la cheminée la pendule vivait seconde par seconde toutes les minutes de chaque jour. Au crépuscule les derniers reflets de la lumière se réfugiaient dans la glace. Parmi cette solitude si longtemps désirée Vaneau se sentait chez lui.
Une des fenêtres donnait sur la cour où un arbre avait poussé comme s’il eût dû monter un jour plus haut que les maisons.
Des fiacres roulaient sur les pavés ; des chanteurs se lamentaient à l’aide de violons et de guitares sur des déclins d’amour ; mais Vaneau ne les entendait pas. Dehors la vie bruissait comme la mer. L’heure sonnait à quelques minutes d’intervalle au clocher d’une mairie et au fronton d’une église qui n’avait pas de clocher. Tout le long d’une grande avenue c’étaient les clochettes claires des tramways, les appels des marchandes des quatre-saisons ; plus loin les sifflets des trains de petite ceinture et les sirènes des usines dispersées dans la plaine. Perché en haut de la maison comme un mousse à la pointe du grand mât il se laissait — plus qu’il ne pouvait se diriger lui-même — emporter vers des mondes inconnus. Parfois il abordait aux rivages de son enfance comme d’une terre qu’il eût découverte. Des sensations oubliées ayant germé s’étaient développées pareilles à de grandes fleurs dont respirer le parfum le faisait défaillir.
Les maisons des provinces ne ressemblent pas à celles de Paris que l’on quitte pour un oui pour un non. Aujourd’hui nous sommes à Montmartre ; au terme prochain nous irons à Passy. Si nous ne nous y trouvons pas bien nous chercherons du côté de la porte Maillot. On prend possession d’appartements encore tièdes de la présence de ceux qui viennent de partir : on profite des clous qu’ils ont laissés aux murs. Mais dans une petite ville on ignore ce que c’est que déménager. Il faut des circonstances extraordinaires pour qu’une famille change non pas même de quartier mais de maison. Bourgeois et ouvriers ont chacun la leur où leurs habitudes se promènent avec volupté comme des chats qui ronronnent en se frottant aux boiseries familières. Chacune d’elles fut depuis des générations le centre de beaucoup de vies humaines. Elles se composent d’un rez-de-chaussée et d’un grenier qui n’est habité que par des rats à qui de temps à autre une chauve-souris rend visite. On n’y entend personne marcher au-dessus de soi. Entre les quatre murs épais qu’ils soient lambrissés ou simplement crépis à la chaux, la porte fermée on est chez soi. Pour avoir longtemps vécu dans une de ces maisons Vaneau ne pouvait ressembler à ceux qui vont d’hôtel en hôtel, de quartier en quartier. Il voulait trouver à Paris l’illusion de la réalité de naguère : l’arbre de la cour le faisait penser aux arbres. Il voulait que chaque journée de travail fût suivie du repos de chaque soir, au coin du feu l’hiver, la belle saison venue les fenêtres grandes ouvertes sur le ciel. Ici non plus il n’entendait personne marcher au-dessus de sa tête.
Il ne regrettait point d’avoir épousé Jeanne.
Bien qu’elle ne connût que Paris elle avait le sens de la vie telle que beaucoup de gens la mènent dans les petites villes. On en voit trop à Paris qui au gré de leurs impressions se laissent ballotter comme des barques qu’aucun filin ne retient à la terre ferme, qu’aucune ancre n’empêche d’aller se briser sur les récifs. Jeanne n’aimait ni les bals ni le théâtre, parce que l’on y dépense de l’argent et que l’on se couche tard lorsque le lendemain il faut tout de même être debout de bonne heure. Il s’était moqué d’elle, la traitant tout bas de petite bourgeoise assoiffée de calculs ; à côté d’elle sans presque lui parler il avait cueilli des fleurs dans les bois et parmi l’herbe des champs. Avait-elle à cette époque remarqué son indifférence ? Avait-elle soupçonné son intrigue avec Lucie ? Maintenant il l’aimait de ce qu’elle lui recréât un intérieur qui approchait de la vraie maison. Lucie avait disparu ? Tant mieux. Vaneau eût été incapable de l’attendre indéfiniment chaque soir à piétiner dans la boue, à marcher dans la poussière pendant des heures, à perdre sa vie dehors. Des exaltations, des désespoirs dont elle avait été la cause ou simplement le prétexte, il ne gardait qu’un souvenir vague et doux. Elle n’était plus que le thème de ses développements lyriques. Sa vie sentimentale il la considérait comme à jamais close.
Mais parce que les nouveaux mariés ont du mal pour commencer à joindre les deux bouts, il continuait de prendre ses repas au restaurant familial. La vie de Jeanne n’avait pour ainsi dire pas changé. Le matin elle l’accompagnait jusqu’à la porte de son bureau, puis elle s’en allait comme par le passé copier les menus.
Car il travaillait maintenant dans un bureau. C’était ce qu’il avait entendu dire lors de son arrivée à Paris :
— Il y a des maisons de banque où l’on gagne quatre francs par journée de travail.
Au bout du mois, quand par bonheur il n’y a pas eu plus de cinq dimanches, cela fait un billet de cent francs que l’on ne doit qu’à ses mérites personnels.
Il se souvenait aussi qu’autrefois son père lui avait dit :
— Tâche d’entrer dans un bureau. C’est là que l’on a sa vie assurée. Mais ce n’est pas toujours facile : pour une place ils ont cinquante demandes. Du temps où nous étions à Paris nous avons connu et ton oncle en connaît aussi, des bacheliers, même des licenciés qui meurent de faim et qui ne trouveraient pas à se faire embaucher comme balayeurs de rues.
Vaneau n’était pas licencié. Pourtant avec ses quatre francs il se chargeait de ne pas mourir de faim. Il était même fier de gagner cent francs par mois. C’est un beau début.
La grande salle, carrelée de verre, où il travaillait, faisait partie d’une maison dont les sous-sols bourrés de coffres-forts remplis de titres descendent profond dans la terre, et dont les quatre ou cinq étages reliés par des téléphones, des monte-charges, des ascenseurs, s’élèvent haut vers le ciel. Il y coudoyait des hommes vides d’humanité, aux âmes si flasques qu’elles devaient pendre au-dedans d’eux-mêmes comme des ballons dégonflés. Le temps qu’ils ne consacraient pas au travail, ils l’employaient à des bavardages de vieilles commères ou, sournois, à s’espionner les uns les autres comme des écoliers. Et ils avaient tant à cœur de se recroqueviller dans la posture du parfait employé, ils avaient si peu conscience de leur dignité personnelle qu’il lui semblait, quand il mangeait le pain qu’il venait de gagner à côté d’eux, mâcher de la cendre.
Lorsque la nuit fut tout à fait venue, il alla dîner.
Tout de suite parce que depuis quelque temps il s’y attendait il devina qu’il y avait du nouveau. Trop de fois il avait entendu Lavaud répéter :
— Le quartier a fameusement changé ! Il y a quinze ans de huit heures du matin à neuf heures du soir la salle ne désemplissait pour ainsi dire pas.
La vie peu à peu s’en était allée ailleurs ; toutes les économies avaient fondu. De luxueux « bouillons » s’ouvraient partout : parquet luisant, tables uniformément recouvertes de nappes blanches, portes à poignées de cuivre étincelantes, allées et venues des garçons, présence rassurante du gérant avec sa serviette sur le bras. Il n’y avait pas assez de patères pour recevoir cannes, chapeaux, pardessus, manteaux. Lorsqu’il faisait beau, vers neuf heures du soir Lavaud quittait son tablier blanc, passait un paletot, et en pantoufles sortait prendre l’air. Une ou deux fois Vaneau n’avait pu faire autrement que de l’accompagner. Seuls les restaurants du quartier l’intéressaient ; il n’y avait pas à péricliter que le sien. Il s’attardait à la lecture des menus encore affichés qu’il jugeait en connaisseur. Mais quand il passait devant les « bouillons » remplis de clients il ne pouvait se retenir de maugréer en haussant les épaules. Que ne pouvait-il entrer, monter sur une chaise et crier :
— Ici vous dînez mal ! On vous y sert de la viande passée à l’alcool et du vin de campêche. Venez donc goûter de ma cuisine bourgeoise !
Il poursuivait son chemin le front bas. Plus rien n’allait. La saison dans la forêt n’avait pas été bonne ; les bénéfices payaient à peine les voyages. L’un après l’autre les quelques fidèles clients du soir étaient partis.
Dans la salle déserte il allait et venait les mains derrière le dos, rouge, suant, soufflant. Jeanne assise paraissait triste. Vaneau lui demanda :
— Qu’est-ce qu’il y a donc ?
Elle n’eut pas la peine de répondre.
— Il y a, dit Lavaud, que cette après-midi j’ai revu le marchand de fonds et que demain la bicoque sera vendue. Je ne veux plus entendre parler de ce quartier de misère. Nous achèterons quelque chose à Grenelle ; j’y servirai des ouvriers, des cochers. Ça sera moins bien qu’ici. Mais je ne demande qu’à gagner ma vie.
Vaneau se taisant, il continua :
— Nous ne t’en avions pas parlé parce que nous avons voulu essayer jusqu’au bout. Nous espérions toujours. Mais nous voyons qu’il n’est plus possible de continuer.
Vaneau se taisait toujours mais il songeait :
— Tout cela est très bien, mais Jeanne et moi qu’allons-nous devenir ? Quand nous nous sommes mariés il y a deux mois, vous deviez bien savoir que vous vendriez ce que vous appelez votre bicoque. Vous m’aviez dit : elle prendra ses repas ici comme par le passé, toi aussi. Nous ne pouvons pas lui donner de dot mais nous lui revaudrons ça. En attendant voici des meubles et du linge. Nous en avons beaucoup plus qu’il ne nous en faut. Avec ça vous aurez un joli petit intérieur. Je vous ai écoutés : je ne pouvais pas continuer à coucher dans ce cabinet. J’avais besoin d’être chez moi. Il fallait pour cela que j’épouse votre fille. Je ne le regrette pas : Jeanne est très douce et je l’aime bien. Mais il n’en est pas moins vrai que vous me la laissez sur les bras. Évidemment nous n’irons pas chaque jour déjeuner et dîner de Batignolles à Grenelle.
Seulement Vaneau ne prononçait pas une de ces phrases. Il poursuivait ses réflexions :
— Douze cents francs par an ce n’est plus beaucoup quand on a un loyer de cinq cents francs et que le reste doit suffire aux besoins de deux personnes. Ma tranquillité aura été de courte durée.
Lavaud ajouta :
— Tu dois penser que nous ne vous laisserons pas dans l’embarras. Ce n’est pas du jour au lendemain que l’on se fait une situation à Paris.
Vaneau se crut obligé de protester :
— Ne vous occupez donc pas de cela ! dit-il. Ce qui vous arrive est assez ennuyeux.
Il remua sa chaise d’un geste qui signifiait :
— En attendant mettons-nous à table.
Le repas fut morne. Ils parlèrent peu.
— Au moins, dit Mme Lavaud, nous espérons que vous viendrez nous voir tous les dimanches ?
C’était comme s’ils avaient dû le lendemain dès l’aube partir avec leur mobilier pour Grenelle.
Quand Vaneau fut dehors avec Jeanne elle lui dit :
— Eh bien qu’est-ce que tu en penses ? Je le savais depuis quinze jours, mais ils m’avaient recommandé de ne pas t’en parler jusqu’à ce que ce soit décidé. S’ils avaient eu un peu plus d’ordre, si maman n’avait pas pris l’habitude de dépenser à tort et à travers, cela ne serait pas arrivé. N’est-ce pas que c’est ennuyeux pour nous ?
— Oui, fit Vaneau. Mais ne te tourmente pas : nous nous tirerons d’affaire.
— J’y compte bien ! dit Jeanne. D’abord ils m’ont promis de me donner deux cents francs quand ils partiront. Nous n’y toucherons que si nous ne pouvons faire autrement. Et puis je vais me mettre à travailler moi aussi. J’ai une bonne écriture. On me prendra certainement dans la maison où tu travailles.
C’était une bonne petite femme, courageuse, qui voyait clair. Vaneau retrouva sa sérénité. Ne valait-il pas mieux qu’il en fût ainsi ? Pas une fois ils n’avaient déjeuné ni dîné chez eux. Le soir ils rentreraient ensemble. Elle s’occuperait de la cuisine. Ils mangeraient assis l’un en face de l’autre.
Il fallut attendre encore un mois. Ce n’est pas en vingt-quatre heures que l’on vend un fonds et qu’on en achète un autre.
Jeanne ne savait pour ainsi dire pas faire la cuisine. C’était tout naturel. Au premier repas dont elle prit soin il manqua beaucoup de choses. Pourtant Vaneau ne se possédait pas de joie. Ce fut le premier soir où depuis trois mois qu’ils étaient mariés il se sentit vraiment chez lui, dans sa maison.
II
Des matins ressemblèrent au commencement du monde lorsque Adam et Ève, dont la jeunesse était une enfance, se promenaient par les allées du paradis terrestre telles que les virent les vieux imagiers. Il y avait assez d’eau dans le Tigre et dans l’Euphrate pour que le sable fût toujours humide et qu’il n’y eût jamais aux branches des arbres une seule feuille desséchée. Tout était neuf. Ils n’étaient pas près encore de ce sommet du haut duquel on commence à distinguer au lointain la pierre du sépulcre.
Un chevrier passait dans la rue en jouant du flageolet. L’arbre de la cour était fier de chacun des moineaux qui chantaient parmi ses feuilles. De bonne heure le jour pénétrait dans la chambre comme un voyageur qui toute la nuit a marché pour ne pas être en retard. C’étaient des matins comme il n’y en a qu’au commencement d’une vie, soit que l’on se réveille enfant dans un lit où l’on trouve à force d’y appuyer son regard aux fleurs du papier des murs et de la cretonne des rideaux des figures de bêtes et d’hommes bizarres, soit que vers la vingt-cinquième année on retienne son souffle pour ne point troubler le sommeil de celle que l’on aime. Il faisait frais, à penser à l’eau glacée des sources dans les bois ; il faisait clair, à vouloir s’en aller vers des pays où toujours le soleil resterait à peine au-dessus de la ligne de l’horizon.
Ils partaient ensemble vers la tâche d’où leur effort devait faire monter le pain de chaque jour. Les rues à huit heures et demie du matin n’étaient pas encore desséchées par la chaleur. Sur les trottoirs l’eau dont les commerçants venaient à pleins seaux ou à l’aide de minces tuyaux de caoutchouc d’arroser leurs devantures, continuait de se répandre. Les pardessus, les fourrures étaient loin. Ce n’étaient plus que chapeaux de paille, qu’ombrelles. Des ouvrières s’en allaient, riant et se donnant le bras, et trouvaient le temps de s’arrêter devant des vitrines de magasins de modes, pour regarder en connaisseuses des jupes, des corsages, de fines chemises. De pauvres femmes s’en allaient aussi vêtues de noir en toutes saisons avec des sacs en forme de réticules qu’elles-mêmes avaient cousus et d’où sortait le goulot d’une bouteille. On pouvait être sûr qu’elles s’acheminaient, — veuves, vieilles filles sans fortune, — vers une maison de banque où elles déjeuneraient à midi du ragoût et du verre de vin coupé d’eau qu’elles emportaient dans ces sacs. D’un seul coup d’œil ils embrassaient le square de la Trinité avec ses arbres, ses pelouses, son bassin où l’eau ne coule pas toujours. Beaucoup de ceux qui descendaient vers le centre de Paris levaient les yeux par habitude vers l’horloge de l’église ; l’heure n’est pas la même dans tous les quartiers. Lorsqu’ils étaient en avance Jeanne et Vaneau s’asseyaient sur un banc. Elle disait :
— Quand j’étais petite maman m’a souvent amenée jouer ici. Je me rappelle que j’avais peur du garde à cause de son habit vert et de ses moustaches blanches.
Il ne s’agissait plus d’avoir peur du garde. D’ailleurs ce n’était plus le même ; mais son successeur avait dû hériter de lui en même temps que le square son habit vert et ses moustaches blanches.
De neuf heures du matin à six heures du soir la vie consistait à transcrire des noms et des chiffres en faisant le moins possible d’erreurs. C’étaient de gros registres à lourdes couvertures qu’une femme n’aurait pas eu la force de soulever, des boîtes remplies de fiches multicolores qui constituaient tout un répertoire et dont il fallait connaître le classement sous peine de s’y perdre en de vaines recherches. Des guichets se succédaient tous pareils, mais qu’il n’était pas permis de confondre puisque chacun portait son numéro en évidence dans un rectangle de cuivre. De longues salles renfermaient trois rangées de tables à chacune desquelles deux employées que l’on appelait toutes des « dames » étaient assises l’une en face de l’autre. Jusque sous les combles les différents services étaient répartis par étages. L’escalier A conduisait à la direction, l’escalier B à la bourse.
Dès neuf heures et demie lorsque chacun avait attaqué son travail personne ne pensait plus à ce qui se passait au dehors. N’ayant plus souci que de la maison qui les faisait vivre ils voulaient lui prouver par leur application à la besogne journalière leur dévouement.
On voyait des hommes à cheveux blancs à côté d’adolescents dont la moustache n’allait pas tarder à paraître, des petites jeunes filles — quelques-unes avec leurs jupes courtes n’étaient que des gamines bien qu’elles eussent droit comme les autres au titre de « dames », — en face de mères de famille grisonnantes ; leurs maris ne gagnaient pas assez et elles avaient eu de la chance, disaient-elles, que cette maison eût bien voulu les prendre ; mais avec des recommandations on arrive à tout. Entre ces deux âges extrêmes les autres employés s’échelonnaient. Ils venaient des quatre coins de la France, logeaient aux quatre coins de Paris, plusieurs dans la banlieue, avec l’ennui des trains à prendre mais ils profitaient affirmaient-ils, de leurs dimanches. Vaneau ne les entendait point parler des pays où ils étaient nés : ils avaient assez à faire de s’occuper de leur vie présente avec une femme et des enfants.
Ils étaient une vingtaine, hommes et « dames », séparés des autres par une cloison à hauteur de poitrine. Les tables se touchaient et presque les mains et les visages ; les pieds quelquefois sous les tables se rencontraient. Tous avaient conscience de l’importance du moindre de leurs actes. Chauvin le plus ancien et le plus âgé ne se faisait pas faute de dire :
— Si je venais à manquer ce n’est pas deux employés qui pourraient abattre l’ouvrage que je fais à moi tout seul.
Il n’avait qu’indifférence méprisante pour les femmes, — ce n’est pas lui qui eût dit « les dames ! » — qui ne faisaient que bavarder, rire et voler le peu d’argent que leur donnait l’administration. Elles auraient mieux fait de rester chez elles à éplucher des légumes, à repriser des bas.
Aubert faisait la leçon aux nouveaux venus :
— Tout ce que l’on vous fait faire ici a sa raison d’être. L’omission du plus petit détail peut amener de graves erreurs.
Quant à ces « dames » il y en avait de drapées dans leur dignité de mères de famille ; de pieuses qu’un mot inattendu faisait rougir ; de rieuses qui n’étaient pas fâchées d’être débarrassées du matin au soir de leurs maris et ne pensaient dès qu’elles étaient dans la rue qu’à s’amuser tant que l’heure de rentrer au logis n’avait pas sonné ; deux ou trois jeunes filles qui au contraire désiraient se marier pour être enfin chez elles.
Il y avait aussi le garçon de bureau qui chaque matin magnifiquement vêtu d’une longue blouse blanche faisait avec tranquillité son petit ménage quotidien : il arrosait, balayait puis époussetait en fumant une cigarette. C’était un sage dont la vie s’écoulait comme une calme rivière entre des berges fleuries. Rentrer chez lui tous les soirs, trouver sa femme et ses quatre enfants qui l’attendaient, se contenter d’une soupe suffisait à son bonheur. La journée durant rien de ce qui touchait aux joies et aux inquiétudes des employés ne lui était étranger : il s’associait à tous leurs sentiments avec simplicité. Il en avait vu de plus dures. Vingt années durant il avait travaillé dans la boulangerie. Les ouvriers s’y font de bonnes journées ou pour mieux dire de bonnes nuits, mais ils s’y fatiguent vite et n’ont pas toujours du travail. Tandis qu’ici, s’il ne gagnait après neuf ans de présence que dix-sept cents francs, il pouvait rester assis une partie de la journée et à moins de gravement mécontenter son chef il était sûr d’y trouver toujours sa vie. Il en arrivait même à ne pas admettre qu’on le dérangeât lorsqu’il était assis. Ce ne sont pas seulement les gens des campagnes qui estiment que ce sont là de belles situations. A Paris il ne manque pas de gens qui les recherchent, mais tout le monde n’a point les capacités requises pour faire un garçon de bureau. Certainement on entend dire que les recommandations y sont pour quelque chose, mais ce ne sont que mensonges colportés par des jaloux et de mauvaises langues.
Vers dix heures la maison commençait à vivre.
Des clients circulaient, s’arrêtaient aux guichets ou pour écrire s’asseyaient sur des bancs qui entourent de solides tables munies d’encriers, de porte-plumes, de buvards que l’on renouvelle souvent. Des paysans venus de Seine-et-Marne pour toucher des coupons demandaient des renseignements à un garçon nu-tête dont le métier est de se promener de long en large les mains derrière le dos. Des hommes coiffés de hauts-de-forme passaient en faisant tournoyer leur canne, le cigare aux lèvres. Des femmes portaient de précieux réticules d’où pas un goulot de petite bouteille ne sortait, des chiens les suivaient qui aboyaient. Des garçons d’autres maisons de banque tous coiffés en amiraux étaient là comme chez eux. C’étaient aussi les appels irritants de tous les petits téléphones installés dans chaque service, des tintements de louis, la voix d’un guichetier qui appelait par numéro d’ordre les clients.
L’heure du déjeuner était vite arrivée puisque dès onze heures on en voyait partir qui n’attendaient pas d’être dans la rue pour allumer une cigarette. Mais midi était l’heure la plus importante. Aubert dont la femme travaillait au sous-sol descendait. Des réchauds à gaz sont installés le long des murs ; toutes, jeunes filles, jeunes et vieilles femmes, y font chauffer le ragoût cuit d’hier soir. Trois minutes après Aubert remontait tenant une assiette fumante et débarrassant sa table de travail qu’il recouvrait en guise de nappe d’un journal de la veille, se mettait en devoir de manger là même où tout à l’heure il écrivait. Des garçons vêtus de bleu rentraient avec à chaque main une manette d’assiettes. Quelques employés allaient eux-mêmes nu-tête chercher leur repas pour économiser un pourboire, dans les gargotes environnantes.
Les matinées de lundis ils se mettaient au travail avec moins d’ardeur parce que le souvenir du dimanche était encore vivant. Tous étaient un peu découragés à la pensée que pour se lever tard comme hier, aller et venir chez soi sans se presser, sortir l’après-midi comme des rentiers, il leur faudrait attendre six jours. Le samedi au contraire il semblait qu’ils n’eussent qu’à étendre le bras pour refermer la main sur le bonheur du dimanche. Ils écrivaient avec plus de fièvre et s’interpellaient comme dans l’attente d’un grand événement qui n’allait pas tarder à se produire.
Cette vie Vaneau la vivait comme les autres mais avec le ferme espoir d’arriver à une brillante situation. Où ? Il n’eût pas su le dire. Sans doute depuis presque deux ans qu’il était à Paris il n’avait fait que peu de progrès, mais personne n’ignore que les débuts sont difficiles. Il lui suffisait de constater qu’il maniait avec plus d’aisance le vers traditionnel et il songeait :
— Le reste viendra par la suite, inévitablement.
Il fit la connaissance de Dominique dont la table était proche de la sienne. Dix ans auparavant Dominique était sorti d’un village de la Haute-Vienne avec l’idée lui aussi de devenir célèbre. Il aimait Lamartine et Musset, récitait des strophes du Lac, des tirades de la Nuit de Mai, et répétait souvent en esquissant le geste :
Ah ! frappe-toi le cœur : c’est là qu’est le génie !
mais à voix basse pour que personne autre que Vaneau ne pût l’entendre. Il se flattait d’avoir écrit quelques poèmes mélancoliques mais la fortune ne s’était pas décidée à frapper à la porte de la mansarde où il vivait dans un hôtel meublé, seul. Dès son arrivée à Paris happé par la vie quotidienne il n’avait trouvé ni le temps ni la force de réagir. Depuis dix ans il faisait la même besogne de neuf heures du matin à six heures du soir, il continuerait jusqu’au moment de mourir. Déraciné il ne songeait même pas à rentrer dans son village natal. Qu’y eût-il fait ? Il n’avait jamais pioché ni bêché ni labouré. Tout au plus aurait-il pu scier du bois ; et encore au bout d’une demi-heure les bras lui seraient-ils tombés de fatigue. Ses vêtements étaient râpés. Il ne possédait qu’un pardessus pour la semaine et le dimanche, pour les grands froids et les premières tiédeurs du printemps. Il hésitait des mois entiers devant un ressemelage et frémissait à la pensée d’acheter un chapeau. Peut-être aurait-il pu trouver parmi les « dames » qui travaillaient non loin de lui quelque demoiselle de trente ans comme lui sans fortune et sans avenir à qui la solitude pesait aussi. Mais il ne tenait pas à avoir charge de famille : il préférait sa liberté. Il ne rentrait dans sa mansarde que pour se coucher, s’attardant jusqu’à huit heures du soir chez des marchands de vins qui moyennant six sous vous laissent le temps nécessaire pour boire votre absinthe dans un coin sombre. Dominique croyait à la vertu de l’absinthe : Musset en buvait.
Tout de suite ils fraternisèrent. Vaneau fut heureux de le connaître : c’était le premier poète avec qui il fût en contact. Il ne manque pas de jeunes hommes qui dès leur seizième année élevés dans les lycées de Paris où l’on apprend à discuter de tous les systèmes philosophiques et de toutes les formules d’art, libres d’aller à des conférences, à des concerts, ne peuvent que désirer à leur tour d’être des philosophes, des artistes. Ils se réunissent, partent à vingt ans solidement armés au-devant de la gloire à laquelle ils feront rendre gorge. Il n’en allait pas ainsi pour Vaneau. Ces groupes, s’il les eût connus, il n’aurait eu pour eux qu’indifférence. Il n’avait pas l’habitude des gestes éperdus à l’adresse de la foule.
Presque toujours Jeanne partait le soir avant lui. Quand il rentrait il la trouvait déjà déshabillée, en peignoir, occupée à la cuisine. Le temps était passé des absinthes dans les cafés. La gorge sèche il buvait un verre de vin, troquait contre des pantoufles ses souliers, tout de suite s’installait à son autre table de travail dans le tiroir de laquelle il prenait avec du papier à brouillons le carnet sur lequel aussitôt écrits ils recopiait ses vers. La fenêtre grande ouverte sur l’arbre de la cour, il faisait assez chaud pour qu’il pût rester en bras de chemise. Si les autres avaient oublié leur pays il ne pouvait point à cette heure du soir ne pas penser au sien pour chanter le retour des chèvres et les pâtres qui font des gestes vers le soleil mourant à l’horizon. Jeanne n’aimait point qu’il passât son temps à écrire. Elle lui disait :
— Tu es fou ! A quoi cela te sert-il ?
Il aurait pu la traiter de femme de peu de foi, lui répondre :
— Laisse-moi travailler dans l’ombre jusqu’au jour où de mon front jaillira la lumière.
Il la laissait dire. Elle n’insistait point. Même elle souriait. Il essayait de la convertir. Dès qu’il avait trouvé le quatorzième vers de son sonnet il fallait qu’il se levât et vînt le lui lire. Elle écoutait d’une oreille distraite, occupée à surveiller ses légumes qui achevaient de cuire dans l’eau bouillante. Après elle raccommodait le linge. Pour ne pas avoir à la fin du mois des frais de blanchissage trop élevés elle savonnait et repassait elle-même les pièces de peu d’importance : bas, chaussettes, mouchoirs.
Les premiers dimanches ils allèrent à Grenelle. C’était une boutique peinte en rouge sombre au-dessus de laquelle s’élevaient deux étages dont la façade de plâtre gris s’écaillait, à moitié masquée par des persiennes ouvertes. Ce n’était plus la salle coquette de « là-bas », avec son buffet et son comptoir en acajou, ses glaces, ses tables de marbre. Sans doute les ouvriers, les cochers peuvent dépenser beaucoup d’argent à chacun de leurs repas, même entre leurs repas, mais venaient-ils ici en nombre suffisant ? Lavaud voulait paraître enchanté :
— Les dimanches, expliquait-il, c’est la même chose partout, à Grenelle comme ailleurs. Les clients restent chez eux ou bien ils s’en vont à la campagne.
Hélas ! Il était allé leur faire signe à la campagne : presque tous avaient passé allant au Pas-de-la-Mule. C’était une grande pitié. Que de fois Vaneau l’avait entendu dire :
— Sitôt que les affaires auront repris et que nous aurons quelques sous nous irons nous installer dans les environs de Paris à la campagne, et Jeanne avec nous si elle n’est pas encore mariée. Tu auras une situation et tu viendras nous voir avec ta femme car toi tu seras sûrement marié. Un jeune homme ne peut pas vivre seul.
A cinquante ans Lavaud devait se contenter d’un rêve. Aujourd’hui il végétait dans cette boutique sans élégance, étant de ceux sur qui pèse le destin et qui finissent par s’y habituer. Jeanne avait beau interroger sa mère ; ce n’étaient que réponses vagues :
— Mais oui : ça marche mieux que nous ne l’espérions. Seulement pour les deux cents francs que nous vous avions promis…
— Mais, maman, ni Louis ni moi nous ne pensons à vous les réclamer ! Nous voudrions vous savoir heureux. C’est tout.
— Oui ! Oui ! Ne t’inquiète pas !
Lavaud se morfondait sans l’avouer. Chaque quartier de Paris est comme une ville. Quitter l’Opéra pour Grenelle c’est s’expatrier. Les Halles lui manquaient avec leur tumulte de chaque matin. Il devenait morne à en oublier ses queues de mots dont il était toujours le premier à rire d’un bon rire, qui secouait son gros ventre. Maintenant il mangeait des radis sans dire :
— Le radis cale les joues.
Ainsi se développaient quatre vies parallèles suivant la ligne d’un travail ingrat qu’il fallait chaque jour reprendre. Mais Jeanne et Vaneau ne faisaient que de commencer ; ils reprenaient pour leur compte ce rêve de pouvoir vivre un jour dans une petite ville que la proximité de Paris fait trouver délicieuse. Jeanne en vraie Parisienne refusait de « s’enterrer » dans un « trou » de province. Mais elle eût aimé un bourg coquet de Seine-et-Oise, de Seine-et-Marne. On y voit une rivière qui n’a pas besoin d’être endiguée entre des quais et qui fait tourner en passant la roue d’un moulin pour rendre service ; une rue qui est la grand’rue bordée de maisons qui n’ont guère changé depuis deux siècles. Les premiers arbres d’une forêt s’approchent des dernières maisons pour lier connaissance avec les hommes. Ils vivraient dans une maisonnette entourée d’un jardin. Sur la terre il n’y aurait pas de bonheur plus complet.
Ils perdirent l’habitude d’aller à Grenelle chaque dimanche parce que ce jour-là seulement ils pouvaient déjeuner seuls en tête-à-tête. De moins en moins lorsqu’ils les voyaient arriver les Lavaud leur sautaient au cou. Sans doute aimaient-ils leurs fille et gendre mais les nécessités de la vie sont terribles et cela faisait le dimanche quatre repas de plus qui ne mettaient pas un centime dans la caisse. Jeanne dit :
— Moi je connais maman. Elle ne pense qu’à elle. Je ne lui en fais pas un reproche mais maintenant que je suis mariée elle n’en demande pas plus. Elle est tranquille de ce côté.
Et Vaneau :
— Je crois que ton père ne tient pas tant que ça à nous voir. Il ne nous en veut pas mais il me semble que nous lui ferons plaisir en ne multipliant pas nos visites.
Ils sortaient ensemble l’après-midi.
Ce n’étaient plus pour Vaneau les dimanches d’autrefois qu’il attendait pendant des semaines puisque avec Lucie chaque semaine n’amenait pas comme récompense son dimanche. Ce n’était plus une jeune fille entourée de mystère qui lui donnait le bras : c’était sa femme, jeune, jolie mais qu’il n’aimait pas avec la même inquiétude. Ils allaient à pied jusqu’aux fortifications peuplées de gamins qui cherchaient à se débarrasser de leurs cerfs-volants ou par l’omnibus au Jardin des Plantes où ils regardaient beaucoup plus les animaux que les fleurs et que les arbres. Ils traversaient ensemble des jardins publics où tous les bancs sont occupés, suivaient des avenues où jamais la poussière ne manque. En Août l’avenue de l’Opéra était presque déserte ; les boulevards n’étaient pas encombrés. Paris était toujours peuplé des milliers de travailleurs que la vie attache aux ateliers, aux magasins, aux bureaux. Mais on voyait que tous les oisifs s’étaient enfuis aux quatre coins de la France sous l’ombre des arbres, près de la fraîcheur de l’eau. Vers six heures du soir Jeanne et Vaneau s’installaient à la terrasse d’un café. C’était leur plus grosse dépense de toute la semaine.
III
Il était convenu depuis longtemps qu’ils iraient passer ensemble les dix jours de leur congé chez les parents de Vaneau qui n’avaient pu venir assister au mariage. Peut-être le voyage les avait-il effrayés. Nos pays ne sont pas à une grande distance de Paris, mais ce sont ces petites lignes, madame, le long desquelles les trains ne se pressent pas. Puis il faut attendre, en pleine nuit dans une salle ouverte à tous les courants d’air. Il y a le buffet mais nous aurions vite fait d’y dépenser nos quatre sous. Un repas qui coûte un franc cinquante, ce n’est pas pour rien. Ici avec un franc cinquante nous vivons à deux la moitié d’une semaine.
Ils partirent un samedi soir avec les occupants habituels des wagons de troisième classe : la bonne vieille que sa fille et son gendre viennent de mettre dans le train ; elle garde d’abord sur ses genoux son panier bourré de « denrées » que dans les villages on ne pense pas à acheter ; le monsieur revêche et digne, petit commerçant ou petit rentier, qui pourrait voyager en deuxième classe (mais certainement !) et qui préfère les troisièmes parce que l’on y est moins seul, que l’on peut s’y endormir sans craindre d’être assassiné pendant son sommeil ; des jeunes gens qui s’échappaient pour une ou deux semaines et se promenaient dans le couloir en fumant des cigarettes heureux peut-être à la pensée de retrouver au pays une jeune fille qui leur avait promis de les attendre pour se marier quand ils auraient une situation.
Ils s’installèrent. Il n’avaient pas l’un pour l’autre ces attentions, ces prévenances particulières aux vrais amoureux et qui parfois nous font sourire. Vaneau considérait Jeanne comme toujours un peu distante de lui : ce n’est pas à vingt-cinq ans que l’on prend l’habitude d’être aux petits soins pour une jeune femme. Ils avaient presque le même âge. Jeanne ne pouvait pas lui être maternelle ; il ne pouvait la protéger comme une petite fille. Pourtant elle l’avait obligé à prendre son pardessus parce que Septembre venu les nuits sont fraîches. Elle s’arrangea dans son coin en femme sérieuse, son chapeau posé sur le filet, sa jupe assez relevée pour ne point ramasser la poussière. Ce voyage ne l’enchantait pas. Elle regrettait Paris. De dix jours elle n’aurait plus à sa disposition sa cuisine, sa chambre à coucher où les yeux fermés elle aurait pu prendre chacun des objets dont elle avait besoin. Elle s’endormit presque tout de suite. Vaneau se leva, s’en fut dans le couloir fumer une cigarette. Le train s’enfonçait dans la nuit. Quelques petites lumières n’allaient sans doute pas tarder à s’éteindre. Vaneau songeait :
— Vers ma vingt-cinquième année je retourne dans mon pays avec ma femme.
Mentalement il appuyait sur ces deux mots pour se convaincre qu’ils exprimaient une réalité.
— Est-ce qu’en traversant les rues j’oserai lui donner le bras ? Il me semble que je n’ai pas grandi. J’ai moins de hardiesse aujourd’hui qu’à l’âge de huit ans. Jamais devant mes parents je n’embrasserai Jeanne.
En même temps qu’il se regardait, la cigarette aux lèvres, dans la grande vitre du wagon, il voyait au fond de lui-même.
— Je porte en moi cent ans de soumission. Je ne sais point marcher la tête haute et ne pourrais frapper à des portes qu’avec le désir intime que personne ne m’ouvre. Pourtant suis-je un résigné ? Je sens que non ; je commence à ne plus me contenter de mon sort. Déjà j’ai voulu monter…
Ce fut tout à coup comme si dans la vitre il eût vu Lucie à côté de lui. C’était dans un train qu’il l’avait rencontrée. Pendant que derrière les collines le jour luttait silencieusement avec la nuit ils avaient causé, puis il avait enjambé la cloison qui le séparait de Lucie. Depuis des mois elle avait disparu. Il eut envie de crier. Rêves fous, enthousiasmes ! Certitudes d’un instant !… Cinq minutes après haussant les épaules il jeta sa cigarette et vint s’asseoir près de Jeanne qui dormait. Il n’eut pas de cloison à enjamber.
Il trouva son père vieilli. On l’entendait traîner ses pieds sur les carreaux dans la maison, sur le gravier dans la rue. Il travaillait avec moins d’ardeur qu’autrefois. Pourtant Vaneau l’avait vu debout les matins d’été bien avant que le soleil n’eût jailli comme une menace du creux de l’horizon. Couché après les poules, il était levé avant elles. C’est lui qui allait ouvrir la porte de leur toit. Dans le quartier elles étaient toujours les premières dehors. Il partait à quatre heures du matin lorsque l’air est encore d’une fraîcheur délicieuse ; on entend toutes les alouettes, on en voit seulement quelques-unes ; il n’y a déjà presque plus de rosée sur l’herbe. Vaneau l’avait vu riche de force et de santé boire de l’eau fraîche à plein pot. Maintenant vite essoufflé il partait à petits pas, à regret, comme s’il s’était dit :
— Pourtant je voudrais me reposer un peu cette après-midi dans le fauteuil. Je vais avoir soixante ans. Ce serait bien mon tour.
Quant à sa mère Vaneau la retrouva telle qu’elle avait toujours été : sèche, alerte, les cheveux à peine grisonnants bien qu’elle approchât elle aussi de la soixantaine. Dès le petit jour elle retournait les matelas sur les lits, lavait les carreaux, époussetait les meubles et la cheminée : à huit heures du matin comme autrefois la maison était propre, nette ; elle pouvait recevoir n’importe qui sans rougir, sans être obligée de s’excuser :
— Ah ! madame, que je vous demande pardon de vous faire asseoir au milieu de ce désordre ! Mais j’étais fatiguée et je me suis levée un peu tard.
Il ne pouvait jamais être question de fatigue puisque chaque jour ramenait les mêmes besoins.
Jeanne avait oublié leurs visages : elle ne put les trouver ni l’un ni l’autre vieillis. Certainement à Paris plus d’une fois on avait parlé de l’oncle et de la tante ; c’était elle qui aux environs de chaque premier Janvier mettait la main à la plume pour envoyer à ceux des champs les meilleurs souhaits de ceux de la grande ville. Mais presque quinze ans s’étaient écoulés depuis l’unique séjour qu’elle eût fait ici.
Eux aussi l’avaient oubliée. Ils ne retrouvaient plus en elle la petite fille qui jouait avec Louis sous le châtaignier. Ils l’embrassèrent mais en la regardant d’abord avec un peu de défiance : à la fois leur nièce et leur belle-fille n’était-elle pas aussi une Parisienne ? On sait dans les petites villes que les Parisiennes ont plus de goût à faire des frais de toilette que des économies. Ils ne s’étaient pas opposés à ce mariage. Puisque leur fils ne pouvait pas éternellement vivre seul, mieux valait qu’il épousât Jeanne que la première venue. Elle s’était habillée le plus simplement possible et n’avait pas mis de voilette. Vaneau avait trop de fois entendu sa mère répéter :
— Mettre une voilette ! C’est bon pour les grandes dames, et encore !… Mais aujourd’hui toutes les gamines, à quinze ans, en ont une sur le nez ! Ah ! si j’avais une fille, ça ne se passerait pas ainsi, je vous en donne ma parole d’honneur !
Dans ce lit il avait passé des nuits blanches, seul, les regards machinalement tournés vers l’imposte par où pénétraient la clarté diffuse des étoiles et un rayon de lune, à rêver d’une jeune fille idéale qu’il désespérait de jamais rencontrer.
Les premiers jours furent vite écoulés. Il s’en allait avec Jeanne l’après-midi sur des routes désertes, par des chemins peu fréquentés dont il connaissait les moindres détours. Elle l’accompagnait docile mais l’esprit ailleurs. Rien ne valait pour elle les rues de Paris où l’on marche entre deux rangées de maisons. Lorsqu’ils traversaient ensemble la petite ville les femmes ne se gênaient ni pour se planter sur le seuil de leurs maisons ni dès qu’ils les avaient dépassées pour se faire des signes et prononcer des phrases que Vaneau devinait comme s’ils les eût vus, entendues.
— Dites donc, Mme Pillon, est-ce que ce n’est pas le fils Vaneau si je ne me trompe ? Il est donc marié ?
Car il paraissait impossible qu’il eût à son bras une femme qui ne fût point sa femme, légitime.
— Mais oui. Comment ! vous ne le saviez pas ?
Mme Pillon son ouvrage à la main sortait tout à fait de chez elle, se rapprochait de Mme Rabeux pour lui expliquer :
— C’est sa cousine qu’il a épousée au commencement de cette année… Mais je m’étonne que vous n’en ayez pas entendu parler… Parce que quand il est arrivé à Paris il est descendu chez son oncle. Il paraît même à ce qu’on raconte que leurs affaires ne vont pas fort… Vous pensez bien qu’elle n’a pas eu un centime de dot. Seulement voilà : c’est une Parisienne. Il ne manque pourtant pas de jeunes filles ici !
Ou bien on les regardait passer tout simplement comme des touristes, comme des étrangers. Cette indifférence, cette hostilité à peine déguisée Vaneau les sentait si Jeanne ne s’apercevait de rien : il serait toujours pour la petite ville le fils Vaneau. Il devinait que l’on disait aussi :
— Il n’a pas besoin de faire tant d’embarras, à se promener avec sa femme !… Pendant que son père est en train de finir de se tuer en travaillant !
Dieu sait si Vaneau faisait des embarras ! Il s’en allait plutôt la tête basse. Lorsque Jeanne par hasard éclatait de rire il avait envie de lui dire :
— Tais-toi donc ! Tu vas nous faire remarquer.
Les repas du soir à la lumière crue d’une lampe sans abat-jour n’étaient pas gais. Sur les deux vieux il semblait que la vie s’étendît lourdement comme ce plafond enfumé dont le plâtre noirci se fendillait. S’ils parlaient ce n’était que pour se plaindre. Ils disaient :
— Ce n’est pas un reproche que nous te faisons mais si tu avais appris un métier, que tu sois resté ici, tu aurais pu nous venir en aide. Tandis qu’avec ce que vous gagnez à Paris en travaillant tous les deux vous avez du mal à joindre les deux bouts. Nous aurions mieux fait de ne pas écouter ceux qui nous poussaient à t’envoyer au collège. Car nous voyons que toutes ces places de gratte-papier ne valent pas un bon métier que l’on a dans la main.
Jeanne répondait en femme de tête qui sait ce qu’elle veut, où elle va :
— Cela dépend mon oncle, je vous assure. Avec de la régularité, de l’économie on arrive à mettre de l’argent de côté.
Il s’en fallait que ces paroles fussent pour leur déplaire ; ils commençaient à se dire que Louis avait eu de la chance de l’épouser. Elle continuait :
— Nous en avons connu beaucoup qui venaient prendre leurs repas chez nous. Les premières années n’avaient pas été brillantes. Mais au bout de quelque temps leur situation s’est améliorée.
Vaneau écoutait. Presque toujours il les laissait parler. En pensée il répondait à son père :
— Un bon métier que l’on a dans la main ? Je te vois fatigué, à soixante ans ; si tu tombes malade je me demande de quoi vous vivrez tous les deux.
Et à Jeanne :
— Tu me fais rire avec tes améliorations. Ainsi tu penses que toute ma vie je resterai rivé à la même besogne ? Laisse-moi faire. Nous verrons. Je ne veux pas être un résigné. Je veux me dépasser. Oui : la vie s’est chargée déjà de me classer. Mais contre l’acceptation de mon sort je sens en moi je ne sais quoi qui proteste.
Il avait hâte de rentrer à Paris pour se mesurer avec la vie. L’automne sur les bois, l’affaissement de son père lui faisaient mal. Les derniers jours lui parurent longs.
Lorsqu’il entendit siffler le petit train qui allait l’emporter vers la lutte, il tressaillit de la certitude qu’il eut soudain de marcher à la victoire.
IV
Avec Septembre dans les petites villes l’année finit. Dès que souffle le premier vent froid, que tombent les premières feuilles, on se hâte de jeter fagots et bûches sur les tisons qui tout l’été servirent seulement à faire bouillir l’eau dans la marmite. Les portes, les fenêtres ne sont plus ouvertes toute la journée. Sur les routes plus de promeneurs. La vie déserte les champs où ne s’entend plus que le grincement d’une araire ; les gamins qui rentrent à l’école désertent les rues. Dès les premiers jours d’Octobre il se fait un grand silence.
Alors la vie ressuscite à Paris. Elle fermente dans cette cuve immense qui finira par faire craquer les cercles de pierres et de ciment qui l’entourent. Une vapeur monte qui cache le ciel d’automne : à Paris on ne s’occupe jamais du ciel. Ici aussi les feuilles tombent mais elles sont aussitôt emportées dans les tourbillons que soulèvent les autos lancées à toute vitesse. De nouveau l’on hésite à traverser les larges avenues encombrées de voitures ; les cafés se repeuplent. Des forces renouvelées circulent ; des yeux luisent, à retrouver les becs de gaz flambant à cinq heures du soir : les nuits ne sont jamais assez longues.
Mais à Paris ceux-là existent pour qui tous les jours de l’année se ressemblent. Aussitôt arrivée Jeanne ouvrit les deux fenêtres, épousseta les meubles. Elle changea les rideaux, heureuse. Le lendemain matin ils reprirent leur vie de travail.
Vaneau fit appel à tout son courage pour aller frapper à la porte d’une revue qui publiait des vers. Au fond d’une cour, de l’autre côté de l’eau, un dimanche matin il sonna timidement. Il ne se présentait pas ivre d’orgueil juvénile avec la lettre de recommandation d’un maître illustre. Mais il venait offrir divers spécimens de son savoir-faire, recopiés d’une écriture appliquée, sans une rature, chaque virgule à sa place, avec la crainte que l’on n’en voulût pas. Il s’expliqua tant bien que mal :
— Je crois m’être perfectionné moi-même… tout seul… sans conseils… Je ne connais personne… J’ai commencé par écrire de mauvais vers… J’ai pensé que… Je suis venu vous trouver…
— C’est que nous recevons beaucoup de vers ! répondit le directeur, un homme jeune encore, d’allures presque militaires mais bienveillant. Notre petite revue ne suffirait pas à en imprimer la dixième partie. Je dois vous dire d’ailleurs que huit sur dix de ces pièces sont exécrables. Mais voyons ce que vous m’apportez.
Vaneau tira de sa poche en tremblant ses deux sonnets et sa ballade. Son destin allait se jouer. Tout de même il était heureux à la pensée que pour la première fois de sa vie il pénétrait dans « les bureaux » d’une revue littéraire. Des brochures, des volumes étaient empilés sur un coin de la table.
— Vos vers sont bien, monsieur ! lui dit le directeur.
Le « ah ? » de stupéfaction que poussa Vaneau ne l’empêcha point de continuer :
— Dès que je le pourrai, je vous publierai votre ballade. Dans deux ou dans six mois ? Je ne sais.
Mais Vaneau n’en demandait pas tant. Il lui suffisait que ses vers eussent été jugés bons par un directeur de revue littéraire. Ce fut tout juste s’il ne dit pas :
— Je vous en prie. Vous devez avoir beaucoup d’autres choses à publier. Je ne veux pas que mes vers soient pour vous un sujet d’ennui puisqu’il faudra que vous leur cherchiez une place. Rendez-les-moi. Je suis ravi qu’ils vous aient plu, tout simplement.
Il lui serra la main avec des envies de lui sauter au cou et s’en fut enivré. Sa fortune était faite. Il y avait longtemps que cela ne lui était arrivé et Jeanne dirait ce qu’elle voudrait : il s’offrit une absinthe. Il fallait qu’il fêtât de cette façon tous les événements joyeux de sa vie. Aimer s’asseoir dans les cafés est une vieille habitude que l’on rapporte de la caserne et dont on ne se débarrasse pas aisément. Toute sa vie lui remontait au cerveau par chaudes bouffées. Il se souvint de l’absinthe prise quelques années auparavant un soir d’hiver dans sa petite ville, de son enthousiasme qui n’avait pas tenu longtemps. Ces rêves devenaient donc une réalité ? Il allait donc connaître la gloire ? Il se souvint de Lucie. Quel dommage qu’il ne pût lui faire part de ce triomphe ! Il ne doutait pas qu’elle n’y eût été sensible.
Quand il rentra Jeanne ne l’interrogea même point. Devant la glace elle achevait de se coiffer. Il allait être midi et demi : à cette heure le dimanche ils se mettaient à table. Il dut lui dire :
— Eh bien, tu ne me demandes pas comment j’ai été reçu ?
Elle eut un geste qui signifiait :
— Oh ! tu sais, pour ce que ça m’intéresse !… Je te laisse faire ce que tu veux. Je ne t’empêche pas de faire de ta poésie mais laisse-moi tranquille le plus possible avec ça.
Comme il avait besoin de parler il lui raconta tout de même l’entrevue par le menu. Pour lui ce fut une belle journée.
Il fallut aussi que le lundi matin il en fît part à Dominique. Mais celui-ci fit la sourde oreille d’abord et dit ensuite :
— Moi je ne me suis jamais occupé de ça !
Dominique avait sur la dignité de l’écrivain des idées très arrêtées. Il eût pensé forfaire à son génie s’il avait été proposer à quelque revue les vers issus de ses méditations : depuis dix ans il attendait qu’on vînt les lui demander.
La joie de Vaneau était trop grande pour que ces indifférences pussent la diminuer. Il écrivit beaucoup avec plus d’allégresse encore.
A cette revue il serait retourné le dimanche suivant n’eût été la crainte d’être importun. Mais quinze jours après ce fut plus fort que lui. Il entrait, son chapeau à la main avant même d’avoir sonné. Un peu plus il se fût découvert dès la porte cochère pour passer devant la loge du concierge. Tout de suite il s’excusait.
— Je vous demande pardon de vous déranger, disait-il.
Il hésitait à s’asseoir. Il n’était venu qu’en passant et resterait cinq minutes à peine. Malgré ses fermes résolutions il manquait singulièrement d’assurance.
Ce dimanche-là comme il était assis depuis un quart d’heure — il ne parlait plus de s’en aller, — la porte s’ouvrit ; un grand monsieur — barbe grisonnante, cheveux blancs, ruban rouge à la boutonnière, — entra mâchonnant un cigare d’un sou.
— Le maître Albert Detroyes ! dit le directeur. Et présentant Vaneau :
— M. Louis Vaneau, un jeune poète de talent.
Le maître lui serra la main. Vaneau fut si ému qu’il s’en fallut de peu qu’il ne retombât assis. C’était un des derniers survivants du Parnasse. Vaneau se rappelait avoir admiré de ses œuvres, fins sonnets précisant d’un trait de plume le pittoresque de la banlieue, strophes exaltant les rochers des Alpes, le marbre des villes d’Italie. Religieusement il l’écouta parler. Comme s’il n’avait pas suffi qu’il eût pénétré dans une revue littéraire il y était en contact avec un grand poète pour qui l’âme des paysages et les sensations des hommes n’avaient plus guère de secrets.
— Avez-vous déjà publié un volume de vers, monsieur ? demanda-t-il à Vaneau qui, obligé d’avouer que non, se hâta d’ajouter :
— Mais j’ai beaucoup écrit.
Vaneau en cet instant attendait que Detroyes lui dît :
— Apportez-les-moi. Je les présenterai à mon éditeur qui vous les publiera.
Il devait en être ainsi dans la pensée de Vaneau. Du jour où l’on a respiré près d’un homme illustre qui vous a serré la main, toutes les portes vous sont ouvertes ; vous n’avez plus qu’à vous laisser vivre. Il ne doutait pas qu’il ne fût seul dans le monde entier à avoir écrit beaucoup de vers, des milliers peut-être, ni que cela ne dût vivement impressionner le vieux maître. Il ne doutait pas que le premier sonnet écrit par Detroyes voici plus de trente ans n’eût été un chef-d’œuvre immédiatement acclamé. Detroyes ne pouvait point n’avoir pas toujours été même à vingt ans cet homme grave et décoré, et mâchonnant des rimes riches avec son cigare d’un sou. Mais il ne prononça point la phrase qu’attendait Vaneau. Il se contenta de lui donner quelques conseils sur le choix d’un éditeur. N’importe : aujourd’hui encore Vaneau était heureux. Dans la rue le maître dut l’obliger à se couvrir.
Cette fois Jeanne l’attendait de mauvaise humeur parce que la viande allait être trop cuite et que les légumes ne seraient plus que de la bouillie.
— A quoi penses-tu donc ? dit-elle. Il va être une heure !
C’était une autre vie qu’autrefois il avait rêvé de vivre avec Lucie. Il n’y serait question que de s’embrasser en riant et de pleurer en lisant de beaux vers.
— Voyons, Jeanne ! s’exclama-t-il. Tu n’as pas l’air de te douter que je viens de voir Detroyes !
Comme elle ne lui demandait même pas qui c’était il dut continuer :
— Mais oui : Detroyes… Je t’en ai déjà parlé… C’est un des plus grands poètes, des plus grands écrivains d’aujourd’hui.
Il avait même envie de dire :
— Le plus grand ! dans cette première griserie qui persiste longtemps après notre première entrevue avec un homme à qui, parce qu’il nous a serré la main et pour nous grandir nous-mêmes, nous accordons d’emblée du génie.
— Il va te faire gagner de l’argent ? demanda Jeanne. Vaneau sentit s’effondrer son rêve.
— Il n’en a pas été question ! répondit-il doucement car il n’aimait point les mots aigres. Mais cela viendra.
Il l’eût juré que cela viendrait. En attendant, de dimanches en dimanches, il vit d’autres poètes moins illustres, — quelques-uns avec orgueil portaient cependant les palmes, — mais qui avaient déjà publié des volumes de vers. Vaneau commençait à se rendre compte qu’il n’était point seul à avoir écrit comme il l’avait dit à Detroyes beaucoup de vers. Eux aussi peut-être autrefois avaient-ils appris à l’école tout ce qu’ils voulaient, peut-être avaient-ils toujours été les premiers. Il se faisait près d’eux petit et se fût gardé d’avoir d’autres opinions que les leurs. Il pensait leur plaire par son amabilité respectueuse. Il espérait qu’au moins l’un d’eux lui enverrait dûment dédicacées ses œuvres complètes qu’il pourrait montrer à Jeanne, à Dominique dût celui-ci en jaunir de dépit. Mais Vaneau n’avait pas besoin de se faire petit ; personne ne faisait attention à lui sinon pour se dire sans doute :
— Qui est-ce donc celui-là ? Jamais je n’ai vu son nom.
Ils se plaignaient entre eux en porte-lyres qui dépassent la multitude de toute la hauteur de la Tour d’Ivoire, de l’indifférence que leur témoignait le public. On citait la voix tremblant de sainte colère le titre d’un de leurs volumes dont trois exemplaires seulement s’étaient vendus. C’était la gloire, ça ? N’importe : Vaneau l’enviait, ce poète aux trois exemplaires.
Il vit aussi des poétesses — jeunes filles et jeunes femmes, — non point échevelées de délires éperdus mais qui se tenaient assises bien sages en s’efforçant de paraître jolies. Quelques-unes vraiment l’étaient et Vaneau songeait :
— Quels beaux vers elles doivent écrire ! Aussi beaux qu’elles-mêmes !
Les jeunes filles étaient accompagnées par un père, une mère, une tante ; les jeunes femmes étaient assez grandes pour qu’on les laissât sortir seules. Elles fraternisaient entre elles et même avec les jeunes gens, les hommes mûrs et les vieux maîtres en une commune adoration pour le Beau. Le zèle le plus saint les poussait vers toujours plus de perfection ; âmes d’élite que ne pouvaient entamer la jalousie puérile, les mesquines rivalités. Vivre avec l’une d’elles la plus jolie si possible, n’aurait-ce pas été le paradis sur terre ? Il regrettait de n’être pas ce vieux petit homme voûté, tremblotant et décoré comme Detroyes, autour duquel elles se pressaient avec des « cher maître ! » Il était trop tard et trop tôt. Il se répétait :
— Il fallait que je me marie. C’était nécessaire. La vie m’a déjà classé.
Il se mit en relations aussi avec ces petites revues qui se multipliaient dans les bourgades les plus ignorées et dans tous les arrondissements de Paris. Une, se disant organe de jeunes, des plus anciens et des plus répandus en France, insérait gratuitement les envois de ses abonnés. Une autre publiait les sujets et les résultats de tous les concours littéraires. Nulle part on n’était chiche de louanges. A propos de la mort d’un lauréat du dernier concours de la Violette on affirmait :
— Ce n’est pas seulement un homme de talent, c’est un grand homme de cœur qui disparaît.
Cet homme Vaneau regrettait de ne l’avoir point connu. N’est pas qui veut lauréat d’un concours poétique. Il avait si grande soif de gloire qu’il eût souri à la mort pourvu que son cercueil fût couvert de lauriers.
Jeanne tenait ferme les cordons de la bourse et Vaneau ne pouvait s’abonner à aucun de ces « organes de jeunes ». Mais comme il suffisait de demander un numéro spécimen sa table en fut bientôt presque encombrée.
Le jour où il vit son nom au sommaire de la revue il crut que le ciel s’ouvrait pour laisser pleuvoir sur lui les bénédictions de Dieu. Il rentra triomphant et jeta l’exemplaire sur la table comme pour dire à Jeanne :
— Lis-moi un peu cela ! Me voici tout vif imprimé dans une revue, et une revue de Paris ! Mon nom se lira sous les galeries de l’Odéon. Toute la jeunesse ardente va le connaître, se le répéter. Écoute : à partir d’aujourd’hui je suis célèbre. Un peu de ma gloire rejaillira sur toi. Tu n’en es pas fière ?
Elle avait une petite moue de dédain. Elle demanda :
— Combien est-ce qu’ils vont te payer cette machine-là ?
Vaneau ne put que balbutier indigné :
— Me payer !… Me payer !… Mais il n’a pas été question de ça !
Il n’ajouta point :
— C’est déjà beau que je n’aie pas payé, moi !
Jeanne n’eût pas manqué de répondre :
— Oui ? Eh bien essaie donc un peu !
Mais il était « lancé » dans le mouvement poétique. Il était un de ces innombrables poètes qui courbés tout le jour sur des chiffres prennent la nuit venue leur essor vers l’idéal du fond d’une mansarde, d’un logement sous les ardoises.
D’autres événements de plus d’importance encore n’allaient pas manquer de se produire. Il recommençait à se bercer de chimères. On ne pouvait plus guère tarder de reconnaître son talent. Il ne savait quel homme infiniment riche allait lui écrire, peut-être même frapper à sa porte le soir pour lui dire :
— Vous êtes pauvre, mon ami ? Me voici.
Il suivait des rues, le front haut, sûr de lui-même tant qu’il était seul, semblant mettre au défi les gens qu’il coudoyait et qui ne se faisaient toujours pas faute de le bousculer. Il avait l’air de leur dire :
— Prenez garde à ce que vous racontez en passant près de moi, aux gestes que vous faites. Il suffit que j’écrive une satire vengeresse pour qu’éternellement vous restiez couverts de ridicule.
Pour se distinguer de ceux que dans son dédain d’artiste il appelait, lui aussi les bourgeois, il laissa croître ses cheveux ; Jeanne trouvait cela ridicule. Elle n’alla point jusqu’à les lui couper pendant son sommeil.
Les jours cependant passaient. Le soir quand il rentrait il n’y avait rien pour lui chez le concierge ; personne ne venait frapper à sa porte. Mais il ne perdait point sa belle confiance.
La réalité c’étaient les heures de présence et de travail au bureau. Jeanne ne s’y ennuyait point. Elle aimait les après-midi d’hiver dans une salle surchauffée, tous les becs de gaz allumés, les papotages, les discussions, les rires étouffés, les coups de règle de la « cheffesse » qui criait :
— Voyons mesdames, un peu de silence s’il vous plaît !
Le soir en dînant elle lui racontait par le menu tout ce qu’elle avait entendu et vu, dit et fait. Il l’écoutait sans l’interrompre autrement que par un geste, un « oh ! » de stupéfaction, un « ah ? » interrogatif. Elle n’en demandait pas davantage. Tous les soirs ils se retrouvaient face à face à la même table tandis que de plus en plus leurs âmes s’éloignaient l’une de l’autre. Leur vie était monotone, dure. Mais Jeanne répétait :
— Dans dix ans d’ici tu gagneras deux cents francs par mois et moi cent. Avec les économies que nous aurons faites nous ne serons pas malheureux.
Quand ils avaient achevé de dîner elle ne l’empêchait pas de s’enfermer dans sa chambre tandis qu’elle s’occupait de la vaisselle. Peut-être n’était-elle pas très sûre qu’il ne dût pas arriver à gagner de l’argent avec « sa poésie ». Ils ne sortaient jamais. Aller au théâtre coûte cher. L’hiver dans la boue sous la pluie et le grésil ce n’est pas agréable. Il ne fut pas davantage question de réveillonner. Vaneau qui ne voulait faire de peine à personne lui avait dit quelques jours auparavant :
— Nous pourrions peut-être si cela te faisait plaisir aller voir tes parents cette nuit-là ?
— Plus souvent ! avait-elle répondu. Pour que maman nous fasse la tête et que papa bougonne ! Ils se passent bien de nous, sois tranquille ! Nous irons pour le premier Janvier, parce que nous ne pouvons pas nous en dispenser.
Un soir cependant, entre Noël et le premier Janvier, ils allèrent voir les grands boulevards.
Vaneau se rappela les baraques faites de quatre piquets et de traverses qui les jours de marchés et de foires se montent en un tour de main sur la place de sa petite ville. La toile à peine tendue résiste mal au vent. On y chercherait vainement autre chose que des pelotes de fil, des paires de bas, de la toile à chemises et à mouchoirs. Les petites villes n’ont pas besoin de luxe. Quand elles achètent le Supplément du Petit Parisien elles collent à leurs murs les deux images de la couverture et elles passent le reste de leur vie à les regarder.
C’étaient des baraques qui sont des maisons. Elles aussi on les monte en un tour de main. Elles ont l’air d’être posées à même les trottoirs des grands boulevards : une rafale pourrait les renverser. Mais solides elles pèsent sur l’asphalte de tout le poids de leurs jouets. Et ce ne sont point des baraques ordinaires ; elles viennent toujours d’être repeintes ; plusieurs même sont neuves.
On a beau passer, l’air indifférent ou supérieur à la foule. Vaneau faisait comme tout le monde, comme Jeanne qui s’amusait beaucoup presque autant qu’au bureau. On en regarde une. On les regarde toutes. On voit les marchands et les marchandes. Il y en a de jeunes avec des regards qui semblent dire aux passants : « Nous n’avons pas besoin de vous. Gardez votre argent ! » ; de vieux, résignés, de pauvres et de riches. Il y en a qui certainement ne sont venus là que pour se distraire, pour regarder à leur tour la foule qui les regarde. Ils ont des pardessus à cols d’astrakan, des doigts entourés de grosses bagues, l’air distingué. Des tréteaux sont installés en plein air : une lampe y brûle dont la flamme ne vacille point. C’est un soir de Décembre à Paris où il fait doux. Mais les chemins des villages, les rues des petites villes sont à cette heure encombrés de neige dont les cantonniers avec leur traîneau n’arrivent pas à avoir raison. A huit heures du soir les verres des lampes sont froids, les mèches des bougies ont cessé de charbonner. Tout le monde dort. Ici toutes les tables aux terrasses des cafés sont occupées par des milliers d’oisifs. Sur deux lignes parallèles deux interminables files de fiacres et d’autos vont de la Madeleine à la Bastille et reviennent de la Bastille à la Madeleine comme sur une piste longue d’une lieue et large de dix mètres. Ce soir encore comme autrefois, comme toujours, Paris est descendu dans la rue.
Il songeait à descendre lui aussi dans la rue, las d’écrire des vers d’amour et des sonnets sur l’antiquité. Il éprouvait le besoin de se mêler à la foule, non pour sympathiser avec elle mais pour la regarder vivre simplement à la façon des réalistes. Il ne pouvait s’enrôler dans les avant-gardes parmi ceux qui partis dès l’aube se reposent sur les positions conquises. Jeune homme hésitant il n’aurait pu que faire partie du gros de la troupe où l’on ne court pas le risque d’être trop remarqué, de la foule de ceux qui rêvent d’après d’autres et regardent pour le décrire ce qui bien des fois déjà fut regardé et décrit.
Dans cette chambre dont il lui fallait fermer la fenêtre à cause de l’hiver, il étouffait le soir. Il eût aimé rentrer tard à deux heures du matin après avoir discuté des heures durant avec des musiciens, des peintres, des poètes, en buvant des bocks ou des liqueurs fortes. Les vieux maîtres décorés lui faisaient peur, il ne pouvait guère que balbutier ses réponses à leurs questions comme un enfant. Il n’irait point frapper à la porte de Detroyes. Les jeunes filles qui écrivaient des vers lui étaient prétextes à d’indicibles nostalgies d’une existence qu’il ne pourrait jamais vivre puisque Jeanne était là. Nul ami ne lui tendait la main, nul sauveur la perche. Même imprimés ses vers n’avaient eu aucun écho. L’amertume de tomber d’un sommet d’où l’on voyait le monde à ses pieds, où l’on s’est cru transporté comme un autre dieu, il la connaissait.
Il ne lui venait pas à l’idée de se confier à Jeanne en ces moments de détresse. Qu’y eût-elle compris ? Elle était toujours la même petite femme ordonnée, affairée, ayant le souci de faire marcher ce qu’elle appelait « sa maison ». Elle répétait :
— Si tu crois que c’est commode, toi, d’arriver à joindre les deux bouts à la fin du mois avec cent quatre-vingts francs !
Ce n’était pas commode mais elle y réussissait invariablement. Ils trouvaient lourd leur loyer de cinq cents francs. Ils auraient pu se contenter d’une pièce et d’une cuisine. Mais la faute en était à ces meubles dont les Lavaud avaient débarrassé leur appartement qui en regorgeait, souvenirs d’une période d’opulence. Les revendre ? Sans doute mais à si bas prix ! Mieux valait les garder et se restreindre un peu sur le vin par exemple et sur la viande.
Elle n’était pas coquette ; Vaneau pouvait être tranquille : elle ne penserait jamais à le tromper. Des jeunes femmes près desquelles elle travaillait se racontaient entre elles à mots couverts des ébauches d’intrigues. Les suiveurs ne manquent pas à Paris. Il faut seulement ne se point montrer trop farouche. Elle, quand elle passait courant presque, les yeux baissés, pas un homme n’aurait eu l’idée de l’aborder.
Ils n’avaient pas encore d’enfant. Vaneau n’adressait point de vœux au Très-Haut comme faisaient les patriarches qui pour vivre n’avaient qu’à planter leur tente au beau milieu d’une immensité de pâturages vierges.
Ils virent lors de leur visite que chez les Lavaud tout s’en allait à la dérive. Cette après-midi de premier Janvier c’était chez eux une désolation. Lui sommeillait congestionné près du poêle, un journal déplié sur les genoux. Il sursauta quand il les entendit entrer. C’était peut-être de la clientèle ?
— Ce n’est que nous. Ne te dérange pas, dit Jeanne. Et maman, où est-elle ?
— Elle n’est pas loin ! bougonna-t-il. En effet elle arriva de la cuisine. Du bout des lèvres ils se souhaitèrent bonne année, bonne santé et se posèrent des questions.
— Qu’est-ce que vous devenez donc qu’on ne vous voit plus ? demanda-t-elle à Jeanne. Et parce qu’elle ne voulait pas de réponse à cette question de pure forme, elle continua :
— Pour un premier Janvier il fait vraiment doux. Il y a bien du monde dans les rues.
Elle pensait sans doute :
— Et personne ici.
Mais ils ne voulaient pas avouer leur détresse. Ils consentaient seulement à ce qu’on la vît. Ils avaient l’air de craindre que Jeanne et Vaneau ne vinssent leur demander de l’argent. Ils s’isolaient dans leur misère commençante. Ils étaient secs, durs, lointains. Pourtant ils aimaient leur fille. Mais la faute en était à la vie.
V
Il fit la connaissance d’un jeune étudiant, petit, avec un binocle et une moustache brune, qui sortait avec des journaux dans ses poches. Il s’appelait Verrière et venait de réciter des vers à la réunion mensuelle comme on en avait pris l’habitude. Vaneau par timidité s’y refusait toujours ; personne d’ailleurs ne l’en priait outre mesure. Quant aux jeunes filles chacune d’elles attendait son tour avec impatience.
A la sortie il se trouva près de Verrière sur le palier, et dut se présenter lui-même puisque pour Verrière comme pour les autres il était un inconnu. C’est une grande supériorité de porter binocle et d’être étudiant, et Verrière lui demanda :
— Vous n’avez encore rien publié ? du même ton que Detroyes.
— Non ! dit Vaneau. Mais tout de même il se sentait un peu plus à son aise qu’avec Detroyes. J’ai écrit beaucoup de vers ; je travaille depuis des années mais sans résultat.
— Peuh ! Allons donc ! dit Verrière, comme quelqu’un à qui rien ne peut résister.
Il marchait à petits pas, s’arrêtait souvent : Vaneau faisait attention de ne point marcher plus vite et de s’arrêter en même temps que lui. Il voulait que tout le monde eût bonne opinion de sa politesse, estimant que c’était la seule chance qu’il eût pour réussir.
— Mais mon cher ami, — il l’appelait déjà son « cher ami », — ce ne sont pas les débouchés qui manquent. Les revues ! les journaux ! Mais ils ne demandent que ça, de la copie ! Ainsi, moi, regardez…
Il tira de sa poche pour le brandir comme un étendard le Journal du treizième arrondissement. Ils passaient à ce moment sur le pont des Saints-Pères et le vent faillit emporter la feuille tout entière éployée. Vaneau put voir pourtant qu’un article en cinquième colonne était signé : Georges Verrière. Alors il devint presque aussi hésitant qu’avec Detroyes. Il marchait à côté de quelqu’un qui « écrivait dans les journaux ».
— Sans doute ! eut-il l’audace de dire. Mais encore faut-il savoir en écrire, de ces articles ! Je n’ai guère fait jusqu’à présent que des vers. Pourtant je suis marié. Je suis employé dans un bureau où je gagne cent seize francs par mois depuis le premier Janvier, et j’aurais grand besoin…
— C’est une dérision ! affirma Verrière. Cent seize francs par mois ! Qu’est-ce que c’est que ce compte-là, d’abord ?
— Oh ! fit Vaneau, il y a quelques centimes que j’oublie et qui ajoutés au reste représentent quatorze cents francs par année.
— Moi, répondit Verrière, ma famille me donne cinq cents francs par mois et jamais je n’en ai assez. Allons ! comptez sur moi. Venez donc me voir… attendez… quel jour ?… mercredi… dans l’après-midi… Parce que mes cours, vous savez, j’y vais quand je veux…
— C’est que, insinua Vaneau, mercredi je suis pris par mon travail jusqu’à six heures du soir comme tous les jours de la semaine.
— Eh bien ! alors, réfléchit Verrière, dimanche prochain à trois heures, 50, rue Caulaincourt. Vous verrez des peintres, un surtout, mon meilleur ami, qui a du génie… un musicien aussi… Vous l’entendrez… Allons cher ami je vous quitte… Je déjeune en ville… Nous vous sortirons d’embarras… Sans adieu…
Il fit signe à un fiacre. Vaneau le regarda partir, hébété.
Il allait être midi. Mais Vaneau ne pouvait point en un jour pareil se dispenser de boire une absinthe bien qu’il en eût de nouveau perdu l’habitude. Il était ébloui. Des chiffres, des noms dansaient devant ses yeux, Verrière dépensait cinq cents francs par mois, prenait des fiacres, connaissait un peintre et un musicien de génie, était lui-même — Vaneau l’eût juré, — un poète de génie, écrivait dans le Journal du treizième arrondissement et consentait à lui donner un rendez-vous sans le connaître ! Il en était confus. L’absinthe aidant il eut la certitude que dans huit jours sa fortune serait faite et que la face du monde allait changer.
— Cette fois, dit-il à Jeanne en rentrant, je crois que ça y est !
Il lui rapporta presque mot pour mot la conversation qu’il avait eue avec Verrière. Elle-même fut ébranlée dans son indifférence.
— Cette relation peut t’être utile, consentit-elle à dire.
Vaneau l’embrassa. Il ne se possédait plus de joie. La vie redevenait belle. Il trouva la semaine longue.
Le dimanche suivant à trois heures précises il sonnait à la porte de Verrière. Il aurait pu le faire plus tôt car suivant son habitude il était arrivé rue Caulaincourt bien avant l’heure mais il ne voulait pas courir le risque de mécontenter son sauveur en ne se présentant point juste à la minute dite. Il fut d’ailleurs obligé de sonner trois fois en prenant soin de laisser s’écouler entre chaque discret carillon beaucoup plus de soixante secondes. Il allait même se décider à partir, la mort dans l’âme, quand la porte enfin s’ouvrit. Il revint à la joie de la vie. Verrière s’était dérangé, oui, lui-même, en personne, pour lui ouvrir et dit :
— Excusez-moi. Aujourd’hui je suis seul. La bonne est sortie. Mes amis ne viendront pas. Ils sont retenus.
Vaneau fut ennuyé qu’il s’excusât. Verrière ne lui devait rien, n’est-ce pas ? Il se hâta de protester :
— Oh ! Cela ne fait rien. Votre invitation m’a fait si grand plaisir !
— Asseyez-vous donc.
Une pièce sommairement meublée et qui ne ressemblait guère à un cabinet de travail.
— Eh bien, quoi de nouveau depuis l’autre jour ? interrogea Verrière.
— Mais rien malheureusement ! répondit Vaneau. Il s’attendait à ce que Verrière lui dît :
— Eh bien, avec moi, par moi il va y avoir du nouveau pour vous. Tenez. Voici une adresse.
Mais ce n’était que pour amorcer la conversation. N’importe. Ce serait pour tout à l’heure.
— Vous prendrez un verre de liqueur ?
Vaneau refusa d’abord comme il avait refusé à son oncle le verre de vin blanc le matin de son arrivée. Il ne voulait pas que l’on fît de dépenses pour lui : c’était déjà assez que l’on consentît à le recevoir. Mais Verrière s’était levé pour atteindre sur le rayon d’un placard une bouteille pansue. Tout en buvant du rhum, — il n’en restait presque plus, — et en fumant quelques cigarettes qu’offrit Vaneau, — Verrière voulait descendre acheter un paquet de cigarettes turques, il ne pouvait fumer que de celles-là mais Vaneau aurait bien voulu voir ça, par exemple ! — ils échangèrent quelques aperçus sur la poésie. Verrière parla surtout de lui-même. Il se passait négligemment les doigts dans les cheveux qu’il portait longs, relevant une boucle qui s’obstinait à lui retomber devant l’œil gauche. Il disait :
— Mon cher ami je suis fatigué par la vie que je mène. Je passe des nuits dans les brasseries du Quartier et je me couche à cinq heures du matin. Les nerfs me font mal !
Vaneau souriait admirativement, fier de recevoir de pareilles confidences.
Verrière sortit du tiroir de sa table un cahier qu’il agita comme il avait brandi son journal sur le pont des Saints-Pères.
— C’est un recueil de poèmes inédits ! annonça-t-il. Plusieurs revues déjà me les ont demandés. Mais je ne me déciderai point à les publier avant de les avoir amenés à la perfection.
Vaneau ne se contenta point de dire :
— Je n’ai jamais ouï de vers si bien tournés.
Il se répandit en éloges hyperboliques, déclarant que jamais il n’avait éprouvé pareille émotion. Verrière l’écoutait en jouant distraitement avec son coupe-papier en jeune homme habitué depuis des années à susciter par la seule lecture de ses vers de tels enthousiasmes. Mais de Vaneau il ne fut point question. Sans doute il avait dans la poche de son veston un carnet de vers, de ses derniers vers, les meilleurs, et il esquissa le geste de l’en retirer ; mais Verrière ne dut pas deviner cette intention, pensa Vaneau, puisque tout de suite il se leva disant :
— Mais à propos je ne vous ai pas montré cette toile de mon ami Garchizey ! Vous vous rappelez bien, le peintre…
Parbleu ! Si Vaneau se rappelait ! Il n’avait oublié aucune des paroles de Verrière : c’était le peintre de génie !
— N’est-ce pas que c’est beau ? C’est un chef-d’œuvre.
Pensait-il que Vaneau dirait le contraire ?
Il entrait dans la vie qu’il avait si longtemps rêvée. Il avait pour ami un poète, un vrai et qui de plus écrivait dans les journaux. Il allait connaître des peintres, des musiciens. Il sortirait avec eux, discutant d’art en bousculant les bourgeois dans les rues. Il irait dans leurs ateliers. Toute son énergie lui revenait… Et toute sa timidité lui restait.
— Eh bien ? lui demanda Jeanne quand il revint.
— Il m’a lu des vers qui sont très beaux.
— Mais, pour toi, qu’est-ce qu’il t’a dit ?
— Oh ! Il ne m’a parlé de rien. Mais je dois retourner le voir quand je voudrai. Il est chez lui tous les dimanches.
Jeanne haussa les épaules sans rien répondre. Vaneau, lui, ne doutait de la sincérité des autres que lorsqu’il ne pouvait plus faire autrement.
D’autres dimanches se suivirent. Une fois il arriva juste au moment où « les amis » venaient de partir.
— Je m’étonne même, dit Verrière, que vous ne les ayez pas rencontrés dans l’escalier. A propos où demeurez-vous donc ? J’irai vous voir un de ces soirs.
Dans leur logement depuis deux années qu’ils l’habitaient personne encore n’était venu leur rendre visite puisqu’ils ne connaissaient personne. Jeanne ne fut pas contente.
— Pour ce que ça va te servir ! dit-elle.
Il vint un soir en traînant ses bottines dans le couloir comme infiniment fatigué de vivre. Il portait en plein mois de Juin un gros pardessus d’hiver.
— Je suis gelé ! dit-il.
Vaneau s’empressait autour de lui qui distraitement tendit la main à Jeanne.
— Qu’allez-vous prendre ? dit Vaneau. Un peu de café ?
— Je prendrai, répondit Verrière, un verre d’eau.
Peu à peu cependant il s’humanisa. Il regardait Jeanne qui n’avait pas l’air de s’amuser beaucoup et lui posa des questions. Vaneau vit qu’elle lui plaisait. Il en fut heureux : il avait redouté que Verrière la trouvât laide ou commune.
— Je jurerais, dit Verrière, que vous n’avez jamais dîné dans une brasserie, au Quartier ?
Ils durent avouer que non.
— Eh bien, venez donc me prendre chez moi dimanche prochain à cinq heures. Nous irons ensemble.
C’était une invitation en règle et faite très délicatement. Vaneau en était si confus, si touché, qu’il ne savait comment accepter.
Il admira Verrière de parler avec cette désinvolture au gérant, au garçon. Tout le temps que dura le dîner ils furent tous les trois très gais.
Jeanne s’était trompée sur le compte de Verrière. Elle s’était faite belle aujourd’hui. Vaneau l’avait voulu. Verrière s’intéressait à tous les détails de leur vie, il apprit à quelle heure ils entraient au bureau, à quelle heure ils en sortaient, parfois ensemble, souvent Jeanne la première. Elle remontait à la maison à pied tous les soirs quelque temps qu’il fît par la rue de Clichy.
— Je vous écrirai prochainement, dit-il à Vaneau quand ils se quittèrent. J’ai quelque chose en vue pour vous dans un journal.
La lettre arriva dix jours après. Il attendrait Vaneau demain soir à six heures et quart chez lui. On prendrait une voiture. Vaneau se hâta, six heures sonnées, prit ses jambes à son cou. Il sonna. Personne ne vint lui ouvrir. Il attendit jusqu’à sept heures dans la rue. Peut-être Verrière avait-il été retenu au dernier moment ? Il allait arriver d’une minute à l’autre.
Verrière à six heures du soir descendait lentement la rue de Clichy que Jeanne allait suivre en sens inverse. Il ne pouvait manquer de la rencontrer. Elle fut étonnée de le voir là qui la saluait d’un grand coup de chapeau.
— Bonjour, madame ! lui dit-il. Comment allez-vous depuis l’autre dimanche ?
— Mais n’aviez-vous pas donné rendez-vous à Louis pour ce soir ? dit-elle.
Il ne sut d’abord que répondre. Cette petite jolie femme, avait-il pensé, doit s’ennuyer à mourir avec ce grand garçon bébête qui est son mari. Elle doit rêver, désirer mieux. Elle sera enchantée de me voir sans lui. Mais il se reprit vite, se frappa le front :
— Ah ! Je serai toujours le même ! J’ai de ces distractions inconcevables ! Oui ! Oui ! Je me rappelle maintenant. Il doit m’attendre. Mais permettez-moi de faire la moitié du chemin avec vous jusqu’à la place Clichy.
Il essaya de l’étourdir, de l’éblouir. Elle l’écoutait, les lèvres serrées, défiante, le laissant parler. Elle ne souriait pas. Il fut obligé de la laisser seule poursuivre son chemin. Il la vit traverser la place Clichy. Elle ne se retourna point. Il fit signe à un cocher, lui jeta l’adresse d’une taverne du Quartier.
A sept heures et demie Vaneau rentra.
— Je n’y comprends rien ! dit-il. Je n’ai pas vu Verrière. Je l’ai attendu plus d’une heure. On a dû le retenir quelque part. Mais il m’enverra un mot.
Jeanne dit seulement :
— Tu crois ? C’est un farceur.
— Allons donc ! Décidément, je ne sais pas ce que tu vas chercher.
Il attendit le « mot » un, deux, trois quatre jours. Puis n’y tenant plus il retourna rue Caulaincourt.
— M. Verrière ? dit le concierge. Il est à la campagne. Il a même donné congé pour le terme d’Octobre.
Il allait falloir recommencer, chercher ailleurs un autre « ami ».
VI
Jeanne lui parlait souvent de Mme Ternant avec qui au bureau elle s’entendait à merveille. Il connaissait la vie des Ternant : lui à l’Hôtel de ville arrivait à se faire des mois de trois cents francs mais il ne reculait pas devant la besogne, restant pour des travaux supplémentaires jusqu’à huit heures du soir ou rapportant chez lui des écritures ; elle un peu plus ancienne dans la maison gagnait cinquante centimes par jour de plus que Jeanne. Ce n’était pas d’aujourd’hui que Vaneau avait prévu cette invitation. Il ne fut nullement étonné lorsque Jeanne lui dit :
— Tu sais, il y a longtemps qu’elle insiste. Il faut que nous y allions dîner samedi prochain. Son mari a ses petites manies ; il lui faut son compte de sommeil. Et le samedi on peut se coucher un peu plus tard parce que le dimanche on se lève à l’heure que l’on veut.
Des mois avaient passé depuis l’aventure avec Verrière. Vaneau était rentré dans sa vie sans issue immédiate ; il marchait comme dans une forêt où l’on n’est pas assuré de trouver une clairière où se reposer, avec le temps nécessaire pour choisir ensuite son chemin.
Il accepta sans enthousiasme mais il avait pris l’habitude pour tous les détails de la vie de ne jamais rien refuser à Jeanne. Les Ternant habitaient non loin des grands boulevards dans un quartier d’emballeurs, d’exportateurs en gros où l’on risque à chaque minute de se faire écraser par les camions qui sortent des cours. Leurs deux fenêtres donnaient sur une rue où les rayons de soleil ont du mal à pénétrer. Il vit Mme Ternant, grande jeune femme brune dont le front était caché par les cheveux. Lui tout de suite apparaissait précocement vieilli, voûté déjà à trente ans et portant lunettes.
— Tu vois, disait Jeanne à Vaneau, comme c’est bien arrangé ici !
Elle avait beaucoup d’estime pour Ternant qu’elle était heureuse d’enfin rencontrer : un travailleur qui ne perdait pas son temps à écrire des vers. Sa vie était parfaitement ordonnée. Il n’allait jamais au café, jamais au théâtre, ne fumait pas.
— Avec l’argent que chaque année nous plaçons, dit-il, et la retraite à laquelle j’aurai droit, nous vivrons tranquilles à la campagne.
Jeanne regarda Vaneau comme pour lui dire :
— Tu entends, hein ? Tu ne pourrais pas en faire autant, toi.
Mais elle ne put se retenir de complimenter indirectement et à haute voix Ternant :
— Ce n’est pas comme Louis qui ne pense à rentrer à la maison que pour écrire des poésies. Et qu’est-ce que ça lui rapporte !
Vaneau rougit comme un enfant dont sa mère en public dénonce les défauts avec l’espoir qu’il s’en corrigera. Mme Ternant regardait devant elle dans le vague. Ses yeux rencontrèrent ceux de Vaneau qui tressaillit et dont le cœur se mit à battre. Quand elle servit le café elle se pencha sur lui jusqu’à le frôler. S’il ne se sentait point de sympathie pour Ternant elle il l’aimait déjà d’un violent amour. Mais où pourrait-il jamais la rencontrer seule ? La vie tout de suite se dressait devant son désir qui se cabrait pour bondir par-dessus les obstacles, mais peut-être en vain cette fois encore.
Ils avaient un piano. Elle joua quelques morceaux faciles. Vaneau fut heureux de savoir un peu de musique : il se tenait près d’elle, se penchant à son tour afin de tourner les feuillets. Elle n’en paraissait pas troublée et n’en faisait ni plus ni moins de fausses notes.
Il commença par rôder le soir dans les rues qu’elle pouvait suivre pour rentrer chez elle. Il retrouva l’attendant à d’autres carrefours à d’autres tournants de rues les émotions qu’il avait eues autrefois à guetter Lucie. Elle sortait en même temps que Jeanne à six heures précises mais ne se pressait point comme elle. Il crut l’apercevoir sur les boulevards mais elle disparut dans la foule. Il se demandait :
— Si je la rencontre que lui dirai-je ? l’aurai l’air ridicule selon mon habitude. Et que faire ? Je n’ai pas d’argent à moi. Jeanne me donne vingt sous par vingt sous et il ne faut pas que je lui en redemande trop souvent.
Son désir restait le plus fort. Il ne pouvait oublier ce regard, ce frôlement ; même il s’étonnait un peu qu’elle n’eût pas encore essayé de se rapprocher de lui, de lui faire signe. Des soirs se passèrent ainsi en vaines recherches. Il alla jusque dans la rue où elle demeurait. Il la vit rentrer, voulut se précipiter et n’osa point. Elle était la femme idéale dont rêvent ceux qui approchent de la trentaine. Il la parait de toutes les qualités sentimentales qu’il n’avait trouvées ni dans Lucie trop jeune, ni dans Jeanne trop pratique. Elle s’ennuyait certainement avec cet homme méticuleux qu’était son mari. Elle devait être assoiffée de lyrisme. C’était avec elle qu’il eût voulu vivre.
Il dit un soir :
— Tout de même il faudrait bien que nous les invitions à notre tour.
— J’y pensais, répondit Jeanne.
Elle vint, superbe. Il tremblait quand elle lui tendit la main. Cependant elle disait :
— Mais c’est très bien, chez vous ! Mieux que chez nous ! Qu’est-ce que vous me racontiez donc, Jeanne ?
— Oh ! dit celle-ci, ce sont des meubles que je tiens de mes parents. Ils ne sont pas vilains mais si ça continue nous serons obligés d’en vendre et de nous contenter d’une chambre et d’une cuisine.
— Allons donc ! protesta Ternant, vous n’en êtes pas là ! Et Monsieur va devenir célèbre un jour ou l’autre.
Il dit cela d’un ton plus méprisant que sérieux. Vaneau manquait trop d’assurance pour riposter. Et puis elle était là. Toute la soirée il espéra que grâce à quelque coïncidence il se trouverait seul avec elle. Ternant pouvait passer dans l’autre chambre pendant que Jeanne serait à la cuisine. Il en fut ainsi à la fin du repas. C’était une des manies de Ternant de se dégourdir les jambes après avoir secoué sa serviette. Jeanne préparait le café. Il resta seul en face d’elle plusieurs minutes à pâlir, à trembler, à ne pas pouvoir prononcer une parole.
— Vous ne dites rien ? fit-elle.
Il répondit, d’un air qu’elle dut trouver, pensa-t-il ensuite, niais :
— Mais si, madame !
Ce fut tout. Il n’en reprit que de plus belle le soir ses allées et venues, ne pouvant se débarrasser de son désir. Jeanne ne soupçonnant rien parlait toujours de Mme Ternant. Hier elle était allée s’acheter un chapeau au Louvre ; ce soir elles étaient montées ensemble jusqu’à la place Clichy : Vaneau cependant errait dans les environs du Conservatoire. Il désespérait de jamais la rejoindre. Jusqu’au soir où grâce au hasard il la vit descendre d’une voiture et entrer dans un hôtel pendant qu’un jeune homme — gants, monocle et chapeau haut de forme, — payait le cocher. Vaneau n’en mourut point mais il souffrit quelque temps.
Les années passaient l’une après l’autre. C’était toujours la suivante qui devait lui apporter avec la gloire la richesse et la délivrance. Elle viendrait comme la colombe de l’arche annoncer que les temps étaient révolus et tenant une couronne de lauriers. S’il avait pu partir au-devant d’elle, l’obliger à se hâter ! Cependant elle arrivait avec ses trois cent soixante-cinq jours alignés en bon ordre comme des soldats de plomb : les dimanches étaient leurs sergents, les douze mois leurs capitaines. Mais ils se ressemblaient tous.
Des dimanches, il en vécut de sinistres l’hiver. Jeanne préférait rester à la maison. Il n’aurait pas demandé mieux que de sortir mais pour quoi faire ? Il ne se sentait ni le courage ni seulement le désir de recommencer à chercher l’aventure comme autrefois par les rues, sur les quais, dans la cathédrale, au musée. L’après-midi lui paraissait interminable : personne ne venait frapper à leur porte. Dès trois heures la brume envahissait la cour ; des fenêtres s’éclairaient. Aux étages inférieurs ce n’étaient que va-et-vient, que poignées de mains sur les paliers, que : « Vous êtes bien aimables d’être venus nous voir ! », que bruits de pianos. Jeanne ne détestait point cette solitude ; elle cousait, reprisait, tandis que dans sa chambre il se morfondait. En vain essayait-il d’écrire : il le faisait avec de moins en moins de confiance en lui-même. Pourtant il ne consentait pas encore à renoncer. Il venait de terminer un acte en vers dont Jeanne n’avait pas voulu écouter la lecture et qu’il ne savait à quel théâtre déposer ; il avait autant de chances ici que là. N’ayant réussi à se rattacher à aucun groupe il ne connaissait aucun ami qui pût le conseiller utilement. Sans résultat, lorsqu’une simple mention lui eût fait si grand plaisir, il prit part à d’infimes concours littéraires. Mais il ne suffit pas d’être inconnu pour que ce soit un devoir à la foule de vous hisser sur le pavois.
La nécessité le condamnait à des besognes dont la monotonie devenait accablante. Parmi ces hommes dont l’énergie déjà mince s’épuisait à ressasser des potins de bureau, parmi ces hommes aussi cancaniers que des femmes il se rapetissait encore lui qui avait rêvé de monter haut. Les autres vivaient là comme poissons dans l’eau. Ils écrivaient, les coudes largement écartés sur leurs tables comme pour être avec elles en parfaite communion. En été dehors c’était le chaud soleil sur les feuilles roussies des squares, le murmure des jets d’eau tièdes dans les vasques, les passants obligés de marcher habillés de pied en cap, avec d’inutiles faux cols vite trempés de sueur. Ici ils étaient à l’ombre. Chaque après-midi vers trois heures le garçon s’annonçait, porteur d’une cruche pleine d’une boisson presque glacée. Quant aux trains qui sifflaient dans les gares chargés à rompre leurs essieux de voyageurs et de malles, ils ne les entendaient pas : assis chacun sur sa chaise ils ignoraient la fiévreuse attente des départs. Il y avait bien chaque année un peu avant Pâques les mêmes discussions pour établir la date du congé de deux semaines auquel chacun avait droit. Sans doute en parlaient-ils longtemps à l’avance et la veille du départ chacun se montrait-il quelque peu surexcité. Mais aussitôt rentrés ils reprenaient leurs habitudes en même temps que leur veston de travail usé aux coudes. L’image des champs, des bois, des montagnes, de la mer, s’effaçait vite de leur mémoire. Et leur vie n’était complète qu’au bureau. Ils s’y trouvaient heureux en toute saison : « Il y fait frais l’été, disaient-ils, et chaud l’hiver. » Depuis longtemps Dominique lui-même avait cessé de se frapper le cœur.
Ils arrivaient difficilement à joindre les deux bouts. Jeanne devenait insupportable et ce n’était point sa faute. Courageuse, elle consentait à travailler, mais elle eût été heureuse de pouvoir économiser un peu pour une maladie, pour un accident ou simplement pour la vieillesse. Il n’y fallait pas songer. Les discussions se multipliaient. Elle lui répétait :