DEUXIÈME PARTIE
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I
Tout de suite Vaneau se perdit dans des formules inutilement barbares. A tâcher de s’y retrouver il gagnait cinquante francs par mois. Avec lui deux saute-ruisseau qui n’avaient pas à eux deux trente ans, faisaient de leurs droites malhabiles les copies de peu d’importance en essayant de gâcher le moins possible de ce précieux papier timbré. C’étaient des gamins de Paris que l’on voit, dès qu’ils sortent de la première enfance, coiffés de melons, vêtus de pantalons et de vestons noirs jamais faits sur mesure, courir pour rattraper des tramways, des autos en marche, et s’y installer, mais à l’arrière, jambes pendantes et bras tendus, où contrôleur ni chauffeur ne s’aviseront de les trouver. On n’a pas assez d’argent pour les envoyer à l’école jusqu’à dix-huit ans. Il faut tout de suite qu’ils apprennent à gagner leur vie.
L’expéditionnaire, petit homme chauve, beaucoup plus vieux à lui seul que les deux gamins réunis, venait par le bateau d’Alfortville, apportant son déjeuner dans un sac de cuir. C’était un des innombrables employés auxquels une femme et des enfants interdisent de vivre à Paris dans des logements étroits, et qui ne seront jamais assez riches pour pouvoir se payer leurs aises dans des appartements de douze cents francs. La banlieue avec son fleuve ou ses rivières, avec ses maisons à jardins du terreau desquels jaillissent des arbustes, les attire. Elle leur promet des dimanches paisibles, malgré les balançoires des guinguettes et les orgues des manèges de chevaux de bois : dès le matin ils peuvent sortir en savates, en chemise de nuit. Il suffit de quelques pas pour marcher sur de l’herbe ; de faire la dépense d’une ligne et de beaucoup d’asticots pour prendre de temps en temps une maigre friture, mais bien plus savoureuse que s’il avait fallu l’acheter. Ici toute la semaine les enfants respirent meilleur air que dans les squares de Paris où la foule se presse, où chaque banc a ses clients attitrés.
Le deuxième clerc, jeune homme riche, offrait des cigarettes toutes faites, et, toutes les trois minutes, hystérique, se frappait la poitrine d’un violent coup de poing comme un pécheur repentant. Il vivait avec sa famille à Meulan, dans une villa qui gardait grâce à ses fondations son équilibre sur le flanc d’un joli coteau vert au pied duquel s’attarde indolente et bleue la Seine.
Quant au premier clerc, imberbe, avec de longs cheveux formant touffe sur la nuque, il se faisait, affirmait-il, des mois de cinq cents francs alors qu’il entrait à peine dans sa vingt-cinquième année. Parisien de naissance il avait l’habitude des rues, des cafés et des théâtres. Sa ville natale n’avait pas de secrets pour lui.
Vaneau ne connaissait point la procédure. Ses cinquante francs devaient servir à payer sa pension. Il aurait comme argent de poche l’unique louis mensuel que sa famille avait promis de lui envoyer pendant quelque temps. Il faudrait songer au tabac, au blanchissage. Pourtant il ne se tourmentait pas. Il savait que les hautes situations n’étaient pas faites pour lui. Et son oncle ne lui répétait-il pas :
— Tu n’es là qu’en attendant que nous te trouvions mieux.
L’essentiel était qu’il eût de nouveau le pied à l’étrier, qu’il fût à Paris. Il y a des maisons — avec des recommandations on finit par y entrer, — où l’on gagne jusques à quatre francs par journée de travail. A la fin du mois cela fait un chiffre tout rond de cent francs. Mais Vaneau souriait de pitié, car il croyait que ces vers ébauchés qu’il recopiait tels quels sans les corriger, ces quelques nouvelles dont il avait vaguement conçu le plan, ces romans dont il avait juste les titres lui ouvriraient tout de suite des portes. Il suffisait de quelques mois de patience. Mais il ne faisait que se répéter une expression consacrée. A la rigueur une porte pourrait s’ouvrir sur un somptueux cabinet de travail où un monsieur décoré ferait asseoir Vaneau dans un fauteuil de cuir et lui dirait à peu près ceci :
— Vous êtes tout jeune, mais j’admire votre talent. Vous viendrez travailler chez moi, aux heures qu’il vous plaira. Et je m’engage à vous donner cinq cents francs par mois.
En attendant, il était troisième clerc dans une étude d’avoué, ce qui est tout à fait distingué. L’étude se trouvait au fond d’une cour ornée de statues plus mutilées que si elles avaient été très anciennes. Les après-midi s’écoulaient tranquilles. Il n’y avait dans la pièce commune, — le premier clerc jouissant d’un bureau particulier, — que l’expéditionnaire, Vaneau et un des gamins : l’autre était au Palais avec le deuxième clerc, ou à flâner dans les rues avec ceux de son espèce, à éclater de rire devant quelque respectable dame ou à suivre quelque trottin. Ce n’était pas un bureau où des douzaines d’employés se sentent les coudes et, surveillés par un chef maussade, quelquefois hargneux, sont obligés de ne pas s’endormir sur leurs gros registres. C’était un endroit agréable, où ils avaient la sensation d’être presque libres. L’expéditionnaire ses rôles achevés lisait son journal, faisait des jeux de mots en fumant des cigarettes ; Vaneau fumait aussi tout en recopiant ses œuvres sur un carnet de poche, et le gamin allait de l’un à l’autre, agaçant comme une mouche mais pas dangereux. Quelle paix, après la vaine agitation de la caserne ! Quel repos après les longues marches sur des routes qu’aucune tranchée ne coupe.
Quelle joie aussi de pouvoir s’en aller tout à fait libre alors, à six heures du soir, par les rues, le long des boulevards envahis par les passants ! Dans les petites villes, le printemps, l’été, l’automne et l’hiver sont des personnages qui s’installent avec leur suite pour trois mois. Ce sont les feuilles nouvelles, les cerises, le raisin, les noix sèches. Octobre venu les petites villes commencent à sommeiller au coin du feu. Si les portes restent entr’ouvertes, c’est à cause du courant d’air, de peur que la cheminée fume. Paris au contraire, surexcité, se réveille, se rue dans la nuit qui commence de plus en plus tôt mais jamais assez tôt, dans la nuit qui devrait durer toute la journée. Il ne s’agit pas de marcher sentimental parmi les feuilles mortes : elles sont, sitôt tombées, balayées.
Tantôt il s’en allait seul, les bras ballants, sans canne. Il ne pouvait se décider à en acheter une. La canne, lui semblait-il, est l’apanage des riches. Chez lui les bourgeois seuls en portaient. Ils auraient bien ri s’ils l’avaient vu, lui, Vaneau, passer dans les rues de la petite ville une canne à la main ; les ouvriers aussi, et leurs femmes, qui n’auraient pas manqué de dire :
— J’espère, pour le coup, qu’il en fait des embarras, le fils Vaneau ! Voici qu’il se promène avec une canne, comme les fils Rousset !
Il était tout naturel que les fils Rousset eussent droit à une canne, leur père étant notaire. Au poing de Vaneau, la plus mince badine eût été plus lourde qu’un outil.
Dans les rues de Paris aussi il se promenait en ayant conscience de n’être pas fils de notaire. Il passait vite devant les terrasses des grands cafés toujours encombrées de consommateurs, afin qu’ils n’eussent pas trop le temps de remarquer son complet gris fer. Il voyait des centaines de voitures rouler chacune vers un but différent, des omnibus chargés de voyageurs dont aucun ne devait descendre au même endroit. Les crieurs de journaux se hâtaient, le torse incliné, les pieds légers, comme autant d’annonciateurs de victoires imprévues ou attendues. Ils bousculent les passants qui, ne leur en gardant pas rancune, leur donnent un sou en échange d’une de leurs feuilles. Les becs de gaz, l’électricité dans des globes luttaient victorieusement contre la nuit. Personne ne pensait à lever les yeux vers le ciel. Il faisait plus clair qu’en plein jour. C’était autour de lui la ruée de tous vers des gloires éphémères, vers des plaisirs à fleur de peau. Tous, hommes et femmes, se précipitaient, yeux luisants, bras tendus, les uns courant à perdre haleine, les autres couchés dans des voitures sur de moelleux coussins, comme autrefois les rois fainéants. Toute la ville était dans les rues. Il ne remarquait même pas les lumières aux fenêtres des maisons : il n’y avait vraiment de lumières qu’aux devantures prodigieuses des magasins plus vastes que des univers. Il lui arrivait de subir la contagion. Il se sentait emporté vers d’irréalisables désirs. La grande ville fonçait tête baissée dans le rêve, comme une bête fabuleuse. Et le long des grands boulevards qui ondulent, il lui semblait marcher sur l’échine, chargée d’électricité, du monstre.
Tantôt avec le premier clerc et l’expéditionnaire, — qui n’était jamais pressé de regagner son bateau, — il entrait dans un café où les consommations sont apportées sur des soucoupes marquées de chiffres effrayants pour qui ne dispose même pas de dix francs par mois. Il n’osait pas profiter de toute la profondeur de la banquette, se voyait dans l’obligation de rire aux calembours de l’expéditionnaire et de prêter une oreille attentive aux récits que faisait de ses bonnes fortunes le premier clerc : ce n’était pour ainsi dire jamais lui qui payait.
Le soir il dînait en famille, vers huit heures et demie, lorsque des quatre ou cinq habitués qui s’obstinaient à venir la moitié étaient partis et que les autres, attaquant leur dessert, n’étaient plus inquiétants. C’étaient des messieurs pour qui Vaneau, bien qu’ils ne fussent guère plus âgés que lui, avait du respect. Ils ne dédaignaient pas lorsqu’il attendait que l’on se mît à table et qu’il errait dans la salle d’une chaise à l’autre de lui adresser la parole et de lui donner des conseils. Ils se proposaient en exemple. Qu’était-il à côté d’eux, pourvus d’emplois qui les faisaient, disaient-ils, largement vivre ? Il eût été d’ailleurs le dernier à en douter, lui qui les voyait dépenser jusqu’à deux francs pour ce repas du soir ! C’était une somme pour lui. Heureux de parler de leurs occupations, celui-ci était aux chemins de fer de l’État, cet autre à la compagnie de Mossamédès, celui-là au bureau des statistiques à l’Hôtel de Ville. Ils riaient de plaisir quand Vaneau confessait avec humilité les cinquante francs qui lui étaient alloués pour ses travaux. Mais il ne leur parlait pas de ses aspirations, du but indéfini vers lequel il se mettait en marche à tâtons dans l’obscurité. Ils avaient les certitudes de ceux dont le chemin depuis longtemps est tracé, qui ont le temps, leur journée finie, de s’attarder les coudes sur la table d’un restaurant et de s’inviter ensuite à prendre un bock, parce qu’ils ne rentrent chez eux que pour se coucher.
La cousine de Vaneau était une jeune personne vive et brune. Il se souvenait d’avoir avec elle joué dans un champ sous un châtaignier, une année qu’elle était venue passer deux mois de vacances chez leurs communs grands-parents. Il fallait faire attention avant de s’asseoir ; à défaut de l’éteule des châtaignes précocement tombées piquaient de tous les vigoureux piquants de leur écorce. Gamin il avait eu pour elle un amour silencieux. Elle ne ressemblait pas aux filles de son pays vêtues d’étoffes rudes et chaussées de sabots. Elle était bien habillée, sentait bon. Maintenant il lui en voulait de l’avoir aimée. Il la trouvait trop pratique, trop sérieuse. La belle occupation en vérité pour une jeune fille de Paris, que de rédiger des menus, de rendre la monnaie à la caisse en souriant à tout le monde, surtout aux jeunes gens ! Car il commençait, croyait-il, à connaître Paris. Toutes les jeunes filles étaient rieuses qu’il croisait dans les rues ; chacune d’elles ne pouvait point ne pas être une Musette, une Mimi-Pinson. Elles devaient aimer les fleurs, les dîners sous des tonnelles quand le crépuscule tombe sur la banlieue, les longs dialogues sentimentaux. La nuit venue, des femmes dont beaucoup étaient ou paraissaient jolies pirouettaient ou marchaient indolentes avec le besoin d’être suivies. Pour s’en aller avec l’une d’elles, — dans un appartement superbe, il n’en doutait pas, où brûlaient de rares parfums, — Vaneau eût donné la moitié de sa vie. Mais petite ouvrière ou belle madame il n’aurait jamais osé les aborder : comment s’y prend-on à Paris ? Ou bien encore à le voir, elles eussent continué de pouffer de rire, ou dédaigneuses auraient haussé les épaules. Pourtant les unes et les autres il ne pouvait s’empêcher de les suivre ou de les frôler. Il espérait on ne sait quoi contre toute espérance : que par exemple l’une d’elles s’éprît de lui brusquement. Mais aussitôt Vaneau se souvenait qu’il manquait trop de cette assurance qui fait que l’on relève en crocs sa moustache.
Indifférentes, moqueuses ou dédaigneuses, il les préférait à cette petite bourgeoise de cousine, comme il l’appelait au fond de lui-même, toujours tirée à quatre épingles et dont tous les sourires étaient de commande. Jamais Vaneau ne s’était entretenu plus d’une minute avec une jeune fille, avec une jeune femme. Débordant de lyrisme inemployé il lui semblait que tout de suite les exclamations les plus folles, les images les plus désordonnées se presseraient sur ses lèvres pour exalter, étourdir et enivrer la très chère. Ce n’était pas sur ce ton qu’il aurait pu parler à sa cousine.
Les jours se succédaient. Chacun d’eux était beau à cause de cette sorte de fièvre dont palpitent ceux qui peu à peu prennent contact avec Paris. Il ne s’agissait pas de travail dans la solitude, sous le regard de la lampe. Cela ne le gênait pas encore de ne pas avoir à proprement parler de chambre à lui ; le cabinet où il couchait sur un canapé servait aux clients importants de cabinet de débarras où poser cannes, parapluies, pardessus ; il n’y pouvait installer à demeure faute de place ni encrier ni livres. Il s’agissait seulement de s’habituer à respirer l’air de Paris et à marcher dans les rues sans se demander s’il ne s’égarait pas.
La grande ville était pour lui plus vaste que le désert. Le long des boulevards, au tournant d’une rue, des hommes se rencontrent sans l’avoir fait exprès, se reconnaissent, se serrent la main. L’un deux fait demi-tour et ils s’en vont ensemble au café. Vaneau, lui, aurait pu marcher toute une année dans Paris sans rencontrer quelqu’un qui l’arrêtât pour lui serrer la main. Comme il n’avait que vingt-deux ans son oncle et sa tante l’accablaient du poids de leur expérience. Il n’avait pas avec eux de longues conversations. Il donnait cinquante francs pour sa nourriture et pour sa chambre : on le lui faisait sentir ; il tâchait de ne pas tenir trop de place et de ne pas manger comme un glouton. Il promena sa solitude et sa tristesse dans l’automne.
II
Comme le jour de son arrivée il s’éloigna des grands boulevards qui se ressemblent en toute saison. A grands pas le col de son pardessus relevé, les mains dans les poches, il montait vers Montmartre dans l’ombre, dans la brume qui est la respiration de l’automne. Là-haut devant le Sacré-Cœur, le vent soufflait si fort que Vaneau s’étonnait presque qu’il n’éteignît point toutes les lumières ; car il pensait aux vieux réverbères de chez lui qui ne peuvent résister à la moindre rafale. Il eût été heureux que la nuit complète se fît sur Paris. Chacune de ces lumières derrière les fenêtres était le point autour duquel des vies humaines allaient jusqu’au bon sommeil se reposer. Vaneau n’avait pas de lampe à lui. Dans la nuit il songeait :
— Je ne suis pas exigeant. Plus tard, une mansarde me suffira, percée d’une fenêtre ou d’une simple lucarne ; j’y serai bien pour entendre tomber la pluie et passer le vent. J’y vivrai ma vie et je n’abaisserai point mes regards vers les étages inférieurs où les jeunes filles riches jouent du piano.
Il y a de ces contradictions dans l’âme de Vaneau. Tantôt il pense à quelque puissant protecteur qui le sortira d’un seul coup de l’obscurité ; tantôt il ne peut se concevoir que travaillant tard dans la nuit loin des vains bruits des réjouissances publiques, en quelque chambre juchée au dernier étage d’une maison.
D’autres soirs il s’enfonçait dans des quartiers pas très éloignés du centre de Paris où tout était nouveau pour lui. Les maisons de chaque côté des rues se rapprochaient tellement qu’elles réduisaient les rues à n’être plus que des ruelles. Mais il y faisait doux ; on y sentait à peine le vent. De grosses barres de fer qu’il eût fallu des heures pour limer protégeaient contre les attaques nocturnes des intérieurs de gargotes peintes en rouge. De vieux paletots étaient pendus par le col au fond de boutiques obscures où fumait une lampe sans abat-jour. Il respirait des odeurs de pommes de terre frites, de châtaignes grillées. Çà et là des devantures de bars éclataient de lumières. Debout devant le zinc bosselé des hommes secouaient à coups de cuiller dans des verres épais des absinthes trop vertes. Parfois un omnibus qui connaissait son chemin roulait sur les pavés inégaux. Des femmes, des hommes sortant d’ateliers où les journées paraissent longues se précipitaient hors du quartier de leur travail pour gagner à pied un quartier semblable où les attendaient la soupe et le sommeil.
Les après-midi des dimanches étaient d’une hautaine mélancolie. Vaneau s’en allait d’abord libre, fier, avec une âme qui claquait comme un drapeau le jour du départ pour la victoire. Ce n’étaient plus les deux courtes heures d’un soir de semaine. Il avait à ses ordres une journée entière. Tout seul il marchait à la rencontre de l’aventure.
Elle pouvait être partout à la fois. Il eût voulu se trouver en même temps sur plusieurs points de Paris. Car s’il se souvenait de tournants de rues, de passages obscurs où il avait aperçu de belles filles, il voyait au même instant une jolie femme, — peut-être une jeune ouvrière, qui lourde de sa propre solitude marchait elle aussi sans doute à la rencontre de l’aventure. Il la rattrapait, ralentissait le pas au moment de la dépasser, mais n’osait point si peu que ce fût se retourner pour la dévisager de biais ; il eût fallu qu’elle-même le hélât ou le retînt par la manche de son pardessus.
Ce n’était pas seulement par les rues qu’il la cherchait. Il pouvait la trouver à Notre-Dame, dans l’ombre des nefs où il errait, les mains derrière le dos, tressaillant lorsque le Psalmiste demandait aux montagnes : « Pourquoi avez-vous bondi comme des béliers ? » et aux collines : « Et vous, comme les agneaux fils des brebis ? » Il regardait les grandes orgues suspendues entre ciel et terre. Leurs tuyaux d’étain luisants étaient rangés comme une armée en ordre de bataille. Aux vêpres de Noël, quand un pâle soleil filtrant à travers la grande rosace s’enrichissait de teintes multicolores ou qu’il faisait tout à fait sombre, c’étaient de vieux airs que jouaient flûtes et nasard :
Nous voici dans la ville où naquit autrefois Le Roi le plus puissant et le plus saint des rois.
Les bergers, hommes des champs, laissaient leurs tentes et leurs huttes pour obéir à la voix des anges qui chantaient en plein ciel, protégés contre le froid de la nuit par le duvet de leurs ailes. Les Rois Mages, maîtres de pays fabuleux où courent les licornes, partaient de leurs palais pour suivre la belle étoile toute dorée au milieu de l’azur ; et ils s’agenouillaient sur le seuil d’une étable où demeurent un âne et un bœuf. Un Noël lorrain dansant et grave déchirait le voile qui nous cache les anciens temps alors que les paysans, lanternes allumées, enfonçaient dans la neige leurs sabots grossiers et que le son des cornemuses se mariait vers minuit à la voix des cloches. Puis sous ces voûtes gothiques la Toccata en ré mineur, les cinq claviers couplés et toutes les anches « dehors », se dressait presque d’un seul coup, formidable, comme un autre monument qui eût fait éclater les vitraux et craquer les murs de la cathédrale, tandis que dans les mondes inconnus tressaillait l’âme de Jean-Sébastien Bach.
Il pouvait la trouver à Saint-Séverin où il semble que l’on voie encore le moyen âge frôler les murs et les piliers humides pour s’agenouiller sous les voûtes basses, sur les dalles dures. Elle serait comme lui venue rêver d’après-midi de Novembre où, fatigué de marcher sur des routes que balaye le vent, on se réfugie à l’heure des vêpres dans une vieille église. La fabrique n’est pas assez riche pour qu’il y ait partout des bougies allumées. On s’arrête près du porche et — l’église est si petite ! — pas loin du chœur. Les cyprès du cimetière qui l’entoure de ses croix et de ses pierres agitent sur ses vitraux l’ombre de leurs branches. Et le village avec ses barrières et ses murs entoure le cimetière et l’église ; à cette heure qui amène le crépuscule il paraît mort. Si quelques bougies sont allumées dans le chœur pas une maison n’est encore éclairée. C’est l’époque où l’on abandonne les vastes espoirs : l’année a été bonne. On ne fait pas encore de projets pour le printemps prochain, et tous, jeunes et vieux, se reposent au coin du feu, la tête libre, les bras fatigués.
Et Vaneau songeait à des vêpres idéales dans des cathédrales de province. Des villes gothiques pareillement ensevelies dans les brumes se recueillaient à la sonnerie des cloches ; hommes et femmes s’acheminaient vers les nefs obscures éclairées de bougies. Le vieil organiste montait l’escalier en colimaçon qui débouche sur la soufflerie. Il accrochait à la patère du buffet chapeau et manteau puis, religieusement, à la fois de la main droite et de la main gauche tirait ses registres. Pour fêter l’entrée de l’officiant précédé des enfants de chœur, d’un coup de pédale de combinaison il assemblait ses trois claviers, et c’était sous les voûtes l’éploiement d’une marche triomphale pendant que dans les rues soufflait le vent d’automne. Puis il répondait aux psaumes par des ébauches de fugues en mineur. Assis sur les chaises et sur les bancs, le peuple des assistants suivait des yeux dans ses psautiers les versets écrits en latin, et des oreilles la mélodie écrite en une musique dont les inflexions le ravissaient d’aise. Dehors le vent continuait de souffler ; les arbres des prés et des bois et les cyprès du cimetière s’associaient à la première tristesse du crépuscule. Mais le chœur illuminé était le havre où les âmes mélancoliques trouvaient la joie de revivre. Et, quand les jeux de fond de huit et seize pieds faisaient entendre un grave Tantum ergo allemand, c’était comme si la grande certitude de la foi eût battu des ailes au-dessus des têtes inclinées.
Il pouvait la trouver sur les quais. Elle y chercherait comme lui des livres brisés ou à jamais neufs dans lesquels des poètes illustres ou inconnus avaient voulu rendre sensibles leurs enthousiasmes ou leur mélancolie. Il y serait question des prés et des bois, des villages et des petites villes, de la lune sur les saules et du soleil sur les moissons et surtout de l’amour. Tout de suite devinant qu’il était lui aussi poète elle lui ouvrirait les bras en disant :
— C’est vous que j’aime, venez !
Il pouvait la trouver dans la grande salle d’un musée dont les murs n’existent que pour qu’on y accroche des tableaux. Comme lui elle rêverait devant cette Vierge au manteau bleu, ravie en extase, tout entourée d’anges dont les ailes tout à l’heure vont battre vers le ciel plein d’étoiles. Elle ne pourrait s’empêcher de sourire en regardant les collines bleuâtres le long desquelles des arbres tout droits semblent monter comme des hommes d’armes à l’assaut d’un château fort d’où nul guetteur ne jettera le cri d’alarme. Ici c’est un buisson dont le vent de la mer sous un ciel gris torture les branches solidement crispées sur leurs racines qui tiennent bon ; là dans un jardin délicieux planté d’arbres aux feuilles tranquilles notre père et notre mère, sous l’œil de Dieu qui d’entre deux riches nuages les observe goûtent les premiers le plaisir de vivre. Des intérieurs minuscules où s’agitent de petits hommes qu’il faudrait regarder avec une loupe, jusques aux palais à hautes colonnes peuplés de seigneurs graves et de dames majestueuses, des rustres d’hier qui dansaient à toutes jambes, buvaient à plein gosier, attrapaient à pleins bras les servantes dont les seins font craquer les camisoles, aux paysans d’aujourd’hui résignés à la malédiction du travail et de la mort, groupés autour d’une fosse, un jour qu’il va pleuvoir, sous un ciel sombre ; du sourire énigmatique de l’Italienne aux sourires pervers des jeunes gens délicats à qui l’Amour fait signe et qui le moment venu de s’embarquer pour Cythère font attention de ne point écorcher aux cailloux du rivage leurs souliers, c’étaient, fixées pour l’éternité relative de la terre, les visions de milliers d’artistes morts. Devant ces rêves réalisés Vaneau passait, fort de sa jeunesse, de ses rêves imprécis, en conquérant qui n’a pas de temps à perdre puisque c’était tout de suite qu’il allait la rencontrer.
Mais non. Cherchait-il mal ? N’existait-elle pas ? Il se retrouvait, sans espoir de ne pas demeurer seul, à la nuit tombante, la gorge sèche, les doigts gonflés. Il lui arriva quelquefois de regretter de n’être pas sorti avec sa cousine qu’accompagnait tantôt son père tantôt sa mère. Ils allaient au Bois de Boulogne que Vaneau ne connaissait pas ; le soir en dînant elle parlait des cygnes sur le lac qu’il aurait voulu voir ; ou bien n’importe où, au hasard, dans Paris dont ils ne remarquaient que les restaurants vieux ou neufs pour les comparer au leur. Mais au moins il aurait marché près d’une jeune fille. Il ne l’aimait pas mais elle était jolie. Il eût pu se distraire à la regarder sourire.
Il n’avait pour entrer dans les cafés que l’embarras du choix. Il s’étonnait, tant ils regorgeaient de monde, que les rues, que les quais ne fussent pas déserts. Il y en avait de discrets, de sûrs d’eux-mêmes, qui n’ont pas besoin de s’éclairer de deux globes électriques pour qu’on les remarque : ils ont des habitués qui les connaissent et qui viendraient à eux les yeux fermés. Mais tous les autres faisaient des signes d’une lumière éblouissante, depuis les bars qui servent pour quatre sous une mominette sur le zinc, jusqu’aux brasseries, aux tavernes, aux « grands établissements » où les consommations coûtent au moins cinquante centimes, sans compter le pourboire : quand on ne leur donne que deux sous les garçons ne disent même pas merci et ce n’est pas des deux mains qu’ils vous aident à remettre votre pardessus. De certains endroits s’échappaient des bouffées de musique. Puisque c’était dimanche où la solitude est plus lourde, Vaneau n’hésitait pas à entrer dans une salle où des « artistes » groupés autour d’un piano jouaient des marches, des valses, des réductions d’opéras. Il cherchait un coin, qu’il ne trouvait pas toujours et s’installait devant une absinthe qu’il buvait en fumant. Il pensait mourir de mélancolie à regarder des jeunes hommes assis en face de leur maîtresse, de leur femme, des jeunes femmes dont pas une ne lui était destinée. Ce n’était pas lui qui eût envoyé Éliézer chercher Rébecca : pour la rencontrer il aurait traversé le désert. Mais cela même eût été inutile. Des airs, tant de fois répétés par les orgues de Barbarie et les musiques militaires qu’ils sont devenus anonymes comme les vieilles romances populaires, le faisaient rêver d’amour. Il rivait ses regards au visage de quelqu’une de ces jeunes femmes qui paraissaient, hélas ! si heureuses de leur vie. Désiraient-elles encore quelque chose ? Elles ne faisaient pas attention à lui. Que n’était-il ce violoncelliste dont plus d’une d’entre elles regardait trembler les doigts fins sur les cordes souples ! Mais il croyait au frôlement de l’inspiration, à l’arrêt des langues de feu au-dessus des têtes élues. Il lui arrivait de ne plus entendre la musique, de ne plus voir les jeunes femmes. Il s’en revenait comme ivre.
Aussitôt rentré, son exaltation tombait. Il n’y avait pas besoin qu’on lui demandât :
— Eh bien, t’es-tu assez promené avec ta bonne amie ?
Sans doute il ne protestait que pour la forme ; sans doute il était flatté qu’on le crût capable de passer une après-midi de dimanche avec une jeune fille, mais que ces propos lui semblaient vulgaires ! Surtout, le dimanche soir, ils dînaient plus tôt que les jours de semaine : à sept heures. Une vieille habitude. C’était un repas presque silencieux dans la salle que n’avait pas fouettée le va-et-vient des clients de onze heures du matin à deux heures de l’après-midi. On n’y allumait par économie qu’un bec de gaz.
Il avait hâte de sortir de nouveau pour voir dehors sous la pluie de Décembre s’exaspérer la joie d’une journée de repos qui va prendre fin. La rue de Provence, avec ses becs de gaz voilés de brouillards, ses trottoirs humides et ses vieilles maisons, faisait alors penser à des rues de ville maritime que traversent en chantant les matelots. Il s’étonnait de ne pas apercevoir là-bas se balancer des mâts, fumer des cheminées de vaisseaux. Entassés dans des fiacres, des jeunes gens cigare aux lèvres descendaient de Montmartre vers le Quartier Latin. D’autres entraient dans les bars où ils buvaient debout ; ils ne prenaient pas le temps de s’asseoir. On eût dit qu’ils avaient hâte de repartir, qu’ils voulaient épuiser avant l’aube du lundi tous les plaisirs faciles que Paris offre à ceux qui les aiment.
Vaneau parfois se laissait tenter. Il rentrait veuf de ses enthousiasmes, bouche pâteuse, tête lourde. Seul dans son cabinet fermé pour jusqu’au lendemain matin il ne songeait même pas à griffonner des vers. Il se couchait tout de suite avec une provision nouvelle de découragement.
III
Vaneau est de ceux qui, faisant leur possible pour n’être jamais en retard, arrivent toujours avant l’heure. Seulement ce dîner n’en finit pas. On a beau faire maigre à cause du vendredi saint : beaucoup trop de plats se succèdent. Son oncle, sa tante et sa cousine sont ce soir en veine de conversation. Il place de-ci de-là un mot qu’il a l’air de donner pour ce qu’il vaut, qu’il jette comme un vulgaire caillou sur un tas d’or. Il se dit :
« Ils vont me faire manquer mon train. »
Mais il garde pour lui son anxiété de peur de paraître ridicule.
Pourtant au dessert il se décide à poser sa serviette, repousse sa chaise et dit :
— Il va être neuf heures et mon train part à dix heures cinq. Je crois que d’ici à la gare de Lyon j’en ai pour un moment.
Il eût mieux fait de se taire. On s’exclame :
— Mais en un rien de temps tu y seras. Ne te presse pas. Mange-moi cette figue… Et qu’est-ce que tu vas prendre avec ton café ?
Ce serait à croire qu’il ignore qu’à Paris les omnibus vont vite. Ils vont même si vite que souvent, pour monter dans l’un d’eux, il faut en laisser passer trois ou quatre.
Un quart d’heure s’écoule. Vaneau ne tient plus en place.
— Je crois tout de même qu’il est temps ! dit sentencieusement l’oncle. Place de l’Opéra tu prendras Gare Saint-Lazare-Gare de Lyon.
C’est une des premières nuits de l’année où grâce aux premiers souffles du printemps on puisse rester sur une impériale. Vaneau retourne au pays pour trois jours. On a bien voulu lui accorder la journée du samedi. Quant au dimanche et au lundi de Pâques, ils appartiennent à tout le monde.
L’omnibus va vite. Sachant sans doute que Vaneau doit être à la gare de Lyon pour le train de dix heures cinq, il fait son possible. Mais tout le monde fait son possible, le train aussi, qui ne tient pas à avoir à rattraper du retard… et qui s’ébranle au moment précis où Vaneau débouche sur le quai. Courir après ? Peine perdue. Il n’y a plus que les paysans pour faire des signaux de détresse avec leur parapluie de cotonnade bleue. Il reste digne : ce n’est que départ remis. Il se renseigne ; le train suivant part vers une heure du matin.
« Au moins, se dit-il, je ne serai pas bousculé. Il n’y aura personne. »
Il est libre, n’ayant pas même de valise, — à quoi bon pour trois jours ? — d’aller, en attendant, où bon lui semble. Il préfère se promener dans l’immense salle d’attente. Il ne sortira point de la gare de peur des mauvaises rencontres la nuit, surtout pour ne pas se perdre dans ce quartier qu’il ne connaît pas. Mais que c’est interminable, comme les heures de faction devant de paisibles poudrières qui se garderaient de sauter si personne ne les y aidait !
A partir de minuit quelques voyageurs apparaissent. Il y en a d’emmitoufflés. Voici un monsieur avec deux dames, une grande, brune, une petite, blonde. Deux dames ? Deux jeunes filles plutôt. Elles portent l’une et l’autre des paquets. Chacune a sur les épaules un manteau. La nuit a beau être fraîche, le monsieur est en veston ; sans doute ne les accompagnera-t-il pas plus loin ? Vaneau se voit montant dans le même compartiment que les deux inconnues. Il les laissera passer les premières sur le quai. Du coin de l’œil il observe le groupe : superbe décidément la plus jeune ! Cheveux noirs, yeux luisants, lèvres rouges.
Elles doivent avoir l’habitude de voyager ; elles ne se pressent pas. Tout à l’heure pour la première fois de sa vie Vaneau a manqué son train ; il s’est juré pas trop tard qu’on ne l’y prendrait plus. Pas aujourd’hui en tout cas. Il arrive avant elles sur le quai. Il flâne affectant d’aller de wagon en wagon pour les examiner tous, sans pouvoir se décider. Pourtant presque tous sont vides.
Enfin il grimpe, va fermer la portière du fond… Son cœur bondit : elles montent dans le compartiment voisin. Il n’est séparé d’elles que par une cloison à hauteur de poitrine. Tout de suite parlant haut, affectant de rire et de ne pas même soupçonner si près d’elles la présence d’un jeune homme, elles rangent leurs paquets. Elles sont seules. Vaneau ne s’est pas trompé ; le monsieur en veston est déjà parti.
Il a maintenant la certitude d’avoir produit sur l’une d’elles, sur toutes deux peut-être, une forte impression. Elles pouvaient choisir un autre wagon : il n’en manque pas d’inoccupés. Mais elles ont dû le suivre du regard ; vont-elles bientôt se disputer son cœur ?
Le train part. Mais Paris le suit longtemps avec ses maisons endormies devant qui les becs de gaz encore allumés montent la faction, immobiles, sans cligner des yeux. Vaneau ne regarde que les deux inconnues. Il affecte de ne pas pouvoir tenir en place. Il va et vient d’une portière à l’autre en jeune homme supérieur, habitué aux nuits sans sommeil. Mais, seul, il serait déjà étendu sur la banquette à dormir. Il s’énerve. Comment engager la conversation ? Puisqu’elles ne se décident pas à parler les premières, elles auraient mieux fait d’aller se coucher ailleurs. Car la blonde fait ses préparatifs.
Vaneau n’est pas hardi. La confiance en soi-même est son moindre défaut. C’est sa première aventure et, encore, en herbe. Il hésite, cherche. Il observe du coin de l’œil, écoute des deux oreilles. Elles parlent haut comme les oiseaux babillent avant de s’endormir. Il se décide à regarder dehors. Il est bon d’avoir l’air songeur en contemplant des paysages. Plus ils sont invisibles et plus vous pouvez intéresser ceux qui vous observent : vous scrutez la mystérieuse profondeur de l’ombre, vous voyez nettement ce que personne n’aperçoit. Une toute petite lumière lointaine éclaire pour vous seul des mondes. S’il faisait un peu moins nuit malgré la veilleuse, s’il était un peu moins secoué, Vaneau prendrait des notes, c’est-à-dire qu’il écrirait n’importe quoi, quelle heure il est, ce qu’il lui reste d’argent.
— Savez-vous, demande la blonde à la brune, à quelle heure nous arriverons à Cravant ?
— Vers huit heures, je suppose ?
Vaneau se précipite :
— Mademoiselle voulez-vous mon indicateur ?
Il a franchi le Rubicon. Elles remercient en souriant. Et — ce n’est peut-être pas délicat, parce qu’il a l’air de compter sur « la fin », — il s’accoude à la cloison et les regarde de plus près. Tandis que la blonde continue de s’installer pour dormir, l’autre s’approche pour lui rendre son indicateur. Il n’aurait pu désirer mieux.
— Voici, monsieur. Je vous remercie.
Va-t-elle maintenant s’asseoir ? Si oui, tout est perdu. Mais Vaneau faisant appel à tout son courage, lui demande, tremblant qu’elle lui tourne le dos :
— Vous allez à Cravant, mademoiselle ?
— Un peu plus loin, à Voutenay, près d’Avallon.
Ils disent l’un et l’autre ce qu’ils peuvent inventer de mieux pour se faire valoir chacun de son côté.
… C’est un peu humiliant de voyager en troisième classe, mais les compagnies de chemins de fer, le P.-L.-M. surtout, ont tant d’attentions pour les voyageurs qu’il n’y a que très peu de différence entre une troisième classe et une deuxième.
… Oh ! pour les longs trajets, par exemple, pour aller jusqu’à Nice, une deuxième est tout de même préférable.
— Certainement ! approuve Vaneau. C’est une jeune fille distinguée, se dit-il, et qui va lors de chaque carnaval se réjouir à Nice. Il parle avec enthousiasme de Paris qu’il commence à connaître à peine.
Ainsi aiguillée la conservation va comme le train, sans s’arrêter. Il y a de petites gares où tous les deux font halte en se taisant, pour se reposer. Sur leurs âmes comme sur ces campagnes qu’ils traversent sans les voir un doux clair de lune répand sa lumière. A mesure qu’ils parlent ils croient se mieux connaître.
Vaneau ne regrette plus d’avoir manqué son train.
Pourtant, fatiguée la première, elle s’assoit pour dormir. Lui, ce lui serait impossible.
Le jour se lève. Vaneau n’y tient plus : il enjambe la cloison. La jeune fille brune qui ne faisait que sommeiller le regarde étonnée et muette. L’autre dort ou fait semblant.
— Serait-ce une fausse manœuvre ? se demande-t-il inquiet. Maladroitement il a fait dérailler cette amitié qui depuis trois ou quatre heures marchait si bien.
Pour se donner une contenance il regarde à travers la vitre qu’il essuie d’un revers de la paume le paysage net, presque sans brumes, encore endormi. Mais on sent que bientôt comme avec un aiguillon le soleil va le piquer de son premier rayon pour le réveiller.
Un instant distrait, comme pris d’une inspiration subite, Vaneau cherche dans la poche intérieure de son pardessus. Il en tire un carnet, — celui sur les feuillets quadrillés duquel il recopie ses vers, — paraît s’absorber dans leur lecture. Mais tout à coup :
— Mademoiselle ! dit-il, en lui faisant signe.
Elle est obligée par politesse, de quitter son coin pour se rapprocher de lui, mais d’un peu mauvaise grâce comme si elle n’osait pas lui dire :
— Qu’est-ce que vous me voulez encore ?
— Tenez, ce sont des vers que j’ai faits. Voulez-vous les lire ?
Elle n’a peut-être jamais lu de vers. Mais il ne doute pas qu’elle ne doive tomber amoureuse de lui sur la foi d’un sonnet.
Il jurerait que toutes les femmes aiment la poésie. Son plus intime regret est de n’en avoir pas trouvé, jusqu’à ce jour, une à qui faire lire ses vers.
Elle tourne quelques feuillets, fait semblant elle aussi de s’absorber dans leur lecture. Qu’en pense-t-elle ? D’ailleurs il affecte de s’en désintéresser ; mais il l’observe à la dérobée. Elle parcourt — trop vite au gré de Vaneau, — des strophes, lui rend son carnet en disant :
— C’est joli. C’est plein de sentiment.
Ah ! le sentiment ! C’est la spécialité, pourrait-on dire, de Vaneau, tant il pense à l’amour, — au clair de lune, — de quelque jeune fille romantique vêtue de blanc et blonde. Est-ce qu’enfin il l’aurait trouvée en cette jeune fille brune ? Il insinue :
— Je vais passer trois jours chez mes parents, dans une petite ville assez grande pour trois mille habitants. Je veux faire à Paris mon chemin dans la littérature. Vous y reverrai-je ? Puis-je vous écrire ? Voulez-vous me donner votre nom, votre adresse ?
Il ajoute :
— Je travaille chez un avoué comme troisième clerc. Tenez, voici un crayon, du papier…
Elle semble hésiter. Vaneau maintenant est persuadé que ce n’est que pour la forme. Enfin elle s’exécute avec une jolie moue. Elle s’appelle Lucie Norvins. Elle rentrera vers le milieu de la semaine prochaine à Paris où elle habite rue Pavée.
— C’est dans le quartier du Temple, vous savez ?
— Oui… oui ! fait Vaneau qui se souvient de ses premières errances, par des soirs de brume et de vent, dans ces rues étroites.
Il fait jour. De n’avoir pas dormi Vaneau a mal à la tête, mais qu’est-ce que cela peut lui faire ? Il songe seulement que chaque tour de roue le rapproche de Cravant. Elle est là tout près de lui. Il la voit, lui parle. Tout à l’heure elle s’en ira ; la reverra-t-il jamais ? S’il pouvait lui dire tout ce qu’il pense ! Mais les mots ne viendraient pas ; il faudrait faire de grands gestes, peut-être se jeter à genoux sur ces petites lattes toujours sales.
D’ailleurs la blonde s’agite, se réveille en se frottant les yeux. A-t-elle vraiment dormi ? N’a-t-elle pas entendu ? Vaneau s’en moque.
— Où sommes-nous donc, Lucie ? demande-t-elle.
Puis elle fait l’étonnée en apercevant Vaneau dans leur compartiment.
— Nous ne sommes pas loin de Cravant, mademoiselle ! répond-il à la place de Lucie.
— Oh ! vous pouvez dire « madame » ! minaude-t-elle.
— Une amie, sans doute ? songe Vaneau.
Elles descendent. Il s’accoude à la portière refermée. Elles passent sur l’autre quai.
Il voudrait voir le visage de Lucie se décolorer soudain, qu’elle tirât son mouchoir, sinon pour s’essuyer les yeux qu’elle aurait pleins de larmes, du moins pour l’agiter longtemps. Il lui écrira. Mais lui répondra-t-elle ?
Deux coups de sifflet, Vaneau va partir. Il part.
Et voici qu’elle se met à sourire parce qu’un homme d’équipe, roulant une brouette, lui dit :
— Attention, la jolie demoiselle !
IV
Est-ce pour fêter le retour de Vaneau dans sa ville natale que les cloches sonnent si joyeusement ? Transporté hors du temps et de l’espace par cette nuit de commencement d’amour, il lui faut retrouver les mêmes rues qui lui paraissent beaucoup moins larges encore avec leurs pavés frustes. Il passe le front haut en Parisien qui sait ce que sont les grands boulevards, en jeune homme qui n’en est plus à sa première aventure. Il ne doute plus de rien. Avec Lucie, comme tout lui sera facile !
Il n’a pas encore quitté son pardessus qu’il aurait dû déjà répondre à beaucoup de questions. Son père et sa mère voudraient que la vie lui fût moins dure qu’elle ne l’a été pour eux.
— Est-ce que tu es content là-bas ? Tu travailles peut-être trop ? Il ne faut pas te fatiguer. Est-ce qu’ils te donnent à manger à ta suffisance ? Sinon il faudrait nous l’écrire. Et ton linge, c’est toujours Jeanne qui s’en occupe ? Il vaudrait peut-être mieux que tu nous l’envoies ici, une fois par semaine, comme fait le Jean des Bide. Ça ne coûte pas cher ; et puis cet argent-là se retrouve parce qu’à Paris les blanchisseuses brûlent tout. Est-ce que tu as assez d’argent ? Je crois que tu peux te retourner tout de même avec vingt francs que nous t’envoyons par mois.
Il ne répond que du bout des lèvres. Il voudrait être seul, pour écrire à Lucie. Mais c’est jour de grand nettoyage dans toutes les maisons comme si c’en était fini de la poussière que l’on fait en remuant les cendres dans la cheminée, de la boue et de la neige que l’on rapportait sur ses vêtements. La matinée n’y suffit pas.
Après le déjeuner Vaneau s’en va dans les bois où personne ne le dérangera, muni d’une enveloppe et de quelques feuilles de papier à lettres.
Quelle après-midi comme il n’y en a point à Paris ! Ces bourgeons, ces premières feuilles, ce soleil ! La sève du monde circule jusqu’au bout des branchettes les plus minces. Au pied d’un jeune chêne il s’assoit, et tout de suite il écrit sans chercher les mots, tant ils se répandent comme la sève de son âme.
Sa lettre finie il embrasse d’un seul regard les coins, l’horizon familiers. Un étang luit dans un pré. Une ferme isolée avec ses volets verts fermés entre un jardin et un pigeonnier, au bord d’un chemin rouge de bruyères. Deux toits de tuiles sombres derrière des cimes d’arbres claires. Des rochers aigus comme des cornes, comme des dents prêtes à mordre. Des routes âpres, tortueuses, balayées en toute saison par le vent qui ne s’égare jamais. De vieux souvenirs arrivent de loin. Retours de vacances qui sentent la fumée des pipes et des cigarettes dans les gares et, tout le long du parcours, la fumée de la locomotive ; promenades du jeudi dans les sentiers boueux ou gelés, quand on se précipite sur les haies pour s’y disputer les branches les plus chargées de prunelles aigres, nuits d’été dans les dortoirs où il fait si chaud que l’on boit l’eau tiède des cuvettes… Mais ils s’en vont vite et peut-être pour toujours, comme chassés par lui qui ne veut plus penser qu’à Lucie. Elle sera son Elvire. Un peu plus loin à l’horizon, derrière un mamelon bleuâtre au sommet duquel se profilait la silhouette d’une chapelle, un grand lac sur les bords duquel aurait pu rêver Lamartine s’étendait entouré de joncs, de rochers, de genêts, de sapins et de bouleaux. Dès le retour de l’automne les brumes du ciel doublaient son visage mélancolique, et l’on aurait pu longer ses rives incertaines en songeant à des amours à jamais irréalisables. Sur la mousse jaunie, au pied d’un arbre dont les feuilles partent l’une après l’autre, une jeune fille à qui la vie eût pesé serait venue s’asseoir, attendant que sur la route un nuage de poussière lui annonçât l’approche du héros désiré. Elle joindrait les mains. Elle, c’était Lucie. Et Vaneau se magnifiant lui-même s’imaginait traversant des contrées au galop d’un coursier plus rapide que le vent.
Il se lève. Il n’est plus l’enfant dont l’âme, lors des départs pour le collège, se déchirait comme une étoffe trop mince, le jeune homme qui marchait le front baissé, conscient de sa solitude. Il est depuis cette nuit plus riche d’amour que le plus fortuné des hommes. Il n’est plus seul au monde. Il a cherché longtemps. Bien des fois il a désespéré. Enfin il l’a trouvée.
Il l’a trouvée ? Pas encore. Il la crut à jamais perdue pour lui lorsque, le surlendemain de son retour à Paris, il reçut cette lettre :
Cher monsieur Louis,
Excusez je vous prie si je ne vous ai pas répondu plus tôt mais cela m’a été impossible je vous adresse toutes mes félicitations pour votre lettre elle est parfaite de lyrisme et de poésie surtout pour une rencontre en chemin de fer vous vous emballez facilement je le vois moi je dirai tout simplement que vous ne m’avez pas déplu ne vous piquez pas surtout mais quant au moral si je dois en juger par votre lettre vous avouerez qu’il n’est pas brillant sous les rapports de la timidité vous êtes un peu trop positif pour un poète et légèrement prétentieux pour vous figurer qu’à la première figure que je vois je vais en tomber amoureuse oh ! que non ! je m’emballe difficilement je vous l’avoue il faut pour me séduire un tout autre langage que celui que vous employez excusez ma lettre si elle est un peu trop sévère c’est pour vous apprendre à me connaître.
Recevez mes meilleurs sentiments.
« Diable ! se dit Vaneau, je suis allé trop loin, et j’ai fait fausse route, et j’ai forcé la note. J’ai voulu fanfaronner de loin, moi qui n’oserais pas l’effleurer du bout des doigts. J’y gagne qu’elle me prenne pour une espèce de Don Juan qui n’en est plus à sa première conquête et se croit irrésistible. Hélas ! Mais expliquons-nous vite. »
En même temps il ne pouvait s’empêcher de juger l’écriture et le style de Lucie. Hum ! Il ne voyait plus en elle la jeune fille distinguée qu’il avait cru trouver : ses doigts ne devaient pas être familiers avec le porte-plume. Bah ! Il suffisait à Vaneau qu’elle fût jolie.
Il avait plus d’un tour dans son sac. Le résultat ne se fit pas attendre. Deux jours après il recevait de Lucie une autre lettre :
Monsieur Louis très-cher,
Je vois avec plaisir que votre style a changé et j’ose vous le dire je préfère de beaucoup celui-ci à l’autre précédent vous dites que ma lettre vous a fait l’effet d’une douche un peu froide dame ! vous ne vouliez pas je suppose que je vous saute au cou comme vous me le demandez je vous envoie ma photo peut-être vous rappellera-t-elle l’original vous qui me trouviez le genre espagnol cette photo ne fera que confirmer votre opinion et en échange m’enverrez-vous la vôtre je serai heureuse de posséder votre image quant au mot positif qui vous choque je m’en aperçois je vais vous l’expliquer quoique cela soit bien inutile car vous l’avez compris, je ne pouvais pas aller me jeter dans vos bras surtout après une seule entrevue voilà ce qui vous explique ce mot positif car vous me dites que vous êtes épris d’idéal et votre première lettre n’était guère idéale au point de vue de l’amour éthéré quant à vos vers ils sont charmants et j’ose vous dire que j’adore la poésie surtout dans le genre de celle-là mes compliments ils sont exquis et je serai bien heureuse de les relire encore enfin monsieur l’accusé mon tribunal vous a entendu et ma bouche de juge vous absout.
Recevez mes amitiés sincères.
Il y avait un mieux sensible. « J’ai réparé ma maladresse ! » pensa Vaneau. Il fut envahi par une joie folle. Son Elvire était retrouvée. Quel dommage qu’ils fussent séparés par plus de cinquante lieues ! Et les lettres succédèrent aux lettres, lui la pressant de revenir, elle faisant la sourde oreille : Je ne sais pas au juste quand je rentrerai à Paris car comme je ne m’ennuie pas ici j’ai prolongé mes vacances de huit jours. « Quelle idée, soupirait Vaneau, de prendre ses vacances à cette époque de l’année ! Il est vrai que c’est ce qui m’a valu de la rencontrer. » Ce sera sans doute la semaine prochaine en tout cas je vous écrirai le jour de mon départ en attendant vous pouvez continuer de m’écrire ici comme je vais être heureuse de vous revoir car j’espère qu’étant à Paris tous les deux nous nous verrons. « Voyons ! A quoi pense-t-elle ? se demandait Vaneau. Mais évidemment ! » Dites, voulez-vous me faire un plaisir allez donc chez Chamberlin vous faire photographier et vous m’enverrez votre photo avant que je m’en aille dites faites-moi ce plaisir je vous ai bien donné la mienne moi et je voudrais du moins si je ne vous vois pas avoir votre photo c’est un désir bien naturel je suppose. Certes et Vaneau en était infiniment ému ; mais il n’osait pas écrire à Lucie que pour lui c’eût été une trop forte dépense : à son tour de faire la sourde oreille.
Quatre jours après : Vous me demandez quand je rentre à Paris cela ne va pas tarder du moins je le pense aujourd’hui je vais à Saint-Germain-des-Champs à côté de Chastellux chez une jeune fille qui m’a invitée à passer la journée du Dimanche avec elle cher Louis, vous avez l’air de m’attendre avec impatience je ne vous ai pas encore dit quel était mon métier je suis fleuriste et plumassière pour la mode vous voilà renseigné. « Tant pis ! se dit Vaneau. Mais cela m’est bien égal ! J’admire néanmoins qu’elle me jette cela au tournant d’une phrase comme un renseignement d’importance nulle. Au fond elle doit s’imaginer que je suis riche, fils de bourgeois cossus d’une petite ville. Clerc d’avoué, ce doit être à ses yeux une belle position. Peut-être même songe-t-elle au mariage ; c’est à cause de quoi elle juge bon de me prévenir sans avoir l’air d’y toucher qu’elle n’est qu’une ouvrière, afin que nous n’allions pas plus loin si j’estime que nos situations sociales ne cadrent pas. Elle m’a rappelé au respect des convenances. Je me l’étais imaginée d’après mes rêves sensible au charme de la poésie et prête à se donner tout de suite à qui lui lirait un sonnet d’amour : cette deuxième illusion elle me l’a fait perdre, mais elle m’affirme qu’elle aime les vers, en tout cas les miens. Jamais Jeanne ne m’en a dit autant. » J’espère que vous attendrez patiemment mon retour à Paris sinon écrivez-moi le comme cela je n’y penserai plus puisque vous en ferez autant donc écrivez-moi si je puis compter sur votre foi ou sur votre amour. « Mais, sur les deux ! » J’attends une lettre lundi matin car je serai rentrée de Saint-Germain en attendant le bonheur de vous voir recevez de celle qui vous est fidèle de loin le meilleur baiser qu’elle puisse vous donner en ce moment. Qu’aurait pu faire Vaneau, sinon d’être ravi au septième ciel ? A distance il suivait avec une émotion infinie la mystérieuse croissance d’un sentiment dont il se flattait d’avoir jeté le germe dans une âme de jeune fille. Pour la première fois il recevait un baiser d’amour. Par la poste sans doute, mais que lui importait la réalité ! Lucie lui écrivait encore : Quelles bonnes promenades nous ferons lorsque nous serons réunis ! Et pourtant il semblait bien qu’elle prît plaisir à retarder l’instant de la réunion. Des soirs passèrent et des dimanches où il erra de nouveau, allant et venant d’un bout à l’autre de la rue Pavée : peut-être était-elle rentrée sans avoir eu le temps de le prévenir ? Mais en vain il levait les yeux : dans quelle maison et à quel étage habitait-elle ? Deux jours après c’était une autre lettre : Comme vous avez peu de patience vraiment vous ne pensez qu’à une chose c’est mon retour à Paris croyez bien que moi aussi j’y pense allons soyez content je serai sans doute la semaine prochaine à Paris je pense partir cette semaine patientez encore quelques jours seulement. Mais quelques jours ajoutés à quelques autres formèrent un mois. Vaneau commençait à se demander : « Avec ses baisers, ses promenades, ne se moquerait-elle pas de moi ? Ne ferais-je pas mieux de rompre dès maintenant ? »
Il allait se replier sur lui-même pour mieux goûter la tristesse de cette liaison d’une nuit, quand il reçut un samedi matin une courte lettre :
Deux mots seulement pour vous dire que si vous pouvez sortir dimanche après-midi je serai libre venez demain à deux heures rue Pavée deux heures précises je serai à la fenêtre au no 20 je descendrai quand je vous verrai je serai au premier étage.
V
Il était un peu plus de midi. Vaneau mettait les bouchées doubles. On le servait d’ailleurs à souhait car le dimanche les clients n’abondent point dans les petits restaurants du quartier Saint-Georges. Les habitués restent chez eux, aux quatre coins de Paris, plusieurs dans la banlieue qu’ils prennent pour de la campagne parce qu’ils y trouvent un peu moins de poussière que Chaussée d’Antin et quelques arbres de plus qu’au square de la Trinité. Vaneau tranquille avait toute une table pour lui seul. Il était sorti dès neuf heures du matin pour respirer dans les rues désencombrées sur les quais où circulait la fraîcheur du mois de mai. Jeanne avait dû partir vers onze heures avec son père : Il s’agissait d’une maison à louer dans une forêt des environs de Paris où les promeneurs affluaient durant toute la belle saison. Il y aurait de beaux bénéfices à réaliser pour qui voudrait y vendre le dimanche de la viande froide, de la charcuterie, du pain, du vin, de la bière.
Il ne cessait point de regarder l’horloge suspendue au-dessus du comptoir. Il partit, ne fit qu’un saut des boulevards aux Halles, suivit la rue Rambuteau et ne se sentit rassuré que lorsqu’il se vit à l’entrée de la rue des Francs-Bourgeois. Il tira sa montre : il allait être une heure et quart !
— Je n’en ferai jamais d’autres ! songea-t-il. Ce n’est pas moi qui arriverai en retard à un rendez-vous.
Il marcha lentement. Mais ce trajet qui lorsqu’il avait peur d’être en retard lui paraissait interminable, s’était prodigieusement raccourci. En très peu de minutes il fut au coin de la rue Pavée. Par acquit de conscience il leva les yeux vers la fenêtre du premier étage où Lucie lui avait dit qu’elle se tiendrait. Si elle avait été elle aussi en avance ? Mais non. Il erra en regardant sa montre. Les aiguilles n’avançaient plus. Tout à l’heure elles avaient marché trop vite : maintenant elles se reposaient. A deux heures précises on le revit rue Pavée. Il tressaillit. Cette fois elle était à la fenêtre, accoudée à la barre d’appui son chapeau déjà mis. Elle lui fit signe de continuer vers la rue Saint-Antoine. Elle le rejoignit un peu essoufflée.
— Dieu ! s’écria-t-elle, que je suis étourdie ! J’ai oublié mon porte-monnaie. Je retourne.
Vaneau eut un geste dédaigneux qui signifiait :
— De quoi vous occupez-vous jeune fille de peu de foi ?
Il lui serra une de ses mains qu’elle avait moite. Il dit :
— Je ne comptais plus sur vous. Mais je n’ai pas cessé d’y penser. J’ai eu bien des heures d’insomnie.
Elle était plus jolie encore que pendant cette nuit mémorable. C’est aujourd’hui que Vaneau s’il l’avait pu se serait jeté à ses genoux tant elle était son vivant idéal. Elle lui répondit en riant :
— Vous êtes exigeant. D’abord je suis restée à Voutenay plus longtemps que je ne pensais, et depuis mon retour je n’ai pas pu m’échapper une minute. Ma belle-mère…
Vaneau l’interrogea du regard.
— Oui, celle que vous avez vue avec moi. Mon père s’est remarié il y a cinq ans. Elle me surveille. Elle n’a guère qu’une trentaine d’années ; elle est jalouse de moi parce que quand nous sommes ensemble c’est toujours moi que l’on regarde. J’ai dû attendre, pour vous écrire. Allons ! Plaignez-vous encore ! C’est que vous me disiez de très jolies choses dans vos lettres !
Ils allaient, jeunes, insouciants, heureux. Il écoutait le frou-frou de sa jupe. Les pointes de ses bottines avaient l’air de jouer à cache-cache. Elles se couvraient peu à peu de poussière. Pour la première fois de sa vie Vaneau se promenait avec une jeune fille dont il était profondément amoureux.
Dans les rues, de Montmartre à Montrouge, d’Auteuil à Ménilmontant, d’autres jeunes gens par ce dimanche de soleil et de liberté s’en allaient. Mais la chaleur devenait anormale. Lucie signala de gros nuages.
Ils arrivèrent sur les quais. Les platanes font ce qu’ils peuvent pour être des arbres comme les autres : ils poussent la bonne volonté jusqu’à avoir des feuilles. La Seine est un fleuve important à cause de tous les petits bateaux qu’elle fait vivre et des boîtes en bon alignement où l’on peut acheter beaucoup de livres pour pas cher. Ils entrèrent dans un petit café. Assis à côté d’elle il lui prit la main. Puis le patron tournant le dos, Vaneau brusquement se pencha vers Lucie et l’embrassa.
— C’est du joli ! dit-elle. N’y revenez pas, ou vous aurez affaire à moi !
— Mais c’est ce que je demande ! riposta-t-il.
Il essayait de plaisanter. Mais il n’avait pas l’habitude de dire aux jeunes filles les mots qui les font éclater de rire. Il sentait qu’il n’aurait pas osé prononcer une seule des belles phrases dans lesquelles se résume toute une vie sentimentale. Il aurait eu peur que pour le coup Lucie n’éclatât de rire. Il avait fallu pour qu’il se décidât à ce geste si simple qu’il fît appel à tout son courage. Jamais il ne pourrait aller plus loin.
La bière était fraîche. Elle moussait délicieusement. Chaque fois qu’elle en buvait Lucie gardait un instant au coin des lèvres comme un peu de moustache.
Le Luxembourg leur offrit ses allées ombreuses, ses terrasses ensoleillées. Il en était à se représenter le Quartier Latin comme un centre où ne fréquentent que des artistes. Certains dimanches il y avait rencontré des jeunes gens qui, pipe aux lèvres, gourdin au poing, drapés dans une cape, abritaient sous de longs cheveux et des feutres pointus tout leur génie. Nul doute qu’ils ne fussent des privilégiés à qui de vieux parents du fond des provinces envoient chaque mois l’argent nécessaire pour qu’ils aient le temps de ne penser qu’à la poésie.
Elle lui raconta qu’elle s’était ennuyée là-bas quinze jours durant. Il avait plu. Le ciel restait tout gris. Elle avait hâte de rentrer à Paris. Elle répétait comme si d’autres eussent été moins fortunés que Vaneau consciente de la beauté de son visage :
— Vous en avez de la chance !
Certes, oui ! Jamais il n’eût rêvé cette aventure. Mais qu’il regrettait de n’avoir pas à ce moment été près d’elle ! Ensemble ils seraient allés sur des routes mornes ; ils se seraient assis dans un champ à l’abri derrière une haie. Il lui aurait récité des vers mélancoliques. Elle soudain pâmée se serait appuyée sur sa poitrine, et dans ses yeux il aurait vu se penchant sur elle courir les nuages grisâtres d’un ciel romantique.
La chaleur augmentait encore. Les nuages se rassemblaient. Lucie cette fois affirma :
— Il va faire de l’orage !
Ils écoutèrent une musique militaire. En même temps que les bugles et les saxophones Lucie fredonnait l’air de valse.
A l’heure de l’apéritif il la mena par hasard à la taverne du Panthéon presque déserte, presque silencieuse. On y vivait un peu dans l’autrefois grâce au plafond où des peintures essayaient de résumer la vie des « artistes » d’hier : ceintures rouges, pantalons bouffants, chacun sa grisette ! On s’y souvenait de Tholomyès et de Blachevelle, surtout de Schaunard, Colline et Rodolphe de la Vie de bohème, des jeunes filles aux cheveux blonds serrés au-dessus de la nuque par un ruban bleu, de la délicieuse Musette que Vaneau s’imaginait à la ressemblance de Lucie.
Certains dimanches d’hiver c’était là qu’il avait souffert à voir tant de jolies femmes dont pas une ne faisait attention à lui. Aujourd’hui lui-même était assis à côté de Lucie qui regardait dehors inquiète. Il faisait sombre, presque nuit. Tout à coup la lumière jaillit des ampoules dissimulées dans les feuillages artificiels des chapiteaux. De larges gouttes de pluie s’écrasèrent sur le boulevard en même temps qu’au-dessus de son absinthe Vaneau arrosait les deux traditionnels morceaux de sucre.
— Qu’est-ce que je vous avais dit ! s’écria Lucie.
Ennuyée qu’il fît de l’orage elle était heureuse d’avoir deviné juste.
— Ce ne sera rien ! dit Vaneau. Dans cinq minutes il fera soleil.
En attendant, la pluie tombait à torrents. Irrités d’être déchirés par les éclairs les nuages tantôt grondaient sourdement, tantôt laissaient dans toute sa force éclater leur colère. En un clin d’œil la taverne fut remplie d’hommes qui n’avaient que des cannes, de femmes qui n’avaient que des ombrelles. Qui peut prévoir qu’il fera de l’orage un troisième dimanche de mai ? D’abord Lucie s’amusa de ce sauve-qui-peut. Puis comme il pleuvait toujours elle s’énerva.
— Comment vais-je faire pour rentrer ? dit-elle. Je dois être à sept heures à la maison. Je ne peux pas m’en aller à pied. Ils croient que je suis chez mon amie Sidonie. Dire que j’ai été surprise par l’orage ? Ils me répondront : « Mais tu n’avais qu’à demander de l’argent à Sidonie pour prendre un fiacre ! »
Vaneau tressaillit. Était-ce un appel indirect à son porte-monnaie ? Mieux valait ne rien répondre.
Les aiguilles de la petite horloge tournaient. La pluie tombait. Lucie le regardait de travers avec une moue des lèvres comme pour lui dire :
— Mais enfin décidez-vous donc !
Vaneau commençait à être inquiet. Est-ce que l’orage n’aurait pas pu attendre ? Il allait l’apéritif payé lui rester deux francs. Et puis jamais encore il n’avait pris de voiture. Seuls les riches pouvaient se passer cette fantaisie. Lucie devait être riche, habituée aux fiacres. Une angoisse l’étreignit. Il n’avait pas assez d’argent pour sortir avec une de ces jeunes filles de Paris qui ne sont pas embarrassées pour trouver des messieurs élégants qui sur les tables jettent des louis comme lui pose une pièce de cinquante centimes.
A la fin Lucie fit mine de se lever pour partir, le front plissé. Il souffrit d’une autre angoisse à songer que jamais plus il ne la reverrait. Il se leva pour de bon, paya. Du seuil de la taverne il arrêta tant bien que mal un cocher qui passait, ruisselant sous l’averse. Tout de suite elle se rasséréna et dit très vite :
— Au coin de la rue Saint-Antoine et de la rue Pavée.
Vaneau assis tout près d’elle se souvint du fiacre où prennent place Mme Bovary et Léon. Mais il n’avait pas l’assurance de Léon. Il sentait Lucie contre lui. Quelquefois un cahot les jetait presque l’un sur l’autre. Tout de suite il se relevait. L’idée de la « note à payer » lui gâtait sa joie. Lucie était tout à fait heureuse.
— Quel dommage, dit-elle, que je sois obligée de rentrer ! On se promènerait longtemps ainsi.
Vaneau frémissant se garda d’insister. D’un gentil mouvement elle se pencha pour lui offrir ses lèvres. Vaneau oublia tout. La voiture s’arrêta. Elle descendit en disant :
— Je vous écrirai pour vous donner rendez-vous.
Elle disparut. Il descendit à son tour, laissa au cocher les deux francs qui lui restaient. Sous la pluie il marcha trois quarts d’heure pour rentrer la bourse vide, l’âme pleine de joie.
VI
Ensuite la vie de Vaneau se composa de rendez-vous attendus avec impatience et trop souvent manqués. Il ne pouvait pourtant pas de six à sept heures du soir stationner devant l’entrée d’un immeuble sur un trottoir fait pour faciliter la circulation. Il était obligé d’aller et venir ; lorsqu’il faisait trop chaud et qu’il pouvait disposer de vingt centimes il prenait sur le zinc d’un bar ou d’un marchand de vins une mominette avec un morceau de glace qu’on lui offrait par-dessus le marché, ou de l’eau fraîche qui coule d’un long robinet nickelé. Mais c’était assez d’un moment de distraction pour qu’il ne vît pas sortir Lucie. Elle se hâtait alors de rentrer. Elle ne devait pas aimer attendre ne fût-ce qu’une demi-minute. Il n’oserait jamais lui dire :
— Quand vous ne me voyez pas je ne suis pas loin. Vous n’attendriez pas longtemps, allez !
Lucie savait que c’est le rôle des hommes, jeunes, mûrs, ou vieux. Ces soirs-là Vaneau se mourait d’incertitude : que pensait-elle de lui ? La reverrait-il jamais ? Ne s’était-elle pas moquée en lui donnant ce rendez-vous ? Comme il regrettait d’être rivé au travail de neuf heures du matin à six heures du soir et de gagner seulement cinquante francs par mois !
Mais pour qu’il reconquît sa joie il suffisait que le surlendemain, qu’une semaine après il pût rester avec elle seulement un quart d’heure.
Elle avait beau ne pas être la jeune fille qu’il avait cru d’abord : il marchait à ses côtés comme un serviteur près de sa reine. Comme on venait d’entrer dans la morte-saison elle était une semaine ici une semaine là. Gros embarras pour Vaneau qui devait continuellement apprendre à connaître des rues et des maisons à entrées parfois trompeuses si différentes les unes des autres. Quelquefois encore elle restait chez elle et ne sortait que pour aller livrer.
Il fallait que Vaneau se contentât de ces entrevues si courtes que vraiment l’on ne trouve rien à se dire. Elle lui écrivait :
— J’ai à vous parler.
Et Vaneau ne doutait point qu’il ne s’agît cette fois d’un aveu définitif. Il attendait avec fièvre six heures du soir. Elle souriait quand elle le voyait mais n’avait rien d’important à lui dire. Il l’invitait à se reposer, à prendre quelque chose dans de tout petits cafés où il pouvait espérer qu’il n’y eût pas de garçon, donc pas de pourboire à donner. Mais elle était presque toujours pressée de rentrer. Quand il y avait une horloge elle la regardait souvent. Elle parlait de sa belle-mère qui devait se douter de quelque chose, qui lui disait chaque soir qu’elle rentrait un peu plus tard que de coutume :
— D’où est-ce que tu viens donc encore, Lucie ?
Elle ne voulait point que Vaneau l’accompagnât jusqu’à la rue Pavée ; la belle-mère aurait pu brusquement apparaître, les voir ensemble. Tout aurait été perdu.
Des phrases qu’il risquait sur ses aspirations, ses projets littéraires demeuraient à peu près sans écho. Sans autre volonté bien nette que celle d’écrire quelque chose, n’importe quoi, qui le rehaussât aux yeux de Lucie, il parlait tour à tour de se mettre à un drame en cinq actes et en vers, à une pièce d’ombres pour un théâtre de Montmartre, même de composer des chansons, élégiaques ou satiriques, pour des cabarets. Pour se faire connaître il comptait même un peu sur elle. Elle était fière que son père fût en relations avec quelques chansonniers et d’avoir avec lui ses entrées libres le samedi soir au Concert de l’Époque, boulevard Beaumarchais. En attendant il produisait sonnets sur sonnets qu’il recopiait pour en faire hommage à Lucie. Peut-être ne cherchait-elle même pas à trouver le temps de les lire. Il ne la pressait point comme on peut le voir écrit dans des livres de devenir sa maîtresse tant il tremblait à la seule pensée de toutes les brusques décisions qu’il lui faudrait prendre. Il ne demandait qu’une chose : pouvoir continuer ainsi des années à la voir, en se contentant de l’embrasser.
Il croyait apprendre peu à peu quels étaient ses véritables sentiments. Elle avait eu déjà des relations avec des jeunes gens. Elle ne s’en cachait point. Elle s’en serait même vantée si elle n’eût deviné que ce pouvait être douloureux pour lui.
Elle avait connu un sculpteur et un employé de grand magasin. Une jeune fille quand elle n’est pas laide et qu’elle ne s’y refuse pas a vite fait de nouer au restaurant à midi plus de relations qu’il n’en est besoin ; dans la rue aussi livrée au hasard de toutes les rencontres. Lucie n’était pas de celles qui disent non. Le sculpteur était pauvre, naturellement. L’employé gagnait bien sa vie. Elle n’avait connu l’un qu’après l’autre. A combien de mois, d’années de distance, elle ne le disait pas. Elle était allée une fois pour n’y rester que deux minutes dans l’atelier du sculpteur. Elle retrouvait l’employé dans des bals qu’elle fréquentait avec sa belle-mère. Mais celle-ci — par jalousie, disait Lucie, — était intervenue, avait mis le holà.
Elle devait aimer tous les plaisirs de Paris, les soirées dans les théâtres, les soupers après minuit, les promenades en voiture, sans oublier les bals. Comment Vaneau eût-il pu lui offrir cela ? Elle lisait beaucoup de feuilletons, n’aimait point les crudités de Zola. Son père bijoutier en chambre allait tous les ans, au mois d’août, à la mer. Elle l’y accompagnait. Cette année elle ferait pour Vaneau le sacrifice de ce voyage. Elle lui paraissait douce, gentille, pas exigeante, ne le poussant point à la dépense. Peut-être était-ce le sculpteur qui l’y avait habituée ?
Certains soirs où il l’accompagnait elle était avec son amie Sidonie. Pour de mystérieuses raisons de contraste parce que l’une était blonde il fallait que l’autre fût brune. Lucie aurait pu naître dans l’Espagne voluptueuse et chaude où les gitanes, sorties des fraîches cavernes, dansent au rythme des castagnettes sèches et des bourdonnantes guitares. Sidonie au contraire ne venait-elle pas des pays où la brume fait paraître plus bleus et plus rêveurs les yeux des jeunes filles, des pays où l’on fait de si jolies chansons sur les bouleaux et les pigeons ? Comme Lucie pourtant elle était née à Paris et vivait dans une chambre au dernier étage d’une maison rue de Charenton. Elles allaient presque toujours ensemble d’un atelier à l’autre et paraissaient unies par la plus franche amitié.
Cet été fut délicieux pour Vaneau. Plus rien ne comptait pour lui que ses rendez-vous avec Lucie. C’était en pensant à elle qu’il noircissait d’une plume distraite du papier timbré.
Si les soirées en semaine étaient trop courtes, ils eurent quelques après-midi de dimanches depuis deux heures jusqu’à la nuit. Nul orage ne vint les assombrir, les gâter comme la première. Mais il faisait chaud. C’étaient de ces après-midi où l’on se demande à quoi servent les arroseurs municipaux : aussitôt mouillé le pavé est sec. Mais il faut que tout le monde vive, les arroseurs comme les autres ; c’est à cause de quoi sans doute même les jours de pluie ils se répandent par les rues avec leurs lances. On se demande à quoi servent les hautes maisons à six étages : nulle part il n’y a d’ombre. C’est à croire que Paris est le centre, non seulement de la France mais de la terre et qu’il se trouve juste sous le soleil ! On se demande ce que fait le vent. Tassés dans les squares, alignés le long des boulevards, les arbres ne remuent pas plus leurs feuilles que si elles étaient en zinc. Le vent doit être riche : il ne reste pas à Paris l’été. Il doit aller passer la saison comme le père de Lucie au bord de la mer. Ensemble ils s’assirent sur des bancs de squares, sur des impériales d’omnibus. De nouveau ils allaient jeunes, insouciants, heureux. De Paris elle connaissait tout. Une fois comme aucune horloge n’était en vue elle dit :
— Il va être quatre heures.
— Où voyez-vous cela ? demanda Vaneau.
— Mais à ces camelots qui crient la Patrie.
Minces détails mais devant lesquels un provincial comme Vaneau restait bouche bée. Elle connaissait aussi pour y être allée avec son père beaucoup de restaurants fameux, de jour et de nuit.
Une autre fois pour très peu d’argent grâce au tramway ils allèrent jusqu’aux Lilas. Vaneau s’imaginait un village où les chaumières n’auraient été que des prétextes, où le lilas eût régné de toute la puissance de son parfum. Mais il retrouva presque les mêmes maisons, les mêmes rues qu’à Paris. Sur une place deux manèges de chevaux de bois munis de criards instruments de Barbarie tournaient peuplés de pâles jeunes gens, de filles avec des fleurs qui n’étaient point du lilas, dans les cheveux. On respirait surtout l’odeur des pommes de terre frites. N’importe Vaneau était heureux, Lucie semblait plus joyeuse que jamais. C’était la promenade que tous les amoureux ont rêvé de faire, que toutes les romances ont chantée. Il y est question d’yeux bleus comme les bleuets, de lèvres rouges comme les coquelicots que l’on voit au milieu des blés jaunes. Sans doute il y avait d’autres endroits plus charmants dans les environs de Paris où Ville-d’Avray, Meudon, Sèvres, Clamart apparaissent comme au détour d’un couplet. C’est là que se trouvent les bois, le fleuve avec ses guinguettes et ses fritures. Mais y aller coûte trop cher. Et puis c’était si joli, ce nom : les Lilas !
Dans l’arrière-salle d’un café désert à bonne distance des manèges de chevaux de bois où l’on n’entendait que bourdonner des mouches, ils s’assirent l’un en face de l’autre. La patronne, une vieille femme à cheveux blancs, faisait si peu de bruit en marchant qu’on eût dit qu’elle allait pieds nus ; elle les laissa quand elle eut déposé sur la table une canette. Par les carreaux d’une porte qui ouvrait sur une cour et sur un petit jardin, Vaneau voyait les feuilles d’un grand arbre. Il se mit à penser aux arbres de son pays, dont les racines sont rivées entre de la terre dure et de rochers plus durs encore, aux soirs de mai où il respirait les parfums du lilas à l’heure où les jeunes filles montent le soir à l’église pour le mois de Marie. Il prononça quelques paroles : Lucie éclata de rire.
Il commença timidement par lui prendre la main. Puis il changea de place pour être assis à côté d’elle. Tout à coup enhardi il se mit à l’embrasser plusieurs fois de suite. Elle ne se défendait pas ; elle riait d’un rire énervé. Ses cheveux se défaisaient. L’heure venue elle dut se recoiffer tant bien que mal.
Quand ils partirent ce fut comme s’ils allaient au-devant de leur destin ; du moins Vaneau le pressentait-il obscurément. Par des ruelles chaudes ils s’en furent vers des champs pauvres d’herbe et d’ombre. Dans la plaine on ne voyait pas un seul bois mais beaucoup de rangées d’arbres, des cheminées d’usines ; on devinait des trains aux fumées de leurs locomotives. A l’ombre d’un talus ils s’étendirent. Elle dit :
— Maintenant, laissez-moi dormir.
Vaneau ne songea pas à lui désobéir.
Quand il fallut reprendre le tramway, quelque peu avant la tombée du crépuscule, elle était moins gaie que tout à l’heure ; ce devait être la faute de cette heure trouble, énervante. Vaneau était satisfait. Il ne doutait plus que Lucie ne l’aimât vraiment.
Mais tous ses dimanches ne se ressemblaient pas. Il y en eut où il fallut qu’il allât bon gré mal gré dans ces bois qui lui paraissaient vides puisqu’il ne pouvait s’y promener avec Lucie. Mais comme on lui payait son voyage il lui était impossible de toujours refuser. C’était plutôt un parc coupé en rectangles par de nombreuses avenues qui dans cent ans seront toutes bordées de cabanes à lapins, de toits à poules et de villas. Déjà de-ci, de-là s’élevaient des bicoques en planches qui commandaient des portions de terrain encloses dans des treillages de fil de fer. Là des Parisiens passaient tous leurs dimanches de printemps et d’été, en bras de chemise, à arracher des souches, à bêcher, à semer. Ils prenaient l’apéritif sur des guéridons de fortune et fumaient force pipes et cigarettes. Les promeneurs le long des avenues ne se hâtaient pas. Ils n’avaient qu’à se fier aux écriteaux munis de flèches indicatrices pour arriver au restaurant du Pas-de-la-Mule où de onze heures du matin jusqu’à dix heures du soir ce n’étaient que joyeuses chansons, que chocs de verres et, parfois, quand la société n’était pas triée sur le volet, cris et bris de vaisselle. Lavaud ne se gênait pas pour faire concurrence dans la limite de ses moyens au Pas-de-la-Mule. Rien n’indiquait que dans cette maison qu’il avait louée on pût boire et manger. Il se tenait sur le seuil et, tranquille et joyeux, invitait les promeneurs à entrer comme s’il eût dit :
— Ne vous gênez pas : c’est moi qui régale aujourd’hui.
La tante, la bonne tante, disait à Jeanne et à Vaneau :
— Vous n’avez rien à faire ici, les enfants. Allez donc ramasser des fleurs.
Ils s’en allaient le long des avenues jusques aux champs voisins, beaucoup plus riches d’herbe, de bleuets et de coquelicots que les champs et que la plaine des Lilas. Mais Vaneau s’ennuyait beaucoup plus ici. Pourtant Jeanne était jolie aussi, mais Vaneau trouvait qu’il s’en fallait de beaucoup qu’elle le fût autant que Lucie. Et puis il n’avait rien à lui dire. Il devina plutôt qu’il ne l’entendit, une fois qu’ils rentraient de la cueillette, que la bonne tante demandait à Jeanne :
— Il ne t’a rien dit ?
Songeaient-ils donc à lui comme gendre possible ? Il en souriait, ayant d’autres projets plus magnifiques que d’épouser une petite bourgeoise. Car il continuait de voir Lucie. Elle lui écrivit même :
Je compte que vous viendrez ce soir car j’ai à vous parler mon père part ce matin à Deauville je serai donc libre ce soir et pendant quatre soirs de suite.
Quatre soirs seulement ? Vaneau trouva d’abord que c’était peu, pour une saison au bord de la mer. Mais il repartirait sans doute. En tout cas le bonheur était là.
Ici il faudrait écrire : « La nuit était délicieuse. Le Génie des airs secouait sa chevelure bleue… » Ils étaient au square du Temple par une nuit d’Août ; les étoiles se reflétaient en tremblant un peu dans l’eau des vasques et les arbustes des massifs trop soignés retrouvaient les mêmes frissons que les grands arbres sous le large clair de lune dans les forêts sauvages. Non. Vaneau n’était plus à Paris. Il ne voyait pas les maisons. Il n’entendait pas rouler les voitures. Il était assis tout près de Lucie plus grave que de coutume parce que sur elle aussi devait peser le rêve. Brusquement elle soupira, défaillant presque. Maladroitement il l’embrassa sur la joue bien plus par convenance que par désir. Puis s’estimant aussitôt ridicule et sachant bien qu’il n’aurait pas pu comme les amants romantiques prononcer les paroles ni faire les gestes qu’il eût fallu, il se croisa les bras en regardant le ciel. Il pensait avec délices à Atala, et être assis à côté de Lucie dans un square désert devenait pour lui un supplice.
Tout a une fin. Les trois autres soirs Vaneau ne la vit pas. En vain il l’attendit. Mais deux semaines après elle lui écrivit :
Excusez-moi si je ne vous ai pas écrit plus tôt mais il m’est impossible de faire un pas sans être épiée mon père est rentré à une heure du matin juste le soir que j’étais sortie jusqu’à minuit avec vous…
Il la revit tantôt seule, tantôt avec Sidonie. Mais on aurait dit qu’elle avait changé. Elle semblait plus lointaine, regardant, écoutant autour d’elle remuer la vie de Paris qui recommençait avec les premiers jours de l’automne.
Ce soir-là comme les autres soirs, vers le moment où les horloges allaient à peu près s’entendre pour marquer sept heures, Vaneau tressaillit d’angoisse. Enveloppé de brouillard, glissant parfois sur le trottoir humide il faisait les cent pas devant une maison de la rue Réaumur, non loin de ce square du Temple où les étoiles avaient cessé de trembler dans l’eau, les arbustes de frissonner. Il levait les yeux vers un troisième étage composé de deux fenêtres sans rideaux violemment éclairées par une lampe que l’on devinait sans abat-jour ; c’était un atelier de Fleurs et plumes. Allait-elle venir ? Veillait-elle ? N’était-elle point encore partie avant l’heure ? N’avait-elle point passé près de lui distraite, sans le voir ? Avec ce brouillard tout était possible. Pendant qu’il marchait vers la rue Saint-Martin ne s’en était-elle pas allée du côté de la Bastille ? Il s’affolait, torturé par ces doutes successifs. Sans pardessus en cette fin d’Octobre, il tremblait aussi de froid.
Du moins eut-il une certitude quand il vit sortir de l’étroit couloir, non pas Lucie qu’il attendait, mais Sidonie. Elle aussi l’avait vu, venait à lui.
— Est-elle déjà partie ? demanda Vaneau. Ou bien vous suit-elle ?
— Elle s’en est allée à cinq heures ! répondit Sidonie.
— Ah ? murmura Vaneau. Pourtant l’autre jour si vous vous en souvenez elle m’avait promis de descendre à six heures et demie.
— Oui ! fit Sidonie du bout des lèvres. Que voulez-vous !…
Ils n’avaient pas encore quitté le trottoir où des passants les bousculaient. Ainsi elle était partie ? Elle l’avait fait exprès sans nul doute. Désemparé, désespéré, Vaneau fût resté là des heures sans bouger. Quand Sidonie lui tendit la main pour le quitter il lui dit :
— Est-ce que cela vous ennuierait que je vous accompagne un peu ?
Il pourrait au moins parler de Lucie. On n’est pas pour rien camarades d’atelier : Sidonie ne pourrait pas rester muette.
Elle ne lui répondit pas en riant :
— Mais non, au contraire !
Elle dit seulement un peu indifférente :
— Ce sera comme vous voudrez. Cela ne me gêne pas.
Par des rues tortueuses qui semblaient hésiter sur le chemin qu’elles avaient à suivre parmi des groupes d’hommes et de femmes, ils s’en allèrent. Pour la première fois il se trouvait seul avec Sidonie. Presque tout de suite il eut l’idée de lui demander :
— Mais votre ami vous attend peut-être ?
— Oh ! non, dit-elle. Soyez tranquille.
L’ami de Sidonie ! Que de fois depuis quelque temps il en avait été question ! Lucie ne tarissait pas d’éloges sur son compte et, chose étrange, Sidonie n’en parlait jamais. C’était un jeune homme de famille riche dont les poches n’étaient jamais dépourvues d’or. Avec lui Sidonie n’avait pas le temps de s’ennuyer. Elle connaissait les nuits que l’on passe dans la lumière, les parfums, la musique, et les dimanches où la banlieue tout entière offre ses guinguettes comme des paradis terrestres et ses cabinets particuliers comme autant de nids délicieux. Lucie disait :
— Sidonie ? Mais il y a beau temps qu’elle aurait pu lâcher l’atelier ! Seulement ça la distrait de venir travailler. Ah ! si j’étais à sa place !…
Pour qu’elle y fût que Vaneau n’eût-il pas donné ! Quand elle parlait de l’ami de Sidonie il se faisait petit, il eût voulu rentrer sous terre. Il songeait :
— Elle doit commencer à trouver que mon talent tarde à se manifester et que je mets de l’obstination à ne pas m’enrichir !
Il ne se disait pas qu’elle avait pu se fatiguer surtout de l’amoureux sentimental qu’il ne pouvait cesser d’être.
Il ne put se retenir de soupirer et dit :
— Elle ne tient plus à moi n’est-ce pas ? Elle ne veut plus me voir ? Dites-moi la vérité.
— Elle ne me fait pas de confidences, répondit Sidonie.
Mais il entendit que cette phrase sonnait faux.
— Vous mentez mademoiselle Sidonie ! riposta-t-il en la regardant bien en face. Il vit ses yeux bleus comme ceux des jeunes filles dans les pays où l’on fait de jolies chansons sur les pigeons et les bouleaux. Elle fit un effort pour balbutier :
— Mais non, je vous assure… Je ne mens pas… Lucie ne m’a jamais rien dit… Elle est partie ce soir à cinq heures…
Il tendit la main à Sidonie pour lui dire adieu. Tout à coup, elle se décida :
— Eh bien, non ! dit-elle. Lucie est une petite écervelée. Oh ! elle est bien gentille mais elle a ça dans le sang… Elle vous a raconté n’est-ce pas l’histoire de son sculpteur, celle de son employé ?… Sa belle-mère n’y était pour rien. C’est elle qui s’est fatiguée d’eux. Écoutez-moi : c’est elle qui a trouvé cette histoire de mon ami. Je vis tranquille dans ma chambre ; il y a des soirs où je m’ennuie toute seule mais j’y suis habituée. Et c’est Lucie qui m’a dit : « Je commence à avoir assez de lui. Alors, pour lui montrer que je vois qu’il n’a pas d’argent je lui raconterai que tu as un ami riche qui te paye tout ce dont tu as envie : des bijoux que tu gardes chez toi et des parties de plaisir. » Je lui ai dit : « Tu ne feras pas cela. Tu vas le faire souffrir. » Mais j’ai eu beau la sermonner : elle n’en a pas moins fait à sa tête. Quand nous étions tous les trois ensemble et qu’elle parlait de mon ami j’avais envie de pleurer… à cause de vous.
Vaneau l’écoutait. Il marchait machinalement. C’était la fin de tout, la mort d’un rêve. La brume de l’automne s’épaississait autour de lui. La vie était toute noire comme un sépulcre dont nul ange ne pourra soulever la pierre. Pourquoi fallait-il que si vite Lucie eût oublié lettres, baisers, promenades sous le soleil et sous le clair de lune ! Selon son habitude Vaneau tourna son œil en dedans et découvrit qu’il n’avait à s’en prendre qu’à lui-même. Grâce à son ascendance d’hommes et de femmes qui des siècles durant avaient peiné sur une terre ingrate, il n’avait pas le sou et ignorait la façon de séduire et de retenir les jeunes filles de Paris. Il dit :
— Mademoiselle Sidonie vous m’avez fait beaucoup de peine. Mais je vous remercie.
Il lui tendit la main, cette fois pour de bon.
— Vous ne m’en voulez pas ? dit-elle.
— Non ! Non ! Adieu.
Il voulut continuer :
— Quand vous la reverrez…
Mais il ne put pas en dire davantage.
VII
Il rentra plus tôt que de coutume, étouffant.
— Te voilà déjà ? lui dit-on. Ça tombe bien. Justement M. Malissard a à te parler.
Lucie aussi naguère avait à lui parler !
Plusieurs fois chez les Lavaud Vaneau avait vu « M. Malissard », comme ils disaient avec une nuance de respect. Malissard avait été de leurs clients à l’époque où — il s’en vantait encore — , il était « dans la basoche ». Veuf il s’était épris de leur bonne, et l’ayant épousée avait cessé depuis nombre d’années de prendre ses repas chez eux. Il continuait pourtant de les voir de temps à autre quand ses affaires l’appelaient dans le quartier Saint-Georges ; car il était maintenant représentant de commerce. La vie sédentaire ne lui convenait pas. Passer ses journées à battre le pavé de Paris c’était sa santé ; ce l’était aussi de boire d’innombrables verres et Lavaud avait un vin blanc que Malissard goûtait particulièrement. Il consacrait plus de temps à se désaltérer qu’à tâcher de placer sa marchandise. Laquelle ? On ne savait pas au juste. L’essentiel était que sa femme tînt une loge de concierge boulevard Magenta : la vie sédentaire lui convenait-elle ? Malissard ne le lui avait pas demandé. C’était un homme de haute taille, aux larges épaules, chauve, qui ne doutait de rien. C’était l’homme qui jadis clerc d’huissier, avait sans un serrement de cœur pénétré dans de misérables logis pour y saisir quelques meubles et des hardes, l’homme que n’avait jamais ému la misère des hommes. Il en faut bien pour tous les métiers, n’est-ce pas ? Les chasseurs assassinent les chevreuils doux, les bons lièvres et les gentilles perdrix ; les hurlements du porc qu’il saigne sont agréables à l’oreille du paysan.
De sa première femme Malissard avait eu un fils, un des deux saute-ruisseau qui travaillaient chez l’avoué et ce n’était pas un autre que Malissard qui avait trouvé à Vaneau cette place de troisième clerc. Ce soir-là selon son habitude Malissard fut net. Un huissier de Saint-Denis avait besoin d’un clerc : cent vingt francs par mois pour commencer, plus des indemnités de déplacements et de saisies. N’était-ce pas merveilleux ? Cette fois c’était beaucoup plus que le pied à l’étrier. Vaneau pourtant n’en éprouva aucune joie. Que lui importait ce commencement de fortune puisque avec Lucie tout était fini ? A peine put-il articuler quelques paroles de consentement.
— Qu’est-ce que tu as donc ce soir ? Tu es malade ? lui demanda Lavaud enchanté à la pensée que son neveu gagnant davantage allait lui donner un peu plus d’argent. Et il pensait : « Ce serait du joli juste au moment où on lui déniche une situation convenable ! » Sur la table il y avait une bouteille de vin blanc.
— Je ne sais pas, répondit Vaneau. Je ne me sens pas bien. Je ne dînerai pas ; j’aime mieux me coucher tout de suite.
— Allons, allons ! dit la bonne tante. Tu n’es pas mort encore, va ! Tu es solide. Tu auras sans doute pris froid.
Pour la forme il but un grog. A chaque instant l’un ou l’autre pénétrait dans son cabinet. Il faisait semblant de dormir pour n’être pas obligé de répondre à leurs questions. N’allaient-ils pas bientôt vider les lieux pour qu’il pût pleurer à son aise ?
Le lendemain il donna sa démission chez l’avoué qui n’insista pas du tout pour le retenir : il ne rendait pas de services exceptionnels. Le premier venu pourrait le remplacer. Le surlendemain à sept heures du matin il prit à la Trinité le tramway pour Saint-Denis. Il vit des pays qu’il ne connaissait pas encore : Saint-Ouen avec ses cabanes et ses masures, la Plaine avec ses champs semés de détritus et ses usines dont les cheminées montaient le plus haut possible pour cracher à la face du ciel des flocons de fumée grise. Partout du brouillard, comme si au nord de Paris on avait été déjà vraiment dans le Nord de la France. Derrière des vitres de buvettes bâties en planches luisaient des lampes sans abat-jour posées sur le comptoir.
Comme celle de l’avoué l’étude de l’huissier était située au fond d’une cour, rue de Paris ; mais elle était plus sommairement meublée et ses bureaux n’étaient que des tables en bois blanc. Tout de suite Vaneau regretta « son » premier clerc quand il se trouva en présence d’un homme qui, ressemblant à s’y méprendre à Malissard, mais encore plus grand et plus chauve, eût sans doute mieux employé ses forces à rouler des barriques pleines. Cet homme regarda de haut — c’est le cas de le dire, — Vaneau, le conduisit dans une pièce obscure puis regagnant le cabinet qu’il occupait ferma sa porte. Vaneau découvrit dans l’ombre un être velu et roux, à crâne pointu, qui lui dit avec un fort accent alsacien :
— C’est vous, le nouveau quatrième clerc ? Vous sortez de chez un avoué ? On n’y fait pas de bon travail, d’habitude.
Il se leva pour le mettre au courant. Vaneau vit qu’il était chaussé de galoches couvertes de boue, vêtu d’un pantalon graisseux, d’un paletot sans forme appréciable et d’un gilet de laine jadis brun.
— Vous avez raison, Kauffer ! appuya avec un fort accent parisien un grand dadais dégingandé d’environ dix-huit ans, tiré à quatre épingles mais comme un ouvrier endimanché. Il avait cette pâleur particulière aux voyous des quartiers excentriques et de la banlieue. Il portait des bottines, un complet veston noir et une chemise dont le col mou était rabattu sur une de ces cravates cordelettes qui se terminent sur la poitrine par deux houppes.
« Que suis-je venu faire dans cette galère ! » se dit Vaneau. Sa détresse n’en fut que plus grande. Mais il se mit à barbouiller du papier timbré.
Il passa là sept jours affreux. Du coin où opérait Kauffer, — derrière un amoncellement de dossiers et de paperasses de toutes formes, — s’échappait une odeur indéfinissable. Vaneau sut bientôt à quoi s’en tenir quand il eut appris que l’être roux et velu était marchand d’habits — sans doute n’avait-il pas pu vendre le sien, — et de ferraille, rue de Flandre : bien entendu c’était sa femme qui en son absence faisait marcher « le petit commerce ». Il venait de Paris et y rentrait à pied pour économiser quelques sous de transport apportant chaque matin sa nourriture dans un vieux panier rafistolé qu’il remportait le soir, lourd de tous les croûtons de pain et de tous les déchets qu’il ramassait sur la route et dans les rues. L’autre, Grenier, venait de Puteaux par des combinaisons de tramways. Moins avare que Kauffer il allait déjeuner au restaurant. Désorienté, Vaneau lui avait humblement demandé la permission de l’y accompagner. De telle façon que de huit heures du matin à six heures du soir il n’avait pas une minute de vraie solitude. Mais peut-être valait-il mieux qu’il en fût ainsi. Toute la journée, c’étaient « l’accent alsacien » et « l’accent parisien » qui parlaient affaires : commandements, assignations. Ils spéculaient tout naturellement sur la misère humaine. Reniflant de loin les saisies, les ventes aux enchères, ils se frottaient les mains, comme les corbeaux croassent autour des bêtes qui n’ont plus qu’un souffle de vie.