PREMIÈRE PARTIE
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LE VOYAGE DE «LA JEANNETTE»
CHAPITRE PRÉLIMINAIRE.
Le baptême de «la Jeannette».
M. James Gordon Bennett. —Son caractère dépeint par le Figaro. —Après l'exploration de l'Afrique centrale, la découverte du pôle nord. —Plan général de cette dernière expédition. —De Long. —Baptême de la Jeannette.
Bien que nous ne devions commencer la relation du voyage au pôle nord, entrepris par le lieutenant de Long, qu'au moment où celui-ci quittera le port de San Francisco, il est cependant un épisode antérieur à la date du départ, et se rattachant à l'expédition, que nous croyons ne pouvoir passer sous silence. Cet épisode est celui du baptême de la Jeannette. Il ne sera pas indifférent, en effet, pour nos lecteurs, de savoir que c'est dans un de nos ports, au Havre, que la Pandora échangea, le 4 juillet 1878, son nom contre celui si éminemment français de Jeannette.
Mais avant d'arriver aux détails de la cérémonie du baptême, avant également d'exposer, en quelques mots, l'idée qui a présidé à l'organisation de l'expédition arctique à laquelle était destinée la Jeannette, nous ne pouvons nous dispenser de parler du promoteur de cette entreprise, car, connaissant l'homme, on s'expliquera plus facilement la hardiesse du projet. L'expédition de la Jeannette, en effet, n'a point, comme toutes les expéditions du même genre qu'on avait vues jusqu'alors, été équipée aux frais d'un gouvernement, ou à l'aide de souscriptions publiques, comme celle que projetait notre infortuné compatriote M. Lambert, lorsqu'éclata la guerre de 1870, pendant laquelle il périt victime de son dévouement à la patrie, mais elle est entièrement due à l'initiative d'un simple journaliste; ce journaliste est, il est vrai, M. James Gordon Bennett, qui, dit-on, possède une fortune de quarante millions. Mais, comme nous n'avons point l'honneur de connaître personnellement M. Bennett, nous laisserons à d'autres le soin de peindre le caractère de cet homme aux idées grandes et généreuses.
«Ce James Gordon Bennett est une figure singulièrement originale et sympathique, dit le rédacteur du Figaro, envoyé au Havre pour assister au baptême de la Jeannette. A vingt-trois ou vingt-quatre ans, il était déjà à la tête du plus grand journal du monde entier, fondé par le premier Bennett, son frère. Celui-ci, en mourant, laissait au jeune homme une fortune de quarante millions, avec la propriété d'une feuille qui rapportait environ trois millions par an. Cela n'aura rien d'étonnant quand j'aurai dit qu'un jour j'ai compté, dans un seul numéro du New-York Herald, jusqu'à trois mille six cents annonces. La direction de cette feuille est un véritable gouvernement. M. Bennett le mène à grandes guides, soit à New-York, soit à Londres, soit à Paris, avec une audace et une énergie surprenantes. Il passe sa journée à recevoir et à envoyer des dépêches. Si M. Bennett était obligé de vivre loin d'un bureau de télégraphe, cela équivaudrait pour lui à la prison. Avec cela, chasseur, cavalier, sportman infatigable, grâce à une constitution physique résistante comme l'acier.»
Voici un côté du caractère de cet homme riche et entreprenant; mais l'esquisse serait bien incomplète si nous nous bornions à reproduire ce qu'a dit de lui le Figaro. Nous ne connaissons point M. Bennett personnellement, nous l'avons déjà dit, mais nous connaissons au moins une de ses entreprises, et cette entreprise suffirait, à elle seule, pour exciter notre admiration. Tout le monde connaît, en effet, les suites de sa fameuse question: «Où est Livingstone?»
Mais il ne pouvait suffire à M. Bennett que Stanley, envoyé par lui, eût retrouvé Livingstone, et qu'après la mort de ce dernier, il eût repris son œuvre inachevée et l'eût menée à bonne fin en traversant l'Afrique de part en part. Il est un autre problème qui, depuis des siècles, préoccupe l'humanité: la découverte du pôle ou, du moins, de ce passage à travers les mers polaires qui, s'il existe, mettrait en communication l'Océan Atlantique et l'Océan Pacifique. Entrevoyant quelles seraient, non-seulement au point de vue de la science géographique, mais aussi au point de vue des relations commerciales des deux mondes, les conséquences de la découverte de ce passage, s'il venait à s'ouvrir, M. Bennett, confiant dans son heureuse étoile, s'est demandé pourquoi il n'essaierait pas de résoudre ce problème comme il avait résolu, grâce à Stanley, celui de l'exploration de l'Afrique centrale.
Pour lui, se poser la question, c'était la résoudre. Il commença donc par acheter, de ses propres deniers, un joli petit navire à vapeur de construction anglaise, la Pandora, qui avait déjà tâté des glaces du pôle sous le commandement de son ancien propriétaire, le capitaine Allan Young. Ce navire lui coûta deux cent mille francs, plus une centaine de mille francs de réparations en Angleterre. Il le fit venir au Havre pour l'expédier ensuite à San Francisco, se proposant de dire au gouvernement des États-Unis: «Je vous fais cadeau de ce navire et je me charge de toutes les dépenses qu'entraînera son voyage au pôle nord, quelle qu'en soit la durée; vous n'avez plus qu'à choisir dans votre marine les hommes qui composeront son équipage.»
Suivant les prévisions d'alors, le séjour du navire dans les mers arctiques devait être de deux ans, et on estimait les dépenses de l'expédition à cinq ou six cent mille francs. Avec le prix d'achat c'était donc un million de francs que M. Bennett se préparait à tirer de sa poche pour rendre un service à la science et augmenter le prestige du nom américain. Mais lorsque le navire fut arrivé à San Francisco, de nouvelles réparations furent jugées nécessaires, et il fut envoyé à Mare Island sur les chantiers de constructions navales de l'État. M. Bennett, alors, donna carte blanche aux ingénieurs du gouvernement pour faire à la Jeannette toutes les réparations et toutes les améliorations qu'ils jugeraient nécessaires, s'engageant à payer toutes les dépenses, de sorte qu'au moment où ce navire sortit des docks de la marine de l'État on put dire «que les ouvriers s'étaient arrêtés faute de réparations ou d'améliorations à faire.» Ensuite le navire fut approvisionné pour trois ans au lieu de deux. Mais, d'après l'estimation d'un journal américain, M. Bennett avait dépensé environ deux millions de francs.
Toutefois, chez M. Bennett, l'audace n'exclut point l'esprit pratique. Avant de commencer cette entreprise, il avait longuement étudié la question du pôle nord, que tant de hardis navigateurs ont vainement tenté de résoudre. Après avoir examiné la cause des désastres qui ont coûté tant d'argent et tant de vies à l'Angleterre et à l'Amérique en particulier, il s'est dit: Il y a deux façons d'aborder le pôle nord, l'une en venant de l'Océan Atlantique, l'autre en remontant le Pacifique. Jusqu'à présent les expéditions—et elles ont toutes échoué—ont pris le chemin de l'Atlantique; arrivées dans la région des glaces, elles ont eu à lutter contre un courant venant évidemment du côté du Pacifique; il nous faut donc prendre l'autre voie.
Au reste, laissons M. Bennett expliquer lui-même son plan, comme il l'a fait devant quelques-uns de ses invités, le jour du baptême de la Jeannette.
—Notre idée à nous, dit-il, est d'aller au rebours de nos prédécesseurs; nous arriverons du Pacifique au détroit de Behring, et là, puisqu'il y a un courant, au lieu de l'avoir contre nous, nous l'aurons avec nous, et nous tâcherons de sortir de ce côté-ci de l'Océan Atlantique.
—Cette méthode, ajoutait-il philosophiquement, a un avantage: c'est que la Jeannette, une fois engagée dans le courant, ne pourra revenir sur ses pas.
—Et si elle n'avance pas, lui interjeta-t-on?
—Eh bien! elle y restera. C'est là ce qu'il s'agit précisément de savoir. Tout naturellement, le commandant de la Jeannette est fixé sur ce point... aussi bien que moi!
Paroles tristement prophétiques, qui malheureusement ne devaient que trop se réaliser. Mais n'anticipons pas et revenons à la cérémonie du baptême.
Ce fut le jeudi 4 juillet 1878, jour anniversaire de l'indépendance américaine, que choisit M. Bennett pour le baptême de la Jeannette. Ce fut une fête intime, à laquelle assistaient une vingtaine d'amis particuliers. M. Ryan, le sympathique directeur du bureau du New-York Herald à Paris, sept ou huit journalistes anglais ou français, et, parmi ces derniers, un rédacteur du Figaro et M. Charles Bigot, du XIXe Siècle.
C'est à ces derniers que nous avons emprunté la plus grande partie des détails qui précèdent et ceux qui vont suivre.
Un train spécial emmena de Paris au Havre tous ces invités. Parmi eux se trouvaient une douzaine de misses américaines jolies et distinguées; car pour les américains il n'est point de fête si la plus belle moitié de l'humanité ne vient l'embellir. On y voyait aussi M. Stanley, qui, quelques jours auparavant, était venu à Paris recevoir la grande médaille de la Société de géographie qu'il a si bien méritée.
Grâce à cette heureuse coïncidence, ces deux hommes, Stanley et de Long, dont les noms sont destinés à passer à la postérité, ont pu se trouver réunis.
«Quand on a vu M. Stanley, dit M. Charles Bigot, on ne s'étonne plus de son succès. Ses cheveux noirs ont pu blanchir avant l'âge, mais le corps est toujours d'une santé et d'une vigueur admirables. A voir ses larges épaules en cette taille plus petite que grande et ses jambes solides, ses muscles robustes, on s'explique qu'il ait résisté où tant d'autres explorateurs ont succombé. L'œil verdâtre est d'une énergie et d'une clairvoyance singulière. J'imagine bien qu'il sait à part lui ce qu'il vaut; mais je vous défierais de trouver soit dans son langage, soit dans son allure le moindre signe de vanité: il revient d'Afrique, absolument comme l'un de nous, avant-hier soir, revenait du Havre, aussi simple que s'il eût fait la chose la plus naturelle du monde et la plus aisée. Ce Yankee eût fait plaisir à voir aux vieux Romains.»
Qu'on nous permette, puisque nous parlons de M. Stanley de rapporter, d'après le Figaro, une petite anecdote racontée par lui-même et qui, nous en sommes sûr, fera plaisir à tous les cœurs français. Comme on le sait M. Stanley était parti, pour son grand voyage en Afrique, avant la guerre de 1870. Pendant plus d'un an il resta sans recevoir absolument aucune nouvelle d'Europe. Un soir, dans un désert, au campement, il était avec Livingstone, qu'il avait déjà retrouvé, lorsqu'on lui apporta des lettres d'Europe et entre autres une dépêche venue par le télégraphe jusqu'à Zanzibar, laquelle lui annonçait brutalement en une vingtaine de mots, Sedan, Metz, l'empereur prisonnier, Paris en flammes, Bismarck à Versailles, c'est-à-dire l'effondrement de la France tout entière.
Stanley et Livingstone se regardèrent sans se dire un mot, puis ils se mirent à pleurer de rage; tous les deux, en effet, aimaient la France.
Nous ne nous arrêterons point à noter tous les incidents du voyage et de la journée, nous arriverons tout de suite à la cérémonie du baptême, qui, au reste, fut des plus simples.
«Après le déjeuner, dit le rédacteur du Figaro, nous traversons le pont pour nous rendre sur la Jeannette.—La rade est en fête, joyeusement illuminée par le soleil, et pavoisée de drapeaux, comme une rue de Paris à la fête du 30 juin. (1878).
»Nous grimpons sur le pont du navire, qui paraît bien petit à côté de trois frégates américaines qui l'avoisinent. Une heure se passe à regarder les régates organisées par les équipages de ces trois frégates.—Car c'était jeudi, 4 juillet, fête nationale pour les États-Unis, anniversaire de la proclamation de leur indépendance. Les matelots, tous en blanc, veste et béret, poussent des hurrahs frénétiques pour saluer les vainqueurs de chaque course.
»Enfin, à cinq heures, a lieu la cérémonie du baptême. Elle est aussi courte que peu compliquée.
»Une dame de la société s'avance, et brise, sur le mât de beaupré, une bouteille de champagne ornée de rubans multicolores.
»Et voilà l'ancienne Pandora baptisée du gracieux nom de Jeannette.»
Cette cérémonie fut suivie d'un lunch auquel assistèrent tous les invités de M. Bennett. Plusieurs toasts furent portés. M. Bennett but d'abord à M. Stanley, qui, à son tour, porta un toast à son émule M. de Long, futur commandant de l'expédition au pôle Nord. Celui-ci blond, grand, teint délicat, aux yeux doux mais spirituels et pleins de malice abrités derrière un lorgnon, forme avec M. Stanley un véritable contraste. On ne se douterait guère rencontrer dans cet homme le loup de mer sur lequel on compte pour une expédition aussi hardie. On s'étonnerait aussi en voyant la gaieté et l'entrain tout français de ce futur héros de trente-trois ans, si l'on n'ignorait qu'il a du sang français dans les veines et que son aïeul quitta Bordeaux au temps de la révocation de l'édit de Nantes. Cette gaieté et cet entrain s'allient cependant chez M. de Long à la simplicité et au calme, qui sont comme le fond du tempérament américain. Sa réponse à M. Stanley fut d'une simplicité noble que chacun sentait sincère. «Vous êtes, Monsieur, lui dit-il, l'homme qui a fait ses preuves; je suis l'homme qui a ses preuves à faire.»
«Il les fera, n'en doutez pas, ajoute M. Bigot; celui qui l'a choisi se connaît en hommes. Il sait que le lieutenant de Long est à trente ans un marin éprouvé, un homme d'un caractère résolu et patient, capable de garder son sang-froid au milieu des plus redoutables périls et de s'arrêter là seulement où l'énergie humaine aura donné son suprême effort. Bonne chance au lieutenant de Long et hurrah pour la Jeannette. Puisse la fortune, cette maîtresse jalouse des destinées humaines, leur sourire à tous deux!
«Il va quitter, ce brave marin, quitter pour deux longues années entières, sa jeune et charmante femme, sa petite fille qui a six ans à peine. Elle était là avant-hier, cette femme, tandis que l'on baptisait la Jeannette; elle était là cette fillette, avec ses grands cheveux blonds lui tombant sur le cou, avec son chapeau de paille sur lequel était écrit le nom de la Jeannette; je n'oublierai pas de longtemps comme elle souriait de toutes ses dents au bruit des bouchons de champagne, croquant de beaux abricots. Elle ne voyait qu'une fête, l'heureuse innocente, dans cette compagnie assemblée, dans ces discours et ces bravos où le nom de son père était à chaque instant répété. Elle ne sait rien des rigueurs du pôle, des îles de glaces flottantes, des dangers que son père va courir. Mais sa mère!... elle ne les ignore pas, celle-là, et la séparation va être pour elle une terrible épreuve. Elle gardait pourtant son calme et sa sérénité, son regard aimable. Elle trouvait la force de sourire, elle aussi. Elle sait que l'homme est ici-bas non pour se contenter du bonheur, mais pour agir, pour exécuter résolûment les grands desseins qu'il est capable de former. Ses yeux, pendant deux années, verseront plus d'une larme; plus d'une inquiétude poignante déchirera son cœur; mais elle a confiance dans un courage qui lui est connu; elle aussi a pris un cœur viril; elle admire l'homme qu'elle a préféré d'être prêt à tout affronter pour illustrer un nom dont elle a fait le sien.»
CHAPITRE II. [1]
«La Jeannette».—Son équipage.
Portrait de la Jeannette. —Réparations qu'elle subit avant d'entreprendre son voyage. —De Long. —Chipp. —Danenhower. —Ambler. —Collins. —Newcomb. —Dunbar. —Les hommes de l'équipage.
Le navire.
Avant de présenter au lecteur les différents membres de l'expédition arctique projetée par M. Bennett, nous devons lui faire faire connaissance avec le navire destiné à leur servir de demeure pendant les longs mois qu'ils seront sans doute condamnés à passer au milieu des glaces polaires.
La Jeannette est un navire mixte, gréé en barque. C'est un navire bas et élancé, qui a été construit pour le compte du gouvernement anglais. Il était primitivement destiné à servir d'aviso et de transport pour l'escadre de la Méditerranée. Mais quand il fut achevé, la marine de Sa Majesté britannique n'en ayant plus besoin, le fit mettre en vente. Il fut acheté par le capitaine Allan Young, yachtman anglais distingué qui avait déjà pris part à l'heureuse expédition de sir Léopold Mac Clinctock, à la recherche des restes de Franklin. Son nouveau propriétaire, après un court voyage dans les mers arctiques, le vendit à M. Bennett, qui le destinait à l'usage que nous savons. C'est ce qu'on appelle un navire haut sur quille,—c'est-à-dire dont la quille s'en va en forme de coin,—de sorte qu'on peut espérer, s'il vient à être pris dans les glaces, qu'il sera soulevé par leur pression, au lieu d'être écrasé, comme il arrive d'ordinaire aux navires à fond aplati ou à flancs perpendiculaires.
Après la cérémonie du baptême, la Jeannette ne tarda pas à prendre le chemin de l'Amérique, emportant à son bord le capitaine de Long et sa famille. Nous ne nous arrêterons point aux quelques petits incidents qui purent survenir pendant la traversée du Havre à San Francisco; d'ailleurs, aucun de ces incidents ne mérite de fixer notre attention. Nous dirons seulement que le voyage dura cinq mois et demie et que le capitaine de Long choisit la route du détroit de Magellan au lieu de celle du cap Horn.
Comme nous l'avons dit, M. Bennett avait acheté la Jeannette afin de l'offrir au gouvernement des États-Unis, pour une expédition au pôle nord.
Par acte du 27 février 1879, le Congrès accepta cette offre et autorisa le secrétaire de la marine à se charger de l'armement du navire. Ce dernier avait, à la vérité, fait ses preuves dans les mers arctiques, pendant le voyage exécuté par le capitaine Allan Young; néanmoins on crut nécessaire de le remettre au dock pour le réparer.
La Jeannette fut donc, dès son arrivée à San Francisco, envoyée à Mare Island, où le secrétaire de la marine était autorisé à prendre, dans les arsenaux de l'État, tous les matériaux nécessaires pour la mettre en état d'affronter les périls de l'expédition à laquelle on la destinait. La seule restriction apportée à cette autorisation était qu'aucune des dépenses pour les réparations ou les améliorations faites au navire ne devait rester à la charge du département de la marine. Il était, en outre, enjoint au secrétaire, par l'acte du Congrès, de faire vérifier, avant d'en prendre charge, si le navire était réellement approprié à un voyage d'exploration dans les mers polaires. A Mare Island, la Jeannette subit donc une inspection minutieuse, après laquelle les ingénieurs déclarèrent que, vu les dangers du voyage qu'elle allait entreprendre, il était prudent de la renforcer, pour qu'elle pût supporter plus facilement la pression des glaces. Ce n'était là, toutefois, qu'une mesure de précaution, puisque ce navire était d'une excellente construction et possédait la force ordinaire des navires de ce tonnage. De grands travaux furent néanmoins entrepris pour satisfaire au desideratum des ingénieurs, et M. Bennett en paya tous les frais. On changea les anciennes chaudières de la Jeannette, qu'on remplaça par des neuves, et on mit tout en œuvre pour qu'elle fût dans les meilleures conditions possibles au moment de son départ: des barreaux de fer furent placés à l'avant et à l'arrière des chaudières pour soutenir les flancs du navire. Son extrême-avant fut, jusqu'à une dizaine de pieds du faux-pont, rempli de solides madriers bien calfatés. Des hiloires additionnelles et des madriers de six pouces d'épaisseur furent ajoutés à la charpente ordinaire pour renforcer son petit-fond. En outre, le fond fut réparé partout où il en avait besoin. Toutes ces réparations et améliorations furent faites avec tant de soin, qu'on pouvait raisonnablement croire que la Jeannette était en état de surmonter tous les périls ordinaires qu'on est accoutumé à rencontrer dans la navigation des mers polaires.
Après avoir donné à nos lecteurs la description de l'instrument, il nous reste à leur présenter ceux qui étaient destinés à s'en servir.
Le lieutenant de Long, commandant de l'expédition.
De Long est né à New-York, dans le courant de l'année 1844, d'une famille d'origine française, comme nous l'avons déjà dit, et comme son nom, au reste, le ferait deviner. Nous avons fort peu de détails sur sa famille, de même que sur les années de son enfance, jusqu'à l'âge de seize ans, époque où il fut admis à l'Académie navale, sur la présentation d'un membre du Congrès, M. Benjamin Wood. Grâce à ses facultés naturelles et à son assiduité, il s'y distingua bientôt, et en sortit le dixième sur cinquante, avec le grade d'aspirant de marine. Le 1er décembre 1866, il était promu à celui d'enseigne et devenait successivement maître en mars 1868, et lieutenant en mars 1869.
Ce fut vers cette époque qu'étant envoyé rejoindre l'escadre américaine qui croisait dans les mers d'Europe, il fit la connaissance de miss Emma Wotton, qui fut plus tard mistress de Long. Le père de cette jeune fille, le capitaine Wotton, habitait le Havre, où il était à la tête de l'agence de la Compagnie des Paquebots du Havre à New-York. Le capitaine Wotton tenait généreusement sa maison ouverte à tous ses compatriotes, et particulièrement aux officiers de la flotte. Ce fut grâce à cette circonstance que les deux jeunes gens se rencontrèrent et s'éprirent l'un de l'autre. De Long demanda au capitaine la main de sa fille; mais, avant de l'obtenir, il fut rappelé à New-York. Peu de temps après, M. Wotton étant allé lui-même faire un voyage en Amérique, de Long réitéra ses instances auprès de lui et en obtint cette réponse: «Partez pour votre croisière dans les mers du sud de l'Amérique, et si, quand vous reviendrez, dans un an, vos sentiments, pas plus que ceux de ma fille, n'ont changé, elle sera votre femme.» Joyeux de cette réponse, de Long partit rejoindre son navire, le Lancaster, qui l'attendait à Norfolk. Un peu avant son départ, de Long reçut la nouvelle de la mort de sa mère, avec laquelle il vivait à Williamsbourg; son père était mort quelques années auparavant. Il dut donc revenir pour les obsèques, auxquelles assista M. Wotton, qui conduisit le deuil avec lui. Immédiatement après cette triste cérémonie, de Long repartit pour le sud. Mais comme deux des côtés les plus saillants de son caractère étaient l'énergie et la persévérance, il revint à New-York aussitôt sa croisière terminée, et se rendit directement chez le frère de sa fiancée, à qui il se présenta en lui adressant gaiement ces paroles: «Eh bien, Jack, me voici; le temps est passé, je m'en vais la chercher.» A la vérité, l'année fixée par M. Wotton n'était pas encore complétement écoulée, quand de Long arriva au Havre et se présenta dans les bureaux de l'agence des Paquebots du Havre à New-York; néanmoins le capitaine donna son consentement, et le mariage fut célébré à bord du navire de guerre Shanenhoah, car on était alors au milieu de l'hiver 1870-71, époque pendant laquelle, on se le rappelle, tout mariage célébré en France était déclaré nul.
En 1873, de Long prit part, en qualité de second à bord de la Juniata, qui était commandée par le capitaine Braine, à l'expédition envoyée à la recherche du Polaris. Ce voyage lui fournit l'occasion de se distinguer par une entreprise des plus hardies, qui, sans doute plus tard, lui valut l'honneur d'être choisi pour commander la Jeannette. La Juniata se trouvant bloquée par les glaces, dans le port d'Upernavick, sur la côte occidentale du Groënland, il obtint de son commandant l'autorisation d'équiper une petite chaloupe à vapeur pour tenter de continuer les recherches plus au nord. Il surveilla lui-même l'armement de ce petit bâtiment, qui n'avait que trente-cinq pieds de long, et qui reçut le nom de Petite Juniata, et partit, avec un équipage d'élite, à la recherche du navire disparu et de l'équipage du capitaine Buddington. Il essaya d'abord de remonter la baie de Melville, en longeant la côte, pour traverser cette baie à la hauteur du cap York, qui était le but de son expédition; mais craignant d'être pris dans les glaces, il dut renoncer à ce plan et chercher à trouver un passage au milieu des îles de glaces flottantes. Ces premières tentatives furent inutiles; plusieurs fois même il fut obligé de rétrograder. Enfin, ayant eu la bonne fortune de trouver un passage ouvert, il s'avança droit dans la direction du cap York. Cinq jours après son départ, la Petite Juniata fut assaillie par une épouvantable tempête, à un moment où, pour économiser le combustible, toutes ses voiles étaient dehors. Pendant trente heures, il lui fallut lutter contre cette tempête arctique, mille fois plus terrible que celles des basses latitudes: à chaque instant, elle était menacée d'être écrasée au milieu des centaines d'icebergs qui l'entouraient, ou d'être ensevelie sous les débris de ces montagnes de glace, qui, se heurtant les unes contre les autres, s'abîmaient en projetant au loin leurs éclats. Enfin, la tempête s'apaisa et la mer se calma. A ce moment, le cap York était en vue, à huit milles environ. De Long désirait ardemment y parvenir, mais il était inabordable par terre à cause des glaces qui bordaient le rivage. D'un autre côté, la Petite Juniata ne pouvait prolonger son voyage, faute de combustible, car le capitaine Braine avait donné l'ordre formel à de Long de regagner le port d'Upernavick dès qu'il aurait épuisé la moitié de sa provision de charbon. L'ordre de virer de bord fut donc donné, malgré le regret de de Long d'abandonner l'entreprise au moment où il touchait le but qu'il s'était proposé d'atteindre, et après tant de dangers courus. De retour à Upernavick, il trouva dans le port de cette station le navire la Tigress, qui, lui aussi, venait dans ces parages pour participer à la recherche du Polaris et de son équipage. De Long, désireux de poursuivre l'œuvre qu'il avait commencée, demanda au capitaine Grœr, qui commandait le navire, de l'accepter à son bord avec les gens qui l'avaient accompagné dans sa première tentative; mais celui-ci, voulant se réserver en entier l'honneur de l'entreprise, lui refusa. Ce refus, toutefois, ne découragea point le jeune lieutenant; il essaya de reprendre une seconde fois le chemin du nord avec sa chaloupe, et ne fut arrêté que par le manque de charbon.
D'après un dicton du sud: «Quiconque a bu des eaux du Rio Grande y reviendra avant de mourir», mais on pourrait dire, avec non moins de raison, pour le nord: «Quiconque a vu les glaces éternelles de l'Arctique voudra les revoir.» De Long n'avait point échappé à l'influence fascinatrice de ces régions: le premier voyage dont nous venons de retracer un des épisodes avait fait naître en lui un véritable enthousiasme pour tout ce qui a trait aux régions polaires: de retour dans sa patrie, il se mit à étudier avec ardeur tous les ouvrages écrits sur le pôle nord, et à lire les relations des hardis marins qui, au péril de leur vie, se sont aventurés dans ces régions mystérieuses. Le tableau de leurs misères et de leurs infortunes, loin de ralentir son ardeur, ne faisait que l'exciter; et comme l'enthousiasme est contagieux, il savait inspirer aux autres les propres sentiments qui l'animaient. D'ailleurs, personne plus que lui ne déploya de persévérance et de réflexion dans les préparatifs de l'expédition de la Jeannette.
De Long est un homme d'un physique superbe et d'une constitution vigoureuse; il a six pieds de haut et des formes véritablement athlétiques. Ceux qui ont vécu dans son intimité le dépeignent comme un homme d'excellentes manières; conteur agréable et spirituel. C'est, en outre, un observateur clairvoyant des hommes comme des choses, à qui ses voyages ont fourni un fond sérieux de connaissances. Il aime sa profession avec fierté.
Charles W. Chipp, premier lieutenant.
Le lieutenant Chipp, qui part en qualité d'officier exécutif à bord de la Jeannette, n'en est pas non plus à ses débuts dans la navigation des mers arctiques: lui aussi était à bord de la Juniata, dans son voyage à la recherche du Polaris, pendant lequel il fut toujours le premier à s'offrir comme volontaire dès qu'une mission périlleuse se présenta. C'est ainsi qu'il accompagnait de Long dans sa dangereuse expédition à bord de la Petite Juniata.
Le lieutenant Chipp est né à Kingston, dans l'état de New-York, en 1848. Il entra à l'Académie navale en 1863. Il passa ses premières années de service maritime en qualité d'aspirant à bord du Contocook, de l'escadre des Indes occidentales, en 1868; du Franklin, dans l'escadre d'Europe, et du Guard. Il s'embarqua ensuite, comme enseigne, à bord de l'Alaska, de l'escadre d'Asie, à laquelle il resta attaché pendant trois ans, avec le même grade. Cette croisière, tout en lui fournissant l'occasion d'acquérir de l'expérience, lui permit aussi d'étudier les sujets les plus variés et les plus intéressants. Le 12 juillet 1870, il fut promu au grade de master et envoyé ensuite en Corée, où il prit part à l'attaque des forts de la rivière Sallé. Étant à bord du Monocacy, il participa aux combats du 1er, du 9, du 10 et du 11 juin 1871, et prit le commandement de la compagnie de Mokee, quand ce brave officier fut tué à l'assaut du fort du Condi.
Plus tard, il assista avec ses collègues à une grande fête donnée en leur honneur par la cour de Siam à Bankok. Ce fut au mois de février 1873, qu'il se rendit à bord de la Juniata. Après son retour, il fut envoyé à Santiago de Cuba pour arrêter le massacre des derniers prisonniers du Virginius, et ramener ceux-ci aux États-Unis. En 1874, il retourna à bord de la Juniata qui se rendait à Key-West, rendez-vous d'où elle fut envoyée rejoindre l'escadre d'Europe, et croisa depuis les côtes de Norwège jusqu'à celles du Levant. Attaché au mois de mai 1876 au service des torpilles à Newport, il passait, au mois de septembre de la même année, à bord de l'Ashuelot, qui faisait partie de l'escadre d'Asie. Il y resta jusqu'en mars 1879, époque où il reçut l'ordre de rejoindre la Jeannette. Il a donc eu neuf ans et huit mois de service effectif à la mer. Sous tous les rapports, c'est un marin instruit et pratique, et son choix a reçu l'approbation de tous les marins.
John Wilson Danenhower, deuxième lieutenant.
Maître Danenhower, qui occupe le troisième rang hiérarchique à bord de la Jeannette, est né à Chicago, dans l'Illinois, le 30 septembre 1849. Il est entré à l'Académie de marine en 1866. En 1870, il était à bord du Plymouth en qualité d'aspirant, qu'il conserva pendant deux ans soit à bord de ce navire, soit à bord de la Juniata, qui, tous les deux, faisaient partie de l'escadre d'Europe. Il fut ensuite promu au grade d'enseigne après un examen au concours et servit sur le Portsmouth pendant les voyages d'exploration et d'hydrographie faits par ce navire de 1871 à 1874. Il fut alors invité à passer l'examen de master, à la suite duquel il reçut sa commission. En 1874, il fut attaché à l'observatoire naval de Washington, d'où il passa au service des signaux, dirigé par le commodore Parker. Il s'embarqua plus tard sur le Vandalia, où il resta jusqu'en juillet 1878, époque où il reçut l'ordre d'aller au Havre rejoindre la Jeannette. Maître Danenhower est un jeune homme d'un mérite supérieur à celui de la moyenne des officiers distingués de la marine des États-Unis, qui se font d'ordinaire remarquer par leurs qualités professionnelles et leur savoir. Depuis qu'il est entré dans la marine, il a des états de service effectif plus chargés qu'aucun des officiers de sa promotion. Pendant l'expédition de la Jeannette, il remplira le rôle d'hydrographe en même temps que celui de lieutenant en second.
Georges W. Melville, sous-ingénieur de la marine.
Les glaces des mers arctiques ne sont point inconnues non plus au sous-ingénieur Melville, qui remplissait les fonctions d'ingénieur en chef à bord de la Tigress, pendant le voyage de celle-ci, dont nous avons parlé. Ses services furent tellement appréciés, pendant le cours de cette expédition, que le commandant de la Tigress en fit l'éloge le plus flatteur dans le rapport qu'il adressa, après son retour, au secrétaire de la marine. D'ailleurs, M. Melville possède la confiance entière de son commandant actuel, le lieutenant de Long. A bord de la Jeannette, outre son service professionnel, il sera chargé de plusieurs branches des travaux scientifiques que doivent entreprendre les membres de l'expédition, probablement de la partie minéralogique et de la partie zoologique.
L'ingénieur Melville est né à New-York, le 19 janvier 1841, et suivit les cours d'une école publique de cette ville. Après avoir fait tout son stage d'ingénieur, il entra dans la marine en 1861, avec le grade de sous-ingénieur de 3e classe. Pendant la guerre de sécession, il servit à bord des navires de guerre Michigan, Dakota et Wachusett; il passa ensuite dans le service des torpilles de l'escadre de blocus du Nord et de l'Atlantique, où il fut élevé au grade de sous-ingénieur de 2e classe en 1862. Après la guerre, il fut nommé sous-ingénieur de 1re classe et s'embarqua sur le Chattonoaga. Il fut ensuite envoyé successivement à bord du Tacony, du Penobscot, du Lancaster et du Portsmouth. Il quitta ce dernier navire et entra aux chantiers de la marine à Boston, puis à New-York et enfin à Philadelphie. Appelé de nouveau à la mer en 1873, il s'embarqua sur la Tigress qu'il quitta pour le Tennessee. Il venait de passer son examen pour le grade d'ingénieur en chef, dans lequel il avait obtenu le 5e rang sur la liste, quand il fut appelé à bord de la Jeannette. M. Melville a douze ans et neuf mois de mer; c'est un homme d'une taille colossale et dans la force de l'âge.
Le docteur James Markam Marshal Ambler, chirurgien de «la Jeannette».
Le docteur Ambler, fils du docteur Carey Ambler, est né dans le comté de Fauquier, État de Virginie, le 30 décembre 1848. Il a fait ses premières études à Washington et à Lee College, dans son pays natal. Il se rendit ensuite à l'Université du Maryland, où il prit ses différents grades. Après l'obtention de son diplôme de docteur, il pratiqua la médecine, pendant trois ans, à Baltimore. Il quitta ensuite la médecine civile en 1874, pour entrer dans la marine en qualité d'aide-chirurgien. Il fut d'abord attaché à l'Académie de marine, d'où il passa à bord de la corvette Kansas, et fit, avec celle-ci, une croisière dans les Antilles. Il fut ensuite envoyé à bord du vaisseau amiral Minnesota, qui resta pendant deux ans stationné dans le port de New-York. De là, il entra à l'hôpital de la marine. Enfin, en 1877, il fut promu au grade de chirurgien.
C'est un homme de six pieds, fortement constitué et d'un physique agréable. Comme médecin, il est entièrement dévoué à son art, et fera, nous en sommes sûrs, tout ce qui sera en son pouvoir pour remplir noblement sa mission humanitaire.
Jérôme J. Collins, météorologiste, correspondant du New-York Herald.
Jérôme J. Collins est né à Cork, en Irlande, le 17 octobre 1841, son frère était négociant et manufacturier, et, pendant vingt-deux ans, c'est-à-dire jusqu'en 1863, fit partie du conseil de la ville. Le jeune Jérôme Collins fit ses études à l'école de Mansion-House, qui était dirigée par les frères de saint Vincent. De très bonne heure, son goût pour les sciences exactes se dessina. A l'âge de seize ans à peine, il devenait l'élève de sir John Benson, ingénieur du port de la ville de Cork. Sous l'habile direction de ce maître, le jeune élève fit de rapides progrès dans son art, et fut bientôt nommé sous-ingénieur de la ville. En cette qualité il fut chargé d'un grand nombre de travaux importants, sur la rivière ou dans le port; mais celui qui lui fit le plus d'honneur est la construction du pont de North-Gate, sur lequel son nom a été gravé, et qui lui valut les félicitations de ses concitoyens.
Voyant que son pays natal ne pouvait offrir un champ assez vaste pour son activité, il se rendit en Angleterre. La crise financière de 1866 étant survenue, il se décida à passer dans le Nouveau-Monde, où il ne tarda pas à se créer une place honorable par les travaux remarquables dont il dirigea l'exécution.
Toutefois ce n'est point comme ingénieur, mais comme météorologiste, que M. Collins a surtout sa renommée, car ce n'est point par un novice que les variations atmosphériques doivent être observées à bord de la Jeannette; M. Collins a, en effet, droit à l'éternelle reconnaissance de ses contemporains et des générations à venir, pour sa belle découverte des lois qui président au développement et à la transmission des tempêtes à travers l'Océan Atlantique, lois qui permettent de prédire plusieurs jours à l'avance l'arrivée des tempêtes sur les côtes d'Europe. Cette seule découverte le place certainement au rang des premiers savants de notre époque.
Mais, à côté du savant, existe l'homme honnête, courageux, affectionné, gai et tendre qui laisse derrière lui un souvenir cher à tous ceux qui ont ressenti le charme qu'il sait exercer sur tous ceux qui l'entourent.
Raymond L. Newcomb, naturaliste taxidermiste de l'expédition.
M. Raymond L. Newcomb est né à Salem, dans le Massachusetts, en janvier 1849; c'est un des descendants de Newcomb qui se distinguèrent pendant la Révolution de 1776. Son grand-père prit part à la bataille de Lexington et servit, pendant toute la durée de la guerre, dans une compagnie d'artillerie. Son père est encore dans le commerce à Salem.
Comme taxidermiste et comme ornithologiste, il jouit de l'estime des sociétés savantes. D'ailleurs, c'est à la recommandation du professeur Baird, du Smithsonian-Institute, qu'il doit la place qu'il occupe à bord de la Jeannette. En 1878, il avait déjà été envoyé, par ce corps savant, sur les bancs de Terre-Neuve, pour y recueillir des spécimens d'histoire naturelle. Il est certain que les travaux qu'il accomplira à bord de la Jeannette, lorsqu'ils viendront au jour, seront accueillis avec une vive reconnaissance par le monde savant, dont il sera le seul représentant dans cette exploration des mers polaires [2].
Le capitaine Dunbar, pilote des glaces.
Le poste de pilote des glaces est de ceux qui demandent une longue expérience de la navigation dans les mers polaires, jointe aussi à beaucoup de prudence; aussi a-t-on choisi, pour remplir ce poste important à bord de la Jeannette, un homme qui fréquente les mers glaciales depuis trente-cinq années.
Le capitaine Dunbar est né en 1834 à New-London, dans le Connecticut. Depuis sa jeunesse, sauf dans les quatre années qui viennent de s'écouler, pendant lesquelles il a été engagé à la chasse du phoque et de l'éléphant de mer, il a toujours navigué à bord de navires baleiniers. Pendant sa longue carrière de marin, il a fait la pêche dans l'Océan Atlantique aussi bien que dans l'Océan Pacifique, et dans les mers arctiques comme dans les mers antarctiques. Homme d'un esprit inventif et plein d'inspirations subites dans les moments difficiles, il peut rendre les plus grands services à une expédition dans les mers polaires, où il faut toujours compter avec l'imprévu.
M. Dunbar termine la liste des membres de l'expédition que nous pouvons considérer comme formant l'état-major. Il nous reste donc maintenant à donner la liste des hommes d'élite choisis par le lieutenant de Long pour composer l'équipage de la Jeannette. Nombre d'entre eux mériteraient certes, une mention spéciale pour leurs états de services et leur conduite héroïque dans certaines circonstances de cette terrible expédition; mais la suite du récit mettra en lumière, nous l'espérons, les mérites respectifs de chacun. Au reste, nous aurons à revenir sur quelques-uns d'entre eux.
LISTE DES HOMMES DE L'ÉQUIPAGE.
Jack Cole, maître d'équipage.
Alfred Sweetman, maître charpentier.
William Ninderman, charpentier.
George-Washington Boyd, charpentier.
Walter Lee, machiniste.
George Landertack, chauffeur.
Louis-Philipp Noros, matelot.
Herbert-Wood Leach, matelot.
James H. Bartlett, matelot.
Henri-David Warren, matelot.
George-Stephenson Manson, matelot.
Adolf Dressler, matelot.
Carl-August Gortz, matelot.
Peter-Edward Johnson, matelot.
Henry Wilson, matelot.
Edward Star, matelot.
Hans Erickson, matelot.
Henry-Hansen Knack, matelot.
Nelse Iverson, matelot.
Albert-George Kuehne, matelot.
Ah Sam, cuisinier, (chinois).
Long Sing, boulanger, (chinois).
Alexis, chasseur indien.
Anequin, chasseur indien.
CHAPITRE III.
Départ de San Francisco [3].
Triste état de l'atmosphère pendant les jours qui précèdent le départ de la Jeannette. —Baie de San Francisco. —Aspect du port et des jetées au moment du départ. —Ce qui se passe à bord du navire. —Adieux du capitaine de Long et de sa femme. —Courage de cette dernière.
Depuis plusieurs jours le temps est inconstant et désagréable. Dimanche les vents fixés à l'ouest soufflaient avec une extrême violence: des nuages d'une poussière aveuglante rendaient presque impossible toute promenade, au dehors aussi bien que dans les rues de San Francisco, et les habiles prédisaient une période de mauvais temps. Hier, cependant, le vent s'est modéré, mais vers le soir, un gros nuage sombre s'est élevé de la mer et une pluie fine s'est mise à tomber. «La Jeannette aura vilain temps pour partir demain», se répétaient les flâneurs autour de la Bourse des marchandises; «quelles ténèbres du diable elle aura pour quitter la côte!» ajoutaient d'autres augures de malheur. Ce matin, le ciel était encore très chargé; cependant quelques changements favorables se sont opérés peu à peu, et vers midi, le soleil se hasarda à se montrer de temps en temps entre de gros nuages. D'un autre côté les embarcations qui rentraient au port, rapportaient qu'au dehors une brise légère soufflait du sud-ouest, c'est-à-dire dans une direction favorable à la Jeannette. Or, comme le désir est le père de la pensée, on prétendait que la nature s'était apaisée et avait imposé silence aux éléments pour favoriser le départ de l'expédition.
La baie de San Francisco, si belle dans ses proportions, n'a pas d'égale parmi tous les ports de l'univers sous le rapport de la hardiesse et du pittoresque des collines qui forment son enceinte; et celui qui, du sommet des collines étagées qui forment Telegraph-Hill, (nom si cher aux premiers Californiens), eût plongé ses regards dans la baie qui s'étend à ses pieds eût joui d'un de ces spectacles qu'on n'oublie jamais.
La Jeannette reposait sur ses ancres à moité chemin, entre la terre ferme et l'île Yerba Buena. On voyait les matelots se promener nonchalamment et avec insouciance sur le pont ou accoudés sur la lisse, portant leurs regards du côté de la ville de la richesse et du plaisir dont peut-être ils ne parcourront plus jamais les rues. Ils étaient presque muets. Le silence qui précède ordinairement le bruit et l'agitation du moment des adieux régnait alors sur le pont du navire. Tout était prêt pour le départ et on n'attendait plus que le capitaine. Tous les bateaux de plaisance de la flottille du Yacht-Club de San Francisco étaient là autour de la Jeannette silencieuse, allant et venant au milieu d'une multitude d'autres embarcations de tous genres et de toutes dimensions, depuis le schooner coquet avec toutes ses voiles dehors jusqu'à l'impertinent petit you-you.
A la vérité je m'attendais à traverser une foule nombreuse, rassemblée le long des jetées pour assister au départ de la Jeannette, mais je ne pensais pas rencontrer une foule si enthousiaste et si avide de voir le capitaine de Long au moment où il quitterait la rive. Le moment du départ est fixé pour trois heures, et si le capitaine n'était pas encore à bord, du moins il arrivait sur le port.
Quels «Cheers» et quels «Good-Bye» sortirent alors comme une explosion de la poitrine de tous les gens rassemblés sur le port et sur les jetées! Le capitaine arrivait en compagnie de mistress de Long et de M. Jérôme Collins. En fendant la foule ces messieurs levèrent leurs chapeaux pour répondre aux acclamations dont ils étaient l'objet. L'enthousiasme était alors à son comble aussi bien parmi les simples marins qui encombraient la jetée, que chez le millionnaire qui était venu là pour honorer l'intelligence et le courage. Sur tous les points d'où l'on pouvait apercevoir la Jeannette, depuis les quais et les jetées jusqu'au sommet de Telegraph-Hill, on ne voyait qu'une foule grouillante, agitée, qui, depuis des heures, attendait le départ du navire. La jetée Mieg elle-même, qui se trouve au nord de la ville, était encombrée de trois fois plus de monde qu'elle n'en pouvait porter; mais la police était impuissante à contenir la foule. Bon nombre de voitures n'avaient pu arriver jusqu'au port, et les personnes qui s'y trouvaient avaient été obligées de descendre pour s'approcher et contempler une dernière fois la Jeannette, au moment où celle-ci levant ses ancres faisait ses préparatifs de départ. Réellement le spectacle que présentait la baie tenait plus de la féerie que de la réalité. Partout on distinguait les blanches voiles du Yacht-Club sillonnant rapidement la baie sous l'impulsion d'une brise fraîche et donnant un air animé à la surface des flots. Avec ma jumelle, il m'était impossible de lire les noms de toutes ces embarcations, mais je pouvais cependant reconnaître le Frolie, au commodore Harrison, le Consuelo, le Cornelius O'Connor, l'Azaba, le Starled-Fanon, le Clara, le Magic, l'Ida, le Sappho-Livvely, le Virgeis, le Laura, le Queen of the Bay, le Tivilight, le Meryflower, l'Enserata, etc.
Maintenant laissons, pour quelques instants, la parole à M. Collins: «L'ancre est levée, dit-il, le propulseur se meut lentement, poussant la Jeannette en avant, juste assez pour nous faire comprendre que nous sommes en route. Les chapeaux et les mouchoirs que l'on agite sur les jetées d'embarquement et même, de tous les points de San Francisco d'où l'on peut nous voir, nous disent assez que les bons habitants de cette ville nous accompagnent de leurs vœux, quoique nous ne puissions les entendre. Le capitaine et le premier lieutenant sont sur le pont: l'ordre de pousser trois cheers est donné; les matelots grimpent dans les agrès; le sifflet de la machine donne le signal: Hurrah! hurrah! nous sommes définitivement partis. La flottille du Yacht-Club, sous les ordres du commodore Harrison, nous accompagne. Avec quelle grâce ces jolies embarcations, comme autant de mouettes aux ailes blanches, effleurent la surface des flots, à côté de notre navire qui s'avance majestueusement vers le goulet. Elles ne nous quitteront qu'à la barre.
»Pendant ce temps-là, mistress de Long était dans la cabine avec son mari, M. William Bradford, l'artiste qui a représenté avec tant de bonheur les scènes arctiques, et M. Brooks, de l'Académie des sciences. Elle se montrait pleine d'espérance et prédisait à l'expédition un véritable succès. Aimable et charmante femme! tout le monde avait appris à la respecter, elle avait été la vie de notre famille de la Jeannette, depuis que cette famille avait été organisée. Si nous désirions acheter quelque objet pour notre usage, nous ne le faisions jamais sans la consulter.
»Cependant le moment suprême de la séparation approche, la Jeannette a passé la Porte-d'Or. Boum! boum! c'est le canon qui salue la Jeannette. La batterie vomit des nuages de fumée blanche et épaisse qui s'en vont en roulant sur la mer. Nous entendons les acclamations de la garnison et nous y répondons. C'est l'armée qui salue la marine: Blood is thicker than water. Adieu, braves soldats, puissent toujours vos canons saluer ainsi vos amis et devenir la terreur de nos ennemis! A ce moment les embarcations de plaisance, encombrées de spectateurs qui forment des vœux pour le succès de notre entreprise, se rangent sur l'arrière de la Jeannette, et baissent leurs pavillons en signe d'adieux. De notre côté, nous agitons nos chapeaux et nos mouchoirs; mais le navire trace toujours son sillon dans les flots sous l'impulsion d'une légère brise. Nous voici arrivés au niveau des deux pointes de la baie; la Jeannette va franchir le seuil de l'immense Océan Pacifique pour s'éloigner vers l'ouest, afin d'éviter les vents contraires du nord-ouest qui règnent le long de la côte. Les petits remorqueurs qui couraient devant nous commencent à ressentir l'effet de la houle. Le commandant de Long fait un signal au commodore Harrison de s'approcher avec le Frolie pour prendre mistress de Long et quelques amis restés à bord et les ramener à terre. Le Frolie s'avance; un canot de la Jeannette est descendu à la mer. C'est l'heure des adieux, l'heure où le mari et la femme vont se séparer. En ce moment cruel, bien des femmes eussent faibli. Mistress de Long, avec un courage vraiment héroïque, tendit la main à chacun des officiers, et leur adressant quelques paroles d'espérance, leur dit: «Au revoir!» Plus d'un spectateur désintéressé de cette scène émouvante, eût pu taxer cette femme d'indifférence, car c'était l'heure où son mari, plus de la moitié d'elle-même, allait se séparer d'elle pour affronter les dangers d'une mer inconnue, et quelle mer, l'Océan glacial! Cependant il eût pu aussi distinguer les larmes qui roulaient dans tous les yeux. «Enfin, dit M. Bradford qui nous a raconté cette scène, de Long se tournant vers moi, me dit: «Il est temps». Il descendit alors avec sa femme dans le canot, où je les suivis. Quand tout fut prêt: «Nage, dit-il aux rameurs en leur désignant le Frolie de la main.» Il est impossible de dépeindre le silence poignant, oppressé qui régna dans le canot pendant ce trajet. Pas un mot ne fut échangé; les coups secs des avirons contre les tolets, et le clapotis des lames à l'avant du bateau étaient les seuls bruits qui frappaient nos oreilles. Quand nous fûmes rangés le long du petit yacht, de Long pressa sa femme dans ses bras, et leurs lèvres se rencontrèrent; puis, lui serrant une dernière fois la main, il lui dit simplement: «Au revoir!» Alors, mistress de Long monta sur le yacht, où, se penchant sur la lisse pour considérer encore une fois son mari, elle le contemplait avec des yeux où il était facile de reconnaître à quelles terribles angoisses elle était en proie, tandis que du fond de son cœur une ardente prière montait au ciel, pour amener la bénédiction de l'Éternel sur son voyage. Les regards et l'attitude de sa femme parurent faire hésiter de Long; mais, reprenant aussitôt de l'empire sur lui-même, il se retourna vers les matelots, et d'une voix forte leur dit: «Nagez, mes amis». Ceux-ci se courbèrent à l'instant sur leurs avirons, et quelques minutes plus tard le canot abordait la Jeannette. Nous suivions chacun de ses mouvements; nous vîmes de Long gravir les degrés de l'échelle, et, aussitôt qu'il fut à bord, la Jeannette s'éloigna. Nous restâmes sur le pont du Frolie et, sans échanger une parole, nous suivions des yeux la Jeannette qui se confondait peu à peu avec l'horizon. Quand elle eut disparu, mistress de Long me dit: «Nous descendrons à l'intérieur, si vous le voulez bien, car je sens le besoin d'être seule.» Je me rendis aussitôt à son désir. Mais dès que nous fûmes descendus, tel était l'empire que cette femme possédait sur elle-même, peut-être aussi aidée par la confiance inébranlable qu'elle avait dans l'entreprise de son mari, elle reprit complétement ses sens et entama la conversation. Jamais je n'ai vu, et je n'espère plus voir une seconde fois chez une femme, un courage semblable à celui dont mistress de Long me donna l'exemple en cette circonstance.»
CHAPITRE IV.
Traversée de San Francisco à Oonalachka.
État des esprits à bord de la Jeannette quand on eut perdu de vue les forts de San Francisco. —Le mal de mer. —Le calme. —Superbes couchers de soleil. —Occupations du naturaliste. —Les Albatros. —Aménagement à bord. —La cabane de M. Collins. —Ah Sam, le chef chinois, et ses talents culinaires. —Le Steward. —Long Sing. —Qualités et défauts de la Jeannette. —La vie à bord. —Les attributions de chacun. —Un courant. —Les brouillards. —L'île d'Ougalgo. —Description de cette île par MM. Collins et Newcomb. —Illiouliouk à Oonalachka.
Ce fut le soir seulement, en nous avançant de plus en plus sur l'Océan Pacifique, que nous comprîmes enfin que notre voyage était commencé. Nous pûmes alors envisager l'avenir et songer à toutes les éventualités qu'il nous réservait peut-être. A ce moment pas un de nous ne laissa échapper un mot faisant allusion au but de notre voyage; mais il était facile de comprendre, en voyant nos fronts soucieux, qu'un même objet absorbait toutes nos pensées. Quant arriva l'heure du dîner—c'était notre premier repas à bord—la conversation roula uniquement sur les mets qui nous furent servis. Il était évident qu'un accord tacite régnait entre nous, pour ne point amener la conversation sur le sujet qui nous préoccupait tous; chacun préférant rester livré à ses propres réflexions. Naturellement des liens invisibles et difficiles à rompre rattachaient encore le cœur d'un bon nombre d'entre nous à cette terre que nous venions d'abandonner.
Le départ d'amis et de parents qu'on venait de quitter; la séparation toujours triste d'un mari et de sa femme dans de telles circonstances, étaient des motifs suffisants pour imposer le silence au plus loquace d'entre nous, n'eût-il été que simple spectateur de ces adieux touchants.
Au reste nous sentions tous qu'il fallait deux ou trois jours pour nous accoutumer complétement à notre nouvelle existence, et reléguer au fond de notre mémoire, à l'état de simple souvenir, notre attachement pour la terre ferme.
Pour ma part j'étais animé des meilleures intentions et parfaitement prêt à me plier à toutes les exigences de la situation, et peut-être y serais-je parvenu, si un certain mouvement phénoménal, proportionné naturellement à la force des vagues, n'était venu me convaincre que pour être réellement philosophe, un homme doit rester à terre. Les anciennes, mais toujours renaissantes sensations du mal de mer furent poussées, chez moi, à un degré d'intensité que je n'avais jamais, ou du moins que j'avais rarement éprouvé: tous les plaisirs de la table me devinrent indifférents pendant deux jours environ, et me firent préférer la position horizontale. Eût-on laissé tout le pont à ma disposition, on ne m'eût pas décidé à monter l'échelle; non, on ne m'eût pas même décidé à mettre le pied sur le premier échelon. Quoique chargée autant qu'elle pouvait l'être, sans dépasser les limites de la prudence, la Jeannette faisait preuve d'une trop grande mobilité et produisait, en effet, sur un pauvre homme de terre, des désastres si graves et si pénibles que, je l'avoue, je ne ménageai pas les expressions les moins flatteuses à l'égard des marins en général, mais surtout à l'égard du constructeur de notre navire, en particulier.
D'autres, au reste, partageaient ma misère. Je pouvais entendre, en effet, des bruits non équivoques qui annonçaient assez que les propriétaires de certaines autres cabines du carré avaient gravement à se plaindre et payaient religieusement le tribut d'usage au dieu de la mer. Je ne veux citer aucun nom, mais le nombre des malades était grand, malgré les efforts de certains d'entre nous pour cacher leur détresse. Efforts en vérité trop héroïques dans une circonstance aussi dénuée de poésie, surtout quand les preuves les plus palpables attestaient que le tyran, la mer, les tenait dans ses griffes et les secouait sans merci; mieux valait reconnaître franchement sa faiblesse. Il est des gens qui ne veulent jamais l'avouer, d'autres qui sont trop francs. Notre pilote de glaces, le capitaine Dunbar, qui, pendant trente-cinq ans, a navigué à bord des baleiniers, m'a dit qu'il était toujours pris du mal de mer, lorsqu'il s'embarquait après plusieurs mois de séjour à terre. Quand un vieux loup de mer comme celui-là est malade, comment des gens appelés par vocation à vivre sur l'élément solide ne se ressentiraient-ils pas des hauts et des bas pendant les premiers jours qu'ils passent à bord. Néanmoins, comme avec le temps on triomphe de tous les obstacles, au bout de quelques jours nous étions habitués aux mouvements du navire et avions acquis le pied marin. A partir de ce moment la vie redevint charmante, car à bord d'un navire, pouvoir modeler ses mouvements sur ceux du roulis et du tangage, n'est rien moins qu'un immense progrès; et devenir capable de conserver son déjeuner, en est incontestablement un plus immense encore; mais venir se mettre à table et manger avec appétit est le plus immense qu'on puisse faire. Personne ne me contredira.
Le temps était extrêmement agréable, je parle, bien entendu, au point de vue du voyageur; aux yeux du marin il en était tout autrement: un calme délicieux, une mer tranquille, à peine ridée par quelques lames arrondies berçait notre navire. Quelquefois même la surface de l'Océan était aussi unie que celle d'un étang. Rarement les vagues étaient assez fortes pour incommoder même un petit canot de plaisance. De temps en temps une légère brise plissait l'eau, qui se confondait avec l'horizon, et la faisait miroiter aux rayons du soleil. Pendant les douze premiers jours de notre voyage, la mer avait une teinte bleu-indigo superbe, mais si foncée qu'il eût été difficile d'imaginer que ses eaux étaient transparentes; on eût dit plutôt une immense nappe de mercure ou d'huile, tant ses mouvements étaient lents et paresseux.
De grands rideaux de cumulus apparaissaient à l'horizon, s'élevaient vers le zénith, puis, quelques heures après, couvraient toute la voûte céleste. Mais bientôt la brise les chassait, laissant derrière eux un bleu intense, ou traînant quelques cirrhus floconneux, ressemblant à autant d'icebergs charriés par les courants de l'Océan. Parfois ces nuages prenaient les formes les plus fantastiques. Un soir, c'était un splendide coucher de soleil voilé par un rideau sombre aussi noir que l'encre, tranchant sur un fond doré resplendissant dont les teintes allaient en s'atténuant pour tourner au jaune et au vert. Souvent, au contraire, l'auréole du soleil rayonnait sur un fond noir de nuages sombres: dans ce cas, les effets étaient renversés, les ombres se détachaient sur un fond de lumière superbe et donnaient au tableau une splendeur extraordinaire. Trop beaux pour durer quelques minutes, ces tableaux grandioses me laissaient juste le temps de retracer sur le papier leurs principaux caractères et la relation de leurs différentes parties et de noter quelques-unes de leurs teintes. Plus tard, je recommençais mon dessin avec plus de soin afin d'aider notre artiste à reproduire sur la toile les scènes sublimes que le créateur peignait pour nous dans le ciel. Jour par jour, ces scènes d'une admirable beauté se succédaient avec une merveilleuse variété surtout vers le coucher du soleil. Pour moi l'étude de la forme des nuages offre un intérêt particulier au point de vue de la connaissance du temps à venir. Bien que nous fussions isolés et réduits à nos propres observations, nous avons généralement prévu les changements de temps avec une grande exactitude pendant la première période de notre voyage vers le nord. Depuis notre départ, le 8 juillet, la température de l'eau a peu varié, à la surface de la mer, pendant les douze premiers jours de notre traversée. Aussitôt qu'elle baissa nous pûmes observer un changement marqué dans sa couleur qui, du bleu foncé, passa au vert sale. Cette brusque variation fut pour nous l'indice de l'existence d'un courant qui nous eût entraînés au sud-sud-ouest si nous n'avions chauffé à haute pression. Mais son influence ne se fit pas longtemps sentir, et le 24 nous voguions dans des eaux tranquilles et de couleur bleu pâle dont la température allait en s'élevant à mesure que nous avancions. Comme cette température était notée à chaque heure, notre livre de loch porte une série de renseignements qui pourront être utiles à ceux qui voudront étudier les caractères physiques de l'Océan Pacifique.
Au sud du 50° de latitude nord, le règne animal semblait limité aux oiseaux de mer, à leurs parasites et aux tortues.
Les occupations de notre naturaliste se bornèrent jusque-là à conserver, au moyen de composés arsenicaux, les dépouilles de quelques albatros voraces et confiants, qui persistaient à suivre le sillage du navire et à s'élancer sur tous les détritus d'aliments qu'on jetait par dessus le bord. Mais quelques-uns de ces détritus cachaient un hameçon attaché à une ligne pendant à l'arrière. Quand un albatros avalait un de ces appétissants morceaux, il comprenait vite de quoi il s'agissait. Alors commençait un combat qui finissait toujours par la capture du pauvre volatile, lequel, tiré hors de son élément, venait échouer sur le pont. L'albatros, avec ses immenses ailes et ses pieds palmés, est dans l'impossibilité de s'échapper, car il ne peut prendre essor sur une surface plane et rigide. Ils se bornait donc à battre des ailes, et restait prisonnier, promenant, avec un étonnement mêlé de frayeur, ses grands yeux de gazelle sur les gens de l'équipage et sur les agrès du navire.
Les albatros communs à queue courte, dont nous avons pris un bon nombre, mesurent de sept à huit pieds d'envergure. Leur hauteur, quand ils se tiennent droits, dépasse trente pouces. Chose étrange, ces oiseaux qui vivent constamment sur la surface de l'Océan et qui dorment sur les vagues, ont le mal de mer comme le plus vulgaire terrien dès qu'ils sont sur le pont d'un navire. Tous ceux que nous avons pris chancelaient pendant un instant et expectoraient sur le pont tout le contenu de leur estomac. J'attribuai d'abord ce résultat à la frayeur, mais je remarquai ensuite que plusieurs de ces oiseaux, une heure après leur capture laissaient tomber de leur bec une espèce de liquide ressemblant à une sécrétion analogue à la salive produite sous l'influence du mal de mer lorsque celui-ci est au paroxysme de son intensité. Bien qu'ils n'aient pas l'air méchant, ces oiseaux vous frapperaient fort bien aux jambes ou vous briseraient un ou deux doigts, s'ils en trouvaient l'occasion. Pour se poser sur les flots, ils replient leurs longues ailes, véritables voiles triangulaires, d'un air aussi gauche et aussi embarrassé que possible. Lorsqu'ils veulent s'élever, on dirait qu'ils ont besoin d'emmagasiner de l'air sous eux, car ils s'ébattent rapidement avant de prendre leur essor. Au moment où ils s'abaissent pour prendre du repos, ils élèvent très haut l'extrémité de leurs ailes, de sorte que celles-ci forment un plan incliné; arrivés près de la vague, ils allongent leurs pieds en avant comme pour prendre l'eau et s'arrêter. De cette façon ils peuvent descendre au milieu d'une mer très grosse sans être couverts par les vagues.
Tout le plumage, mais surtout les grandes plumes de ces oiseaux, donnent asile à une multitude de curieux parasites. Parmi ces derniers, il en est qui ont jusqu'à 3/16 de pouce de long avec une grosseur proportionnée.
Pendant que nous étions au sud du 40° de latitude, nous apercevions de temps en temps des tortues qui flottaient à la surface de la mer, quand celle-ci était calme. Cependant nous n'essayâmes d'en prendre aucune, ces amphibies ne valant pas à nos yeux la peine qu'on se dérangeât pour les capturer. D'ailleurs, les tortues, en général, ne méritent nullement la réputation que leur a faite Bardwell Slote. Aussi les laissâmes-nous dormir en paix et même ronfler, si tel était leur bon plaisir. Sous cette latitude, nous voyions aussi quelques poulets de la mère Carey et des pétrels tournoyer autour du navire. Plus au nord, les puffins, les goëlands, les guillemots et quelques autres espèces, firent leur apparition; mais toutes se tenaient, pour chercher leur nourriture, à une distance qui les mettait à l'abri des séductions du lard et des autres morceaux délicats et alléchants que nous avions l'attention de jeter à la mer, et qui eussent suffi pour entraîner la perte d'oiseaux moins défiants.
Vous ayant entretenu de la mer, du ciel et des oiseaux qui planent dans les airs, il n'est peut-être que temps d'appeler maintenant votre attention sur notre navire, de vous en dépeindre les qualités; car c'est en lui que, pour un temps, se résumera notre univers.
Vous savez qu'à notre départ de San Francisco, le navire était chargé jusqu'à couler bas, c'est-à-dire depuis la ligne du pont presque jusqu'à la quille. Il en résultait que son tirant d'eau était considérablement augmenté, et qu'avec une mer un peu houleuse, le pont était toujours humide et dépourvu de confort. Mais comme notre provision de charbon diminuait à raison de cinq tonnes par jour, la Jeannette se releva de bonne heure et nous eûmes alors les pieds secs. Cependant on ne pourrait employer un steamer très rapide pour les expéditions arctiques, à cause de l'énorme quantité de charbon qu'il faudrait emporter. Avec la vitesse qu'elle possède, la Jeannette pourra rendre tous les services qu'on peut attendre d'elle au milieu de la banquise, car, en employant simultanément les voiles et la vapeur, elle pourra acquérir une vitesse suffisante pour profiter d'une occasion favorable....
Toutes voiles dehors, la Jeannette porte: une grand'voile, un hunier et une voile de perroquet sur son grand mât; une trinquette, une voile carrée ou hunier et une voile de perroquet sur son mât de misaine; enfin une voile d'étai, un foc et un clin-foc sur son mât d'artimon; en outre, un foc-ballon.
Toutes ces voiles neuves ont été confectionnées avec le plus grand soin à Mare Island. En outre, nous avons deux autres jeux de voiles de réserve prêts à servir, et dont l'un est complétement neuf. Les manœuvres courantes sont également neuves, et le mât de misaine, ainsi que le grand mât, sont pourvus de vergues, de flèches mobiles, qu'on peut manœuvrer du pont, ce qui évite aux matelots de grimper au sommet des mâts pour ferler les voiles. La mâture est solidement construite, avec l'inclinaison prononcée qu'on retrouve dans tout navire construit en Angleterre. Tout le monde se rappelle ce schooner long, bas, aux allures déhanchées, qui apparaît toujours dans les romans maritimes, juste au moment où le héros va dire ou faire quelque chose d'important. Eh bien, si la Jeannette était un schooner, au lieu d'être armée en barque, elle ressemblerait à ce fameux bâtiment. Le gaillard d'arrière commence entre le grand mât et le mât d'artimon, et sert de plafond à notre salle à manger. Dans cette dernière, se trouvent une table percée au centre par le mât d'artimon, un harmonium et une bibliothèque. Nous avons juste l'espace nécessaire pour mettre nos chaises entre la table et la cloison qui sépare la salle à manger de la salle des cartes. Celle-ci est divisée en trois parties par des lignes imaginaires, qui séparent le domaine du chirurgien, avec ses appareils au sinistre aspect et ses files de flacons rangés en bataille, de celui de notre naturaliste, orné de tout un attirail de peaux et d'autres échantillons d'histoire naturelle. C'est dans cette dernière partie que se trouvent aussi mes «bébés», c'est-à-dire les boîtes renfermant mes instruments scientifiques. A tribord, c'est-à-dire à main droite de la chambre des cartes, se trouvent aussi la principale bibliothèque du navire, les petits instruments scientifiques, les instruments d'optique, et différents autres objets du même genre, faisant le complément de ce que doit emporter un bâtiment qui va explorer les régions arctiques. Derrière la cabine, se trouve un autre compartiment, que traverse la tige du gouvernail, et qui porte le nom de ce dernier, où sont emmagasinés nos lampes, quelques provisions additionnelles et des sacs de pommes de terre, qui, je dois le dire, marchent grand train sur la voie de la démoralisation. Au dessous, dans le carré, se trouvent six hamacs, dont quatre dans des cabines séparées; des rideaux seulement protègent les deux autres. Des manches à air et quelques autres inventions du même genre donnent un peu d'air pur dans cette espèce de cachot maritime; mais, si les vents tombent, l'atmosphère y devient assez désagréable pour nous faire préférer le gaillard d'arrière, où Dieu nous prodigue son oxygène.
Quelle bizarre collection d'objets, contient cet espace, long de six pieds, large de quatre et haut de cinq pieds six pouces, qui constitue ma cabine! Un petit sabord de huit pouces de diamètre, soigneusement lutté avec du blanc de céruse et de la graisse, quand le navire est à la mer, mais qui, au besoin, peut s'ouvrir pour ventiler la pièce, est la seule ouverture par où l'air pénètre chez moi. Au fond, et au-dessus de mon hamac, une pile de vêtements de flanelle, bien enroulés et bien empaquetés pour les protéger contre l'humidité. Une petite bibliothèque encombrée de livres traitant des sujets les plus divers; une cuvette; une petite glace terne; plusieurs sachets et petits sacs, présents de quelques jeunes charmantes femmes de San Francisco, ornent mon réduit et me servent de vide-poche. Ma panoplie est composée d'un fusil à deux coups, d'une carabine Winchester à sept coups, de deux carabines Remington, modèle de la marine, et d'une paire de revolvers Remington. Ce formidable arsenal constitue ma part d'armes à feu, abstraction faite de celles rangées sur les rateliers de la cabine et qui appartiennent presque toutes au système Snyders. Une fois que je suis entré dans ma cabine, ma tête touche le plafond, il n'y a plus place pour personne, et même si je veux bâiller en étendant les bras, il me faut monter sur le pont. Cependant, j'espère vivre plus ou moins confortablement dans ce réduit, pendant la durée de notre expédition; et si la fortune de la guerre venait nous contraindre à l'abandonner pour établir nos quartiers sur la glace, je regretterais les agréments de ce petit palais.
Le docteur Ambler, l'ingénieur en chef Melville, le second lieutenant Danenhower, le naturaliste Newcomb, et le pilote de glaces Dunbar, partagent avec moi l'obscurité du carré. Quand viendra le temps froid, nous aurons un poêle au milieu de notre poste. Nous avons une ample provision d'excellentes couvertures, qui, jointes à nos fourrures et à du combustible, nous permettront de braver l'intensité du froid, quelle qu'elle soit. De leur côté, les hommes sont très confortablement installés dans le poste de l'avant. C'est une pièce allongée, qui sert de dortoir et de réfectoire aux vingt-quatre hommes de l'équipage, y compris les trois Chinois. Quand nous aurons pris nos quartiers d'hiver, on installera pour eux, sur le pont, une cabane qui pourra les contenir tous. Ils trouveront là un abri contre le froid, et ils auront de l'air, avantages qu'ils n'eussent point trouvés réunis dans l'entre-pont. Entre les carrés, se trouve la cuisine, où sont préparés, dans la même marmite, le repas des officiers et celui des matelots. Car la nourriture est exactement la même pour tous, et je crois que le seul privilège dont nous jouissions dans la cabine est de pouvoir sucrer notre thé et notre café avec du sucre en pierre, tandis que les matelots n'ont que de la cassonade demi-blanche, qui, d'ailleurs, est souvent bien préférable pour cet usage.
Le département de la cuisine est sous la haute direction de notre chef chinois, dont souvent les théories sont superbes, mais dont la pratique est malheureusement plus que médiocre. Il est animé, néanmoins, des meilleures intentions; aussi se perfectionnera-t-il, j'espère; toutefois, pour l'instant, nous buvons un café détestable. Il y a quelques jours, à la demande générale, je me rendis à la cuisine pour enseigner pratiquement à Sam l'art de faire le café. Le drôle, avec ses petits yeux disposés en forme de croissant, et un sourire naïf et enfantin, me regardait manipuler le moka parfumé, et suivait avec intérêt les progrès de la décoction; mais, hélas, après deux ou trois jours, il retombait dans sa routine; j'étais réduit, pour la seconde fois, à recommencer mes démonstrations sur le même sujet, autant dans mon propre intérêt que pour ménager les susceptibilités gastronomiques de mes camarades. Puisque me voici arrivé sur le chapitre de la nourriture en général, il m'est bien permis d'ajouter que Sam nous a tous surpris par le nombre de modes variés qu'on peut apporter dans la confection d'un hachis. Un hachis, pour lui, est le sublime de l'art culinaire, et parvenir à le réussir semble être le but vers lequel tend toute son ambition; malheureusement, ses efforts, pour y exceller, deviennent un peu monotones, et je n'ai que trop de raisons de craindre que tant que durera notre provision de pommes de terre fraîches, il nous faille supporter cette monomanie; heureusement, quand nous en aurons vu la fin, ainsi que celle de nos carottes et de nos navets, Sam retombera en notre pouvoir. Je puis bien reconnaître quelques-uns des éléments d'un hachis, mais, au delà, tout est incertitude pour moi: après le bœuf, le mouton, le porc, mélangés en certaines proportions avec des carottes, des pommes de terre, des oignons, et Dieu seul sait quoi encore, et qui font la base de ce mets, toutes les idées spéculatives chancellent devant la masse mystérieuse qui en résulte, et il ne reste à la malheureuse victime à laquelle elle est destinée, qu'à l'avaler, si elle se sent encore un peu d'appétit, ou à se résigner à sortir de table avec un peu de pain et de beurre dans l'estomac. Pour ma part, je me résigne et j'avale ma ration, sans me plaindre, songeant qu'un jour, peut-être, ce plat mystérieux pourra être considéré comme un mets de luxe, à côté d'autres mets plus grossiers dont on ne reconnaîtra que trop la nature.
Malgré cela, notre navire possède un superbe approvisionnement: des viandes conservées, des potages de nature variée, des légumes en boîtes de toutes sortes, des fruits secs ou en bocaux, de la farine, des condiments, etc. Deux fois par jour nous recevons du pain frais qu'on nous distribue d'une main généreuse. Le pain est d'une qualité bien supérieure à celui qu'on mange dans certaines villes qui, cependant, se piquent de leurs ressources alimentaires. Notre steward, un Anglo-Chinois, mais ayant plutôt le type Chinois, est un véritable maître dans l'art de fabriquer le pain, les gâteaux et les puddings; c'est, d'ailleurs, un garçon d'une intelligence peu commune. Charley Long-Sing est son nom; il a déjà servi sur plusieurs navires et steamers, et il se sent chez lui. Quant à notre garçon de cabine, Ah Sing, c'est l'être le plus déshérité de la race mongole, que j'aie jamais rencontré. Quand à bord tout le monde avait déjà, depuis plusieurs jours, repris possession de soi-même tant au physique qu'au moral, ce malheureux restait enroulé sur lui-même, comme un animal, dans quelque coin du navire, et refusait toute espèce de nourriture. Sa faiblesse était devenue telle que nous commencions à craindre pour ses jours. Il fallut même avoir recours à la science du docteur Ambler pour le tirer de là; celui-ci lui fit prendre de l'extrait de Liebig, et alors l'estomac restauré d'Ah Sing put supporter un peu de nourriture; pendant plusieurs jours, le pauvre garçon avait l'air d'un spectre et faisait véritablement peur à voir. Aujourd'hui il est suffisamment rétabli pour faire son service, qui consiste à aider le steward, et à nettoyer l'intérieur du navire, du haut en bas. Pas un d'entre nous ne désire aussi ardemment qu'Ah Sing arriver dans l'Océan Arctique. A la vérité, il ne se fait pas la moindre idée de la nature de ces régions, car malgré toutes les explications que nous et ses compatriotes, qui sont à bord, avons pu lui donner, il n'est pas parvenu à se former une idée définie du but de l'expédition de la Jeannette. Sa seule question est celle-ci: Sommes-nous bientôt rendus?
Aujourd'hui, le train de vie à bord est devenu parfaitement régulier, et, à moins d'événements imprévus, il est invraisemblable qu'on y change quelque chose. Sur le pont, les hommes de quart sont relevés avec une régularité absolue toutes les quatre heures; près des machines, au contraire, les mécaniciens ne se relèvent que toutes les six heures. Tout ce qui touche à la machinerie du navire est placé sous la haute direction de notre ingénieur en chef, M. Melville, qui, au point du vue social, aussi bien que sous le rapport physique ou professionnel, est le plus charmant camarade que j'aie jamais rencontré. Les machines de la Jeannette, qui ne sont pas du dernier modèle, sont un peu grandes pour la capacité de ses nouvelles chaudières. Ce sont des machines à basse pression et à condensation, la pression de la vapeur dans le cylindre étant ordinairement de dix livres. Le condensateur est aussi d'un vieux modèle. Il produit un vide égal seulement aux 23/30 du maximum; mais cette proportion n'est pas encore toujours atteinte, ce qui entraîne naturellement une déperdition de force motrice. Le propulseur est une hélice à deux ailes, qu'on peut remonter sur le pont en cas de nécessité. Le pas de l'hélice est de quatorze pieds et son diamètre de neuf. On peut attribuer les causes de notre peu de vitesse relative à la disproportion entre la puissance de l'hélice et la section immergée du navire, ainsi qu'au poids mort à mouvoir. L'espèce de cuirasse en planches de trois pouces dont on a doublé la coque de la Jeannette, a augmenté considérablement l'aire de sa section immergée. Mais ce renforcement était nécessaire pour augmenter sa force de résistance à la pression des glaces. En employant conjointement les voiles et la vapeur, la Jeannette pourrait, avec un vent favorable, faire sept nœuds à l'heure, et par un grand frais atteindrait peut-être jusqu'à huit nœuds ou huit nœuds et demie. Dans son voyage du Havre à San Francisco, qui a duré 165 jours, elle a parcouru environ 15,000 milles avec une vitesse moyenne de 90 milles 9 par jour, soit 3 milles 7 à l'heure. Dans notre voyage actuel, il nous a fallu 25 jours pour faire 2,100 milles. Comme notre consommation journalière de charbon est de cinq tonnes et que nos soutes n'en contiennent que cent trente-cinq, nous n'avons réellement de combustible que pour vingt-sept jours. Aussi vous pouvez vous imaginer si la plus stricte économie de charbon règne à bord.
Quant à notre mâture et à nos agrès, ils ne laissent absolument rien à désirer sous le rapport de la quantité et de la qualité. Les voiles sont maniées par équipes de six hommes sous les ordres du quartier-maître ou du maître d'équipage de service; et les manœuvres sont admirablement faites. Toutes voiles dehors, la Jeannette marche mieux qu'avec la vapeur, quand le vent est favorable, et quand on peut employer les voiles conjointement avec la vapeur, le propulseur s'en trouve visiblement soulagé; mais, jusqu'ici, les vents ont été presque constamment entre le sud-ouest et le nord-ouest; ils ont aussi passé quelquefois au nord pour retourner au sud; mais, dans ces différentes directions, ils ne pouvaient que nous être contraires ou de peu de secours, puisque nous marchions directement au nord-ouest de San Francisco.
Le lieutenant Chipp est un marin accompli. D'ordinaire, il est chargé de la surveillance du navire, de ses voiles, de sa mâture, des provisions, etc. C'est l'officier exécutif du bord, celui à qui le capitaine remet ses ordres.
Les observations et les calculs astronomiques sont confiés au lieutenant Danenhower, qui s'acquitte de ses fonctions avec une rare habileté. C'est lui qui tient en ordre les chronomètres et surveille leur marche journalière. Il a, en outre, à contrôler la distribution des vivres de chaque jour, à tenir le livre de loch et les autres livres du bord.
Les attributions du docteur Ambler, notre chirurgien, sont naturellement bien faciles à définir; à lui incombe le soin de veiller sur l'état sanitaire de l'équipage, qui, jusqu'ici, ne lui a pas donné grand tracas, car la santé de tous les hommes est restée excellente depuis notre départ. Nous avons fait ensemble quelques études sur la ventilation du navire; cubé le volume d'air respirable qui peut se trouver entre les ponts; j'ai mesuré avec un petit anémomètre de poche, la vitesse des courants qui pénètrent par les écoutilles dans les chambres à coucher; cela est autant de données qui peuvent être utiles pour entretenir la santé générale à bord.
M. Dunbar, notre pilote de glaces, est un vieux marin à qui les mers du Sud ne sont pas plus inconnues que celles du Nord. Quand nous serons dans les glaces, il aura pour mission de se tenir constamment dans le nid, au sommet du grand mât, pour éclairer notre marche au milieu ou autour des îles de glace. Le nid est un abri de forme de tonneau long et étroit, attaché au sommet du mât; une trappe existe au fond, pour permettre à l'homme de vigie d'y pénétrer. Un capuchon mobile, qu'il place dans la direction du vent, le protège contre ses morsures. Notre nid ne sera mis en position qu'au moment d'entrer dans les glaces; en ce moment, il est relégué dans un des coins du pont, et rempli de pommes de terre.
Notre naturaliste, taxidermiste, M. Newcomb, est déjà entré en fonctions et sa collection s'est enrichie de quelques peaux encore en préparation, qu'il conserve au moyen de compositions arsenicales. C'est un jeune homme intelligent et actif, qui promet beaucoup, et, j'en suis sûr, s'acquittera remarquablement de sa mission de collectionneur.
Le lieutenant de Long, notre commandant, exerce naturellement la haute surveillance sur l'ensemble du navire; c'est lui qui dirige notre course et règle tout en dernier ressort. A son bord, il a réussi à faire que chacun se trouve comme chez soi. C'est un charmant compagnon, à la table commune, comme autour du poêle. Chaque soir, quand il fait, avec le lieutenant Chipp, sa partie de Cribbage, qui est son jeu favori, il insiste toujours pour que je torture l'harmonium, et fasse résonner la cabine de ses accords lugubres. Le dimanche, il préside au service divin sur l'arrière du navire et lit la Bible. Un bon nombre des gens de l'équipage y assistent, mais personne n'y est contraint. Je crois que le service est célébré dans le rite épiscopal. Avant notre départ de San Francisco, nous eûmes à bord, la visite d'un bon nombre de ministres de cette secte, ainsi que ceux d'autres sectes protestantes, qui ne négligèrent ni les compliments ni les prières pour faire accepter leurs livres d'hymnes et leurs bibles par les gens de l'équipage. Ces livres étaient imprimés en allemand, en danois et en anglais, pour satisfaire à tous les goûts. C'est ainsi que notre bibliothèque s'enrichit de plusieurs exemplaires des recueils d'hymnes en musique, de Moody et de Stankey, qui, sans doute, pourront, un jour ou l'autre, devenir fort utiles pour nous distraire.
Le capitaine, ayant, il y a une quinzaine de jours, réuni tout son équipage sur le pont, afin de connaître de chaque matelot le nom de la personne à qui devait retourner sa solde au cas où il viendrait à mourir pendant l'expédition, nous fûmes témoins de l'incident suivant: deux pauvres garçons vinrent déclarer qu'ils n'avaient pas d'héritiers, et qu'ils étaient complétement seuls au monde. Ainsi ces infortunés ont pu partir complétement libres, et sans laisser d'affection derrière eux. Quand vint le tour de notre cuisinier chinois, il n'a pu se rappeler le nom de sa mère; cette pauvre femme court donc de grands risques, si son fils vient à mourir, de ne pas recueillir son héritage, lors même qu'il le lui léguerait par testament.
Mais j'en reviens à la relation de notre voyage. Au nord du 50° de latitude, une énorme baleine vint nous montrer son large dos, et, dans ses ébats, faire jaillir l'eau près du navire, apportant ainsi une diversion à la monotonie de notre traversée. Cependant la vue la plus intéressante que nous ayons eue jusqu'ici, c'est celle d'une île, la première terre qui soit apparue à nos yeux depuis San Francisco. A la vérité, ce ne fut point une surprise pour nous, car, étant partis le 8 juillet, comme nous étions alors au 1er août, nous devions nous trouver dans les parages de la passe d'Akantan, c'est-à-dire un peu à l'est d'Oonalachka. Mais depuis le 28 juillet, les brouillards intenses nous enveloppaient, et nous empêchaient de faire le point; nous étions donc obligés de nous baser sur nos calculs pour fixer notre position. La certitude du voisinage de la terre nous forçait à faire un emploi constant de la sonde, et à nous tenir toujours aux aguets pour la découvrir. Le nombre croissant des oiseaux de mer que nous apercevions, et parmi lesquels se trouvaient des espèces que nous savions ne jamais s'éloigner beaucoup du rivage, ne faisaient que corroborer notre opinion. D'un autre côté, des plantes marines accumulées et enchevêtrées les unes dans les autres passaient près du navire indiquant un courant, ainsi qu'une terre, dans la direction d'où elles venaient. Du reste, la mer était presque aussi unie qu'une glace; nous n'avions donc aucune inquiétude; mais ce brouillard persistant qui nous enveloppait de toute part, nous couvrant comme d'un voile, nous impatientait. Le 1er août, le capitaine changea de route pour porter sur l'est, et après quelques milles dans cette direction, ordonna de laisser tomber les ancres, tout en restant en pression, prêt à profiter de la première éclaircie. Celle-ci ne se fit pas trop attendre. Au bout de six heures, le brouillard se leva, nous laissant apercevoir la terre à treize milles. L'ordre de lever les ancres fut aussitôt donné et «en avant». Nous marchâmes pendant deux heures environ, et le brouillard, reprenant le dessus, les ancres retombèrent de nouveau. De tribord nous venait un bourdonnement monotone, malgré les cris stridents des oiseaux de mer. Quelques minutes d'attention me firent facilement reconnaître pour ce bourdonnement le bruit des vagues, brisant sur un rocher ou sur une plage de galets. Nous étions donc près de la terre.
La baleinière fut mise à flot, et le lieutenant Chipp reçut l'ordre d'en prendre le commandement et d'aller reconnaître cette terre, que nous ne pouvions voir au milieu de la brume. Je m'empressai de saisir un aviron et de prendre place dans l'embarcation. Notre naturaliste, M. Newcomb, en fit autant et se mit à ramer comme un vieux marin. Une minute après, la légère embarcation fendait les flots avec rapidité, au milieu d'une nuée d'oiseaux qui tournoyaient autour de nous en faisant un bruit infernal. Quelques coups de fusils de notre naturaliste et de M. Chipp, tirés au hasard, en firent tomber plusieurs raide morts autour de nous. Pendant ce temps-là, nous continuions de ramer vigoureusement. Tout à coup, comme si un rideau se fût levé devant nos yeux, nous aperçûmes le profil hardi et rocheux d'Ougalgan, à un demi-mille du point où le navire avait jeté l'ancre, et près des rochers découverts par Cook en 1778 et qui ont reçu son nom. La mer formait un léger ressac le long de la plage et des falaises, qui servaient d'asile à une multitude d'oiseaux.
Nous nous disposâmes à débarquer dans une petite anse où la mer était si limpide que nous en voyions le fond à trois brasses de profondeur. M. Newcomb et moi sautâmes les premiers sur la grève, qui, en cet endroit, était couverte de galets et de blocs arrondis de granit de dimensions fort variables. Les uns n'étaient pas plus gros qu'une pomme de terre, tandis que d'autres atteignaient la taille d'une citrouille. En face de nous, les falaises presque à pic s'élevaient à trois cents pieds, ne nous présentant d'autre sentier, pour arriver à leur sommet, qu'une espèce de sillon couvert de pierres détachées et de terre et faisant saillie le long de leurs parois. Mais, en avant! Et mon fusil dans une main, tandis que, de l'autre, je m'accrochais aux aspérités du rocher, je me mis à grimper comme je pus, le long de cette espèce de sentier escarpé. J'arrivai ainsi jusqu'à la hauteur de deux cent cinquante pieds environ; mais il fallut m'arrêter là; la pente était devenue plus raide, les cailloux se dérobaient sous mes pieds, et les longues herbes auxquelles je m'accrochais cédaient sous le poids de mon corps; j'avoue même qu'il m'arriva de glisser et de dégringoler pendant une cinquantaine de pieds, pour me relever avec une forte couleur d'argile, qui n'ajoutait aucun lustre nouveau à mon exploit.
Ougalgan est une île de formation volcanique, composée en majeure partie de granit basaltique disposé en couches perpendiculaires. Nous y rencontrâmes, parmi les galets de la plage, une quantité considérable de scories.
Dès que nous fûmes à bord, la Jeannette reprit sa route, et, après une navigation assez dangereuse le long d'un canal fort tortueux, pendant laquelle le capitaine surveilla lui-même les manœuvres et dirigea le navire avec une grande habileté, nous finîmes, malgré le brouillard, par doubler le cap ou plutôt la pointe Kaleghta, dans l'île d'Oonalachka, et par atteindre, le 2 août, la bouée que nous cherchions. Nous allâmes jeter l'ancre en face d'Illiouliouk, où se trouvaient déjà plusieurs autres navires, entre autres le steamer Saint-Paul, capitaine Eskine, de la Compagnie commerciale de l'Alaska, et le cutter de l'État, Rush, commandé par le capitaine Bailey.
CHAPITRE V.
Illiouliouk [4].
Arrivée à Illiouliouk. —Description de cette station. —Les magasins de la Compagnie commerciale de l'Alaska. —Ce qu'ils contiennent. —M. Greenbaum. —Le député collecteur Smith; ses attributions. —Trafic du whisky dans l'Alaska et les îles Aléoutiennes. —Un bal à Illiouliouk. —Le pope et sa famille. —Les mariages. —Baie d'Oonalachka et ses environs.
Port d'Illiouliouk, Oonalachka, 6 août 1879.
Notre arrivée à Illiouliouk eut pour effet de réveiller un peu les énergies assoupies de ce petit coin de terre, si retiré de la route ordinaire des navires. Comme nous n'approchions que lentement, la population tout entière avait eu le temps d'accourir pour nous voir arriver. Avant que nous eussions tourné à angle droit le récif qui cache l'entrée du port, tous les habitants étaient déjà descendus sur la plage. Nos ancres n'avaient pas encore touché le fond que le commandant du cutter Rush fit mettre son canot à la mer et s'empressa de venir nous faire sa visite officielle. Il s'était mis en grande tenue de cérémonie, portant le cordon doré auquel lui donne droit sa qualité de lieutenant commandant d'un navire de l'État. Nos officiers, de leur côté, avaient revêtu leurs uniformes de gala. La réception eut lieu dans la cabine, avec tout le cérémonial d'usage.
Nous eûmes ensuite la visite officielle des autorités civiles, représentées par M. Greenbaum, l'agent de la Compagnie de l'Alaska, et M. Smith, le député collecteur du port d'Illiouliouk. Le premier est chargé, par sa Compagnie, de fonctions assez importantes, car Illiouliouk est le centre d'où partent les provisions de toute espèce, destinées aux stations secondaires; c'est aussi l'entrepôt où viennent se réunir les fourrures et les autres produits du pays qui doivent être expédiés à San Francisco. En un mot, Illiouliouk est le quartier général de la Compagnie commerciale de l'Alaska, pour les îles Aléoutiennes, les territoires de l'Alaska et les îles du Phoque. C'est de ce point que le schooner Saint-George transporte les vivres, les vêtements et autres objets, aux stations de Saint-Paul, de Saint-Georges, de Saint-Michel et autres stations de chasse échelonnées à l'ouest, sur toute la chaîne des îles Aléoutiennes. On y trouve la loutre de mer, si recherchée par sa précieuse fourrure. M. Greenbaum est toujours largement approvisionné, et la demeure confortable qu'il occupe ici, montre suffisamment que la compagnie qui l'emploie n'oublie aucun de ses besoins. Les marchandises confiées à sa garde sont entassées dans trois vastes bâtiments. En face, existe un wharf commode, construit sur des pieux assez profonds pour permettre aux navires de mille tonneaux de venir, sans danger, se mettre à quai.
On trouve, dans ces magasins, une étrange collection d'objets qui peuvent se classer sous les rubriques: charbons, huiles, viandes, étoffes, bottes, souliers, poterie, coutellerie, (haches, couteaux, et autres instruments tranchants), quincaillerie (serrures, sonnettes, clous, vis, etc.), objets de fantaisie (pipes et maints autres objets capables d'exciter le caprice des indigènes), instruments de musique (orgues de Barbarie, boîtes à musique, flûtes, violons, et hoc genus omne), armes (carabines, fusils de chasse des modèles les plus divers; tous destinés aux échanges). Outre les objets que je viens d'énumérer, il en existe encore, je crois, une infinité d'autres que je n'ai pas eu le temps d'examiner.
Vous vous demanderez peut-être de quel usage peuvent être les orgues de Barbarie dans le commence d'échange que font les agents de la Compagnie. Eh bien, afin de vous éviter la peine de chercher, je vous dirai que ces instruments se vendent ici comme des petits pâtés; et qu'il existe, dans ces îles lointaines, telles familles qui ont sacrifié tout leur avoir, s'élevant quelquefois à plusieurs centaines de dollars, à la vanité de posséder un orgue de Barbarie avec de nombreux cylindres. Je peux même affirmer que l'orgue auquel fut décerné la médaille d'or, à l'exposition de Vienne, pour le fini de sa construction, la justesse de ses accords et pour ses accessoires, est, aujourd'hui, la propriété d'un ivrogne aléoutien, qui l'a, dit-on, payé plusieurs centaines de dollars. Quand cet homme s'enivre, il frappe à coups redoublés sur ce pauvre instrument, ou se met à tourner la manivelle pour faire de la musique, selon que le génie du mal ou celui de l'harmonie s'empare de lui.
Naturellement, M. Greenbaum est un maître dans tout ce qui concerne le genre de commerce qu'il fait au nom de la Compagnie, et celle-ci n'a qu'à se louer de son zèle et de son habilité; mais je dois ajouter que c'est un homme aimable et hospitalier, digne d'être recommandé à tous ceux qui visitent ces contrées.
Les attributions du député collecteur, M. Smith, sont également plus importantes qu'on ne pourrait se l'imaginer en visitant ces contrées lointaines. On ignore, en effet, assez généralement, que la plaie de ces parages, est le commerce de contrebande qu'y font les marchands de whisky. L'introduction de ce poison dans l'Alaska, aussi bien que dans les îles Aléoutiennes, est interdite par la loi; mais cette prohibition n'empêche pas, chaque année, des navires équipés en apparence pour la pêche à la baleine, mais en réalité chargés de whisky, de quitter le port de San Francisco, ou celui de Honolulu, aux îles Sandwich, pour se rendre au détroit de Behring, où ils échangent leur cargaison contre les fourrures que leur apportent les chasseurs indigènes, qui habitent les stations établies sur les côtes de l'Alaska, de la Sibérie, et sur les îles Aléoutiennes. Ces Indiens, comme du reste tous les Peaux-Rouges, sous quelle latitude qu'ils habitent, se dépouillent de ce qu'ils ont de plus précieux pour se procurer cette drogue. Le seul mot anglais connu de la plupart d'entre eux est celui de «whisky», qu'ils vous lancent à la tête, en portant le pied sur le pont du navire; et telle est leur passion pour cette liqueur, qu'ils se mettraient à genoux devant vous pour en obtenir. Les contrebandiers font leur profit de ce penchant bien connu des Indiens pour les spiritueux; ils se procurent du whisky au plus bas prix possible, c'est-à-dire de la plus mauvaise qualité, et, chaque année, viennent visiter les stations échelonnées le long des côtes qui avoisinent le détroit de Behring, semant ainsi, au milieu des Indiens, une cause de vol, de meurtre et de toutes sortes d'abominations. Pour empêcher ce trafic déshonnête, le gouvernement entretient ici un petit bâtiment, le cutter Rush, et un certain nombre d'agents du Trésor, au nombre desquels se trouve M. Smith, dont nous venons de parler. Dès qu'un navire est rencontré le long de la côte, il est soumis à une inspection rigoureuse s'il est suspecté, et confisqué s'il est trouvé nanti de marchandises prohibées. Il se trouve, en ce moment, à Illiouliouk, environ seize cents gallons d'eau-de-vie de contrebande, provenant des confiscations récentes. On raconte que dernièrement, un navire, qu'on savait faire ce genre de commerce prohibé, ayant fait naufrage sur l'île de Nounivak, le capitaine fut obligé, par mesure de prudence, dès qu'il eut perdu tout espoir de le sauver, de détruire tout le stock de marchandises qu'il savait à bord, car si des indigènes, en visitant l'épave, y avaient découvert leur liqueur favorite, ils n'eussent pas manqué de convier toute la peuplade à une orgie nationale, et, dans ce cas, tous les gens de l'équipage eussent été infailliblement massacrés par ces sauvages devenus fous-furieux sous l'empire de la boisson alcoolique. On voit donc quels services peut rendre un officier compétent pour contrôler et surveiller le commerce qui se fait sur ces côtes et sur les îles voisines, et je dois dire que M. Smith s'acquitte avec beaucoup de zèle et beaucoup de succès de la tâche difficile qui lui est confiée. Au reste, avant d'occuper son poste actuel, il était déjà familiarisé, depuis de longues années, avec les mœurs et les coutumes des tribus de l'Alaska. Autrefois, en effet, il fit partie d'une expédition envoyée dans l'Alaska, par la Western Union Telegraph company, qui se proposait de relier les lignes télégraphiques de l'Amérique septentrionale avec celles de Sibérie, projet qui, après la réussite du premier câble transatlantique, dut être abandonné, il est vrai; mais bon nombre des membres de l'expédition, connaissant les habitudes des peuplades de ces régions, et s'étant familiarisés avec le genre de commerce qui s'y faisait, revinrent dans l'Alaska; M. Smith fut de ce nombre. C'est ainsi qu'avant d'être nommé au poste de député collecteur, il avait parcouru toute la contrée qui se trouve au nord et le long des rives de la rivière Yukon.