DEUXIÈME PARTIE
Reading edition
«LA JEANNETTE» EST PERDUE
CHAPITRE VIII.
Plans de recherches [7].
Quiétude du gouvernement des États-Unis au sujet de la Jeannette pendant la première année qui suivit le départ de ce navire. —Le Corwin est envoyé à la Terre de Wrangell en 1880. —Inutilité de ses recherches. —Plan du voyage de de Long, d'après ses lettres. —L'opinion publique s'émeut de ne pas recevoir la moindre nouvelle. —La Société de géographie charge son président de s'adresser au gouvernement pour demander qu'on envoie un navire sur les traces de la Jeannette. —Adresse de M. Daily au président des États-Unis. —Les Chambres votent un premier crédit de 175,000 dollars. —Achat du Rodgers. —Seconde expédition du Corwin à la Terre de Wrangell. —Il arrive à accoster cette terre, où personne n'avait encore mis le pied. —Équipement du Rodgers. —Son départ de San Francisco. —Sa croisière. —Immenses résultats de celle-ci. —L'Alliance part le même jour de Newport pour le nord de l'Atlantique. —Voyage de ce navire. —L'Eira et le Barentz. —Le Proteus. —La station du cap Barrow. —Immensité du plan de recherches. —Résultats nuls au point de vue de la Jeannette. —Fausses nouvelles. —Nouveaux préparatifs. —Plan du lieutenant Hogaard. —Une prophétie. —Melville et treize autres marins de la Jeannette à l'embouchure de la Léna.
La perte probable du Mount Wollaston et du Vigilant, pas plus que les dernières nouvelles de l'état atmosphérique de l'Océan Arctique au nord du détroit de Behring, à la fin de l'été 1879, ne suffirent à faire concevoir des craintes sur le sort de la Jeannette. On avait confiance dans la solidité de ce navire; en outre, on le savait monté par un équipage d'élite. De plus, il était abondamment approvisionné pour trois ans. Seul le charbon aurait pu lui faire défaut; mais le capitaine de Long connaissait le gisement du cap Beaufort, au nord du détroit de Behring; il aurait pu y renouveler sa provision de combustible, si le besoin s'en était fait sentir. Dans l'opinion du gouvernement, aussi bien que dans l'opinion publique, les hommes de la Jeannette n'avaient donc à redouter ni la disette, ni les atteintes du froid.
L'hiver 1879-1880 et le printemps suivant se passèrent sans qu'on ressentît la moindre appréhension sur le sort de l'expédition; d'ailleurs on espérait que les baleiniers, qui, chaque année, se rendent au détroit de Behring, rapporteraient de ses nouvelles en revenant des parages où la Jeannette avait été aperçue pour la dernière fois.
Toutefois, le gouvernement ne voulut pas s'en remettre complétement à cette source d'informations. Connaissant les habitudes des baleiniers, il savait qu'on pouvait peu compter sur eux pour faire la moindre recherche qui les aurait détournés de leur lieu de pêche et peut-être forcés d'aborder sur des terres d'un accès difficile. Il jugea donc prudent d'envoyer le capitaine Hooper, commandant du Corwin, à la Terre de Wrangell, pour visiter les cairns que de Long avait dû y construire. Le Corwin, dont nous aurons bientôt l'occasion de parler de nouveau, était un navire appartenant à la marine de l'État, chargé par le gouvernement de croiser sur les côtes de l'Alaska, pour empêcher l'introduction du whisky et des armes à feu dans l'étendue de ce territoire et sur les îles voisines appartenant aux États-Unis.
Aussitôt chargé de cette mission, le capitaine Hooper mit le cap sur la Terre de Wrangell; mais là, il rencontra des difficultés que ni son énergie ni son courage ne purent lui faire surmonter; à cinq reprises différentes, il tenta d'aborder; mais, à chaque fois il dut y renoncer vu l'état de la mer et de la banquise contre laquelle il venait se heurter. Il revint donc à San Francisco sans aucune nouvelle de la Jeannette. Les baleiniers restèrent aussi successivement à leurs ports d'attache, mais pas un n'était à même de fournir le moindre renseignement sur l'expédition au pôle nord.
Après cette campagne la question de la recherche de la Jeannette n'avait pas avancé d'un pas.
Cette absence absolue de nouvelles commença à susciter quelques appréhensions; au reste les nouvelles apportées de l'Arctique étaient loin d'être rassurantes, on s'étonnait qu'un aussi grand nombre de navires eussent pu visiter les parages de la Terre de Wrangell sans trouver le moindre indice du passage de de Long et de ses compagnons, quand on tenait pour certain qu'ils avaient dû aborder sur terre, puisque de Long disait, dans des lettres écrites à sa femme avant son départ:
«Alors, si la saison est encore favorable pour avancer vers le nord, j'irai à la Terre de Kellett (Wrangell), dont je suivrai la côte orientale aussi loin que possible.
»Si la position de Nordenskjold n'inspire aucune inquiétude et que j'apprenne qu'il n'est pas nécessaire pour nous d'aller à la baie Saint-Laurent, je pousserai immédiatement à travers le détroit de Behring et me dirigerai de suite vers la Terre de Kellett. Je suivrai, aussi loin qu'il me sera possible, la côte orientale, afin d'atteindre la plus haute latitude où notre navire pourra arriver avant de prendre mes quartiers d'hiver.
»Si rien ne vient entraver notre marche, je me bornerai à toucher à la pointe méridionale de la Terre de Kellett, où je construirai un cairn sous lequel je déposerai une relation de notre voyage jusqu'à la date à laquelle nous serons arrivés. Mon intention est d'en faire autant tous les vingt-cinq milles marins et de donner les renseignements utiles pour faire connaître les progrès de notre marche. Mais si nous venions à rencontrer des obstacles sur notre route, nos descentes à terre seraient plus fréquentes et les cairns plus nombreux. Toutefois, comme nous ignorons quelles difficultés peuvent nous attendre, il est impossible de tracer d'avance un plan défini de nos opérations.
»Comme peut-être, dans le courant de l'année prochaine, on enverra un navire à notre recherche, je dois, pour lui faciliter la tâche vous donner des indications générales sur le plan de campagne que je compte suivre si nous parvenons à trouver, sur la côte de la Terre de Kellett, un port convenable pour y établir nos quartiers d'hiver. Je ferai, pendant l'automne prochain et le printemps suivant, tous mes efforts pour remonter aussi loin que possible vers le nord, avec les traîneaux; et pendant l'été 1880, dès que l'état des glaces me le permettra, je prendrai la route du pôle avec mon navire pour aller hiverner... où Dieu nous conduira. Mais si, au contraire, notre mauvaise fortune voulait que nous ne rencontrassions point de port, et qu'il nous fallût passer l'hiver au milieu des glaces, nul ne peut dire où nous serons dans un an, ni où on devra nous chercher.
»Dans le cas où quelque désastre viendrait à fondre sur notre navire, nous opérerions notre retraite vers les établissements de la côte de Sibérie, ou vers les lieux habités par les tribus du cap oriental, où nous attendrions une occasion propice pour retourner à notre dépôt de Saint-Michel.
»Si on envoie un navire uniquement pour obtenir de nos nouvelles, qu'il aille en chercher sur les côtes de la Terre de Kellett et sur celles de l'île Herald; au contraire, s'il avait pour mission de nous suivre, il pourra, après avoir trouvé les dernières notes laissées par nous sur ces côtes, tenir pour certain, à moins d'un avis opposé, que nous avons été entraînés à l'est. Or, si malgré mes efforts pour marcher droit au nord je m'aperçois que nous sommes emportés dans la direction de l'est, j'essayerai de gagner l'Atlantique en tournant la pointe septentrionale du Groënland, si nous sommes arrivés à une latitude assez élevée; dans le cas contraire, je prendrai la voie du détroit de Lancastre pour venir déboucher dans la baie de Melville.»
Les indications contenues dans ces lettres étaient assez précises. De Long voulait aborder à la Terre de Wrangell: mais l'avait-il pu? N'avait-il pas, comme il semblait le craindre lui-même, été pris au milieu des glaces? Les deux champs de glace signalés par le capitaine de la Sea Breeze ne s'étaient-ils pas refermés sur lui et ne le tenaient-ils point emprisonné, l'emportant dans une direction inconnue? Telles étaient les questions que s'adressaient ses amis et ceux de ses compagnons, ainsi que toute personne qui s'intéressait à l'expédition. D'ailleurs n'avait-il pas, pour ainsi dire, exprimé le désir qu'on envoyât un navire à sa recherche?
D'un autre côté, le souvenir de Franklin et de ses infortunés compagnons, ainsi que l'histoire plus récente du Tegethoff, étaient encore trop présents à la mémoire de tous pour qu'on restât plus longtemps inactif. Comme l'enthousiasme, la crainte est contagieuse, et la crainte de quelques individus isolés d'abord, s'empara du public en général. Les sociétés scientifiques s'émurent à leur tour et résolurent de s'adresser au gouvernement pour obtenir l'envoi d'un navire à la recherche de la Jeannette et de son équipage.
Ce fut la Société de géographie qui en prit l'initiative. A la suite d'un vote émis à l'unanimité par le conseil, son président, M. Daily, fut chargé de présenter une adresse au président des États-Unis, pour demander la présentation aux Chambres d'un projet de loi autorisant le secrétaire de la marine à envoyer un navire de l'État à la recherche de la Jeannette, et lui accordant les fonds nécessaires pour couvrir les frais de l'expédition.
«Il est vrai, dit en substance cette adresse, que la Jeannette est la propriété de M. Bennett; elle a été achetée et approvisionnée à ses frais; mais, du jour où le Congrès a autorisé le secrétaire de la marine à en prendre charge et à lui donner un équipage choisi parmi les officiers et les matelots de la marine de l'État, ce navire doit être assimilé aux autres navires de l'État. Or, qui se permettrait de supposer, si un de nos navires de guerre était dans une position périlleuse, que le secrétaire de la marine pût hésiter un seul instant à employer tous les moyens en son pouvoir pour lui porter secours? Eh bien, la Jeannette est peut-être en danger. Avant de partir, ce navire avait été, à la vérité, renforcé de façon à pouvoir résister à la pression des glaces; son équipage avait été approvisionné de trois ans de vivres, de vêtements, de fourrures, d'une tente de pont, où il pouvait se mettre à l'abri tout en respirant l'air pur; mais la Jeannette ne pouvait porter que cent tonnes de charbon, et la consommation journalière d'un steamer est d'environ huit tonnes. Le lieutenant de Long a renouvelé, il est vrai, sa provision à Saint-Michel, dans l'Alaska, et pouvait, après avoir traversé le détroit de Behring, en faire autant au cap Beaufort, où se trouve un gisement d'excellent charbon qu'il connaissait. Mais, a-t-il pu le faire? En outre, si ses approvisionnements étaient au complet et d'excellente qualité au départ, il n'en a pas été de même partout: les chiens qu'il a pris à Saint-Michel étaient d'une qualité inférieure, d'après M. Yvan Petroff, et les traîneaux construits en Californie, qu'il a emportés avec lui, étaient loin de valoir les nartas des Russes. J'ajouterai même, d'après la même personne, qu'à Saint-Michel on considérait l'équipement de l'expédition comme fort loin de correspondre aux difficultés qu'elle devait rencontrer dans l'Arctique. En vain nous opposerait-on les rapports faits par quelques baleiniers sur l'état des mers arctiques à la fin de 1879, qui, à leur avis, était favorable au lieutenant de Long et au succès de l'expédition. Ces rapports ne reposent que sur de simples appréciations, et l'expérience du passé nous force à nous défier des conjectures en tout ce qui concerne les voyages d'explorations polaires: le gouvernement ne peut s'y arrêter, ni baser ses décisions sur des hypothèses qui ont souvent été démenties par les événements. Malgré l'espérance qu'on peut conserver, de voir le lieutenant de Long revenir dans le cours de l'été prochain, on doit, à tout prix, éviter le risque de le laisser passer un troisième hiver dans l'Arctique; car, pour quiconque connaît les mers polaires, un troisième hiver passé dans les glaces équivaut à un arrêt de mort. Non-seulement l'invasion du scorbut est alors à craindre, mais l'étiolement physique et la prostration morale deviennent tels, que les malheureux qui y seraient exposés se trouveraient dans l'impossibilité d'opérer leur retraite, soit par terre, soit par mer.
»Nous prions donc le gouvernement de ne pas imiter l'exemple que lui a donné le gouvernement anglais, quand il s'est agi de Franklin. Il est probable, en effet, que si un navire se fût porté au secours de l'Erebus et de la Terror, dès que sir Ross en fit la demande, les débris de cette malheureuse expédition eussent été sauvés. Mais le gouvernement anglais, se reposant sur le fait qu'aucun désastre n'était survenu, depuis de longues années, aux nombreux vaisseaux qui avaient fréquenté les mers arctiques, et sachant que les deux navires étaient approvisionnés pour trois ans, attendit presque l'expiration de ce délai. Aussi, quand arrivèrent les secours qu'il expédia, Franklin était mort; les deux navires avaient été abandonnés, et les cent neuf hommes qui avaient survécu à leur chef, après avoir tenté de s'ouvrir un chemin à travers les déserts de neige, sous la conduite du capitaine Crozier, étaient morts aussi.»
L'élan était donné. D'autres compagnies savantes, imitant l'exemple de la Société de géographie, adressèrent des pétitions aux Chambres et au gouvernement. Celui-ci, de son côté, ne resta pas inactif; sur la demande du président Garfield, un projet de loi fut présenté aux Chambres, et, à l'unanimité presque absolue, et sans autres discussions que des discussions de forme, un crédit de 175,000 dollars fut voté pour l'achat et l'équipement d'un navire. Quelque temps plus tard, un second crédit de 25,000 dollars fut voté pour l'appropriation d'un navire de l'État, qu'on destinait à aller croiser sur la limite des glaces, entre le Groënland et le Spitzberg. En outre, le Corwin, que nous avons déjà vu, en 1880, faire de vaines tentatives pour aborder à la Terre de Wrangell, reçut l'ordre de recommencer ses recherches dans les mêmes parages. Enfin, deux autres expéditions, qui, à la vérité, n'avaient pas pour objectif principal de retrouver la Jeannette ou les gens de son équipage, mais fonder des stations météorologiques dans l'extrême nord, furent chargées d'opérer des reconnaissances dans le voisinage des points où elles s'établiraient, et aussi loin que le permettraient les moyens dont elles pourraient disposer. La première, sous les ordres du lieutenant Greely, devait aller s'installer à la baie de lady Franklin, sur le détroit de Smith; tandis que la seconde, commandée par le lieutenant Ray, était destinée au cap Barrow, au nord de l'Alaska.
Ce furent donc cinq expéditions que le gouvernement des États-Unis mit sur pied, et qui, dans l'espace de deux ou trois mois, quittèrent les bords du Pacifique ou de l'Atlantique, pour se mettre à la recherche de la Jeannette. Nous n'entrerons naturellement point dans de grands détails sur chacune d'elles, bien que toutes mériteraient, à plus d'un titre, les honneurs d'une relation particulière. Nous passerons même sous silence les deux dernières, qui, comme nous l'avons dit, n'étaient pas, à proprement parler, des expéditions de recherches, mais nous reprendrons, dans leur ordre chronologique, d'après la date de leur départ, les trois premières, pour en dire quelques mots.
Comme on pouvait le deviner, le Corwin, spécialement construit pour naviguer dans les mers polaires, fut le premier prêt. Il partit de San Francisco le 1er mai 1881, et, le 27 du même mois, jeta l'ancre dans le port d'Illiouliouk, à Oonalachka. Ne prenant que le temps nécessaire pour renouveler son charbon et compléter ses autres provisions, il en repartit presque aussitôt pour la baie Saint-Laurent, traversa le détroit de Behring. Là, il débarqua une petite troupe au cap Serdze-Kamea, sous les ordres du lieutenant Herring, avec mission d'explorer la côte jusqu'à Tapkau, avec des traîneaux attelés de chiens, qu'on s'était procurés en passant le long de la côte d'Amérique. Le commandant du Corwin retourna ensuite sur la côte d'Amérique, d'où il revint peu après reprendre le lieutenant Herring et ses compagnons, pour se rendre à l'île Herald. Quittant cette île presque aussitôt, il mit le cap sur la Terre de Wrangell, où il finit par aborder, le 12 août 1881, après maintes difficultés. C'est donc à lui que revient l'honneur d'avoir, le premier, mis le pied sur cette terre, qui joue un si grand rôle dans tout le cours de cette histoire, et d'en avoir exploré la partie la plus méridionale; car on ne peut guère reconnaître à Kellett l'honneur de l'avoir devancé, puisque celui-ci, après y être descendu, renonça à gravir la barrière de falaises qui s'élevait devant lui. Après avoir pris possession de cette terre au nom des États-Unis, et avoir cherché en vain des traces de la Jeannette, le capitaine Hooper, sans aborder une seconde fois à l'île Herald, comme il se l'était proposé, retourna à bord du Corwin pour se rendre au cap Barrow, où l'appelaient les nécessités de son service. Revenant ensuite, après avoir sauvé une partie de l'équipage de Daniel Webster, qui s'était trouvé pris dans les glaces, il tenta d'aborder une seconde fois, le 30 août, à la Terre de Wrangell, où il espérait rencontrer le Rodgers; mais des tempêtes accompagnées de brouillard, qui se succédèrent le 30, le 31, et les 1er, 2, 3 et 4 septembre, le forcèrent à abandonner ce projet. Il reprit donc le chemin de Saint-Michel, d'où il partit le 14 septembre, pour revenir à San Francisco, et arriver dans ce port le 21 octobre.
Le Rodgers dont nous venons de parler, était le navire pour l'achat et l'équipement duquel les Chambres américaines avaient voté un crédit de 175,000 dollars. Ce fut aussi celui dont le voyage eut les résultats les plus importants. Originairement, il avait été construit pour la pêche à la baleine et avait été acheté par le gouvernement américain dans le but spécial de l'envoyer à la recherche de la Jeannette et des équipages du Mount-Wollaston et du Vigilant, les deux baleiniers disparus dont nous avons déjà parlé. Aussitôt après avoir subi à Mare-Island les réparations nécessaires et avoir été approprié pour l'usage auquel on le destinait, le Rodgers, commandé par le lieutenant Berry, quitta le port de San Francisco le 16 juin 1881. Il se rendit d'abord à Petropaulowsk, sur la côte du Kamtchatka. Là, il rencontra le Strelock, navire de guerre russe, dont le capitaine Livrau se mit à la disposition du lieutenant Berry, son commandant, pour lui fournir tout ce qui pouvait lui manquer, et lui annonça que la veille il avait reçu de son propre gouvernement l'ordre de l'aider par tous les moyens en son pouvoir; il devait lui-même faire des recherches le long de la côte de Sibérie, et aller aussi loin que les exigences de son service et la sûreté de son navire le permettraient.
Le lieutenant Berry profita de son séjour à Petropaulowsk pour se procurer plusieurs attelages de chiens et des traîneaux, puis reprit la mer pour se rendre à la baie Saint-Laurent.
C'est de ce point que le 11 août il partit définitivement pour l'Océan Arctique. Deux mois s'écoulèrent sans que personne sût au juste sa position. Enfin, au bout de ce laps de temps, il rencontra un navire baleinier, le Belvidere auquel il confia ses dépêches. Mais ce ne fut le 7 novembre seulement, quand ce dernier arriva à San Francisco, qu'on apprit que le lieutenant Berry s'était assuré que la Terre de Wrangell était une île et en avait fait faire le tour.
On apprit aussi par les lettres apportées par le Belvidere ce que le lieutenant Berry avait fait depuis son arrivée dans l'Océan glacial. En quittant le détroit de Behring, il s'était rendu au cap Serdze-Kamea, où devait l'attendre le Strelock; mais n'y rencontrant point ce navire il s'était immédiatement dirigé sur l'île Herald où il était arrivé le 24 août. Après des recherches minutieuses, n'y ayant rencontré aucun des cairns, que le capitaine de Long avait promis d'y laisser, il y avait déposé lui-même une lettre dans un cairn qu'il avait construit, pour attester son passage, et pris le chemin de la Terre de Wrangell. La traversée avait été difficile: le Rodgers avait dû se frayer un chemin à travers des glaces brisées, pendant une douzaine de milles. Enfin, arrivé près de l'extrémité méridionale, il avait rencontré un port commode où il était entré. De là les explorateurs étaient partis en différentes directions: les uns étaient remontés au nord en suivant la côte orientale, sous la direction de maître H. S. Waring; les seconds commandés par l'enseigne de vaisseau Hunt, avaient longé d'abord la côte méridionale et avaient ensuite remonté la côte occidentale aussi loin que possible; enfin le lieutenant Berry, à la tête des troisièmes s'était enfoncé à l'intérieur des terres où il était arrivé au pied d'une haute montagne qu'il avait gravie jusqu'à son sommet, élevé de 2,500 pieds. De ce lieu élevé on découvrait la mer sur tous les points de l'horizon, sauf à l'ouest-sud-ouest, où une chaîne de hautes montagnes, interceptant la vue, semblait terminer la terre de ce côté.
Maître Waring après avoir rencontré la côte orientale, pendant un certain nombre de milles, avait trouvé que celle-ci s'infléchissait à l'ouest et l'avait suivie dans cette direction, mais s'était trouvé subitement emprisonné par les glaces. Après trois jours d'attente il avait dû se décider à abandonner son embarcation, pour revenir par terre au point où le navire était à l'ancre. Plus heureux l'enseigne Hunt, avait contourné la pointe sud, et remontant la côte occidentale ne s'était arrêté que devant le banc de glace qui tenait bloqués Waring et ses compagnons, dont il avait aperçu la situation sans pouvoir parvenir jusqu'à eux. La Terre de Wrangell n'était donc qu'une île, et une île de peu d'importance, dont on avait fait le tour. C'était là une découverte importante, mais, néanmoins, le but principal de l'expédition n'était point atteint, car aucun des trois groupes n'avait trouvé les cairns annoncés par de Long, ni aucun vestige de l'expédition de la Jeannette, car la seule trace que cette île eût été jamais visitée était le cairn construit par le capitaine Hooper, le 11 août précédent.
Trompé dans ses espérances, le lieutenant Berry avait résolu de pousser ses recherches plus au nord pour y découvrir une terre dont les baleiniers lui avaient affirmé l'existence. Il était donc remonté jusqu'au 73° 44' de latitude nord, mais s'était toujours heurté à la nappe de glace, à l'est aussi bien qu'à l'ouest, sans rien découvrir. Voyant alors l'inutilité de ses tentatives réitérées, il avait repris la direction du sud. Ayant abordé une seconde fois à l'île Herald, il en était reparti pour explorer la côte septentrionale de la Sibérie, d'où il était retourné à la baie de Saint-Laurent, après avoir débarqué quelques-uns de ses gens dans une île voisine du cap Serdze-Kamea. Ceux-ci devaient, avec les chiens et les traîneaux qu'il leur laissa, pousser leurs explorations par terre jusqu'au cap Jakan. Arrivé à la baie Saint-Laurent, il s'était occupé d'établir son navire dans les quartiers d'hiver, d'où il espérait reprendre ses recherches l'année suivante.
Mais qu'on nous permette ici d'anticiper un peu sur les faits et de dire que la campagne du Rodgers devait finir par une catastrophe, car ce navire brûla au milieu des glaces le 30 novembre suivant.
Pendant que le Corwin et le Rodgers faisaient ainsi de vains efforts au nord du détroit de Behring pour retrouver leurs compatriotes disparus, l'Alliance croisait dans les parages du Spitzberg.
Ce navire, qui appartenait à la marine militaire des États-Unis, était parti d'un des ports de l'Atlantique le même jour que le Rodgers quittait San Francisco sur le Pacifique, c'est-à-dire le 16 juin. Avant de se rendre directement sur le lieu de sa croisière, il fit escale à Saint-Jean-de-Terre-Neuve, d'où il partit pour Reykjavik, sur la côte méridionale de l'Islande. Le capitaine Wadleigh, qui le commandait, espérait trouver dans cette île des pilotes norwégiens qui pourraient le conduire à Hammerfest, au nord de leur pays, où il devait s'arrêter avant de gagner le Spitzberg. Trompé dans cette espérance, il quitta l'Islande aussitôt et prit le chemin d'Hammerfest, où il arriva le 25 juillet. Ayant trouvé dans cette ville le pilote des glaces qu'il cherchait, il appareilla, aussitôt ses derniers préparatifs terminés, pour la côte du Spitzberg, et le 24 août, il était à Green-Harbour. Nous n'entreprendrons point de le suivre dans les différentes allées et venues qu'il opéra le long des côtes de cet archipel; qu'il nous suffise de dire que l'Alliance dépassa le 80° nord, atteignant ainsi un degré de latitude que deux navires seulement ont dépassé; mais ce qui est plus surprenant, c'est qu'elle ait pu le faire sans aucun des appareils protecteurs dont sont toujours munis les vaisseaux qui doivent affronter le choc des glaces. L'Alliance, en effet, n'avait reçu son ordre de départ que dix jours avant d'appareiller.
Après un voyage de quatre mois et demi elle rentrait à Halifax, le 1er novembre, sans avoir obtenu plus de succès relativement à la Jeannette que le Corwin et le Rodgers et que les deux autres expéditions dont nous avons parlé antérieurement.
Avant de quitter l'Alliance, nous croyons utile d'expliquer la théorie sur laquelle s'est appuyé, pour l'envoyer dans les parages du Spitzberg, le comité institué pour étudier les moyens les plus propres pour faire parvenir sûrement des secours à la Jeannette, théorie qui, jusqu'ici, n'a point été rendue publique par le moyen de la presse:—Au moment du départ de l'Alliance la théorie de Petermann n'avait point encore été renversée par les découvertes du lieutenant Berry et l'on se disait: si de Long a débarqué sur la Terre de Wrangell et continué en traîneau sa route vers le pôle, pour revenir il a eu deux voies ouvertes devant lui: le détroit de Smith et le Spitzberg, sur lesquelles il est assuré, ou du moins il a plus de chance de rencontrer des baleiniers et des chasseurs de morses, qu'en revenant à la pointe méridionale de la Terre de Wrangell; car c'est le seul point de cette dernière terre où il peut espérer rencontrer des baleiniers pour revenir avec eux par le Pacifique. Mais ce point est éloigné de onze cents milles du pôle, tandis que l'extrémité septentrionale du Spitzberg n'en est qu'à cinq cent quatre-vingt-cinq environ. En admettant qu'après avoir quitté son navire il ait gagné le pôle avec ses traîneaux, sa route scientifique a été celle du Spitzberg. Tels sont les motifs qui ont fait envoyer l'Alliance dans cette direction. Et si le voyage de ce navire n'a pas eu d'autres résultats, il a prouvé du moins que de Long n'avait pas pris cette route, et mis fin à une source de nombreuses conjectures.
D'après ce qui précède, jamais plan de secours n'avait été combiné sur une aussi vaste échelle; néanmoins, on ne s'en était pas tenu là. Le secrétaire de la marine des États-Unis, voulant qu'aucun point de la circonférence du cercle arctique ne demeurât inexploré et comptant avec raison sur le bon vouloir de la Russie, dont le vaste empire borde près d'un tiers de l'Océan glacial, avait, à la date du 28 mai 1881, télégraphié au ministre américain à Saint-Pétersbourg:
«Priez gouvernement russe d'inviter tous les navires portant son pavillon et visitant les côtes de la Sibérie de vouloir bien veiller sur le steamer la Jeannette, équipé pour une exploration arctique par la munificence de M. James Gordon Bennett. Bien qu'on n'ait encore signalé aucun désastre arrivé à ce navire, notre gouvernement croit prendre une sage précaution en provoquant l'attention de gouvernements amis, à son sujet.
»Blaine, secrétaire de la marine.»
Mais le peuple américain n'était pas seul à s'intéresser au salut de la phalange héroïque partie à bord de la Jeannette. En effet, comme pour associer le nom de l'Angleterre à celui de l'Amérique, qui déjà s'étaient donné la main dans une autre circonstance semblable demeurée célèbre, M. Leigh Smith, le hardi explorateur de la Terre de François-Joseph, avait aussi promis son concours. En 1880, M. Leigh Smith, avec son yacht de 360 tonneaux l'Eira, avait réussi, le premier après Payer et Weyprecht, à toucher à cette vaste terre encore inconnue en 1873, et, après en avoir exploré les côtes sur une centaine de milles, était revenu en Angleterre.
Au mois de juin 1881, il était reparti pour continuer son œuvre, se chargeant, en même temps, de faire tout ce qui serait en son pouvoir pour découvrir des traces de la Jeannette et sauver son équipage, si celui-ci avait abordé sur la Terre de François-Joseph.
Pendant longtemps, on a pu se demander s'il ne faudrait point ajouter le nom de M. Smith au martyrologe des explorations arctiques. On savait qu'il n'avait emporté que pour quatorze mois de vivres, et ce laps de temps était écoulé, quand, au mois d'août dernier, M. Smith avec son équipages a été rencontré par le Hope, envoyé à sa recherche. Quant à l'Eira, elle avait subi le sort du Tegethoff et tant d'autres. Elle avait été écrasée par les glaces l'année précédente.
Enfin, en terminant, citons encore le Barentz, que le gouvernement hollandais envoie depuis quelques années pour étudier le mouvement et l'état des glaces dans la partie de l'Océan glacial, qui s'étend de la Nouvelle-Zemble, à l'est, au Spitzberg, à l'ouest, et à la Terre de François-Joseph, au nord, et qu'on désigne aussi sous le nom de mer de Barentz. Au moment de partir, le commandant de ce navire avait aussi reçu pour instruction de recueillir tous les renseignements et tous les indices de nature à le mettre sur les traces de la Jeannette.
Malgré cet immense déploiement de moyens, la question de la Jeannette restait à peu près aussi avancée pendant l'automne 1881 qu'au commencement de la même année.
A la vérité, on racontait que des Esquimaux prétendaient avoir vu quatre hommes blancs se diriger vers l'embouchure de la rivière Mackenzie, mais l'exactitude de ce fait était révoquée en doute.
En outre, on avait reçu, au New-York Herald, une dépêche du bureau de ce journal, à Londres, ainsi conçue:
«Londres, 14 octobre, 2 heures matin.
»Je viens de recevoir un télégramme du professeur Nordenskjold daté de cette nuit et ainsi conçu:
«Capitaine Johanneser, commandant la Léna pendant l'expédition Nordenskjold, vient d'arriver à Yakoutsk. Il rapporte qu'un Yakoute du village de Boulouni raconte avoir vu, le 13 septembre 1879 (nouveau style), un steamer à l'embouchure de la Léna. On suppose que c'est la Jeannette.
»Le steamer Louise, arrivé le 19 septembre à Tromso, rapporte que les Samoyèdes de l'embouchure de l'Yenisséi ont trouvé, pendant l'hiver dernier, les cadavres de deux Européens, ayant une bouteille de whisky. Cette nouvelle mérite attention, vu qu'on ne signale la perte d'aucun navire européen, dans ces parages, pendant le cours de l'année dernière.
»Nordenskjold.»
Le télégramme de Londres ajoute:
«Ceci est la copie exacte du télégramme dans lequel l'année 1879 est nettement indiquée.»
Malgré sa précision, et le nom du professeur Nordenskjold apposé au bas, ce télégramme n'inspira guère plus de confiance que les rumeurs qui circulaient parmi les Esquimaux. Il donna naissance à un plan de secours combiné avec une rare sagacité par un jeune officier de la marine danoise, le lieutenant de vaisseau Hogaard. [8]
Pour défendre son plan, résultat de l'induction et du raisonnement, le lieutenant Hogaard disait:
«Puisqu'un Yakoute prétend avoir vu la fumée d'un steamer en face de l'embouchure de la Léna, cette fumée doit être celle de la Jeannette, si cet homme dit la vérité. Certes, il n'est point inadmissible que de Long, après avoir essayé en vain de remonter au nord, le long des côtes orientales et occidentales de la Terre de Wrangell, se soit décidé à pousser de plus en plus à l'ouest. En second lieu, on retrouve des traces de l'expédition à l'embouchure de l'Yenisséi, où des Samoyèdes prétendent avoir trouvé les cadavres de deux Européens, ayant une bouteille de whisky. Si ce second fait est vrai, nous avons là une autre trace certaine de la Jeannette, et, dans ce cas, je pense que le lieutenant de Long a constamment suivi la côte de Sibérie vers l'ouest, sans pouvoir se frayer un chemin au milieu des champs de glace qui circonscrivent au nord la partie libre des eaux qui l'avoisinent. De cette façon, il est arrivé vers la partie la plus septentrionale de l'Asie. Me rappelant aujourd'hui les paroles qu'un de ses amis prononçait devant moi à Yokohama:—«Ou il atteindra le pôle, ou nous ne le reverrons jamais»,—je pense qu'il a dû se tenir le raisonnement suivant: «Jusqu'à présent il m'a été impossible de m'approcher du pôle; si je continue d'aller vers l'ouest, j'arriverai à la Terre de François-Joseph, où les chances ne sont pas meilleures; alors ici ou jamais!» Puis il a mis le cap au nord. La raison qui me fait croire—en me basant sur les deux rumeurs dont je viens de parler et dont je ne veux point garantir l'authenticité—qu'il est venu aussi loin vers l'ouest, c'est la présence de ces deux cadavres à l'embouchure de l'Yenisséi; c'est là une preuve certaine que la Jeannette a été écrasée, ou, comme le Tegethoff, emprisonnée par les glaces sur la côte de quelque terre polaire inconnue, et qu'une partie au moins de son équipage a tenté de revenir en traîneau vers les régions habitées. Et ces cadavres sont ceux des deux infortunés qui sont allés le plus loin. Si la Jeannette a été abandonnée loin de l'est du cap Tscheliouskine, il eût été bien plus naturel d'aller chercher des contrées habitées à l'embouchure de la Léna; c'est pourquoi je pense que si son équipage a pu aborder quelque part, c'est dans le voisinage de cette rivière.»
L'exposé des motifs qui avaient présidé à la conception du plan du lieutenant Hogaard nous dispense d'entrer dans de longs détails sur ce plan lui-même. Bornons-nous donc à dire que la suite montrera jusqu'à quel point ses prévisions furent justifiées.
A la fin de l'automne 1881, après le retour du Corwin et de l'Alliance dans leurs ports respectifs, aucune nouvelle précise de la Jeannette n'avait encore franchi les limites du monde civilisé; les recherches étaient donc pour ainsi dire à recommencer et à recommencer sur un plus vaste plan encore: Le Rodgers était resté à la baie Saint-Laurent, prêt à repartir pour le nord, dès la rupture des glaces; le lieutenant Ray et le lieutenant Greely veillaient, de leur côté, l'un au cap Barrow, l'autre à la baie de Lady Franklin. M. Leigh Smith, avec l'Eira, n'était point encore revenu de la Terre François-Joseph, mais entre ces différentes stations existaient de vastes lacunes. Il fallait en compléter le réseau. Les Anglais se souvenant de l'aide que lui avaient fourni les États-Unis pour les recherches de Franklin, proposaient de faire surveiller les abords de la baie d'Hudson et les parages de la rivière Mackenzie; en outre, l'opinion publique, en Angleterre, réclamait du gouvernement de la reine qu'on envoyât à la recherche de l'Eira un navire qui pourrait, en même temps, secourir la Jeannette ou son équipage. Les États-Unis, de leur côté, se préparaient à équiper un nouveau navire dans le même but. Enfin, le lieutenant Hogaard proposait de mettre à exécution le plan qu'il avait formé, d'explorer le nord de l'Asie jusqu'au cap Tscheliouskine vers l'est, et, au nord, jusques où les glaces lui permettraient d'avancer. Le réseau allait donc être presque complet. Cependant on semblait n'avoir pas pris garde aux dernières paroles prononcées par le lieutenant Hogaard devant la Société Royale de géographie de Londres. «Si la Jeannette a été abandonnée loin de l'est du cap Tscheliouskine, il eût été bien plus naturel d'aller chercher des contrées habitées à l'embouchure de la Léna; c'est pourquoi je pense que si son équipage a pu aborder quelque part, c'est dans le voisinage de cette rivière.» Lui-même, pensant que de Long avait pénétré plus à l'ouest, avait l'intention de ne pas dépasser le cap Tscheliouskine. En Angleterre comme en Amérique, les meetings se succédaient pour activer les préparatifs et étudier les plans de secours, lorsqu'une nouvelle soudaine vint couper court à tout et jeter la joie et l'espérance dans le cœur de ceux qui s'intéressaient au sort des gens de la Jeannette.
Le 20 décembre le directeur du New-York Herald recevait de Washington la dépêche suivante du secrétaire d'État:
«On vient de recevoir un télégramme ainsi conçu de M. Hoffman, notre chargé d'affaires à Saint-Pétersbourg:
«Jeannette écrasée dans les glaces, 11 juin, par 77° de latitude nord et 157° longitude est. Équipage, embarqué sur trois canots, dispersé par vents et brouillards.—Canot no 3, avec onze hommes, commandé par ingénieur Melville, arrivé embouchure de la Léna le 19 septembre. Canot no 1, avec capitaine de Long, Dr Ambler et douze matelots, arrivé ensuite à la Léna dans un état pitoyable.—Prompts secours envoyés.—Pas de nouvelles du canot no 2.
»P.-T. Frelinghuysen, »Département de l'État.»
Le même jour (20 décembre 1881), le directeur du New-York Herald à Londres télégraphiait à New-York:
«Le correspondant du Central News à Londres est venu au bureau du Herald pour nous remettre une copie d'un télégramme en français ainsi conçu:
«Gouverneur Sibérie orientale annonce bateau polaire américain Jeannette trouvé, équipage secouru.»
Aussitôt que le président des États-Unis eut connaissance de la première de ces dépêches, il chargea le secrétaire d'État (ministre de l'intérieur) d'adresser au chargé d'affaires des États-Unis à Saint-Pétersbourg, M. Hoffman, le télégramme suivant:
«Département de l'État. »Washington, 20 décembre 1881.
»Hoffman, chargé d'affaires, Saint-Pétersbourg.
»Présentez les sincères remercîments du président à toutes les autorités ou personnes qui, par quelque moyen, ont aidé à secourir les infortunés survivants de la Jeannette, ou fourni renseignements à notre gouvernement.»
En même temps que ces dépêches arrivaient à New-York, le correspondant du New-York Herald à Paris en télégraphiait une autre plus explicite:
«Paris, 20 décembre 1881.
»Notre correspondant de Saint-Pétersbourg nous annonce par le télégraphe que le général Ignatieff a reçu ce matin la dépêche suivante, que je transcris littéralement:
«Irkoutsk, 19 décembre, 6 h. 25, soir.
»Le gouverneur d'Yakoutsk écrit que le 14 septembre, trois habitants de Hagan-Oulouss-de-Zigane, localité près du cap Barhay, ont découvert un grand canot contenant onze survivants de l'équipage du steamer naufragé la Jeannette, au cap Barhay, à 140 verstes au nord du cap Bikoff. Ces gens avaient beaucoup souffert. L'adjoint au chef du district a reçu aussitôt l'ordre de se rendre auprès d'eux, avec un médecin et des médicaments, pour leur donner les soins que réclamaient leur état, et de se mettre à la recherche du reste de l'équipage naufragé. Cinq cents roubles ont été aussitôt mis à sa disposition pour faire face aux dépenses urgentes.
»L'ingénieur Melville a expédié trois dépêches identiques: une au directeur du bureau du Herald à Londres; une seconde au secrétaire de la marine à Washington, et une troisième au ministre des États-Unis à Saint-Pétersbourg. Les pauvres malheureux arrivés ici ont tout perdu. L'ingénieur Melville raconte que la Jeannette était emprisonnée dans les glaces et fut écrasée par elles le 23(?) juin, par 77° de latitude nord et 157° de longitude est. L'équipage est parti dans trois bateaux. A cinquante milles de l'embouchure de la Léna, ils se sont perdus de vue mutuellement, pendant une violente tempête et au milieu d'un brouillard intense. Le canot no 3, sous le commandement de l'ingénieur Melville, est arrivé à l'embouchure du bras oriental de la Léna le 29 septembre, et fut arrêté pur des icebergs près du hameau d'Idolaciro-Idolatre; le 29 octobre, Ninderman et Noros, du canot no 1, sont aussi arrivés à Bolonenga (Boulouni). Ils apportaient la nouvelle que le lieutenant de Long, le Dr Ambler et une douzaine d'autres naufragés, avaient abordé à l'embouchure la plus septentrionale de la Léna, où ils se trouvent actuellement, dans la plus affreuse détresse. Bon nombre ont les pieds gelés. Des gens sont immédiatement partis de Bolonenga, pour s'occuper activement de retrouver ces malheureux, qui sont en danger de périr. Aucune nouvelle n'a encore été reçue du canot no 2. Dans sa dépêche à M. Bennett, Melville le prie d'envoyer immédiatement, par télégraphe, de l'argent à Yakoutsk ainsi qu'à Irkoutsk. Je vous prie de demander instamment que 6,000 roubles soient mis de suite à la disposition du gouverneur d'Yakoutsk, afin qu'on puisse aller à la recherche des morts et porter secours et assistance aux autres naufragés, qu'on veut faire venir dans la maison du gouverneur. Là, ils trouveront un médecin qui leur prodiguera tous les soins que la science pourra lui suggérer.
»Signé: Président Pédachenko. «Contre-signé par le ministre de l'intérieur: Obreskoff.»
CHAPITRE IX.
Dépêche adressée d'Irkoutsk au bureau du New-York Herald, de Londres, le 21 décembre, et signée Melville. —M. Melville demande de l'argent. —Réponse télégraphique de M. Bennett, contenant une dépêche du général Ignatieff annonçant envoi de fonds. —Réponse du secrétaire d'État des États-Unis. —Réponse du secrétaire de la marine. —De tous côtés on envoie de l'argent.
Nouvelle dépêche de M. Bennett. —Où ont été trouvés M. Melville et ses compagnons? —Par qui?
Par quelle route les canots de la Jeannette sont-ils arrivés à l'embouchure de la Léna? —La tundra. —Fausses nouvelles démenties aussitôt. —Dépêche du général Anoutchine. —Danenhower et Melville reçoivent l'ordre de rester à l'embouchure de la Léna. —Résumé succinct du voyage de la Jeannette. —Arrivée du canot no 3 à l'embouchure de la Léna. —Il entre dans un des bras latéraux du fleuve. —Difficultés qu'il rencontre.
Envoi de Kusmah à Boulouni. —Nouvelles que ce dernier en rapporte. —M. Melville part pour cette localité. —Il croise en route Bieshoff, le commandant de la place. —Noros et Ninderman. —Ninderman, le héros de l'expédition.
New-York Herald, 22 décembre 1881.
«Londres, 21 décembre, 3 heures matin.
»La dépêche suivante a été reçue ce matin, à minuit 20, au bureau du journal à Londres:
«Irkoutsk, 21 décembre, 2 h. 05, soir.
»Jeannette écrasée par les glaces par 77° 15' latitude nord 157° longitude est. Bateaux et traîneaux arrivés heureusement jusqu'à cinquante milles au nord de la Léna, où les bateaux furent séparés par une tempête. La baleinière, commandée par l'ingénieur en chef Melville, entra dans l'embouchure orientale de la Léna le 17 septembre. Elle fut arrêtée par les glaces dans la rivière. Nous trouvâmes un village indigène, et aussitôt que le fleuve fut pris, je me mis en communication avec le commandant de Bolonenga. Le 29 octobre, j'appris que le premier canot, portant le lieutenant de Long, le docteur Ambler et douze autres hommes de l'équipage avait abordé à l'embouchure septentrionale de la Léna. Le commandant de Bolonenga envoya immédiatement du secours aux gens de la baleinière. Nous sommes tous bien. Ninderman et Noros arrivés à Bolonenga le 29 octobre, cherchèrent du secours pour l'équipage du premier canot. Tous ceux qui le composent sont dans une triste condition et en danger de mourir de faim; tous ont cruellement souffert du froid. Le commandant de Bolonenga a dépêché des éclaireurs indigènes et va poursuivre courageusement les recherches jusqu'à ce qu'il les ait trouvés. Encore aucune nouvelle du second canot. Envoyez argent pour besoins urgents à Irkoutsk et à Yakoutsk. Voici la liste des gens qui montent les bateaux:
»Premier canot (sauvé).
»Lieutenant George W. de Long.
»Dr James M. Ambler.
»Jérôme J. Collins.
»William Ninderman.
»Louis Noros.
»Hans Erickson.
»Henry Knack.
»Adolf Dressler.
»Carl Gortz.
»Walter Lee.
»Nelse Iverson.
»George Boyd.
»Alexis.
»Ah Sam.
»Second canot (manquant).
»Lieutenant Charles W. Chipp.
»Captain William Dunbar.
»Alfred Sweetman.
»Henry Warren.
»Peter Johnson.
»Edward Star.
»Shawell.
»Albert Kuehne.
»Baleinière (sauvée).
»Ingénieur George W. Melville.
»Lieutenant J.-W. Danenhower.
»Jack Cole.
»James Bartlett.
»Raymond Newcomb.
»Herbert Leach.
»George Landertack.
»Henry Wilson.
»Manson.
»Anequin.
»Long Sing.
»Signé: Melville.»
Cette dépêche ne resta pas longtemps sans réponse. De tous côtés, à Saint-Pétersbourg, à Washington et à Paris, on semblait rivaliser d'ardeur pour porter secours aux naufragés, et les dépêches se succédaient rapidement.
Celle de Melville était datée du 21 décembre, 2 h. 05, à Irkoutsk; le même jour, M. Bennett télégraphiait de Paris, à M. Frelinghuysen, secrétaire d'État à Washington:
«A la réception du télégramme de mon correspondant de Saint-Pétersbourg, m'apportant les premières nouvelles de la Jeannette et m'annonçant qu'une somme de 6,000 roubles était nécessaire, j'ai expédié télégraphiquement cette somme, par l'entremise de MM. de Rothschild, au général Ignatieff, à Saint-Pétersbourg, en le priant de tirer sur moi pour toutes autres sommes qui seraient jugées nécessaires afin d'assurer le salut et le bien-être de de Long et de ses compagnons.—J'ai reçu aujourd'hui le télégramme suivant du général Ignatieff:—«Je me suis hâté de communiquer à votre correspondant les nouvelles reçues d'Irkoutsk. J'ai donné ordre au gouverneur de prendre les mesures les plus promptes pour qu'on porte secours à l'équipage naufragé; en même temps je l'ai autorisé à faire toutes les dépenses nécessaires, dont je lui ai promis le remboursement.
»Ignatieff.»
«Vous pouvez voir, par cette dépêche, que le gouvernement russe fait tout ce qui est en son pouvoir pour assurer le salut et le prompt retour du capitaine de Long et de ses hommes. Si vous, ou le secrétaire de la marine, avez quelques instructions à me donner, je ferai mon possible pour les suivre. J'ai l'intention d'envoyer un correspondant spécial au-devant des naufragés, qui prendra la route que ceux-ci doivent suivre pour venir ici. Comme il s'écoulera quelques jours avant son départ, peut-être vous ou le secrétaire de la marine, désirerez-vous profiter de l'occasion pour envoyer aux gens de l'équipage des lettres de leurs parents et de leurs amis.
»Mon correspondant de Saint-Pétersbourg me télégraphie que la distance à parcourir, pour arriver au lieu où se trouvent les naufragés, est de 4,000 milles; distance que, seul, un voyageur muni d'un papier de faveur, mettrait au moins un mois à franchir. J'apprends aussi de Saint-Pétersbourg que l'empereur a personnellement donné l'ordre que les vêtements, les provisions, l'argent ou les moyens de transport nécessaires soient mis à la disposition du personnel de la Jeannette, ce qui est pour nous une sûre garantie que tout sera mis en œuvre pour procurer aide et confort aux gens de l'équipage.
»James Gordon Bennett.»
Réponse du secrétaire Frelinghuysen.
«Département de l'État. »Washington, 21 décembre 1881.
»James Gordon Bennett, Paris.
»Télégramme annonçant votre généreuse provision reçu. Avant réception, avais envoyé dépêche suivante à Hoffman:
«Le président désire que vous fassiez provision afin de procurer immédiatement assistance aux officiers et matelots de la Jeannette et d'assurer leur retour. Télégraphiez promptement le montant de la somme que vous désirez et il y sera pourvu par le secrétaire de la marine et par moi. Télégraphiez aussi les mesures à prendre par le gouvernement pour sauver l'équipage du canot manquant.
»Frelinghuysen, secrétaire.»
De son côté, le secrétaire de la marine télégraphiait à M. Melville, à Irkoutsk:
«Faites tous vos efforts et n'épargnez aucune dépense pour assurer le salut du canot no 2. Faites donner tous les soins aux malades et aux hommes gelés déjà trouvés, et aussitôt que possible faites-les transporter dans un climat plus doux. Département fournira fonds nécessaires.»
Dans ces diverses dépêches, il n'est encore question que des préparatifs de recherches et des moyens d'arriver à rendre celles-ci fructueuses; de tous côtés l'argent nécessaire arrive, et on peut être assuré qu'il ne fera pas défaut. Mais l'action va se suivre de près. M. Bennett télégraphiait, en effet, le 23 décembre, au secrétaire d'État à Washington:
«Paris, 23 décembre 1881.
»Honorable Frederick T. Frelinghuysen, »Secrétaire d'État, Washington.
»Je viens de recevoir de mon correspondant de Saint-Pétersbourg le télégramme suivant:
«Général Ignatieff a envoyé à Yakoutsk l'ordre de faire partir deux nouvelles expéditions d'explorateurs à la recherche de l'équipage naufragé; il veut que tout soit mis en œuvre pour retrouver le canot no 2.
«Ainsi qu'on a déjà dit, Melville et les dix hommes qui l'accompagnent ont été rencontrés par trois Yakoutes. Les Yakoutes sont des nomades d'un caractère doux; ils sont, en outre, experts dans l'art de soigner les accidents et les maladies, causés par le froid. Les naufragés ne pouvaient donc tomber entre de meilleures mains. On doit, néanmoins, se rappeler que de Barchoï, où ils ont été rencontrés, à Yakoutsk, la distance est de 2,000 verstes, soit environ 1,400 milles, et qu'il n'existe aucun moyen régulier de transport. Vingt jours au moins sont nécessaires pour franchir cette distance. Les gens envoyés à leur secours étant partis depuis trois jours, mettront deux mois environ pour aller les joindre et les ramener à Yakoutsk.
»Il ne faut pas perdre de vue que tout ce qui concerne Melville et ses compagnons est à peu près connu, mais qu'on ne sait absolument rien touchant le sort de de Long et de sa troupe, qui se composait encore de treize personnes après le départ de Ninderman et de Noros. Il faudra beaucoup de temps pour arriver jusqu'à eux dans une contrée dépourvue de chemins. La distance de Yakoutsk à Irkoutsk est de 2,818 verstes. Le service postal établi entre ces deux villes étant fort défectueux, quinze jours au moins seront nécessaires pour transporter vingt-quatre personnes.
»Dans huit jours, le générai Tchernaieff, gouverneur d'Yakoutsk—non le général Tchernaieff de Serbie,—recevra du gouvernement, par un courrier extraordinaire, les instructions nécessaires pour envoyer deux expéditions à l'embouchure de la Léna. La ligne télégraphique s'arrêtant à Irkoutsk, on ne recevra pas avant trois mois de nouvelles directes des naufragés. Le voyage d'Irkoutsk à Saint-Pétersbourg devant durer probablement un mois, même en faisant la plus grande diligence, les gens de l'équipage n'arriveront pas dans cette dernière ville avant le mois d'avril, et à New-York avant le mois de mai.
»Telles sont les informations que j'ai reçues jusqu'à ce jour. Si le gouvernement désirait communiquer directement avec les hommes de la Jeannette, je prends la liberté de lui faire connaître que le général Anoutchine, gouverneur de la Sibérie orientale, est en ce moment à Saint-Pétersbourg, mais qu'il peut correspondre directement avec le général Pédashenko, qui le remplace pendant son absence. Si je reçois d'autres nouvelles, je vous en informerai à l'instant.
»James Gordon Bennett.»
Laissons un instant, si vous le voulez, l'équipage de la Jeannette pour nous demander par quel chemin elle est arrivée à l'embouchure de la Léna, et quelle est le caractère du pays où doit se trouver la troupe de de Long, jusqu'à ce que des nouvelles plus précises nous renseignent exactement à ce sujet.
Une dépêche de Saint-Pétersbourg, datée du 26 décembre, à laquelle nous ajouterons quelques détails, éclairera le lecteur sur ces deux points.
«Pour arriver à l'embouchure de la Léna, dit cette dépêche, les canots de la Jeannette ont passé entre la Nouvelle-Sibérie et l'île de Fadievskoï, qui n'est habitée que pendant l'été. Des peuplades nomades s'y rendent avec leurs traîneaux attelés de chiens et s'en reviennent à la fin de la belle saison. Les canots ont ensuite trouvé sur leur route l'île Petite et l'île de Stolbovoï. La distance entre le lieu où la Jeannette a été écrasée par les glaces et l'embouchure de la Léna est d'environ cinq cents milles. L'embouchure de cette rivière est située dans cette partie aride et désolée de la côte septentrionale de la Sibérie à laquelle on a donné le nom de tundra.
»La côte septentrionale de la Sibérie entre le cap Chelivuskine et le détroit de Behring, dit M. Kennan, est probablement la partie la plus stérile et la plus inhospitalière de tout l'empire russe. Sur des centaines de milles au sud de l'Océan Arctique, cette région ne forme presque partout que d'immenses steppes inhabitables et impropres à toute espèce de culture. Les Russes la désignent sous le nom de tundra. En été, cet espace ne présente à l'œil qu'un immense tapis de lichens gris-brunâtre, saturés d'eau, où le voyageur rencontre difficilement un point solide pour y poser le pied; tandis qu'en hiver ces déserts sont couverts d'un linceul de neige apportée par les vents du pôle et amoncelée en long et minces sillons semblables aux vagues de l'Océan.
»La tundra diffère sous maints rapports des autres déserts sans arbres comme sans verdure. D'abord le sol de cette immense zone reste constamment glacé. Pendant l'hiver le sol de la partie qui borde la Léna, depuis Yakoutsk jusqu'à son embouchure, n'est qu'une couche de glace de plusieurs centaines de pieds d'épaisseur et dont la surface, pendant l'été, a environ vingt ou trente pouces de profondeur. Alors une végétation chétive apparaît sur ce sol dégelé, où elle puise sa nourriture dans la mince couche d'humus que supporte un substratum de glace de cinq ou six cents pieds d'épaisseur et constamment imperméable. Il en résulte qu'à la fonte des neiges, l'eau sature le sol, et, grâce à la lumière continuelle du jour de juin et juillet, la mousse prend un rapide développement. Cette mousse forme alors un coussin souple et flexible où le voyageur qui ose s'y aventurer enfonce jusqu'au genou, sans rencontrer une base solide. C'est ainsi qu'année par année, depuis des siècles, les couches de mousse se succédant et laissant à l'hiver leurs détritus pour alimenter celles qui les suivront, ont fini par former, à la surface de la tundra une immense éponge de milliers de milles carrés. Pour les autres végétaux, il en existe peu ou point. Un buisson de groseilliers rabougris, une maigre touffe d'herbe des marais, un bouquet de kerovnik, bravant le froid et les tempêtes, apparaîtra peut-être çà et là tranchant, par sa couleur verte, sur la teinte brunâtre du reste de la plaine, mais d'ordinaire, l'œil du voyageur pourra scruter tout l'horizon, sans y rien découvrir que le ciel et la mousse.
»En hiver, cet aspect est bien autrement lugubre; et l'observateur qui pourrait, de la nacelle d'un ballon, plonger son regard sur cette région désolée, s'imaginerait facilement planer au-dessus de la mer glaciale. Rien, en effet, de près comme de loin, ne viendrait lui rappeler qu'il se trouve au-dessus d'un continent, si ce n'est peut-être la blanche silhouette d'une chaîne de montagnes couverte de neige et stérile, se profilant dans l'espace, ou la ligne sombre et sinueuse de buissons malingres, rabougris, et de pins s'étendant à travers le linceul blanc qui recouvre cette zone d'un point à l'autre de l'horizon, comme pour lui dire que là existe quelque rivière glacée, tributaire de l'Océan Arctique. Pendant cette saison, la tundra présente un tableau d'une inexprimable horreur, même en plein midi, quand sa surface, qui ne peut être comparée qu'à celle d'un océan de neige, est balayée par la tempête, et emprunte une teinte rougeâtre aux tristes rayons de soleil, qui émerge à peine au-dessus de l'horizon. On se sent le cœur et l'imagination glacés à l'aspect effrayant et sinistre de ces solitudes incommensurables. Mais pendant la nuit, quand l'œil ne peut plus distinguer les limites vagues et confuses de l'horizon, quand tous les objets n'ont plus que des formes indécises et qu'alors les franges vert-pâle de l'aurore boréale commencent à envahir de leurs replis sinueux tout ce segment de cercle du côté du nord, éclairant de leurs lueurs fantastiques et fugitives l'immense linceul de neige qui enveloppe toute la nature, alors nul ne saurait dépeindre l'horreur des ténèbres et du silence qui règnent dans cette région maudite, ni son aspect de désolation indicible et presque infernale, qui terrifie et cependant fascine l'imagination.
»En toute saison, en toute circonstance, que la tundra soit couverte de mousse ou qu'elle soit couverte de neige, la zone qu'elle embrasse semble une véritable terre de malédiction. En été, on dirait que la couche de mousse saturée d'humidité, qui croît sur l'eau qui recouvre le sol, n'est là que pour recevoir les averses qui tombent par intervalle et la fouettent impitoyablement de leurs ondes glacées jusqu'à ce que, disparaissant, elle fasse place à un manteau de neige. En hiver, les terribles rafales du nord, désignées par les Russes sous le nom de poorgas, après avoir balayé les plaines de glace de la mer arctique, viennent aplanir sa surface neigeuse et y creuser de longs sillons, que dans leur souffle impétueux, elles finissent par durcir et polir.
»Tel est le climat et l'aspect de l'immense tundra qui borde la mer glaciale et sur laquelle la fortune a jeté les survivants de la Jeannette.
»Toute cette côte fut visitée pour la dernière fois et décrite par le lieutenant Pierre Anjou, en 1823. Antérieurement elle avait été explorée, en 1735 et 1736, par le lieutenant Prontschischeff. Elle fut également visitée en 1739, dans la partie la plus septentrionale, par le lieutenant Dimitri Lapteff. L'endroit où les gens du canot no 3 ont abordé se trouve situé entre le lieu où fut enseveli, en 1735, le lieutenant Lassénius, qui périt là avec ses trente-cinq compagnons, et celui où, pendant l'année 1736, périrent le lieutenant Prontschischeff et sa femme. La distance de ce point à Yakoutsk est de plus d'un millier de milles, qu'il faut parcourir à travers une contrée complétement dépourvue de population.»
Jusqu'au 11 janvier, c'est-à-dire pendant seize jours, on ne reçut plus aucune nouvelle importante de la Jeannette.
Cependant, le 9, le Central News publiait une dépêche en français, qu'il avait reçue de son correspondant de Saint-Pétersbourg. Elle était ainsi conçue:
«Irkoutsk, 7-1.
»Soulkowski quitta 28 juillet Rodgers, qui partit Terre Herald. Jusque-là étaient ensemble. Baie Providence arriva autre goëlette américaine dont l'équipage raconta avoir vu Herald bateau brisé avec passagers morts, cuillers trouvées avec initiales Jeannette. Rodgers hivernera Herald, d'où enverra nouvelles par Chine.»
Mais la véracité de cette dépêche fut aussitôt révoquée en doute. Le correspondant du Herald à Saint-Pétersbourg télégraphiait le même jour à son journal:—«N'attachez aucune importance aux canards expédiés de Saint-Pétersbourg à une agence de nouvelles, relatifs à la prétendue découverte d'un canot contenant des cadavres et quelques cuillers portant les initiales de la Jeannette. Cette découverte aurait eu lieu le 10 août. Absolument aucune nouvelle concernant la Jeannette n'a été reçue, soit par le gouvernement russe, soit par le général Anoutchine. Ce dernier a télégraphié de nouveau que les détails les plus minimes d'information, au sujet du navire ou des naufragés, lui soient envoyés sans retard. On lui a répondu qu'il avait reçu tout ce qu'on avait pu recueillir de nouvelles jusqu'à ce moment.»
Au reste, aucun renseignement important ne devait arriver de sitôt.
Le 11 janvier, le correspondant, à Saint-Pétersbourg, télégraphiait au New-York Herald:
«Les premières nouvelles reçues d'Yakoutsk, depuis le 20 décembre, sont arrivées ce matin, en réponse aux ordres donnés, soit par l'empereur, soit par le comte Ignatieff, soit par le général Anoutchine. On doit se rappeler que la ligne télégraphique se termine à Irkoutsk, et que, de cette ville à Yakoutsk, la distance est de 2,118 verstes, c'est-à-dire plus de 1,800 milles. C'est donc un voyage de 3,600 milles, aller et retour, qu'il faut faire au milieu des neiges, et qui demande vingt jours.
»Voici ce que le général Anoutchine me transmet par le télégraphe:
«Aucune nouvelle directe de la Jeannette. En vertu des instructions que j'ai télégraphiées, les habitants du littoral des gouvernements d'Yakoutsk et d'Yénisséï ont été informés du naufrage et invités à rechercher, avec toute l'activité possible, les naufragés qui n'ont pas encore été trouvés.
»Général Anoutchine.»
A partir de ce moment, une série de dépêches assez peu importantes se sont succédé à des intervalles rapprochés; nous ne croyons pas devoir les reproduire en entier, d'autant plus qu'elles ne font souvent que se répéter l'une l'autre, et nous nous bornerons à les analyser pour donner un peu de suite à notre récit.
Le 12 janvier, on annonçait, à Saint-Pétersbourg, l'arrivée à Yakoutsk du lieutenant Danenhower et de cinq de ses compagnons, qui avaient atteint cette ville le 18 décembre précédent. A cette époque, on y attendait aussi Melville, avec le reste de la troupe, pour les jours suivants. Mais, d'après les dernières nouvelles de Boulouni, qui remontaient jusqu'au 16 novembre, à midi, on n'avait encore aucune nouvelle du capitaine de Long et de la troupe du canot no 1.
Dès que le secrétaire de la marine apprit l'arrivée de Danenhower à Yakoutsk, il lui envoya une dépêche pour lui enjoindre, ainsi qu'à Melville, de rester sur les lieux, afin de participer aux recherches entreprises pour retrouver leurs compagnons. On ignorait, en effet, en Amérique, que Danenhower avait presque perdu la vue. On ignorait également que Melville, dès qu'il avait appris l'arrivée de de Long et de ses compagnons à l'embouchure de la Léna, s'était rendu à Boulouni, d'où il était parti à leur recherche, tandis que Danenhower prenait le chemin de Yakoutsk, avec le reste des hommes du canot no 3. Ces derniers, à l'exception de Bartlett, étaient même partis de Yakoutsk, pour se rendre à Irkoutsk, quand arriva la dépêche.
Mais laissons Melville s'enfoncer dans le nord à la recherche de de Long, et Danenhower continuer sa route vers Irkoutsk, pour dire quelques mots du voyage de la Jeannette, dont, pour ainsi dire, les dépêches n'ont pas fait mention. Une lettre de M. Melville au New-York Herald nous fournira les détails que, sans elle, nous serions obligés d'aller puiser dans une foule de dépêches plus ou moins exactes et souvent contradictoires. Nous éviterions même de donner tous ces détails sur le séjour de la Jeannette dans les glaces, s'ils ne nous paraissaient indispensables pour faire comprendre ce qui va suivre, car ils nous amèneront tout naturellement aux premières recherches de M. Melville dans le delta de la Léna.
Ayant déjà donné, avec les lettres de M. Collins, la relation du commencement de l'expédition, nous n'y reviendrons naturellement point, et ne reprendrons le récit qu'au moment du départ de la Jeannette de la baie Saint-Laurent.
«Le 27 août, dit M. Melville, après avoir embarqué le reste de la cargaison de notre goëlette (la Fanny A. Hyde), nous prîmes la route du détroit de Behring et des îles Kolioutchine. Notre but, en faisant ce détour, était, avant de nous enfoncer vers le nord, d'avoir des nouvelles précises de Nordenskjold. Nous arrivâmes à la baie Kolioutchine le 31 août. Nous étant convaincus par nos propres yeux que l'expédition suédoise était partie, nous mîmes aussitôt le cap sur la Terre de Wrangell.
»Le 3 septembre, nous rencontrâmes les premières glaces. Le 4, nous étions en vue de l'île Herald. Jusqu'au 6, nous pûmes nous frayer un chemin à travers les glaçons; mais, ce jour-là, nous fûmes arrêtés et restâmes emprisonnés dans la banquise.
»Quelques jours plus tard, le 14, plusieurs membres de l'expédition firent une tentative pour aborder l'île Herald, qu'ils se proposèrent de visiter, mais ils échouèrent. C'est à partir de ce moment que les glaces commencèrent à nous entraîner vers le nord-ouest.
»Le 21 octobre, nous étions en vue de la Terre de Wrangell, qui nous restait au sud.
»Nous restâmes encastrés dans notre berceau de glace jusqu'au 25 novembre. Le navire subissait alors une pression terrible, qui menaçait de l'écraser. Ce jour-là, les deux glaçons qui l'étreignaient s'écartèrent et le laissèrent flotter en eau libre, sans que, néanmoins, il lui fût possible de manœuvrer. Mais, dans la soirée du même jour, les glaces se rapprochèrent, et notre immobilité recommença, pour durer jusqu'au 12 juin 1881, jour où la Jeannette coula à fond.....»
Toutefois, ce long laps de plus de vingt et un mois ne s'écoula point sans quelques autres incidents. Mais ce n'est point ici le moment de les raconter en détail; nous y reviendrons plus tard. Nous nous bornerons donc à signaler les principaux.
Le 19 janvier 1880, les glaces exercèrent une pression si effrayante sur les flancs du navire, qu'une voie d'eau se déclara. On parvint à s'en rendre maître, mais jamais complétement, de sorte que pendant le reste du temps, soit dix-huit mois environ, on fut obligé de manœuvrer les pompes. L'accident avait cependant paru tellement grave, que tous les préparatifs étaient faits pour débarquer sur la Terre de Wrangell.
Néanmoins, le mouvement de dérive vers le nord-ouest continuait toujours, entraînant le navire dans cette direction. La Terre de Wrangell finit donc par disparaître, au mois de mars 1880.
Le navire resta ainsi pendant quatorze mois, sans qu'aucune autre terre apparût dans son horizon. Enfin, le 17 mai 1881, une terre fut signalée.
«Nous étions alors, dit M. Melville, par 76° 43' 20" de latitude nord, et 161° de longitude est. Aucune terre n'étant indiquée sur nos cartes, dans ces parages, nous en conclûmes que celle que nous voyions était nouvelle. Comme c'était une île, nous lui donnâmes le nom de Jeannette, mais nous n'y abordâmes point.
»Notre mouvement de dérive était alors fort rapide, et toujours dans la même direction. Le 24 mai, nous aperçûmes une nouvelle terre, juste dans la direction où les glaces nous emportaient. Celles-ci étaient alors extrêmement morcelées, et présentaient l'aspect d'un véritable chaos, qui nous causait de vives inquiétudes.»
Le 1er juin, une troupe de six hommes fut envoyée pour aborder sur la terre découverte; elle en revint le 6 juin, après l'avoir visitée. C'était une île, qui reçut le nom de Henrietta. Elle est située par 77° 8' de latitude nord et 157° 43' de longitude est.
Dans la nuit du 10 au 11, on ressentit, à bord de la Jeannette, les premiers chocs, précurseurs de la rupture générale des glaces et de la crise fatale. Pendant la journée du 11, la pression fut effrayante, et il devint évident que le navire ne pouvait résister longtemps. On commença donc à l'évacuer, afin de ne pas se laisser surprendre par l'événement sinistre qu'on ne prévoyait que trop. Le 12 au soir, la Jeannette fut abandonnée, et le 13, vers quatre heures du matin, elle sombrait.
Les préparatifs de la retraite durèrent six jours, pendant lesquels les naufragés continuèrent d'être entraînés au nord-ouest, jusqu'à 77° 42' de latitude.
Pendant leur marche vers le sud, ils découvrirent une île, à laquelle ils abordèrent avec beaucoup de difficultés, le 29 juillet. Ils lui donnèrent le nom d'île Bennett. Elle gît par 76° 38' de latitude nord et 150° 30' de longitude est. Ils en repartirent le 6 août et, sur leur chemin, rencontrèrent l'île de Fadievski, qui appartient à l'archipel de la Nouvelle-Sibérie. Ils y abordèrent le 31. Ils passèrent ensuite successivement à Katelnoï, Stolbovoï et Sensenovski, où ils abordèrent le 10 septembre. C'est de là qu'ils partirent dans leurs canots, le 12, pour gagner l'embouchure de la Léna, où Barkin était fixé comme lieu de rendez-vous.
Reprenons ici la lettre de M. Melville.
«Dans la nuit, continue-t-il, nous fûmes séparés par une violente tempête. Notre canot arriva de la côte au sud de Barkin dans la matinée du 14.
«Le 16, nous entrâmes dans l'embouchure du bras oriental de la Léna, sur la rive duquel nous rencontrâmes une hutte abandonnée dans laquelle nous nous arrêtâmes. Après deux jours de marche en avant, nous rencontrâmes trois indigènes qui refusèrent de nous piloter jusqu'à un village.
«Le 20, nous tentâmes de remonter la rivière, mais les bas-fonds nous barrant le passage, nous fûmes obligés de reprendre le chemin de la cabane où nous avions passé la nuit précédente. Enfin nous trouvâmes Bushiell Kooll Gow qui s'offrit pour nous piloter jusqu'à Boulouni; mais, après trois jours d'un travail horriblement pénible, nous nous arrêtâmes chez Spéridow. Nous en repartîmes le lendemain et poursuivîmes notre voyage jusque chez Nicholaï Chagra, où nous arrivâmes le 26.
«Dans la matinée du 27, nous partîmes pour Boulouni, pilotés par Chagra et l'exilé Euphème. Mais le mauvais temps et la glace nous forcèrent de retourner sur nos pas et de rentrer chez Nicholaï Chagra. Là on nous dit qu'il faudrait attendre quinze jours avant que la glace soit assez prise pour nous permettre de continuer notre voyage en traîneau.
«J'envoyai alors un autre exilé, nommé Kusmah, pour prévenir le commandant de Boulouni de notre arrivée et de la triste condition, dans laquelle nous nous trouvions. Kusmah partit le 16 octobre mais ne revint que le 29. Il nous apportait du pain et quelques autres provisions. En route il avait rencontré, à Bulcour, deux membres de la troupe de de Long qui lui avaient donné une lettre. Il me remit aussi une lettre de Bieshoff commandant de Boulouni dans laquelle celui-ci m'annonçait son arrivée avec des traîneaux attelés de rennes pour nous emmener. Il devait, en même temps, nous apporter des vivres et des vêtements.
«Dans l'espoir de le rencontrer en chemin, je quittai la demeure de Nicholaï Chagra le 30 octobre, me dirigeant sur Boulouni, où je voulais me hâter de préparer, de concert avec Bieshoff, une expédition pour l'embouchure septentrionale de la Léna, afin de porter du secours à de Long et à ses hommes. Le 2 novembre, à mon arrivée à Boulouni, j'appris que j'avais pris un autre chemin que Bieshoff, que, par conséquent, je n'avais pu rencontrer en route.»
Mais en arrivant à Boulouni, M. Melville rencontra... Noros et Ninderman, les deux hommes de la troupe de de Long, ceux-ci avaient remis à Bieshoff, un long mémoire contenant le récit de ce qui était arrivé à la troupe du capitaine depuis le moment de la séparation des trois canots, en le priant de faire parvenir ce mémoire au ministre des États-Unis à Saint-Pétersbourg. Bieshoff, au lieu de l'expédier à son adresse, l'emporta en partant pour rejoindre Melville, afin de le remettre à celui-ci. Melville était déjà parti, lorsqu'il arriva à Simowyelak. Bieshoff remit le mémoire à Danenhower. Ce dernier était, en effet, comme nous le verrons plus tard, resté à la tête des hommes du canot no 3 qu'il devait ramener à Boulouni et conduire ensuite à Yakoutsk dans le plus bref délai possible; mais avant de partir lui-même, il s'empressa de faire parvenir ce mémoire à Melville sur les traces duquel il expédia aussitôt Bartlett.
Ce mémoire, ainsi que les renseignements obtenus de vive voix par M. Jackson, de Ninderman et de Noros, et plus tard, de l'ingénieur Melville, vont nous permettre de retracer la suite des événements survenus à de Long et à ses hommes, depuis le jour où ils perdirent de vue leurs compagnons, et, en même temps, nous servir à faire connaître au lecteur dans quelles circonstances M. Melville entreprit ses premières recherches que nous raconterons ensuite.
Avant d'entreprendre ce récit, laissons M. Jackson lui-même exprimer son opinion sur le compte de Ninderman, l'un des héros de cette histoire:
«Personne peut-être, dit M. Jackson, n'a autant contribué que William Ninderman à amener la troupe du capitaine de Long aussi loin qu'elle est arrivée. Dans le journal de de Long, on peut, jour après jour, voir le supplément de travail imposé à cet homme ou que lui-même entreprenait de son propre gré, toutes les fois qu'il en trouvait l'occasion. Avec l'Indien Alexis il était toujours en tête à la recherche des meilleurs chemins et des endroits les plus propices pour établir le campement en sondant la glace afin de trouver un passage sûr pour ceux qui le suivaient. Sur la nappe de glace de la mer polaire, lui et Bartlett marchaient toujours en tête de l'escouade du plus lourd traîneau, ou aidaient à faire passer aux autres, au moyen de radeaux de glace, les crevasses qui leur barraient le passage.
Dans le canot, quand le temps était mauvais, c'était encore lui qui, avec Erickson, servaient de pilotes. Et durant la nuit de la dernière tempête, pendant laquelle Erickson eut les pieds gelés si affreusement, Ninderman resta au gouvernail. Peut-être si Erickson eût écouté les conseils que celui-ci ne cessait de lui donner, de remuer les jambes et de frapper des pieds, n'eût-il point éprouvé ce malheur. Cette terrible retraite n'était point, au reste, la première épreuve de Ninderman dans les mers arctiques, car il avait, comme nous l'avons déjà dit, fait partie de l'équipage du Polaris, et fait cette terrible traversée de 196 jours sur un glaçon, depuis les quartiers d'hiver de ce navire dans le détroit de Smith jusqu'aux environs de Terre-Neuve. Accoutumé au danger et au froid dans les plus terribles circonstances, son expérience était grande, et on verra, dans la dernière note de de Long, quelle confiance celui-ci avait dans son adresse et dans son jugement. Ce fut lui qui fit les béquilles pour le malheureux Erickson et qui construisit les radeaux sur lesquels ses compagnons traversèrent les rivières libres de glace du delta. Ce fut Ninderman, enfin, que de Long choisit pour l'envoyer en avant, quand il n'avait plus d'espoir que dans le secours des indigènes de Kumah-Surka.
CHAPITRE X.
Histoire du parti du lieutenant de Long jusqu'à l'envoi de Ninderman et de Noros à la recherche de secours. —Voyage de ces derniers. —Arrivée de M. Melville à Boulouni. —Ce qui arriva au canot no 1 après la séparation des trois embarcations. —Arrivée sur la côte de Sibérie. —Efforts de de Long pour y aborder. —Il y parvient enfin, mais dans quelles conditions. —Marche vers le sud. —Détresse des naufragés. —Mort d'Erickson. —De Long se décide à envoyer chercher des secours. —Ses instructions à Ninderman. —Il lui donne l'ordre de partir avec Noros. —Scène des adieux. —Départ. —Noros et Ninderman aperçoivent un troupeau de rennes. —Tentative inutile pour tuer un de ces animaux. —Une cavité dans le flanc d'un monticule leur sert d'abri pour la première nuit. —Ils se croient dans l'île Titary. —Leur erreur. —Une effroyable bourrasque. —Une nuit dans la neige. —La hutte de Matoch. —- Accès de désespoir. —Hutte des Deux-Croix. —Deux jours dans cette hutte. —Noros et Ninderman continuent leur marche vers le Sud. —Ni feu ni abri. —Une infusion d'écorce de saule arctique et des morceaux de peau de phoque pour nourriture pendant plusieurs jours. —Faiblesse des voyageurs. —Leur courage. —Distance parcourue. —Arrivée à Bulcour. —Cette station est déserte, mais ils y trouvent du poisson. —Arrivée d'un Tongouse. —Ils se sentent sauvés. —Le Tongouse part chercher du renfort. —Regret de Ninderman de l'avoir laissé partir. —Les deux voyageurs sont emmenés à un campement de Tongouses nomades. —Ninderman essaie de faire comprendre à ses hôtes que le capitaine et leurs camarades sont restés plus au nord, et meurent de faim. —Il ne peut décider les Tongouses à le suivre. —Son désespoir. —Kumah-Surka. —Arrivée de l'exilé Kusmah. —Ninderman le prend pour le commandant de Boulouni et cherche à lui faire comprendre la situation de de Long. —Kusmah confond de Long avec Melville. —Ninderman lui donne une dépêche pour le ministre des États-Unis à Saint-Pétersbourg. —Kusmah l'emporte à Melville. —Les Tongouses conduisent les deux voyageurs à Boulouni. —Arrivée de Melville. —Son entrevue avec Noros et Ninderman. —Ce qu'il fait pour eux avant de partir à la recherche de de Long.
La tempête du 12 septembre qui sépara les trois canots, désempara pour ainsi dire celui du capitaine, en lui enlevant, pendant la nuit, son mât et ses voiles. Quand le jour vint, de Long, n'apercevant plus les deux autres embarcations, ne songea qu'à mettre lui-même en pratique les instructions qu'il avait données au lieutenant Chipp et à l'ingénieur Melville; et, sans perdre de temps, il se dirigea vers la côte de Sibérie.
Le vent continuant à souffler avec violence pendant toute la journée du 13, son canot, qui était très chargé, embarquait des lames à chaque instant; il se trouvait continuellement à demi submergé. Pendant toute la journée une partie des hommes fut donc occupée à épuiser l'eau. A l'approche de la nuit, estimant que la côte ne pouvait être éloignée, le lieutenant de Long fit installer une semelle, pour éviter d'être poussé contre les glaces qui pouvaient border le rivage. La nuit se passa dans ces conditions. Le jour suivant, la tempête s'apaisa enfin, et la mer se calma peu à peu; mais tous les gens du canot avaient les pieds et les mains cruellement maltraités par le froid, et lorsqu'on arriva en vue de terre, de Long lui-même ne pouvait presque plus faire usage de ses membres.
On ne tarda pas à découvrir l'embouchure d'une petite rivière où l'on essaya en vain d'entrer, à cause du peu de profondeur de l'eau et de la glace qui commençait à s'y former. Il fallut donc retourner en arrière. Pendant deux jours, on rangea la côte à distance sans trouver un point où aborder. A la fin, le capitaine voulant à tout prix arriver à terre, fit gouverner droit au rivage; mais on en était encore à deux milles quand le canot toucha. Alors tous les hommes en état de marcher reçurent l'ordre de sortir du canot afin de l'alléger, et de le haler vers la terre. On réussit ainsi à le faire avancer d'un mille, mais il fut impossible de le traîner plus loin. Il ne restait donc qu'à le décharger et à transporter à dos, jusqu'au rivage, les objets qu'il contenait.
On était alors au 16 septembre. Aussitôt arrivés sur la côte, les naufragés se réunirent autour d'un grand feu, que M. Collins, sorti un des premiers du canot, était venu allumer pour réchauffer leurs membres engourdis, remettant au lendemain le déchargement du canot. Cette opération prit la plus grande partie de la journée du 17.
La petite troupe, qui se composait du commandant, le lieutenant de Long, du docteur Ambler, de M. Collins et de onze hommes de l'équipage, Ninderman, Noros, Erickson, Knack, Boyd, Gortz, Dressler, Lee, Iverson, Alexis et Ah Sam, resta encore pendant deux jours sur le rivage, pour se reposer et se remettre des terribles atteintes du froid qu'elle avait eues à endurer. Le docteur Ambler, seul, était relativement en bon état. Parmi les hommes, Noros et Ninderman se trouvaient les deux plus solides.
Après ce délai, les livres de loch du navire, et différents autres objets, que les gens de la troupe étaient hors d'état de porter, furent renfermés dans une cache, et de Long donna l'ordre du départ dans la direction du sud. Les fardeaux avaient été répartis aussi également qu'on l'avait pu entre tous les hommes valides; le capitaine portait lui-même sa couchette et quelques papiers. Cependant, quelques hommes se plaignaient de leur charge et demandèrent à l'abandonner; mais le capitaine insista pour que le tout fût emporté. Les naufragés avaient des provisions pour cinq jours, non compris un chien, le dernier des quarante pris à Saint-Michel, lequel pouvait, au besoin, leur servir de nourriture.
Erickson, dont les deux pieds étaient complétement gelés, marcha d'abord avec des béquilles, mais ses compagnons construisirent un traîneau, sur lequel ils l'emmenèrent. La petite troupe marcha ainsi pendant cinq jours. L'Indien Alexis ayant réussi à tuer deux rennes, on s'arrêta pour se restaurer, et faire un bon repas, «car, dit Noros, la maxime du capitaine était de bien se nourrir tant qu'on avait des provisions.» On se remit ensuite en marche.
Pendant les dix premiers jours, les naufragés franchirent une distance de vingt milles environ, et atteignirent un point voisin de celui désigné sur les cartes, sous le nom de Tcholbogoje, mais où n'existe qu'une seule hutte. Les quatre jours suivants les amenèrent à l'extrémité d'une langue de terre, où ils furent obligés de s'arrêter pour attendre qu'une rivière, large d'environ cinq cents mètres, qui leur barrait le passage, fût prise par les glaces. Pendant ce temps-là, ils tuèrent un autre renne. Ce fut vers cette époque qu'Erickson subit l'amputation de tous les doigts de pied.
Dès qu'il devint possible de traverser la rivière, le capitaine donna donc l'ordre du départ; son intention était de se rendre à Sagasta. Pendant la nuit, Erickson ayant quitté ses gants, une de ses mains gela, et, dès lors, son état empira, car la circulation ne put être rétablie.
«Le 6 octobre, dit Ninderman, l'état d'Erickson ne permettait plus d'espérer sa guérison, et nous craignions même de ne pouvoir l'emmener plus loin. Sa mort étant inévitable, M. Collins proposa de demeurer seul auprès de lui, pendant que le reste de la troupe continuerait sa marche en avant; mais le capitaine n'y voulut point consentir et dit que tout le monde resterait auprès du moribond.
»A un moment où je me trouvais seul dans la hutte avec le capitaine, continue Ninderman, il me demanda si je me sentais la force d'aller à Kumah-Surka, qu'il ne croyait éloigné que de vingt-cinq milles. Il pensait qu'en partant en compagnie de quelqu'un, je pourrais faire ce voyage en quatre jours. Il ajouta que si nous ne trouvions personne à cette station, nous n'aurions qu'à pousser plus au sud, jusqu'à Agaket, qui, d'après lui, devait se trouver à quarante-cinq milles plus loin. «Si vous trouvez quelqu'un, me dit-il, revenez aussi vite que possible, en apportant assez de vivres pour que nous puissions arriver à cette station.» Il me demanda ensuite qui je voudrais prendre pour compagnon. Je lui désignai Noros. «Ne feriez-vous pas mieux de prendre Iverson? répliqua-t-il.» «Non, lui répondis-je; pendant quelques jours, Iverson s'est plaint de douleurs aux pieds.» Alors il accepta mon choix. Puis, m'adressant de nouveau la parole: «Ninderman, me dit-il, vous savez que nous n'avons plus rien à manger; que je ne puis vous donner, pour faire votre voyage, d'autres vivres que votre portion de chien.» Pendant que nous nous entretenions de ce sujet, le docteur, s'étant approché d'Erickson, se releva en disant: «Il est mort!» Cette nouvelle nous remplit tous de tristesse. Les premiers moments d'émotion passés, le capitaine, se retournant vers moi, me dit: «Ninderman, nous continuerons tous ensemble notre route vers le sud.»
»Il était environ neuf heures quand Erickson expira. Le capitaine m'ayant demandé où nous pourrions trouver une place pour l'enterrer: «La gelée, lui répondis-je, a rendu la terre trop dure pour que nous puissions lui creuser une fosse; d'ailleurs, nous n'avons aucun instrument convenable pour la faire; il ne nous reste donc qu'à faire un trou dans la glace de la rivière, pour y déposer son corps.» «Oui, me dit-il; vous avez raison», et il chargea Noros et Boyd d'envelopper le corps dans un morceau de toile à voile de la tente. A midi, tout était prêt pour les funérailles, et le pavillon fut planté près du cadavre; quand nous eûmes bu le peu d'alcool mélangé d'eau chaude que nous avions pour notre dîner, le capitaine nous dit: «Mes amis, nous allons rendre les derniers devoirs à notre ancien compagnon.» Le plus profond silence régnait alors parmi nous; le capitaine nous adressa quelques paroles; puis, quand il eut fini, nous prîmes le corps d'Erickson et le portâmes sur le bord de la rivière. Là, nous creusâmes un trou dans la glace avec une hachette; le capitaine lut ensuite le service des morts, et le corps fut descendu dans le trou, d'où le courant l'entraîna sous nos yeux. Trois coups de fusils furent alors tirés sur sa tombe, et nous reprîmes le chemin de la hutte.
«Le temps était extrêmement mauvais; le vent soufflait avec violence, et la neige tombait par rafales effrayantes. Nous rentrâmes sous la hutte, plongés dans nos tristes pensées; nous avions peu de choses à nous dire, et nous gardions le silence. Le capitaine me pria d'aller voir si le temps ne s'était pas assez amélioré pour nous permettre de partir. Je sortis, mais le temps était encore si mauvais et la neige tombait en flocons si serrés que j'en fus aveuglé. Il nous eût été impossible de nous conduire. Cette journée me rappelait celle où nous avions enterré le capitaine Hall. En rentrant, j'invitai donc le capitaine à différer le départ: «Eh bien! dit-il, nous attendrons jusqu'à demain».
«Le soir, à l'heure du souper, le capitaine nous dit en nous faisant distribuer notre dernière portion de chien: «Voici le reste de nos provisions, mais j'espère que nous en aurons d'autres.» Le repas achevé, chacun de nous alla se coucher dans l'espoir de prendre un peu de repos.
»Le lendemain, à notre réveil, le vent soufflait encore avec force, et la neige continuait à tomber par rafales. Nous fîmes néanmoins nos préparatifs de départ. En quittant la hutte, nous y laissâmes une carabine à répétition, quelques munitions et une note indiquant notre passage. Notre bagage se composait uniquement de quelques papiers, du journal particulier du capitaine et de deux carabines, en outre des vêtements que nous portions sur nous. Comme je suggérais au lieutenant de Long l'idée de laisser tous les papiers dans la hutte, lui promettant de revenir les chercher dès que nous serions arrivés à une station habitée: «Ninderman, me répondit-il, tant que je vivrai, ces papiers me suivront.»
»Nous nous dirigeâmes vers le sud-est à travers des terrains sablonneux. Nous remontâmes ensuite la rive occidentale d'un cours d'eau, venant du sud, que nous rencontrâmes sur notre gauche; nous inclinâmes ensuite au sud-est jusqu'au bord d'une autre rivière, dont le lit était complétement à sec; après l'avoir traversée, nous reprîmes la direction du sud, puis celle de l'est. Enfin nous arrivâmes au bord d'un large cours d'eau, que le capitaine supposa être celui de la Léna. «Croyez-vous, me dit-il, que la glace soit assez forte pour nous porter?» «Je vais essayer, lui répondis-je.» Je m'avançai aussitôt sur la glace, mais j'étais à peine à quelques pas du bord, qu'elle se rompit sous moi, et je passai à travers. Je me relevai aussi prestement que possible, de sorte que je fus à peine mouillé. Mais en me retournant, je vis, derrière moi, le capitaine plongé dans l'eau jusqu'aux épaules. Je m'empressai d'aller à son secours, et nous regagnâmes la berge en toute hâte pour y allumer du feu et sécher nos vêtements. Comme il était l'heure de midi, nous profitâmes de cette halte pour prendre un peu d'alcool et d'eau chaude.»
Ainsi que nous l'avons vu, la mort d'Erickson avait fait naître chez le capitaine de Long l'espérance de pouvoir marcher plus rapidement vers le sud. Mais, hélas! cette espérance ne devait être que de courte durée! Pendant les deux jours qui suivirent, tous les gens de la troupe n'ayant que quelques onces d'alcool pour se soutenir, se sentirent bientôt défaillir. Il fallut donc s'arrêter.
De Long revint alors à son premier projet, et le 9 octobre, qui était un dimanche, après avoir rassemblé tous ses hommes sur la berge du fleuve et leur avoir lu le service divin, il fit venir Ninderman et Noros, pour leur répéter les instructions qu'il avait données au premier avant la mort d'Erickson. Voici en quels termes Ninderman raconte cette entrevue: «Le capitaine, dit-il, en me remettant une copie de la petite carte du cours de la Léna, m'adressa ces paroles: «C'est tout ce que je peux vous donner pour vous guider dans le voyage que vous allez entreprendre; quant aux renseignements sur le pays ou sur la rivière, je ne peux vous en fournir aucun, que vous ne possédiez aussi bien que moi. Dirigez-vous donc vers le sud avec Noros, que je mets sous vos ordres; allez jusqu'à Kumah-Surka. Si vous ne rencontrez personne à cette station, poursuivez votre route jusqu'à Agaket, qui se trouve à quarante-cinq milles plus au sud; si Agaket était également désert, continuez jusqu'à Boulouni, qui est encore à vingt-cinq milles plus loin qu'Agaket; en un mot, allez jusqu'à ce que vous trouviez une station habitée; mais j'espère que vous trouverez quelqu'un à Kumah-Surka.» Puis il ajouta: «Si vous étiez assez heureux pour tuer un renne à moins de deux jours de marche, revenez nous en prévenir aussitôt.» Ensuite, il nous recommanda de ne pas quitter la rive occidentale du fleuve, car disait-il, l'autre rive est absolument déserte, et nous n'y trouverions point de bois flotté. «Je ne vous remets aucune instruction écrite, continua-t-il, car vous ne rencontrerez personne capable de la lire, j'aime donc mieux m'en rapporter à votre sagacité pour diriger votre propre conduite. Cependant, je vous recommande expressément de ne pas vous aventurer à essayer de passer les cours d'eau à gué. Adieu donc, ajouta-t-il en terminant, nous vous suivrons d'aussi près que nous le pourrons.»
Après cet entretien, Ninderman et Noros se disposèrent immédiatement à partir. On leur remit une carabine, cinquante cartouches, et trois onces d'alcool pour toutes provisions.
«Au moment du départ, dit Noros, tous nos compagnons vinrent les uns après les autres nous faire leurs adieux; la plupart avaient les larmes aux yeux. M. Collins vint le dernier; en me serrant la main, il se borna à me dire: «Noros, souvenez-vous de moi quand vous serez à New-York.»
«Nous leur promîmes de faire tout ce qui serait en notre pouvoir pour leur ramener des secours, et nous nous mîmes en route. Bien que tous parussent avoir à peu près perdu l'espérance, ils poussèrent néanmoins trois hurrahs au moment où nous nous éloignions.
»Au lieu de suivre les sinuosités du fleuve, continue Noros, nous coupâmes directement à travers les terres, vers une chaîne de montagnes qui s'élevait en face de nous, et au pied de laquelle nous étions sûrs que celui-ci passait, car nous étions dans une île formée par divers bras. Revenus sur la rive, nous côtoyâmes la rivière pendant cinq ou six milles, puis nous nous arrêtâmes pour prendre un peu d'alcool et d'eau chaude, car il était midi. Nous reprîmes ensuite notre route, qui nous conduisit au sommet d'une pointe de terre escarpée, où nous aperçûmes, perché sur une petite barque abandonnée, un ptarmigan, que Ninderman tira sans le tuer. Cependant le coup avait porté, car, en s'envolant, l'oiseau perdit quelques plumes de la queue.
»La marche étant moins pénible sur le bord du fleuve que sur la colline, nous y redescendîmes; mais, au bout d'un mille environ, l'idée nous vint de remonter sur la hauteur, afin d'inspecter la contrée environnante, et de chercher à y découvrir du gibier. A peine étions-nous arrivés au sommet, que Ninderman, se retournant brusquement vers moi: «Des rennes, me dit-il, donne-moi la carabine.» En effet, du point où nous étions, il était facile de distinguer, à un demi-mille au milieu de la plaine couverte de neige, un troupeau d'une douzaine de ces animaux. Tous étaient couchés, à l'exception de deux ou trois, qui paissaient en faisant le guet. Malheureusement ils étaient presque sous le vent. Ninderman se dépouilla aussitôt de ses vêtements, et prit la carabine. En lui remettant les cartouches, je lui dis: «Ninderman, prends ton temps; ne tire qu'à coup sûr, et songe qu'en tuant un de ces animaux tu peux nous sauver tous.»—«Je ferai de mon mieux, me répondit-il» et il se mit à ramper en traçant un sillon dans la neige. La réverbération de la lumière m'aveuglait presque, et j'avais peine à distinguer les objets; néanmoins, je suivais avec la plus profonde anxiété chacun de ses mouvements, notant ses progrès, partagé entre la crainte et l'espérance. Ninderman n'était déjà plus qu'à deux ou trois cents mètres du troupeau, lorsqu'il fut aperçu ou éventé par une des sentinelles, qui donna l'alarme. Aussitôt toute la bande fut sur pied et prit la fuite précipitamment. Ninderman, se relevant alors, envoya deux ou trois balles au hasard dans la direction du troupeau, comptant sur la fortune pour abattre un de ces animaux; mais aucun de ses coups ne porta. Les rennes disparurent et Ninderman revint complétement découragé. «Je n'ai pu les empêcher, me dit-il; j'ai fait de mon mieux.» Il fallut donc se résigner.
Après cette nuit sans repos, nos deux hommes se remirent en marche le lendemain matin. Ils se croyaient alors à l'extrémité méridionale de l'île Titary, ne pouvant reconnaître, sur la carte que leur avait remise de Long, les différents points par lesquels ils passaient. Un simple coup d'œil sur cette carte suffit pour comprendre combien cette erreur était facile. Si, en réalité, ils s'étaient trouvés sur l'île Titary, ils n'avaient pas d'autre direction à prendre que celle qu'ils suivaient; mais ils n'étaient encore qu'à l'extrémité de la pointe de terre qui se trouve juste au nord de Stolboï, et dont ils ne connaissaient point la véritable position. A leurs pieds coulait la branche de la Léna connue sous le nom de «Bras de Bykoff», laquelle se dirige vers l'est. A cet endroit, le fleuve était couvert de glaces flottantes; de larges glaçons emportés par le courant passaient rapidement devant eux. Ce jour-là, leur marche fut contrariée par une violente tempête du sud-ouest, qui leur soufflait avec tant de force la neige et le sable au visage que souvent ils ne pouvaient avancer. Afin de se soustraire à ces terribles effets, ils se décidèrent à se diriger vers le nord-ouest. «Nous étions obligés, dit Noros, de marcher dans la direction du vent, c'est-à-dire vers le nord-ouest; mais ce jour de marche nous écarta tellement de notre route que nous mîmes deux jours à revenir au côté opposé de la terre où la tempête nous avait surpris, et alors, bien que celle-ci ne fût pas complétement apaisée, nous poursuivîmes notre route vers le sud, en dépit du vent et des tourbillons de neige et de sable. Quand arriva la nuit, il nous fut impossible de trouver un abri sur la rive du fleuve, et nous dûmes nous résigner à creuser un trou dans la neige pour nous protéger contre la violence du vent. Ce travail nous prit trois ou quatre heures, car nous n'avions pour l'exécuter que nos mains et nos couteaux. A la fin, néanmoins, nous parvînmes à creuser une cavité assez large et assez profonde pour nous contenir tous les deux, et nous nous y blottîmes. Mais nous n'étions pas à bout de nos peines, car, pendant la nuit, le vent amoncela une telle quantité de neige devant l'ouverture de notre retraite, que ce ne fut qu'au prix de longs efforts que nous pûmes nous en arracher le lendemain matin. Nous en sortîmes cependant et reprîmes notre marche, sans avoir touché à notre petite provision d'alcool, que nous économisions autant que nous pouvions.»
La journée fut encore pénible pour les deux voyageurs, car la tempête continuait de faire rage, chassant devant elle des tourbillons de neige qui venaient leur fouetter le visage et les aveuglaient. Cependant, vers le soir, ils eurent la joie d'apercevoir, dans la direction du sud-est, une hutte qui leur promettait un abri pour la nuit. Ils s'y rendirent en toute hâte et trouvèrent une petite hutte en bois, avec un foyer au milieu. Leur premier soin fut d'y allumer du feu, qu'ils entretinrent aux dépens des bancs qu'ils trouvèrent attachés sur tout le pourtour de la hutte.
«Ce ne fut qu'à regret, dit Noros, que nous nous décidâmes à quitter cette hutte, la première que nous eussions rencontrée depuis notre départ. Néanmoins, nous regagnâmes le lit de la rivière. Le vent du sud soufflait encore avec tant de force que nous avions peine à marcher à l'encontre. Chaque pas que nous faisions était suivi d'un moment d'arrêt, car nous avions besoin de nous affermir pour porter l'autre pied en avant. En face de tant de misères, le désespoir commença à s'emparer de nous et nous fûmes sur le point de retourner en arrière, à la hutte que nous venions de quitter, pour y attendre que la mort vînt nous délivrer de tant de souffrances.
»Nous nous remîmes en marche et fîmes ensuite une longue étape. Enfin, nous sentant épuisés, nous songeâmes à chercher un abri pour la nuit. L'endroit le plus favorable que nous pûmes trouver fut une anfractuosité dans le flanc d'un monticule élevé, où s'était produit un éboulement. Nous allumâmes du feu à l'entrée, et, après avoir bu notre ration d'alcool, nous nous y installâmes de notre mieux pour passer la nuit; mais l'intensité du froid nous empêcha de dormir; il nous fallait, en outre, nous relever à chaque instant pour entretenir notre feu.»
Néanmoins, l'idée du devoir et le souvenir de la promesse qu'ils avaient faite à leurs compagnons restés derrière eux, soutinrent ces deux hommes, qui, malgré le manque absolu de nourriture, continuèrent leur marche fatigante. Dans l'après-midi, ils aperçurent en face d'eux une chaîne de montagnes et crurent distinguer une hutte au pied de l'une d'elles. Toutefois, pour y arriver, il leur fallait traverser à gué une rivière peu profonde qui les en séparait. Noros, sans s'inquiéter de son compagnon, qu'il croyait derrière lui, partit seul et, en arrivant sur la rive opposée, put se convaincre que ses yeux ne l'avaient pas trompé. Il se trouvait, en effet, en face d'une petite palatka, c'est-à-dire d'une hutte conique comme une tente, construite en clayonnage et enduite extérieurement d'une couche de boue. Il y entra, mais elle était complétement délabrée. Ce fut alors seulement qu'il s'aperçut de l'absence de Ninderman. Il se mit aussitôt à sa recherche. Celui-ci au lieu de suivre Noros, était remonté un mille plus haut pour traverser la rivière et, de son côté, avait trouvé une seconde hutte, plus petite encore que la première, et près de laquelle les indigènes avaient planté deux croix, pour indiquer le lieu où deux des leurs étaient ensevelis. Noros l'y rejoignit.