L'EXILEE (continued 3)
Reading edition
—Alors vous êtes revenue avec lui, Myrtô? dit la comtesse. Et il ne paraissait pas trop sombre, trop renfermé?
—Non, réellement, ma cousine. Mais comme on sent en lui une souffrance immense!
—Eh bien, c'était le moment de tenter cet apostolat que vous nous prêchez si bien! dit ironiquement Irène. Puisque vous le plaignez tant, vous…
Elle s'interrompit en entendant sur la terrasse un pas bien connu… Et, tant que dura la visite du prince Milcza, elle ouvrit à peine la bouche, gardant un air calme et presque timide qui contrastait avec sa vivacité habituelle et son allure décidée. Irène, la plus frondeuse de la famille, se montrait vis-à-vis de son frère aîné la plus souple, la plus humblement déférente… Et Myrtô se demandait si c'était pour ce motif que le prince Milcza semblait lui témoigner une sorte d'antipathie.
A partir de ce jour, il vint presque chaque après-midi chez sa mère, à l'heure du thé. Il causait fort peu, mais en revanche paraissait fort apprécier la lecture que sa cousine faisait généralement à la comtesse. La voix pure, si profondément harmonieuse de Myrtô, sa diction remarquable, donnaient un charme de plus aux oeuvres lues par la jeune fille.
—Je vous écouterais jusqu'à ce soir, Myrtô, dit-il un jour. Mais je crains que nous abusions de vous. Désormais, vous ne lirez plus si longtemps.
Elle sentait en lui un changement indéfinissable. Froid et taciturne toujours, indifférent pour ses soeurs et pour Renat au point de paraître parfois ignorer leur présence, simplement correct vis-à-vis de Myrtô, il mettait cependant, en s'adressant à elle, un peu de douceur dans son regard et dans sa voix… Et elle avait à certains moments l'impression d'être de sa part l'objet d'un intérêt particulier, d'une sorte de grave sollicitude, qui était peut-être chez lui une marque de reconnaissance qu'il lui gardait.
Chez la comtesse et ses enfants, l'inquiétude grandissait chaque jour en voyant l'approche de l'hiver. Le prince Milcza ne faisait pas allusion au séjour habituel de sa mère à Vienne. Il semblait s'accoutumer définitivement à cette visite de l'après-midi dans le salon de la comtesse, et celle-ci, aussi bien que ses filles, voyait avec effroi la perspective d'un hiver à Voraczy.
En les entendant se lamenter sur ce sujet, Myrtô avait peine à retenir les paroles indignées qui lui montaient aux lèvres. N'auraient-elles pas dû se trouver assez heureuses de le voir peu à peu se reprendre à la vie? N'auraient-elles pas dû êtres prêtes à sacrifier leurs plaisirs futiles à cet être si cruellement frappé, qu'un peu d'affection discrète eût peut-être touché peu à peu?
—Moi, j'aimerais mieux demeurer à Voraczy, disait Renat. Nous y resterons tous les deux, voulez-vous, Myrtô?
—Tous les trois, ajoutait Mitzi en appuyant sa tête blonde sur le bras de sa cousine.
Le charme de Myrtô agissait sur les deux enfants, ils s'attachaient de plus en plus à elle, et l'impétueux Renat lui obéissait mieux qu'à tout autre.
Une après-midi que la comtesse et ses filles aînées s'étaient rendues dans un domaine voisin, Myrtô emmena les enfants assez loin, dans la campagne, laissant Fraulein Rosa à sa correspondance. La jeune fille et ses petits compagnons, après avoir marché quelque temps, s'arrêtèrent au bord d'une petite rivière. Les gardes du prince Milcza n'avaient pas passé par ici, les berges étaient couvertes de fleurs d'arrière-saison… Tandis que Myrtô s'asseyait sur un tronc d'arbre couché à terre et prenait son ouvrage, les enfants s'occupèrent à faire une ample cueillette qu'ils vinrent déposer aux pieds de leur cousine.
—A quoi vous serviront toutes ces pauvres fleurs, mes petits? fit-elle observer. Il ne peut être question de les rapporter au château…
—Oh! non! dit Mitzi avec effroi. Le prince Milcza s'est tellement fâché contre Terka, il y a deux ans, un jour quelle avait oublié à son corsage une rose donnée chez les Boldy!
—C'est dommage, elles sont si belles! dit Renat d'un ton de regret. Tiens, une idée, Mitzi, nous allons en faire une parure pour Myrtô! Elle sera la fée aux fleurs.
Mitzi battit des mains, et Myrtô se prêta complaisamment à la fantaisie des enfants… Bientôt, elle se trouva littéralement couverte de fleurs.
—J'ai vu dans le bois à côté de grandes clochettes roses très jolies, dit Renat. Viens, nous allons en chercher, Mitzi.
—Ne vous éloignez pas, recommanda Myrtô, et revenez aussitôt que je vous appellerai.
Ils partirent en courant, et Myrtô se remit à son travail interrompu par les enfants.
Un pâle soleil de fin d'automne enveloppait la jeune fille. A travers les fleurs légères qui les parsemaient, ses cheveux prenaient des reflets d'or foncé. Une frange de fleurettes aux tons mauves tombait sur son front, jetant un peu d'ombre sur ses prunelles baissées, voilées de leurs longs cils dorés.
Son aiguillée étant terminée, elle leva la tête pour chercher son fil que les enfants avaient sans doute fait tomber dans l'herbe. Mais une exclamation d'effroi s'étouffa dans sa gorge…
Presque en face d'elle, appuyé au tronc d'un des arbres du petit bois, se tenait le prince Milcza. Il était très pâle—presque aussi pâle que Myrtô l'avait vu au moment de l'agonie de son fils—et ses traits se crispaient un peu…
Myrtô, d'un geste presque inconscient, porta la main à sa chevelure pour enlever les fleurs, pour les jeter à terre… Mais il étendit la main en disant d'une voix étrangement changée:
—Non, laissez cela, je vous en prie!
En quelques pas, il se trouvait près d'elle. Elle balbutia en baissant les yeux:
—Pardonnez-moi… les enfants se sont amusés…
—Mais que voulez-vous que je vous pardonne, ma pauvre Myrtô? Vous n'avez rien fait de mal, c'est moi qui ai été jusqu'ici un affreux égoïste… car je me doute que vous aimez les fleurs?
—Oui, beaucoup. Je tiens ce goût de ma mère, qui ne pouvait vivre sans en être entourée.
—En ce cas, vous en avez été bien privée ici… Moi aussi, je les aimais passionnément, autrefois…
Il passa la main sur son front et murmura avec une amertume qui fit un peu tressaillir Myrtô:
—Mon tort a été de les envelopper toutes dans la même réprobation. Je n'ai pas voulu réfléchir que s'il existe des fleurs mauvaises, empoisonnées, d'autres sont bonnes, très bonnes, et quelques-unes exquises. Je l'ai compris enfin un jour… et bien qu'il me soit interdit de cueillir celle dont le délicat parfum m'a fait enfin revenir sur mon injuste prévention, je ne vous empêche pas de vous en parer, Myrtô, car les fleurs sont l'ornement naturel des jeunes filles.
Il essayait de parler avec calme, mais Myrtô, surprise, sentait vibrer en lui une émotion intense—un peu douloureuse, semblait-il.
Il se pencha pour ramasser l'ouvrage que la jeune fille, dans son saisissement, avait laissé glisser à terre, et s'éloigna avec une sorte de hâte.
Quand les enfants revinrent, ils trouvèrent Myrtô inactive, non encore remise de son émotion.
Elle rangea son ouvrage, et reprit aussitôt avec eux le chemin du château.
Le prince Milcza arriva fort en retard pour le thé. Il s'excusa d'un air distrait, et, à peine assis près de la comtesse, demanda tranquillement, comme s'il eût continué une conversation commencée le matin:
—Je crois, ma mère, que vous devez songer à votre habituel séjour à Vienne?
La comtesse, un instant saisie, balbutia enfin:
—Oui, nous y pensions… mais à cause de vous, Arpad… si notre présence ici vous est agréable…
—Vous n'en doutez pas, je l'espère? dit-il avec une froide courtoisie. Mais je ne prétends rien changer à vos habitudes ni vous imposer un hiver à Voraczy.
—Nous le ferons volontiers pour vous, Arpad! dit-elle avec un élan sincère.
—Je vous remercie, répondit-il avec la même froideur, mais je n'accepte pas ce sacrifice. Je suis d'ailleurs destiné à la solitude, elle est et elle restera le lot de ma vie.
Sous sa tranquillité hautaine, Myrtô crut sentir une amertume immense, une sorte de désespérance.
Le coeur serré, elle songea qu'il allait retomber dans sa misanthropie farouche, et une indignation monta en elle à la vue de l'éclair joyeux qui passait dans les yeux d'Irène, de la satisfaction contenue dont témoignait la physionomie de Terka… Oh! non, elle n'eût pas agi ainsi envers son frère, quand même celui-ci aurait été aussi froid, aussi peu affectueux que le prince Milcza. Elle lui aurait dit: "Vous souffrez, les regrets vous accablent… je ne vous quitterai pas, Arpad. Que m'importent les fêtes, les distractions mondaines, pourvu que je puisse, ne fût-ce que quelques instants chaque jour, écarter les nuages de votre front!"
Mais, hélas! elle n'était pas sa soeur, et les jeunes comtesses ne tiendraient jamais ce langage au prince Milcza!
Myrtô ne s'était probablement pas trompée en croyant deviner en lui une recrudescence de souffrance morale, car il sembla, à dater de ce jour, repris de son amour de complète solitude. Il ne reparut plus chez sa mère, on ne le rencontra plus dans le parc. En revanche, il s'adonnait passionnément à la musique, et Myrtô, en traversant les jardins, entendait parfois les sons du piano ou de l'orgue.
Les préparatifs du départ se faisaient lentement, la comtesse ne voulant pas montrer trop de hâte de s'éloigner de son fils. D'ailleurs, nonobstant son désir de retrouver sa vie mondaine des hivers précédents, elle ne témoignait de ce départ qu'une satisfaction modérée, ainsi qu'elle le confia un jour à Myrtô.
—Je suis inquiète pour Arpad, je crains qu'il ne tourne tout à fait aux idées noires.
—Que ne restez-vous, ma cousine? répondit simplement Myrtô.
—Rester?… après qu'il m'a fait comprendre son désir d'être seul!…
—Oh! pensez-vous qu'il ait voulu dire cela?
—Je n'en ai aucun doute. Par courtoisie, il n'a pu me le dire explicitement, mais je le connais assez pour comprendre ce qui se cache sous ses paroles correctes.
La veille du jour fixé pour le départ, Myrtô, malgré le temps brumeux et froid, s'en alla jusqu'à la demeure de l'ispan Buhocz, pour dire adieu à Miklos. Elle venait parfois le voir, et c'était un rayon de lumière dans la vie de l'enfant, peu heureux au logis familial, son père ne lui ayant pas pardonné d'avoir été chassé, et ses frères plus âgés en faisant leur souffre-douleur.
Myrtô le trouva en pleurs, et la nouvelle du départ de la jeune fille augmenta encore son chagrin.
—Maintenant, je serai malheureux toujours, puisque vous ne serez plus là pour me consoler quelquefois! dit-il en sanglotant. Oh! Mademoiselle Myrtô, si je pouvais avoir seulement une petite place au château!… Mon père ne dirait plus alors que je ne suis qu'un bon à rien, il ne me reprocherait plus le pain que je mange!
Une place?… A qui la demander? Si Myrtô avait pu voir le prince Arpad, elle aurait tenté de l'intéresser au sort de Miklos. Ne lui avait-il pas dit qu'elle pouvait tout lui demander?… Mais il demeurait invisible, elle ne le verrait évidemment pas avant le départ. Il ne lui restait que la ressource de prier le Père Joaldy d'intercéder pour Miklos.
Ayant embrassé l'enfant en lui demandant de lui écrire, elle s'éloigna, le coeur serré à la pensée de quitter ces êtres à qui elle s'était intéressée de toute l'ardeur de son âme charitable, et ce Voraczy qui lui était devenu, depuis ces quelques mois, singulièrement cher.
Comme tout était triste, aujourd'hui! Ce ciel embrumé, ce parc dépouillé de son feuillage, ces jardins préparés pour l'hiver… oui, tout parlait de mélancolie, de regret, de souffrance…
Myrtô, la courageuse Myrtô ressentait aujourd'hui les effets de cette tristesse ambiante, car des larmes, peu à peu, remplissaient ses grands yeux.
Elle gravit lentement les degrés du perron, et entra dans le vestibule. Elle s'arrêta une seconde sur le seuil. Le prince Milcza se tenait debout, les bras croisés, devant une des magnifiques tapisseries qui ornaient les murailles. Près de lui, un homme correctement vêtu de noir parlait d'un ton bas, plein de déférence.
Myrtô s'avança de son pas léger, dans l'intention de passer sans déranger le prince. Mais il se détourna et l'aperçut.
—Bonjour, Myrtô… Vous me voyez occupé à examiner cette tapisserie qui a subi, je ne sais comment, une petite détérioration…
Tout en parlant, il posait son regard à la fois triste et froid sur la physionomie de Myrtô. Vit-il les larmes encore brillantes dans les yeux de la jeune fille? Toujours est-il qu'une émotion brève mais intense traversa son regard.
—Je vous ferai savoir tout à l'heure ma décision au sujet de cet arrangement, dit-il en s'adressant au personnage vêtu de noir, qui s'inclina profondément et disparut.
Le prince fit quelques pas vers l'escalier, puis s'arrêta tout à coup en demandant d'une voix légèrement frémissante:
—Pourquoi avez-vous pleuré, Myrtô?
Elle inclina un peu la tête en répondant:
—Je pense que c'est la tristesse de ce jour gris… et aussi la pensée de quitter Voraczy.
—Vous aimez ce domaine?
—Oui, beaucoup!… Et il y a tant de bien à faire partout!
Il détourna la tête, et elle ne vit pas la lueur douloureuse de son regard.
—A ce propos, mon cousin, j'aurais quelque chose à vous demander…
—Quoi donc? dit-il vivement.
—Il s'agit de Miklos. Depuis que vous l'avez renvoyé, l'enfant est maltraité chez lui, je l'ai encore trouvé tout en larmes tout à l'heure… S'il y avait une petite place pour lui ici, ne voudriez-vous pas la lui donner?
—Quand il n'y en a pas, on en crée, Myrtô. Oui, je penserai à votre protégé, je vous le promets.
—Je vous remercie! dit-elle d'un ton joyeux. Vous êtes très bon, mon cousin.
—Moi? dit-il d'un ton amer. Près d'un coeur élevé et véritablement chrétien, j'aurais pu le devenir. Mais je me suis heurté à la perversité, à la vanité misérable, et je me suis fait un rempart inaccessible à la pitié.
—Mais vous voyez que non, puisque vous voulez bien vous occuper de Miklos! dit-elle d'un ton de protestation émue.
Il murmura avec une sorte de ferveur:
—C'est vous qui êtes bonne… si bonne que les plus impitoyables sont vaincus par votre charité… Myrtô, soyez bénie pour le bien que vous m'avez fait et… priez pour moi.
Il se détourna brusquement et s'éloigna d'un pas rapide, laissant Myrtô toute saisie.
Elle ne le revit pas avant le départ. Ce même soir, il avait été faire ses adieux à sa mère et à ses soeurs dans l'appartement de la comtesse, et il ne parut pas le lendemain matin lorsque les voyageurs quittèrent Voraczy.
De la voiture qui l'emportait vers la gare, Myrtô put, quelque temps, apercevoir la magnifique résidence, entourée de ses futaies séculaires, surmontée de la bannière blanche et verte qui annonçait la présence du maître… Et une tristesse profonde descendit dans son âme, à la pensée de cette autre âme qu'elle avait devinée élevée et ardente, et qui allait demeurer seule avec ses regrets, et ses douloureux souvenirs, sans la réconfortante lumière de la foi.
—Mon Dieu, donnez-moi de souffrir, s'il le faut, afin que vous lui accordiez ce don sans lequel il ne peut être sauvé! dit-elle intérieurement, dans un élan de tout son jeune coeur fervent.
CHAPITRE XII
Les bûches du foyer flambaient joyeusement, les grandes lampes voilées de vert pâle répandaient leur lueur atténuée sur une partie du vaste salon aux tentures sombres, aux meubles somptueux et sévères. Cette douce clarté enveloppait aussi, près de la cheminée, le paisible visage, les bandeaux blond cendré de Fraulein Rosa; elle découpait, sur la tenture de la tapisserie foncée, le pur profil de Myrtô et donnait à sa lourde chevelure une délicate teinte d'or pâle.
L'institutrice lisait… ou plus exactement était censée lire. En réalité, elle sommeillait, et Myrtô avait parfois un léger sourire en la voyant sursauter, reprendre son livre, puis, un instant après, le laisser retomber.
La jeune fille, elle, était tout à fait éveillée, elle travaillait activement à une petite jupe de chaud lainage, qui irait, demain, réjouir une enfant pauvre pour son jour de Noël. Elle devait se hâter, la veillée s'avançait, bientôt arriverait le moment de s'apprêter pour la messe de minuit.
Tout en travaillant, elle repassait dans son esprit les mois écoulés. Ils lui avaient apporté bien des petites amertumes… Tout d'abord de la part d'Irène, dont la jalousie et la malveillance s'étaient accrues à dater d'un jour où Myrtô, rentrant d'une cérémonie à la cathédrale, s'était trouvée en face d'un groupe élégant sortant du salon de la comtesse. Celle-ci, devant la surprise de ses hôtes, avait pris le parti de présenter Myrtô. Or, il y avait là un jeune officier qui portait le nom de Gisza. En entendant la comtesse Zolanyi dire: "Mademoiselle Elyanni, la fille de ma pauvre cousine Hedwige Gisza", il s'était écrié:
—Mais alors, nous sommes cousins, Mademoiselle?… J'en suis absolument charmé, et j'ose espérer avoir de nouveau le plaisir de vous présenter mes hommages.
Lorsque Myrtô s'était éloignée, on avait fort complimenté la comtesse sur la beauté, la grâce patricienne et l'aisance si naturelle de sa jeune parente. Le comte Mathias Gisza ne s'était pas montré le moins enthousiaste, et Irène avait reporté sur Myrtô la colère inspirée par l'admiration de son cousin pour cette "étrangère", ainsi qu'elle la traitait intérieurement.
Terka, jusque-là plus bienveillante à l'égard de Myrtô, avait peu à peu changé en s'apercevant que Mitzi, sa préférée et son inséparable, s'attachait ardemment à sa cousine. Elle aussi, pour un autre motif, devenait jalouse de la jeune fille et lui témoignait une grande froideur, presque aussi pénible que les mots piquants ou acerbes de sa cadette.
La comtesse Gisèle demeurait heureusement toujours la même, mais elle ne s'apercevait pas—ou ne voulait pas s'apercevoir—de l'hostilité de ses filles envers Myrtô. Sa nature un peu molle et indifférente ne se préoccupait pas que la jeune fille en souffrît, et d'ailleurs sa faiblesse pour ses enfants lui interdisait envers eux le moindre blâme.
Certaines compensations étaient réservées à Myrtô dans l'existence presque austère, privée de distractions, qui était la sienne au palais Milcza, côte à côte avec la vie mondaine de ses cousines. Outre l'affection de Mitzi, elle possédait celle de Renat, sur lequel elle prenait décidément une réelle influence. De plus, elle avait acquis la sympathie de Fraulein Rosa, excellente et placide personne, avec laquelle elle perfectionnait son allemand et causait fréquemment de littérature, sujet cher à la Bavaroise qui avait fait de très fortes études.
Depuis quatre jours, la famille Zolanyi s'était transportée à Budapesth, ainsi qu'elle en avait coutume chaque année pour les fêtes de Noël. Elle s'était installée dans le vieux palais que le prince Milcza y possédait, et qu'il laissait à leur disposition, comme ses demeures de Paris et de Vienne. Ce matin, la comtesse et ses enfants étaient partis pour passer la veillée et le jour de Noël au château de Selzy, à quelques kilomètres de Budapesth. Il n'avait pas été un instant question d'emmener Myrtô, bien que les châtelains de Selzy fussent des parents des Gisza… Et la jeune fille restait seule pour cette fête de Noël avec Fraulein Rosa, dans le grand vieux palais austère où flottait le souvenir des ancêtres du prince Arpad.
Sa pensée, maintenant, s'en allait vers Voraczy. Que serait pour "lui" cette fête si douce, si infiniment consolante pour les coeurs chrétiens? Son âme était-elle encore révoltée, ou bien s'apaisait-elle peu à peu?
Les nouvelles de Voraczy étaient fort rares et fort succinctes. La comtesse avait écrit plusieurs fois à son fils, il lui avait répondu par des billets très brefs ne donnant aucun détail sur lui-même. C'était une lettre de Katalia à Thylda, sa nièce et filleule, que les Zolanyi et Myrtô avaient appris les rapports plus fréquents du prince Milcza avec le Père Joaldy, les excursions du jeune magnat à travers son domaine de Voraczy, les instructions données aux ispans pour améliorer le sort de ceux qui y vivaient. La femme de charge, étant fort discrète par nature, et connaissant d'ailleurs la haine du prince Milcza pour les racontars, s'étendait fort peu sur ces nouvelles. Mais, telles qu'elles étaient, elles avaient mis au coeur de Myrtô une joie et un espoir. Si le prince sortait de lui-même, s'occupait d'autrui, des humbles et des petits dont il était responsable devant Dieu, il était à peu près certainement sauvé.
Miklos, selon sa promesse, avait écrit à Myrtô, en lui apprenant que le prince Milcza l'avait pris à son service particulier et qu'il se trouvait maintenant heureux, si heureux! Son maître était très bon pour lui, il ne lui témoignait plus jamais la dureté d'autrefois.
"Et je vous remercie de tout mon coeur, Mademoiselle Myrtô, achevait l'enfant. Je prie tous les jours pour que le bon Dieu vous rende heureuse, et que Son Excellence devienne moins triste."
Triste, il l'était sans doute plus encore en ces jours de fêtes familiales, le pauvre prince, seul dans sa demeure magnifique. Le souvenir de son petit Karoly devait lui revenir plus intense, plus poignant…
Myrtô prêta tout à coup l'oreille. La porte qui faisait communiquer ce salon avec la pièce voisine était ouverte, et, du vestibule, un bruit de voix arrivait jusqu'à elle.
—Fraulein, écoutez!… On croirait presque… oui, vraiment, on croirait la voix du prince Milcza!
L'institutrice, enlevée à sa douce somnolence, sursauta un peu et écouta un moment.
—Mais je ne sais… Ce serait pourtant si invraisemblable!
Myrtô se leva vivement, elle traversa la pièce voisine et ouvrit la porte donnant sur le vestibule…
Oui, il était là, la physionomie irritée, écoutant les explications embarrassées que lui donnait un domestique courbé devant lui, tandis que, derrière celui-ci, se tenaient d'autres serviteurs, le mine humble et inquiète.
Mais son visage s'éclaira subitement, il s'avança vers Myrtô, la main tendue…
—Myrtô, vous êtes là, au moins!… Macri était en train de m'apprendre que ma mère et mes soeurs ne se trouvaient pas ici, et j'allais lui demander si vous les aviez suivies… Mais vous êtes là! dit-il d'un ton d'allégresse contenue en se penchant pour lui baiser la main.
—Quelle surprise! murmura-t-elle avec une émotion qu'elle ne parvenait pas à réprimer. Je pensais justement combien ce jour de fête serait triste pour vous, là-bas…
—Oui, il l'aurait été terriblement, si, hier, une révélation de l'excellent Père Joaldy n'était venue m'enlever le poids oppressant qui me retenait captif. J'ai immédiatement décidé ce voyage dans l'intention de passer en famille cette fête de Noël. Mais en arrivant, je trouve un vestibule mal éclairé, à peine chauffé, pas de domestiques!… Je sonne, personne ne vient, je resonne de belle façon, ces individus se décident enfin à apparaître…
Et, d'un geste dédaigneux, il désignait les serviteurs dont la contenance n'était rien moins que rassurée.
—Il paraît qu'en l'absence de ma mère, ils se croient permis des négligences et un laisser-aller incroyables…
—Il faut être indulgent, aujourd'hui, mon cousin, c'est la veillée de Noël, dit doucement Myrtô.
—Soit, je pardonnerai pour cette fois… Serestely, allez préparer mon appartement, ajouta-t-il en s'adressant à son valet de chambre qui se tenait derrière lui, une valise à la main.
Il enleva sa pelisse fourrée, la tendit à un domestique et se tournant vers Myrtô:
—Mais vous a-t-on laissée seule ici?
—Non, Fraulein Rosa est restée aussi.
Il fronça les sourcils et dit d'un ton mécontent:
—Ma mère aurait dû vous éviter cette presque solitude pour ce jour de fête… surtout cette première année après votre pénible deuil… Mais d'ailleurs, si elle est à Selzy, pourquoi ne vous a-t-elle pas emmenée? Les Gisza sont vos parents…
—Sans doute ne veulent-ils pas me reconnaître comme telle, dit pensivement Myrtô. Du reste, je préfère qu'il en soit ainsi, à cause de mon deuil. Il y aura peut-être de grandes réunions à Selzy, ma place n'y était réellement pas.
—Toujours la sagesse même, Myrtô… Mais soyez sans crainte, les Gisza n'auront bientôt qu'amitiés et sourires pour leur jeune cousine.
—Oh! j'en doute fort!
—Et moi j'en suis certain! dit-il d'un ton péremptoire.
Il s'avança pour saluer Fraulein Rosa qui apparaissait, visiblement stupéfiée par cette arrivée inattendue. Puis il entra avec l'institutrice et Myrtô dans le salon, et dit en jetant un coup d'oeil charmé autour de lui:
—Vous avez su, toutes deux, rendre hospitalière et délicieusement accueillante cette grande vieille pièce trop majestueuse… Avez-vous l'intention de vous rendre à la messe de minuit, Myrtô?
—Oui, Fraulein et moi comptions y assister dans la petite chapelle voisine.
—Je serais heureux de vous y accompagner, si vous me le permettiez?
—Volontiers! dit-elle, une joie soudaine remplissant son âme.
Depuis des années, le prince Milcza n'avait plus assisté à la messe. Si cette fête de Noël pouvait être le point de départ d'une rénovation en lui!
—Alors, je finis la veillée avec vous? dit-il en attirant à lui un fauteuil. Mais restez donc, Fraulein! ajouta-t-il en voyant que l'institutrice prenait son livre et faisait un mouvement pour s'éloigner. Continuez votre lecture… Et Myrtô travaillait à quelque ouvrage charitable, sans doute?
Il prit le petit jupon qu'elle avait jeté sur la table pour s'élancer vers le vestibule, et dit avec émotion:
—Toujours la même, Myrtô!… Les pauvres, les malheureux de corps ou d'âme sont demeurés vos préférés?… Et vous continuez à Vienne vos visites charitables?
—Oh! bien peu, malheureusement! Là-bas, je ne puis les faire seule, Thylda est bien jeune aussi, et d'ailleurs très occupée. Fraulein Rosa m'accompagne parfois, lorsqu'elle a un peu de temps libre… Nous nous entendons très bien, ajouta-t-elle avec un sourire à l'adresse de l'institutrice.
—Qui donc ne s'entendrait avec vous, Fraulein Myrtô! répliqua la Bavaroise avec une vivacité peu coutumière à sa tranquille nature.
—Bien parlé, Fraulein! dit le prince Milcza avec un léger sourire. Allons, ne rougissez pas, Myrtô, nous n'allons pas chanter vos louanges devant vous. Donnez-moi des nouvelles de ma mère et de mes soeurs… et des vôtres, naturellement. Je ne vous trouve pas une mine bien brillante… N'est-il pas vrai, Fraulein?
—Oh! je me porte très bien! protesta Myrtô. Mais le séjour en ville pâlit toujours un peu.
—C'est évident… mais je crains que vous ne travailliez trop. Racontez-moi ce que vous faites, parlez-moi de vos occupations…
Un intérêt profond se lisait dans son regard, dans l'accent de sa voix qui s'adoucissait en s'adressant à sa cousine. Non, ce n'étaient pas chez lui banales phrases de courtoisie. Myrtô sentait qu'il désirait réellement savoir quelle avait été sa vie depuis ces deux mois.
Et elle constatait aussi, avec une joie très douce, qu'il n'était plus tout à fait le même. Certes son beau visage pâli portait toujours les traces des souffrances morales endurées, ses lèvres retrouvaient, par instant, leur habituel pli d'amertume, mais on ne pouvait nier qu'il n'y eût en lui une détente, quelque chose que Myrtô ne savait expliquer, et qui ressemblait peut-être à l'allégresse contenue d'un captif dont les liens sont tombés, et qui n'ose croire tout à fait encore à son bonheur.
Très simplement, elle lui narrait son existence à Vienne, existence bien simple, presque sévère. Chez cette jeune créature si belle, il n'existait pas un regret pour la vie mondaine dont les échos arrivaient jusqu'à elle.
—Réellement, Myrtô, vous n'enviez pas mes soeurs? demanda le prince Milcza en se penchant un peu vers elle comme pour mieux scruter sa physionomie.
Elle posa sur lui ses grands yeux graves, rayonnants de sincérité:
—Oh! non, je vous l'assure! Cette existence me paraît si vide, si absolument inutile!
—Mais la vôtre est bien sérieuse?
—Oui, assez, dit-elle avec un sourire. Mais je la préfère mille fois à celle de mes cousines.
Il appuya son menton sur sa main et murmura:
—Il est vraiment dommage que mes soeurs aient ces goûts frivoles. Elles ne peuvent être d'agréables compagnes pour vous, Myrtô.
La jeune fille baissa la tête et s'absorba dans son ouvrage. Le sujet devenait brûlant, le prince Milcza pouvant avoir l'idée de questionner sa cousine sur les rapports qu'elle avait avec ses soeurs.
Mais il se contenta de demander:
—Donnez-vous toujours des leçons à Renat?… Fait-il la mauvaise tête?
—Mais pas du tout! Il est même généralement fort gentil pour moi.
—Que disions-nous tout à l'heure? Rien ne peut vous résister! dit-il avec une émotion nuancée de malice. Mais ces leçons ne vous ennuient ni ne vous fatiguent?
—Aucunement… et du reste, s'il en était autrement, ce serait tout comme, puisque ce sont les leçons qui devront m'aider plus tard à vivre lorsque j'aurai acquis quelques années de plus… lorsque j'aurai l'air un peu moins enfant, ainsi que le dit Irène, ajoura Myrtô d'un air mi-souriant, mi-sérieux.
—Oui nous verrons cela… plus tard, comme vous le dites, fit-il en souriant lui aussi, avec une lueur émue et un peu railleuse au fond de ses prunelles noires.
Fraulein Rosa, qui venait de jeter un coup d'oeil sur la pendule, annonça qu'il était temps de partir. Myrtô et elle montèrent se coiffer de leurs chapeaux et se revêtirent de longs manteaux épais. En redescendant, elles trouvèrent dans le vestibule, cette fois brillamment éclairé, le prince Milcza, tout prêt lui aussi.
La chapelle, toute proche, faisait partie d'un couvent fondé par un ancêtre du prince Arpad. Pour ce motif, les princes Milcza avaient toujours eu leur stalle particulière dans le choeur, près de celle des prêtres. Mais, depuis des années, cette stalle était demeurée inoccupée…
Et voici que ce soir, les fidèles habitués de la petite chapelle voyaient se dresser, à cette place toujours vide, une haute et svelte silhouette. Dans la vive clarté projetée par les bougies de l'autel, apparaissait une belle tête hautaine, un profil pâle et sérieux.
Myrtô, agenouillée aux places réservées à la comtesse et à ses enfants, s'abîmait dans une prière ardente, dans une brûlante action de grâces. N'était-ce pas là un premier pas pour cette âme autrefois meurtrie et révoltée?… Quelle douceur de le voir là, l'attitude grave et recueillie! Tous les souvenirs d'autrefois, les pieux souvenirs de son enfance et de son adolescence devaient affluer en lui, et, sous leur influence bénie, l'indifférent d'hier retrouvait peut-être les douces prières de jadis.
Quand les fidèles s'approchèrent de la Sainte Table, le prince Arpad tourna la tête de ce côté. Une émotion profonde, difficilement contenue, se lisait sur sa physionomie. Son regard se posa quelques secondes sur Myrtô. Les yeux levés vers l'hostie présentée par le prêtre, elle semblait transfigurée sous l'impression d'une ferveur évangélique.
L'émotion s'accentua dans le regard du prince où s'exprimait un regret profond, une tristesse immense mais sans amertume, en même temps qu'une joie religieuse et un espoir. Il regarda dans la foule s'éloigner la délicate silhouette de Myrtô retournant à sa place, et ses lèvres murmurèrent, comme si elle eût pu l'entendre:
—Priez pour moi, Myrtô, vous qui avez le bonheur de posséder votre Dieu!
A la sortie, près du bénitier, Myrtô et Fraulein Rosa retrouvèrent le prince Milcza. Il leur tendit l'eau bénite et aida sa cousine à s'envelopper dans son grand manteau, avec des gestes très doux, presque religieux, un air de grave et intense respect, comme l'eût fait un croyant pour un objet consacré.
Au dehors, près de la porte, un pitoyable vieillard, les pieds dans la neige, grelottant sous son vêtement troué, implorait la charité, entouré de quatre petits êtres non moins minables. Myrtô murmura avec compassion:
—Je le reconnais, c'est un pauvre vieux à qui le concierge du palais donne toutes les semaines un peu de pain. Il paraît que c'est la misère noire, chez eux…
Tout en parlant, elle cherchait à atteindre sa poche.
Mais la main de son cousin se posa sur son bras.
—Laissez, ceci me regarde.
Il mit une pièce d'or dans la main de chacun des enfants et s'éloigna avec Myrtô et l'institutrice, après avoir jeté ces mots au bonhomme stupéfait:
—Vous trouverez toutes les semaines un secours au palais Milcza.
—Merci pour eux, mon cousin! murmura la voix de Myrtô, frémissante d'émotion.
—C'est moi qui vous remercie, pour m'avoir appris la douceur du bien fait à autrui! répliqua-t-il gravement.
Dans le vestibule, où les domestiques s'empressaient cette fois, le prince Milcza débarrassa lui-même sa cousine de son vêtement, tout en demandant:
—Avez-vous pensé à votre réveillon, Myrtô?
—Certainement… et si j'osais vous demander de le partager, dans toute sa simplicité?
—Osez, osez, Myrtô! dit-il en souriant. J'accepte avec reconnaissance, d'autant plus que je me sens quelque peu affamé, ayant dîné de bonne heure et fort légèrement.
Dans le grand salon tiède et bien éclairé, il se tint debout près de la cheminée et regarda Myrtô aller et venir, tout occupée de la préparation de son thé, pour lequel elle savait le prince Arpad particulièrement difficile. La lumière tamisée de vert éclairait doucement son profil délicat et sa superbe chevelure relevée avec une simplicité qui eût paru chez tout autre de la coquetterie, tant elle faisait valoir la forme parfaire de cette tête de jeune Grecque. Sa taille élégante, ses mouvements d'un naturel et d'une grâce infinis, l'expression délicieusement sérieuse et attentive de son visage tandis qu'elle accomplissait avec des soins minutieux sa tâche de ménagère, tout, en elle, formait un ensemble si délicatement harmonieux que Fraulein Rosa elle-même oubliait de s'asseoir en la contemplant.
—Myrtô, si j'en crois les soins que vous prenez, je suppose que ce thé sera parfait, dit le prince en souriant.
—Mais je le souhaite!… sans oser l'espérer, toutefois. Terka le fait si bien!… Et pourtant vous n'en étiez pas toujours satisfait, mon cousin.
—Voilà une constatation qui ressemble un peu à un reproche, n'est-il pas vrai? Allons, je vous promets d'être moins difficile désormais… Mais dites-moi, ne trouvez-vous pas ce "mon cousin" bien cérémonieux? Si vous m'appeliez Arpad comme mes soeurs?
—Mais… je ne sais… dit-elle d'un air perplexe.
—Mais si, ce sera mieux, je vous assure. Voyons, nous allons goûter ce thé qui vous a donné tant de peine, Myrtô! ajouta-t-il gaiement en voyant la jeune fille saisir la théière.
Parmi tous les réveillons qui se célébraient cette nuit-là dans la ville de Budapesth, il n'y en eut probablement pas un aussi calme, ni aussi intimement heureux que celui-là. Sur la demande de son cousin, Myrtô parla de ses Noëls d'autrefois, près de sa mère, de sa vie si occupée à Neuilly, de ses consolations et de ses tristesses, de l'aide affectueuse qu'elle avait trouvée près des excellentes dames Millon. Elle lui racontait tout avec une simplicité et une confiance absolues, et lui, non moins simplement, la voix un peu altérée par l'émotion douloureuse, rappelait à son tour les fêtes de Noël de son petit Karoly, disait des traits de sa courte vie…
—Vous êtes la seule, Myrtô, devant qui je puisse évoquer, sans trop de douleur, et même avec une sorte de consolation, le souvenir de mon petit ange. C'est que je sens que vous l'avez réellement, profondément aimé, c'est que lui, mon Karoly, vous chérissait tant!… presque autant que son père, Myrtô.
—Vous en avez bien été un peu jaloux, n'est-ce pas?
Ses lèvres se crispèrent légèrement et il murmura:
—Pardonnez-moi, Myrtô… J'ai été si froid pour vous!… même dur parfois… et vous avez été si bonne de l'oublier ensuite! Mais nous reparlerons de cela plus tard, je vous expliquerai bien des choses…
Il demeura quelque temps silencieux, les yeux fixés sur le foyer où s'écroulaient les bûches incandescentes. Myrtô, ses petites mains croisées sur sa jupe noire, regardait vaguement Fraulein Rosa, discrètement assise à l'écart, plongée en apparence dans sa lecture, en réalité sommeillant doucement, bercée par les accents de la langue magyare qu'elle ne comprenait pas assez couramment pour suivre la conversation du prince Arpad et de Myrtô.
La pendule, sonnant deux heures, fit sursauter le jeune magnat.
—Oh! Myrtô, comme je retarde votre repos!… Et cette pauvre Fraulein qui s'est endormie!
Réveillée subitement par l'exclamation du prince, l'institutrice se redressa en ouvrant très grand ses yeux embrumés de sommeil.
—Pardon, prince… Je crois… oui, vraiment, je crois que je dormais un peu! dit-elle d'un air confus.
—C'est ma faute, Fraulein, je vous ai retardée… Allez vite vous reposer, Myrtô. Pourrai-je vous voir demain matin avant mon départ?
—Comment, vous partez demain? dit-elle d'un ton stupéfié.
—Oui, je suis venu seulement pour la messe de minuit… Je parais vous étonner fortement? Que voulez-vous, j'ai la réputation d'avoir des idées très fantasques, parfois, dit-il avec un sourire teinté d'ironie.
—Mais vous n'avez pas vu votre mère, ni vos soeurs?
—Oh! croyez-vous qu'elles en soient si fâchées! fit-il avec une lueur railleuse dans le regard. Ma présence leur aurait gâté leur fête de Noël…
—Oh! Arpad!
Il lui prit la main et dit en souriant:
—Vous êtes très aimable de protester, Myrtô. Mais vous constaterez que j'ai bien deviné, à la façon dont mes soeurs, tout au moins, accueilleront la nouvelle que vous leur annoncerez… Vous allez peut-être me dire que j'ai fait ce qu'il fallait pour cela? Non, vous n'osez pas? Mais vous le pensez, je le sais… Certes, je n'ai pas été un frère aimable. Mais si j'avais senti chez elles l'énergie, la vaillance à la fois si intrépide et si douce de certaine petite âme que je connais, au lieu de les voir plier servilement sous mes volontés les plus injustes, croyez, Myrtô, que mon estime et mon affection pour elles auraient été fort augmentées, et que je les verrais d'un oeil beaucoup plus bienveillant, beaucoup plus fraternel.
L'allusion de son cousin avait couvert le visage de Myrtô d'une légère teinte rose, et mis dans son regard un peu de confusion. Elle dit pour changer de sujet:
—Ainsi, vous êtes absolument décidé pour demain matin?
—Absolument… J'ai de grands projets, Myrtô, je suis seulement venu chercher ici un peu de lumière, et j'en emporte plein le coeur. J'ai eu encore là-bas de terribles crises morales, j'aurais sombré, si je n'avais senti autour de moi comme un doux rayonnement, et une ambiance de prières, celles du Père Joaldy, et les vôtres, Myrtô… Maintenant, j'emporte de la lumière! répéta-t-il d'un ton d'allégresse contenue.
* * * * *
Lorsque, deux jours plus tard, la comtesse Zolanyi et ses filles revinrent à Budapesth, elles manquèrent tomber de leur haut en apprenant la singulière apparition du prince Milcza dans la vieille demeure où il n'avait pas mis les pieds depuis des années.
—Voilà qui est bien de lui! s'écria la comtesse en levant les bras au plafond. Tomber sur les gens, les surprendre, pour avoir le plaisir de leur confusion!… Et qu'a-t-il dit en ne nous trouvant pas là, Myrtô? Etait-il très mécontent?
—Mais vraiment non, ma cousine. Il ne pouvait l'être, raisonnablement… Lui seul était fautif en ne vous prévenant pas de son arrivée.
—Oh! si vous croyez qu'il se donnerait la peine!… dit Irène. Et, fautif ou non, ce n'est jamais lui qui a tort.
—Mais enfin, quelle singulière idée lui a pris là! dit la comtesse qui semblait réellement abasourdie. Lui, qui n'a pas quitté Voraczy depuis si longtemps!… Et venir passer seulement quelques heures ici!
—Pour aller à la messe de minuit, lui qui avait déserté l'église! ajouta Terka. C'est presque invraisemblable, ce que vous racontez, Myrtô, et si Fraulein Rosa ne s'était trouvée là, j'aurais pensé que vous aviez été le jouet d'un rêve.
—Est-il toujours sombre? Vous a-t-il paru remis un peu de sa grande douleur? interrogea la comtesse.
—Oui, vraiment, ma cousine. On sent fort bien qu'il souffre profondément toujours, mais il réagit et sa physionomie n'est plus tout à fait comme autrefois… Fraulein Rosa l'a remarqué aussi.
—Oui, c'est exact, confirma l'institutrice.
—Et il a accepté de réveillonner avec vous? dit Irène d'un ton de profonde stupéfaction. Allez-vous m'apprendre aussi qu'il s'est montré causant et aimable?
—Mais parfaitement, vous tombez juste, répliqua l'institutrice avec calme.
La jeune fille laissa glisser ses bras le long de son corps.
—Non, Fraulein, c'est inouï!… quelle fée l'a donc transformé d'un coup de baguette?
—Mais enfin, vous a-t-il donné une explication plausible sur ce voyage impromptu? interrogea la comtesse.
—Il m'a dit qu'il lui était venu tout à coup l'idée de passer en famille cette nuit de Noël, répondit Myrtô.
—Mais en cas, il aurait dû être très désappointé, très mécontent?… Je crois plutôt qu'il n'a pas eu le courage de rester à Voraczy pour cette fête de Noël, qui lui rappelait peut-être plus cruellement le souvenir de son fils. L'enfant avait ce jour-là la permission de prolonger un peu la soirée, son père le prenait sur ses genoux, au coin de la cheminée bien garnie de bûches, et le Père Joaldy venait lui raconter des légendes de Noël.
—Oui, vous devez avoir trouvé, maman, dit Terka. Il est évident que notre absence lui importait bien peu. Et il faut convenir que… notre veillée de Noël n'aurait pas été si agréable que là-bas.
—C'est donc Myrtô et Fraulein qui auront eu tout l'honneur et le plaisir de la rapide visite du prince Milcza, ajouta ironiquement Irène. Elles n'en paraissent pas plus émues que cela!… Pourtant, de le voir seulement un peu causant, il y avait de quoi être renversée, réellement!
—J'en ai été simplement satisfaite pour lui, répondit Myrtô avec froideur.
Elle se sentait vivement irritée du persiflage d'Irène, et peut-être plus encore de la satisfaction à peine déguisée dont témoignait la physionomie de ses cousines… Et cependant tout ce luxueux bien-être, tous ces plaisirs qui leur étaient indispensables se trouvaient dus à la générosité du prince Milcza. Celui-ci, certes, avait été dur et autoritaire… Mais, comme le prouvaient les paroles dites l'autre jour par lui à Myrtô, il eût peut-être agi autrement s'il avait trouvé en elles des caractères sérieux et fermes, avec le désir d'adoucir par leur affection sa triste existence, et il était certain qu'il ne leur savait aucun gré de leur extrême souplesse à son égard.
* * * * *
L'ère des étonnements n'était pas close pour la comtesse Zolanyi et ses filles. Le prince Milcza, décidément, aimait les décisions soudaines et mystérieuses… Une lettre de Katalia à sa filleule vint apprendre au palais Milcza cette stupéfiante nouvelle: le prince avait quitté Voraczy, accompagné de son valet de chambre et de Miklos, pour voyager, croyait-on.
Un mois plus tard, la comtesse reçut de son fils un billet, laconique toujours, et timbré de Paris. Au retour d'un voyage en Espagne et en Algérie, le prince Arpad s'était installé dans l'hôtel depuis si longtemps délaissé par lui.
Par leurs relations parisiennes, les comtesses Zolanyi apprirent bientôt qu'il avait fait sa réapparition dans les salons aristocratiques, dans les cercles artistiques ou littéraires autrefois fréquentés par lui, et qui l'accueillaient de nouveau avec le plus flatteur empressement.
—C'est inouï! s'écria la comtesse Gisèle en apprenant cette nouvelle. Aurais-je jamais pensé pareille chose!… On croirait positivement que c'est la mort de son fils qui l'a enlevé à sa misanthropie!… Et pourtant, si quelque chose devait l'y enfoncer davantage, c'était cela, me semble-t-il. Quand je songe comme il était encore sombre et étrange à notre départ de Voraczy!
—Oui, il est réellement incompréhensible! déclara Irène. Je le croyais désespéré… pas du tout, c'est une résurrection! On viendrait maintenant me dire qu'il songe à un second mariage que je n'en serais pas étonnée.
Ces mots furent prononcés avec une sorte d'irritation contenue, dont Myrtô ne s'expliqua pas la raison, mais qui eût été comprise de quiconque aurait pensé à ceci: le prince Milcza, sans enfants, avait pour héritiers naturels son frère et ses soeurs. En admettant que ses domaines patronymiques retournassent à sa famille paternelle, il lui restait encore de quoi combler les rêves les plus ambitieux de Terka et d'Irène… Et cet éblouissant mirage s'évanouirait devant la perspective d'une seconde union.
CHAPITRE XIII
Un doux soleil printanier chauffait les champs déjà verdoyants, éclairait les sombres frondaisons des forêts, jetait un miroitement sur la rivière qui courait le long de la route, entre les buissons fleuris. Les senteurs champêtres, saines et douces, parfumaient la brise légère qui venait caresser le visage rosé de Myrtô et soulever ses cheveux dorés.
Oh! cet air de Voraczy, combien elle l'aimait! Elle revenait pourtant de Naples, où la comtesse Gisèle, à la suite d'une bronchite dont elle ne pouvait se remettre, avait dû aller finir l'hiver, dans la demeure d'une soeur du défunt comte Zolanyi. Mais la ville admirable, son soleil, toutes les merveilles de ses environs n'avaient pu empêcher Myrtô d'aspirer secrètement au jour où elle reverrait de nouveau Voraczy.
Elle allait y atteindre maintenant. Comme l'année précédente, la voiture suivant celle où la comtesse se trouvait avec ses filles l'emmenait vers le château en compagnie de Fraulein Rosa et de Renat.
Voraczy était encore privé de son maître. Le prince Arpad, après un nouveau voyage, cette fois dans les pays scandinaves, avait regagné Paris. De là, il avait écrit à sa mère en lui demandant quand elle comptait partir pour Voraczy, où lui-même, disait-il, avait l'intention de retourner incessamment. Cette lettre avait fait se hâter quelque peu la comtesse Gisèle, qui se fût volontiers attardée à Vienne à son retour de Naples.
Mais quelques jours avant le départ, en parcourant un journal, elle était tombée sur cet entrefilet:
"Le Bois a failli être, hier, le théâtre d'un grave accident. Le comte de Lorgues et sa fille, la charmante veuve du vicomte de Soliers, le sportsman bien connu, faisaient une promenade à cheval en compagnie du prince Milcza, le jeune magnat hongrois dont toute la haute société parisienne a accueilli avec allégresse la réapparition. Au détour d'une allée, le cheval de Madame de Soliers, qui donnait depuis quelque temps des signes d'agitation, prit peur devant un poteau et s'emporta. Le prince Milcza, dont la merveilleuse adresse de cavalier est bien connue, lança son cheval à sa poursuite. Il réussit à atteindre l'animal emporté et à l'arrêter, au risque d'être lui-même entraîné. Madame de Soliers en a été quitte pour une très vive émotion, mais son sauveur a eu l'épaule gauche violemment froissée dans l'effort fait pour maintenir la bête furieuse."
La comtesse avait immédiatement télégraphié à son fils. Elle en avait reçu cette réponse: "Souffre beaucoup, mais n'ai absolument rien de grave. Compte toujours être à Voraczy à date fixée."
Cependant aujourd'hui, quand la comtesse était arrivée à la petite gare, un domestique lui avait remis une dépêche arrivée le matin, et dans laquelle son fils l'informait qu'il ne serait à Voraczy que le surlendemain.
—Serait-il plus souffrant?… Ce journal n'était peut-être pas bien renseigné, Arpad a pu avoir quelque chose de grave.
Ces craintes de la comtesse, Myrtô les partageait un peu, et elles couvraient d'un voile la satisfaction de ce retour à Voraczy.
Comme l'année précédente, toute la domesticité était groupée sur le grand perron, une partie en costume national, l'autre revêtue de cette élégante livrée blanche à parements couleur d'émeraude qui était celle du prince Milcza.
En franchissant le seuil du vestibule, la comtesse Gisèle s'arrêta en murmurant:
—Voyons, je rêve?… Des fleurs ici!
—Par exemple! murmura la voix stupéfiée d'Irène.
Oui, le vestibule était garni de fleurs… garni avec une profusion inouïe, embaumé de pénétrants parfums. Et parmi ces fleurs venues sans doute du littoral méditerranéen, héliotropes, oeillets énormes, narcisses, anémones, parmi les délicates bruyères roses et blanches, les grandes violettes au parfum léger, les orchidées superbes; dominaient le muguet et les roses… roses nacrées, roses thé, roses pourpres, un ruissellement de corolles odorantes, veloutées ou satinées, aux nuances exquises.
La stupeur de la comtesse Zolanyi était telle qu'elle balbutia cette question pourtant bien inutile:
—Mais, Vildy, c'est Son Excellence qui a donné l'ordre?…
—Oui, Votre Grâce, répondit le majordome, dissimulant, en personnage bien stylé, l'étonnement que devait lui causer pareille question.
La comtesse, réussissant à dominer sa surprise, se dirigea avec ses filles vers l'escalier. Myrtô les suivit, et, au premier étage, s'arrêta pour demander:
—J'occupe toujours la même chambre, n'est-ce pas, ma cousine?
—Mais sans doute… Je pense que Katalia l'a fait préparer…
La femme de charge, qui montait derrière Myrtô, s'avança avers la comtesse Gisèle.
—Son Excellence a donné l'ordre de préparer pour Mademoiselle Elyanni l'appartement des Fleurs.
—Vous dites?… l'appartement des Fleurs? fit la comtesse avec une surprise intense.
—Quelle folie! murmura Irène entre ses dents serrées. L'un des plus beaux appartements du château!… Sa reconnaissance pour cette petite l'égare, positivement!
Myrtô suivit Katalia qui l'introduisit dans un salon aux tentures soyeuses, fond blanc, semées de grandes fleurs brochées aux teintes délicates. Les meubles, d'un dessin exquis, étaient faits d'un bois jaune pâle garni d'incrustations légères, et leur apparente simplicité cachait, aux yeux non exercés, une valeur laissant loin d'elle celle d'une décoration plus somptueuse. Ce luxe sobre, cette élégance raffinée existaient d'ailleurs dans tous les détails de l'ameublement de ce salon et de la chambre voisine, vers laquelle Katalia conduisait Myrtô.
Un délicat parfum remplissait la première pièce. Dans une corbeille de Sèvres s'épanouissaient des fleurs, des roses et des muguets, les préférées de Myrtô.
—Je pense que Votre Grâce se trouvera bien ici, dit la femme de charge d'un ton satisfait. L'appartement est un des mieux exposés du château, et la vue est superbe…
Tout en parlant, elle ouvrait une des fenêtres, et Myrtô s'avança sur le large balcon de pierre.
Une exclamation de surprise s'échappa des lèvres de la jeune fille. Devant elle s'étendaient les jardins, non plus avec leur sévère parure de feuillage, mais maintenant garnis d'une profusion de fleurs admirables… Et, dans les bassins de marbre, l'eau retombait en jets merveilleusement irisés par le soleil.
—En vérité, des fleurs partout! murmura Myrtô.
—Oui, tout est changé maintenant, dit Katalia d'un ton de vif contentement. Les serres aussi ont retrouvé leurs fleurs… Je comprends l'étonnement de Votre Grâce, car nous aussi avons failli tomber de notre haut quand Son Excellence, avant son départ, a donné ses instructions à ce sujet… Et maintenant la tombe du petit prince est toujours couverte de fleurs… les pareilles à celles-ci, ajouta-t-elle en désignant les muguets et les roses. Il faut penser que ce sont les préférées de Son Excellence, car il a télégraphié exprès la semaine dernière pour donner l'ordre d'en mettre partout.
…Le lendemain, après la messe, Myrtô entra dans la sacristie où l'aumônier venait d'enlever ses vêtements sacerdotaux.
—Ah! voilà ma petite brebis! dit-il avec satisfaction. Eh bien! comment allons-nous, mon enfant? comment s'est passé cet hiver? Etes-vous contente de revoir Voraczy?
Myrtô répondit aux questions du vieux prêtre, puis, s'excusant de le déranger, elle lui demanda la clef de la crypte dont l'aumônier gardait un double, l'autre étant toujours entre les mains du prince Milcza.
—Après Dieu, j'ai désiré que ma première visite à Voraczy soit pour le cher petit Karoly, mon Père.
—C'est une pensée digne de votre coeur, ma chère enfant. Voici cette clef… Combien de fois notre pauvre prince y est-il descendu, cet hiver! Il faut pense que des âmes angéliques intercédaient pour lui, dans cette nuit où se débattait son coeur… Mais maintenant vous trouverez des fleurs sur la tombe de Karoly, mademoiselle Myrtô.
—Oui, je le sais… Il est donc bien changé, mon Père?
Un imperceptible sourire entr'ouvrit les lèvres du vieillard.
—Je ne l'ai pas vu depuis le mois de janvier… Mais enfin, tout donne à penser qu'il y a, en effet, une grande transformation en lui.
En revenant de sa visite à la crypte funéraire des Milcza, Myrtô trouva sur son bureau une lettre que Thylda avait apportée pendant son absence. A première vue, elle reconnut la large écriture de Madame Millon. L'excellente dame et sa fille lui avaient écrit plusieurs fois, et elle avait pu se convaincre quelle n'était pas oubliée de ses voisines.
La jeune fille s'assit près d'une fenêtre ouverte et décacheta rapidement l'enveloppe d'un violet vif, qui était la couleur préférée de Madame Millon, car elle l'arborait fréquemment sur ses chapeaux.
"Chère Mademoiselle Myrtô,
"Voilà plus de huit jours que je voulais vous écrire, mais Albertine a été prise tout d'un coup d'une mauvais fièvre, et nous avons eu tant d'inquiétudes et de tracas que je ne savais plus trop où en était ma pauvre tête. Mais ma chère fille va, aujourd'hui, le mieux possible, et je viens maintenant vous raconter la visite que nous avons reçue, voilà une douzaine de jours—celle du prince Milcza, votre cousin, mademoiselle Myrtô.
"Vous pensez si nous en avons été abasourdies, tout d'abord! Ah! quel bel homme!… et comme on comprend bien, en le voyant, ce que c'est qu'un vrai grand seigneur! Mais il s'est montré si aimable, si simple, que notre embarras est bientôt parti. Il nous a dit qu'étant venu sur la tombe de Madame Elyanni avant son départ pour la Hongrie, il avait pensé à monter jusque chez nous afin de pouvoir donner de nos nouvelles à sa cousine, qui nous avait en grande affection. Dame, nous avons causé de vous, mademoiselle Myrtô! Les oreilles ont dû vous en tinter, là-bas. Je lui ai montré l'ancienne chambre de votre pauvre maman, il est resté un instant, tout rêveur, sur le petit balcon vitré où il y a toujours vos roses, Mademoiselle, et où, en souvenir de vous, je cultive, dans une petite caisse, de ce muguet que vous aimiez tant. J'ai raconté tout cela à votre cousin, et aussi comme vous travailliez ferme et comme vous étiez dévouée à votre chère maman. Il paraissait très intéressé, et j'ai bien compris qu'il appréciait sa cousine à sa juste valeur…
"Au premier moment, la vue de notre cher petit Jean a paru lui être pénible. J'ai bien vu qu'il pensait à son pauvre ange, et j'ai voulu faire sortir l'enfant. Mais il l'a pris sur ses genoux et l'a fait causer avec beaucoup de bonté. Le petit est fou de "mon prince", comme il dit, il ne parle plus que de lui, et j'ai dû lui promettre solennellement de faire un voyage en Hongrie… quand nous aurions gagné le gros lot!
"C'est qu'il sait s'y prendre pour ensorceler son monde, ce prince Milcza! Figurez-vous que mon gendre—un terrible démocrate en paroles,—m'a déclaré après sa visite:
"—Si tous les gens de la haute étaient comme celui-là, à la bonne heure! Ce qu'il est aimable, ce prince-là, malgré son chic et son grand air!"
"Et il n'a rien eu de plus pressé que d'aller colporter dans tout le quartier qu'il avait reçu la visite d'un prince hongrois, si riche qu'il ne connaissait même pas tous ses revenus. Mais il fallait le voir racontant ça en se rengorgeant! Ah! les farceurs que ces démocrates!
"Le lendemain, nous avons vu arriver un beau jouet pour l'enfant, accompagné d'une carte du prince Milcza. Comme Albertine se sentait déjà souffrante, mon gendre est allé seul avec le petit à l'hôtel Milcza, d'où il est revenu très enthousiasmé par l'accueil cordial qu'il avait reçu.
"Une voisine, qui a été ces jours-ci au cimetière, m'a dit que la tombe de vos pauvres parents était couverte de fleurs magnifiques. C'est lui sans doute qui l'a fait orner ainsi."
Myrtô s'arrêta de lire, car les larmes emplissaient ses yeux… Comme il était bon et délicat! Comme il savait trouver tout ce qui pouvait toucher le plus profondément le coeur de Myrtô!
Etait-ce vraiment ce même homme si glacial, si indifférent, qui n'avait même pas daigné, l'année précédente, l'accueillir du nom de cousine, qui lui avait imposé près de Karoly cette sorte d'esclavage que l'abnégation chrétienne de Myrtô, sa compassion et son affection grandissante pour l'enfant avaient seules rendu supportable, et bientôt même plein de douceur?
Etait-ce cet être dédaigneux de tout et de tous, ce misanthrope, ce despote qui courbait les volontés autour de lui et n'avait pas un regard de pitié pour les souffrances des humbles?
—Oh! mon Dieu, soyez béni! dit-elle dans un élan d'ardente reconnaissance. Soyez béni pour l'avoir enlevé à ses ténèbres, et faites luire en son âme votre pleine lumière, Seigneur!
* * * * *
Cette fois, le prince Milcza arrivait à la date fixée. Une dépêche, parvenue au château le matin même, en informait la comtesse Zolanyi.
—Ne vous attardez pas, Myrtô, dit Terka en voyant sa cousine sortir vers deux heures, son chapeau sur la tête. Le prince sera ici avant cinq heures.
—Mais je suppose que la présence de Myrtô n'est pas indispensable à son arrivée! répliqua ironiquement Irène.
—Oh! évidemment non! dit l'aînée en reprenant sa lecture.
Myrtô sortit du château, où s'agitaient les laquais en livrée de gala, elle se dirigea vers le village d'un pas un peu pressé. Quoi qu'en pensassent ses cousines, elle tenait à ce que le prince Milcza, à son arrivée, la trouvât avec sa famille. Il lui avait trop bien témoigné qu'elle en faisait partie, il s'était montré trop délicatement attentionné à son égard pour qu'elle ne se crût pas tenue à cette preuve de déférence.
Au village de Lohacz, elle revit ses chers pauvres de l'année précédente, qui l'accueillirent avec une joie visible. Elle put constater que déjà le sort de beaucoup s'était amélioré, et que le nom du prince Milcza n'était plus prononcé avec tant de crainte que l'année précédente.
—Son Excellence a renvoyé plusieurs ispans qu'on lui avait signalés comme trop durs, dit-on à Myrtô, de sorte que les autres sont devenus beaucoup moins exigeants… Et il paraît que le prince a dans l'idée beaucoup de réformes et d'améliorations.
En dernier lieu, Myrtô entra dans une misérable demeure où végétaient une jeune veuve, toujours malade; et ses deux petites filles. Le médecin était là, occupé à admonester l'aînée qui se refusait absolument à se laisser faire une indispensable petite opération à son doigt malade. Elle se roulait en criant sur le sol de terre battue, et sa mère, désolée et fatiguée après de vaines instances, était tombée épuisée sur une chaise.
—Que voulez-vous, je reviendrai demain! dit le médecin. Mais il sera peut-être trop tard.
Myrtô tenta à son tour de décider la petite furie. Sa voix à la fois sévère et douce calma peu à peu l'enfant, mais celle-ci ne voulut consentir à l'opération que si Myrtô la tenait sur ses genoux.
La jeune fille n'hésita pas un instant à demeurer là, bien qu'elle sût qu'il lui restait à peine le temps indispensable pour regagner Voraczy et changer de vêtements. Quand l'enfant fut pansée et tout à fait rassurée, elle s'éloigna seulement, en hâtant le pas.
Mais comme elle approchait, elle leva les yeux et vit la bannière princière qui s'élevait lentement au-dessus du château. Le prince Milcza arrivait à Voraczy.
Myrtô ralentit le pas. Maintenant, il ne lui servait à rien de se presser, elle ne pouvait se présenter dans cette tenue de promenade, quelque peu poussiéreuse, devant lui qui tenait tant au décorum le plus strict.
Elle entra par une porte de service, et gagna son appartement… Un quart d'heure plus tard, on frappa chez elle, et elle vit apparaître la comtesse Zolanyi.
—Eh bien! que vous est-il arrivé, Myrtô? Mon fils s'est montré très surpris et mécontent de ne pas vous voir avec nous…
—Je suis désolée, ma cousine! Mais je me suis trouvée retardée…
—Enfin, vous vous en expliquerez avec lui! Il a d'ailleurs dit aussitôt: "Myrtô n'a pu être retenue que par un devoir… à moins qu'elle ne se soit trouvée souffrante!" C'est pour m'assurer de la non-existence de ce dernier motif que je suis entée chez vous en passant… Vous me voyez encore toute stupéfiée, Myrtô! Il est tellement changé! Le voilà redevenu le prince Milcza d'autrefois—le prince charmeur, comme on l'appelait à Paris et à Vienne. Il semble plus jeune, il a dépouillé cette apparence glacée qui nous semblait si pénible, il s'est montré vraiment aimable pour tous. Je crois qu'Irène doit avoir bien deviné… que l'idée d'un second mariage n'est pas étrangère à cette transformation. Peut-être la vicomtesse de Soliers… Elle est fort bien, et surtout très intelligente, douée d'un esprit piquant… Enfin, nous verrons. Pour le moment il nous suffit de noter les changements dont nous allons être les témoins… enchantés, du reste. Mon fils m'a informée que désormais le dîner, auquel il prendra part, aura lieu dans la salle des Banquets, comme autrefois, mais sans la tenue du soir lorsque nous ne serons qu'entre nous, car il tient, m'a-t-il dit, à conserver à ce repas un caractère intime. Vous pourrez donc, Myrtô, vous habiller comme à l'ordinaire.
L'avis était superflu, Myrtô n'ayant qu'une seule robe tant soit peu élégante, qu'elle mettait chaque jour pour le dîner et qui aurait fait pauvre figure près des robes ouvertes de ses cousines, si le prince Milcza avait voulu maintenir le grand apparat qui présidait jadis à ce repas du soir.
Elle descendit quelque temps avant le dîner, dans l'intention de ranger son ouvrage qu'elle se rappelait avoir laissé dans le salon où se tenaient la comtesse et ses enfants. La pièce n'était, ce soir, que faiblement éclairée. En revanche, le salon voisin—le salon des Princesses, comme on le désignait—se trouvait brillamment illuminé.
Comme Myrtô achevait d'enfermer sa broderie dans un sac à ouvrage, le bruit d'une porte qui s'ouvrait dans ce salon la fit se retourner un peu… C'était le prince Milcza qui entrait.
Non pas le prince Milcza jusque-là connu de Myrtô, mais celui du portrait vu par elle à Paris. Sa mère avait raison, il semblait rajeuni. Cette impression était-elle due à la coupe élégante de sa coiffure autrefois un peu étrange, à la recherche discrète de sa tenue, jadis simplement correcte et tout à fait éloignée de la mode, à son allure plus vive, plus décidée?… ou bien à l'expression adoucie de sa physionomie et à l'absence de ce pli amer des lèvres, de cette sombre tristesse du regard que Myrtô avait encore remarqués, bien qu'atténués et intermittents, pendant la veillée de Noël?
Elle pouvait l'observer à son aise, car il s'était arrêté au milieu du salon, en jetant un coup d'oeil autour de lui…. Et voici qu'elle n'osait avancer, saisie d'une gêne étrange devant le prince Milcza si différent de l'être souffrant et révolté qui avait si profondément ému son âme charitable.
Mais il vit tout à coup la mince silhouette vêtue de noir qui se dessinait au milieu de la pièce voisine, dans la clarté atténuée. Il eut une exclamation joyeuse et s'avança vivement, les mains tendues…
—Enfin, Myrtô! Savez-vous que j'ai fort envie de vous adresser des reproches?
Tout en parlant ainsi d'un ton de bonheur contenu, il s'inclinait et portait à ses lèvres la main de la jeune fille.
—…Mais je vous laisse prononcer votre défense, ma petite cousine, je me suis refusé à vous condamner avant de vous entendre.
Il souriait doucement en la regardant… Et elle retrouvait dans ce regard, mais plus intense encore, le rayonnement qui l'avait frappée dans le portrait de l'hôtel Milcza.
Dominant l'émotion profonde qui l'étreignait, elle raconta alors le fait qui avait motivé son retard.
—Je me doutais qu'il devait exister un motif de ce genre, petite sainte Elisabeth. Dès lors, je n'ose plus me plaindre de ma déception de tout à l'heure.
—Mais vous, Arpad?… votre épaule?
—Elle va maintenant aussi bien que possible. J'en ai extrêmement souffert ces jours derniers, c'est pourquoi j'ai dû remettre de quarante-huit heures mon retour… Voyons, venez un peu en pleine lumière, Myrtô, que je voie si votre mine est meilleure qu'à Noël… Mais oui, je crois que ce séjour à Naples a été bon pour vous… à moins que ce ne soit déjà l'air de Voraczy qui ait produit son effet?
—Peut-être, dit-elle en souriant. J'ai éprouvé tant de contentement en m'y retrouvant!
—Moi aussi, Myrtô. J'avais hâte de quitter Paris, de revenir dans cette demeure… malgré les souvenirs poignants que j'y retrouve.
Sa voix s'altéra un peu, et une lueur douloureuse traversa son regard.
Les grands yeux de Myrtô exprimaient aussi une émotion profonde à cette évocation du passé si proche encore, à la vue de cette douleur paternelle, adoucie et résignée maintenant, qui existait bien toujours dans le coeur du prince Milcza.
Mais la physionomie assombrie du jeune magnat se détendit aussitôt devant ce regard lumineux. Il dit, en serrant la petite main de sa cousine qu'il tenait toujours entre les siennes:
—Vous me faites du bien, Myrtô! Dans mes heures de découragement, de noire tristesse, je pensais à ma petite cousine si vaillante, si doucement gaie malgré les douloureuses épreuves qui ont assombri sa jeunesse. Dieu vous a accordé un grand don. Il a fait de vous une de ces fées bienfaisantes qui répandent autour d'elles la lumière—la douce et rayonnante lumière de leur âme pure. Les pauvres coeurs souffrants en sont tout éclairés… Et c'est pourquoi tous les malheureux vous aiment tant, Myrtô.
Elle murmura en rougissant:
—Vous dites des folies, Arpad!
Il eut un sourire ému en répliquant:
—Soit, admettons! Maintenant, il faut que j'accomplisse les commissions dont je suis chargé. Les dames Millon vous ont peut-être écrit que j'avais été les voir?
—Oui… Oh! combien vous avez été bon, Arpad! dit-elle avec un regard rayonnant de reconnaissance. Mes chers parents!… vous avez pensé à leur tombe!
—Mais c'était, il me semble, la moindre des choses!… Et j'ai eu grand plaisir à connaître cette demeure où vous avez vécu tant d'années, ces excellentes personnes qui vous ont été dévouées… qui le sont toujours, du reste. Elles ont une admiration enthousiaste pour Mademoiselle Myrtô, et je suis chargé de mille souvenirs affectueux. Le petit Jean m'a dit qu'il viendrait vous voir. C'est un gentil enfant, un peu fluet, un peu pâlot… Il m'a fait penser à mon pauvre chéri qui aurait presque son âge cette année.
De nouveau, l'ombre douloureuse voilait les prunelles du prince Milcza.
Avec une délicate adresse, Myrtô sut éloigner la pensée pénible qui ouvrait la blessure à peine fermée. Quand la comtesse et ses filles entrèrent, elles trouvèrent le prince Arpad appuyé à la cheminée, écoutant avec un intérêt amusé le récit que Myrtô, assise en face de lui, faisait des enthousiasmes "démocratiques" du gendre de Madame Millon.
Myrtô put constater aussitôt, comme le lui avait dit la comtesse Gisèle, le changement du prince vis-à-vis de sa famille. Pour Irène seule, il conservait quelque chose de sa hautaine froideur d'autrefois. Non qu'il fût affectueux, les rapports cérémonieux ayant existé jusqu'ici enter lui et le siens n'ayant pas été propices à l'éclosion de ce sentiment, mais il ne montrait plus la glaciale indifférence de jadis, il leur témoignait même un intérêt aimable… Renat, surtout, fut de sa part l'objet d'une attention particulière. Appelant près de lui le petit garçon, il dit en posant sa main sur son épaule:
—Je m'occuperai maintenant de toi, Renat. Je veux que tu deviennes un homme sérieux, digne du nom que tu portes.
Renat baissa le nez d'un air craintif, et la comtesse Gisèle, dont la physionomie exprimait une sorte d'effroi, balbutia:
—Mais, Arpad, je crains… Ce sera un grand ennui pour vous… Et vraiment je crois qu'à l'âge de Renat je puis encore…
Le prince eut un sourire teinté d'ironie.
—Rassurez votre tendresse maternelle, ma mère. Je ne renouvellerai pas pour Renat les corrections d'autrefois… à moins qu'il ne m'y oblige dans des cas graves. Autrement, je suis tout disposé à la traiter avec douceur et à m'attirer son affection… As-tu vraiment peur de moi, Renat? ajouta-t-il en remarquant la mine craintive du petit garçon.
—Oui… un peu, balbutia Renat.
—Quel petit sot tu fais! dit le prince avec une tape amicale sur la joue de son frère. Je suis sûr, au contraire, que nous nous entendrons très bien… Qu'en pensez-vous, Myrtô?
—Mais je crois aussi, répondit la jeune fille avec un sourire encourageant à l'adresse de Renat.
La comtesse Gisèle ne paraissait aucunement persuadée, mais elle n'osa protester. Cependant, comme le maître d'hôtel venait d'annoncer le dîner, elle murmura, tout en posant sa main sur le bras que lui présentait son fils aîné:
—Vous ne le mettrez pas en pension, Arpad?
—Mais non, ma mère, il n'est aucunement question de cela? Je vous en prie, ne vous inquiétez pas à ce sujet. Je trouve seulement qu'il est bon, pour une nature difficile comme celle de Renat, d'être dirigée par une main masculine. Mais je ne me permettrais jamais de prendre à son égard une mesure tant soit peu sérieuse sans votre complet assentiment.
La physionomie de la comtesse se rasséréna à cette déclaration qu'elle n'aurait osé attendre de son fils, étant donné son froid despotisme d'autrefois.
La salle des Banquets était magnifiquement éclairée, des fleurs couvraient la table garnie de merveilleuse porcelaine de Sèvres, de cristaux désespérément fragiles, d'argenterie ciselée avec un art admirable.
Myrtô allait se glisser modestement vers le bas de la table, près de Fraulein Rosa et des enfants, comme elle en avait coutume chez la comtesse Zolanyi. Mais le maître d'hôtel l'arrêta d'un geste respectueux…
—La place de Votre Grâce est ici…
Et il désignait la chaise placée à la droite du prince Milcza.
Myrtô eut une seconde d'hésitation. Ne se trompait-il pas? Qui donc avait donné cet ordre? Et la comtesse Gisèle ne serait-elle pas froissée de voir à la place d'honneur la jeune parente toujours un peu traitée en subalterne?
Mais Terka s'asseyait à la gauche de son frère et Irène, les lèvres un peu pincées, à la droite de sa mère. Myrtô prit donc place près de son cousin, et sa simplicité, sa naturelle aisance eurent vite raison de ce petit moment de confusion causé par l'attention dont le prince Milcza honorait la jeune parente pauvre qui vivait sous son toit.
Combien il était changé! Il causait maintenant, et avec quel charme! Il racontait les impressions de ses voyages, il parlait de son séjour à Paris, des relations renouées, des livres lus, des concerts ou des pièces de théâtre entendus… Myrtô l'écoutait avec un plaisir infini, bien qu'elle ignorât la plupart des gens et des faits dont il parlait. Mais il s'en apercevait aussitôt et la mettait au courant en quelques mots. Il n'entendait pas, évidemment, que sa cousine demeurât tant soit peu en dehors de la conversation.
On vint à parler de la vicomtesse de Soliers, que le prince avait à peu près certainement sauvée d'un accident. Il dit avec un léger mouvement d'épaules:
—Ces jeunes femmes ne doutent de rien? La vicomtesse avait choisi un cheval difficile, par pose, probablement. Ce sont là des imprudences qui peuvent entraîner les plus graves conséquences, non seulement pour soi-même, mais encore pour autrui.
—Madame de Soliers est cependant une femme fort intelligente, dit la comtesse Gisèle.
—Oui, assez, je crois. Elle a surtout l'esprit vif et piquant, elle cause bien. Avec cela, très musicienne, douée d'une jolie voix, assez expressive. C'est une personne agréable… pour ceux qui apprécient les femmes mondaines. Nous aurons sans doute sa visite et celle de son père, cet été. Ils doivent faire un voyage en Autriche et pousser jusqu'ici… pour me remercier encore, disent-ils. Ils m'ont déjà accablé de témoignages de reconnaissance dont je suis réellement confus.
Mais ce n'était rien moins que de la confusion qui s'exprimait dans son regard. Un observateur y eut découvert une forte dose d'amusement railleur… Et il accueillit par un sourire énigmatique cette réflexion de Terka:
—Ils vous doivent bien cette reconnaissance, Arpad, après l'immense service que vous leur avez rendu, et je crois qu'ils ne peuvent faire trop pour vous la prouver.
—En effet, la reconnaissance est une grande vertu, et ce n'est pas moi qui voudrais en détourner qui que ce soit, car mon âme en est profondément pénétrée, dit-il avec une soudaine gravité.
En prononçant ces mots, il regardait sa cousine. Une teinte rose couvrit le teint si blanc, si délicatement satiné de Myrtô, ses longs cils s'abaissèrent, voilant son regard confus. Elle ne vit pas le coup d'oeil malveillant que lui lançait Irène… Mais quelqu'un l'intercepta. Le prince Milcza devait être maintenant au courant des sentiments de sa soeur pour sa cousine Myrtô.
Les sourcils soudain froncés, il demeura quelques instants silencieux, et lorsqu'il lui arriva, dans la soirée, d'adresser la parole à Irène, sa voix reprit pour elle la dureté, son regard, la glaciale froideur d'autrefois.
CHAPITRE XIV
La cadette des jeunes comtesses devait se trouver bientôt, dans tout Voraczy, la seule qui ne cédât pas au charme de Myrtô—ceci, grâce à un incident qui eût pu avoir les suites les plus graves.
Quelques jours après l'arrivée du prince Milcza, Terka, sa cousine et Mitzi revenaient d'une promenade dans le parc, lorsque, d'un sentier transversal, surgit un homme hirsute et en haillons qui s'élança sur Terka, un couteau à la main. C'était un fou furieux qui avait réussi à déjouer la surveillance des gardes de Voraczy et s'était glissé dans le parc.
Mais avant qu'il eût pu toucher Terka, Myrtô était devant sa cousine, et ce fut elle qui reçut la lame dans le bras.
Un garde, qui se trouvait à la poursuite du malheureux, arriva heureusement à cet instant et le blessa d'un coup de revolver. Myrtô, soutenue par Terka et par lui, put rentrer au château, mais, dans le vestibule, elle s'évanouit d'émotion et de faiblesse.
Le prince et sa mère accoururent immédiatement, le docteur Hedaï fut appelé… Heureusement, la blessure n'avait pas de gravité. La physionomie angoissée du prince Arpad se détendit un peu à cette déclaration du médecin, et il baisa la main de sa cousine en murmurant:
—Vous voulez donc, Myrtô, que nous vous soyons tous redevables?
La comtesse Gisèle avait ardemment remercié sa jeune parente, et Terka, dont le coeur était bon et très capable d'affection, n'avait su de quelle façon lui témoigner sa reconnaissance.
Myrtô devenait de plus en plus, à Voraczy, une personne d'importance, sans que sa simplicité, sa ravissante modestie en fussent altérées. Il n'était plus question pour elle de remplacer Fraulein Rosa, la prince Arpad s'était catégoriquement prononcé sur ce sujet, un jour qu'elle se trouvait seule avec sa mère et lui.
—J'autorise encore, pour vous faire plaisir, les leçons de violon, et aussi, si vous le voulez, la lecture à ma mère. Mais quant au reste, je m'y refuse absolument, et ma mère s'est trouvée tout à fait de mon avis.
—Oui, mon enfant, j'ai résolu de vous considérer comme une quatrième fille, ajouta la comtesse en pressant affectueusement les mains de Myrtô.
—Vous êtres trop bonne! dit la jeune fille avec émotion. Mais comment accepter de tout vous devoir ainsi?…
—Vous êtes une petite orgueilleuse, Myrtô, dit le prince avec une douce ironie. Vous savez fort bien que vous faites partie de la famille, que vous nous êtes très chère, et que nous vous sommes infiniment redevables… Allons, laissons ce sujet. Voici Terka déjà toute prête, et qui ouvre de grands yeux en se demandant ce que nous avons à causer ainsi au lieu d'aller revêtir notre tenue de cheval.
Car Myrtô apprenait l'équitation, avec son cousin comme professeur. Très souple, très adroite, elle avait fait de rapides progrès, et maintenant elle pouvait accompagner le prince et ses soeurs dans leurs promenades.
Elle était la plus délicieuse amazone qui se pût rêver, et lorsqu'elle paraissait sur le perron du château, sa taille admirable dessinée par la robe de drap noir que lui avait offerte la comtesse, le petit chapeau à longue plume posé sur sa chevelure aux reflets superbes, Irène avait peine à éteindre la lueur furieuse de son regard. Mais il lui fallait se contenir en présence de son frère, car ayant surpris deux ou trois fois la manière acerbe et malveillante dont elle usait envers sa cousine, le prince Milcza l'avait reprise avec une si cinglante dureté, qu'elle en gardait encore une cuisante blessure d'amour-propre. Son animosité envers Myrtô s'en était accrue d'autant, mais elle la dissimulait—ou du moins croyait le faire, car, pour le pénétrant coup d'oeil du prince, bien des choses ne passaient pas inaperçues.
Les domaines des environs se peuplaient peu à peu, et, cette fois, le prince Milcza consentait à renouer des relations. Il y avait, à Voraczy, quelques réunions, des promenades étaient organisées… Rien de très mondain, d'ailleurs. Le prince avait nettement déclaré à sa mère qu'il entendait seulement remplir les obligations de son rang, et qu'il ne voulait pas que les inutiles plaisirs du monde prissent une place dans sa vie.
Myrtô était de toutes les réunions, elle avait été présentée partout, et l'admiration dont elle était l'objet aurait grisé une âme moins fermement chrétienne que la sienne. Mais à ces succès flatteurs, elle préférait cent fois ses séances de musique avec Terka et le prince Arpad, ou les promenades à pied, à cheval et en voiture, au long desquelles son cousin et elles causaient sur tous les sujets, se rencontrant dans les mêmes pensées très hautes, vibrant aux mêmes admirations tout toutes les beautés. Le prince Milcza paraissait apprécier infiniment l'esprit délicat de Myrtô, la finesse et la sûreté de ses jugements, la profondeur de son intelligence. Il avait accepté avec empressement de lui donner quelques conseils, au point de vue intellectuel, ainsi qu'elle le lui avait demandé un jour avec sa charmante modestie accoutumée.
—Je suis très ignorante de beaucoup de choses, vous avez dû vous en apercevoir, et je ne voudrais pas que votre cousine vous fît honte.
—Si je ne vous connaissais si bien, Myrtô, je penserais que vous cherchez un compliment, avait-il répliqué en souriant. Je me mets à votre entière disposition, trop heureux de la confiance que vous voulez bien me témoigner.
Cette confiance en lui, Myrtô l'avait absolue. Elle connaissait maintenant l'élévation de son âme, la délicatesse de son coeur, quelque temps obscurcies par sa douloureuse maladie morale… Elle savait aussi que cette parole prononcée jadis par lui, en ce jour dont le souvenir la faisait encore frissonner: "Vous pouvez tout demander à votre cousin", n'avait rien d'exagéré.
Tout, même le pardon de Marsa, la nourrice qui avait apporté la mort au petit Karoly. La malheureuse, chassée avec les siens de la demeure due à la générosité du prince Milcza, errait en proie à la misère. Elle était venue supplier la comtesse Zolanyi, mais celle-ci, effrayée, n'avait même pas voulu l'écouter et l'avait fait renvoyer en disant:
—Si mon fils la voit, il est capable de faire quelque malheur!
Marsa avait rencontré Myrtô, elle s'était jetée à ses pieds, et la jeune fille, émue, avait promis de parler pour elle. Ce n'était pas cependant sans quelque appréhension qu'elle avait rempli sa promesse. Elle allait réveiller de douloureux souvenirs, se heurter sans doute à un violent ressentiment… Et, de fait, le prince, très pâle, le regard dur, l'avait interrompue aux premiers mots.
—Je ne vous refuserai rien, Myrtô, sauf cela!… Sans cette misérable, mon bien-aimé serait encore en vie.
—Mais un chrétien doit pardonner, Arpad!… Et songez à la situation de cette pauvre femme, qui se trouvait sans nouvelles de sa mère et de son enfant malade!
—Pas cela, Myrtô, pas cela, je vous en prie!… Ne comprenez-vous pas que vous me faites mal? avait-il répliqué d'un ton altéré.
Elle n'avait pas insisté et s'était contentée de prier… Le lendemain matin, après l'avoir aidée à se mettre en selle pour la promenade à cheval presque quotidienne, il lui avait dit en retenant sa petite main entre les siennes:
—J'ai donné des ordres pour que la famille de Marsa réintègre le logis d'autrefois. Vous voilà contente, Myrtô?
—Oh! Arpad!
Son regard le remerciait mieux que toute les paroles de reconnaissance, et le pli profond que la lutte contre son ressentiment avait creusé au front du prince, s'effaça aussitôt devant la radieuse lumière de ces prunelles veloutées.
Au cours des promenades où il accompagnait ses soeurs et sa cousine, le prince Milcza s'arrêtait parfois à la porte de quelque pauvre demeure. Les enfants s'enfuyaient, effarés, mais revenaient vite à la voix de Myrtô, bien connue de tous. Les plus grands gardaient les chevaux, tandis que les promeneurs pénétraient dans le triste logis. Le prince interrogeait les habitants sur leurs besoins, sur leurs aptitudes, il caressait les petits enfants et montrait une si grande bonté que la crainte excitée par son apparition se dissipait peu à peu, grâce aussi, il faut le dire, à la présence de Myrtô que tous ces malheureux appelaient "notre ange".
Elle se montrait très confuse des témoignages de gratitude dont elle était l'objet, mais, en revanche, le prince Milcza paraissait prendre plaisir à entendre louer sa cousine. Il y contribuait du reste lui-même en faisant passer une partie de ses aumônes par les mains de Myrtô.
—Tenez, Myrtô, vous remettrez ceci à tel, disait-il en entrant dans le salon de sa mère. Si ce n'est pas assez, dites-le-moi… Et j'ai pensé que l'on pourrait donner la petite maison du bord du lac à ce vieillard, qui a l'air si honnête et si résigné. Qu'en dies-vous?
Rien n'était fait sans son avis, elle avait voix prépondérante sur les décisions de son cousin. Avec le Père Joaldy, et parfois Terka dont l'indifférence se fondait peu à peu au contact de Myrtô, ils discutaient sur la fondation d'écoles ménagères, d'ouvroirs, d'asiles pour les vieillards et les infirmes. Le prince avait tracé lui-même le plan d'un établissement destiné à recueillir les petits enfants abandonnés et qui porterait le nom de son fils.
Le Père Joaldy multipliait les actions de grâces, son regard rayonnait chaque fois qu'en entrant, le dimanche, dans la chapelle pour dire sa messe, il voyait occupé le fauteuil princier si longtemps vide… Et le château tout entier sortait, avec une sorte d'allégresse, de la torpeur où l'avait plongé la misanthropie de son seigneur.
Avec l'été, les réunions se multipliaient. Le prince Milcza avait accepté d'avoir à Voraczy quelques hôtes, entre autres son cousin Mathias Gisza. Le jeune comte était très empressé près de Myrtô, au violent dépit d'Irène, que les malicieuses remarques de ses amies exaspéraient encore.
—C'est ridicule de traiter comme l'une de nous cette jeune fille qui est destinée à l'existence la plus modeste, maman! dit-elle un jour en voyant Myrtô plus jolie que jamais dans une toilette blanche très simple que lui avait offerte la comtesse Gisèle.
Celle-ci regarda sa fille avec surprise.
—Comme l'une de nous?… Tu sais qu'elle-même m'a priée de ne rien lui donner de luxueux et ce n'est pas ma faute si sa beauté pare la plus modeste des toilettes. Quant à une future existence modeste… Irène, je crois qu'elle fera un brillant mariage.
Les lèvres d'Irène se serrèrent nerveusement.
—Elle en est capable! dit-elle entre se dents serrées. Mathias… ou Arpad, peut-être!
—Oui, Arpad… murmura la comtesse. Il faut que ce soit elle, cette irrésistible petite charmeuse, pour avoir détruit aussi promptement sa farouche défiance. Il serait heureux avec elle…
Irène bondit.
—Comment, vous accepteriez cela, tout simplement? Cette jeune fille sans le sou, cette enfant d'un artiste raté…
—Tu es ridicule, Irène, dit la comtesse d'un ton fâché. Cette jeune fille est une Gisza, son père était de noble race, un peu déchue seulement. Elle est admirablement distinguée, exquise au moral et au physique. Je n'aurai pas une pensée de blâme pour Arpad s'il veut me la donner pour belle-fille.
—Tous en admiration devant elle! dit rageusement Irène. Ah! elle savait ce qu'elle faisait, l'intrigante, avec ses mines pieuses et modestes, son affectation de dévouement! Malgré sa précédente expérience, le prince Milcza s'y est laissé prendre encore…
—Irène, tu ne dois pas parler ainsi! s'écria la comtesse d'un ton sévère, bien rare chez elle, Myrtô a préservé la vie de ta soeur au péril de la sienne, elle est pour nous tous dévouée et affectueuse…
Un bruit de pas au dehors l'interrompit. Le prince Milcza entra avec son cousin et demanda en s'asseyant près de sa mère:
—Myrtô n'est pas encore descendue?
—Si, elle est dans le salon de musique avec Terka… Les voici.
—Arrivez, Mesdemoiselles! dit gaiement le comte Gisza en faisant quelques pas au-devant des jeunes filles. Le prince Milcza va vous annoncer deux importantes nouvelles…
—Oh! importantes! dit le prince avec un léger mouvement d'épaules.
—Voyez ce dédaigneux! Que vous fait-il donc, mon cher?
—Bien d'autres choses, je vous assure!… Voyons, je ne veux pas faire languir les curiosités que vous venez d'éveiller, Mathias. Voici les nouvelles… Tout d'abord l'archiduc François-Charles, qui m'honorait autrefois de son amitié et que j'ai retrouvé cet hiver, à Paris, m'informe qu'en gagnant son domaine de Sehancz, dans une quinzaine de jours, il s'arrêtera une journée ici…
—Vraiment, Son Altesse veut bien! s'écria la comtesse Gisèle d'un air ravi.
—Seconde nouvelle, continua le prince avec la même tranquillité. Le comte de Lorgues et sa fille seront ici la semaine prochaine.
—Ah! vraiment, dit Irène d'un ton de vive satisfaction. Tout cela va amener du mouvement à Voraczy, vous serez obligé de donner des fêtes, Arpad…
—Ne vous réjouissez pas, Irène, interrompit le prince d'un ton railleur. Je donnerai une grande réception en l'honneur de Son Altesse, ceci est à peu près obligatoire, mais ce sera tout, mettez-vous bien cette idée dans la tête. M. de Lorgues trouvera de quoi réjouir son âme d'érudit dans la bibliothèque de Voraczy, Madame de Soliers se contentera de simples petites réunions et de promenades. Je n'ai jamais eu l'idée de rien changer pour eux à nos habitudes.
—Vous désolez cette pauvre Irène, Arpad! dit le comte Mathias avec un sourire malicieux. Il est certain que, dans cet admirable cadre de Voraczy, les grandes fêtes semblent tout indiquées… Qu'en dites-vous, ma cousine?
Et attirant une chaise à lui, il s'asseyait près de Myrtô.
Les sourcils du prince Milcza eurent un bref froncement, et, avant que la jeune fille eût pu répondre, il dit avec une sorte de sécheresse impérieuse:
—Myrtô n'est pas une mondaine, heureusement, elle ne désire que la tranquillité… Du reste, son deuil n'est pas terminé, elle ne pourrait participer à ces grandes réunions que vous paraissez désirer autant qu'Irène, Mathias.
—Oh! pas tant que cela, dit le jeune officier sans s'apercevoir de l'ironie contenue dans le ton de son cousin. Je me trouve fort bien ainsi, du moment où cela vous plaît à tous. Avec ou sans fêtes, Voraczy est pour moi un Eden.
Les lèvres du prince Arpad frémirent un peu, il se détourna pour adresser une observation impatiente à Renat qui entrait… Et, les autres hôtes de Voraczy arrivant pour le thé, la conversation changea de sujet.
On demanda à Myrtô un peu de musique. Le prince Milcza se leva aussitôt en disant qu'il accompagnerait sa cousine. Ils s'éloignèrent vers le salon de musique, et Myrtô ouvrait une petite armoire ancienne pour y choisir un morceau…
—Que jouons-nous, Arpad?
—Ce que vous voudrez, Myrtô. Nous avons les mêmes goûts, vous le savez…
Il s'interrompit, ses traits eurent une crispation douloureuse. Un morceau de musique venait de glisser à terre, et c'était celui qu'avait préféré le petit Karoly, celui qu'il demandait toujours avant tout autre.
—Mon petit chéri… mon petit aimé! murmura-t-il.
Le doux regard de Myrtô enveloppa sa physionomie altérée, la petite main de la jeune fille saisit la sienne… Mais il la repoussa en disant d'un ton sourd et irrité:
—Vous me plaignez… oui, c'est cela seulement, de la compassion…
Toute saisie, un peu pâle elle le regardait sans comprendre… Il lui prit tout à coup les mains en murmurant:
—Pardonnez-moi, Myrtô, je souffre!… Je suis un ingrat, car, quoi qu'il arrive, vous aurez été pour moi une bienfaisante lumière…
Il s'interrompit, Terka et la comtesse Gisza entraient. Au hasard, Myrtô prit un morceau et se dirigea vers le piano, l'âme émue et un peu angoissée.
CHAPITRE XV
Madame de Soliers et son père se trouvaient depuis huit jours les hôtes du prince Milcza. Tous deux étaient tombés en admiration devant les merveilles de Voraczy. Lui, avait peine à s'arracher de la bibliothèque et de la galerie qui contenait d'inappréciables collections; elle, parcourait les pièces de réception, se grisant de ce luxe artistique, déplorant, avec Irène et quelques autres mondaines, que l'on ne pût décider le prince Arpad à donner quelques-unes de ces merveilleuses fêtes qui avaient réuni ici, du temps de la princesse Alexandra, la noblesse hongroise et autrichienne.
—Il parle maintenant de n'en pas offrir même à l'occasion de la visite de l'archiduc! disait Irène. Il paraît s'assombrir, depuis quelque temps.
—Et il est impossible de vaincre sa volonté, ajouta la vicomtesse d'un ton vexé. J'ai bien essayé d'insinuer que je serais charmée de voir une de ces fêtes, mais il m'a répondu très froidement qu'il n'avait plus le goût des grandes réunions mondaines. Je n'ai pas osé insister, car, franchement, comtesse, votre frère est très intimidant quand il prend cet air-là!
—A qui le dites-vous! murmura Irène avec une sourde colère.
—C'est vrai, ma chère comtesse, vous ne paraissez pas être dans ses bonnes grâces. Il n'est pas précisément aimable pour vous, je l'ai remarqué.
—Oui… et à cause de cette Myrtô! dit Irène avec une sorte de rage.
—Comment cela? interrogea la vicomtesse avec un empressement curieux.
—J'ai monté trop franchement mon peu de sympathie pour elle, cela a sufi pour que je sois bonne à pendre aux yeux du prince, qui ne voit plus au monde que sa cousine. Elle a pris sur lui l'influence que possédait le petit Karoly, mais une influence bien augmentée, car il résistait à l'enfant et lui imposait à l'occasion sa volonté, tandis qu'il ne refuse rien à Myrtô. Ah! elle n'aurait qu'un mot à dire, elle, pour obtenir toutes les fêtes qu'elle voudrait! Mais elle s'en garderait bien, parce qu'elle sait que c'est son affectation de simplicité, de sérieux et de piété qui a pris au piège le prince Milcza.
La jeune veuve secoua la tête.
—Affectation est de trop, comtesse. Malheureusement pour vous, Mademoiselle Elyanni est sincère, admirablement sincère, et c'est ce qui fait sa force et son charme irrésistible. Voyez-vous, il n'y a guère à espérer que le prince Milcza change d'avis, je m'étonne seulement que leurs fiançailles ne soient pas déjà chose accomplie.
—Il ne s'agit peut-être, après tout, de la part du prince, que de témoignages de reconnaissance exagérés pour ce qu'il croit devoir à Myrtô.
Madame de Soliers eut un sourire ironique.
—Ne cherchez pas à vous bercer d'illusions, comtesse. La reconnaissance n'a que fort peu à voir dans les sentiments de votre frère à l'égard de sa cousine. Vous avez certainement aussi bien que moi la transformation de son regard lorsqu'il se pose sur elle, l'intonation particulière de sa voix lorsqu'il s'adresse à elle? Hier, je ne sais à quel propos, une ombre était tombée sur sa physionomie, un pli barrait son front. Sa cousine entre, elle le regarde.—Quels yeux admirables elle a, si profonds, et si pleins de lumière!—Aussitôt, plus d'ombre, un visage soudain éclairé… Autre symptôme: il s'assombrit chaque fois qu'il voit s'empresser près d'elle le comte Gisza ou Miheli Donacz, votre jeune et déjà célèbre poète national, qui a chanté Mlle Myrtô en des vers délicieux. Enfin, maints détails m'ont révélé, depuis ces huit jours, ce que vous savez aussi bien que moi: l'amour profond, souverain du prince Milcza pour sa cousine.
En remontant dans son appartement après cette conversation avec Irène, la vicomtesse songeait, un sourire moqueur aux lèvres:
—Hum! la petite comtesse est furieusement jalouse de sa cousine!… Elle a de la chance, cette jolie Myrtô! Elle aura vraisemblablement à choisir entre le poète, le comte Gisza et le prince Milcza. Naturellement, ce sera ce dernier…
Les lèvres de Madame de Soliers eurent un pli d'amertume tandis quelle murmurait:
—Il est si bien, et si parfaitement grand seigneur!… Princesse Milcza… et une fortune fabuleuse… Mais il est inutile de lutter contre elle, je l'ai compris dès le premier jour, en voyant cette créature ravissante de corps et d'âme. J'attendrai la visite de l'archiduc, puis nous quitterons aussitôt cette demeure, car il me sera dur… très dur de rester ici sans espoir.
* * * * *
Myrtô, assise devant son petit bureau, venait d'achever d'écrire aux dames Millon… Et maintenant, un peu renversée sur sa chaise, elle laissait son regard se perdre dans la profondeur bleue de l'horizon qui lui apparaissait par la fenêtre ouverte.
Elle éprouvait depuis quelque temps un peu de lassitude, morale surtout. Malgré tout, une atmosphère de mondanité régnait à Voraczy, et elle y avait été jusqu'ici si peu accoutumée qu'elle en ressentait, à certains instants, une sorte de fatigue. Elle réussissait à la dissimuler—sauf peut-être au coup d'oeil perspicace et toujours en éveil du prince Milcza—mais ici, elle laissait ses nerfs se détendre et son esprit se reposer dans une songerie paisible.
Elle pensait à ses chers pauvres, au vieux Casimir qui allait mourir, à la petite Marcra dont la frêle santé serait bientôt remise, grâce à la générosité du prince Arpad… Et une ombre voilait ses yeux tandis qu'elle songeait au pli soucieux remarqué depuis quelque temps sur le front de son cousin, à sa visible préoccupation, à une sorte d'angoisse traversant parfois son regard. Il souffrait toujours, il luttait sans doute contre ses déchirants souvenirs…
Un coup léger, frappé à la porte, la fit un peu tressaillir… C'était la comtesse Zolanyi, l'air ému et ravi.
—J'ai à vous parler, ma chère enfant, dit-elle en se laissant tomber sur un fauteuil après avoir fait signe à Myrtô de ne pas se déranger. Je viens ici en ambassadrice… ou plus exactement, je remplace votre mère. Il s'agit, en effet, de deux demandes en mariage.
Myrtô eut un vif mouvement de surprise et son teint s'empourpra un peu.
—Des demandes en mariage? pour moi? dit-elle d'un ton incrédule.
—Mais oui, pour vous? Pourquoi semblez-vous si étonnée?
—C'est que je suis sans dot, ma cousine, et je croyais…
—Il y a encore des gens désintéressés, qui apprécient la beauté morale et physique au-dessus de l'argent. Le prince Milcza a reçu la confidence de Miheli Donacz, et il m'a chargée de vous présenter la demande de ce jeune poète, déjà une de nos gloires nationales et qui souhaite ardemment vous faire partager les honneurs qui l'attendent. C'est un noble caractère, vous avez pu le juger, du reste. Déjà riche, il appartient, en outre, à une vieille et honorable famille, et il est excellent chrétien.
—Oui, je le sais, et j'estime profondément ses grandes qualités, murmura Myrtô.
Pourquoi, soudain, une tristesse étrange, une mystérieuse angoisse l'envahissaient-elles?
—L'autre demande m'a été faite par le comte Gisza. Vous avez pu, lui aussi, l'étudier et le juger. C'est un charmant garçon, riche, suffisamment sérieux, très estimé comme officier. Il vous admire et vous aime, Myrtô, et son oncle, qui lui a servi de père, lui donne son consentement, après m'avoir écrit à ce sujet.
Myrtô, un peu pâle maintenant, baissait les yeux, en froissant d'un mouvement inconscient ses petites mains sur sa jupe blanche.
—Je ne vous demande pas une réponse immédiate, mon enfant, vous réfléchirez tant qu'il vous plaira, continua la comtesse. Vous choisirez en toute indépendance, et je crois que l'un ou l'autre de ces deux partis eût été pleinement approuvé par votre mère.
Myrtô leva les yeux, elle dit d'un ton calme et résolu:
—Je crois, ma cousine, qu'il est inutile de laisser M. Donacz et le comte Gisza dans l'incertitude, du moment où je suis certaine, demain comme aujourd'hui, de leur répondre par un refus.
—Myrtô!… est-ce possible! balbutia la comtesse. Il faut absolument réfléchir, mon enfant… Que leur reprochez-vous, voyons?
—Rien, oh! rien! J'admire leur désintéressement, vous le leur direz en les remerciant… mais je dois vous avouer, ma cousine, que mon coeur est complètement froid à leur égard.
—Petite ingrate!… eux qui vous aiment tant! Ce pauvre Mathias!… Vous voulez donc le désoler, Myrtô?
—J'en suis au regret… Mais il se consolera, ma cousine… Et il est plus loyal de lui enlever dès maintenant tout espoir.
—Je n'ose insister, mon enfant… Du moment où votre coeur ne parle pas, je comprends… Mais je suis peinée du chagrin que je vais lui causer.
—Moi aussi, dit Myrtô avec émotion. Mais cependant il m'est impossible d'agir autrement… Pardonnez-moi, ma bonne cousine, l'ennui dont je suis cause pour vous!
—Je n'ai rien à vous pardonner, ma pauvre petite! Je regrette seulement que vous ne puissiez trouver votre bonheur dans l'un de ces excellents partis… Allons, mignonne, embrassez-moi, et n'en parlons plus. Mathias partira ce soir, vous n'aurez pas ainsi l'embarras de le revoir.
Elle baisa le front de la jeune fille et s'éloigna.
Quelques instants, Myrtô demeura immobile et songeuse… La bizarre angoisse ressentie tout à l'heure ne s'évanouissait pas. Pourquoi la communication de la comtesse Gisèle lui produisait-elle cet effet, puisque la demande de ces deux jeunes gens, si flatteuse qu'elle fût pour une jeune fille sans fortune, la laissait entièrement froide?