← Table of contents
L'Exilée

L'EXILEE (continued 2)

Reading edition

—Lui? dit Myrtô d'un ton incrédule.

—On ne s'en douterait guère aujourd'hui, n'est-ce pas? Il était l'idole des salons aristocratiques de Paris et de Vienne, son élégance donnait le ton à la mode masculine. Avec sa haute naissance, sa fortune, ses qualités physiques et intellectuelles, il pouvait prétendre aux plus brillantes alliances. Il choisit Alexandra Ouloussof, elle devint princesse Milcza…

Et dès lors, tout changea. Elle se révéla affamée de luxe et de plaisirs, coeur sec, dépourvu de la moindre valeur morale. Le prince n'a jamais fait à personne de confidences, mais il nous paraît certain qu'il a dû amèrement souffrir de sa désillusion, car au bout de six mois de mariage il n'était déjà plus le même. Son regard avait un peu de cette dureté qui y est à demeure maintenant, sauf pour son fils.

Il paraît qu'il y eut entre eux plusieurs scènes terribles. Vous avez pu vous douter, si peu que vous l'ayez vu encore, qu'il n'a jamais été homme à se laisser conduire. Il lui infligea une des plus dures punitions qui pussent l'atteindre en l'obligeant à le suivre ici et en la privant de ces distractions mondaines qui étaient sa vie. Elle se révolta d'abord, puis elle essaya de la douceur, elle se fit humble, repentante, mais il se défiait, il la connaissait trop bien.

Pourtant, la naissance de son fils l'adoucit un peu. Il se relâcha légèrement de sa sévérité, permit quelques relations avec les domaines voisins. Mais il se refusa absolument à retourner à Vienne ou à Paris.

Cependant, les distractions que la princesse pouvait trouver à Voraczy étaient fort loin de suffire à son âme frivole et avide de briller sur les plus grandes scènes mondaines. Pendant un an, elle mit tout en oeuvre pour décider son mari, mais elle se heurta à une volonté inébranlable. Le prince ne voulait pas quitter Voraczy, il en avait assez du monde, disait-il, et prétendait vivre tranquillement dans ses domaines en s'occupant de l'éducation de son fils.

Alors, quand elle comprit que rien n'était capable d'entamer la résolution de son mari, Alexandra fut prise d'une rage sourde, et, un jour que le prince lui refusait l'autorisation de se rendre à une fête donnée à Budapest, elle fit une scène effrayante. On ne peut savoir ce qui se passa exactement entre eux. Quand la femme de chambre, appelée par un coup de timbre, entra dans l'appartement de sa maîtresse, elle trouva celle-ci seule, en proie à une crise de nerfs, et proférant des menaces contre son mari.

Le lendemain, la princesse avait disparu, et avec elle le petit Karoly. Il paraît que rien ne peut dépeindre le désespoir et la fureur du prince lorsqu'il apprit cette nouvelle. Immédiatement, on fit des recherches dans toutes les directions. Il ne fut pas très difficile de retrouver la fugitive. Elle s'était réfugiée à Paris, et avoua cyniquement qu'elle avait agi ainsi, uniquement dans le but de se venger de lui en lui enlevant l'enfant qu'elle savait sa seule affection.

Comment le prince, avec sa nature si entière et si ardente, a-t-il pu éviter de se porter envers elle à quelque extrémité terrible, je ne le sais! Il emporta l'enfant, qui avait pris froid pendant le voyage précipité de sa mère et fut si gravement malade à l'hôtel Milcza qu'il se trouva un instant condamné. Il survécut pourtant, mais il est resté excessivement faible, comme vous avez pu le voir… Et je crois, Myrtô, que le motif de la haine—le mot n'est pas trop fort—du prince Milcza pour cette créature sans coeur et sans âme, se trouve là surtout. En voyant chaque jour son fils bien-aimé dans cet état, il peut se dire: "C'est sa mère qui en est cause."

—Et c'est alors qu'il a demandé le divorce?

—Oui… le Père Joaldy a essayé de l'en détourner, mais il s'est heurté à une âme révoltée, qui n'avait plus le guide de la foi… Il est bien improbable que lui songe jamais à se remarier, mais pour elle, c'est déjà fait. Elle a épousé un banquier américain et est une des reines de Boston… Vous comprenez donc pourquoi je me hâte d'aller faire disparaître ce dernier vestige de la présence de cette créature néfaste.

—Le dernier?… Non, il restera toujours son fils, dit gravement Myrtô. Elle n'a jamais cherché à le revoir?

—Jamais! la fibre maternelle n'existait même pas chez elle.

—L'enfant ne lui ressemble pas, dit Myrtô, en tendant la miniature à sa cousine après y avoir jeté un dernier regard.

—Non, c'est un vrai Milcza, heureusement. Son père l'aime d'une tendresse passionnée qui m'effraye parfois, car on n'ose songer, vraiment, si un jour…

Elle secoua la tête et s'éloigna vers le parc, tandis que Myrtô continuait dans la direction du château.

Bien que le jour tombât à peine, la superbe résidence était déjà brillamment éclairée. Là-bas, vers la droite, une clarté intense s'échappait de l'appartement du prince Milcza qui occupait toute cette partie du château… Et une immense pitié envahit le coeur de Myrtô en songeant aux souffrances de cette âme meurtrie et révoltée, qui n'avait pas su chercher sa consolation près de l'unique Consolateur et s'attachait avec une passion intense, exclusive, à un seul être, ce pauvre petit Karoly, si frêle, si chétif, dont la vue avait serré le coeur de Myrtô quand il lui était apparu pour la première fois.

CHAPITRE VI

Sans même avoir reçu un simulacre de demande, par la seule volonté du prince Milcza, Myrtô se trouva donc attachée au service de Karoly… Service n'est pas un mot trop fort pour exprimer la sujétion qui était la sienne près de l'enfant gâté et exigeant. Elle n'avait plus un moment de liberté, toutes ses journées, hors les repas, appartenaient à Karoly.

Elle comprenait maintenant la crainte qu'inspirait aux jeunes comtesses ce tout petit être. Pour Irène surtout, si vive, si amie de la distraction et de la gaieté, et très peu portée, semblait-il, au dévouement, la pensée d'un tel esclavage devait être insoutenable.

Et cependant, il suffisait d'un caprice de Karoly pour le lui imposer. Aussi, plus encore que sa mère et ses soeurs, voyait-elle avec satisfaction l'engouement du petit prince pour Myrtô.

—Pendant ce temps, il ne pense pas à nous, disait-elle gaiement. Jamais nous n'avons eu tant de liberté. Il demandait toujours tantôt l'une, tantôt l'autre pour lui tenir compagnie. Le pauvre Renat a passé là-bas des journées dont il se souvient… Et moi donc!… Vous nous sauvez, Myrtô, ajoutait-elle d'un ton moqueur.

Elle ne désarmait pas envers sa cousine et ne négligeait aucune occasion de lui lancer quelque parole plus ou moins malveillante.

Myrtô supportait tout patiemment, elle accomplissait avec courage la tâche qui lui était dévolue près de l'enfant, tâche rendue plus douce à mesure que croissait l'affection compatissante inspirée par ce petit être fantasque, mais singulièrement attachant dans sa faiblesse, et qui lui témoignait une tendresse ardente.

Mais cette tendresse n'égalait pas encore l'amour passionné de Karoly pour son père—amour réciproque du reste. Il était exact que le prince Milcza ne voyait plus au monde que son fils. Tout convergeait vers cet enfant, tous devaient s'incliner devant sa volonté—tous, sauf son père.

Car, chose singulière, cet homme qui exigeait que rien ne résistât à un désir de Karoly, savait réserver, vis-à-vis de son fils, sa propre autorité. L'enfant lui obéissait instantanément, il n'insistait jamais lorsque son père avait dit: "Non, je ne le veux pas, Karoly."

Ainsi, même vis-à-vis de l'enfant bien-aimé, le prince Milcza conservait cette autorité absolue qui était parfois—il fallait le reconnaître—un véritable despotisme, lequel, passant par tous ceux qui se trouvaient à son service, s'étendait jusqu'à sa mère elle-même.

Myrtô s'était d'abord demandé pourquoi la comtesse et ses enfants se soumettaient bénévolement à toutes les volontés du jeune magnat. Mais peu à peu, par quelques mots de Terka, d'Irène, de Renat, le mystère s'était trouvé éclairci. La comtesse avait été complètement ruinée par son second mari, elle et ses enfants devaient tout au bon plaisir du prince Milcza, qui leur servait une rente superbe et les laissait libres de jouir de ses installations à Paris et à Vienne. Cette dépendance dorée, si pénible qu'elle fût pendant le séjour à Voraczy, leur paraissait cependant préférable à la vie modeste qui eût été la leur avec les minces revenus de la comtesse, et tous courbaient la tête sous cette autorité tyrannique, tremblant de déplaire à celui qui leur procurait le luxueux bien-être jugé indispensable.

Myrtô, comme tous, sentait peser sur elle cette volonté impérieuse. C'était elle qui l'enchaînait près du lit de repos de l'enfant, elle encore qui lui interdisait de s'élever contre les caprices ou les actes injustes du petit prince. Cette dernière obligation était la plus dure pour Myrtô, et elle ne pouvait s'empêcher d'y manquer parfois, d'une manière fort discrète, d'ailleurs. Généralement, un simple mot, un regard même suffisait. Karoly semblait lire couramment dans les yeux expressifs de Myrtô, "sa Myrtô", disait-il d'un petit ton à la fois câlin et dominateur.

Mais en présence du prince Arpad, elle devait s'abstenir de l'ombre même d'un reproche aux exigences les plus déraisonnables de l'enfant. Il avait une certaine façon de dire: "Je permets cela à Karoly, Mademoiselle", qui n'invitait pas précisément à la discussion.

Il apparaissait régulièrement chaque jour vers quatre heures, et attendait que Myrtô eût servi le café. Il se montrait aussi froid, aussi laconique que le premier jour, et, lorsqu'il ne s'occupait pas de l'enfant, s'absorbait généralement dans sa lecture. Il ne faisait exception qu'en voyant Myrtô prendre son violon, sur la demande de Karoly que la musique ravissait. Alors, son regard un peu adouci et rêveur se perdant sous les futaies environnantes, il écoutait ce jeu délicat et si profondément expressif. Il était, au dire de ses soeurs, un admirable musicien, il composait, mais pour lui seul, et c'était là une des rares distractions de sa vie solitaire.

—Vous avez un véritable tempérament d'artiste, Mademoiselle, avait-il dit à Myrtô la première fois qu'il l'avait entendue, du ton d'un homme obligé, par politesse, d'adresser un compliment.

Les journées passaient ainsi, toutes semblables, sauf parfois où le prince Milcza amenait son fils chez la comtesse, à l'heure du thé. Deux ou trois fois aussi, il fit faire à l'enfant, dans une voiture légère qu'il conduisait lui-même, une promenade à travers le parc immense. Karoly avait voulu emmener Myrtô, et Terka avait été "invitée" à se joindre à sa cousine. Les promeneurs s'étaient arrêtés dans un coin sauvage du parc, le prince Arpad s'était assis et avait sorti un journal de sa poche, et les jeunes filles s'étaient occupées à amuser Karoly. Puis, sans que le prince eût presque ouvert la bouche, ils avaient tous repris bientôt le chemin du retour.

Mais ces promenades étaient fort rares, car elles agitaient l'enfant trop nerveux. Karoly devait se contenter de longues stations dans le parc, l'air pur vivifié par la saine senteur des sapins qui entouraient le temple.

Myrtô, privé de mouvement, s'anémiait un peu et perdait l'appétit. Sur le conseil du Père Joaldy, elle dut se décider à supprimer parfois l'assistance à la messe quotidienne pour faire une promenade matinale. Celle-ci avait généralement un but charitable, l'aumônier de Voraczy ayant indiqué à la jeune fille quelques pauvres familles à visiter.

Un matin, au retour d'une de ces promenades à travers la campagne couverte de superbes moissons, Myrtô, en atteignant le grand vestibule du premier étage, fut presque renversée par Renat qui s'en allait comme un fou, l'air furieux.

—Eh bien! Renat, que vous arrive-t-il? Vous avez manqué me faire tomber! s'écria-t-elle en reprenant avec peine son équilibre.

—Ah! je m'en moque! dit-il rageusement. Ce stupide Macri a laissé mourir mes bengalis, je vais lui dire son fait!… Pourquoi vous mettiez-vous devant moi, d'abord? Tant pis pour…

Les mots moururent sur ses lèvres. Dans le grand corridor principal qui desservait tous les appartements apparaissait le prince Milcza, en costume de cheval. L'épais tapis qui couvrait le sol avait amorti le bruit de ses pas, de telle sorte que Myrtô ni Renat ne l'avaient entendu.

—Voilà un enfant bien élevé! dit-il froidement.

Renat, très pâle, baissait les yeux sous le regard glacé qui l'enveloppait.

—Etendez vos mains!

L'enfant obéit. Le prince leva sa cravache, celle-ci retomba sur les doigts de Renat, y traçant une marque rouge.

—Oh! non, non, pas cela! s'écria Myrtô en joignant les mains. Assez, je vous en prie!…

Le prince ne parut pas l'entendre, et la cravache cingla une seconde fois les doigts du petit garçon. Renat serra les lèvres pour étouffer un cri de douleur, et les yeux de Myrtô se remplirent de larmes.

—Oh! je vous en prie!… murmura-t-elle encore.

—Je vous fais grâce du reste pour cette fois, dit le prince d'un ton bref. Mais à la récidive, je serai sans pitié… Faites maintenant vos excuses à Mademoiselle Elyanni.

L'enfant s'exécuta d'un air soumis… Le prince s'inclina légèrement devant Myrtô et se dirigea d'un pas rapide vers l'escalier.

Quand il eut disparu, Renat leva les yeux vers sa cousine, dont le visage portait les traces d'une vive émotion.

—Ah! vous avez pleuré! Je comprends alors!… Sans cela, j'aurais eu ma correction jusqu'au bout. Mais il a été si content…

—Pourquoi, content? Interrompit Myrtô avec surprise.

—Mais oui, je l'ai entendu dire une fois au comte Vidervary, notre cousin—il y a plusieurs années de cela, j'avais à peu près six ans —"J'aurais une infinie satisfaction à faire verser les larmes de leur coeur à ces démons que l'on appelle des femmes!"… Alors, en vous voyant pleurer, il a été si content qu'il m'a fait grâce… Et vous n'êtes à ses yeux qu'un démon, Myrtô! conclut triomphalement Renat.

Comme il fallait que cet homme eût souffert pour en arriver à ce degré d'amer dédain, de défiance presque haineuse!… Myrtô avait déjà eu l'intuition de ce sentiment, mais les paroles de Renat le lui révélaient plus intense, plus farouche.

—Et c'est sa femme qui l'a rendu ainsi!… sa femme, c'est-à-dire celle qui aurait dû être la lumière, le charme et la consolation de sa vie! songeait tristement Myrtô en prenant le chemin du petit temple.

Maintenant, elle ne s'étonnait plus à la vue de ces jardins à la parure austère. Autrefois, leur splendeur était renommée dans toute la Hongrie. Mais si le prince Milcza haïssait aujourd'hui les fleurs et les bannissait impitoyablement de sa vue c'est que la princesse Alexandra les aimait avec passion et en était couverte le jour néfaste où il l'avait aperçue pour la première fois.

L'après-midi de ce même jour, des menaces de pluie obligèrent Myrtô et Marsa à ramener précipitamment Karoly au château. Elles l'installèrent dans la grande pièce toute blanche, abondamment aérée, contiguë au cabinet de travail du prince Milcza. L'enfant passait là les journées de pluie, mais, la nuit, il dormait dans une chambre voisine de celle de son père, au premier étage, le prince exerçant lui-même sur l'enfant bien-aimé une surveillance toujours en éveil.

Mitzi était là aujourd'hui, Karoly l'avait réclamée, et la petite fille se prêtait patiemment à un nouveau jeu imaginé par son jeune neveu. Elle avait une nature paisible et fermée, qui semblait un peu froide, mais Myrtô se demandait si cette apparence ne cachait pas un coeur beaucoup plus chaud que celui de ses aînées.

—Voilà papa, avec le Père Joaldy! annonça joyeusement Karoly.

L'aumônier venait parfois s'asseoir près de l'enfant, et lui parlait doucement, se mettant à merveille à la portée de cette intelligence enfantine, et jetant ainsi dans cette petite âme une semence d'éducation chrétienne. Le prince Milcza ne s'opposait pas à cette action du vieux prêtre, pas plus qu'il n'interdisait à Myrtô de mêler à ses récits quelques enseignements religieux.

—Dites-moi une histoire, Père? demanda câlinement Karoly, aussitôt que l'aumônier fut assis près de lui.

Le Père Joaldy savait choisir dans les pages évangéliques ce qui pouvait intéresser et instruire l'enfant. L'histoire du bon Zachée, racontée avec une gaîté fine, parut ravir Karoly.

—Oh! qu'il a dû être content, dites, Père, quand Notre-Seigneur l'a appelé? Si j'avais été là, je serais aussi monté sur un arbre, parce que je suis trop petit… Ou bien papa m'aurait pris dans ses bras et m'aurait jeté bien haut, bien haut, pour que je voie le bon Jésus.

Le prince Milcza, assis à l'écart, suivait distraitement des yeux les mouvements de ses lévriers qui jouaient au dehors, devant la porte ouverte. Avait-il écouté le pieux récit qui devait lui rappeler les enseignements de son enfance?… Aux derniers mots de Karoly, il tourna un peu la tête et enveloppa l'enfant d'un regard de tendresse passionnée, presque douloureuse à force d'intensité.

—Maintenant, Myrtô, vous allez me prendre sur vos genoux, et puis vous raconterez au Père la légende de la petite Hellé, continua Karoly en tendant les bras vers la jeune fille.

Elle prit entre ses bras le pauvre petit corps maigre—de plus en plus maigre, lui semblait-il—et commença le récit demandé. C'était une ravissante légende grecque qui avait fait les délices de son enfance…

Et Myrtô, dont la voix pure donnait plus de charme encore à l'expressive langue magyare, savait redire, avec une pénétrante et exquise émotion, les malheurs, la conversion, la mort angélique d'Hellé, la petite païenne devenue la fiancée du Christ.

—Que c'est joli, n'est-ce pas, Père? dit Karoly avec ravissement.

—Bien joli, en effet, et je comprends que vous soyez heureux d'avoir près de vous Mademoiselle Myrtô, qui sais si bien vous distraire, dit le vieux prêtre en caressant doucement la chevelure noire de l'enfant.

—Je l'aime, murmura Karoly en levant les yeux vers Myrtô qui lui souriait. Je pense qu'Hellé devait lui ressembler, mon Père.

—C'est possible… Mademoiselle Myrtô est aussi une petite Grecque, pour moitié du moins, dit en souriant le Père Joaldy.

—Moi, je suis un Magyar, rien qu'un Magyar! dit Karoly d'un petit ton fier.

Myrtô réprima un tressaillement. L'enfant ignorait qu'un sang étranger coulait dans ses veines, qu'il n'était pas seulement l'héritier de l'antique race magyare des Milcza, mais aussi le fils d'Alexandra Ouloussof, la descendante des boyards moscovites.

La voix du prince Arpad s'éleva, impérieuse comme à l'ordinaire, mais avec des vibrations un peu frémissantes…

—Mitzi, servez-nous le café.

La petite fille se leva et se mit en devoir d'exécuter l'ordre de son frère. Elle avait généralement de jolis mouvements pleins d'adresse, mais sans doute craignait-elle le coup d'oeil sévère du prince Milcza, car elle semblait aujourd'hui tout gauche et empruntée.

Le silence régna quelques instants dans la grande pièce aux tentures blanches, où la robe du Père Joaldy mettait seule une note sombre. Myrtô laissait errer ses grands yeux rayonnants un peu songeurs, vers les jardins attristés par la pluie fine qui commençait à tomber.

—J'aime vos yeux, Myrtô! dit tout à coup la petite voix de Karoly.

Elle abaissa son regard et sourit à l'enfant qui la considérait avec une sorte d'extase.

—Je ne veux pas que vous ma quittiez… jamais, jamais! reprit-il en se pressant contre elle. Je vous aime tant, ma Myrtô!

Une émotion profonde envahit Myrtô. La touchante affection de ce frêle petit être faisait vibrer son âme avide de tendresse et de dévouement, et remplie surtout d'un amour de prédilection pour ceux dont le Maître a dit: "Laissez venir à moi les petits enfants."

Elle se pencha et effleura tendrement de ses lèvres le front de l'enfant… Mais en redressant la tête, elle rencontra un regard qui exprimait une telle irritation, une si orgueilleuse colère qu'elle sentit un frisson lui courir sous la peau.

Instantanément, une pensée surgissait en elle: le prince Milcza, si passionnément attaché à son fils, était jaloux de l'affection trop ardente de l'enfant pour cette étrangère.

Et, tel qu'il était, avec cette nature altière et vindicative que semblaient laisser deviner tous ses actes, il était certain que jamais il ne pardonnerait à Myrtô pareille chose.

Cependant, qu'avait-elle fait pour cela? Lui-même l'avait placée près de son fils, elle avait aimé ce fils de prince comme elle aimait les enfants d'ouvriers dont elle s'occupait naguère, et le coeur de Karoly était venu naturellement à elle parce qu'il avait deviné en l'âme de Myrtô cette compassion tendre et cette abnégation qui n'existaient pas chez se jeunes tantes, ni même chez sa grand'mère.

Marsa, assise dans un coin de la pièce, baissait le nez sur la broderie. Miklos se faisait tout petit. Son Excellence avait sa physionomie des plus mauvais jours, il n'y avait qu'à se demander sur qui tomberait l'orage.

Ce fut la pauvre Mitzi qui en subit les effets. A une observation durement faite par son frère, elle éprouva une si vive émotion que la cafetière bascula un peu entre ses mains et laissa tomber du liquide sur le napperon.

—Quelle maladroite vous faites! Que vous apprend-on donc, pour que vous soyez aussi incapable de rendre le moindre service? dit-il avec ce dédain glacial qui était chez lui pire que la colère.

Mitzi baissait la tête, de grosses larmes montaient à ses yeux… Le Père Joaldy essaya de s'interposer.

—Ce n'est qu'une bien petite maladresse, prince. Mitzi, je crois, n'en est pas coutumière.

—Coutumière ou non, le fait n'existe pas moins… Vous pouvez vous retirer, Mitzi, Mademoiselle Elyanni voudra bien vous remplacer.

Il n'y avait pas à discuter, le ton était péremptoire, et le Père Joaldy lui-même ne pouvait rien ajouter de plus… Tandis que Mitzi s'éloignait en comprimant ses sanglots, Myrtô se leva pour accomplir l'ordre donné par la voix impérative du prince Milcza. Mais Karoly protesta, il ne voulait pas quitter Myrtô…

—Moi, je le veux! dit son père d'un ton sans réplique. Donnez-le-moi, Mademoiselle, et servez-nous promptement, je vous prie, car Mitzi nous a retardés.

Il prit l'enfant sur ses genoux, l'entoura de ses bras en le couvrant d'un long regard… Et Myrtô pensa qu'il avait saisi la première occasion venue pour enlever son fils à celle qui portait ombrage à sa jalouse tendresse paternelle.

CHAPITRE VII

Quelques jours plus tard, comme Myrtô, le soir, prenait congé de ses parentes pour remonter dans sa chambre, la comtesse Zolanyi lui dit:

—Venez un instant chez moi, mon enfant, j'ai à vous remettre quelque chose.

Myrtô la suivit au premier étage, jusqu'au petit salon qui précédait sa chambre. La comtesse ouvrit un tiroir de son bureau et y prit un élégant porte-monnaie de cuir fauve.

—Le prince Milcza a réglé lui-même les émoluments qu'il vous doit en retour des services demandés par lui près de son fils. Il m'a remis ceci pour vous…

Le teint de Myrtô s'empourpra et, d'un geste spontané, elle repoussa le porte-monnaie tendu vers elle.

—Non, je ne puis accepter!… Je reçois de vous la nourriture, l'abri de votre toit, c'est suffisant, et je ne veux pas être payée pour la distraction et le soulagement que je puis donner à ce pauvre petit malade… que je lui donne de tout mon coeur! dit-elle avec émotion.

La comtesse la regarda avec une intense surprise.

—Mais, mon enfant, je ne comprends pas… Vous aviez accepté de remplacer près de mes enfants Fraulein Rosa, il avait été question entre nous d'émoluments, sans que vous ayiez songé à refuser, tant la chose était naturelle. Rien n'est changé, puisque c'est près de Karoly, au lieu de Renat et de Mitzi, que vous êtes entrée en fonctions.

—Non, je ne puis considérer de la même manière… C'est un pauvre petit enfant malade et triste, près duquel je remplis une tâche de charité pour laquelle il me paraît absolument impossible d'accepter de l'argent! dit Myrtô avec une sorte d'indignation.

—Quelle idée, Myrtô!… En tout cas, cette tâche est assez lourde, votre sujétion assez grande pour que vous puissiez sans scrupule recevoir un dédommagement. Mon fils, s'il exige beaucoup de ceux qui l'entourent, sait le reconnaître princièrement, vous en jugerez.

Elle essayait de mettre le porte-monnaie dans la main de Myrtô.

Mais la jeune fille recula avec un geste de dénégation énergique.

—Je vous le répète, c'est impossible, ma cousine!

—Myrtô, que signifie cet entêtement? s'écria la comtesse d'un ton mécontent. Vous ne pouvez refuser, il ne l'accepterait jamais…

—Vous lui direz mes raisons, ma cousine.

—Moi! Moi!… Pensez-vous que, pour complaire à vos scrupules exagérés, je vais m'exposer à son mécontentement! N'y comptez pas, mon enfant… oh! pas un instant! Il m'a dit très catégoriquement hier: "Je vous prie de remettre ceci à Mademoiselle Elyanni en remerciement de la distraction qu'elle donne à mon fils". Je l'ai fait, je suis en règle, le reste vous regarde. Faites-lui vos objections, si bon vous semble.

—Eh bien! oui, je le ferai! dit résolument Myrtô.

La comtesse la regarda avec un peu de stupeur.

—Auriez-vous vraiment ce courage? Je ne vous y engage pas, car, du moment qu'il a jugé opportun d'agir ainsi, il ne supportera pas que vous vous éleviez contre sa décision… En tout cas, prenez ceci, vous vous arrangerez ensuite comme vous le voudrez, mais ma responsabilité se trouvera dégagée.

Myrtô prit le porte-monnaie et, aussitôt dans sa chambre, le mit dans un tiroir de son bureau, il lui semblait que ce cuir souple et satiné lui brûlait les doigts… Ah! comme l'orgueilleux magnat avait su trouver le moyen d'infliger une humiliation à celle qui avait le tort impardonnable d'être trop aimée de son enfant! Comme il lui montrait nettement qu'elle n'était à ses yeux qu'une mercenaire, envers laquelle il était quitte en lui faisant remettre une grosse somme d'argent!

Oui, il était généreux… princièrement généreux, comme l'avait dit sa mère!

L'amour-propre blessé se soulevait dans l'âme de Myrtô, il couvrait son visage d'une rougeur brûlante…

Elle leva tout à coup les yeux vers le crucifix dont les bras s'étendaient au-dessus de son lit et murmura:

—Mon Dieu, pardonnez-moi, je ne suis qu'une orgueilleuse!… Et peut-être, après tout, n'avait-il pas l'intention que je lui prête. Il m'a traitée comme il l'eût fait pour Fraulein Rosa, par exemple. Jamais il n'a paru me considérer comme une parente… Mais, à cause même de l'affection que me porte ce pauvre petit Karoly, et que je lui rends si bien, je ne puis accepter d'être payée ainsi.

Elle s'approcha de la fenêtre ouverte et offrit son front à la fraîcheur du soir… Oui, elle lui rendrait cet argent, en lui expliquant ses raisons, et, s'il était vraiment gentilhomme, il comprendrait son invincible répugnance à recevoir une rémunération en échange du tendre dévouement dont elle entourait Karoly.

Mais elle se demanda soudain avec quelque perplexité si elle trouverait le courage de parler en face de ce regard glacé, de cette physionomie hautaine et déconcertante.

Cependant, il le fallait. Allait-elle donc, comme tous ici, se laisser envahir par une crainte servile du mécontentement du prince Milcza?… Ce soir, elle lui parlerait, quand elle quitterait Karoly dans le parc.

Malgré tout, la perspective de cet entretien la laissait soucieuse. Elle vit arriver l'après-midi avec appréhension, et, une fois près de Karoly, elle dut faire un effort pour concentrer son attention sur la lecture qu'elle faisait à l'enfant.

Cette lecture fut interrompue bientôt par l'arrivée d'une troupe de tziganes qui venaient donner une aubade au petit prince. C'était un des grands plaisirs de Karoly, et son père le lui procurait fréquemment.

Le chef, un grand vieillard robuste, savait tirer de son violon des sons admirables. Aujourd'hui il se surpassait encore, et Myrtô, oubliant pour un instant son anxiété, écoutait, ravie. Karoly appuyait contre elle sa petite tête délicate, et, tous deux vêtus de blanc, le ravissant visage de Myrtô éclairé par le reflet d'un rayon de soleil glissant sur les colonnes du temple, ils formaient le plus délicieux tableau qui se pût rêver.

Hadj et Lula, les lévriers, bondirent tout à coup dans la clairière… Le charme était rompu. Les musiciens s'interrompirent, et un voile parut tomber soudain sur le regard de Myrtô.

Le prince Milcza s'avança. Il congédia les tziganes en leur jetant quelques pièces d'or et s'assit près de son fils. Myrtô constata d'un coup d'oeil que sa physionomie était plus sombre, plus dure que jamais. Le jour était vraiment mal choisi pour la communication qu'elle avait à lui faire.

Les lévriers vinrent tendre leur tête fine aux caresses de Myrtô, puis s'étendirent près d'elle. Eux aussi témoignaient à la jeune fille un attachement de jour en jour plus grand, et voilà qu'aujourd'hui ils délaissaient pour elle le maître dont ils étaient jusque-là les inséparables!

—Ici, Hadj, Lula!

Quelle irritation vibrait dans sa voix!… Etait-il donc jaloux de l'affection de ses chiens eux-mêmes?

Hadj et Lula vinrent docilement se coucher à ses pieds, mais leurs grands yeux affectueux demeurèrent tournés vers la jeune fille.

Karoly, peut-être énervé par l'atmosphère lourde, était dans ses jours de caprices. Miklos en éprouvait les effets. Il ne parvenait pas à satisfaire aux exigences fantasques du petite prince… Et Myrtô, qui avait une peine infinie à s'empêcher d'intervenir, sentait une sourde irritation monter en elle à la vue de la dédaigneuse impassibilité du prince Milcza.

On ne sait quelle idée passa tout à coup dans ce cerveau d'enfant gâté. Las des exercices divers qu'il faisait exécuter à Miklos, Karoly s'écria tout à coup en désignant la pelouse sur laquelle s'était assis le petit Magyar dont le front ruisselait de sueur:

—Tiens, tu vas faire le boeuf, Miklos! Ce sera très amusant!… Mange de l'herbe, Miklos… Allons, vite!

Cette fois une lueur de résistance passait dans les yeux clairs de Miklos.

—Voyons, Karoly, à quoi pensez-vous? dit Myrtô, oubliant tout cette fois. Vous ne devez pas demander cela à Miklos…

Le prince Arpad abaissa son livre, sa voix s'éleva, impérieuse et dure…

—Obéis à ton maître, Miklos.

L'enfant, très rouge, eut encore une hésitation dans le regard…

—Eh bien? dit la voix menaçante du prince.

Miklos baissa ses yeux apeurés et se courba vers la pelouse…

Mais Myrtô se leva brusquement, dans un mouvement de révolte impossible à maîtriser.

—C'est odieux!… Vous ne devez pas lui demander cela! Cet enfant a une âme comme vous, il vous est interdit de le traiter comme un animal!

Un regard étincelant, où se mêlaient à la fois la stupeur et la colère, se posa sur elle, dont le visage s'empourprait d'indignation.

—De quel droit osez-vous me blâmer? dit le prince d'un ton frémissant d'irritation intense. Vous avez de singulières audaces, mais je vous assure que je ne suis pas homme à les supporter!

—Et moi, je ne puis voir commettre l'injustice sans protester! dit fermement Myrtô en soutenant avec une intrépide fierté ce regard qui eût fait trembler tous les habitants de Voraczy.

Très pâle, les veines de son front soudainement gonflées, le prince se leva brusquement…

—Retirez-vous! dit-il violemment, en étendant la main dans la direction du château. Je ne supporterai jamais que l'on discute mes volontés et encore moins que l'on me brave!

—Cependant, ne vous attendez pas à me voir courber la tête devant ces volontés lorsqu'elles seront contraires à ma conscience! dit fièrement Myrtô.

Et, le front haut, sans baisser les yeux devant ce sombre regard qui semblait vouloir l'anéantir, Myrtô s'éloigna d'un pas rapide, sans écouter la petite voix éplorée de Karoly qui appelait:

—Myrtô! oh! Myrtô!

Elle prit au hasard une allée du parc… Ses tempes battaient avec violence, l'indignation débordait encore de son coeur.

Il fallait vraiment qu'un sentiment tout-puissant—la charité d'un coeur chrétien, la compassion de son âme féminine pour cet enfant traité avec la dernière dureté—eût soudain tout dominé en elle pour que de telles paroles pussent s'échapper de ses lèvres, s'adressant au prince Milcza! Il avait raison, elle l'avait bravé!… lui qui savait faire courber tous les fronts.

Elle venait de se créer un impitoyable ennemi… Et un peu d'angoisse la serra au coeur en pensant qu'il allait la faire chasser de Voraczy, et interdirait vraisemblablement à sa mère de s'occuper de l'enfant audacieuse qui avait osé, seule de tous, le blâmer et le défier.

Mais elle ne regrettait pas cet acte, elle avait fait là son devoir. Dieu serait toujours avec elle et pourvoirait à tous ses besoins.

Et, tout en marchant, elle priait, se remettant comme une enfant confiante entre les mains de la divine Providence, essayant de calmer l'agitation, l'anxiété de son âme.

Elle reprit bientôt le chemin du retour. Plus paisible, elle envisageait avec une courageuse résignation l'inévitable lendemain… car elle savait que l'orgueilleux prince Milcza ne lui pardonnerait jamais sa révolte.

Elle s'arrêta tout à coup avec un léger cri de surprise. A quelques pas d'elle, contre un arbre, était assis Miklos, la tête cachée entre ses mains, tout son petit corps secoué de sanglots.

—Qu'avez-vous, mon pauvre petit? s'écria-t-elle en s'avançant vivement et en se penchant vers lui.

Il écarta ses mains, montrant un petit visage désespéré et couvert de larmes.

—Son Excellence m'a chassé! balbutia-t-il. Et ils vont être si fâchés, chez nous!… Mon père va me battre, bien sûr!

Et les sanglots recommencèrent, plus forts.

Myrtô s'assit près de lui et essaya de le consoler. Mais il répétait toujours:

—Je vais être battu… tous les jours, mademoiselle Myrtô! Mon père m'a dit: Si jamais tu te fais renvoyer, tu auras ton compte, j'en réponds, et je ne te pardonnerai jamais!

—Vos parents demeurent-ils loin, Miklos?

—Oh! non, pas bien loin, Mademoiselle.

—Eh bien, je vais vous accompagner, je leur expliquerai ce qui s'est passé et je demanderai à votre père de ne pas vous battre.

L'enfant leva vers elle un regard d'ardente reconnaissance.

—Merci! merci!… Oh! que Votre Grâce est bonne!

Elle le prit par la main, et tous deux s'en allèrent à travers le parc, gagnant ainsi un chemin qui devait les conduire plus vite vers le logis de l'ispan Buhocz.

C'était une demeure de riante apparence, entourée d'un jardin bien entretenu. Sur le seuil, une forte femme blonde, à la mine décidée et un peu dure, berçait un petit enfant.

—Miklos!… Que t'est-il arrivé? s'écria-t-elle avec inquiétude, tout en saluant Myrtô.

—Quelque chose de fort ennuyeux, mais non heureusement de très grave, s'empressa de répondre Myrtô.

Sur le seuil apparaissait l'ispan, petit homme aux traits accentués et à la physionomie sèche, que Myrtô se rappela avoir rencontré deux ou trois fois au château.

Lui aussi la reconnut et s'inclina avec empressement.

—Quelle circonstance nous vaut l'honneur de la visite de Votre Grâce?

—Je vais vous expliquer… Allons, mon petit Miklos, n'ayez pas peur, dit Myrtô en posant sa main sur la tête de l'enfant tout tremblant.

—Peur?… Pourquoi?… A-t-il fait quelque sottise? dit l'ispan d'un ton menaçant.

Myrtô fit alors le récit de ce qui s'était passé… L'ispan bondit, le regard furieux, tandis que sa femme s'écriait avec colère:

—Chassé!… Ah! le misérable enfant! Il sera notre perte, notre déshonneur!

—Coquin! gronda le père en étendant le poing vers l'enfant. Tu n'avais qu'à obéir… tu n'avais que cela à faire, entends-tu, scélérat?

Et il s'avança vers Miklos, la main levée.

Mais Myrtô se plaça résolument devant le petit garçon.

—Non, je ne veux pas que vous le frappiez! dit-elle en posant sur l'ispan son beau regard sévère. Il ne le mérite pas, ce qui est arrivé est surtout de ma faute… Promettez-moi de ne pas le battre?

—Ah! non, par exemple! Il en aura aujourd'hui, et demain, et plus tard encore!… Heureux encore si ce misérable ne me fait pas encourir la disgrâce de Son Excellence! Alors, si je perds ma place, que deviendrons-nous avec nos cinq enfants?

Devant cet homme irrité, Myrtô ne se découragea pas. Elle discuta, supplia, et sa douce éloquence, ses raisonnements firent peu à peu tomber la colère de l'ispan et de sa femme.

—Je vous promets de ne pas le punir pour cette fois, Mademoiselle, dit le père en jetant un regard encore plein de rancune vers le pauvre Miklos tout apeuré. Mais vous me faites faire là une chose… oui, une chose ridicule! C'est de la faiblesse, tout simplement!

—Certes! ajouta sa femme. Seulement, c'est curieux, on ne peut pas résister à Votre Grâce. Si elle voulait intercéder pour Miklos près du petit prince?

—J'essayerai, en tout cas. Il n'y a en effet que l'enfant qui puisse, peut-être, fléchir le prince Milcza.

Mais en elle-même Myrtô pensait: "Le reverrai-je seulement, pauvre petit Karoly?"

Elle prit congé des Buhocz et de Miklos qui lui baisait les mains avec une ferveur reconnaissante. D'un pas un peu las, elle reprit le chemin du château… En traversant les jardins, des sons d'orgue, venant de l'appartement du prince Milcza, arrivèrent à ses oreilles. C'était une harmonie tourmentée, sombre et magnifique pourtant…

Quel artiste faisait ainsi vibrer l'instrument? Lui, sans doute… lui, cet être au coeur endurci, à l'âme impitoyable. Parce que cet homme avait souffert—dans son coeur ou dans son orgueil?—fallait-il qu'il immolât tous ceux qui l'entouraient à son ressentiment farouche?

Et, l'indignation montant de nouveau en elle, Myrtô secoua résolument la tête en murmurant:

—Non, je ne regrette rien! Il verra au moins que tous ne courbent pas le front devant ses injustices.

CHAPITRE VIII

Myrtô, le lendemain, prolongea après la messe sa station à la chapelle. Elle avait besoin de prendre, dans la prière, une réserve de force et de confiance, pour l'avenir qui se présentait maintenant si angoissant.

Au moment où elle s'apprêtait à se retirer, elle vit, en tournant la tête, la femme de chambre de la comtesse Gisèle.

—Que voulez-vous, Constance? murmura-t-elle.

—Madame la comtesse prie Mademoiselle de venir lui parler.

Myrtô s'inclina devant l'autel et gagna le premier étage… Dans sa chambre, la comtesse, encore au lit, causait d'un air animé avec sa fille cadette assise près d'elle.

—Arrivez, petite malheureuse! s'écria-t-elle à la vue de Myrtô. Qu'est-ce que cette histoire colportée à l'office par Marsa, et suivant laquelle vous auriez adressé des reproches au prince Milcza, à propos de Miklos?…

—C'est la vérité, ma cousine, répondit fermement Myrtô.

—Vous avez osé!… Mais c'est inouï!… Et pour un pareil motif! Etiez-vous folle, voyons?

—Mais aucunement. J'ai vu là mon devoir, je l'ai accompli… Maintenant, il en sera ce que Dieu voudra, dit Myrtô avec calme.

La comtesse leva les bras au plafond.

—C'est-à-dire que mon fils va m'obliger à ne plus m'occuper de vous, qu'il vous faudra quitter Voraczy!… Franchement, Myrtô, je ne sais comment qualifier votre acte! Dans votre position, vous deviez, plus que tout autre, faire taire votre amour-propre, votre susceptibilité…

—Il ne s'agit pas de susceptibilité, ma cousine! Mais il m'était impossible de voir traiter cet enfant avec une telle dureté, un pareil dédain, sans protester pour le défendre!

Irène eut un petit ricanement ironique.

—Quelle amazone vous faites! Si vous étiez un homme, je vous vois fort bien en chevalier partant en guerre pour défendre le faible et l'opprimé contre un impitoyable tyran. En la circonstance, celui-ci était représenté par le prince Milcza. Mais c'est vous qui perdez la victoire, intrépide chevalier! Vous vous êtes, présomptueusement, attaquée à plus fort que vous.

—Je le sais, et je suis prête à en subir les conséquences, répondit froidement Myrtô.

—Oh! vous êtes vraiment bien avancée! s'écria la comtesse avec irritation. Et je me trouve responsable vis-à-vis de mon fils, puisque c'est moi qui vous ai amenée ici!

Le coeur de Myrtô se serra. N'aurait-on pas cru, vraiment, qu'elle venait de commettre quelque impardonnable faute?… Les larmes remplissaient ses yeux, et elle sortit un peu précipitamment, ne voulant pas les laisser voir au regard malveillant d'Irène.

—Aurais-je cru que cette enfant me donnerait tant d'ennuis! gémit la comtesse. Elle semblait si douce, si soumise!

—Oh! pas tant que cela, maman! Je l'ai toujours devinée très fière, très énergique pour tout ce qu'elle considère comme un devoir… Et ce mot "devoir" renferme, pour elle, des scrupules parfois exagérés, ou des audaces incroyables—nous en avons la preuve aujourd'hui.

—Enfin, elle me met dans de cruels embarras. Je me demande de quelle façon Arpad va prendre tout cela!

—Ce sera un moment à passer, maman. Arpad comprendra que vous ne pouviez bien connaître le véritable caractère de cette presque étrangère… Et je dois vous avouer que cet incident, fort ennuyeux au premier abord, me paraît excellent pour nous.

—Que veux-tu dire, Irène?

—N'avez-vous pas pensé, maman, que cette affection croissante de Karoly pour Myrtô était des plus inquiétantes? L'enfant n'aurait certainement pas voulu se séparer d'elle pendant l'hiver, et, Myrtô ne pouvant demeurer seule ici, le prince nous aurait obligées à y rester avec elle… Un hiver à Voraczy, dans la solitude complète, y pensez-vous, maman?

—C'est vrai, Irène, dit la comtesse avec consternation.

Elle enfonça un instant la tête dans son oreiller et reprit d'un hésitant, un peu ému:

—C'est égal, je suis ennuyée pour cette enfant, que m'a recommandée sa mère, et qui est vraiment tout à fait sympathique.

Irène eut un léger mouvement d'épaules.

—Que voulez-vous, maman, ce n'est ni votre faute, ni la mienne, mais la sienne uniquement! Maintenant, le mal est fait, nous n'y pouvons rien, toutes nos demandes réunies ne pèseraient pas un fétu contre la décision du prince Milcza.

—Malheureusement, non! soupira la comtesse.

Pendant ce temps, Myrtô, rentrée dans sa chambre, pleurait silencieusement. La froide ironie d'Irène, l'irritation et les reproches de la comtesse lui avaient nettement montré qu'elle n'avait à attendre de ses parentes ni soutien moral, ni affection véritable. Elle était bien seule sur la terre… en apparence seulement, car elle possédait Celui qui n'abandonne jamais ses créatures, le Dieu d'amour qui a dit: "Voici que je suis avec vous jusqu'à la consommation des siècles."

Allons, il fallait maintenant chercher une autre voie! Tout à l'heure, elle ferait demander au Père Joaldy s'il pouvait la recevoir. Le bon prêtre lui donnerait certainement d'utiles conseils, il saurait guider sa pauvre petite brebis un peu désemparée…

Un coup léger fut frappé à la porte… C'était Thylda, la jeune femme de chambre hongroise attachée au service de Fraulein Rosa et de Myrtô.

—Marsa fait prévenir Votre Grâce que le prince Karoly l'attend avec impatience et s'agite beaucoup en ne la voyant pas venir.

Myrtô eut un léger sursaut de stupeur… Marsa n'agissait évidemment que par ordre. Fallait-il penser que le prince Milcza considérait comme non avenu l'incident de la veille?

Le fait paraissait si invraisemblable, étant donné ce qui avait été dit à Myrtô et ce qu'elle avait observé elle-même de la nature du jeune magnat, qu'elle demeura un moment indécise, se demandant si elle devait se rendre à l'appel de l'enfant.

Elle s'y décida enfin, et, ayant quitté sa robe noire, elle prit le chemin du temple grec.

Karoly l'accueillit avec des transports de joie. Son petit visage plus pâle, plus fatigué qu'à l'ordinaire, rayonnait de bonheur.

—Oh! ma Myrtô, j'ai cru que nous vouliez pas venir!… Et j'ai tant pleuré cette nuit, parce que papa était si fâché hier après vous! Il m'avait dit que c'était fini, que je ne vous verrais plus… Cela m'a fait tant de chagrin que j'ai eu la fièvre très fort, et papa a permis alors que vous reveniez, tous les jours, mais jusqu'à quatre heures seulement.

Jusqu'à quatre heures… c'est-à-dire un peu avant qu'il ne vînt lui-même près de l'enfant. Pour son fils malade, il consentait à passer outre sur son ressentiment, mais non au point de se retrouver avec Myrtô.

Elle en éprouva un profond soulagement. Après la scène de la veille, une rencontre entre eux n'aurait pu être qu'excessivement désagréable.

La comtesse et ses filles, quand Myrtô leur apprit à déjeuner la nouvelle, jetèrent des exclamations de surprise.

—Vous avez de la chance, Myrtô! dit Irène d'un ton acerbe. Si Karoly ne vous avait en si grande affection, au point de tomber malade en entendant parler de ne plus vous voir, vous n'en auriez pas été quitte à si bon compte… Mais j'avoue que je suis terriblement inquiète pour notre hiver, ajouta-t-elle en se tournant vers sa mère et sa soeur.

Ces dernières inclinèrent la tête d'un air soucieux, et Terka murmura:

—Nous n'y pouvons rien, Irène.

—Non, rien! fit rageusement la cadette en jetant à Myrtô un coup d'oeil malveillant.

…Après cette alerte, la vie reprit pour Myrtô comme auparavant, avec trois heures de liberté en plus chaque après-midi. Elle les employait à faire un peu d'exercice, à visiter aux alentours du château quelques pauvres familles auxquelles elle donnait ses conseils et ses soins, à défaut de l'argent qui n'existait guère dans sa maigre bourse.

C'était pour elle chose infiniment pénible de ne pouvoir soulager tant de misères. Le prince Milcza ne se souciait pas de tous ces êtres qui vivaient sur ses domaines… Et Myrtô pensait avec un peu d'irritation combien il lui eût été facile cependant de répandre des bienfaits autour de lui.

Mais non, il préférait se faire redouter de tous, exercer sur son entourage un despotisme impitoyable. Il importait vraiment bien peu, à cet orgueilleux, d'être aimé et béni des humbles!

Une fin d'après-midi, Myrtô, en revenant d'un misérable village slovaque, rencontra le Père Joaldy, de retour, lui aussi, d'une visite charitable. En causant des pauvres gens qu'ils venaient de voir, ils revinrent lentement vers le château.

—Oh! mon Père, quelle misère! dit la voix frémissante de Myrtô. Pensez-vous vraiment, que si vous en parliez au prince Milcza, il ne viendrait pas en aide à ces malheureux?

Le vieux prêtre secoua la tête.

—Il me donne chaque année une somme considérable pour mes charités, mais hors de là, je ne dois lui parler de rien… Pauvre prince! Pauvre cher prince! dit-il avec une soudaine émotion.

—Il est dur et impitoyable! s'écria Myrtô dans un sursaut de révolte.

—Hélas! son coeur s'est endurci à la suite de sa cruelle désillusion! Mais moi, mon enfant, je l'ai connu tout autre. A l'époque de sa première communion, c'était un petit être à l'âme délicate et aimante, un peu orgueilleux et volontaire déjà, à cause des adulations de son entourage, mais infiniment séduisant et charmeur. Il avait une grande affection pour moi et supportait seulement de ma part les reproches. Plus tard, lancé dans le mouvement mondain, il dérobait sous une apparence sceptique, sous une indifférence hautaine, les aspirations d'un coeur très ardent, d'une âme dont les instincts élevés, la délicatesse innée le préservaient d'écarts dangereux. Cependant, je voyais avec douleur que la profonde piété de son enfance n'existait plus, que sa foi était menacée dans cette ambiance de frivolité et d'incrédulité mondaine où il vivait. J'appelais de tous mes voeux l'instant où il rencontrerait une femme chrétienne et sérieuse, qui saurait garder pour le bien et pour la vérité cette si belle âme menacée de s'égarer… Hélas! il rencontra cette Russe, cette créature perverse!

Et le vieillard soupira douloureusement.

—…Avec un coeur tel que le sien, la désillusion devait être plus terrible et laisser des traces plus profondes que chez tout autre. Le dernier acte de cette malheureuse créature, qui faillit coûter la vie à son fils, la faiblesse persistante de l'enfant, la crainte perpétuelle de perdre cet être bien-aimé, une sorte de défiance haineuse de l'humanité en général et du sexe féminin en particulier, peut-être aussi une profonde blessure d'orgueil en voyant qu'il s'était laissé prendre à des dehors menteurs—tout cela a contribué à faire de cet être si admirablement doué, et qui n'a pas trente ans, une sorte de misanthrope, au coeur dur, à l'âme fermée pour tout ce qui n'est pas son fils, son unique amour. En un mot, le prince Milcza est un malade moral. Le seul remède serait pour lui le retour à la foi… Hélas! depuis ses malheurs, il s'est au contraire éloigné complètement de la religion!

Le prêtre et Myrtô marchèrent quelques instants dans un silence pensif… Le Père Joaldy demanda tout à coup:

—Le petit Miklos est-il revenu près de Karoly?

—Non, hélas! Karoly l'a demandé à son père, mais il s'est heurté à un refus catégorique… Et vous dites que cet homme a été bon, mon Père! dit Myrtô d'un ton de protestation.

—Allons, allons, ne vous indignez pas tant, ma petite enfant! dit paternellement le vieux prêtre. Je vous le répète, il est malade moralement, sa générosité d'autrefois, ses instincts élevés et chevaleresques semblent avoir disparu dans la tourmente dont son pauvre coeur a été le théâtre. Mais ils ne sont pas morts, je ne le crois pas… je ne veux pas le croire! Chaque jour, je prie Dieu pour qu'il fasse luire sur cette âme une bienfaisante lumière.

—Alors, c'est à une farouche misanthropie qu'il faut attribuer aussi sa froideur envers sa mère, son indifférence et sa dureté vis-à-vis de son frère et de ses soeurs?

—Oui, tout ceci en dérive. Il faut vous dire, d'abord, que la comtesse Gisèle n'a jamais eu aucune autorité sur son fils, et l'a même assez peu connu. Annihilée par le prince Sigismond, son premier mari, elle n'avait pas de droit sur l'enfant que son père, nature ardente et despotique, voulait élever seul. Quand il mourut, la tutelle du jeune prince fut confiée au prince André Milcza, son grand-oncle, qui l'idolâtrait et en fit une sorte de petit souverain absolu. Là encore, la mère n'avait pas voix au chapitre, il lui était permis seulement d'admirer son fils. Une autre nature eût profondément souffert de cette situation, mais la princesse Gisèle sut en prendre assez facilement son parti… Cependant, personne, en la circonstance, ne trouva étonnant qu'elle acceptât un second mariage—personne, sauf son fils. Il en montra un violent mécontentement, dû moins au fait de cette seconde union qu'à l'antipathie que lui inspirait le comte Zolanyi. La suite montra que sa précoce intelligence avait bien deviné quant à la piètre valeur morale de cet homme… il y eut dès lors une sorte de brouille entre la mère et le fils. Les rapports, déjà peu intimes, se firent très froids, très cérémonieux, bien que toujours corrects… Puis vint la mort du comte, la ruine pour sa femme et ses enfants. Le prince Arpad, qui venait de se marier et commençait déjà à sentir les dures épines de la désillusion, leur donna son aide sans hésiter, avec une générosité parfaite, sans un mot qui pût ressembler à un reproche, mais sans élan affectueux non plus. Déjà son coeur se resserrait sous l'étreinte de la souffrance… Et plus tard, il a un peu reporté sur ses soeurs et sur sa mère elle-même, quelque chose de son universelle et amère défiance, en même temps que ses instincts autoritaires, déjà encouragés par le système d'éducation de son grand-oncle, se transformaient en ce despotisme étrange qui n'épargne personne… Mais peut-être, s'il avait trouvé chez sa mère, chez les jeunes comtesses, un peu moins d'esprit mondain, un peu plus de fortes vertus chrétiennes, leur influence, à la longue, aurait-elle tout au moins atténué cette triste disposition de son âme.

—Peut-être, dit pensivement Myrtô. Mais comment, étant donné cette froideur de rapports, la comtesse vient-elle vivre ainsi une partie de l'année à Voraczy?

—Pour Karoly, uniquement. Ce séjour de sa grand'mère et de ses tantes fait un changement pour l'enfant—à l'ordinaire, du moins, car cette année, c'est vous, vous seule, mademoiselle Myrtô… N'est-ce pas l'ispan Bulhocz que je vois venir là-bas?

—Oui, je le crois, mon Père.

C'était en effet Casimir Buhocz. Il s'arrêta près du prêtre et de Myrtô et les salua en disant:

—Je viens d'apprendre une bien mauvaise nouvelle, mon Père.

—Laquelle donc, mon ami?

—Des tziganes, au retour de pérégrinations en Orient, ont rapporté ici les germes d'une maladie terrible et peu connue encore, une sorte de fièvre qui est à peu près sûrement mortelle, pour les adultes, surtout. S'ils en réchappent, leur santé reste profondément atteinte, il leur demeure très souvent quelque pénible infirmité, leur visage garde les marques de la maladie et devient un masque hideux.

—C'est une sorte de petite vérole, alors! dit Myrtô.

—Cela s'en rapproche sous certains côtés, mais en pire encore. La maladie est moins dangereuse pour les enfants, quand ils sont bien constitués on les sauve assez facilement.

—Mais je n'ai pas entendu parler de cela! dit le Père Joaldy avec surprise.

—Les tziganes le cachaient, mais un homme du village de Lohacz vient d'être atteint et l'effroi s'est répandu aussitôt. Ce soir, tout le monde le saura. Je viens de prévenir à Voraczy, pour que Son Excellence prenne les mesures nécessaires.

L'ispan salua et s'éloigna.

—Une pareille épidémie sera chose terrible parmi tous ces pauvres gens! dit le Père Joaldy avec une douloureuse émotion. Mais il va falloir, mon enfant, cesser vos visites charitables.

—Oui, à cause du petit Karoly… Voilà qui va faire trembler le rince Milcza, mon Père.

—Oh! les habitants du château n'auront rien à craindre! Le prince va prendre les mesures les plus sévères, nul ne pourra sortir au-delà du parc, le moindre objet nécessaire entrant à Voraczy sera soumis à une désinfection rigoureuse… Oh! l'enfant n'a rien à craindre! il sera gardé de l'épidémie comme il l'est du moindre danger.

En rentrant au château, Myrtô alla quitter sa toilette de sortie et descendit pour gagner le salon où se tenaient habituellement la comtesse et ses enfants. Au bas de l'escalier elle rencontra Terka et Mitzi, les inséparables.

—Eh bien! vous savez la nouvelle? dit l'aînée. Il paraît que nous sommes menacés d'une épouvantable épidémie.

—Oui, le Père Joaldy et moi venons de rencontrer l'ispan Buhocz qui nous l'a appris.

—Oh! ici nous n'aurons rien à redouter, le prince Milcza va prendre des mesures draconiennes. Ce sera fort intéressant!… Mais en la circonstance, nous nous y soumettrons volontiers, car tout vaut mieux que de risquer pareille maladie!

Et un long frisson secoua Terka.

Les jeunes filles se dirigèrent vers le salon… La comtesse et Irène, penchées sur un journal, levèrent vivement la tête à leur entrée.

—Tiens, lis ceci, Terka! s'écria la comtesse en tendant le journal à sa fille. Un épouvantable incendie dans un théâtre de Boston… Parmi les victimes, Mrs. Burnett, née Alexandra Ouloussof…

Terka saisit vivement la feuille, tandis que, de l'âme de Myrtô pénétrée de tristesse chrétienne, s'élevait une prière pour la malheureuse qui avait déserté tous ses devoirs et qu'une mort épouvantable venait de saisir ainsi à l'improviste.

—Arpad le saura-t-il jamais? Il lit fort irrégulièrement les journaux, et personne ne s'aviserait ici de prononcer ce nom devant lui, fit observer la comtesse.

—Qu'il le sache ou non, je pense que cela n'a aucune importance, répliqua Irène. Ce n'est pas le prince Milcza, tel que nous le connaissons maintenant, qui aura jamais l'idée de se remarier!

CHAPITRE IX

L'épidémie s'était abattue sur un village environnant Voraczy, elle sévissait avec violence dans les demeures pauvres, souvent mal tenues, où les prescriptions hygiéniques des médecins demeuraient lettre close. Bien des cercueils, petits et grands, avaient déjà pris le chemin des cimetières, on comptait peu de maisons où l'un des membres de la famille n'eût été frappé par le fléau capricieux qui laissait parfois le plus faible, pour s'emparer d'un être vigoureux, qui épargnait un enfant pour atteindre la mère.

La quiétude était peu troublée à Voraczy. Le prince Milcza avait pris de telles mesures qu'il semblait impossible de conserver la moindre crainte. Les habitants de Voraczy étaient en quelque sorte prisonniers, tous les objets pénétrant dans le château, jusqu'à la moindre lettre, étaient soumis à une désinfection rigoureuse. Quiconque eût franchi les limites du parc eût été certain de ne plus remettre les pieds au château… Mais personne ne devait avoir le désir de s'y hasarder, personne ne pouvait songer à redouter la sécurité dont on jouissait à Voraczy.

Personne, sauf le Père Joaldy et Myrtô. Tant de souffrances si près d'eux rendaient pénibles à leurs âmes généreuses cette sécurité même. Mais le ministère du prêtre l'attachait au château, et Myrtô n'était pas libre de suivre les charitables désirs de son âme intrépide.

Karoly, depuis qu'il avait craint de la perdre, s'attachait passionnément à elle. Il avait peine, chaque après-midi, à la voir s'éloigner, il tentait de la retenir…

—Restez, restez, Myrtô! Papa ne se fâchera pas, je lui dirai que c'est moi qui vous ai demandée…

Mais elle n'avait aucune velléité de se retrouver en présence du prince Milcza, et elle manoeuvrait soigneusement pour ne pas risquer de le rencontrer en revenant vers le château.

Ses journées étaient maintenant plus remplies que jamais. Renat, ne pouvant plus visiter ni revoir ses petits amis, s'ennuyait fort et avait voulu reprendre ses leçons de violon. Les jeunes comtesses, également privées de leurs relations habituelles, mettaient Myrtô à contribution pour faire de la musique aussitôt qu'elle avait terminé sa tâche près de Karoly. Ces séances se prolongeaient le soir fort tard, Terka étant une musicienne passionnée, et Irène paraissant prendre un malveillant plaisir à imposer à sa cousine une obligation quelconque.

Myrtô, que le chagrin de la mort de sa mère avait déjà un peu anémiée, se sentait devenir chaque jour plus lasse, et aspirait toujours à l'heure où il lui était permis de prendre enfin un peu de repos.

Un soir, la séance de musique se prolongea plus tard qu'à l'ordinaire. Terka avait voulu jouer plusieurs sonates de Beethoven, Irène avait exécuté des morceaux modernes aux sonorités bizarres, qui avaient péniblement tendu les nerfs fatigués de Myrtô. La jeune fille, une fois montée dans sa chambre, fit sa prière et s'empressa de dénouer et de natter ses cheveux afin de se mettre au lit pour reposer sa tête endolorie.

Un coup fut tout à coup frappé à sa porte… C'était Thylda, le visage bouleversé…

—Mademoiselle!… oh! Mademoiselle; le petit prince!

—Quoi?… Qu'y a-t-il, Thylda? s'écria anxieusement Myrtô.

—Il est malade… On croit que c'est la mauvaise fièvre…

—Oh! mon Dieu!… Mais il n'avait absolument rien cet après-midi!

—Cela lui a pris il y a une heure, tout d'un coup… Et il vous appelle, mademoiselle Myrtô, il ne cesse de vous appeler. Son Excellence fait demander si vous voulez…

—Oui, j'y vais! dit-elle sans une seconde d'hésitation. Mon pauvre petit Karoly!

Elle s'élança au dehors, oubliant sa coiffure négligée, ne songeant plus qu'à l'enfant atteint, peut-être, par la terrible maladie.

Elle rencontra la comtesse un peu affolée, qui se dirigeait vers l'appartement de son fils.

—Myrtô, c'est effrayant!… Comment cela a-t-il pu se produire! gémit-elle. Mais peut-être se trompe-t-on?

—Dieu le veuille! murmura Myrtô avec ferveur.

Elles entrèrent toutes les deux dans le salon qui précédait la pièce où l'enfant demeurait durant la journée. Le prince Milcza, debout, causait avec le médecin qui habitait toujours le château, attaché à la personne du petit prince. Le jeune magnat tourna la tête, et Myrtô se sentit le coeur serré devant l'effrayante altération de ses traits, devant la sourde angoisse de ces prunelles sombres.

—Arpad, ce n'est pas "cela"? s'écria la voix haletante de la comtesse.

Le visage du prince se crispa, sa voix, presque rauque, répondit:

—Oui, c'est cela.

—Mon Dieu, mon Dieu! murmura la comtesse en joignant les mains.

Le regard du prince se posa sur Myrtô qui demeurait immobile près de la porte, n'osant avancer.

—Karoly vous demande, Mademoiselle. Aurez-vous le courage de risquer la contagion?

—Oui, prince, avec le secours de Dieu, dit-elle simplement en faisant quelques pas vers la porte de la chambre de l'enfant.

Un geste du docteur l'arrêta.

—Mademoiselle, vous devez savoir d'avance les conséquences possibles d'un tel acte. Cette maladie, lorsqu'on en réchappe, laisse des suites souvent terribles, elle défigure atrocement…

—Peu importe, dit Myrtô avec la même tranquille simplicité. Personne n'a besoin de moi sur la terre, personne ne souffrira si je meurs, ou si je demeure infirme… Et quant à mon visage, il est destiné à voir la mort, plus hideuse encore, s'emparer de lui. Ces considérations ne peuvent donc faire reculer une chrétienne, et je suis prête, docteur, à donner mes soins à l'enfant.

La comtesse fixait sur Myrtô des yeux stupéfiés. Ce tranquille héroïsme, ce détachement, cette insouciance d'un sort plus terrible que la mort pour les femmes fières de leur beauté, lui semblaient évidemment incompréhensibles.

Le vieux médecin considérait avec une admiration émue cette toute jeune créature dont la ravissante beauté était rendue plus touchante, ce soir, par cette coiffure enfantine, cette natte superbe aux reflets d'or qui tombait sur la robe noire qu'elle n'avait pu enlever dans sa précipitation.

Le prince enveloppa Myrtô d'un long regard et dit d'un ton net et froid:

—Je veux, Mademoiselle, que vous agissiez en toute liberté. Si vous craignez, retirez-vous, je le comprendrai, car les conséquences, telles que vient de vous les montrer le docteur Hedaï, sont terribles, à votre âge surtout… Et après tout, aucun devoir ne vous oblige…

—Je vous demande pardon, dit-elle tranquillement, je me trouve un devoir envers cet enfant qui m'aime, et qui me demande. Du reste, je vous le répète, je ne crains pas, je me soumets d'avance à la volonté de Dieu.

Elle s'avança vers la chambre de Karoly. En quelques pas, le prince se trouva près d'elle, sa main effleura son bras…

—Attendez… Réfléchissez encore…

Elle leva les yeux, surprise de l'accent angoissé de sa voix, et le vit très pâle, les traits crispés.

—Mais j'ai réfléchi… Si j'avais été libre, j'aurais été soigner ces malheureux si dénués dans leurs pauvres demeures. Pourquoi donc regarderais-je davantage à m'exposer pour cet enfant que j'aime profondément?

Et, résolument, elle ouvrit la porte.

Karoly était étendu dans son petit lit tout blanc. Son visage était gonflé, couvert de taches violettes, sa respiration haletante… Myrtô, d'un coup d'oeil, constata avec surprise que l'enfant était seul.

—Eh bien! où est donc Marsa? dit derrière elle la voix du prince Milcza. Il y a cinq minutes, quand je suis sorti pour dire quelques mots au docteur, je l'ai laissée ici, assise près du lit… Comment a-t-elle osé s'éloigner?

Il appuya longuement sur le timbre électrique, tandis que Myrtô s'approchait du lit et posait sa petite main si douce sur le front de Karoly.

A ce contact, les paupières gonflées de l'enfant se soulevèrent, ses yeux noirs se posèrent sur la jeune fille avec une sorte d'avidité.

—Oh! ma Myrtô, vous voilà! dit une petite voix étouffée. Vous allez me guérir, dites?

—Je l'espère, mon chéri, si vous êtes bien sage, si vous faites tout ce que dira le docteur, répondit-elle tendrement.

—Oui, oui… Mais vous ne me quitterez pas, Myrtô!

—Non, non, mon petit enfant, ne craignez rien!

Elle s'assit près de son lit et prit dans sa main celle de l'enfant… Le prince Milcza était rentré dans la pièce voisine. A travers la porte, Myrtô entendait par moment sa voix brève, qui prenait peu à peu des intonations irritées…

La porte s'ouvrit tout à coup, il entra, le front contracté.

—On ne peut retrouver cette femme! dit-il à voix basse. Elle se sera enfuie en voyant l'enfant malade… Ce qui nous prouve, jusqu'à l'évidence, qu'elle était la coupable. Je lui trouvais aussi ce soir un air singulier, elle semblait ne pas oser lever les yeux!… La misérable, échappant quelques instants à ma surveillance, aura réussi à communiquer avec quelqu'un des siens. Macri vient de me dire que sa mère et un de ses enfants sont atteints. Il n'y a plus besoin de chercher comment Karoly a pu éprouver les effets de la contagion!

Sa voix se brisa un peu… Il s'approcha du lit, se courba vers l'enfant, le couvrit d'un long regard…

—Mon amour, mon Karoly, nous te sauverons, dit-il d'un ton sourdement passionné! Et je ne te quitterai plus, mon bien-aimé, ne crains rien!

—Papa… Myrtô…, murmura l'enfant.

—Oui, mon chéri, elle aussi restera près de toi… Et le docteur Hedaï va te guérir bien vite, tu verras.

Quelles inflexions caressantes et chaudes savaient prendre cette voix impérative et dure! Quelle tendre douceur pouvaient refléter ces prunelles superbes!

Le docteur entra. Il venait indiquer à Myrtô différentes précautions hygiéniques à prendre. Puis il examina de nouveau le petit malade… Sa physionomie reflétait, malgré lui, quelque chose de sa profonde inquiétude. Le prince, le saisissant par le bras, l'écarta du lit et demanda d'une voix frémissante:

—Le sauverez-vous, voyons?… le sauverez-vous?

—Il y a encore de l'espoir, Excellence…

—De l'espoir!… de l'espoir seulement!… Mais c'est une certitude que je veux! dit le prince entre ses dents serrées.

—Personne ne pourra la donner à Votre Excellence, répliqua tristement le vieux médecin. Je ferai tout le possible, je ne puis dire davantage. Je viens de télégraphier à Budapest, un de mes confrères sera ici demain. Mais, comme je l'ai dit à Votre Excellence, il sera trop tard. Demain, l'enfant sera sauvé, ou…

Il n'osa achever… Mais le prince avait compris. D'un pas d'automate, il revint vers le lit et s'assit à côté en attachant son regard ardent sur le visage défiguré de l'enfant.

Le docteur se retira dans la pièce voisine et s'étendit sur un canapé pour se tenir prêt à répondre au premier appel… Près de l'enfant, son père et Myrtô demeurèrent seuls, écoutant, silencieux et l'âme déchirée, la respiration de plus en plus haletante du petit malade.

* * * * *

L'aube, en se levant, éclaira l'agonie de l'enfant. Les efforts de la science étaient impuissants à sauver le petit être trop faible pour supporter un pareil assaut.

Le Père Joaldy était venu partager la veille douloureuse. Assis près de Myrtô, il priait, comme la jeune fille, de toute son âme, moins encore pour l'enfant que pour le père, dont la physionomie portait les marques d'un désespoir d'autant plus effrayant qu'il était contenu.

La comtesse Zolanyi, essayant de surmonter sa terreur de l'épidémie, était apparue un instant à la porte de la chambre. Mais en la voyant livide, toute tremblante, Myrtô s'était levée précipitamment en murmurant:

—Oh! n'entrez pas, ma cousine, je vous en prie! Si vous craignez, il n'est aucune disposition plus favorable pour la contagion… Et vous devez vous conserver pour vos enfants.

—Mais Karoly… Je suis sa grand'mère… avait-elle balbutié en jetant sur le petit visage méconnaissable un regard plein d'effroi.

—Hélas! que pouvez-vous pour le pauvre petit ange! avait répliqué le Père Joaldy. Mademoiselle Myrtô a raison, ne vous exposez pas, à cause de vos enfants.

La comtesse s'était retirée, après avoir jeté un coup d'oeil anxieux vers son fils. Mais celui-ci ne paraissait même pas s'être aperçu de sa présence. Depuis l'instant où il avait compris que Karoly était irrévocablement perdu, il semblait ne plus voir et ne plus entendre.

Le jour se levait, rayonnant. Le soleil frappait les vitres de la grande chambre blanche où se mourait le petit prince. Un de ses premiers rayons glissa sur le visage pâle, désolé de Myrtô, puis sur la figure défigurée de Karoly…

L'enfant ouvrit les yeux, son regard, déjà voilé, se posa sur Myrtô, ses petits bras essayèrent de se tendre vers elle…

—Myrtô… emb…rassez…

Elle devina plutôt qu'elle ne comprit les mots qui s'échappaient de cette gorge haletante. Elle se pencha, ses lèvres se posèrent sur le visage couvert des marques affreuses de la terrible maladie…

Devant l'acte sublime de cette enfant qui offrait ainsi sa jeunesse et sa beauté radieuse à ce contact mortel, le prince Milcza sortit soudain de sa torpeur farouche. Il étendit la main pour repousser Myrtô…

—Pas vous!… non, pas cela! dit-il d'une voix étouffée.

—Oh! lui refuser cette satisfaction!… Y pensez-vous! s'écria-t-elle avec un geste de protestation.

Il détourna la tête et s'absorba de nouveau dans la contemplation de son fils… Le docteur était entré doucement, il se tint debout un peu en arrière de Myrtô, en attachant sur le prince Arpad un regard navré.

L'enfant eut tout à coup une brève convulsion, ses mains se levèrent, ses lèvres murmurèrent:

—Papa… Myrtô…

Le prince se pencha sur son fils, il appuya ses lèvres sur le front de l'enfant… Et Karoly rendit le dernier soupir sous la baiser passionné de son père.

CHAPITRE X

Le prince Milcza ensevelit lui-même son fils, sans vouloir accepter d'autre aide que celle de Myrtô. Le petit prince, à cause de la contagion, ne pouvait être exposé dans la grande galerie de la chapelle, comme l'avaient été avant lui tous les Milcza. Il demeura donc dans sa grande chambre blanche, entouré de lumière, sa tête reposant sur un coussin de velours blanc, ses petites mains jointes sur une croix d'argent.

Cette croix était celle qui avait reçu le dernier soupir de Madame Elyanni. Myrtô, une fois l'ensevelissement terminé, avait jeté autour d'elle un coup d'oeil pour chercher un crucifix. Mais elle n'avait vu qu'une statue de la Vierge, une petite merveille d'ivoire. Alors, sans hésiter, elle avait sorti de son corsage le cher souvenir et l'avait mis entre les petites mains que les doigts frémissants du prince Milcza venaient de joindre.

Maintenant que ses traits étaient reposés, l'enfant avait presque repris son aspect accoutumé. Mais, pour la première fois, Myrtô s'avisa, maintenant que les grands yeux noirs étaient clos, que l'enfant ressemblait à sa mère.

Le Père Joaldy, le docteur, Katalia, la femme de charge, que n'effrayait pas la crainte de la contagion, se succédèrent pour la veillée funèbre. Myrtô, anéantie de fatigue et d'émotion, dut céder à l'aumônier et aller se reposer quelques heures. Mais elle revint bien vite reprendre sa place près du petit être auquel la douloureuse nuit d'agonie l'avait unie par des liens indestructibles.

Le prince Milcza ne quitta pas une seconde la chambre mortuaire, il déposa lui-même dans le cercueil doublé de satin blanc le corps de son fils. Dans son visage rigide, aussi pâle que celui du petit mort, les yeux seuls laissaient voir quelque chose du désespoir affreux qui devait broyer ce coeur d'homme.

Les funérailles se déroulèrent avec la pompe accoutumée dans la chapelle du château. Pour la première fois, Myrtô vit occupé un des fauteuils princiers… pour la première fois aussi, elle vit le prince Milcza en vêtements noirs.

Les yeux de la jeune fille, gonflés de larmes, s'attachaient avec une ardente compassion sur la haute silhouette debout en avant de tous. Même en ce jour où il était si profondément frappé, le prince Milcza ne courbait pas la tête devant son Dieu.

Du coeur de Myrtô, une supplication jaillit, fervente et douloureuse:

—Mon Dieu, ayez pitié de lui!… Donnez-lui la force, donnez-lui la foi!

Le petit cercueil fut descendu dans la crypte où reposaient déjà tant de princes Milcza. Lentement, le prince Arpad l'aspergea d'eau bénite… Puis, se détournant, il écarta d'un geste impérieux tous ceux qui étaient là, sa famille, la domesticité, les tenanciers, et il sortit rapidement, sans attendre que, selon l'usage, tous eussent défilé devant lui.

Myrtô, par un suprême effort d'énergie, avait pu se soutenir jusque-là. Mais, une fois remontée dans sa chambre, elle tomba sur un fauteuil, défaillante de lassitude physique et morale à la suite de ces trois journées douloureuses où, après l'agonie de l'enfant, elle avait assisté à celle du père, muette mais effrayante.

Dans son cerveau fatigué, dans son coeur péniblement serré, un sentiment dominait tout en ce moment: une compassion immense, navrée, pleine d'angoisse, pour ce père dont elle avait compris l'épouvantable déchirement, pour cette âme qui allait se trouver seule dans sa lutte contre la douleur atroce de la séparation… bien seule, hélas, puisqu'elle était éloignée de son Dieu!

Et personne ne pouvait tenter de l'enlever à son effroyable solitude, personne ne pouvait essayer de lui parler de résignation … Non, pas même sa mère. Tout son coeur s'était donné à l'enfant bien-aimé, et maintenant que Karoly n'était plus, le prince Milcza devait considérer l'existence comme un épouvantable désert.

Un remords surgit tout à coup dans l'esprit de Myrtô, au souvenir d'un bref petit incident de la veille. Au moment de mettre l'enfant dans son cercueil, le prince avait enlevé le crucifix placé entre les mains de Karoly et avait demandé, en levant vers Myrtô ses yeux où demeurait une expression de désespoir immense:

—Cette croix vous rappelle-t-elle quelque souvenir cher?

—Oui, prince, elle était entre les mains de ma mère morte.

—Ah! avait-il murmuré en la lui tendant.

Maintenant, elle pensait qu'il eût été heureux sans doute de conserver ce crucifix en souvenir de son enfant, et qu'elle aurait dû le lui laisser. La chère morte, du haut du ciel, aurait béni ce sacrifice de sa fille en faveur d'un malheureux incroyant à qui la divine image eût pu apporter une force et une consolation dans la nuit affreuse où se débattait sans doute son âme meurtrie.

Ce regret devint pour Myrtô une véritable souffrance. Demain, elle donnerait la croix à la comtesse Zolanyi en la priant de la remettre à son fils… Si elle l'avait osé, elle l'aurait fait porter dès ce soir au prince Milcza.

Mais Katalia, qui vint de la part de la comtesse s'informer de ses nouvelles et lui offrir ses soins, lui apprit que le prince s'était enfermé dans son cabinet de travail en défendant de le déranger sous quelque motif que ce fût.

Myrtô se mit au lit en refusant toute nourriture. Sa gorge, serrée par la fatigue et le chagrin, eut peine à avaler l'infusion calmante que lui apporta Katalia… Et les heures s'écoulèrent, très lentes, ne lui amenant que l'insomnie, peuplant son cerveau d'angoisses imprécises.

A l'aube, son corps se trouvait un peu reposé, mais son cerveau était plus las encore que la veille. Une sorte d'inquiétude nerveuse agitait Myrtô, si calme, si raisonnée d'ordinaire, et l'obligea enfin à se lever. Elle ouvrit sa fenêtre, l'air du matin, frais et léger, lui fit du bien, et elle pensa qu'une promenade matinale calmerait peut-être ses nerfs surexcités après la pénible tension des jours précédents. Elle s'habilla, jeta un manteau sur ses épaules et descendit, sans rencontrer personne dans le château encore endormi, jusqu'à une petite porte de service par où elle sortait du château quand la comtesse Zolanyi avait des hôtes et que Myrtô ne voulait pas risquer de rencontrer ceux-ci.

Le voile rosé de l'aube s'écartait lentement, le soleil commençait à rayonner, très doux, irisant les gouttes de rosée semées sur les feuillages du parc, faisant étinceler le vitrage des serres. La brise fraîche vivifiait un peu les nerfs fatigués de Myrtô, elle atténuait la souffrance du cercle douloureux qui lui serrait les tempes…

Elle s'en allait ainsi vers le temple grec. Là, plus qu'ailleurs, elle retrouverait le souvenir de celui qui était maintenant un ange près de Dieu. Là, elle pourrait se remémorer avec une poignante douceur les heures parfois pénibles, mais si souvent consolantes, passées près de l'enfant capricieux et tendre, sur lequel elle avait exercé, par le seul charme de son regard, de son sourire, de sa fermeté affectueuse, une influence chaque jour plus puissante, et qui l'avait aimée au point de mêler son nom à celui de son père dans sa dernière parole.

Myrtô avait pris un sentier qui la conduisait au bord du petit lac. Elle contourna celui-ci, longea la muraille de marbre du temple… Sur le sol couvert d'un épais gazon velouté, son pas léger glissait, sans bruit…

Elle contourna la base du péristyle et s'arrêta tout à coup… Quelqu'un l'avait précédée dans ce lieu cher à Karoly. Le prince Arpad se tenait debout, appuyé à une des colonnes du péristyle, les bras croisés, les yeux fixés sur l'endroit de la pelouse où était posée habituellement la chaise-longue de Karoly. Un rayon de soleil, glissant en biais le long des colonnes, éclairait son visage pâle, creusé par une douleur sans nom…

Il décroisa tout à coup les bras, le soleil frappa, dans sa main droite, un objet brillant…

Myrtô avait vu, elle avait compris… Elle s'élança, elle gravit les degrés avec un cri d'angoisse…

Il se détourna brusquement et recula un peu en la voyant se dresser devant lui, pâle comme une morte, les yeux dilatés d'horreur et de reproche.

—Vous!… vous! dit-il sourdement.

—Prince!… oh! qu'alliez-vous faire? murmura-t-elle avec une intraduisible expression de douleur.

Une flamme de colère passa dans le regard du prince.

—Que venez-vous faire ici? dit-il avec violence. Laissez-moi… Retirez-vous!

—Vous laisser accomplir ce crime! dit-elle dans un cri d'indignation. Non, non, cela ne se fera pas!

—Cela se fera, parce que je le veux… parce que la vie n'est plus rien pour moi, maintenant. Pensez-vous que je puisse vivre sans lui, mon bien-aimé?… Non, non, cela est impossible, et je vais m'en aller aussi. Partez vite… Si vous n'étiez arrivée, ce serait fini déjà.

—Je vous en supplie! s'écria-t-elle en joignant les mains, affolée par cet accent de douleur passionnée où elle sentait passer une irrévocable décision. Vous êtes chrétien, n'oubliez pas votre âme!… Oh! je vous en prie! dit-elle dans un sanglot.

Un long tressaillement secoua le corps du prince, ses traits se crispèrent une seconde… Et soudain, une lueur d'effrayante colère traversa son regard…

—Non, non, vous ne me vaincrez pas! Je veux mourir, vous ne serez pas plus forte que moi… Retirez-vous, vous dis-je!

Elle se dressa, les yeux étincelants, la tête haute…

—Non, je resterai! Nous verrons si vous aurez le courage de vous tuer devant moi! Pensez-vous donc, par ce crime, retrouver votre fils près de Dieu!… Et ne songez-vous pas qu'en agissant ainsi, vous n'êtes qu'un lâche?

Une exclamation de fureur s'échappa des lèvres du prince, sa main droite se leva, une détonation retentit…

Myrtô avait fait un brusque mouvement de côté, la balle la frôla seulement… A demi évanouie d'émotion et d'effroi, la jeune fille tomba sur le dernier degré du péristyle.

—Myrtô!

Il était devant elle, agenouillé sur les degrés de marbre, ses mains saisissaient celles de la jeune fille, son regard plein de terreur et d'angoisse s'attachait sur le visage aussi blanc que les colonnes de marbre…

—Myrtô, êtes-vous blessée?

—Non, grâce à Dieu, répondit-elle faiblement.

—Misérable que je suis! dit-il d'un ton de sourd désespoir. Vous!… vous qui avez prodigué votre dévouement à mon enfant!… vous qui avez risqué votre vie pour lui!… Myrtô, pardonnerez-vous jamais à ce malheureux fou!… Car j'étais fou de douleur, tout à l'heure, après cette nuit atroce où j'ai revu sans cesse, mon amour, mon Karoly.

—Oui, vous n'étiez plus vous-même, je l'ai compris, dit-elle avec douceur. Moi, je n'ai rien à vous pardonner… ce n'est pas moi, prince, que vous avez offensée par votre accès de désespoir.

—Je ne crois plus, dit-il d'un ton où Myrtô sentit passer une profonde amertume.

Des larmes montèrent aux yeux de Myrtô, ses mains frémirent un peu dans celles du prince…

—Le voilà, votre grand malheur! dit-elle d'une voix étouffée par l'émotion. Si vous aviez la foi, votre douleur aurait été supportable… Mais réellement, je ne puis croire que vous, élevé chrétiennement, n'en ayez pas conservé au fond du coeur au moins une légère étincelle!

Il s'était levé, en tenant toujours une des mains de la jeune fille, son regard adouci enveloppait le beau visage attristé où rayonnait l'âme fervente et si ardemment chrétienne de Myrtô…

—Je ne sais, murmura-t-il pensivement. Mon coeur s'est endurci, mon âme s'est voilée… Mais c'est assez parlé de moi, il faut songer à vous. Vous voilà encore toute tremblante, ma pauvre enfant!

—Ce n'est rien… Je suis beaucoup plus impressionnable depuis quelques jours, à cause de la fatigue, je pense…

—Oui, vous avez prodigué vos forces pour lui, et voilà comment son père vous remercie!… Myrtô, je vais chercher le docteur Hedaï…

—Oh! non certes! dit-elle vivement. Il n'est pas nécessaire que personne sache ce qui s'est passé.

—Vous êtes trop généreuse, dit-il avec émotion. Mais je n'accepterai pas que votre santé en souffre. Le docteur sera discret…

—Je vous assure que c'est inutile. Je vais rentrer tout doucement au château…

Et, en parlant ainsi, elle se mettait debout. Mais elle chancela un peu et se retint au bras que le prince étendait vers elle.

—Vous le voyez, vous n'êtes pas bien forte encore. Permettez-moi au moins de vous offrir l'appui de mon bras pour revenir jusqu'au château.

Elle le regarda d'un air perplexe.

—Mais on se demandera ce que signifie… Et si l'on me fait des questions?…

Il eut un geste contrarié et un impatient mouvement de sourcils.

—Vous renverrez les questionneurs à leurs affaires, voilà tout!

—Même si c'est votre mère?

—Ma mère dort encore à cette heure. Les domestiques se lèvent à peine, les jardiniers n'ont certainement pas commencé leur travail… Du reste, faible comme vous l'êtes, je ne vous laisserai certainement pas retourner seule quand même je devrai raconter devant tous ce qui s'est passé tout à l'heure.

Subjuguée par la décision de son accent, elle posa sa main sur le bras qu'il lui présentait, et soutenue par lui, descendit lentement les degrés.

Un frisson la secoua tout à coup. A quelques pas d'elle, elle venait d'apercevoir le revolver que le prince avait jeté loin de lui au moment où il s'élançait vers elle.

—Oh! pardon, j'aurais dû le faire disparaître! dit-il.

Il le ramassa et le glissa dans une poche de son vêtement. Il rencontra alors le regard de Myrtô, exprimant une supplication poignante.

—Oui, je vous promets de ne plus m'en servir pour un pareil motif, dit-il avec émotion. Mais vous prierez un peu pour moi, Myrtô, car je souffre tant!

La main de Myrtô se glissa dans son corsage, elle y prit la petite croix d'argent. Ses grands yeux émus et doux se levèrent vers le prince.

—Je ne sais si je me suis trompée, dit-elle timidement, mais j'ai cru comprendre que vous seriez heureux de garder cette croix en souvenir de votre cher petit. Si vous vouliez l'accepter?

—Oh! non, non! dit-il vivement. Vous êtes admirablement bonne et délicate, mais je refuse ce sacrifice, Myrtô.

—Acceptez, je vous en prie! Je serai si heureuse de penser que vous portez comme une égide ce souvenir de notre rédemption qui a reçu le dernier soupir de ma chère chérie et de votre petit bien-aimé!

Et, doucement, elle lui mettait la croix dans la main.

—Mais vous… vous? dit-il d'une voix étouffée par l'émotion.

—Moi, je penserai avec bonheur que cette croix vous aidera peut-être à trouver la résignation et le repos, répondit-il gravement.

Il entr'ouvrit son vêtement et introduisit la croix dans une poche intérieure.

—Je n'ai pas de paroles pour vous remercier, Myrtô! Mais souvenez-vous que vous pouvez maintenant tout demander à votre cousin.

Il lui présenta de nouveau le bras, et tous deux prirent le chemin du château.

Comme l'avait dit le prince, les jardins étaient complètement déserts, le château encore endormi. Avant d'y atteindre, Myrtô s'arrêta.

—Maintenant, je pourrai rentrer seule. Je vous remercie, prince.

—Prince! dit-il d'un ton de reproche. Ne voulez-vous pas me traiter en cousin, Myrtô? Il est vrai que, jusqu'ici, le triste misanthrope que je suis n'avait pas revendiqué les privilèges de ce lien de parenté. Mais celui-ci se trouve renforcé maintenant par l'admirable dévouement dont vous avez entouré mon enfant… Et vous me montreriez ainsi que vous m'avez bien pardonné cette épouvantable seconde de folie qui sera un des plus douloureux souvenirs de ma vie.

—Oh! n'y songez plus, je vous en prie!… Et je suis si heureuse que Dieu, dans sa miséricorde, m'ait permis d'arriver à ce terrible instant!… Oh! non, rassurez-vous, je ne vous en veux pas, mon cousin!

D'un geste timide, elle lui tendait la main.

—Merci, Myrtô!

Il se courba, effleura de ses lèvres les petits doigts de la jeune fille et s'éloigna lentement, non sans se retourner plusieurs fois pour s'assurer, sans soute, qu'elle n'avait plus besoin de son aide.

Elle regagna assez facilement sa chambre. Mais en y arrivant, elle fut prise d'une défaillance, et n'eut que le temps de se laisser tomber sur un fauteuil. Ce fut là que Thylda la trouva deux heures plus tard, en venant faire la chambre… Et la jeune servante descendit précipitamment, répandant le bruit que Mademoiselle Myrtô était atteinte de la maladie qui avait emporté le petit prince.

CHAPITRE XI

Les terreurs de Thylda ne se trouvèrent heureusement pas fondées. Le docteur Hedaï ne découvrit aucun symptôme inquiétant, Myrtô n'avait qu'une fièvre nerveuse, due à la fatigue et aux émotions de ces quelques jours.

Katalia arriva aussitôt et apprit à la malade que Son Excellence l'avait fait appeler, et lui avait donné l'ordre d'abandonner toutes occupations afin de s'occuper exclusivement à soigner la jeune fille… Et elle s'y employa aussitôt avec un zèle, un empressement discret et respectueux qui témoignaient de l'étendue et de la sévère précision des instructions princières. Jusqu'ici la femme de charge, bien que toujours correcte, avait paru, de même que toute la domesticité, d'ailleurs, considérer Myrtô comme une quantité assez négligeable. Mais cette brève entrevue avec son maître semblait avoir complètement modifié sur ce point les idées de Katalia.

Pendant les huit jours que Myrtô demeura au lit ou à la chambre, le docteur vint la voir matin et soir. Au bout de trois jours, se sentant légèrement mieux, elle lui dit:

—Vraiment, docteur, il est bien inutile de vous déranger ainsi! Je ne suis pas malade au point que vous veniez deux fois par jour…

—Ordre du prince Milcza, Mademoiselle! répondit le vieux médecin. Et en sortant d'ici, je dois aller chaque fois lui donner de vos nouvelles… Franchement, il ne peut pas faire moins pour celle qui a risqué si gros près de son fils.

—Comme vous exagérez, docteur! dit-elle en prenant un petit air fâché.

—C'est bon, c'est bon, je sais très bien ce que je dis, Mademoiselle Myrtô!… Et, fort heureusement, le prince Milcza n'est pas homme à oublier ce qu'il doit.

La comtesse Zolanyi et Terka, une fois bien certaines qu'il n'y avait rien à craindre de la terrible maladie, montèrent plusieurs fois pour voir Myrtô et passer près d'elle quelques instants. Renat et Mitzi voulurent aussi les accompagner, mais Irène s'en abstint, prétextant qu'elle n'était pas sûre du tout qu'il n'y eût encore de danger de contagion, en réalité peu soucieuse de donner un témoignage de sympathie à cette cousine dont elle jalousait la beauté et le charme irrésistible, et qui venait, par son dévouement au chevet du petit prince, d'acquérir une auréole de plus.

Le Père Joaldy vint aussi visiter la malade. Il lui apporta un jour un écrin de cuir blanc, et, quand il l'eut ouvert, Myrtô vit l'admirable petite statue de la vierge qui se trouvait dans la chambre de Karoly.

—Le prince Milcza voudrait que vous l'acceptiez en souvenir de son fils, expliqua l'aumônier.

—Oh! j'en serai bien heureuse!… Vous remercierez le prince pour moi, mon Père, dit Myrtô avec émotion.

Et maintenant, chaque fois que son regard rencontrait la statue d'ivoire, elle avait un souvenir pour l'enfant et une prière pour le père.

Un peu de résignation était-elle enfin descendue en cette âme déchirée et révoltée?… Myrtô se le demandait avec angoisse. Mais elle ne pouvait être renseignée, la comtesse n'ayant pas revu son fils depuis le jour des funérailles et le Père Joaldy n'ayant pu provoquer la moindre confidence lorsqu'il avait reçu la visite du prince, le jour où celui-ci lui avait remise la statue. Myrtô savait seulement qu'il montrait à tous un visage impassible et glacé, qu'il s'enfermait de longues heures dans son cabinet de travail, mangeait à peine et faisait, dans le parc, de fantastiques et effrayantes courses à cheval.

—Cherchait-il donc encore la mort? pensait Myrtô avec effroi.

Elle attendait avec une secrète impatience le moment où il lui serait permis de reprendre sa vie normale. Peut-être, alors, pourrait-elle le rencontrer et deviner ce qui se passait en cette âme.

Mais son espoir fut déçu. Dans le château, dans les jardins, dans le parc, le prince Milcza demeurait invisible.

—Il va finir par devenir fou! murmurait Terka en secouant la tête.

—Mais enfin, dit un jour Myrtô emportée par sa franchise, ne pourriez-vous pas essayer, bien discrètement, bien doucement, de l'enlever à sa solitude?

Terka et Irène demeurèrent un moment muettes de stupeur.

—Vous dites?… fit enfin l'aînée. Ma pauvre Myrtô, votre cerveau est-il aussi un peu dérangé?… Car je ne puis admettre que vous ne connaissiez pas encore le prince Milcza, et que vous ne sachiez d'avance l'accueil qui serait fait à pareille audace.

—Parce que vous ne l'aimez pas assez… parce qu'il sait bien que vous avez peur de lui, dit résolument Myrtô. Mais si vous osiez… s'il voyait en vous l'ardent désir de le consoler, de l'aider dans sa peine…

—Oh! oh! interrompit Irène avec un léger ricanement, vous faites l'intrépide, parce qu'il lui a plu d'oublier, sur la prière de son fils, les audaces de langage auxquelles vous vous êtes laissée aller certain jour. Mais pareille chose ne se renouvellerait pas impunément, croyez-le… Et nous-mêmes, ses soeurs, serions bien reçues si nous nous avisions de chercher à changer son humeur solitaire!

—Franchement, Myrtô, à notre place, l'essayeriez-vous? demanda Terka.

—Oui, oh! oui! Il me serait impossible de sentir mon frère souffrir tout près de moi sans essayer de le consoler, de le guérir… oui, même au risque de l'irriter et de lui déplaire!

Irène jeta un coup d'oeil malveillant sur le beau visage rayonnant d'une secrète et charitable ardeur, et dit d'un ton railleur en levant légèrement les épaules:

—Vous êtres vraiment tout à fait enfant, Myrtô, et vous avez des idées très exaltées. Pour un peu, vous nous demanderiez de convertir le prince Milcza!

—Mais ce ne serait que votre devoir de l'essayer, répliqua froidement Myrtô.

Et laissant sa cousine à la stupeur occasionnée par cette parole, elle sortit du salon où avait lieu cette conversation.

Cette après-midi-là, elle voulait aller voir un petit enfant malade aux environs de Voraczy. L'épidémie était en complète décroissance, la comtesse et ses enfants reprenaient peu à peu leurs relations, et Myrtô ses visites de charité. Le Père Joaldy lui indiquait seulement les demeures où le fléau n'avait pas passé, afin qu'elle ne risquât pas de rapporter au château quelque germe funeste.

Après avoir porté ses consolations, ses conseils et une aumône, bien légère, hélas! dans le misérable logis, elle revint lentement à travers le parc. Bientôt, un peu lasse, car ses forces n'étaient pas complètement revenues, elle s'assit près d'un petit étang, devant lequel d'énormes hêtres, récemment abattus, formaient comme une haute barricade.

En cherchant son mouchoir pour essuyer quelques gouttes de sueur que la chaleur faisait perler à ses tempes, elle rencontra sous sa main un porte-monnaie de cuir souple… Depuis quelque temps, elle l'emportait toujours, dans l'espoir de pouvoir s'expliquer enfin à ce sujet avec le prince Milcza. L'incident relatif à Miklos et plus tard le pénible événement dont Voraczy avait été le théâtre, étaient venus retarder cette explication qui était cependant indispensable.

Mais quand le reverrait-elle, puisqu'il semblait s'enfoncer plus que jamais dans sa solitude farouche?

Pensive, elle laissait son regard errer sur le petit étang moiré par le soleil de grandes plaques étincelantes. Nul bruit, dans cette partie reculée du parc, que des gazouillis d'oiseaux ou le plongeon d'une grenouille.

Si, cependant, voici qu'un galop de cheval se faisait entendre… Un cavalier apparut hors des futaies qui entouraient l'étang. Avant que Myrtô eût pu seulement faire un mouvement le cheval s'enlevait d'un bond superbe au-dessus de l'étang et des arbres renversés et retombait, les jambes raidies et frémissantes, à quelques pas de la jeune fille.

Elle se dressa debout avec un cri d'effroi. Le cavalier eut une exclamation, et, sautant légèrement à terre, s'avança vivement vers elle.

—Myrtô, je vous ai fait peur?… Je ne vous avais pas vue, vous étiez cachée par ces arbres…

Il se penchait en attachant sur elle son regard inquiet.

—C'est tellement effrayant ce que vous faites là! dit-elle en essayant de comprimer le tremblement de sa voix. On croirait vraiment que… que vous cherchez un accident, acheva-t-elle dans un murmure.

Il lui saisit la main.

—Myrtô, qu'avez-vous pensé là?… Oh! non, non! J'ai toujours aimé et pratiqué ce genre d'exercices, en vrai Magyar que je suis. Maintenant, j'essaye de tromper ainsi les regrets qui me torturent, je me grise d'air et de vitesse… Mais je suis désolé de vous avoir effrayée!

—Oh! vous le voyez, c'est passé! dit-elle avec un léger sourire.

Elle étendit la main et caressa les naseaux de l'alezan qui avançait sa belle tête fine.

—Abdul vous demande pardon, comme son maître, Myrtô… Mais dites-moi donc comment vous vous trouvez, maintenant? J'ai bien eu de vos nouvelles régulières par le docteur, mais je ne suis pas fâché de juger par moi-même… Vous me direz que j'aurais pu le faire plus tôt? Je dois vous avouer que j'ai été en proie à une forte crise de misanthropie.

Il passa la main sur son front où se creusaient des plis profonds.

Myrtô murmura avec émotion:

—Il ne fallait pas y céder… il fallait venir près de votre mère, de vos soeurs…

—Oui, je l'aurais dû… Mais j'ai parfois de si terribles moments que mon énergie morale s'en trouve considérablement ébranlée. Cependant, j'avais l'intention de me rendre un de ces jours chez ma mère, à l'heure du thé.

—Aujourd'hui? dit timidement Myrtô.

Il eut une sorte de vague sourire, qu'elle lui avait vu parfois vis-à-vis de Karoly.

—Aujourd'hui, soit… Mais êtes-vous donc comme moi, Myrtô, aimez-vous les promenades solitaires? Comment ne vous trouvez-vous pas avec mes soeurs?

—J'ai été voir une pauvre famille, à l'entré du village de Selzi.

—Et Terka ou Irène ne vous accompagnent jamais dans ces visites charitables, naturellement? dit-il avec ironie.

—Mais elles ont leurs pauvres à qui elles distribuent des aumônes chaque semaine! protesta vivement Myrtô.

Une lueur sarcastique passa dans le regard du prince.

—Oui, quelques pauvres choisis, de ceux dont la misère n'offense pas trop les regards… Oh! je connais la charité mondaine! Je l'ai vue de près, j'ai pu l'étudier… L'autre, la vraie, ce doit être la vôtre… Vous êtes certainement très aimée des malheureux, Myrtô?

—Mais je pense qu'ils ne me détestent pas, répondit-elle avec un sourire. Quant à moi, je les ai en grande affection, et mon seul regret est de ne pouvoir soulager toutes leurs misères, si affreuses parfois.

—Oui, vous êtes pour eux un rayon de lumière… pour tous les malheureux, murmura-t-il d'un ton indéfinissable.

Il se détourna légèrement, jeta un coup d'oeil sur le soleil qui s'abaissait à l'horizon et demanda:

—Retournez-vous maintenant au château, Myrtô?

—Oui, il est grand temps, je crois.

—Voulez-vous accepter ma compagnie et celle d'Abdul?

—Volontiers… d'autant plus que j'ai à vous parler.

—Je suis à votre disposition, dit-il en prenant la bride de son cheval.

Ils s'engagèrent dans le large chemin ménagé à travers les futaies magnifiques de cette partie du parc. Au bout de quelques instants, le prince demanda:

—De quoi s'agit-il, Myrtô?

Elle s'expliqua alors, en quelques phrases claires, elle lui répéta ce qu'elle avait dit autrefois à la comtesse Zolanyi…

Il s'arrêta brusquement, les traits contractés, et saisit le porte-monnaie que lui tendait la main de la jeune fille.

—Oh! pardon! dit-il d'une voix un peu étouffée. De l'argent, à vous!… à vous qui avez prodigué à mon fils votre affection votre dévouement inappréciable!… Myrtô, pardonnez-moi! Je vous ai péniblement froissée, n'est-ce pas?

—Un peu, sur le moment, dit-elle avec franchise. Mais j'ai réfléchi ensuite que vous ne pouviez avoir l'intention de me blesser.

Il détourna un peu la tête et se remit en marche. Un long moment, ils s'avancèrent ainsi en silence… Le prince dit enfin, d'un ton bas où passait une intonation de prière:

—Me pardonnerez-vous, Myrtô?

—Oh! n'en doutez pas, je vous en prie! répondit-elle vivement.

—Merci, Myrtô… Et si je vous demandais de distribuer cet argent à vos pauvres, l'accepteriez-vous?

—Pour eux, oui, avec bonheur! Je le leur donnerai en votre nom, mon cousin, et ils prieront pour vous! dit-elle, les yeux brillants de joie.

De nouveau, ils se remirent en marche, en silence. Le regard du prince, moins sombre qu'à l'ordinaire, se perdait dans la profondeur des futaies, rayées de lumière par les rayons de soleil qui réussissaient à percer l'épaisse voûte de feuillage.

Près du château, il appela un domestique et lui remit son cheval. Puis il s'inclina devant Myrtô en disant:

—Je vais changer de vêtements, et je me rendrai chez ma mère. Vous pouvez l'en prévenir, Myrtô.

La jeune fille, après avoir quitté sa robe de promenade, descendit chez la comtesse. Quand elle eut annoncé la visite du prince, elle vit soudain les mines s'allonger, Renat abandonna la partie qu'il faisait sur le tapis avec le petit chien de sa mère, Terka s'empressa de vérifier la parfaite correction de la table à thé, et Irène, sur une observation de la comtesse, essaya d'atténuer l'excentricité assez marquée de sa coiffure.

—C'est encore heureux qu'il ne nous tombe pas sur le dos, comme il en a coutume, fit-elle observer. Heureusement que vous l'avez rencontré, et qu'il a daigné vous communiquer son intention.

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings