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L'esclave religieux, et ses avantures

LES VOYAGES ET AVANTURES D'UN ESCLAVE DE TRIPOLY.

Reading edition

Chapitre premier.

Voyage de l'Auteur en Italie; Son séjour à Venise; Son Embarquement pour Constantinople; Combat contre quatre Corsaires de Tripoly; Recit de ce qui se passa sur Mer jusqu'à son arrivée à Tripoly, où il est vendu à un Arabe.

Le desir de voyager a esté la passion dominante de ma jeunesse, quand on m'enseignoit au College la Geographie, je m'imaginois que les Villes celebres marquées dans la Carte, estoient autant de lieux enchantez, & que Paris qui fait l'admiration des étrangers, n'estoit rien en comparaison. Je ne pûs resister à la violence de ma curiosité, & je passay en Italie en l'année 1659. Je n'en décriray point les particularitez que tant d'Auteurs ont données au public. Je me rendis au plûtost à Rome, afin d'y voir les Ceremonies de la Semaine Sainte, & l'Entrée de l'Ambassadeur de Portugal qui se fit avec beaucoup de magnificence, sous le Pontificat d'Alexandre VII. Apres avoir veu les ruines venerables des Ouvrages de l'Antiquité, admiré les modernes, & visité les Lieux Saints, je vis Naples, prés de laquelle est le Tombeau de Virgile, & la Grotte de la Sibille Cumée; Je vis aussi le Mont-Vesuve qui estoit tranquile, mais l'abondance des cendres qui l'environnent m'empécherent d'en visiter le sommet d'où sort quelque fois un si grand feu, qu'il donne l'épouvante à dix lieuës à la ronde: De Naples je vins à Lorette pour honorer la Mere de Dieu dans sa propre Maison; on sçait qu'elle a esté aportée de la Terre Sainte par le ministere des Anges dans les Estats du S. Pere en la marche d'Ancone. Avant l'hyver j'arrivay à Venise pour voir le Carnaval, que les Dames souhaiteroient durer plus long-temps, à cause de la liberté qu'elles ont depuis le commencement de l'année, jusqu'au premier Dimanche de Caresme.

Pendant qu'on équipoit à Venise un Navire pour Constantinople, où je me proposois d'aller, j'eûs le temps de considerer les beautez de cette Ville qui est l'unique dans le monde, assise au milieu de la Mer, toutes les ruës sont remplies de Canaux, & chaque Habitant a sa Gondole, les Eglises, les Places & les Palais y sont magnifiques, sur tout la Place de Saint Marc, où l'on voit deux Colomnes qui ont servy au Temple de Sainte Sophie de Constantinople. La Ville est environnée de petites Isles agreables, on voit dans les unes des Jardins de Plaisance, dans les autres des Monasteres qui servent de Forteresses spirituelles à la Republique, sans compter les Tours & les Bastions garnis de Canons, pour s'opposer aux insultes des Turcs. Il y a dans l'Arsenal dequoy armer quarante mil hommes, & un nombre infiny d'Ouvriers destinez pour les Ouvrages de la Marine: On y garde quantité d'Etendars, comme des Monumens éternels de la valeur des Generaux de la Republique & des Victoires memorables qu'ils ont remportées sur les Infideles. Si Rome est appellée la Sainte, Naples la Gentille, Florence la Belle, Gennes la Superbe, Venise se peut vanter d'estre la Riche. Je finiray l'éloge de Venise par six Vers Latins d'un Poëte Italien, qui fut recompensé par le Senat de six cens Sequins d'or.

Le long séjour que je fis à Venise pour attendre le départ du Vaisseau où je devois m'embarquer, me donna le loisir de voir en l'Eglise de S. Marc, la Pompe funebre du Prince Almeric de la Maison de Modene, qui estoit mort en Candie pour le Service de la Republique, & la Sortie du Bucentaure le jour de l'Ascension, lorsque le Doge va en Ceremonie Epouser la Mer. Ce superbe Bastiment que les Estrangers appellent la Montagne d'or, porte six cent personnes, sans les Rameurs & les Matelots necessaires pour son équipage. Le Doge accompagné de tous les Ambassadeurs & du Senat, monte le Bucentaure, dont les Cordages sont de Soye, les Voiles & les Etendars de Broderie: Estant arrivé au lieu destiné, le Patriarche benit un Anneau, & le met au doigt du Doge qui le jette aussi-tost dans la Mer. Apres la Ceremonie le Bucentaure retourne dans la Ville suivy de dix à douze mil Gondoles, & de plusieurs Galiotes, Brigantins & Galeres qui luy font la Cour comme à leur Souverain. Ces petites Gondoles qu'on appelle ordinairement les Carrosses de Venise, tiennent leur rang prés de leur Prince selon la qualité de ceux qui les montent; Elles sont ornées d'Armes, de Flâmes, de Pavillons, & couvertes de Tapis de Turquie, & semblent à leur retour témoigner par mille Fanfares & Concerts differents, que le Roy de la Mer a eû pour agreable le mariage du Doge avec elle.

Viderat Adriaticis Venetam Neptunus in undis Stare urbem, & toto ponere jura mari Nunc mihi Tarpejas quantumvis Jupiter arces Jactet, & illa sui mœnia Martis ait, Si Tiberim pelago præfers en aspice utramque, Illam homines dicas, hanc posuisse Deos.

Le Vaisseau Hollandois sur lequel je m'embarquay pour aller à Constantinople, s'appelloit la Fleur de Lys, il estoit moitié armé en Guerre, & moitié chargé en Marchandises, & portoit des Passagers de Diverses Nations; Une Dame Greque y estoit, & deux petites Filles âgées de huit à dix ans, qu'elle avoit euës d'un Noble Venitien qui l'avoit enlevée pour sa beauté & emmenée à Venise, aprés sa mort elle se retiroit en son Païs. Dés que le Vaisseau fut en estat de se mettre à la voile, nous partismes de la grande rade avec un vent assez favorable qui nous fit arriver en peu de temps à Zante: Nous n'y fismes pas de séjour à cause des tremblemens de terre qui arrivent souvent dans cette isle comme les Habitans nous le firent remarquer par les ruines des Terres voisines de la Ville, & de quelques maisons depuis peu renversées. Un jour que nous nous divertissions aprés le disner, la chambre où nous estions trembla si rudement, que les pierres de la porte se separerent; ce qui nous obligea d'en sortir promptement; & à peine fûmes nous embarquez que la maison abisma. Nous rendismes graces au Ciel de nous avoir preservez de ce peril, & continuâmes nostre route du costé de Candie, où toutes les forces Ottomanes estoient pour le Siege de la Capitale. Il y a bien de la difference entre les Voyages qu'on fait par Terre & ceux qu'on fait sur Mer; dans les premiers la diversité des mœurs & des coûtumes des Peuples, & les beautez singulieres des Païs, font oublier une partie des fatigues que souffre le Voyageur; au lieu que sur Mer on est dans un repos continuel, n'ayant point d'autre occupation qu'à passer le temps, & à faire part de ses avantures à ses Compagnons de Vaisseau. Depuis Venise jusqu'à l'Archipel, on découvre à droite les Terres de la Republique, la Marche d'Ancone, Lorette, & les Provinces de l'Abruze, de la Poüille & de Calabre dans le Royaume de Naples; A gauche, la Dalmatie, la Republique de Raguze, l'Albanie, l'Epire, la Bossine, la Morée & la Candie.

L'approche de Candie nous fit tenir sur nos gardes, le bruit du Canon des Turcs venoit jusqu'à nous, & nous avions sujet d'apprehender leur Armée Navalle. Nous commencions à costoyer les Isles de l'Archipel, lors qu'un soir nostre Capitaine dit qu'il s'estimoit heureux d'estre venu d'Hollande à Venise sans danger, nonobstant la quantité de Pirates qui courent la Mediteranée. On le felicita de son bon-heur, & pour en témoigner sa reconnoissance, il fit apporter la Collation & deux bouteilles de Malvoisie. Ce Regal se passa joyeusement, parce qu'il y avoit des personnes de differentes Nations, qui firent un concert assez bizare de leurs langages: Ce qui augmenta le plaisir, Un Prestre Flamand apres avoir bien beu avoüa qu'il alloit exprés en Grece ou en Armenie pour s'y établir, à cause que les Prestres s'y marient, & qu'il avoit dessein d'entrer dans ce Sacrement avant que de mourir.

Comme nous estions prests de nous retirer, la Sentinelle qui descendoit du Perroquet, assûra le Capitaine qu'il avoit aperceu de loin quelques voiles. Nous nous retirasmes dans l'esperance que la nuit nous en éloigneroit; mais à la pointe du jour nous vismes quatre Vaisseaux qui n'estoient eloignez de nostre Navire que de dix mille, & qui venoient fondre sur nous à toutes voiles. Leur diligence nous fit juger qu'ils estoient Corsaires; ce qui obligea le Capitaine de donner ses ordres. Il fit faire une Priere publique, exhorta un chacun de garder son poste & de deffendre sa vie & sa liberté contre les ennemis des Chrestiens, & disposa si bien toutes choses, que nous fûmes en estat de combattre. Une Barque Italienne que nous avions trouvée dans le Golphe de Venise deux jours apres nostre départ avoit esté prise par ces Pirates, qui ayant esté par elle avertis de nostre passage, ils mirent toutes les Voiles au vent pour nous joindre avant que nous pussions moüiller l'Ancre aux Isles de l'Archipel, & par cette retraite éviter le Combat; Mais toute la diligence que nous pûmes apporter fut inutile à cause de la pesanteur de nostre Vaisseau qui estoit chargé de marchandises. Le plus hardy des quatre Corsaires nommé Beyrant Rais Renegat Provençal, nous vint salüer de vingt-quatre canonades, mais celles de la Poupe nous firent plus de ravage que toute la bande; Hally Rais Renegat Grec fit en suite sa passade du mesme bord; Morat Renegat Hollandois, qui commandoit un Vaisseau à la Françoise, monté de quarante-huit pieces de Canon, nous maltraita beaucoup, & enfin nous essuyâmes les Canonades des ennemis suivies de mousqueterie, de fléches & de grenades.

On se donne quelque tréve dans ces occasions, pour descendre les blessez à fond de calle, & jetter en Mer les corps morts dont profitent les Poissons, qui ne manquent jamais de se rendre prés des Navires au bruit du Canon. Pendant ce temps nostre Capitaine, qui estoit un tres brave homme, parcourut le Vaisseau, & voyant que le flanc de Tribord estoit maltraité, les Canons en partie démontez, & sans secours, il fit armer l'autre bande pour faire paroistre aux ennemis une force égale, bien qu'ils fussent quatre Pirates contre un Vaisseau Marchand.

Tandis qu'un des Corsaires nous donna la passade, Beyram Rais vint nous aramber, apres que les acrots furent jettez, nous fismes retraite à la poupe pour surprendre ces Infideles, dont trente entrerent dans nostre Navire le Sabre à la main, le feu de nostre Mousquerie & de deux Periers chargez à Cartouches, fit un tel effet, qu'il ne s'en sauva que six. Un d'eux receut en se retirant un coup de Ponton au travers du corps, & un coup de Sabre sur la teste, ces blessures ne l'empécherent pas de courir apres celuy qui l'avoit blessé, & il tomba roide mort à six pas de là. L'opium que les Turcs mangent avant que de combattre les rend furieux, & les fait aller au combat la teste baissée sans craindre le danger, heurlans comme des bestes feroces, pour donner de la terreur aux Chrestiens.

Nostre Capitaine crût que les Barbares n'hazarderoient pas une autre attaque; mais picquez d'une retraite si honteuse, ils tenterent une seconde fois de nous acrocher; nostre Mousqueterie fit tant de feu & si à propos, qu'ils furent encore obligez de se retirer avec une perte considerable. Je fûs blessé en cette occasion d'un coup de fléche dans l'estomac & d'un éclat de bois aux reins, j'aurois esté tué si le baudrier n'avoit paré le coup; un de mes intimes amis fut tué à ma droite d'une mousquetade qu'il receut dans le bas ventre, & à ma gauche un Gentilhomme nommé de Grimonville, natif de Rennes en Bretagne, fut blessé dangereusement au visage, les RR. PP. de la Mercy de la Redemption des Captifs, l'ont rachepté depuis ma sortie de Tripoly de Barbarie.

Quoy que je fusse blessé, le Capitaine me donna la Proüe à garder, & durant que les ennemis s'éloignoient un peu afin de tenir conseil, il me pria de voir pourquoy le Canon ne tiroit point. Je descendis dans le fond du Vaisseau où je ne trouvay que des morts & des mourans, les affus des Canons estoient brisez & renversez sur des personnes expirantes, je n'entendois que des plaintes, des cris & des gemissemens, & je voyois par tout des spectacles d'horreur: J'arrivay mesme fort-à-propos pour empécher un Hollandois de mettre le feu aux Poudres, ce desesperé aimoit mieux nous faire perir que de permettre nostre esclavage. Estant remonté, j'entendis le Lieutenant qui proposoit au Capitaine de se sauver dans la Chaloupe, parce que la proüe estoit en feu, la poupe fracassée, & nostre perte inévitable. Comme je leur representois que c'estoit s'exposer à tomber és mains des Grecs de l'Archipel, qui sont sans Religion & sans pitié, une Canonade mit en deux le corps du Capitaine, dont la teste & les épaules furent emportées dans la Mer, & le reste tomba à mes pieds: Jugez si je fus alarmé de ce coup fatal qui nous osta toute esperance. Le Lieutenant entra dans la chambre du Capitaine où je le suivis, un boulet de Canon y avoit mis en pieces son coffre, & dispersé quantité de Sequins d'or, ceux que je pris par le conseil du Lieutenant, penserent me faire perdre la vie.

La sortie de la chambre ne fut pas si favorable que l'entrée, le pauvre Lieutenant eût la cuisse droite emportée d'un coup de Canon, & comme je le consolois on arbora un Pavillon blanc à la Poupe, qui estoit le signal que nous nous rendions à discretion: Lorsque les Turcs entroient dans nostre Navire, le Lieutenant m'embrassa, & me dit qu'il aimoit mieux se jetter en Mer, que d'aller finir ses jours en Barbarie, dans l'estat déplorable où il se voyoit reduit: Je le conjuray de ne pas s'abandonner au desespoir, mais si tost que je l'eûs quitté pour songer à moy, il se precipita dans la Mer. Je fus d'abord arresté par 2. Turcs qui se contenterent de me foüiller legerement, & prirent la valeur de 2. écus que j'avois dans mes poches; deux Renegats me foüillerent plus exactement & trouverent ce qu'ils cherchoient; les deux Turcs qui m'avoient arresté les premiers se trouverent là presens, l'un d'eux enragé d'avoir si peu profité de ma dépoüille, me porta un coup de Sabre que j'évitay par la fuite: Les Chrestiens furent derechef visitez, & les Officiers & les Marchands dépoüillez de leurs plus beaux Habits. Nous nous trouvasmes soixante-dix échapez du Combat, parmy lesquels il y avoit trente blessez, & nous y avions perdu plus de cinquante hommes. Estant descendus des premiers dans la principale Chaloupe des ennemis, je fus aperceu par la Dame Grecque, qui avoit à ses costez ses deux filles, elle me pria de luy ayder à descendre & à son aisnée, & donna la jeune à un nouveau Captif, qui en descendant tomba sur le bord de la Chaloupe & se cassa la teste, cela luy fit quitter la fille laquelle chut dans la Mer d'où l'on ne pût la sauver. La mere accablée de douleur par la perte de sa fille, de ses biens & de sa liberté, jetta des cris pitoyables vers le Ciel, & son malheur toucha les Corsaires les plus insensibles. Cette desolée mourut de tristesse dans le Serrail du Bacha de Tripoly apres trois ans de captivité, & pour derniere disgrace, elle veit sa fille qu'elle avoit élevée à Venise dans la veritable Religion embrasser la Mahometane.

Nous fûmes conduits vingt Captifs au Vaisseau de Morat Rais Chef d'Escadre, Nous y fûmes à peine arrivez qu'on nous foüilla pour la troisiéme fois, cette derniere me fut plus sensible que les deux autres, les Matelots m'osterent jusqu'au Calleçon, & ne me laisserent que la Chemise. Je demeuray dans la posture d'un Criminel qui va faire amande honorable, & sans le secours d'un Renegat Italien qui me couvrit de vieux haillons, j'aurois souffert plus de misere dans le reste du Voyage: Les Corsaires en retournant à Tripoly firent encore une prise d'un Navire Chrestien qui portoit des Vivres & des Munitions en Candie. Avant que d'attaquer ce Vaisseau qui se deffendit avec beaucoup de vigueur, ils nous enfermerent dans le fonds de Calle, on nous fit souffrir dans ce lieu de tenebres toutes les miseres imaginables, la faim, la soif, les plaintes continuelles des blessez, & une chaleur excessive nous reduisirent presque aux abois. Pendant le Combat qui dura plus de huit heures, nous fismes des veux inutils pour nos freres; car ne pouvans plus resister aux attaques des Infideles, & voyant leur Navire prest à faire naufrage, ils furent contraints de se rendre. Dés qu'il fut au pouvoir des Turcs, ils nous permirent de monter entre les deux Ponts afin de respirer l'air. Je fus obligé de coucher sur des Cordages durant le sejour que nous fismes sur Mer, qui estoit au temps de la Canicule, le matin en me levant la poix & le goudron m'enlevoient des morceaux de chair, ce qui augmenta mes blessures. Nous arrivasmes à la fin du mois de Juillet 1660. à Tripoly, dont Osman Renegat Grec estoit lors Bacha. Les Barbares firent de grandes réjoüissances de deux prises si considerables; ils trouverent dans les Navires plus de quarante mil écus, sans les marchandises estimées davantage, & cent cinquante Chrestiens qui font la richesse du Païs. Tous les nouveaux Captifs furent conduits au Chasteau pour estre presentez au Bacha, devant lequel un Escrivain Chrestien s'informa du nom, de l'âge, du païs, de la Religion, de l'art, & des qualitez de chaque Captif en particulier. La richesse du butin consola le Bacha de la mort des Officiers qui avoient esté tuez dans le Combat, parmy lesquels on comptoit deux Lieutenans, huit Canoniers, trente Turcs, & prés de quarante Renegats, outre les blessez, dont le nombre égaloit celuy des morts. Aprés que le Bacha se fût reservé les plus beaux & les plus jeunes Chrestiens pour son Palais & pour le service de ses Femmes, il nous fit distribüer un habit de toille, une paire de souliers & un Capot. On nous fit retirer le soir dans les prisons où nous trouvâmes plusieurs Captifs qui nous exhorterent à la patience. Le matin les Gardes de la Prison, nous conduisirent au Bazar qui est une Place publique pour y estre vendus; là les Captifs à demy nuds passent en reveuë devant un grand nombre de Turcs, d'Arabes & de Juifs, qui se font un plaisir de faire promener, & d'examiner ceux qu'ils veulent acheter; ils sçavent bien distinguer les personnes de qualité de celles du commun, par les pieds, les mains, & la phisionomie. Le Bacha s'empare du reste des Esclaves, à condition d'en tenir compte aux Levantis, lesquels sont les Soldats de la Mer, qui participent à toutes les prises; Un Arabe nommé Salem Chatel m'achepta cent cinquante écus. Me conduisant en sa maison, il entra dans un Cafegy pour me faire voir à ses amis qui fumoient & buvoient le Café, ils le feliciterent de l'achapt qu'il avoit fait de moy & prierent leur Prophete de me vouloir inspirer leur Religion.

Chapitre II.

Description de Tripoly, Mœurs, Commerce & Richesse de ses Habitans, son Gouvernement, ses diverses revolutions; Mehemet Renegat Grec en est fait Bacha; sa bonté pour les Captifs; Adresse d'un Esclave qui luy vole son Turban & ses Souliers; Captivité d'un Evesque, sa Charité.

Avant que de parler des miseres & des avantures de ma captivité, il est à propos de donner au Lecteur la Description de la Ville de Tripoly, qu'on appelle de Barbarie, pour la distinguer de celles de Sirie & de la Romanie, qui portent le mesme nom. Elle est sçituée sur la Mer d'Afrique entre Thunis & Alexandrie d'Egypte, la Ville est assés bien bastie, les Maisons y sont fort basses, & ressemblent à des Monasteres de Filles, de sorte que les Femmes n'y peuvent estre veuës. A l'Orient sur le bord de la Mer est le Chasteau qui commande au Port, & où le Bacha fait sa residence avec ses Femmes. A droite est la Porte de la Ville, qui est unique depuis plus de quarante ans, les Turcs en ayant fait fermer une du costé de Terre, que les Arabes de la campagne ont attaquée plusieurs fois, pour se rendre Maistres de Tripoly. A gauche est l'Arsenal, proche d'une Place appellée la Fosse, où l'on construit les Navires. A l'Occident, il y a une vieille Forteresse qui commande à la Ville, & dont les Murs sont de terre, les Juifs n'en sont pas esloignez, & habitent seuls cette extremité de la Ville, comme Gens infames & méprisables. Le Port est spacieux, & les Vaisseaux y sont en seureté, estant environné de Rochers & deffendu par le Chasteau, & par une autre Forteresse qu'on nomme Mandrix, qui commande à la grande Rade. On compte dans Tripoly dix-huit Mosquées, sans celles de la Campagne, qui sont plus magnifiques, dont les Tours sont plus hautes, & qui sont plus frequentées par les Mahometans, parce que le grand Marabout y fait sa demeure, & que dans la Ville les Renegats vivent sans Religion. Le climat est fort chaud & il y pleut rarement, mais le serain y est si grand pendant la nuit, qu'il fertilise la terre, & la fait porter trois fois l'année. Chaque Jardin à la Campagne & les Terres qui sont aux environs de la Ville ont leurs puits avec leurs bassins pour les arroser dans la necessité. On n'y voit point pendant l'Hyver de Neiges ny de Glace, & les Habitans s'estiment heureux quand il y pleut deux ou trois fois l'année. Les fruits tels que produisent les Païs chauds, y sont en abondance & si excellens, qu'une personne peut en manger dix livres le jour sans estre incommodé; Entr'autres il y vient beaucoup de dattes qui sont fruits de Palmiers, elles durent toute l'année, & sans leur secours, les Esclaves seroient en danger de mourir de faim. Cét Arbre paye de tribut par an au Bacha cinq sols, & chaque puits deux écus, ce qui fait un revenu considerable par la quantité qu'il y en a dans les Campagnes de Tripoly. A sept ou huit lieuës de la Ville le païs est desert, & les Arabes ne logent que sous des Pavillons comme dans l'Egypte & dans les autres païs abandonnez de l'Afrique.

Tripoly est habité par toutes sortes de Nations, tous les travaux de la Ville, de la Marine, & des Jardins se font par les Captifs, car les veritables Turcs menent une vie molle & effeminée; les Barbares sont féneans, sans art & sans industrie, se contentent de peu de chose, & ne travaillent que dans la necessité. Toute la science de ces Infideles est de garder la Loy du Prophete, d'avoir autant de Femmes qu'ils en peuvent nourrir, & de cacher leurs tresors dans l'esperance d'en joüir en l'autre monde, comme Mahomet leur a promis dans son Alcoran s'ils observent exactement sa Loy. A l'égard des Renegats, ils sont libertins, & ne s'adonnent qu'à pirater pour avoir dequoy fournir à leurs desordres: Ces Scelerats apres avoir apostasié font une guerre continuelle aux Chrestiens, ils fuyent la compagnie des Turcs, afin de vivre entierement dans le libertinage, se moquent des resveries de l'Alcoran, & méprisent les Arabes.

Les Juifs font la pluspart du Commerce, & tiennent toutes les Doüanes du Bacha, qui sçait bien les trouver quand il a besoin d'argent. Outre les Laines & les Cuirs de Barbarie qui sont estimez, en France, le plus grand Commerce de Tripoly est le debit des Marchandises que les Corsaires prennent sur Mer aux Marchands Chrestiens, & celles que les Pelerins de toute l'Afrique apportent de la Meque au retour de leur Pelerinage qu'ils y font tous les ans pour voir le Tombeau de leur Prophete. Les Captifs font la principale Richesse du Païs, & appartiennent presque tous au Bacha: Il est vray que les Capitaines & les Officiers en peuvent avoir pour leur service; mais les Marchands du Païs & les Juifs n'achetent des Esclaves que pour en trafiquer. Ces Infortunez couchent dans trois Prisons differentes; il y en a encore une dans le Chasteau, ou ceux destinez pour le service du Bacha & de ses Femmes sont obligez de se retirer la nuit, & une autre hors de la Ville, qu'on appelle la Galere de Terre de Tripoly, dans laquelle couchent les Chrestiens qui travaillent à la Campagne.

Toutes les Charges sont occupées par les Renegats qui commandent aux Travaux de la Marine, de l'Arsenal & des Manufactures; Les Turcs & les Arabes exercent les Offices de Police & de Justice, que le Bacha rend trois fois la semaine en presence de ses Cadis. Dans tout le Royaume de Tripoly il n'y a que quatre Gouverneurs dans les Villes Maritimes de Bengaze & de Derne du costé d'Alexandrie, de Zoara & de Gerbes du costé de Thunis. Pour la Terre, excepté la Province de Gibel païs assés fertile, tout le reste est desert & les Arabes ne logent que sous des Pavillons. Ils sont rebelles au Bacha, & l'on y leve les Contributions les armes à la main. Tripoly estoit gouverné du temps de ma captivité par les Renegats Grecs, comme Thunis par les Renegats Italiens & Insulaires, & Alger par les Andalous & Grenadins sortis d'Espagne. Quoy que l'Estat de Tripoly porte le nom de Royaume, son Gouvernement tient moins de la Monarchie que de la Republique, & le Grand Seigneur en est plûtost le Protecteur que le Souverain. Les Renegats & la Milice y ont toute l'authorité; Ils choisissent leur Bacha, & n'ont point d'autre Maître que celuy qu'ils se donnent eux-mesmes; Ce Bacha gouverne absolument, ne reconnoist le Grand Seigneur qu'en apparence & par politique, & ne défere que quand il veut aux ordres de la Porte: Mais souvent les Auteurs de sa fortune détruisent leur propre ouvrage, & l'immolent à leur interest & à leur fureur; De sorte que l'avarice, la rebellion & la cruauté peuvent estre appellées les veritables Reynes de Tripoly. Les Renegats François & Hollandois montent les meilleurs Vaisseaux de Guerre, comme les plus vaillans & les plus experimentez sur la Mediteranée. Ceux qui sont de Provence sont assés méchans pour y enlever leurs parens & leurs amis pour se vanger de ne les avoir pas rachetez, sans considerer qu'ils ont esté peut-estre dans l'impuissance de le faire. C'est pourquoy on les appelle le fleau des Villes de Marseille, de Laciouta & de Toulon, d'où sont la pluspart des Mariniers détenus Captifs à Tripoly. Ces Barbares sont mesmes dévenus si insolens des prises qu'ils font sur les Chrétiens, que Loüis le Grand nostre Invincible Monarque, leur a fait donner la chasse dans l'Archipel, & les a contraints depuis trois ans de rendre tous les Esclaves François. Ils ont appris à leurs dépens à respecter une Puissance aussi redoutable que la sienne, & qui a fait trembler Alger, Thunis & Maroc.

La Ville de Tripoly a eû differens Maistres, & a souffert diverses revolutions; Elle a esté tributaire des Romains; Elle a esté depuis le débris de leur Empire, possedée par les Roys de Maroc, de Fez, & de Thunis: La tyrannie de ces Roys Afriquains l'a fait revolter; elle a eû quelques uns de ses Habitans pour ses Princes; ils en ont esté chassez par les Turcs, & eux par l'Empereur Charles-Quint, qui donna Malte & Tripoly aux Chevaliers de l'Ordre de Saint Jean de Hierusalem, ceux-cy la conserverent jusqu'à ce qu'elle fut reprise par les Turcs, sous la conduite du Bacha Sinan: Quelques années aprés Mustapha General de l'Armée de Soliman assiegea la Ville de Malte; Le Grand Maistre de la Valete & les Chevaliers firent une resistance si vigoureuse, que les Turcs furent obligez de lever le Siege, qui a esté un des plus fameux du dernier Siecle. Mustafa indigné du mauvais succés de son entreprise, alla décharger sa colere sur les Gouverneurs de la Coste de Barbarie, qu'il accusoit de n'avoir pas executé ses Ordres, & d'estre rebeles au Grand Seigneur. Il fit étrangler Occhialy Bacha de Tripoly, & passer par le fil de l'espée ses Partisans, s'empara de leur dépoüille, & établit pour Gouverneurs les Cherifs qui l'avoient servy au Siege de Malte, & y avoient donné des marques de leur zele pour le Prophete: Ils se disent parens de Mahomet, & portent le Turban verd pour se distinguer des Marabous & des autres Officiers de la Mosquée, & sur tout de la populace, qui a pour ces Musulmans beaucoup de veneration & de confiance. Le Gouvernement des Cherifs fut au commencement assez tranquile, ils laisserent en paix les Arabes dans les campagnes voisines de Tripoly, que les Turcs avoient plusieurs fois ravagées, & ne s'occuperent qu'à faire la guerre aux Chrétiens afin d'avoir des Captifs comme ceux de Thunis & d'Alger: Ce dessein que les Renegats leur avoient inspiré, eut une reüssite extraordinaire, les Navires qu'ils avoient armez en courses firent des prises considerables; les Renegats accoururent de toutes parts à Tripoly pour faire fortune; les Peuples qui aiment la nouveauté, passerent les Mers dans l'esperance de s'y enrichir; Les Juifs y établirent le Commerce, & la Ville devint opulente en peu de temps.

Les Grecs trouverent le moyen de s'y rendre les plus puissans, parce que les principales Charges estoient possedées par les Renegats de leur Nation. Ceux de l'Isle de Chio acquirent tant de credit & d'authorité, qu'ils formerent un party contre les Cherifs, les égorgerent avec leurs Creatures, & mirent en leur place Mehemet Renegat Grec, qui estoit natif de Chio, & parent des Justiniens d'Italie. Le nouveau Bacha s'assûra des Forteresses de la Ville, establit des Gouverneurs dans les Places Maritimes, & fit Osman Bé son Cousin, General de la Campagne, tous deux avoient esté pris le mesme jour par les Corsaires de Tripoly comme ils alloient estudier en Italie, & tous deux aprés dix ans de captivité, furent violentez de prendre le Turban; Les Cherifs n'ayans jamais voulu les mettre en liberté quelques offres qu'on fît pour leur rançon. Mehemet estoit humain & bien-faisant, les Arabes sous son Gouvernement vécurent en paix à la Campagne, & cesserent les pillages qu'ils faisoient de temps en temps aux environs de Tripoly. Il reforma les abus que les Cherifs avoient tolerez, & sa conduite fut si juste & si sage, qu'il se fit aimer également des Turcs, des Arabes, des Renegats, & des Captifs; Sur tout il prit plaisir à soulager les derniers, & rendre leurs chaisnes moins pesantes; Il permit mesmes aux Chrestiens de celebrer leurs festes, & ordonna que les Prestres fussent respectez, exempts de travaux, & tranquilles dans la fonction de leur ministere. Quand les Captifs se plaignoient de la cruauté de leurs Gardes, le Bacha donnoit ordre à ceux qui les accompagnoient dans le travail, de les traiter plus doucement; Si les Turcs les accusoient de quelques desordres ou de quelques larcins, il faisoit bastonner les coupables pour satisfaire ces Infideles, qui les voyant souffrir constamment demandoient grace pour eux. Si le Criminel meritoit la mort, il obligeoit les accusateurs de payer sa rançon avant que de l'exposer au dernier suplice, & par ce moyen sauvoit la vie à l'accusé; car les Turcs qui sont naturellement avares aimoient mieux abandonner leur vengeance que de faire une telle perte, tellement qu'il estoit le Maistre, le Juge & le Pere des Captifs.

Mehemet estoit curieux de sçavoir comme l'on traitoit les Captifs dans les travaux, & les visitoit toutes les semaines dans les lieux où ils estoient le plus exposez à la fureur des Barbares. Un jour il se rendit à l'Arsenal pour voir mettre en Mer un Navire à la Françoise de trente-six piéces de Canon, les machines n'ayant pas réüssi dans le commencement il fut obligé d'y faire plus long séjour qu'il ne croyoit; Cependant le Marabous annonça du haut de la Tour du Chasteau l'heure destinée pour la priere que les Turcs font cinq fois le jour; Quoy qu'il fût proche de son Palais, il ne voulut pas aller à la Mosquée & afin de donner l'exemple aux veritables Turcs qui l'accompagnoient, il se retira sur le bord de la Mer dans des Roches derriere le Chasteau pour se laver selon la coûtume des Musulmans, qui n'entrent jamais en leurs Mosquées qu'ils ne se soient auparavant lavé les pieds, les mains, la teste & une partie du corps, dans la croyance qu'ils se purifient de leurs pechez. Bien que le Bacha n'eût pas grande devotion pour les ceremonies Turques il quitta son Turban & ses Babouches pour se laver plus commodément, & les laissa sur le Rocher; durant qu'il se lavoit, un Captif se mit à la nage de l'autre costé du Chasteau qui les emporta sans qu'aucun Turc s'en apperceût. Mehemet ayant finy sa priere & ne trouvant plus ce qu'il avoit laissé sur le Rocher fut trouver les Turcs pour leur en demander des nouvelles; Aussi-tost ces Infideles ne manquerent pas d'accuser les Chrestiens de ce larcin, & déja les Gardes commançoient à décharger des bastonnades sur plusieurs innocens, lorsque le Bacha leur deffendit d'user de pareilles violences envers les Chrestiens, leur representant qu'il n'y avoit qu'un seul coupable, dont l'action estoit remissible pourveu qu'il avoüât son vol, & de quelle maniere il avoit enlevé son Turban & ses souliers; le Captif qui avoit fait le coup assûré sur la parole & clemence du Bacha vint se prosterner à ses pieds, & Mehemet se fit un plaisir de luy faire raconter sa subtilité.

Le Chrestien avoüa ingenuement qu'il estoit venu à la nage de l'autre costé du Chasteau, qu'avec un baston il avoit pris le Turban qu'il avoit mis sur sa teste sans sortir de la Mer, & qu'avec un soulier à chaque main il s'en estoit retourné de la mesme façon qu'il estoit venu; Le Bacha n'en fit que rire, & commanda au Casanadal de luy donner quatre écus pour avoir avoüé son vol, & le nomma Loup-marin, sans sçavoir que veritablement il s'appelloit le Loup, Italien de Nation, qui pouvoit passer pour le plus adroit voleur du Siecle, & que les Juifs ont voulu acheter du Bacha pour le faire mourir, parce qu'il desoloit toute la Sinagogue par ses frequens larcins. Aprés que le Navire eût glissé en Mer & que les autres eurent fait selon la coûtume une décharge de leurs Canons, le Bacha fit distribuer à chaque Captif dix sols, ordonna qu'à l'avenir les travaux cesseroient de bonne heure, afin que les Captifs eussent le temps de se reposer, & recommanda aux Gardes de ne les point maltraiter sans cause legitime à peine d'estre punis eux-mesmes.

En ce temps-là les Corsaires de Tripoly prirent une Barque de Genes qui portoit à Majorque un Evêque de l'ancienne famille des Justiniens de Grece, & parent du Bacha qui estoit de celle des Justiniens de Chio. Il ne fut point connu pour ce qu'il estoit, & les Matelots qui avoient esté pris avec luy tinrent la parolle qu'ils luy avoient donnée de ne le point découvrir, & luy executa la promesse qu'il leur avoit faite de les racheter avant luy. Ce Prelat s'estima heureux de passer à Tripoly pour un simple Captif sans naissance & sans qualité, il fut employé aux plus vils travaux, comme à servir les Massons, à porter les immondices de la prison, & à d'autres emplois qui excédoient ses forces; mais les Chrétiens touchez des miseres qu'il souffroit, & voyans qu'il succomberoit bientost sous la pesanteur de ses fers, ils l'obligerent de declarer qu'il estoit Prestre. Sa declaration fut avantageuse aux Captifs, il visitoit les malades détenus dans les cachots, leur administroit les Sacremens, leur distribüoit les aumônes qu'il recevoit des Marchans Chrestiens, consoloit les affligez, & remplissoit tous les devoirs du Sacerdoce avec tant de ferveur & de pieté, qu'il n'estoit pas moins estimé des Infideles que des Chrestiens. Il vit avec douleur que dans la prison où il couchoit il n'y avoit point de Chapelle, son zele luy fit demander permission au Bacha d'en faire bastir une à ses dépens qu'il dedia sous le titre de Saint Antoine, afin que les Captifs pussent en leurs miseres avoir recours à Dieu dans son Sanctuaire. Ce ne fut pas la seule grace que Mehemet luy accorda en faveur des Captifs, il luy octroya encore une place qu'il luy permit de benir & d'en faire un Cimetiere pour les Chrétiens, qui n'avoient pas de lieu certain pour inhumer leurs morts; elle estoit scituée dans les fossez de la Ville du costé de l'Occident, & tres-commode aux Chrestiens, qui n'y estoient point troublez dans leurs ceremonies, ausquelles les Arabes assistent souvent & sans jamais commettre d'insolence.

La puissance des hommes a ses limites, mais la charité n'en souffre point; Nostre charitable Evêque avoit consommé tout l'argent qu'on luy avoit envoyé d'Italie à racheter les Matelots qui avoient esté faits Captifs avec luy, & quantité de jeunes Esclaves qui estoient en danger de renier leur Religion; Ses amis avoient épuisé leurs bourses pour entretenir sa charité, ils luy representoient qu'il procuroit tous les jours la liberté à des personnes inconnuës pendant qu'il gemissoit sous le poids de ses fers, qu'il devoit au Bacha plusieurs rançons, & qu'il couroit risque d'estre retenu des Turcs s'il sejournoit plus long-temps à Tripoly. Dans cét estat d'impuissance il s'abandonna aux ordres du Ciel, & apporta tous ses soins pour faire joüir les Esclaves dans leurs chaînes de la liberté des enfans de Dieu. Comme les Turcs employent toutes sortes de moyens & d'artifices pour seduire les Captifs, le zelé Prelat ne cessoit point d'exorter à la perseverance ceux qui chanceloient dans la foy. Il leur disoit que les cachots les plus affreux n'estoient que de foibles idées de ces lieux où les Impenitens estoient enfermez aprés leur mort; qu'ils y trouveroient des maistres dépourveus de toute compassion, & que s'ils estoient assez malheureux pour vouloir obtenir une apparente liberté par un execrable blaspheme, ils tomberoient dans un esclavage éternel, & dont aucune puissance n'estoit capable de les délivrer. Enfin nostre Illustre Captif aprés avoir exercé la fonction de Missionnaire à Tripoly pendant deux années, se fit racheter par le Consul de Venise pour aller consoler les Oüailles de son Diocese, & laissa les Captifs inconsolables de la perte qu'ils faisoient; Le Bacha consentit à son départ & se contenta de sa parole pour les rançons dont il avoit répondu: L'Evêque ne fut pas plustost arrivé en son païs qu'il envoya au Bacha ce qu'il luy devoit avec des presens pour marque de sa reconnoissance. Mehemet ayant appris qu'il avoit eû pour Captif son parent en fut si sensiblement touché que peu s'en fallut qu'il ne fît maltraiter les Gardes de la prison pour ne l'avoir point averty de la verité, leur reprochant qu'ils devoient connoître le merite & la qualité des Chrestiens Captifs qui estoient sous leur conduite; Il luy fit écrire une Lettre par laquelle il luy demandoit pardon des miseres qu'il avoit souffertes, & qu'il n'auroit pas manqué d'empécher s'il l'avoit connu, & luy renvoya l'argent de son rachat avec de tres-riches presens, le priant de demander la liberté des Captifs de son Diocese qui seroient à Tripoly.

Chapitre III.

Conversion d'un Renegat, son martire, bon dessein de Mehemet traversé, sa mort funeste, ses qualitez, Osman son cousin est mis en sa place, ses cruautez; Il viole la foy qu'il avoit jurée au Caya son Amy & luy fait couper la teste.

La Charité du Prelat dont je viens de parler n'avoit pas eû seulement pour objet le soulagement & la liberté des Esclaves Chrestiens, elle s'estoit encore estenduë à la conversion des Renegats ausquels il ne cessoit de reprocher les desordres de leur vie scandaleuse: Ce qui luy attira la haine de plusieurs qui luy dresserent des pieges pour le perdre; Mais nonobstant leurs persecutions il en convertit un qui eut la constance de souffrir le martyre. C'estoit un Religieux de la Ville de Perouse dans le Duché de Spolette proche d'Assise en Italie. Le dépit d'avoir esté abandonné par son Ordre & ses Parens le fit tomber dans l'infidelité sous le gouvernement des Cherifs. Les Turcs firent de grandes réjoüissances à sa Circoncision, on luy fit apprendre l'escriture & les langues du Pays en quoy conciste toute la science des Mahométans, & il se rendit si habille qu'il disputa de l'Alcoran avec les Docteurs de la Loy, & que les Cherifs le choisirent pour estre le Marabous de la Mosquée du Chasteau; Estimans qu'il estoit glorieux à leur Religion que cette Charge fût exercée par un Prestre des Chrestiens. Aprés la mort des Cherifs, les Turcs demanderent pour luy un office de Cady à Mehemet, qui en ayant besoin & connoissant son merite mieux qu'eux luy donna une place dans son Conseil.

Le Prelat ne fut pas plustost libre qu'il chercha l'occasion d'avoir quelque entretien avec luy afin de le convertir, il jeusna & pria le Pere de Misericorde de favoriser son dessein: Sa priere fut exaucée, le Renegat touché du Ciel le vint trouver de nuit lorsqu'il y pensoit le moins, les Exortations vives & pressantes du Prelat le persuaderent tellement qu'il promit de quitter son libertinage & d'abjurer les réveries de l'Alcoran; de peur d'estre veû des Turcs avec un Chrestien, il prit congé de l'Evesque qui lors espera retirer cette brebis égarée de l'empire du Demon, & passa le reste de la nuit en oraison. Le lendemain à la mesme heure il receut visite de nostre Penitent, qui se prosternant à ses pieds & versant des larmes en abondance le pria de vouloir l'entendre en Confession, ce que le Prelat, reconnoissant en luy une sincere Conversion, fit avec sa charité accoustumée; Il luy ordonna pour expier son crime qui estoit public de se retracter de son infidelité en presence du Bacha & de toute sa Cour, & de détester la Secte de Mahomet en foulant aux pieds le Turban, ce qui est le plus grand affront qu'on puisse faire aux Musulmans. Il luy remonstra qu'il ne devoit point aprehender les suplices qu'on luy feroit souffrir, qu'il ne devoit craindre que Dieu qu'il avoit offensé par son apostasie, & qui seul pouvoit procurer à son ame une éternité bien-heureuse. Nostre Converty se retira dans la resolution d'executer ce qui luy avoit esté ordonné pour son Salut. Il demeura jusqu'au départ du Prelat en sa maison de campagne où il demandoit à Dieu avec ferveur le pardon de ses crimes & la Grace de mourir pour sa gloire. Il differa l'execution de son dessein pendant quelques jours, de crainte que les Turcs n'attribuassent sa Conversion au Prelat qui auroit esté en danger de perdre la vie; Mais de bonheur le Vaisseau sur lequel il s'estoit embarqué estant à la voile, nostre Converty quitta sa retraite & vint au Chasteau avec ses plus beaux habits qu'il ne portoit qu'aux jours de Ceremonie, à peine parut-il dans la Chambre que le Bacha luy demanda ce qui l'avoit empesché depuis quelques jours de venir au Palais, il répondit hardiment que durant ce temps là il avoit fait une retraite où Dieu luy avoit fait connoistre l'estat déplorable dans lequel il estoit depuis qu'il avoit abandonné la veritable Religion, & qu'il n'en reconnoissoit point d'autre que la Chrestienne, pour laquelle il estoit prest d'endurer tous les suplices imaginables, en proferant ces paroles il tira de la manche de son Caffetan un Crucifix, & exorta le Bacha & la compagnie de reconnoistre & d'adorer un Dieu mort en Croix pour les pechez des hommes; Puis jettant son Turban par terre il dit hautement, qu'il renonçoit de tout son cœur à Mahomet. Les Turcs irritez de ce mespris contre l'honneur de leur Prophete voulurent le massacrer sur le champ; Mais le Bacha pour arrester leur colere leur representa qu'il avoit perdu l'esprit: Cependant pour les satisfaire il commanda qu'il fût enchaîné dans la prison des Captifs, esperant qu'il pourroit faire changer de sentiment à nostre Converty, lequel avant que de sortir de sa presence luy jetta quelques Sultannins d'or, & l'asseura que c'estoit le seul argent criminel qui luy restoit, & qu'il avoit destiné pour acheter le bois dont il devoit estre brûlé si Mehemet refusoit d'en faire la dépense. Le Bacha qui l'aimoit ne voulut pas d'abord l'abandonner à la cruauté des Turcs qui accoururent à la prison pour le mettre à mort, si les Gardes ne se fusent opposez à leur violence. Le Divan qui represente la Justice du Grand Seigneur, craignant une sedition populaire, fut le lendemain au Palais pour demander à Mehemet la punition de cét attentat, le Bacha vit bien qu'il ne pouvoit plus le sauver, & ayant esté informé par les Gardes de la prison qu'il avoit passé la nuit en prieres & en exortations aux Captifs, laissa aux Juges la liberté de Juger selon leurs Loix le Coupable qu'on fit sortir de la prison chargé de fers pour estre conduit au Chasteau. Les opprobres qu'on luy fit dans les rües ne furent point capables d'ébranler sa constance, l'augmentation des biens & des honneurs qu'on luy offrit ne purent ny changer son esprit ny toûcher son cœur, le suplice qu'on luy preparoit luy sembloit doux pour son crime: Enfin les Cadis voyans que la populace assemblée devant le Palais demandoit Justice, ils le condamnerent à estre brûlé vif. La Sentence ne fut pas plustot prononcée qu'on le dépoüilla des habits Turcs qu'il portoit, & quon le conduisit au lieu destiné pour son suplice. Il n'y arriva pas sans peine, car ces Barbares le mirent dans un estat pitoyable par une gresle de pierres, de crachats & de bastonnades qu'ils luy déchargerent le long du chemin. Ces confusions n'empescherent point que quand il fut arrivé au lieu il ne continuât ses exortations aux Captifs, il en fit mesme une au Turcs en langue Arabesque, & ne cessa jusqu'au dernier soûpir de prier Dieu pour la conversion de ses Boureaux qui le jetterent au feu dans lequel il fut purifié de son infidelité. Les Chrétiens qui assisterent à sa mort recueillirent quelques ossemens qui n'avoient point été consommez par le feu; des Captifs qui avoient esté presens à son martyre m'ont assuré qu'un Chrestien, son amy, trouva parmy les cendres son cœur aussi vermeil & aussi entier que s'il n'eût point passé par les flâmes.

Mehemet eut du déplaisir de la mort du Marabous, les Turcs l'accuserent de luy avoir voulu faire grace & d'estre amy des Chrestiens; En effet le Bacha n'estoit Mahometan que des lévres, & les Semences du Christianisme où il avoit esté élevé, estoient demeurées si vives dans son cœur qu'il avoit fait amitié avec quelques Princes Chrestiens, & formé depuis quelques années le dessein de se retirer dans un païs fidele. Quand il crut estre en estat de l'executer avec succés, il en écrivit à Malte, & pria le Grand Maître d'envoyer à Tripoly quand les Corsaires seroient en Mer, des Brigantins & des Galeres pour embarquer sa famille, ses richesses & la pluspart des Renegats qu'il avoit gagnez & des Captifs. Il offrit mesme de livrer la Ville & le Chasteau aux Chevaliers s'ils amenoient les forces necessaires, ne demandant point d'autre recompense que d'estre honnoré de la grande Croix de l'Ordre. Le Grand Maistre aprés avoir consulté long-temps refusa les offres de Mehemet, son avis fut qu'il y auroit de l'imprudence de se confier dans une entreprise si perilleuse à la foy d'un Renegat.

Ce refus donna du chagrin à Mehemet & fut cause de sa perte. Car les Turcs soit qu'ils se doutassent de son dessein, ou qu'ils l'eussent découvert, empoisonnerent Sidy Hally son fils unique âgé de quinze ans. Son pere avoit eu un soin particulier de son éducation & luy avoit donné pour Gouverneur un Captif tres-habile homme; il n'avoit rien de Barbare & quoy qu'on dise ordinairement que l'Afrique ne produit que des Monstres, Sidy Hally faisoit déja paroistre toutes les vertus des honnestes gens de l'Europe; son divertissement aprés ses exercices estoit de visiter les Esclaves dans leurs travaux, & jamais il ne les quittoit sans leur avoir témoigné sa liberalité. Mehemet fut inconsolable de la mort de son fils sur lequel il fondoit toutes ses esperances, il ne luy survécut que deux mois & fut empoisonné avec des fruits par un Captif Calabrois qui exerçoit la Pharmacie dans le Chasteau. Peu de temps avant sa mort il dit en soûpirant, que la demande qu'il avoit faite aux Chrestiens estoit juste & avantageuse, qu'on devoit luy donner un azile & à ceux de sa compagnie, parce qu'il procuroit la liberté à grand nombre de Captifs, enlevoit un tresor qui seroit demeuré chez les Chrestiens, & contribuoit à la conversion & au salut de plusieurs Renegats; Et que lorsqu'il seroit arrivé à Malte, on luy auroit fait connoistre qu'il ne meritoit pas l'honneur d'estre grand Croix, ayant persecuté pendant quarante ans ceux qui la reverent. Mehemet possedoit toutes les qualitez d'un bon Prince, il estoit doux, affable, moderé, juste, peu sensible aux plaisirs que les Turcs aiment, & n'ayant dans son Serail que trois femmes donc deux estoient Greques Chrestiennes; Ses Ennemis l'accuserent d'avoir esté trop attaché à ses interests, d'avoir mis des Impots extraordinaires à la Campagne, d'avoir méprisé la Loy du Prophete, d'avoir eû des intelligences secretes avec les Princes Chrestiens, d'avoir fait jetter en Mer une de ses femmes & d'avoir pardonné à sa compagne qui estoit Chrestienne. On soupçonna la premiere d'avoir donné un rendez-vous à un Turc des plus puissans de la Ville dans un aman-lieu destiné pour les bains où souvent il se pratique des amourettes. Le Turc se nommoit Chabam Goul grand Fermier du Royaume, ses richesses ne purent le sauver, il luy en cousta la vie qu'il finit malheureusement dans le puits de sa maison; l'Eunuque qui accompagnoit les Sultanes fut empalé à la porte du Chasteau pour avoir receu des presens du Turc, & n'avoir pas esté fidelle gardien des femmes du Bacha. Osman qui estoit General de la Campagne & qui avoit fait empoisonner Mehemet son cousin par le Calabrois fut mis en sa place. Ce nouveau Bacha fit étrangler les principaux Renegats qui avoient esté dans la confidence de son predecesseur, avec quelques Chrestiens qu'il aimoit. Il donna des Charges à ses favoris, pour avoir des Officiers fideles pour la garde du Chasteau, comme le Caya qui reside à la porte du Palais & prend connoissance des affaires avant le Bacha, & le Gouverneur de la Marine; Il fit prendre le Turban à ses neveux qui menoient une vie libertine avec les Renegats Grecs, & les honnora de ces deux Charges importantes. Il establit Regepbé son parent General de la Campagne, qui est la premiere dignité du Royaume, mit de nouveaux Gouverneurs dans les Villes Maritimes & changea les Garnisons des Forteresses, afin d'estre Maistre de toutes les Places du Royaume. Tandis qu'Osman estoit occupé à son establissement, deux Corsaires arriverent avec une riche prise; Les principaux Officiers de ces Navires qui avoient esté dans les interests de Mehemet furent affligez de la nouvelle de sa mort. Mais les presens que fit Osman Bacha de cette prise estimée cent mil écus, arresta les Levantis qui vouloient se mettre à la Voile pour prendre party ailleurs; Cela pourtant n'empécha point que beaucoup de Renegats ne desertassent de peur de souffrir les mesmes disgraces que leurs compagnons. Les Arabes de la campagne voisine de Tripoly, regreterent aussi Mehemet & se souleverent contre Osman qui eut bien de la peine à les remettre dans l'obeïssance. Comme la douleur de la mort du Bacha estoit generalle, les Marchands Estrangers & les Captifs faisoient tous les jours des insultes à l'Apoticaire Calabrois qui l'avoit empoisonné, ce qui estant venu à la connoissance d'Osman, l'obligea de luy donner la liberté & de le renvoyer en Italie. Ce perfide s'embarqua de nuit de crainte des Captifs, sans songer que son crime ne demeureroit point impuny & qu'il ne joüiroit pas long-temps de l'argent & des presens qu'il avoit receus d'Osman. Dés qu'il fut arrivé au Royaume de Naples, où l'on avoit fait sçavoir sa perfidie envers Mehemet, l'Amy des Crestiens, & le Pere commun des Captifs, il fut assommé par les femmes qui avoient leurs maris, leurs parens, leurs enfans & leurs Compatriotes Esclaves à Tripoly.

Les Usurpateurs sont dans une perpetuelle deffiance, tout leur fait ombrage, ils violent toutes sortes de devoirs pour se maintenir dans le rang qu'ils ont aquis par le crime, & dés qu'une personne leur est devenüe suspecte, c'est une Victime qu'ils ne manquent jamais d'immoler à leurs soupçons. Osman resolut de sacrifier à sa seureté Regep Caya qui avoit suivy le party de Mehemet; Il apprehendoit son credit & son ressentiment, parce qu'il l'avoit dépoüillé de sa Charge qu'il avoit donnée à son neveu. Mais comme ils s'estoient jurez de ne point attenter à la vie l'un de l'autre, Osman pour estre dispensé de son serment alla trouver le Grand Marabous du Royaume qui demeure à la Campagne; Ce Docteur de la Loy luy deffendit de la part du Prophete de faire mourir Regep, & le conjura de ne pas commencer son Gouvernement par un parjure, & d'exiler plustost le Caya que de fausser la parolle qu'il luy avoit donnée. Quoy que la fermeté du Marabous ne plût pas au Bacha, il se contenta de s'emparer de la dépoüille de Regep & de l'envoyer à Thunis avec un seul Eunuque & une vieille Mule pour son service; Le malheur du Caya toucha le peuple qui l'avoit soûhaité pour Maistre & ne fut pas moins sensible aux Captifs qu'il avoit protegez durant sa faveur. Le jour qu'il partit quelques flateurs, dont les Cours des Grands sont toûjours remplies, dirent au Bacha que le simple exil de Regep estoit contre les Regles de la politique, que sa mort estoit necessaire pour la conservation de sa personne & du Royaume, qu'il pourroit se refugier à Constantinople où il ne manqueroit pas d'avertir le grand Visir de ce qui s'estoit passé à Tripoly & des tresors laissez par Mehemet; Et qu'enfin pour lever tous les soupçons que le Bacha pouvoit avoir à cause de son serment, il falloit oster la vie à Regep pendant la nuit, auquel temps l'homme est reputé mort. Ces pernicieux conseils persuaderent Osman de s'en défaire malgré les deffenses du Marabous auquel les Renegats n'ont pas tant de foy que les Turcs naturels; Le l'endemain il envoya quatre Officiers & un Capigy qui est l'Executeur de la Justice du Prince. Ces Ministres ayant suivy à Cheval la route de Regep arriverent de nuit le mesme jour à Tripoly le vieux, & l'y trouverent chez le Gouverneur qui luy donnoit à souper. Le Capigy mit és mains du Gouverneur son Ordre, dont Regep ayant eu avis il se leva de table, assûra les Turcs qu'il estoit prest d'obeïr & demanda seulement la permission de se laver & de faire sa priere dans une Mosquée voisine, ce qu'ayant obtenu & executé le Capigy luy coupa la teste. Aprés l'execution les Turcs ayant voulu obliger l'Eunuque de retourner à la Ville suivant les ordres du Bacha, ce fidele domestique leur dit dans sa douleur, qu'il estoit resolu de ne pas survivre à son Maistre & les pria de luy donner la mort: Ils userent de violence pour le faire mettre en campagne, & voyans qu'il estoit impossible de luy faire abandonner le corps de son Patron, on luy coupa aussi la teste, ce qu'il souffrit constament. Depuis cette action le grand Marabous n'a point entré dans la Ville du vivant d'Osman, il se contentoit de venir aux environs où le Bacha faisoit dresser des Tentes pour le consulter sur les affaires de la Religion. Quand les Capitaines des Navires sont prests d'aller en course, ils vont rendre visite à ce grand Prestre de Mahomet au lieu de sa residence, & recevoir ses oracles sur les évenemens de la Mer; On tient que la pluspart des Marabous se servent de l'Art magique, sur tout lorsqu'il s'agit d'attaquer les Chrestiens.

Chapitre IV.

Deux sortes d'Esclaves, l'Autheur fait un rude apprentissage de sa captivité, Monsieur Gabaret vient à Tripoly avec quinze Vaisseaux, demande la liberté des Captifs François, refus du Bacha par la trahison d'un Capitaine Provençal, un Parisien Captif s'empoisonne, vingt jeunes Chrestiens sont conduits à Constantinople, & six au Grand Caire, l'Autheur est envoyé en Alexandrie, au retour son Patron luy fait couper de la pierre, fuite des Captifs qui sont r'amenez & punis, Martyre d'un Ethyopien qui estoit du nombre des fugitifs, penible travail de l'Autheur.

Quoy que l'esclavage passe pour le plus grand des maux, & que la figure d'un homme dans les fers soit le Tableau le plus naturel du peché qui a causé la captivité du genre humain. Il faut pourtant avoüer que les chaînes & les cachots ne font pas la plus grande misere des Captifs, & que pendant que leurs corps sont dans les liens, leurs ames éprouvent quelquefois la rigueur d'un empire plus insuportable que celuy des Barbares. Le long séjour que j'ay fait en Barbarie me permet d'avancer qu'il y a deux sortes d'Esclaves, le Juste & l'Impie. Le premier méne une vie innocente, endure les souffrances avec une soumission respecteuse à la volonté de Dieu, les reçoit comme une matiere de satisfaction & de penitence & espere toûjours en la misericorde Divine. Le second s'abandonne à la débauche & au déreglement, souffre sans amour comme les damnez, vomit incessamment des imprecations & des blasphémes & desespere de sa liberté. Le Juste imite Joseph dans les fers, il se sanctifie dans le cachot, & tâche de gagner le Ciel par sa penitence, & l'Impie le perd par son libertinage, qui souvent luy ouvre la porte à l'Apostasie & le rend esclave du Demon, suivant cét oracle de Jesus-Christ, qui commet le peché est esclave du peché. Ainsi l'on peut dire de l'usage different que les Captifs font des mesmes chaisnes ce que Saint Thomas Daquin dit de ceux qui reçoivent l'Eucharistie Mors est malis vita bonis. Il faut encore avoüer que la plus cruelle peine des Captifs est le chagrin qu'ils ont d'avoir abusé de leur liberté, & d'avoir eux-mesmes forgé leurs fers par un pur caprice & une folle curiosité, & que la servitude est plus fâcheuse à une personne de naissance qu'à une de condition accoûtumée dés sa jeunesse à la fatigue; Car un Matelot va sur Mer avec les Corsaires pour le service des Navires, & un Artisan gaigne par son travail dequoy s'exempter de la faim. Cependant le Juste de quelque condition qu'il soit souffre constamment & sans murmurer contre le Ciel, au lieu que l'Impie continuë ses blasphémes & ses crimes & attire sur sa teste la faim, la peste & le desespoir qui sont les fleaux dont la Justice Divine punit de temps en temps les mauvais Chrétiens dans la Barbarie.

Aprés ces reflexions il est à propos que je commence la Relation de ce qui m'est arrivé & de ce que j'ay veû pendant prés de huit années de captivité dans Tripoly. Salem Chastel mon premier Maistre exerçoit la charge de grand Prevost, & avoit soin des Esclaves noirs dont le Bacha trafiquoit au Levant, & des biens qui luy appartenoient par la mort des chefs de famille. Il faisoit bastir une maison à la campagne & une Mosquée afin d'y faire ses prieres & de luy servir de Sepulture. Quoy que je ne fusse pas guery de mes blessures on ne laissa pas de me donner un travail aussi penible que si j'eusse esté en parfaite santé; mon Patron pour mon apprentissage me fit vuider les lieux secrets de sa maison & creuser les fondemens de son nouvel Edifice, je fus trois fois employé à ce travail parmy des infections & des ordures capables de me faire mourir. On m'employa en suite à servir des Massons qui estoient Turcs, Arabes & Noirs, & qui parloient leur langue naturelle que je n'entendois point. Je m'imaginay servir à la construction d'une seconde Tour de Babel à cause de la confusion de leur langage. Comme chacun me commandoit, & que je ne pouvois d'abord comprendre ce qu'ils desiroient, ils ne me parloient le plus souvent que par des bastonnades qui m'obligerent d'apprendre en peu de temps leur jargon pour m'en exempter. Heureusement pour moy un Tagarin conducteur de l'ouvrage & qui avoit demeuré longtemps en Espagne, me prit en affection & me protegea contre des Noirs qui pour complaire au Patron & faire les bons valets me faisoient des insultes, parce que j'estois Chrestien. Ces mauvais traitemens de mon apprentissage me firent apprendre en moins d'un an à servir les Massons, tailler les pierres & blanchir les maisons. Dans les travaux l'Esclave n'a par jour que trois petits pains du poids d'une livre qu'on distribuë le soir à l'entrée de la prison, on luy donne à midy pour potage du bled cuit appellé dans le Pays Bourgoul, ou bien de la Basine faite avec de la farine d'orge assaisonnée d'un peu d'huile, ou de boüillon de Chameau, ou de quelqu'autre vielle beste inutile, ce Mets est extrémement grossier & l'on est obligé de le manger avec les doigts.

A la fin de l'Automne il arriva de Candie à Tripoly une Barque de Marseille, le Capitaine qui estoit Provençal ne vint que pour avertir le Bacha qu'il avoit laissé au Port de cette Ville quinze Navires de France chargez d'infanterie que le Roy envoyoit pour la secourir, & que Monsieur Gabaret qui commandoit cette Flotte devoit en retournant en France passer à Tripoly pour demander les Captifs François; Mais qu'il n'avoit aucun ordre de Sa Majesté, & que ce n'estoit que pour donner de la terreur; le Bacha fit recompenser ce perfide qui se mit à la voile crainte d'estre surpris des Navires de France. Et voyant qu'il n'avoit point de temps à perdre il commanda de garnir de Canons les Rempars de la Marine, fit fortifier l'entrée du Port où deux Navires furent coulez à fonds, & demanda du secours aux Arabes de la campagne contre les Chrestiens leurs Ennemis communs. O Ciel! quel spectacle de voir les pauvres Captifs tirer des Canons comme des bestes, démaster les Navires, en mettre la proüe contre terre à l'abry du Chasteau de peur qu'ils ne fussent brûlez, & travailler avec tant de precipitation & si peu de relâche que plusieurs succomberent sous le fais, & payerent par avance la bravoure que les François venoient montrer à Tripoly! Dés que l'Escadre de leurs Vaisseaux parut en Mer, nous fûmes enchaînez dans les Prisons, où la faim la soif & la chaleur nous reduisirent presqu'à l'extrémité. Monsieur Gabaret à son arrivée fit moüiller l'Ancre à la grande Rade, où le Bacha l'envoya complimenter par le Gouverneur de la Marine qui conduisit Monsieur le Chevallier de Labat dans sa Chaloupe avec quantité de Noblesse Françoise. Ayant mis pied à Terre ils trouverent depuis la Marine jusqu'au Chasteau les Levantis que le Bacha avoit fait mettre en haye pour leur faire voir ses meilleurs Troupes. Osman donna Audience à Monsieur de Labat qui luy demanda de la part du Roy tous les François qui estoient Captifs dans la Ville & le Royaume de Tripoly. Le Bacha, sans faire connoistre qu'il sçavoit le Mystere, dit qu'il ne pouvoit donner sans argent ou sans échange les Captifs qui luy estoient necessaires tant pour les travaux de la Ville que pour le service de la Mer; & le Chevalier s'estant contenté de luy demander les Marchands, il répondit qu'ils étoient dans la puissance de payer une bonne Rançon. Sur ce refus les François se retirerent & en avertirent Monsieur Gabaret qui donnoit déja ses Ordres pour canoner la Ville, lorsqu'on vit partir du Port deux Barques & un Brigantin chargez de toutes sortes de rafraichissemens que le Bacha luy envoyoit, ils les accepta dans l'esperance que la nuit donneroit conseil à Osman. Le lendemain le Chevalier fit une seconde tentative aussi inutile que la premiere: Pendant qu'il s'entretenoit avec Osman, les Renegats assûrerent les Gentils-Hommes François que plus ils demeureroient devant Tripoly, plus les Esclaves souffriroient dans leurs Cachots, que le Capitaine d'une Barque Françoise avoit averty le Bacha de leur arrivée & qu'ils n'avoient point d'ordre du Roy: Nous eûmes permission de donner avis à Monsieur Gabaret des miseres que nous endurions depuis son arrivée, & qu'il ne pouvoit finir qu'en abandonnant le Pays. Ce General toûché de compassion nous fit écrire une lettre par laquelle il nous exortoit à la patience, & nous assûroit d'un second voyage plus avantageux que le premier. Avant que de se mettre à la Voile il fit saluer à bales, ce qui donna une telle épouvante aux Barbares que plusieurs abandonnerent la Ville. Un Turc & deux Arabes furent tuez de boulets de Canon, les Captifs François en payerent les funerailles à coups de bastons, & on leur reprochoit que leurs Capitaines avoient embarqué des Bestes au lieu de Chrestiens; il est vray que le Bacha leur fit present de Bœufs, de Moutons, de Gazelles & d'Autruches de Barbarie.

Monsieur Gabaret estant arrivé en Provence fit chercher le Capitaine de cette Barque nouvellement arrivée du Levant, il avoit débarqué à Marseille où il fût arresté & tiré dans le Port à quatre Galeres. Ainsi fut puny d'un horrible suplice ce traitre qui par un lâche motif d'interest avoit empêché la liberté des Esclaves de sa Nation. Le Bacha craignant le retour des François fit fortifier la Ville Capitale, mit garnison dans les Places frontieres, donna Retraite aux Renegats, & fit construire une Forteresse sur un Rocher qui avance en Mer du costé du Ponant, afin d'assûrer les Navires dans le Port & de commander la grande Rade, où les Vaisseaux passagers sont obligez de moüiller l'Ancre quand ils ne doivent pas faire long séjour à Tripoly. On employa tous les Chrestiens à ces Fortifications durant six mois, les Prestres, les Chevaliers de Malte & les personnes de Qualité n'en furent point dispensez, & le travail fut si rude que beaucoup de Captifs arroserent la Forteresse de leurs sueurs & de leur sang & perirent accablez de miseres. Les Fortifications achevées je retournay à la Campagne chez Salem mon Patron, qui me fit couper la Pierre dans la Carriere avec quatre autres Captifs proche de ceux qui travailloient pour le Bacha, chaque Chrestien estoit obligé de tailler par jour dix pierres de deux pieds de long & d'un pied de large à peine de la bastonnade; on nous gardoit à veuë parce que ce lieu est sur la Mer, esloigné de la Ville de deux lieuës.

Il arriva un Navire de France dont le Capitaine causa autant de joye aux Chrétiens que le Provençal avoit causé de douleur; il avoit ordre de Rachepter plusieurs Captifs du nombre desquels estoit un nommé Gonneau Parisien. L'Art d'Horloger qu'il exerçoit le rendoit si necessaire au Bacha qu'il refusa cinq cens Escus pour sa Rançon, & voulut l'obliger à demeurer encore huit années à son service, luy promettant de luy donner la liberté gratuitement. Gonneau chagrin du refus du Bacha luy dit hardiment que dans peu de jours il n'auroit ny Captif ny argent. Estant sorty du Chasteau & ayant receu du Capitaine deux cens Piastres sous pretexte de les faire profiter, il traita la nuit suivante cinq cens Captifs qui logeoient avec luy dans la même Prison proche du Chasteau, rien ne manqua au Régal & jamais Gonneau n'avoit paru de si bonne humeur. Le lendemain avant que d'aller au travail chacun s'empressant de remercier Gonneau, on le trouva mort; Ce malheureux garçon desesperé de la continuation de son Esclavage s'estoit empoisonné, Osman affligé de sa mort dit publiquement qu'il avoit perdu vingt Captifs en la personne du seul Gonneau, il pensa décharger sa colere sur des Officiers Renegats qui avoient mis obstacle à sa liberté à cause qu'il travailloit pour eux aux heures dérobées.

Bien que les Bachas de Barbarie ne soient pas dans la dépendance absoluë du Grand Seigneur, & que les Villes Maritimes de Tripoly, de Thunis & d'Alger s'erigent en Republiques, ils ne laissent pas d'envoyer tous les ans une espece de Tribut à Constantinople avec des presens au Grand Visir & aux Principaux Officiers de la Porte pour conserver leur amitié. Les Corsaires de Tripoly avoient depuis peu fait de riches prises, Osman resolut d'y envoyer vingt jeunes Captifs des plus beaux, & cent Negres que mon Patron eut ordre de tenir prests pour embarquer sur le Gal d'Or Navire pris sur les Hollandois. Que de larmes répendirent les Chrestiens qui furent choisis, & qui n'ignoroient pas qu'ils estoient destinez à demeurer toute leur vie dans le Serail sans aucune esperance de liberté! Il y en eut quatre qui pour s'exempter du Voyage userent d'artifice, les uns se firent des playes, & les autres se défigurerent le visage afin de paroistre diformes au Bacha, qui fût insensible à leurs plaintes & les obligea de partir. Salem mon Patron eut encore ordre de faire Equiper une Barque sur laquelle on devoit aussi embarquer cinquante Negres avec trois Hollandois, deux Italiens & un Savoyard, duquel je raconteray cy-aprés les avantures. Le Bacha envoyoit ce present au Visir du Grand Caire qui estoit son amy intime. Mon Patron me fit embarquer sur cette Barque pour avoir soin des Esclaves. Nous partîmes de Tripoly avec un vent favorable qui nous fit arriver en peu de jours au Port d'Alexandrie, où nous laissames les Captifs à un Chef de Caravanne qui devoit les conduire par terre au Grand Caire, & le Gal d'Or qui nous avoit escorté prit la route de Constantinople. Nostre Capitaine avoit ordre de charger la Barque de Ris, de Féves & de Beure, ce qui nous obligea d'aller en Sirie où les Legumes sont en abondance. Je vis de loin la Palestine sans qu'il me fût permis de mettre pied à terre pour voir les Saints lieux où se sont passez les Mysteres de nostre Redemption. Dans cét estat je me consideray comme un Israëlite qui ne pouvoit entrer dans la Terre de Promission que les Infideles possedent de puis tant de Siecles à la confusion des Chrestiens, je me contentay de verser des larmes demandant pardon à Dieu de mes péchez qui m'en deffendoient l'entrée, & le priant de me donner les graces necessaires pour supporter patiemment ma captivité. Aprés avoir chargé la Barque nous partîmes pour Tripoly où nous arrivâmes sans danger.

Au retour d'Alexandrie mon Patron jugeant que je n'avois pas beaucoup fatigué dans ce Voyage qui avoit duré quarante jours, me fit de rechef couper la pierre, une Barque armée de Mores & de Chrestiens venoit tous les Vendredys enlever les pierres que les Captifs avoient taillées pendant la semaine, pour les conduire à Tripoly. Des Captifs de condition qui ne pouvoient esperer la liberté qu'en payant de grosses Rançons, resolurent de s'emparer de cette Barque & de se sauver; S'estants munis de quelques provisions, de deux Mousquets & d'un peu de poudre, ils se rendirent avec d'autres Captifs qu'ils avoient gagnez, dans le voisinage de ce travail esloigné de la Ville de deux lieuës. La Barque y estant arrivée ils s'en saisirent, chasserent les Mores, deschaînerent les Captifs qui tailloient la pierre pour le Bacha, les firent embarquer & se mirent à la voile avec le secours des Avirons. Comme Nous estions un peu esloignez des Captifs du Bacha, nous courûmes au bruit vers la Barque pour estre de la partie; mais nostre diligence fut inutile, car heureusement pour nous les Mores qui avoient esté chassez de la Barque nous arresterent aydez des Barbares qui accouroient de toutes parts pour s'opposer à la fuite des Chrestiens. Ces Infideles voyant les Esclaves à la voile déchargerent sur nous leur colere & nous conduisirent à coups de baston jusques dans la Ville. Si-tost que le Bacha eût appris l'entreprise des Captifs, il fit partir ses Barques legeres & ses Brigantins pour les ramener. Les Chrestiens se deffendirent avec tant de vigueur & de courage que les Turcs sembloient presque desesperer de la Victoire, & malgré l'inégalité de la partie ils resisterent pendant quatre heures à douze Barques & Brigantins; enfin ces Vaillans hommes se voyans le vent contraire, sans voile, sans timon & sans autres armes que des pierres & leurs mains, furent obligez de se rendre à la mercy de leurs ennemis. Il y eût trois Chrestiens de tuez & quelques blessez, les Barbares perdirent deux Lieutenans de Navire, quatre Turcs, & six Levantis sans compter les blessez; on ramena ces Fugitifs, & depuis la Marine jusqu'au Chasteau il n'y en eût pas un qui ne commençât son suplice par les pierres, les crachats & les bastonnades. Le Bacha fit recevoir à chaque Captif le châtiment selon qu'il s'estoit deffendu dans le combat, ou qu'il avoit contribué à la fuite. On commença la Tragedie par un Pere Cordelier Italien qui dans le combat animoit les Chrestiens le Crucifix à la main, ce bon Religieux eut la gloire d'estre moulu comme le grain de Froment par une gresle de bastonnades, six autres Captifs en moururent aussi, quatre eurent le nez & les oreilles coupez, les moins coupables receurent deux cent coups de baston, les Gens de qualité n'en furent point exempts & le Bacha les fit enchaîner doublement avec deffenses de sortir des Prisons; j'ay aidé cent fois au Comte Bizare, Vicentin, à porter ses fers, à l'égard de nous autres Captifs de Salem nous en fûmes quittes pour cent bastonnades à la priere de nostre Patron qui remonstra les mauvais traitemens que nous avions receus de ceux qui nous avoient amenez à Tripoly. La Tragedie finit par le Martyre de Marc Etiopien de Nation, qui ayant esté autrefois Captif a Tripoly avoit esté pris par les Venitiens sur un Navire chargé de Negres que le Bacha envoyoit par present à Constantinople. Il s'estoit fait Chrestien à Venise, & estant sur Mer au service de la Republique il avoit été fait Esclave par les Corsaires de Tripoly, où il fut reconnu & employé aux travaux les plus penibles. Les Turcs qui avoient esté témoins de sa valeur dans le Combat luy offrirent sa grace & des Charges s'il vouloit abjurer le Christianisme, ce qu'ayant refusé il receut trois cens bastonnades & fut livré aux Negres qui le bruslerent dans la grande place; Marc souffrit son Martyre avec une constance heroïque & mourut pour la Foy dans une Ville où l'infidelité triomphe. A mon égard je demeuray dans la Prison plus d'un mois avant que d'estre guery de mes blessures, je ne l'estois pas entierement qu'on me mit à tourner la Roüe d'un Cordier qui faisoit les Cables des Navires, & à peine fus-je rétably que mon Patron me fit derechef couper la pierre, j'estois enchaîné avec un Hollandois plus méchant ouvrier que moy, qui quelque fois me faisoit essuyer la bastonnade; j'eus besoin de toute la force de ma jeunesse pour resister à cause des chaleurs qui sont excessives en Barbarie, & de la faim que je souffrois dans ce travail.

Chapitre V.

Prise d'un Navire François, un Religieux & deux Armeniens y sont faits Esclaves, on dérobe au Religieux mil Sultanins d'or qu'un des Armeniens luy avoit donnez à garder; Peste à Tripoly, mort d'une femme & d'un fils du Patron de l'Auteur, de quelle maniere on enterre les Turcs: Histoire d'un faux Dervis, la femme de Salem tâche de faire prendre le Turban à l'Auteur; Description de la Maison de Campagne de Salem, il employe l'Auteur à de rudes travaux pour l'obliger à changer de Religion. Sa servante luy fait des plaintes de l'Auteur, Salem luy fait donner de la bastonnade; l'Auteur est en danger de perdre la vie, est sauvé par la mort de Salem.

Les Corsaires de Tripoly prirent un Navire François qui negotioit pour la Ville de Ligourne, un Religieux de Saint François Italien fut fait Esclave avec deux Maronites qui alloient à Rome estudier dans un College fondé par le Pape Urbain huitiéme pour les pauvres Habitans Catholiques de la Terre Sainte. Il y avoit encore deux Armeniens qui se retiroient en France avec de pretieuses Marchandises; Ces Peuples quoy que sujets du Grand Seigneur sont faits Captifs par les Corsaires de Barbarie, lorsqu'ils se retirent en terre Chrétienne avec leurs richesses. Un de ces Armeniens sauva de sa perte mil Sultanins d'or qu'il donna en garde au Religieux qui ne fut point visité par le respect que les Corsaires portent à l'habit de S. François. Cette somme ayant esté dérobée au Pere par un Esclave Italien qui le frequentoit, l'Armenien apprit avec douleur le vol de ses Sultanins qu'il destinoit pour sa liberté. Il differa quelque temps à demander justice au Bacha de peur de mettre en danger le Religieux, le desir neanmoins de la liberté qui est naturel à tous les Hommes, l'obligea d'en porter ses plaintes à Osman qui fît donner la bastonnade à des Italiens qui frequentoient le Pere, & n'épargna rien pour découvrir le voleur; Il resolut mesme d'attaquer le Religieux qu'il menaça de mort si les Captifs ne rendoient les Sultanins, dans la pensée que les Chrestiens qui ont de la veneration pour leurs Prestres ne l'abandonneroient pas à la cruauté des supplices. Le Bacha voyant que ses menaces estoient incapables d'attendrir le cœur du Criminel, il fit donner au Religieux des bastonnades sous les pieds, le lendemain il les fit reïterer sur les reims, & jura que le troisiéme jour il en recevroit autant sur le ventre & seroit brûlé. La veille du martyre du Religieux deux Marabous vinrent de la part du Bacha dans la prison des Captifs pour y faire des sortileges, ces Ministres d'iniquité exorterent d'abord les Chrétiens à ne point laisser perir leur Religieux qui estoit l'unique pour les consoler dans leur captivité; ils visiterent les quatre coins de la prison où ils profererent des paroles, & principallement aux environs de la Chappelle, & se retirerent faisant cent imprecations contre le laron. Aprés que les portes de la prison furent fermées chacun tâcha de consoler le Religieux, qui ne démentit point l'honneur & la pureté de son Caractere, exortant les Captifs à la perseverance, & priant Dieu de donner la liberté à l'autheur de sa mort; Nous fismes tous des vœux au Ciel pour sa délivrance, & plusieurs passerent la nuit en prieres. A peine fut-il jour que les Satelites du Bacha entrerent & se saisirent du Religieux, les Captifs accoururent pour donner le dernier baiser à leur Prestre que le Bacha vouloit sacrifier à son avarice, & déja l'on traînoit cét innocent au suplice, lorsqu'un Captif qui avoit prié toute la nuit dans la Chapelle trouva proche de l'Autel une bourse où les Sultanins estoient; Elle fut mise és mains de Salem mon Patron & portée au Bacha qui la retint pour luy sans se mettre en peine de l'Armenien qu'il laissa dans les fers. Les Marabous firent courir le bruit que leurs prieres avoient fait trouver les Sultanins, comme si les faux Prophetes de Mahomet avoient quelque puissance dans le Temple de Dieu. Osman les ayant fait compter & s'en estant trouvé manquer deux cent il dit en riant que le voleur avoit bien fait de les avoir gardez pour s'en racheter. En effet le Captif Italien qui les avoit pris en paya sa rançon deux ans aprés, ne l'ayant pas voulu faire plûtost de peur d'estre reconnu; Pour le Religieux il mourut depuis de la peste à Tripoly, en assistant les Chrestiens frappez de cette maladie.

Le Vaisseau du Gal d'or qui avoit porté le present au Grand Seigneur, fut au retour de Constantinople chargé dans l'Egypte & le Damas de marchandises & de legumes pour la nourriture des Levantis; Mais au lieu d'apporter à Tripoly les alimens pour conserver la vie, il y apporta la peste qui causa la mort à une infinité de Barbares. Cinq Turcs en moururent à l'arrivée du Navire, ce qui donna de la terreur à la Ville: Le Caya craignant d'estre chastié de ses impietez fut d'avis qu'on brûlast le Navire & toutes les marchandises; les Interessez demanderent qu'il fût éloigné de Tripoly, & le Bacha qui en estoit le principal le fit conduire du costé d'Alexandrie dans les deserts de la Barbarie. Dans cette retraite les Turcs ne purent s'empécher de venir de nuit à la nage sur le bord de la Mer pour y faire des provisions & voir leurs parens & leurs amis, ce commerce ne dura pas quinze jours que la Campagne & la Ville furent empestées, & la maladie fit tant de ravage que le Caya fit brûler le Navire & les marchandises. Il ne faut pas s'estonner du désordre que la peste fait chez les Turcs, ils commercent à l'ordinaire, boivent & mangent ensemble, visitent les pestiferez, lavent leurs corps morts, & les portent en terre. L'entestement qu'ils ont de la predestination les en fait mépriser le peril, ils disent que Dieu écrit sur le front de l'homme naissant les biens & les maux qui luy doivent arriver, & de quelle mort il doit mourir sans qu'il puisse en éviter la necessité.

Mon Patron voyant sa Maison de Campagne bastie fit travailler à la Mosquée, sans songer qu'il y seroit bientost inhumé. On égorgea dans les fondemens des Moutons qui servirent de nourriture à ses Esclaves; Il nous faisoit donner tous les Vendredis quelques bestes qui ne pouvoient plus suivre le troupeau, où quelque vieux Chameau, pillier d'écurie qui avoit tourné la meule du Moulin pendant vingt années, quoy que la chair n'en fût guere agreable nous ne laissions pas de nous estimer heureux d'avoir une fois la semaine de la viande dont la pluspart de nos freres estoient privez. Salem avoit eu soin de faire assembler les matereaux necessaires pour l'edifice de la Mosquée, c'est pourquoy il eut besoin de tous ses Esclaves. A mon égard je fus tiré de la carriere & employé à preparer la chaux avec le sable, la fatigue & la precipitation de ce travail me donnerent la fiévre; je puis dire qu'elle me fut favorable, puisque les six accés que j'en eûs me donnerent le temps de guerir des blessures que la chaux m'avoit faites aux pieds, aux mains & au visage.

La Peste devint si violente dans Tripoly que les Barbares se retirerent sur le rivage de la Mer où ils esperoient trouver un air moins infecté, & plus propre à temperer l'ardeur du Soleil que celuy de la Ville. Ces aveugles ne voyoient pas qu'il leur estoit impossible de se dérober au Soleil de Justice, qui les punit de leurs abominations par ce Fleau frequent dans l'Affrique. La mort d'une femme de mon Patron l'obligea aussi de se retirer à sa Maison de Campagne avec Hally son fils unique, il laissa dans Tripoly ses autres femmes, une grande fille appellée Solima, & des Esclaves Noires pour leur service, ausquelles il envoyoit tous les jours des vivres. Salem fit peu de sejour en sa maison qu'il quitta pour aller dans les Provinces lever les dépoüilles qui appartenoient au Bacha par la mort des Chefs de Famille. Peu de temps aprés son retour la Peste emporta son fils qu'il aimoit tendrement, ses funerailles furent magnifiques, & l'on y distribua tant de charitez que les Captifs s'en ressentirent. Les Personnes du commun sont portées en Terre sur les épaules; Celles de qualité sur la palme de la main, & les Princes sur les extrémitez des doigts, ils ont tous la face découverte, & sont vestus de leurs plus riches Habits; Ceux qui assistent aux funerailles se font honneur de porter le deffunct, les Turcs & les Arabes sont Inhumez sur le costé droit, afin, disent les Musulmans, qu'ils reposent plus doucement jusqu'au jour du Jugement, au lieu qu'on enterre les Juifs la face contre terre, comme si eux-mesmes s'estimoient indignes de voir le veritable Messie qu'ils ont Crucifié. Lorsque ces insensez portent un corps, si quelque Chrestien passe dessous la Bierre, la Loy leur deffend de passer outre & leur commande de reporter le corps du deffunt au logis.

Zoes premiere Femme de mon Patron vint visiter la Maison de Campagne accompagnée de ses Parentes, elle pleuroit incessamment sur le Tombeau de son Fils, & ses Compagnes joignoient leurs cris & leurs gemissemens à ses larmes; cela déplut à son Mary qui la r'envoya malgré elle, car les Dames Turques ont plus de liberté aux Champs qu'à la Ville, où elles sont enfermées avec des Eunuques & des Servantes noires, qui sont les plus desagreables objets de la Nature. Mon Maistre me voyant assidu au travail eut tant d'affection pour moy qu'il m'envoyoit porter des provisions à sa Maison de Tripoly, & me donnoit ordre de m'informer de la santé de ses femmes qui demeuroient separément dans le mesme logis. Califa son Eunuqe se contentoit au commancement de me recevoir à la porte sans qu'il me fût permis de passer outre; Mais aprés quelques visites Zoes luy commanda de me faire parler à elle toutes les fois que je viendrois à la Maison. L'Eunuque sçachant que Salem m'estimoit, ne fit point de difficulté de m'en permettre l'entrée, quelques entretiens m'ayant fait connoistre le dessein qu'avoit Zoes de me surprendre, je m'abstins pendant quelques jours de la voir, un soir Califa ne voulut jamais recevoir un panier de fruits que j'apportois, il me dit de le presenter moy-mesme à Zoes, qu'il n'y avoit point de danger, qu'elle estoit en compagnie, qu'il avoit ordre de me faire entrer. Elle me receut bien, s'enquit des coutumes de mon Païs & me pria d'en raconter les galanteries à ses Parentes qui sçavoient un peu la langue Franque. Je leur parlay du bonheur des Dames Françoises qui avoient la liberté de voir le monde & de se divertir au jeu, à la promenade, au bal & à la Comedie, & je déploray le malheur des Afriquaines qui estoient perpetuellement enfermées & exposées à la jalousie & aux caprices de leurs Maris qui les traitoient en Esclaves, outre quelles estoient toûjours dans l'aprehension d'estre repudiées. Comme je voulois prendre congé de Zoes, Solima sa fille qui travailloit dans un coing de la Chambre m'appela, je la trouvay de son long sur un Tapis de Turquie appuyée sur un Carreau de Brocard. Sa Mere prit la parole & me dit que je passois ma jeunesse dans une dure servitude, que mes parens m'avoient abandonné, ou qu'ils estoient dans l'impuissance de me rachepter, qu'il ne tenoit qu'à moy de rompre mes Chaînes, & que Solima meritoit bien que je prisse le Turban. Cette belle fille témoigna par ses soûpirs qu'elle agréoit les offres de sa mere, & se leva pour me monstrer un Diamant de prix qu'elle avoit à la teste, me faisant remarquer sa coiffure, & la propreté de son habit. Il est bien difficile de resister à l'amour & aux carresses d'une jeune & charmante personne; Mais quand elle offre son cœur & sa main à un miserable Captif & qu'elle veut briser ses fers & le combler d'honneurs & de Richesses, il est presque impossible qu'un malheureux qui gemit sous le poids de l'Esclavage renonce aux plaisirs & à sa fortune, & qu'il s'obstine à languir dans la misere; Cependant il est vray que je fus insensible aux charmes de Solima, que les offres de Zoes ne me donnerent pas la moindre pensée contre les devoirs de ma Religion, & que je les quittay sans aucun engagement.

Tandis que Zoes employoit l'artifice pour me faire épouser sa Fille, son Mary de concert avec elle m'occupoit aux plus fâcheux travaux, afin aussi de m'y obliger, & de temps en temps il m'en donnoit des attaintes. Un jour que nous terrassions la chambre des bains proche de la Mosquée, le Marabous appella le Peuple du voisinage à la priere, Salem qui assistoit au travail s'estant contenté de se mettre à genoux & de faire sa priere devant les Ouvriers, un Chrestien Flamand luy dit en sa Langue qu'il prioit le Demon, Salem à ma priere luy pardonna sa temerité & l'exempta de la bastonnade. Le soir avant que je me retirasse à la Prison il m'entretint des preceptes de l'Alcoran, me fit l'éloge de la Religion de Mahomet, & me promit toutes sortes d'avantages si je voulois l'embrasser. D'un autre costé Zoes n'oublia aucuns moyens pour me faire consentir à son Alliance, Califa son Eunuque & Zercoma sa Servante me firent souvent de sa part des visites qui furent inutiles. Cette Noire qui n'avoit rien que d'agreable excepté la couleur, m'ayant une fois trouvé seul me déclara qu'elle avoit de la passion pour moy, j'avoüe, me dit-elle, que la Nature m'a donné un Corps noir; Mais en recompense j'ay une ame toute blanche & toute plaine de tendresse pour toy, je me moquay d'elle & de son amour, & mon mépris l'offensa tellement que deslors elle resolut de s'en vanger.

Il m'arriva une plaisante rencontre en allant à le Ville porter du fruit au logis du Patron. J'apperceus le Chien de la maison qui aboyoit aprés un Dervis, c'est un Ordre de Religieux reveré parmy les Turcs; m'estant approché j'entendis le Dervis qui faisoit des menaces au Chien en langue Françoise, luy ayant témoigné ma surprise d'entendre parler François un Religieux Turc, mon compliment luy déplut, il me répondit des injures en langue Turquesque, & voulut me fraper de sa Tapouë qui est un marteau d'armes; Je ramassay des pierres pour me défendre, & luy dis que j'appartenois à un Maistre qui connoistroit de nostre different & qui le feroit repentir de sa violence. Le Dervis reconnoissant son imprudence me pria d'excuser son emportement, m'avoüa qu'il estoit François Chrestien, me dit qu'il craignoit de me parler dans le lieu où nous estions, que ce seroit à la premiere occasion & me donna une piastre. Quelques jours aprés je rencontray le faux Dervis dans les ruës, il me fit signe d'entrer dans un cabaret Grec, où collationnant il me dit qu'il estoit Provençal, & son compagnon Genois, qu'ils faisoient les Dervis dans la Turquie & dans l'Afrique, les personnes de qualité dans l'Asie, & les pelerins dans l'Europe, que contrefaisans les Dervis avec leurs habits grotesques ils avoient l'entrée des Palais & mesme des Serails, qu'ils estoient bien venus par tout, respectez de la populace qui les écoutoit comme des Oracles & des Apostres du Prophete, & que dans l'Empire Othoman ils rendoient visite aux Bachas des Provinces qui leur faisoient des presens. Il parloit Turc, Grec, Arabe, Persan, Espagnol, Italien, Allemand, Polonois & Latin. L'habit de Dervis est ridicule, nostre Provençal portoit une veste de peau de Tigre, un gros chapelet à son col qu'il tournoit sans cesse disant par fois tout haut sur chaque grain leur priere ordinaire, stafre valla. Il avoit un bonnet garny de croissans verts, & étoit armé d'un marteau d'armes; Il m'avoüa que le plaisir de voyager & l'honneur qu'il recevoit des Grands, luy faisoient oublier les fatigues des longs voyages qu'il avoit faits depuis trente ans, je receus de luy deux écus qui servirent à m'habiller & à ma nourriture.

Mon Patron estant obligé de retourner dans les Provinces pour les affaires du Bacha, fit diligenter les ouvriers qui travailloient aux ornemens des chambres de sa maison de Campagne. Pour les encourager il fit tuer quelques animaux à la dedicasse de sa Mosquée, & nous profitâmes du sacrifice, parce qu'il nous donna un jour de repos pour manger les viandes. Il pouvoit se vanter que sa maison estoit une des plus belles des environs de Tripoly; il y avoit cinq Jardins differens, le premier estoit pour les fleurs embelly de Jets d'eau & de palissades de toutes sortes de fruits, avec un puits, un grand bassin entouré de colomnes de marbre, & deux Pavillons aux extremitez. Le second estoit pour les Orangers, & les allées estoient garnies de Citronniers doux. Le troisiéme pour les Grenadiers, avec des berceaux de vignes. Le quatriéme pour les Palmiers, dont le fruit est excellent. Et le cinquiéme pour les Figues & les raisins de Corinthe, de Damas, Pergorestes & autres sans pepins. Proche de la maison estoit la Mosquée, avec les bains necessaires pour se laver selon la coûtume des Turcs, il y avoit encore un aman ou étuve, de laquelle ils se servent en tout temps dans la croyance qu'ils se purifient de leurs péchez.

En l'absence de Salem qui estoit allé dans les Provinces pour les affaires d'Osman, Zoes continua ses artifices pour me faire épouser sa fille; Mais je tombay malade & il semble que Dieu voulut m'envoyer cette infirmité pour me preserver d'une plus dangereuse. Je gueris en peu de temps, par les soins & les assistances de l'Eunuque Califa, qui ne me laissa manquer de rien. Zoes informée que j'estois retourné au travail, vint à la maison de plaisance suivie de ses parentes; à leur arrivée je me retiray dans le dernier Jardin, où je fus trouvé par Califa qui m'obligea de presenter à sa maistresse un panier de fruits. Elle m'assûra qu'elle plaignoit mon sort & mon opiniâtreté, que son mary avoit de l'affection pour moy, que si je voulois estre son gendre il avoit assez de credit pour me procurer un employ considerable auprés du Bacha, & m'exempter des perils de la Mer. Sa cousine femme d'un Renegat Provençal, laquelle parloit un peu la langue Franque prit la parole & me dit que je n'estois pas de meilleure condition que tant de Captifs qui lassez de trainer leurs chaînes, avoient preferé le Turban aux rigueurs de la servitude, que la liberté étoit le plus precieux de tous les biens de la vie, & que je ne devois pas mépriser les offres de Zoes, qui attendoit de moy une réponse favorable pour en parler à Salem au retour de son voyage. Je me recommenday lors à Nostre Seigneur, & le priay de proteger un mal-heureux accablé de misere & de chagrin contre ces pernicieuses seductrices. Je répondis à la parente de Zoes que je conserverois toûjours la memoire des bienfaits de mon Patron, que j'estois prest de me sacrifier pour son service, pourveu que Dieu ne fût point offensé, que je la priois de faire cesser les poursuites de sa cousine, que je n'abandonnerois jamais ma Religion, & que je ne trouvois dans la Barbarie aucuns charmes privé des delices de la France & de la compagnie de mes parens, qui sans la peste n'auroient pas manqué de me racheter. Zoes & ses parentes retournerent le mesme jour à la Ville. Le lendemain elle m'envoya l'Eunuque qui m'avertit qu'elle estoit au desespoir de ma resolution, & qu'elle avoit dessein de me faire perir, tant il est dangereux d'irriter une femme qui a de l'autorité & qui est passionnée pour le succés de ce qu'elle a entrepris. Dans le temps que Califa me parloit, il arriva un More de la Campagne, qui l'assûra que Salem devoit revenir le soir, ce qui l'obligea de retourner promptement à Tripoly, pour porter à Zoes les nouvelles du retour de son mary & de ma perseverance. Pendant huit jours Salem témoigna toute la joye possible des ouvrages que les Captifs avoient faits en son absence; mais à mon égard elle fut troublée, car Zercoma enragée du mépris que j'avois fait de sa passion, luy fit des plaintes de ma conduite & m'accusa d'avoir pris trop de liberté dans sa maison. Salem qui estoit peut-estre bien aise de trouver un pretexte de me maltraiter afin de m'obliger à suivre ses sentimens, ou si je persistois dans le refus de son alliance d'en vanger l'injure par ma mort, donna le soir ordre aux Gardes de la prison de ne me point laisser aller le lendemain à la maison de Campagne. Un Garde au retour du travail me déchargea huit à dix bastonnades, me traitant de chien, qui dans vingt-quatre heures ne seroit pas en vie. A peine les Esclaves furent-ils partagez le matin pour aller au travail, que Salem suivy de deux Mores se rendit à la prison, jamais je ne fus plus surpris que quand Abdala le plus cruel des Gardes de la prison m'en tira, pour me conduire devant Salem, aprés avoir répondu à plusieurs demandes & justifié mon innocence, il ne laissa pas de me faire donner cent bastonnades, partie sur le corps & partie sous les pieds qu'il compta sur les grains de son chapelet, & me dit que je devois me preparer à une plus rigoureuse Justice en presence du Bacha, & que je n'avois qu'un jour à me resoudre si je voulois conserver ma vie. Je fus en suite enchaîné avec des Arabes, qui estoient détenus dans la prison pour leurs brigandages, ausquels je servis de risée durant tout le temps que je demeuray avec eux; il est vray que je ne manquay point de consolation de la part des Chrestiens, mais ils estoient dans l'impuissance de me donner du soulagement; il n'y avoit que Dieu seul qui pouvoit arrester la fureur de mon Patron & sauver un innocent opprimé. La nuit me fut encore plus ennuyeuse que le jour, parce que je n'avois pas assez de place pour me coucher, & que je fus contraint de passer une partie de la nuit sur mes chaînes, qui me servirent de matelats. Le matin je crus que c'estoit fait de moy, voyant entrer Abdala qui se contenta de me salüer d'une douzaine de bastonnades; toute la matinée se passa sans recevoir d'autre visite que du Chirurgien qui vint penser mes blessures; je fus le reste du jour dans une perpetuelle inquietude, il me sembloit que les Turcs & les Mores qui entroient dans la prison, estoient autant de boureaux envoyez pour me faire mourir. Ma crainte dura jusqu'au soir, qu'un Esclave qui venoit de la maison de Campagne de Salem, m'assûra qu'il s'y estoit retiré avec sa famille frappée de la peste. Les Gardes de la prison sçachant sa maladie cesserent leurs mauvais traitemens, & Dieu permit qu'en deux jours Salem, Zoes & Zercoma, furent emportez de la peste. Par cette mort je fus délivré des suplices qu'on me preparoit, & le Ciel vengea par trois morts si precipitées l'injuste persecution qu'on faisoit à un Chrestien.

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