LES VOYAGES ET AVANTURES D'UN ESCLAVE DE TRIPOLY. (continued 2)
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Chapitre VI.
Le Bacha s'empare des Biens & des Esclaves de Salem; l'Auteur est vendu à Moustafa Renegat Grec, politique de Moustafa; perte d'un Navire de Tripoly, prise d'un Renegat Hollandois, Un Captif Maltois trahit les Chrestiens qui meditoient une seconde fuite, leurs suplices, mort de deux freres Chrétiens: l'Auteur est maltraité par son Patron; artifices des Turcs pour obliger vingt jeunes Captifs à prendre le Turban; Histoire d'un Juif qui se disoit estre le Messie.
Aprés la mort de Salem le Bacha s'empara de son bien & de ses Esclaves, il reserva ceux qui sçavoient des arts & des mestiers, & fit vendre les autres. Pour moy je tombay entre les mains de Moustafa Renegat Grec, qui m'acheta cent cinquante écus. Il avoit la direction des Forges d'Osman, qui luy avoit fait épouser une femme de feu Mehemet Bacha, le premier travail où mon nouveau Patron m'employa, fut à conduire deux soufflets dans les Forges où l'on travaille aux équipages des Navires. Je ne fus pas long-temps Esclave d'Eole, Moustafa qui commandoit nostre compagnie de Forgerons, me fit armer d'un marteau pour battre sur l'enclume. Jamais travail ne me parut si rude dans le commencement, & l'excessive chaleur que je ressentis en ce lieu, me défigura tellement que je n'estois pas reconnoissable, la faim qui me tourmentoit me fit presque regreter mon premier Patron, & oublier ses dernieres injustices. Salem nourrissoit mieux les Captifs que Moustafa, qui retranchoit la nourriture des Chrestiens pour subvenir à ses desordres & à son ivrognerie. Moustafa passoit pour un politique, & c'estoit un fourbe achevé en matiere de Religion. Avec les Turcs il estoit Musulman, avec les Renegats impie & débauché, & avec les Chrestiens Romain, il recitoit son chappelet en leur presence & ne parloit que de devotion. Il m'a témoigné cent fois que la Barbarie estoit un triste séjour pour luy, & qu'il avoit dessein de se retirer en terre Chrétienne si l'occasion s'en presentoit. Il nous fit mesme deterrer son fils qui estoit mort de la peste depuis un mois à la Campagne, & l'inhumer en secret dans la Ville, afin, disoit-il, que son ame eût part au merite des souffrances des Chrestiens, & aux prieres qui se faisoient dans leurs Chapelles, parce que les Mosquées de Tripoly, avoient esté consacrées au vray Dieu, quand les Chrestiens estoient Maîtres du Royaume. Toutes ces belles apparences n'empéchoient pas Moustafa de nous maltraiter pour mieux faire sa Cour au Bacha, qui haïssoit les Chrestiens.
Les Corsaires voyant que la peste augmentoit, & que leurs meilleurs Soldats diminuoient tous les jours, resolurent d'aller en course pour l'éviter. Ces Scelerats plus rebelles que Pharaon se persuadoient que Dieu n'exerceroit pas sa Justice contr'eux aussi severement sur la mer que sur la terre. En quatre jours il nous fallut espalmer les Vaisseaux & faire la provision d'eau qui nous fit beaucoup souffrir à cause de l'entrée & sortie continuelle de la mer. Trois Vaisseaux de nos Corsaires se mirent à la voile, & aprés avoir couru tout l'Archipel sans faire fortune, entrerent dans le Golphe de Venise. Ils y rencontrerent un Navire de la Republique armé en guerre nommé la Justice qui la rendit aux Pirates à leur confusion; sa resistance fut vigoureuse & il les maltraita tellement qu'ils furent contraints de l'abandonner. Morat Rais, ce Renegat Hollandois qui m'avoit fait Esclave, eut honte de quitter la partie & indigné de ce que les deux Capitaines ses compagnons fuyoient le combat, il prit la resolution d'aller attaquer seul le Venitien. Son courage fut cause de sa perte, il le poursuivit trop vivement proche de terre & echoüa le lendemain dans la Calabre prés d'Otrante, sans pouvoir estre secouru des siens qui aprirent trop tard son naufrage. O Ciel quel revers de fortune! les Corsaires qui ordinairement enferment dans le fond de cale avant le combat les Matelots Captifs destinez pour le service du Navire, furent trop heureux d'implorer la misericorde des Chrestiens, quelle joye à ces Esclaves de voir à leurs pieds leurs Maistres briser les fers avec lesquels ils devoient eux mesmes estre enchaisnez. Le vent estoit si impetueux que la plus part des Turcs perirent dans le naufrage du Vaisseau, & pour les Chrestiens il n'y en eut que deux de noyez. Lorsque ceux qui s'estoient sauvez à la nage furent arivez sur le bord de la mer, les Chretiens avec le secours des habitans du Païs qui estoient accourus pour profiter du débris du Navire, arresterent les Turcs qu'ils conduisirent à Naples enchaisnez deux à deux; Le Vice-Roy les fit mettre aux Galeres, à l'exception de Morat qui fut emprisonné dans le Chasteau d'Oeuf. Morat pour se vanger du retardement que ses parens avoient apporté à le retirer de Barbarie s'estoit fait Renegat, avec serment de faire une cruelle guerre à ceux de sa Nation & aux autres Chrestiens; il n'avoit que trop exactement tenu sa parole, & il y avoit dans les prisons de Tripoly plus de cinq cens Chrestiens que Morat avoit pris sur mer, sans compter ceux qu'il avoit perverty dans la débauche. Ainsi par la prise de Morat la mer fût delivrée d'un puissant écumeur, les terres Chrestiennes voisines de la Barbarie d'un insigne voleur, & les Chrestiens d'un cruel ennemy. Si-tost que la nouvelle de sa disgrace fut venuë à Tripoly, le grand Marabous fit faire pour luy des prieres publiques jour & nuit. Le Peuple alloit en procession sur les Ramparts de la Ville & sur le bord de la Mer, & demandoit en vain son retour au Prophete. La reputation qu'avoit aquise Morat d'estre le plus redoutable & le plus determiné Corsaire de Tripoly, empécha le Vice-Roy d'écouter les offres que fit Osman de donner vingt Napolitains pour la rançon de Morat, qui depuis quelques années est mort à Naples dans l'impenitence & l'infidelité. Le Vice-Roy fit distribuer de l'argent aux Chrestiens qui s'estoient sauvez du naufrage, & leur permit de retourner en leur chere Patrie: Avant leur départ la charité les obligea de rendre témoignage des violences que Morat avoit faites à quatre jeunes Hollandois pour les faire Mahometans, on les tira des Galeres, & l'Inquisition informée du fait les condamna à une penitence de trois mois, laquelle accomplie ils abjurerent la Secte de Mahomet & le Calvinisme où ils avoient esté eslevez, & se firent Catholiques à la satisfaction du Peuple de Naples qui obtint la grace de ces nouveaux Convertis.
L'absence des Corsaires & des Soldats de la Marine qui font la principalle force du Pays, la continuation de la peste qui ravageoit les familles entieres, & la retraite des Turcs en leurs maisons de campagne pour l'éviter, avoient rendu la Ville de Tripoly presque déserte & dans l'impuissance de résister à ses ennemis. Une conjoncture si favorable fit former aux Esclaves le dessein d'une seconde fuite. Il y avoit parmy les entrepreneurs le Comte Bizare natif de Vicence duquel j'ay déjà parlé, plusieurs personnes de qualité de la République de Venise, le Seigneur Altophe neveu du Duc de la Mirande que le Consul Anglois retiroit chez luy pour son service afin de le r'achepter plus facilement, les Chevaliers de la Barre & Gonneau François, avec quelques Cabaretiers & Matelots qui devoient fournir la plus grande partie des choses nécessaires pour l'expédition. Les Captifs avoient concerté d'enlever deux Brigantins quand les Turcs seroient occupez à faire leurs prieres dans les Mosquées un jour de Vendredy qui est leur Dimanche, l'entreprise estoit en cet estat & la réüssite en estoit infaillible, lorsqu'elle fut découverte par un Maltois qui s'appelloit Benedite ou plûtost Maledite. Ses crimes l'avoient fait fuir de Malte, & dans sa fuite les Corsaires de Tripoly l'avoient fait Esclave avec son fils qui avoit renié & servoit de valet de chambre au Caya; il avoit demandé plusieurs fois d'estre auprés de son fils, mais il estoit si vicieux qu'on avoit differé de luy donner le Turban. La veille de l'execution Benedite desesperé d'avoir perdu son argent au jeu dans un Cabaret Grec commit un Sacrilege envers une Image de la Sainte Vierge, & se détermina la nuit à trahir ses freres. Au point du jour il alla au Chasteau & avertit le Bacha de toute l'affaire qu'on avoit imprudemment communiquée à ce méchant homme: Osman donna ordre incontinant de garder la Marine où estoit le rendez-vous, & fit arrester les entrepreneurs à la sortie de la Prison. Les bastonnades ne leur furent pas épargnées, les personnes de condition en eurent leur part & leurs chaînes furent redoublées, le Patron Honnorat Provençal qui devoit fournir l'Equipage des Brigantins eût le nez & les oreilles couppez, les plus malheureux furent deux freres Grecs qui depuis trente ans d'esclavage avoient preferé le Christianisme aux premiers Emplois du Royaume. Jany l'aisné fut assommé à coups de bastons, Demetré le plus jeune eut le nez & les oreilles couppez, la mort de son frere le toûcha si sensiblement qu'il mourut de douleur deux jours aprés. Osman tout cruel qu'il estoit témoigna du chagrin de la mort des deux freres dont le martyre inspira de la constance aux Captifs les plus timides. Le matin j'eus la curiosité d'aller à la Marine pour m'informer de la disposition de l'affaire, sans sçavoir qu'elle avoit esté découverte, par malheur je fus rencontré dans le chemin par les Gardes qu'on avoit envoyez pour faire retirer aux Prisons les Chrestiens qui seroient dans les ruës. Je fus regalé d'une volée de bastonnades qui de temps en temps redoubloient sur mes épaules à mesure que nous passions par les places, & j'eus de la peine à gagner la Prison pour me mettre à couvert des insultes des Barbares. Le Bacha recompensa le Maltois du Turban & luy donna la conduitte des Ouvriers Captifs qui travailloient à la Marine, sa trahison ne demeura pas long-temps impunie, il mourut de peste deux mois aprés dans la rage & le desespoir. Le lendemain je retournay à mon travail de forgeron où Moustapha me fit ressentir à loisir la sortie du jour precedent, il me fit la guerre durant trois mois, ne me donnant pas la liberté de converser avec les autres Captifs, & me reprochant que j'estois bien-heureux de n'avoir point esté découvert, que j'estois un des plus coupables, & que j'avois un Demon qui m'avoit preservé du suplice. L'arrivée des Corsaires avec la prise d'un Navire qui venoit du Levant chargé de riches marchandises, consola les Turcs de la perte de Morat Rais Chef-d'Escadre de Tripoly qui faisoit penitence à Naples de son apostasie.
La haine des Turcs contre les Chrestiens ne se modere point par les fatigues qu'ils leurs font endurer dans les travaux, elle devient mesme fureur contre ceux qu'ils veulent rendre partisans de Mahomet. Voicy un exemple qui confirme cette verité. Le Bacha desirant témoigner son zele envers le Prophete, & augmenter sa Cour de Renegats, entreprit au temps de la Pasque des Turcs, de faire renier vingt jeunes Captifs des plus beaux qui fussent en son Palais. Le sort tomba sur six François, six Hollandois, quatre Anglois & quatre Italiens. Les jeux, les festins & les plaisirs, sont les artifices ordinaires dont les Infideles se servent en de semblables occasions, on les mit entre les mains des plus débauchez Renegats, qui les conduisirent dans un Jardin de plaisance à la Campagne. Ces jeunes hommes se voyant au milieu des divertissemens, se douterent qu'on en vouloit à leur Religion, & declarerent hautement qu'ils perdroient plûtost la vie que d'y renoncer. Le Bacha irrité de leur resistance les eût fait perir sans les Officiers Renegats ses Courtisans, qui l'assûrerent que s'il leur permettoit d'aller au Jardin, il auroit bien-tost la satisfaction de voir les Chrestiens soûmis à ses volontez; ce qu'il accorda volontiers à ces Ministres d'iniquité, lesquels à leur arrivée firent continüer le regal, où le vin, l'eau de vie, & les liqueurs du païs estoient en abondance. Mais toutes leurs adresses n'ayant point réüssy, ils eurent recours à la plus noire des perfidies; ils enyvrerent les Captifs, les habillerent à la Turque durant leur sommeil, & le lendemain les menerent en triomphe au Chasteau. Ces malheureuses victimes eurent la fermeté de se dépoüiller de leurs vestes en presence du Bacha, & de jetter par terre leur Turban. Les menaces que le Bacha leur fit de punir leur desobeïssance & leur mépris par de rudes suplices n'ébranlerent point la constance de quelques uns qui publierent devant toute la Cour qu'ils estoient Chrestiens & qu'ils detestoient Mahomet: Dequoy le Bacha indigné en condamna quatre des plus resolus à la bastonnade & commanda que tous fussent enchaisnez dans la Prison des Captifs. La nuit fut employée à les encourager à la perseverance, & nos prieres furent exaucées pour les quatre ausquels le Bacha fit le jour suivant réiterer les bastonnades avec tant de barbarie qu'ils expirerent dans le suplice. Les autres intimidez de la mort de leur freres reprirent le Turban qu'ils avoient foulé aux pieds & prefererent une vie perissable à l'éternelle.
On fit en ce temps-là une agreable tromperie aux Juifs de Tripoly. Un de leur Nation nommé Sabatay parcouroit l'Egypte & se disoit le Messie, les Juifs en estoient tellement persuadez qu'ils fournissoient à sa dépence, l'attendoient dans les lieux où ils estoient establis, & se vantoient qu'ils ne seroient plus le scandale des peuples, que la fin de leur servitude aprochoit, & qu'ils rentreroient dans la possession des Royaumes qu'on leur avoit usurpez depuis tant de Siecles. Il y avoit trois mois que les Juifs de Tripoly attendoient leur pretendu Messie, & qu'ils luy avoient preparé un logis proche de la Sinagogue, lorsqu'Osman Rais Renegat Portugais qui commandoit à la Marine trouva le moyen de se moquer des Juifs à leurs dépens. Ces insensez ne manquoient jamais de se trouver sur le Port à l'arrivée des Vaisseaux du Levant; un jour que les Matelots estoient occupez aux travaux des Navires, on apperceut de loing une Barque qui venoit d'Alexandrie, le Commandant de la Marine fit habiller à la Juifve un Lionnois appellé Barat qui avoit esté Esclave d'un Juif à Thunis plusieurs années & qui parloit en perfection les langues Arabesque & Hebraïque. Ce Chrestien estoit adroit, & joüa si bien son personnage que la Barque passant au milieu des Navires, il se glissa dedans. Osman Rais fit publier à la Marine & dans la Ville que le Messie des Juifs arrivoit, & afin qu'ils n'en doutassent point il fit arborer à la poupe un Pavillon bizare pour signal de sa venuë. Le Brigantin qui avoit esté reconnoistre la Barque disposa si bien les choses que les Matelots aiderent à duper les Juifs qui accoururent de la Ville pour recevoir leur Roy chimerique. Le Capitaine Turc ne voulut pas qu'il mît pied à terre qu'il n'eût auparavant payé pour son passage deux cens écus, que Marsove Juif Receveur des fermes fit compter pendant que les principaux de la Sinagogue l'enleverent pour le conduire en son logis. Il n'y fut pas plustost arrivé que trois Arabes qu'on croyoit de sa compagnie se sauverent parmy la foule du Peuple & le laisserent sans suite. Le Bacha instruit du mystere envoya le soir deux Turcs complimenter le faux Sabatay & feliciter les Juifs du bonheur qu'ils avoient de le posseder. Quoyque Barat fût regalé en Prince par les Juifs, il s'ennuya d'estre enfermé, & craignit l'importunité des Rabins qui luy demandoient des signes de sa Mission & une conference sur les principaux points de la Loy. Il escalada de nuit les murailles de la maison & se retira chez Berant Rais son Patron qui estoit Capitaine de Navire. Tout le monde se moqua des Juifs lesquels pour couvrir la fuite de leur Messie dirent qu'il estoit devenu invisible, ayant ordre de l'Eternel de continuer sa route dans la Barbarie; Ils n'oserent se plaindre qu'il avoit emporté pour cent écus d'argenterie, que Barat fit si bien profiter qu'il paya sa rançon quelques années aprés cette avanture. A l'égard du veritable Sabatay ses voyages dans la Turquie avoient fait tant de bruit que le Grand Seigneur eut la curiosité de le voir & le fit venir à Andrinople où il prenoit le divertissement de la Chasse; le Kaim Kam avant qu'on le mena à l'Empereur luy envoya le premier Medecin de sa Hautesse pour apprendre ses sentimens: Le Medecin qui estoit un Juif renié luy dit qu'il devoit faire paroistre sa puissance par des miracles, sinon qu'on le promeneroit dans la Ville comme un imposteur avec des Flambeaux ardens attachez à ses membres qui le consommeroient peu à peu. Sabatay épouvanté de ce genre de suplice s'abandonna aux larmes, avoüa qu'il estoit fils d'un pauvre Juif de Smirne, & pria le Medecin de luy donner les moyens de se tirer du mauvais pas où l'ambition l'avoit engagé; le Medecin luy répondit qu'il n'y en avoit point d'autre que de se faire Turc, à quoy il consentit; Sa Hautesse informée de son changement ayant ordonné qu'on le fît entrer, Sabatay jetta le Bonnet Juif à terre & le foula aux pieds, en mesme temps un Page luy mit un Turban sur la teste, le dépoüilla de le Veste Juive de Drap noir, & le revestit d'une autre avec laquelle il fut introduit en la presence du Sultan qui le fit Capigy Bachy à cent cinquante écus de pension par mois; ce fut le dénoüement de la comedie, & ce fourbe qui osoit se dire le liberateur des Juifs se fit luy mesme Esclave de Mahomet, il contrefit longtemps le zelé Musulman; Mais le Grand Seigneur averty de l'Atheïsme de Sabatay & de la continuation de ses impostures l'envoya prisonnier au Chasteau de dulcigno dans la Morée où il est mort en 1676.
Chapitre VII.
La fatigue du travail fait tomber l'Auteur malade, à peine est-il guery qu'il est frappé de la peste; Mort épouventable de Mehemet Caya, neveu du Bacha, qui mit en sa place un autre de ses neveux; Circoncision de deux enfans du Bacha, les réjoüissances qu'on fait à cette ceremonie: Retour de l'Auteur à Tripoly aprés la peste, mort de Moustafa son Patron, l'Auteur devient Captif du Bacha.
La faim & les peines que j'enduray au service de Moustafa mon Patron, me firent tomber malade, & je serois mort sans l'assistance & les soins d'un Captif Chirurgien du Chasteau, nommé Moreau, d'Antibes en Provence. J'eus encore l'affliction de ne point recevoir de nouvelles de mes parents qui m'avoient donné esperance de ma liberté, par la commodité de Thunis où estoit Esclave le Chevalier de Tonnerre, qu'on devoit bien-tost racheter, à cause que la peste avoit fait cesser le commerce de cette Ville avec Tripoly. Je suis obligé de reconnoistre que ny ma jeunesse ny ma force, n'estoient pas capables de resister aux maux dont j'estois accablé, sans les prieres de tout le peuple de Chably où j'ay pris naissance, Ville assez connuë par l'excellence de son vin. Son vigilant Pasteur avoit la charité de me recommander dans ses Prônes aux prieres publiques, & à tous les Saints Sacrifices qui se celebroient dans son Eglise. Les Venerables Chanoines de Saint Martin, m'ont aussi assisté de leurs prieres; Sur tout je suis obligé à ma mere, qui par ses aumônes, ses prieres & ses larmes, m'a obtenu du Ciel la liberté des enfans de Dieu, comme Sainte Monique obtint celle de Saint Augustin son fils, dont j'ay embrassé la Regle.
Lorsque ma santé fut rétablie je fus employé aux reparations d'une maison pestiferée, avec des Noirs qui avoient la maladie, & je n'eus pas continué huit jours ce travail, que je m'en sentis attaqué, ce qui m'obligea de me retirer à la prison pour me reposer le reste du jour. Il me fut impossible de dormir la nuit suivante, les Captifs qui estoient proche de moy entendans mes plaintes, se douterent de mon malheur & me conduisirent prés de la Chapelle, où je passay le reste de la nuit à me preparer à bien mourir. Le matin nous nous trouvâmes deux Hollandois & moy frappez de la maladie, Abdala le plus inhumain des Gardes, eut ordre de nous mener à l'Infirmerie de la Campagne, parce que celle de la Ville estoit remplie. Par bonheur avant que de partir je receus visite du Pere Sarde Cordelier qui m'entendit en Confession, les Hollandois qui étoient Calvinistes s'estans mis en chemin, Abdala entra dans la prison pour m'en faire sortir, & me trouvant à genoux devant le Confesseur, il me déchargea six bastonnades, me traitant de chien, qui estoit indigne de vivre plus long-temps; Le Pere ne m'imposa point d'autre penitence que celle que je venois de recevoir par les mains du cruel Abdala, & eut la bonté de m'aider à charger mon grabat sur mes épaules. Puis m'embrassant il me dit les paroles que le Fils de Dieu dit au Paralitique, tolle grabatum tuum & ambula in pace. Le lieu où nous allions estoit éloigné d'un quart de lieuë de Tripoly, je ne vis en chemin que des convois de pestiferez, qu'on portoit en terre; Ces objets m'épouvanterent, & ma crainte augmenta en entrant dans l'Infirmerie où j'aperceus un de mes amis qui expiroit de la peste, laquelle jusques alors avoit eu quelque respect pour les Chrestiens.
La premiere nuit que je passay dans ce triste séjour j'eus une si grande soif, que pour me rafraichir la bouche, je fus obligé d'aller boire l'eau de la lampe qui nous éclairoit, parce qu'on ne donne pas aux malades toute la boisson qu'ils soûhaiteroient. Je crus avoir jetté l'huile, mais un quart d'heure aprés je vomis jusques au sang; ce vomissement me sauva la vie, & le Chirurgien y attribua ma guerison. Je regagnay avec bien de la peine mon lit, dont s'estoit emparé un malade furieux que je n'en pus chasser, & lequel y mourut le lendemain. Ceux qui deviennent furieux ou qui boivent trop dans cette maladie, & les personnes grasses ne durent pas long-temps, les deux Hollandois avec qui j'estois venu, moururent à mes costez au bout de vingt-quatre heures. Comme j'estois dans la force de mon âge & d'un temperamment sec, je resistay plus facilement au mal, & je ne fus pas huit jours dans l'Infirmerie qu'on me fit l'incision: Elle me causa une extréme douleur, par l'ignorance & la brutalité du Chirurgien Arabe, qui ne faisoit jamais d'operation qu'il ne fût yvre d'eau de vie. La joye d'estre hors de danger & les visites du Pere Sarde, me firent prendre courage. Ce bon Religieux qui estoit l'unique Prestre à Tripoly, nous visitoit trois fois la semaine, & nous distribüoit les charitez que les Consuls & les Marchands Chrestiens luy confioient pour le soulagement des malades. A peine fus-je guery qu'on me chargea de la conduite de l'Infirmerie qui n'estoit pas un petit travail, car outre le soin que j'avois de la nourriture des malades, pour laquelle l'on ne me donnoit que de la Chévre & le reste infecté de la boucherie, il me falloit encore faire enterrer les morts dans la Campagne, au lieu destiné par le Bacha pour inhumer les Captifs. Quoy que cette terre ne fût pas benite, on peut dire qu'elle fut santifiée lorsqu'on y enterra le Pere Sarde qui mourut de la peste; c'est luy auquel on avoit dérobé les Sultanins du Marchand Armenien. Nous separions dans nostre Cimetiere les Romains d'avec les Heretiques, & enterrions ceux-cy sans prieres la face contre terre, au lieu que les Catholiques regardoient le Ciel, qui devoit estre la recompense de leurs peines. Je me souviens d'une priere que me fit un Esclave de Moustapha, de la Comté d'Avignon qui s'appelloit la Rose, il me pria dans la violence de la fiévre de l'enterrer dans le sable, afin, me disoit-il, qu'estant devenu Momie, je pusse le vendre à des Marchands François, qui le transporteroient en son païs. Il avoit veu à Tripoly les Pelerins venans de la Meque, vendre des Momies qu'ils trouvent dans les Sables d'Egypte, au retour de leur pelerinage; Il me fut impossible d'executer entierement sa derniere volonté, parce que les bestes devorerent son corps avec bien d'autres, qu'on avoit mis dans les terres des environs de Tripoly, qui sont des Sables mouvans que le vent fait changer de place incessamment.
A la fin de l'Automne la peste diminua, mais il semble qu'elle ne voulut point quitter le Royaume, sans emmener avec elle quelques personnes de la premiere qualité. Elle fit d'estranges ravages dans le Serrail du Bacha, & emporta cinq de ses femmes & trois de ses enfans. Sidy Hally fils unique de Mehemet Caya, fut emporté en mesme temps, son pere fit distribüer à ses funerailles plus de mil écus en charitez, dont se ressentirent les Captifs. Le Caya n'estoit pas encore consolé de la mort de son fils, qu'il fut attaqué de la maladie; Il se glorifioit que la peste n'osoit l'attaquer au milieu de ses Gardes, & qu'elle respectoit ceux qui gouvernent les peuples. Cependant il fut puny de son orgueil & de ses sacrileges, de mesme que le fut autrefois Baltazar Roy de Babylone, pour avoir prophané dans un festin les Vases sacrez qui avoient servy au Temple de Dieu; car le Caya qui avoit osé prophaner de jeunes Captifs Chrestiens, Vases sacrez du Temple de Jesus-Christ, fut frappé dans une débauche qu'il faisoit à la Campagne, & mourut trois jours aprés d'une maniere épouventable; Pendant sa maladie il ne voulut se servir que de Chrestiens qu'il fit assembler si-tost qu'il fut arrivé à son Palais; il leur dit qu'il avoit confiance en leurs prieres, & qu'ils étoient les seuls qui pouvoient appaiser la colere de Dieu justement irrité contre luy, leur promit la liberté & de se convertir s'il réchapoit. Le second jour il fit venir ses Eunuques & ses Esclaves Noirs, & leur réprocha qu'ils estoient incapables de luy donner du soulagement; le dernier jour de sa maladie il se moqua d'un Marabous qui l'exortoit à mourir en veritable Musulman, & profera souvent en sa presence ces paroles Greques, Matapani, Matachristo, appellant Dieu & la Sainte Vierge à son secours, dequoy le Marabous indigné s'écria en Arabe, Valla loucan mout, mont ut quel stafre valla ya Mahomet, ha Dieu! quand Mehemet mourra je ne doute pas qu'il ne meure comme un chien, à Dieu ne plaise, grand Prophete: Mehemet se voyant à l'extremité, se fit apporter par son Casanadal ou Tresorier un sac plain d'argent qu'il répandit luy-mesme sur un tapis proche de son lit, puis le regardant avec mépris il cracha dessus, comme ayant esté l'objet de son insatiable avarice & la cause de son infidelité; enfin il devint si furieux qu'il ne put souffrir personne dans sa chambre, & mourut en desesperé. Sa fin malheureuse fit juger que le repentir qu'il avoit témoigné ne provenoit que d'une crainte servile; en effet sa vie avoit esté une perpetuelle suite de dissolutions & d'impietez, & jamais le Christianisme n'eut dans Tripoly un plus grand adversaire que ce Caya, qui n'épargnoit ny artifices ny tourmens, pour augmenter le nombre des Renegats. Il estoit de l'Isle de Chio, d'où il vint à Tripoly, pour participer à la fortune de son oncle, qui luy donna le Turban & la Charge de Caya. Le Bacha ne fut gueres affligé de sa mort, parce qu'il estoit informé de son ingratitude & du dessein qu'il avoit eu de le déposseder; il mit en sa place un autre de ses neveux, qui depuis un an s'estoit retiré à Tripoly. Ce Schismatique ne fit aucun scrupule de se faire Turc, & ne voulut pas faire mentir le proverbe Italien, Nasche un Greco, Nasche un Turco, naist un Grec, naist un Turc. Il prit le nom de Soliman, & s'aquita si dignement de son employ, qu'il aquit l'amitié du peuple que le deffunt avoit persecuté dans toutes les occasions; Le Bacha fut satisfait de sa conduite, quoy qu'il n'aprouvât point ses débauches avec le Consul Anglois qu'il visitoit de nuit, pour avoir la liberté de boire du vin.
Le Grand Marabous ordonna des prieres publiques en action de graces de ce que la peste estoit cessée; Le Bacha voulut en augmenter la feste & les réjoüissances, par la circoncision de deux de ses enfans & de quelques Renegats destinez pour leur service. Le jour de la ceremonie le rendez-vous de l'assemblée fut sur une hauteur d'où l'on découvre toute la Ville, & à main droite la Mer. Pendant que la Cavalerie & l'Infanterie de Tripoly descendirent de cette hauteur dans une plaine qui a prés d'une lieuë, & qu'en la compagnie de ces deux jeunes victimes qu'on alloit sacrifier à Mahomet, elles se mirent en marche vers la Ville; Les Navires ornez de leurs Paviosades & Etendars, firent une décharge de leurs Canons, qui fut suivie de celle du Chasteau & des Ramparts de Tripoly. On entendoit de tous costez des cris de joye, l'air retentissoit du bruit des Tambours & des fanfares des Trompetes, & de cent pas en cent pas on avoit preparé des divertissemens aux petits Princes. Tantost des Luteurs à demy nuds leur faisoient paroistre leur force & leur subtilité, & tantost ils estoient charmez par des concerts & des danses à la mode du païs. Sur tout on admiroit l'adresse des Arabes & la vitesse de leurs chevaux, ces Cavaliers aprés avoir lancé leurs Lances les attrapoient avant qu'elles tombassent à terre; Ils courent sans scelle, sans bride, sans étriez, à genoux sur le cheval ou debout. A l'entrée de la Ville le Chasteau fit une décharge de son Canon, & l'Infanterie une salve de Mousqueterie. L'on a de coûtume à la circoncision des Renegats, de faire courir des bassins pour recevoir les liberalitez des Turcs, & l'argent qu'on trouve est distribué aux nouveaux circoncis, on les regale le reste du jour afin de leur faire oublier la douleur de ce baptéme de sang, qui est plus sanglant que celuy des Juifs, & le plus rude commandement de la Loy Mahometane; Si quelqu'un apprehende l'operation, on luy donne un breuvage pour l'endormir & pendant le sommeil on le circoncit, j'ay veu des personnes âgées en estre incommodées durant quatre mois.
La peste estant finie, les Captifs qui avoient esté employez au service de l'Infirmerie retournerent à la Ville; j'apris qu'il y estoit mort plus de six mil Turcs, outre ceux de la Campagne qui montoient à davantage. Dieu protegea visiblement les Captifs Chrestiens, puisque dans trois prisons differentes où la chaleur & la puanteur estoient seules capables de les étouffer, il n'en mourut que cinq cens, quoy qu'ils fussent obligez de converser, boire & manger avec toutes sortes de Nations & de personnes infectées, & de se trouver dans les occasions les plus perilleuses. Les Turcs avoüerent à leur confusion, qu'il y avoit du prodige, mais il tâcherent de nous persuader que Mahomet nous avoit conservez pour avoir soin d'eux & leur rendre service. La maladie ne fit pas aussi de grands desordres chez les Grecs, les Armeniens & les Marchands Chrestiens, & dans plus de deux cens familles il ne mourut que trente personnes, Babba Basili Caloriri Prestre des Grecs, fut le plus regreté. Moustafa mon Patron m'avoit souvent menacé de me vendre au Levant, si mes parens differoient de me racheter, la peste dont il mourut me délivra de ses fers, pour me faire rentrer dans ceux du Bacha; lequel s'empara de plusieurs Captifs des particuliers, sous pretexte qu'il estoit mort quantité des siens, & qu'il en avoit besoin pour ses travaux. Je ne sçaurois exprimer les richesses & le nombre des Chameaux, des Dromadaires & des autres bestes, dont profita Osman aprés la contagion. Les Gardes de la prison me destinerent pour le travail de la Marine, parce que les Maistres ouvriers demanderent vingt Captifs pour leur fournir le bois necessaire à la fabrique qu'ils faisoient d'un Navire qui devoit estre le Chef d'Escadre de Tripoly; Nous servions de portefais & faisions ce que les chevaux font en France, comme de porter les Balots de marchandises, de tirer des Magasins les bois, & de traîner les Canons avec tous les équipages des Vaisseaux, qu'on veut épargner. Quoy que ce travail fût penible, il ne me parut pas si fâcheux que celuy de forgeron, où Moustafa avoit mis ma patience à l'épreuve.
Chapitre VIII.
Inconstance des actions humaines, Histoire à ce sujet d'un Seigneur Piedmontois, & de Dom Philippes fils du Bacha de Tunis, le Bacha fait changer le Cimetiere des Juifs, translation des os dans le nouveau; tromperie faite aux Juifs dans cette translation par les Captifs Chrestiens. Autre tromperie faite à un Capitaine Flamand par des Esclaves Venitiens qui sont découverts.
L'homme joüe sur le Theatre de la vie des personnages si differens, & l'inconstance à tant d'empire sur sa conduite qu'on ne sçauroit asseoir de jugement certain ny sur ses mœurs ny sur sa fortune, tel paroist sur la Scene avec des qualitez & des inclinations vertueuses qui en sort avec la réputation d'un scelerat & d'un perfide, & tel commence son entrée dans le monde par le libertinage qui meurt dans la penitence, de sorte qu'il faut attendre la mort pour donner à un homme le titre de bon ou de meschant, d'heureux ou d'infortuné. Les deux Histoires suivantes qui sont arrivées dans la Barbarie justifieront ces veritez. Un Seigneur Piedmontois qui estoit dans les bonnes graces de son Prince devint tellement jaloux de sa femme qu'il ne pût resister à cette passion violente qui cause tant desordres, aprés l'avoir maltraitée il luy prit ses bijoux & ce qu'elle avoit de plus precieux, il voyagea en plusieurs Royaumes où il ne pût trouver un azile asseuré, ce qui l'obligea dans son desespoir de gagner Ligourne où il se mit sur une Barque qui vint à Tripoly; d'abord il feignit de chercher commodité pour aller à la Terre Sainte, & ne frequenta que les Consuls & les Marchands Chrestiens sans se faire connoistre; Mais ne pouvant goûter avec eux tous les plaisirs qu'il souhaitoit, il visita les Renegats qui reconnoissant son humeur portée à la débauche se promirent de l'enrôler bientost dans leur party, & le regalerent souvent dans des jardins à la campagne. Le Bacha informé qu'il estoit de qualité donna ordre aux Renegats de ne rien espargner pour le rendre Mahometan. Un jour dans l'excez & l'emportement d'une débauche ils le prierent de s'habiller à la Turque, ce qu'ayant fait ils le menerent en cét équipage au Chasteau, où le Bacha le complimenta sur son changement; quelques jours aprés il fut circoncis & nommé Regep. Les Turcs en firent de grandes réjoüissances tandis que le nouveau partisan de leur Prophete commançoit à porter la peine de son crime par la douleur qu'il souffroit, car la circoncision fait bien plus de mal aux personnes âgées qu'aux jeunes. Le Bacha le gratifia de deux écus par jour & de six plats de sa table, luy fit épouser une Russiote, le logea dans le Casteau, & luy donna deux Esclaves pour son service; l'un d'eux estoit Esclavon & luy servoit de truchement auprés de sa femme, laquelle ne parloit que la langue Turque que l'Esclave sçavoit & qu'il expliquoit à son Maistre en Italien. J'ay appris depuis ma sortie de Barbarie que ce pauvre Esclavon a esté écorché vif pour s'estre rendu le chef de trente Captifs qui couchoient au Chasteau & qui avoit entrepris de s'enfuir de nuit.
Regep estoit plus Courtisan que Guerrier, il crût que faisant sa cour au Bacha il avanceroit sa fortune; Mais Osman eut peu de consideration pour luy à cause de ses débauches qui scandaliserent les Turcs & consommerent ce qu'il avoit apporté du Piedmont. Ainsi Regep se voyant negligé du Bacha, sans argent & abandonné des Marchands Chrestiens qui luy en refusoient, il resolut de chercher party ailleurs. C'est le sort des Renegats mécontens de changer de Royaume, quoy qu'il y ait quelquefois du danger dans ce changement. Dieu permit sans doute qu'il eust ces chagrins qui le firent repentir de son infidelité & luy inspirerent l'envie de se retirer en terre Chrestienne. Il obtint du Bacha permission d'aller à Thunis sous pretexte qu'il y avoit affaire. Son dessein estoit de parler à Dom Philippes dont l'histoire suit celle de Regep, afin de trouver les moyens de se sauver en Chrestienté. Estant arrivé Thunis il ne pust conferer librement avec Dom Philippes que sa mere tenoit enfermé dans son Palais avec des Marabous qui ne luy preschoient que l'Alcoran auquel il avoit renoncé. Ce qui obligea Regep de retourner à Tripoly, où il fit paroistre une conduite toute opposée à celle qu'il avoit euë auparavant, il ne vécut plus dans le desordre & observa la Loy si exactement qu'il aquit l'estime & la confiance du Bacha. Comme il n'estoit pas propre à commander un Navire en course, Osman le choisit pour Gouverneur de la Ville de Bengase scituée entre Tripoly & Alexandrie, il y ménagea si bien ses interests pendant quatre années qu'il amassa de quoy faire sa retraite dont il avoit toûjours conservé le dessein. Afin de l'executer plus aisément il envoya les meilleurs Soldats de sa Garnison à la campagne pour chasser les Arabes qui ravageoient les environs de la Ville, & durant l'absence de ces Troupes il fit équiper un Brigantin de Captifs & de Noirs dans lequel il s'embarqua avec sa femme ses servantes & ses richesses. Le vent luy fut si favorable qu'il vint prendre terre à Lipary en Sicile aprés huit jours de navigation. Il n'y fut pas plustost arrivé qu'il recompensa les Chrestiens qui l'avoient assisté dans sa fuite, & fit instruire les Noirs qui receurent le Baptesme & leur donna de l'argent avec permission de s'establir où bon leur sembleroit, sa femme & ses servantes se firent aussi Chrétiennes & se voüerent dans un Monastere de Religieuses auquel Regep destina le reste de ce qu'il avoit apporté de Barbarie. Pour luy il prit l'habit chez les Capucins de Lipary, afin d'expier dans un Ordre si austere le crime de son infidelité.
L'Histoire de Dom Philippes ne confirme pas moins que celle de Regep l'inconstance des actions humaines. Il est fils d'un Renegat Corse qui merita par sa valeur de gouverner la Ville & le Royaume de Thunis. Parmy ceux que son pere avoit choisis pour l'eslever il y avoit un vieux Captif Espagnol, qui luy inspira de l'affection pour le Christianisme. On luy avoit équipé un Brigantin afin de l'accoustumer à la mer, ses courses ordinaires estoient à la Goulette où souvent il alloit visiter les Navires Chrétiens qui y venoient moüiller l'Ancre. Les Capitaines se faisoient honneur de recevoir dans leur bord le fils du Bacha de Thunis, & le regaloient le mieux qu'il leur étoit possible. Les manieres civiles des Chrestiens & les conseils du Captif Espagnol firent prendre la resolution à Dom Philippes d'abandonner l'Afrique & de s'enfuir en Espagne. L'entreprise fut executée avec tant de bonheur que Dom Philipes ayant receu d'un Capitaine de Navire Chrétien les provisions necessaires pour son voyage, s'embarqua sur son Brigantin avec sa suite qui luy estoit fidele, & arriva en deux jours à Cartagene dans le Royaume de Valence en Espagne. Le Gouverneur fit avertir sa Majesté Catholique de la qualité du fugitif, & receut ordre de le faire conduire à Madrid, où toute la Cour admira le courage & le zele de ce jeune Afriquain qui avoit quitté Pays, parens, richesses & dignitez pour embrasser la Religion Chrestienne. Philippes IV. qui regnoit lors en Espagne luy donna son Nom au Baptesme & le fit mettre à l'Academie; aprés avoir appris parfaitement ses Exercices le Roy luy permit d'aller en Italie. Il fut bien receu du Pape, aux pieds duquel il renouvela les vœux de son Baptesme, & ayant sejourné quelque temps dans Naples le Vice-Roy luy fit épouser une personne de condition. Il y avoit huit ans que Dom Philippes estoit marié lorsqu'il obtint permission du Vice-Roy de retourner à Madrid pour y faire sa Cour & remercier le Roy de ses bien-faits & de la pension qu'il luy avoit assignée sur le Royaume de Naples; comme les Pirates de Barbarie ravageoient lors la Mediteranée il resolut d'aller par terre pour éviter les perils de la mer, & voir le reste de l'Italie & la France.
Pendant que Dom Philippes voyageoit dans l'Europe son pere mourut à Thunis, la mere passionnée pour le retour de son fils & n'ayant point de ses nouvelles eut recours à l'art magique dont les Afriquains se servent sans scrupule dans les affaires desesperées. Les Magiciens qu'elle consulta luy dirent qu'il avoit quitté le Turban & qu'il voyageoit dans l'Europe Chrestienne. Un Navire Hollandois estoit lors à la Goulette, Elle fit venir le Capitaine & luy promit une grande recompense s'il pouvoit ramener son fils. L'interest qui est la passion dominante de la Nation Hollandoise aveugla tellement ce perfide qu'il convint avec la mere, & laissa dans Thunis deux personnes de son Equipage pour seureté de sa parole. Le Capitaine se mit à la voile & ayant appris en Italie que Dom Philippes estoit en Espagne il vint aborder au Port de Cartagene. Il feignit de venir d'Hollande dans le dessein d'aller trafiquer au Levant; on le pria d'attendre une personne de qualité qui devoit arriver de Madrid dans peu de jours pour passer en Italie. Le Hollandois qui avoit sceu adroitement que c'estoit celuy qu'il cherchoit receut la priere de bonne grace & attendit avec joye l'arrivée de Dom Philippes qui s'embarqua sur son Vaisseau. Durant le voyage l'Afriquain qui avoit quelque connoissance de la Navigation ayant témoigné sa surprise de ce qu'on tenoit des routes contraires à la Mediterannée, le Capitaine luy dit que leur maniere de Naviger sur l'Occean estoit differente de celle des Italiens sur les mers du Levant. Un jour il s'esleva une si furieuse tempeste qu'on fut obligé de s'esloigner des Isles de Majorque & de Minorque, le jour suivant & la nuit le vent fut si favorable que le Navire se trouva sur les costes de Barbarie. Dom Philippes estonné de se voir si prés de son Pays pria le Capitaine de s'en esloigner l'assûrant qu'il y avoit du danger pour sa personne. Sur son refus il pleure, il gemit, il luy conte ses avantures & déplore sa destinée; Mais ce Tigre se moque de ses larmes & luy donne des Gardes pour empêcher son desespoir. Le Navire arrive à la Goulette & Dom Philippes est conduit à Thunis où sa mere l'a tenu enfermé pendant plusieurs années en la compagnie de Marabous qui jour & nuit luy preschoient l'Alcoran. C'est pour cette raison que Regep ne put avoir audiance de luy. La mere pour recompense fit empoisonner le Capitaine, tant il est vray que la trahison est de tous les crimes celuy qui demeure le moins impuny. Chose estrange! Dom Philippes qui avoit supporté si long-temps les duretez de sa mere reprens le Turban & est devenu le plus grand ennemy des Chrestiens & le plus cruel aux Captifs qui soit dans toute la Barbarie. Son changement fait voir qu'il n'y à rien d'assûré dans les plus fermes resolutions des hommes.
Proche de la porte de Tripoly il y a un petit Cimetiere où l'on n'enterre que des Cherifs qui se disent parens de Mahomet & des Marabous. Les Turcs au lever du Soleil vont en ce lieu faire leurs prieres, le Cimetiere des Juifs en estoit peu esloigné; les Turcs representerent au Bacha qu'ils estoient interrompus par les Juifs dans leurs prieres, qu'il n'estoit pas juste qu'ils fussent troublez par leurs ceremonies, que les Juifs estoient indignes de les regarder durant qu'ils honoroient leur Prophete, & qu'on ne manquoit pas de terrain dans les environs de la Ville pour les inhumer. Osman ordonna qu'il fût changé du Levant au Ponant quoy que ces malheureux offrissent une somme considerable pour l'empescher. Les Juifs jaloux de conserver les os de leurs Ancestres demanderent au Bacha la permission de les faire transporter dans le nouveau Cimetiere, & le prierent de commander des Esclaves pour achever plus viste le travail. Cent cinquante Chrétiens creuserent & renverserent en quatre jours de temps trois arpens de terre pour en tirer les ossemens que les Juifs avoient soin de partager en deux tas. On trouva dans les Tombeaux des plus riches familles des Anneaux & des Medailles que les Juifs acheterent au double à cause de la veneration qu'ils ont pour les morts. Ce travail fut un perpetuel divertissement, parce qu'il estoit taxé aux Captifs dix écus pour chacune charge d'ossemens. Vingt Esclaves furent destinez pour faire deux fosses dans la nouvelle Place afin d'y enterrer les os des Tribus de Ruben & de Manassé que les Juifs de Tripoly reverent. On fit la translation des os le jour du Sabat afin que les Juifs ne s'y trouvassent pas & qu'ils ne reconnussent point l'adresse des Captifs qui avoient meslé des os de divers animaux parmy ceux des Juifs. Le jour suivant comme les Cacans qui sont leurs Prestres les inhumoient, ils en trouverent quantité de Chameau, ce qui leur fit croire qu'on se moquoit d'eux & que les Chrestiens l'avoient fait pour augmenter leur salaire. Les Juifs touchez de cét affront en firent porter une charge proche la porte du Chasteau pour la monstrer au Bacha qui n'en fit que rire & leur demanda la difference de ces os d'avec ceux de leurs parens, & s'ils croyoient que les Chrestiens en eussent fait le meslange. Marsoure qui estoit le plus puissant d'entre eux, & qui faisoit plus de bruit, fit réponce qu'il n'y avoit qu'eux qui fussent capables de leur faire cette injure. Osman qui estoit de bonne humeur ce jour là & qui vouloit divertir à leurs dépens les Consuls & les Marchands Chrestiens qui estoient au Palais, dit à Marsoure, tu ne sçais peut-estre pas que mes Esclaves ont appris par inspiration que les os de ces animaux dont vous autres vous plaignez, sont ceux qui porterent le bagage de vos parens dans les deserts aprés la sortie d'Egypte, & ainsi vous devez les respecter & avoir de la joye qu'ils soient mis avec les vostres, les Juifs se retirerent en colere & pour se vanger des Chrestiens ils porterent de nuit ces os dans leur Cimetiere. Ils sont plus haïs que les Chrétiens dans l'Empire Ottoman & les Bachas les maltraitent s'ils ne payent de temps en temps les sommes d'argent qu'ils exigent d'eux.
Il arriva une Barque de Genes, le Capitaine qui s'apelloit Henric Flamand de nation, & qui s'estoit étably dans cette Ville, vint à Tripoly pour acheter un Navire nouvellement pris par les Pirates, quoy qu'il fût armé de vingt-quatre pieces de Canon, & prest à estre mis à la voile, le Bacha luy donna pour vingt mil livres avec ses équipages, parce qu'il n'étoit pas propre pour la Course. Henric n'ayant pas assez de Matelots pour son Navire, fut contraint de faire plus long séjour à Tripoly. Pendant ce temps quelques Captifs Venitiens qui avoient déja tenté deux fois de s'enfuir, s'insinuerent si bien dans ses bonnes graces, qu'il ne put se passer d'eux dans ses divertissemens. Comme les Esclaves meditent sans cesse les moyens de rompre leurs fers, il n'y a point d'artifices dont il ne se servent pour obtenir leur liberté. Les Venitiens ayant receu quelque argent du Consul de leur Republique, qui avoit ordre de les assister dans leur captivité, engagerent le Capitaine dans plusieurs débauches, afin de venir plus facilement à bout de leur dessein, & userent d'un plaisant stratageme. Ils remplirent de terre un vase qui contenoit six seaux d'eau, à l'embouchure duquel ils mirent cent Piastres, & le donnerent à garder à un Captif qui avoit soin d'un Jardin à la Campagne. Un jour ayant convié Henric de voir les Maisons de plaisance des environs de la Ville; Ils le menerent dans le Jardin où l'on avoit caché le vase, aprés l'avoir regalé, ils l'assûrerent qu'il y avoit un tresor dont il seroit le maistre, à condition de n'y point toucher tant qu'il seroit à Tripoly, & de racheter six Italiens; ces conditions furent acceptées par le Capitaine auquel on monstra le vase, qui fut porté chez luy le mesme jour. Le Capitaine racheta six Italiens qui luy coûterent plus de 20000. liv. & ne voulut point toucher au vase pour satisfaire à sa parole. Les nouveaux affranchis qui logeoient en sa maison & mangeoient à sa table, le sollicitoient tous les jours de se mettre à la voile, de crainte qu'il ne rendît visite au vase, pour payer les rançons qu'il devoit au Bacha. En effet, Henric ne recevant aucunes nouvelles d'Italie, & se voyant dans l'impuissance de payer ses dettes & de sortir de Barbarie, eut recours au pretendu tresor & découvrit la tromperie qu'on luy avoit faite. Il en porta ses plaintes à Soliman Caya son amy, qui ne pût s'empécher de rire de la fourberie Italienne. Il parla en sa faveur au Bacha son oncle, lequel aprés avoir raillé le Capitaine de sa credulité, fit donner la bastonnade aux Captifs & les renvoya dans les prisons, avec ordre aux Gardes de les employer aux travaux les plus penibles.
Chapitre IX.
Travail precipité où plusieurs Captifs perissent; Les Corsaires font une prise considerable. Different entre le Bacha & le Consul Anglois; Plaisant entretien du Bacha avec les Consuls & les Marchands de diverses Nations; mariage de la fille du Bacha, l'Auteur est maltraité, & exposé à de rudes travaux, la necessité l'oblige à derober les viandes qu'on portoit sur les tombeaux des morts, de quelle maniere les femmes vont prier sur les sepulchres.
Les Captifs sembloient avoir joüy de quelque douceur depuis la peste à cause du grand nombre de personnes qu'elle avoit emporté: Lorsque cette douceur fut troublée par la cheute de vingt-cinq toises de murailles de la Ville, proche de la Mer du costé de l'Occident. Jamais les Barbares ne firent paroistre plus de precipitation que dans ce travail, parce que c'estoit dans le temps que l'Armée Navale de France, se disposoit pour aller à Gigery en Afrique, sous la conduite de Monsieur le Duc de Beaufort; ce qui donnoit l'épouvante à toute la Mediteranée, & à toutes les Villes Maritimes de la Barbarie. Osman Bacha crût qu'elle venoit fondre à Tripoly, & qu'il falloit reparer promptement cette bréche que la fortune avoit déja preparée à la Flote Françoise. Helas! quelle épreuve ne fit-on pas de la patience des Chrétiens dans un si rude travail! on leur faisoit payer par avance à coups de baston, la valeur que les François alloient témoigner dans l'Afrique.
Il n'y eut personne exempt de cette reparation, qu'on ne croyoit pas pouvoir estre parachevée assez-tost; Les murs n'estoient pas élevez à dix toises de terre qu'un furieux orage ruina tout ce qu'on avoit fait, ce qui augmenta la rage des Barbares, qui s'imaginerent que les Chrestiens empéchoient par leurs sortileges l'accomplissement de l'ouvrage; on vit derechef les gens de qualité & les Prestres, chargez de terre & de pierre trainer avec peine leurs chaînes, & peu s'en fallut que dans les derniers fondemens le desespoir des Turcs ne leur fît sacrifier avec les animaux quelques Esclaves François pour se vanger d'eux; superstition qu'ils observent quelquefois dans les édifices des Palais, des Mosquées & des Forteresses. Le travail n'estoit rien en comparaison de la faim & de la soif que nous souffrîmes pendant quatre mois. Je fus employé sur la fin de l'ouvrage à preparer la terre & le sable; comme je chargeois un aprés midy les animaux, dans une profonde fosse, une partie de la butte abisma & ensevelit trois Captifs, j'eusse aussi perdu la vie sans le mulet que je devois charger qui para le coup. La muraille ayant esté achevée, les Captifs retournerent à leurs travaux ordinaires, avec esperance d'estre bien-tost visitez par nostre Armée, qui fut obligée d'abandonner Gigery, comme le lieu le moins propre de toute la Barbarie pour y faire un établissement, à cause que la chaleur y est insupportable & la peste presque continuelle.
En ce temps les Corsaires de Tripoly arriverent avec une prise estimée cent mil écus d'un Navire Venitien, qui alloit à la Foire de Messine plus marchande que celle de Beaucaire en Languedoc. Depuis que la peste avoit cessé à Tripoly, les Marchands Chrestiens estoient venus de l'Europe pour acheter les marchandises prises sur Mer, que le Bacha fit vendre publiquement afin d'en tenir compte aux Corsaires. En la premiere vente Osman fit exposer plusieurs tableaux de devotion que les Turcs méprisent, la Loy leur deffendant d'avoir des portraits; Et voyant que les Marchands Chrestiens ne s'empressoient pas de les acheter, il commanda d'allumer un grand feu pour les brûler, accusant les Consuls de lâcheté de laisser leurs Saints dans l'esclavage; ces paroles obligerent les Chrestiens à les acheter, & sans doute ils n'apporterent ce retardement que pour les avoir à meilleur marché, quoy qu'ils en eussent offert deux mil écus. Le Consul Anglois ne se trouva pas à la premiere vente, parce qu'il n'avoit nulle devotion aux Mysteres de nostre Religion, qui estoient representez dans ces peintures; il se disoit de la famille des Cromvels, & s'estoit retiré à Tripoly pour sauver sa teste: il eut la temerité de se trouver le lendemain au Chasteau à la seconde vente en sortant de débauche, Soliman Caya son amy qui gardoit la porte, reconnoissant à son compliment qu'il avoit beu, luy donna deux Turcs pour l'accompagner sous les bras suivant la coûtume, jusqu'en la presence du Bacha, qui dans l'entretien s'apperceut que le Consul avoit beu d'autres liqueurs que celles commandées par le Prophete; Et voyant que les Turcs s'en railloient il luy dit, Seignor Consule per que non restar à casa tova quando ti estar sacran? Monsieur le Consul pourquoy ne demeurez-vous pas en vostre logis quand vous estes pris de vin? vous m'auriez infiniment obligé d'y rester, de crainte que les Turcs qui m'environnent ne soient scandalisez de vostre procedé. Je crois pieusement qu'il vous est permis de boire, mais non pas de vous enyvrer; Le Consul qui n'estoit pas d'humeur à souffrir, piqué de ces paroles, & le vin luy faisant oublier son devoir, répondit hardiment au Bacha, Saper Sultan que gente comme mi bever vin, & bestie comme ti bever aqua. Sache Sultan que les hommes comme moy boivent le vin, & que les bestes comme toy boivent l'eau. Le Bacha en colere d'estre maltraité dans son Palais par un Chrestien, tira sur le champ de sa couteliere un Damas pour luy percer le ventre; mais le coup fut arresté par les Officiers Renegats qui participoient aux débauches du Consul, & qui le firent retirer du Chasteau, de peur que les Turcs ne vengeassent l'injure faite par un Chrestien à leur Bacha, que les prieres des Marchands appaiserent un peu. Le reste du jour fut employé à demander grace pour le Consul, laquelle Soliman Caya ne put obtenir que moyennant trois mil Piastres, que l'Anglois aprés avoir cuvé son vin paya volontiers, s'estimant heureux d'en estre quitte à si bon marché.
Le jour suivant comme l'on exposoit en vente les plus riches marchandises, le Consul eut ordre de se rendre au Palais avec les autres Marchands, estant arrivé à la premiere porte il y demeura quelque temps pour remercier le Caya du service qu'il luy avoit rendu; il est vray que Soliman le visitoit de nuit pour avoir la liberté de boire du vin, qui ne luy estoit pas permis au Chasteau. Pendant qu'il arrestoit le Consul, le Bacha s'entretenoit avec les Marchands de diverses Nations, il leur dit qu'il estoit dans le dernier étonnement d'estre obligé de croire qu'il n'y avoit qu'un Paradis pour tant de peuples de differentes Religions, qui tous y tendoient par des routes bien contraires; Et voulant se divertir il s'adressa premierement à Marsoue le plus puissant des Juifs, & luy demanda s'il pretendoit avoir part au Paradis. Ce Prince de la Sinagogue luy répondit que Dieu avoit honoré la Judée d'un grand nombre de Patriarches & de Prophetes, qui leur en devoient procurer l'entrée, aprés avoir observé en ce monde la loy que leurs peres avoient receuë du tout Puissant, & que pour marque certaine le Messie devoit naistre parmy eux. Le Bacha luy repliqua que le Messie estoit venu il y avoit plusieurs Siecles, & reconnu par tout l'Univers; mais qu'eux pour ne l'avoir point voulu reconnoistre lorsqu'il vivoit parmy eux, & l'avoir fait mourir d'une mort honteuse, ils avoient esté abandonnez par l'Eternel, & reduits à estre esclaves par toute la terre, & le mépris des peuples: Jugez si cette replique fut capable d'imposer silence au Docteur de la Sinagogue. Le Bacha pria en suite un Turc de luy dire s'il esperoit d'avoir place en Paradis; Sultan, répondit le Mahometan, ce qui me fait croire que ma Religion est bonne, est qu'une infinité de Chrestiens abandonnent la leur pour embrasser celle de Mahomet qui est tout puissant dans le Paradis; vous m'avoüerez que Dieu protege les Nations qui le servent selon ses Commandemens, & nostre prosperité fait connoistre que le Prophete est maistre du Ciel, comme nous le sommes de la Terre. Il est vray, dit le Bacha, que depuis cinquante ans que je suis à Tripoly le Royaume s'est bien peuplé, & que des Chrestiens des quatre parties du monde, ont pris le Turban dans l'esperance de se sauver, ce qui fait voir que Dieu & Mahomet nous favorisent, & qu'ils nous logeront en Paradis. Il fit la mesme priere à Dom George Marchand Grec de l'Isle de Chio, qui s'estoit retiré à Tripoly depuis quelques années, pour s'exempter des avanies que l'Aga de cette Isle luy faisoit de temps en temps, à cause qu'il trafiquoit dans tout le Levant. Ce Schismatique voulut persuader au Bacha que l'Eglise Greque avoit l'honneur d'estre l'aisnée de l'Eglise Romaine, qui luy avoit obligation des Ouvrages de la pluspart des Saints Peres, & qu'elle avoit toûjours triomphé de ses ennemis & demeuré dans sa pureté. Le Bacha qui estoit Grec Renegat, & sçavoit la malheureuse destinée de ceux de sa Nation, luy dit qu'à la verité il restoit aux Grecs un peu de Religion; mais qu'ils avoient imité Esaü, qui avoit vendu à son frere sa primogeniture pour peu de chose; que les Guerres continuelles qu'ils avoient entrepris & leurs impietez avoient attiré sur eux la colere de Dieu, qui les avoit dépoüillez pour jamais du grand Empire d'Orient, & que pour punition de leurs crimes la Justice Divine les avoit reduits à estre esclaves dans leur propre patrie. Osman voulut donner le divertissement entier à la compagnie, car il demanda aussi à un Renegat Italien s'il pretendoit avoir place dans le Paradis, cét apostat ne manqua pas de dire oüy, l'assûrant que depuis qu'il estoit en Barbarie, il avoit esté inspiré de Mahomet de se faire Turc, dans la croyance de se sauver plus facilement dans la loy du Prophete que dans celle des Chrestiens. Le Bacha luy dit que ce n'estoit qu'un pur libertinage qui obligeoit les Captifs de se faire Mahometans, afin de rompre leurs fers & de s'exempter des peines de la captivité, qu'on luy faisoit tous les jours des plaintes de leurs desordres, & que Mahomet auroit bien de la peine à leur obtenir l'entrée du Paradis. Cet Impie repliqua que Dieu se garderoit bien de refuser aucune grace à leur Prophete, de peur qu'il n'y eût combat entre luy & le Prophete des Chrestiens, ce qui causeroit du divorce dans le Paradis. Le Seigneur Bajoque Consul de Venise, ayant esté prié comme les autres de dire son sentiment, il le fit en ces termes, Sultan vous avez esté Chrestien, vous sçavez la sainteté de nostre Religion, qui est reconnuë par tout le monde, & que dans les plus cruelles persecutions elle a toûjours esté victorieuse; Combien d'Illustres personnages dont nous honnorons la memoire, ont paru dans tous les Siécles, avant & depuis la naissance de Jesus-Christ? Combien de Martyrs ont répandu leur sang, pour en soûtenir la verité? Combien d'Apostres & de Saints sont nos intercesseurs envers Dieu, pour nous ayder à obtenir l'entrée du Ciel? Jugez je vous prie, si nous ne devons pas esperer d'y avoir meilleure part que tous les autres, puisqu'il est vray, & je ne crains point de vous le dire, qu'il n'y a qu'un Paradis, dont l'heritage appartient à ceux qui suivent l'Eglise Romaine. A ces paroles le Bacha ne pût s'empécher de répondre au Seigneur Bajoque, qu'il en disoit trop. Il avoüa que la Religion Chrestienne estoit plus estimée que les autres, & envisageant les Marchands, il leur dit qu'ils avoient beaucoup dégeneré de leur premiere fidelité, & qu'on ne trouvoit plus parmy eux, la sincerité qu'ils avoient autrefois dans leur commerce.
Les Turcs commençoient à murmurer de ce que le Seigneur Bajoque avoit avancé, quand Soliman entra dans la Salle avec ses Gardes pour presenter au Bacha le Consul Anglois: Un chacun demeura dans le silence pour entendre son compliment. Il demanda pardon à Osman de son imprudence, avoüant que le vin luy avoit fait perdre le respect; le Bacha luy dit qu'il devoit rendre grace à l'assemblée de ce qu'il avoit évité sa Justice, sur quoy l'Anglois ne pût s'empécher de répondre qu'il devoit premierement remercier sa bourse qui l'avoit desarmé, & que par malheur il estoit dans un Païs où l'on ne reconnoissoit pas le merite des beuveurs de vin, ce qui donna occasion de rire à toute la compagnie. Le Bacha voyant qu'il estoit plus raisonable que le jour précedent luy fit le détail de l'entretien qu'on avoit eû en son absence, & luy demenda pareillement son avis, un chacun fut curieux d'entendre raisonner Monsieur le Consul, qui dit d'une maniere galante au Bacha, Sultan est-tu à sçavoir que nous sommes ces Puritains d'Angleterre qui se sont separez des Papistes & de plusieurs autres Religions contraires à la nostre? sçais-tu que nostre Roy nous gouverne tant pour le temporel que pour le spirituel sans que nous ayons besoin d'aller à Rome chercher des Indulgences, & que la parfaite union qui regne dans nostre Royaume nous rend les Maistres de la Mer, & fait que tout les Politiques admirent nostre Gouvernement? Je demeure d'accord, repliqua le Bacha au Consul, que la Politique d'Angleterre est admirable; Mais permets moy de te dire que la Religion Romaine dont vous vous estes separez est plus ancienne que celle que vous professez, & qu'elle est en plus grande estime; car un chacun m'a fait voir la Sainteté & la pureté de la sienne & tous m'ont assûré qu'ils ont des Protecteurs dans le Paradis pour leur en faciliter l'entrée, au-lieu que chez vous on ne reconnoist qu'un Luter, qu'un Calvin & qu'un Beze Apostats de la Religion Catholique; quel credit ont-ils dans le Paradis, eux qui sont condamnez aux flâmes de l'Enfer pour une éternité? C'est ainsi que le Bacha finit l'entretien à la confusion du Consul, qui se retira du Chasteau tout en colere, & avoüa depuis que l'affront qu'il avoit receu en presence de tant de monde luy avoit esté plus sensible que l'argent qu'il avoit débourcé pour obtenir sa grace; de dépit il ne voulut plus se trouver à aucune assemblée ny à vente de Marchandises, quoy qu'il y eût un guain considerable à esperer. Il sçavoit sans doute se recompenser d'une autre façon sans qu'il y parût, car ayant esté averty par le Capitaine de Vaisseau nouvellement fait Esclave qu'il y avoit une balle de coton empoisonnée, laquelle r'enfermoit la valeur de quarente mil livres en soye, perles & diamans, il fit acheter sous main tout ce qui se trouva de coton dans les Magazins du Bacha. Cette maniere d'empoisonner qui se pratique dans le commerce pour s'exempter de la Doüane, n'est pas tant à craindre que celle qui cause la mort, exposant ceux qui s'en servent à d'horribles suplices au lieu que l'autre enrichit les hommes; De sorte que par cette adresse le Consul sceut se recompenser de sa perte & dissiper le chagrin que le Bacha luy avoit causé.
Quoy que la peste eût fait du ravage dans le Serrail du Bacha, il luy restoit encore une fille âgée de dix-huit ans laquelle fut recherchée en mariage par le fils d'un Renegat Italien qui estoit la seconde personne de Thunis. Ce jeune homme qui s'appelloit Ibrahim vint par terre à Tripoly accompagné de cent Cavalliers pour son escorte, sans compter les Eunuques & les Esclaves. Osman luy fit faire une superbe entrée, & commanda de le regaler avec toute la magnificence possible à la mode du Païs. Ibrahim avoit de l'esprit, & tant de force & d'adresse qu'il gagna la pluspart des prix que le Bacha proposa pour le divertir. Un jeune Turc nommé Aly de la suite d'Ibrahim devint amoureux de Themis que Soliman Caya neveu d'Osman avoit aimée avant son apostasie. Cette Dame passoit pour une des belles Courtisanes de la Ville, elle receut avec joye cét étranger qui estoit le mieux fait & le plus galand de la suite d'Ibrahim. L'Amour qui est aussi ingenieux dans ces Climats barbares que dans nostre Europe ne manqua pas d'artifice pour faciliter à Themis les moyens de voir ce nouvel Amant, & de cacher leurs entreveuës à ceux de la Ville. Elle luy donna plusieurs rendez-vous en des amans, qui sont proprement des Estuves destinées pour prendre le bain; Aly se trouvoit sous l'habit de femme moyennant les presens qu'il faisoit aux Officiers qui sont pour le service de celles qui frequentent ces lieux, où il arrive bien des avantures amoureuses, quoy que l'entrée en soit deffenduë aux Turcs qui ont leurs bains separez; Mais comme ces lieux estoient suspects, qu'Aly n'y avoit pas une entiere liberté, & qu'il craignoit d'y estre surpris, ce qui pouvoit luy attirer quelque disgrace, l'Amour inventa d'autres moyens en faveur de nos amans. Un jour que le Bacha traitoit Ibrahim à la campagne en un Jardin où les principaux Officiers avoient esté conviez, Aly quitta le divertissement au milieu du Festin pour se rendre à la Ville, il trouva dans le chemin un Negre que lui envoyoit Themis pour l'avertir du rendez-vous, où il se rendit en diligence: Quelques Turcs du Regal s'apercevans qu'Aly avoit quitté la compagnie le suivirent pour estre de la partie, & ne l'ayant point trouvé chez Themis, ils se douterent bien du lieu où cette femme étoit, y étant arrivez ils la trouverent toute mélancolique avec une servante qui avoit caché Aly dans une grande Cuve de cuivre destinée pour le bain, & qui voulut persuader aux Turcs que Themis estoit dans un chagrin mortel de ce que toute la campagne estoit dans la joye pendant que la Ville estoit deserte; sur quoy ils firent cent galanteries pour divertir Themis qui faisoit la malade. Par malheur la Monstre d'Aly vint à sonner comme il estoit dans la Cuve, cela obligea les Turcs de commander à la suivante d'allumer du feu pour la chauffer, témoignans avoir dessein de se laver. Aly qui estoit dedans crût que c'estoit tout de bon, & craignant d'y avoir trop chaud il en sortit, demandant par grace à ses amis de le laisser en paix joüir des doux entretiens de sa chere Themis. Les Turcs aprés avoir esté quelque temps avec eux retournerent au Jardin, où ils apprirent à la compagnie le sujet de l'absence d'Ibrahim, qui fut agreablement raillé parce qu'il se vantoit d'estre heureux en ses amours.
Quand toutes les choses furent preparées pour la Ceremonie du Mariage, le Bacha donna ordre de faire passer en parade par la Ville tout ce qu'il donnoit à son Gendre, ce n'estoit que rejoüissance depuis le Chasteau jusqu'au Palais d'Ibrahim, & tout le Cortege estoit accompagné de Trompettes & d'Instrumens de Musique. La Cavalcade commença par les Esclaves Noirs & par les Eunuqes qui conduisoient les Chameaux & les Dromadaires chargez de bagage; en suitte alloient les Chevaux magnifiquement équipez & conduits par des Esclaves Chrétiens, les Turcs portoient les habits que le Bacha donnoit à Ibrahim avec les Coutelieres, dont les guaînes étoient garnies de Diamans, & les Armes pour son service; les principaux Officiers portoient en des Corbeilles & des Bassins de vermeil les Vestemens que la Fille devoit porter le jour de son Mariage, on y voyoit deux Caffetans ou Robes Turques enrichies de Perles & de Diamans, & deux paires de Babouches ou Souliers estimez dix mil Piastres, & quantité de Bijoux; le Bacha fit donner un Caffetan avec les armes & l'Equipage des Chevaux à tous ceux qui accompagnoient Ibrahim. Le lendemain le Divan, les Capitaines de Navire & les Officiers du Bacha furent en ceremonie au Palais d'Ibrahim pour le conduire au Chasteau où se devoit consommer le Mariage. Les Sultanes firent aussi des réjoüissances dans leur Serail avec plusieurs Dames de la Ville pour divertir la fille d'Osman, laquelle ne pouvoit se resoudre à quitter Tripoly. A la fin du souper deux vieilles Matrônes entrerent au son des Instrumens dans la Salle où les hommes estoient assemblez, & convierent Ibrahim de les suivre dans la chambre de son Epouse; Mais la feste fut troublée lorsque l'Epoux s'en excusa, disant que son pere luy avoit deffendu sous peine d'encourir sa disgrace, parce qu'il desiroit que le Mariage fût consommé à Thunis. Ce refus surprit la compagnie, & le Bacha fut si touché de voir sortir son Gendre du Chasteau sans remplir ses souhaits, qu'il resolut, s'il ne changeoit d'avis, de le renvoyer comme il estoit venu. Il est bon de sçavoir qu'en ces occasions le Marié est enlevé aprés le Festin par ces Matrônes qui le conduisent dans la chambre de sa Femme, aprés quelque temps elles reviennent trouver l'assemblée avec des cris & des acclamations suivies de leur Musique, & font des prieres à Mahomet de donner prosperité & lignée aux nouveaux Mariez. Le jour suivant le Bacha voyant que son Gendre estoit dans la mesme resolution que le soir precedent, usa d'artifice: Il le convia de prendre le divertissement dans un Jardin, où il se trouva peu de personnes de sa suite. Les Turcs inventerent dans ce lieu toutes sortes de plaisirs pour luy faire oublier les deffenses de son pere, & à peine Ibrahim fut retiré dans sa chambre qu'on y fit entrer sa femme habillée en Turc, pendant que les Eunuques du Bacha regaloient les siens, de crainte qu'elle ne fût reconnuë par ces vilains Gardes du Corps, qui dans la débauche beuvoient d'autres liqueurs que celles qui sont permises par l'Alcoran. Ibrahim receut son Epouse avec toute la joye imaginable, & témoigna le lendemain qu'il avoit de l'obligation à ceux qui luy avoient fait une si agreable surprise. La femme se retira du matin de peur d'estre veuë des Eunuques qui n'avoient pas encore cuvé leur vin, & se rendit au Chasteau pour assûrer le Bacha que sa volonté avoit esté accomplie. Osman défraya son Gendre & sa suite jusqu'à son départ & luy donna sa meilleure Cavallerie pour l'accompagner jusqu'aux confins du Royaume de Tripoly, & pour le deffendre contre les Arabes, qui dans ces Provinces font une guerre continuelle aux Turcs. Il est vray que ceux-cy sont sans misericorde envers les Arabes qu'ils appellent Caïns, parcequ'ils sont vagabons & logent sous des Tantes comme faisoit Caïn aprés son fratricide.
Toutes ces Réjoüissances ne diminuerent point les travaux des Captifs, le Turc qui nous commandoit devint plus inhumain qu'auparavant, parce qu'un ouvrage qu'il avoit entrepris pour la Marine n'avoit pas réussi par son extrême avarice, qui luy faisoit retrancher une partie des ouvriers qu'il occupoit à sa maison de campagne. Cela le rendoit si furieux qu'il déchargeoit quelquefois sa colere sur les premiers Captifs qui se trouvoient devant luy. Un Vendredy jour de Dimanche pour les Mahometans il me rencontra par la Ville comme il venoit de la Mosquée faire son Salem. Et à peine fus-je retourné au travail qu'il me donna trente bastonnades, me reprochant que je ne devois pas me promener durant qu'il estoit à loüer Dieu, quoy qu'il n'eût pas grande devotion à Mahomet estant Renegat Grec. Je fus plus de quinze jours sans pouvoir marcher, ce qui n'empécha pas qu'il ne me fît tourner la roüe d'un Cordier jusques à ce que je fusse entierement guery. Le Bacha entretient ordinairement à deux lieuës de Tripoly deux cens Captifs qui sont destinez aux travaux de la campagne, comme pour tailler la pierre dans la carriere, faire la chaux, labourer la terre, cultiver les Jardins, & sur tout faire des cordages de jonc pour ancrer les Navires au Port durant l'Hyver. Le Bacha y envoya cinquante Captifs au lieu de ceux qui estoient morts de la peste, je fus du nombre des exilez dans ce triste sejour qu'on appelle la galere de Tripoly; où les Chrestiens sont exposez à toutes sortes de miseres & esloignez de tout secours humain, ne pouvans aller à la Ville sans donner quinze sols aux Gardes de cette prison. Les Esclaves qui sont dans Tripoly souffrent bien moins que ceux qui sont dans la galere à cause que les Marchands libres assistent les malades, & les prises que font les Pirates avec les travaux aux heures dérobées leur donnent de l'employ & du profit. J'avois fait des vœux au Ciel pour estre délivré de la tyrannie du Barbare qui me commandoit au travail de la Marine; Mais helas! je tombay entre les mains du plus cruel ennemy des Chrestiens qu'il y eust dans toute l'Afrique. Comme j'abandonnois les travaux des cordages remplis de poix & de goudran qui m'avoient tout défiguré, Mehemet garde de cette prison me dit en raillant qu'il vouloit me blanchir; il avoit raison, car il m'occupa pendant l'Esté au travail des fours à chaux. La faim que j'y enduray fut si grande que pour m'en exempter je fus obligé d'avoir recours au pain & à la viande que les femmes Turques portent aux morts dans la croyance qu'ils mangent. Je n'estois pas beaucoup esloigné d'un Cimetiere où l'on avoit inhumé les plus puissans de la Ville qui estoient morts de la peste; j'y allois de nuit habillé à la Moresque afin de n'estre pas reconnu, & la seule visite du Vendredy me fournissoit la provision de quatre jours. Un soir j'y menay un Captif qui conduisoit les Chameaux lesquels apportoient le bois pour chaufer les fours, c'estoit par bonheur pendant la semaine qu'on celebroit la nativité du Prophete, dans laquelle les Musulmans regalent les morts mieux qu'à l'ordinaire, je trouvay plusieurs plats plains de viande & de fruits qui servirent a traiter mon amy. Le lendemain s'en retournant de nuit à la campagne il entra dans le mesme Cimetiere à dessein d'y faire sa provision pour son voyage, aprés avoir long-temps cherché dans les lieux où l'on enfermoit les viandes il fut contraint de se retirer parce que le jour venoit, & estant fâché de n'avoir pas fait grand butin il eut la temerité de mettre de l'ordure dans un plat qu'il trouva vuide à la teste du sepulcre d'un Marabous. Les Turcs s'en estant apperceus porterent leurs plaintes au Bacha qui s'emporta contre cette irreverence & leur commenda de faire garde pour en découvrir l'autheur. L'avis que j'eus de ces ordres me fit quitter le Cimetiere & me contenter des fruits que le Pays produit en abondance. Encore que les femmes des Turcs soient dans une retraite perpetuelle, & qu'il ne leur soit pas permis d'entrer dans les Mosquées pour y faire leur salem qu'elles font en leurs maisons aux heures accoûtumées, elles ne laissent pas d'avoir la liberté d'aller une fois la sepmaine visiter les Sepulcres de leurs parens. Estant arrivées au Cimetiere elles font un cercle au tour des Tombeaux, & aprés avoir versé des larmes & poussé des cris au Ciel, elles se plaignent de ce qu'ils les ont abandonnez, & les conjurent de les entretenir de l'autre Monde & de leur faire part de l'estat où ils se trouvent, enfin aprés leur avoir rendu compte de ce qui se passe dans la famille elles les prient de recevoir les mets qu'elles ont apporté, dont elles mangent une partie & enferment le reste dans un lieu fait exprés à la teste du Tombeau. Les femmes des Marabous allument une lampe pour les éclairer la nuit dans la pensée qu'ils en ont besoin pour reciter les Pseaumes de l'Alcoran. Les femmes des Arabes dansent autour du sepulcre au son d'un Tambour de Basque, heurlans comme des bestes sauvages, & s'égratignant le visage jusqu'à ce que la douleur & la foiblesse les fassent tomber à terre, dans cette posture elles font leurs plaintes aux morts, leur font part de toutes leurs affaires domestiques, & jamais n'abandonnent le tombeau qu'elles n'y laissent du pain & des fruits. Il ne faut donc pas s'estonner si les Vendredis les Sepulcres sont chargez de fleurs & de viande, où non-seulement les pauvres viennent se nourir, mais encore les chiens & les oyseaux y sont bien receus, car les Turcs tiennent que l'aumône qu'on fait aux bestes n'est pas moins agreable à Dieu que celle qu'on fait aux hommes à cause, disent-ils, que les bestes ne possedent rien.
Chapitre X.
L'Autheur est envoyé dans les campagnes esloignées de Tripoly où il demeure huit mois à labourer la terre, semer les grains, arracher du jonc & faire la moisson; rencontre qu'il fait d'un Marabous qui avoit demeuré en Espagne & qui veut luy donner sa fille en mariage; Avantures qui arrivent en ce Pays abandonnez; retour de l'Autheur à Tripoly.
Tous les ans à la fin de l'Automne le Bacha envoye cent Captifs dans les campagnes esloignées de Tripoly, du costé d'Alexandrie, proche la petite Riviere de Mesrata, pour labourer des plaines plus fertiles que celles des environs de la Ville où il ne se trouve que des sables mouvans. Aprés que les Captifs ont fait la semence, ils sont occupez pendant l'Hyver & jusqu'à la moisson à arracher du jonc à force de bras pour en faire des cordages qui servent au Navires durant qu'ils demeurent au Port; Le temps de la recolte estant venu ils amassent les grains qu'on transporte à Tripoly. Je fus à mon ordinaire du nombre des malheureux destinez à ce fâcheux travail qui dure huit mois. Avant nostre départ on nous permit d'aller à la Ville dire adieu à nos amis, les Marchands Chrestiens qui n'ignorent pas les miseres que souffrent les Captifs dans ce voyage, ne manquent pas de les assister de biscuit & de quelqu'autre nourriture; un Chirurgien de ma connoissance me donna quelques Onguents & eut encore la charité de m'instruire de la maniere de m'en servir, m'asseurant que les Arabes auroient recours à moy dans la necessité & que je ferois quelque profit avec eux; il fut Prophete, car j'exerçay la Chirurgie sans payer de Maistrise, & en peu de temps je passay pour habile homme. Nous partîmes de Tripoly sur la fin du mois de Decembre avec deux cens Chameaux qui portoient les grains que nous devions semer & nos provisions qui ne consistoient qu'en biscuit, huile, oignon & sel; à la sortie de la Ville il se trouva un peuple infiny qui fut curieux de nous voir mettre en Campagne en forme de caravanne qui va à la Méque. Aprés huit jours de marche nous arrivâmes au rendez-vous, n'ayans trouvé en chemin qu'un puits pour abreuver nos animaux & nous pourvoir d'eau pour le reste du voyage. Nous eûmes une fausse allarme que nous donnerent des Arabes qui alloient chercher des paturages pour leurs bestiaux; ils sont obligez de changer de logemens trois ou quatre fois l'année, & de choisir des Campagnes fertiles où il y ait des Puits qui sont rares dans ces Deserts. Ils ne logent que sous des Pavillons, & lorsqu'ils décampent un Chameau porte la femme, les enfans, un Moulin à bras & tout leur équipage. Le premier jour de nostre arrivée nous fûmes occupez à dresser nos Pavillons & à faire un rempart de terre avec de grands fossez, afin de nous mettre à couvert non-seulement des Arabes, mais encore des Lions qui nous donnerent plusieurs allarmes durant le sejour que nous y fismes. Le lendemain nous commençâmes à labourer la terre avec cinquante Chameaux, pendant que les autres Captifs étoient employez à tailler les buissons faire les fossez & à semer les grains, ce qui fut expedié en vingt jours. C'est une chose surprenante de voir qu'une terre deserte, qui n'est cultivée qu'à la negligence, produise si abondamment. Il ne faut pas neanmoins s'en estonner, Dieu benit le travail des Captifs qui l'ont arrousée de leurs sueurs, mélées des larmes que ces Barbares leur font verser, en exigeant d'eux des choses au dessus de leurs forces. A la fin de la semence, nous fûmes regalez d'un Chameau, qui par hazard s'estoit rompu la jambe dans le bassin où l'on abreuvoit les bestes. Ce fut un regal pour nous, car depuis nôtre départ nous n'avions mangé que des Couleuvres, des Lezards, & des Crocodiles; la faim nous fit trouver la chair du Chameau excellente, parce que la nourriture qu'on distribuoit n'estoit pas capable de nous donner la vigueur necessaire pour resister à la violence du travail; Tous les matins avant que d'y aller on donnoit à chaque Captif une livre de biscuit, à midy au retour un potage, fait de gros bled, assaisonné d'un peu d'huile, avec du piment d'Espagne, ou bien de la basine faite avec de la farine d'orge; le soir nous n'avions que des racines ou bien des animaux immondes que nous trouvions. Les Arabes du voisinage campez comme nous sous des Pavillons, venoient trois fois la semaine faire leur provision d'eau, & apportoient du laict, des dattes, des quartiers d'Autruche, & des petits pains d'orge, que nous troquions avec eux pour des épingles, des ciseaux, des rubans, & d'autres bagatelles que nous avions apportez & que nous vendions au centuple, à cause que ces choses sont rares dans le païs. Les Turcs qui nous gardoient n'étoient pas fâchez de ce petit commerce, ils obligeoient quelquefois les Arabes à laisser leurs vivres, quand les Captifs ne pouvoient pas les acheter, pour recompense de la peine qu'ils avoient à remplir les bassins d'eau, & mesme les faisoient contribüer pour l'entretien des Pavillons. Les animaux sont deux ou trois jours sans boire, & j'ay veu des Chevaux ne se nourrir dans leurs courses que de laict; on trouve peu d'eau dans la Barbarie, c'est pourquoy les Bachas sont obligez d'entretenir à leur dépens dans leurs Provinces, des puits avec des bassins pour la commodité des pelerins qui vont à la Meque visiter le tombeau de Mahomet; Il seroit impossible sans cela de traverser ces deserts, puisqu'il n'y a ny Villes ny Villages, & que le nombre des pelerins est si grand, qu'ils sont obligez de porter avec eux, des vivres pour huit à dix jours.
Un Captif nommé Genty, natif de la Ville de Salins en Franche-Comté, qui depuis sa liberté s'est rendu Capucin dans sa patrie, ne manquoit pas de faire la priere le matin & le soir; Cét homme craignant Dieu, & imitant Tobie dans sa captivité, éxortoit ses freres à mener une vie innocente, & à se conformer à la volonté de Dieu, qui nous protegeoit visiblement dans ces lieux abandonnez, comme il avoit fait autrefois le Peuple d'Israel, en des Provinces voisines de celles où nous gemissions. Quatre Turcs gardoient le Camp, parce qu'il y avoit souvent des Chrestiens malades, & six battoient sans cesse la Campagne, pour prendre garde à la conduite des Captifs. On n'eût pas plûtost semé les grains qu'il fallut cueillir du Jonc, mais avant que de commencer, les Gardes nous deffendirent sous de grandes peines, de nous éloigner de nos Pavillons de plus de trois à quatre milles. Ce n'est pas qu'il ne soit presque impossible de s'enfüir; car du costé de la Mer d'où nous estions éloignez de vingt lieuës, si les Arabes trouvent des Captifs fugitifs, ils les ramenent à Tripoly, afin de recevoir trente Piastres que le Bacha donne de recompense; & le moindre châtiment que reçoit le Chrestien, est d'avoir le nez & les oreilles coupez, avec la bastonnade; Si quelque desesperé tente de s'enfüir par terre, les Arabes le tuent pour profiter de sa dépoüille; c'est ce qui est arrivé de mon temps à plusieurs, dont on n'a pû apprendre aucunes nouvelles.
Je me mis en la compagnie de deux François qui avoient des jambes aussi bonnes que les miennes pour cueillir ensemble le jonc, aprés avoir parcouru divers endroits pendant quelque temps, nous en trouvâmes en des lieux marécageux proche la petite Riviere de Mesrata, il y en avoit une si grande quantité, que nous en cueillîmes durant trois mois. La faim nous obligeoit de retourner au Camp à midy, chargez de six paquets de jonc, & autant le soir, qui estoit le travail journalier que nous avions à faire pour nous sauver de la bastonnade; plusieurs Captifs demeuroient souvent en chemin accablez de fatigue & de la pesanteur de leur fardeau. Pour moy aprés avoir guery quelques Arabes de maladies & de petites blessures, j'eus la liberté d'entrer dans leurs Tentes, où je me reposois & mangeois avec eux, en consideration des cures que j'avois faites, & qui me firent passer pour habille Chirurgien. Mais aprés avoir fait des guerisons corporelles, je tâchay d'en faire de spirituelles; & comme il n'est pas permis de disputer de la foy avec les Mahometans, je cherchay les occasions favorables pour baptiser les petits enfans en des maladies desesperées à l'insceu de leur famille; Cela me réüssit, & j'en baptisay quatre qui moururent aprés leur baptéme, je croy que c'est par leur intercession que j'ay obtenu de Dieu, la perseverance & la force de resister aux maux que je souffris dans ce malheureux voyage, où succomberent des personnes plus robustes que moy.
Je rencontray dans les Pavillons des Arabes, un Marabous appellé Isouf, âgé de soixante-dix ans, qui s'y estoit retiré depuis quelques années; Il parloit Latin, Espagnol, Turc, Arabe, & la langue Franque, qui est commune dans les Villes Maritimes à cause du commerce. Il me dit qu'il estoit fils d'un Tagarin, & né dans l'Andalousie, où l'inquisition avoit fait brûler son pere pour l'avoir reconnu Mahometan, que pour éviter un pareil suplice il s'estoit retiré en Afrique, que d'abord il s'estoit estably à Thunis, où les Turcs qui ne le croyoient pas veritable Musulman à cause qu'il estoit né en Espagne, l'avoient extrémement persecuté; & qu'estant sorty de Thunis pour aller à la Meque, il s'étoit au retour habitué dans ces deserts pour y exercer la fonction de Marabous. Il ajoûta que sa femme estoit morte, qu'elle luy avoit laissé deux filles, que la premiere estoit veuve d'un Renegat Italien qui avoit esté tué sur Mer en piratant, & que la derniere n'estoit âgée que de vingt ans. Isouf aprés quelques visites, eut tant de confiance en moy qu'il me les fit voir contre la coûtume du païs; Alima la plus jeune qui passoit pour la plus belle des Pavillons, avoit les mains & une partie du visage remplies de vermillon & de cicatrices à leur mode, ce qui la rendoit fort laide; elle ne fit point scrupule de lever son voile, quoy qu'il leur soit deffendu de se montrer aux Chrétiens, & comme elle parloit un peu la langue Franque, elle se fit un plaisir d'entretenir mon compagnon qui se railloit d'elle, pendant que son pere me faisoit part de ses avantures; Genty s'ennuyant en la compagnie d'Alima, me fit signe de m'aprocher pour finir leur entretien. Le Marabous ayant sceu que j'avois fait quelques operations dans le voisinage, me pria d'aller avec luy chez un de ses amis, qu'une Autruche avoit blessé à la cuisse lorsqu'il la poursuivoit à la chasse; ces animaux se sentant pressez sont si adroits, qu'ils lancent des pierres avec leurs ergots, d'une maniere qu'il n'y a point de fléche ny de balle de Mousquet qui aillent plus juste; Je gueris en peu de jours le malade de sa playe, ce qui me donna du credit parmy les Arabes, qui me convioient souvent à manger avec eux; mais les ragouts qu'ils me presentoient & que la faim me pressoit de manger, m'estoient peu agreables, parce qu'ils sont mal propres, & que le repas finy, les conviez se lavent les mains dans le mesme plat de bois où les viandes ont esté servies, & que le maistre en presente l'eau à boire à la compagnie qui l'estime une boisson delicieuse.
Au temps du carnaval le Marabous chercha l'occasion de me traiter chez luy, & pour en venir à bout plus facilement, il convia un de nos Gardes qui fut bien aise d'estre de la partie. L'Arabe que j'avois guery s'y rendit avec un de ses amis, de sorte que nous fûmes six à manger contre terre sur des peaux de Lion. On nous servit de la basine, du courcousou, un bacalaverd qui est un espece de tourte garnie de sauterelles, & un quartier d'Autruche roty. Sur la fin du repas nostre Garde s'ennuyant de ce que le Marabous nous parloit en un langage qui luy étoit inconnu, prit congé de la compagnie & alla rendre visite aux filles d'Isouf, lequel nous conjura de nous bien divertir; mais quel plaisir parmy des Barbares & en des lieux où nous endurions tout ce que l'esclavage à de plus sensible, outre que nous n'avions point de vin & que nous ne buvions que du sorbec fait avec du miel sauvage. Le Marabous pour témoigner la joye qu'il avoit de nous posseder, leva cent fois les yeux au Ciel, priant Dieu & son Prophete de nous donner la liberté; il avoüa qu'il avoit esté en sa jeunesse élevé dans un Convent à Seville, où sans doute il se seroit voüé, sans le suplice qu'on fit souffrir à son pere en cette Ville, qu'il avoit de la veneration pour la Religion Chrétienne, & qu'afin de ne point voir les miseres que les Captifs souffrent dans les Villes Maritimes, il s'estoit retiré dans ces deserts. Ayant esté lors averty que nostre Garde s'en estoit allé, il fit venir dans le Pavillon où nous estions ses deux filles, qui ce jour là s'estoient parées. Alima la plus jeune nous presenta son maramas, c'est à dire son mouchoir, plain de dattes & de sauterelles nouvellement cuittes, & nous assûra en langue Franque avoir eu grande envie depuis nostre arrivée de joüir de la conversation des Chrestiens, dont sa sœur luy avoit dit tous les biens imaginables. Pendant que ces deux Bohémiennes disoient la bonne avanture à mon compagnon, leur pere me prit en particulier pour me parler avec plus de liberté, il me rendit compte des Chévres, des Moutons, des Chameaux & des Dromadaires qui luy appartenoient, me fit voir son équipage & ses Pavillons, & aprés m'avoir assûré de son amitié & de l'estime qu'il avoit conceuë pour moy, il offrit de me racheter du Bacha, si je voulois luy promettre de prendre le Turban & d'épouser Alima sa fille. Je le remerciay de ses offres, & luy dis que rien au monde n'estoit capable de me faire commettre infidelité, & que j'esperois de retourner bien-tost en mon païs. Le discours d'Isouf m'obligea d'aller aussi-tost retrouver Genty, lequel jugeant à mon visage que j'avois du mécontentement, & se doutant du sujet de nostre entretien, ne pût s'empécher de faire des reproches à Isouf. Alima de son costé m'ayant joint, me dit que mes parens m'avoient abandonné ou bien qu'ils estoient dans l'impuissance de me racheter, qu'il ne tenoit qu'à moy de rompre mes fers, que je ne devois point douter de son amitié, ny refuser les offres de son pere; Je ne luy fis point d'autre réponse sinon qu'il se faisoit tard, & que nous estions obligez de nous retirer de bonne heure de peur d'estre maltraitez, & pris congé de son pere le remerciant de sa bonne chere, mais d'une façon à luy faire connoistre que j'estois mal satisfait de ses discours & de ceux de sa fille.
Les Turcs exemptent ordinairement les Captifs de travailler pendant les jours de Noël & de Pasques, afin qu'ils puissent celebrer ces festes en repos. Comme le travail nous avoit extrémement fatiguez, ils nous accorderent deux jours à Noël pour nous délasser, & nous firent present d'un vieux Chameau, qui ne pouvoit plus rendre de service. Deux jours devant la feste, quelques Captifs déroberent aux Arabes des Pavillons voisins, un Mouton & une Chévre, qu'ils cacherent dans le ventre du Chameau qu'on avoit preparé pour nous; Ces Infideles vinrent s'en plaindre & chercherent dans tous nos Pavillons, mais leurs plaintes & leurs recherches furent inutiles, & quoy qu'ils soient les plus grands voleurs du monde & qu'ils fassent profession de larcin, ils ne s'aviserent jamais de regarder dans le ventre du Chameau qui estoit le dépositaire du vol qu'on leur avoit fait. Les deux jours de repos qu'on donna aux Captifs leur firent oublier une partie de leurs miseres, les Catholiques s'efforcerent de celebrer la feste le mieux qu'ils pûrent, bien qu'ils fussent privez des Sacremens, & chaque Chrestien en particulier offrit à Dieu ses souffrances en satisfaction de ses pechez, le priant de luy accorder les graces necessaires pour souffrir avec patience les maux qui l'accabloient dans ces païs sauvages. Comme nous avions mangé de la viande le jour de la Nativité, nous tâchâmes d'avoir du poisson pour la feste des Rois qui arrivoit un Samedy, la veille aprés avoir arraché du jonc proche la Riviere de Mesrata, je m'occupay pendant quelque temps avec mes compagnons à pécher du poisson qui est rare dans cette Riviere, où nous ne pûmes prendre que des petites Anguilles & des Couleuvres, & faute d'armes nous manquâmes à prendre un Crocodille qui blessa un Esclave à la cuisse pour l'avoir poursuivy de trop prés. La fatigue que nous avions euë nous ayant obligé de nous reposer sur le rivage, nous apperceûmes deux Lions qui poursuivoient quatre Autruches leurs ennemis mortels, qui par bonheur ayant le vent favorable se sauverent. Il faut avoüer que dans cette rencontre Dieu nous marqua une protection singuliere, car ces bestes feroces & furieuses d'avoir manqué leur proye, s'arresterent quelque temps proche de nous & se retirerent sans nous avoir fait la moindre insulte. La même veille des Rois trois Captifs retournant de leur travail, dévaliserent un Arabe qui portoit la moitié d'un Crocodile qu'il avoit tué à la chasse, c'estoit la partie de la queuë laquelle pesoit quinze à vingt livres. Les Chrestiens ne furent pas plutost arrivez aux Tentes, qu'ils cacherent leur larcin sous les cendres, prés de la marmite qui boüilloit; L'Arabe vint faire du bruit au Camp, & demanda la restitution de sa chasse aux Turcs qui luy permirent de chercher par tout, mais ses plaintes & ses peines furent aussi inutiles qu'avoient esté celles de ses compatriotes. Le lendemain nous fîmes festin en poisson, nous avions des Couleuvres d'une grandeur prodigieuse, des Anguilles, des Leynods & la moitié du Crocodile, dont nous fîmes une compote qui fut trouvée excellente, il se peut faire que la faim nous la fit trouver meilleure qu'elle n'estoit.
La force de ma jeunesse & la resignation que j'avois aux ordres de la Providence m'avoient fait resister jusqu'alors à la peine du travail qui avoit déja mis plusieurs Captifs aux abois; Mais dans le mois de Mars où les chaleurs commencent à estre excessives dans les lieux où nous estions, je tombay malade avec vingt Captifs. Nous fûmes tous attaquez d'une douleur violente dans le costé & d'une fiévre maligne dont huit moururent en peu de jours, quelques uns furent gueris pour avoir souffert les operations des Arabes, qui appliquent des boutons de feu sur la partie douloureuse, les autres se rétablirent par le repos & je fus de ce nombre. Pendant ma convalescence qui estoit au temps du Ramadan que les Mahometans ne mangent que la nuit, le Marabous m'envoyoit tous les soirs quelque plat de sa table. Un jour il me vint visiter avec l'Arabe que j'avois guery de sa blessure, lequel m'apporta un quartier d'Autruche avec des Sauterelles par rareté: Parce que c'estoit au commencement du Printemps que ces petites bestes multiplient & cherchent des Campagnes fertiles, il y en a une si grande quantité que l'air en est remply, & qu'elles empeschent quelquefois de voir le Soleil, elles ravagent les Provinces entieres quand elles changent de climat, & malheur aux campagnes où elles s'abaissent, on est souvent obligé de mettre des gardes armez dans les plaines afin de s'opposer par le feu de leurs armes à ce qu'elles prennent terre, ou du moins il faut infecter l'air par une fumée empoisonnée. Les Arabes de la campagne en font si grand commerce dans les Villes Maritimes de la Barbarie qu'ils en profitent considerablement, & il est certain qu'elles sont estimées dans la nouveauté comme les petits poids verds à Paris; Les Barbares s'en nourrissent à la campagne plus de quatre mois l'année, & se font un plaisir d'en manger comme l'on fait en France des Cailles & des Ortolans. Le revenu des Sauterelles à Tripoly vaut mieux que celuy des Cailles aux Habitans de l'Isle de Capra dans le Royaume de Naples, où le principal revenu de l'Evesque consiste en ces Oyseaux qui tous les ans viennent prendre terre en cette Isle, & c'est pour cette raison qu'on l'appelle l'Evesque de la Caille. A peine le travail du jonc fut achevé qu'il fallut le charger sur des Chameaux qui le portoient sur le bord de la Mer où les Barques de Tripoly, venoient le prendre pour le conduire à la Ville. Nous fûmes occupez pendant vingt jours à ce travail en des terres incultes où nous n'avions d'autre compagnie que celle des Bestes feroces, qui nous donnerent souvent des attaques dont Dieu nous preserva. Nostre nourriture estoit un peu de Biscuit avec des Racines & des œufs d'Autruches que ces oiseaux abandonnoient dans les Sables & que le Soleil fait éclore sans leur secours. Ce travail ne fut pas plustost finy que nous commençâmes la Moisson. C'estoit un spectacle digne de pitié de voir des gens attenuez par de longues & continuelles fatigues moissonner durant une chaleur insuportable; quelle soif ne souffrîmes nous point! puisque plusieurs Arabes en moururent pour n'avoir pas voulu transgresser la loy de Mahomet qui leur deffend de manger & de boire le jour pendant leur Caresme. Nous ne laissions pas de nous consoler & de nous animer les uns & les autres dans l'esperance de quitter bien tost ces Deserts pour retourner à Tripoly, où la pesanteur de nos fers seroit moins fâcheuse. A mesure que l'on sioit les Bleds, les Animaux les fouloient aux pieds au milieu de la campagne afin de les transporter à la Ville avec la Paille qui sert de nourriture aux Bestes, n'y ayant point de Foin ny de Pasturage aux environs de Tripoly.