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L'épaulette

SOUVENIRS D'UN OFFICIER (continued 4)

Reading edition

En descendant l'escalier, mon père siffle un air de valse.

Nous marchons côte à côte, silencieusement, jusqu'au boulevard Saint-Germain; lui, impassible en apparence, moi, encore très remué.

—Si nous prenions un apéritif? me demande-t-il, comme nous passons devant la terrasse d'un café.

Nous nous asseyons. Il parle de choses indifférentes, très indifférentes. Il dit que le temps est beau pour la saison. Je prends le parti de l'interroger.

—Peux-tu me dire, père, comment il se fait...?

—Que je t'aie rencontré tout à l'heure? Voyons, me crois-tu assez godiche pour ne pas avoir deviné que tu avais des dettes? Tu ne m'avais jamais parlé de rien; c'était assez pour exciter ma méfiance; je n'ignore pas non plus que c'est au moment de la nomination que les créanciers des Saint-Cyriens exigent le payement de ce qui leur est dû. Quand j'ai su que tu sortais ce matin, je me suis donc douté de quelque chose; je t'ai fait suivre par mon ordonnance, qui est revenu me donner l'adresse de la maison où tu étais entré. J'ai su à quoi m'en tenir. Tu connais le reste... A propos, continue-t-il, en tirant de sa poche les billets de banque de l'usurier, il faut que nous partagions; voilà mille francs. Ça te suffira pendant quelque temps. J'en garde 2.000 pour moi. Je dois te dire que ça tombe à pic; je n'avais plus le sou. Par la même occasion, il faut que je t'apprenne pourquoi, jusqu'à présent, je ne t'ai pas encore rendu mes comptes de tutelle. J'ai mangé ton argent. Tout: billets, or, argent, et même le cuivre. Je ne sais pas où ça passe. Ça ne fait rien; je te rembourserai, à un sou près. Il te revenait 400.000 francs, environ. Est-ce que tu serais content de toucher ces jours-ci 100.000 francs là-dessus?

—Ma foi, dis-je, un peu rasséréné par cette offre inespérée qui corrige l'amertume de l'aveu qu'on vient de me faire, ma foi, certainement; mais si tu as...

—J'ai tout mangé, oui, mais j'ai gardé une poire pour la soif. Une bonne poire; M. Freeman. Tu l'as bien négligé, ce pauvre vieux qui t'aimait tant; tu l'as bien abandonné; vous êtes comme ça, vous, les jeunes gens. Et si je ne m'étais pas trouvé là, moi, pour lui écrire, pour aller le voir, pour t'excuser auprès de lui et mettre ta négligence sur le compte de tes études, il t'aurait sans doute oublié dans son testament...

—Est-ce que M. Freeman est mort? demandé-je d'une voix basse, étranglée par un gros regret.

—Oui, il y a quelques jours. Et son notaire vient de m'annoncer qu'il t'a laissé 100.000 francs. Tu comprends bien qu'au fond, ces 100.000 francs, c'est à moi que tu les dois. Si je n'avais pas été là, pour te rappeler sans cesse à la mémoire du vieux bonhomme, tu aurais pu te fouiller. Donc, mon garçon, c'est 100.000 francs que je compte à mon actif et que je déduis de ce que je te dois. Par conséquent, je me reconnais ton débiteur pour 300.000 francs, plus quelque petite chose que je viens de t'emprunter.

Je ne réponds pas. Ce que j'ai vu, ce que j'entends depuis ce matin, me bouleverse, me stupéfie. Je ne puis revenir de mon étonnement, étonnement mélangé de répulsion. Tout cet argent gaspillé, empoigné, happé, perdu; cette façon de disposer de choses qui ne vous appartiennent pas; l'usure, l'inconscience, la cupidité, le cynisme; l'ignominie de tous ces dessous de l'existence qui m'apparaissent tout à coup dans leur nudité... Et le mensonge peut-être. Car est-il vrai que mon père ait engagé le pauvre vieux Freeman à me laisser une part de sa fortune? Est-il vrai, même, qu'il lui ait rendu visite une seule fois?...

Mon père me frappe sur l'épaule.

—Eh! bien, à quoi penses-tu? Tu n'as guère une mine d'héritier. A ton âge, si l'on m'avait apporté une nouvelle comme celle que je viens de t'annoncer, j'aurais fait une autre figure. A propos, tu ne m'as pas dit ce que tu as fait avec les quinze cents francs du Lévy. Des femmes? Maintenant que tu as l'épaulette, j'espère bien..... En tous cas, tu sais, pas de collage. A ton deuxième galon, il te faut un mariage, et un fameux. J'en ai fait deux bons; par conséquent.....

—Père, dis-je rapidement, afin de placer la conversation sur un autre terrain, comment t'es-tu laissé entraîner à menacer cet homme d'une pareille façon, tout à l'heure? S'il avait refusé, pourtant? Il y a tant de gens qui préfèrent la perte de leur vie à celle de leur argent!

—Leur argent, oui, répond mon père en ricanant; mais pas celui des autres. Ce Lévy n'est qu'un homme de paille. L'argent qu'il prête ne lui appartient pas. Et tu connais son bailleur de fonds?

—Je devine, dis-je. C'est Raubvogel!

—Non, murmure mon père. C'est le général de Lahaye-Marmenteau.

XI

Je dois avouer que je ne suis ému d'aucune fierté lorsque, vers le soir, j'endosse pour la première fois mon uniforme. Je ne suis nullement boursouflé des dilatations de l'amour-propre; je ne sens pas monter en moi, à la vue des dorures qui chatoient sur le drap neuf de mes habits, les grisantes fumées de l'orgueil.

Il m'est impossible de me défaire d'idées sérieuses et désagréables. Je vois clairement que mon entrée dans la vie—ce que j'ai désiré et considéré jusqu'ici comme mon entrée dans la vie—n'est que mon admission dans une caste. La vie? Je n'ai qu'à imaginer une action au moins moralement indépendante des liens de l'association, pour me rendre compte de son impossibilité. Si la patrie est l'armée, et si l'armée est la caste des officiers, cette caste est une immense machine à fabriquer le patriotisme artificiel; et chacune des individualités qui la composent devient un rouage. Je ne serai donc, ainsi que tout ce qui porte l'épaulette, qu'un ressort, qu'un automate. Et s'il m'est jamais permis d'affirmer ma personnalité, ce ne sera que dans les poursuites extra-militaires, dans la chasse aux plaisirs et aux honneurs, à l'argent—et encore, conformément aux usage de l'armée.

Un automate. Mais pourrais-je être autre chose? Si je n'étais pas officier, que pourrais-je faire dans l'existence? Pas grand'chose, probablement; peut-être rien. Et si la classe des officiers français n'était point la seule expression régulière, sociale, des forces viriles du pays—si l'officier français n'était point le représentant exclusif de la France armée—quel droit aurais-je, plus qu'un autre, à une autorité quelconque sur mes concitoyens? Mes titres à l'épaulette: quelques années passées au collège et quelques mois dans une école spéciale. Et encore, moi, je suis fils de soldat; je sais, au sujet des affaires militaires, un peu plus qu'un grand nombre de mes camarades, fils de bourgeois, dont toutes les connaissances pratiques se bornent à la distinction des uniformes. Si je n'avais pas été destiné à devenir un officier, j'aurais pu être soldat depuis trois ans; j'aurais pu acquérir, par mon intelligence générale ou mes qualités spéciales, le droit rationnel de commander à mes compatriotes. Officier sorti de l'école, je vais être leur chef en vertu d'un monopole de caste. C'est en vertu de ce monopole que je vais servir mon pays comme fonctionnaire privilégié; comme fonctionnaire supérieur qui ne peut être cassé aux gages, car il y a une loi de 1831 qui nous confère, à nous officiers, la propriété de nos grades. C'est en vertu de ce monopole que je vais commander aux Baïonnettes Intelligentes. Ça ne me rend pas fier; non.

Mais voici des gens qui sont fiers pour moi: d'abord, Lycopode, cette excellente Lycopode, qui s'est constituée l'ombre discrète de mon père, qui le suit partout comme un chien fidèle, faisant pour ainsi dire partie du mobilier et sans autre profit, je le crains, que l'honneur de servir un tel maître; elle gratte doucement à la porte de ma chambre, l'entre-bâille; et, comme j'ai justement achevé ma toilette, elle se répand en exclamations. Ah! que je suis beau, que je suis beau, que je suis beau!..... Je me sens flatté, malgré tout, de l'admiration naïve, et verbeuse de cette pauvre créature, à laquelle une longue habitude inocula l'enthousiaste respect des ajustements militaires.

Puis, lorsque je pénètre dans le salon, c'est un monsieur que je trouve en conversation avec mon père, et qui se récrie sur ma bonne mine et ma martiale apparence. Ce monsieur, à la forte carrure, à l'épaisse moustache tombante, me rappelle Vercingétorix; et je vous laisse à penser si les compliments d'un Gaulois indubitable, guerrier illustre sans aucun doute, chatouillent délicieusement mon amour-propre. Mais le Gaulois auquel me présente mon père est un Gaulois pacifique; s'il n'y en eut pas autrefois, il en existe aujourd'hui; la moustache n'est là que pour la frime, souvenir presque ironique de temps qui ne sont plus. Ce monsieur s'appelle M. Glabisot; il est directeur au ministère des Finances. Il n'a jamais manié d'autre métal que celui qui affirme, sur sa tranche, que Dieu protège la France.

M. Glabisot, comme son physique évocateur d'époques héroïques lui en fait un devoir, et peut-être une nécessité, est patriote au plus haut point; et, non content d'occuper dans la hiérarchie officielle un poste élevé, il est artiste à ses heures; artiste-peintre. Il expose chaque année, au Salon, des natures mortes sans prétention, mais qui révèlent des aptitudes sérieuses. M. Glabisot pourtant, se déclare simple amateur; il ne lui viendrait pas à l'idée de vouloir rivaliser avec sa femme, Mme Antoinette Glabisot, l'illustre peintre de batailles qui commence à faire oublier Horace Vernet, et au pinceau de laquelle nous avons dû, l'été dernier, ce magnifique tableau Le Maréchal de Mac-Mahon blessé à Sedan, qui a fait courir tout Paris.

Je n'ai pas vu le tableau, mais je décris avec la plus grande exactitude l'émotion qu'il m'a causée. Mon père m'apprend que Mme Glabisot a l'intention de consacrer son grand talent, pour le Salon prochain, à une peinture qui représentera la défense de Nourhas. Elle a bien voulu lui demander de lui accorder quelques séances; et il ne sait quel parti prendre; sa modestie est mise vraiment à une bien rude épreuve.

—Général! s'écrie M. Glabisot, vous devez à vous-même, vous devez à la Patrie, de ne point refuser. Le devoir de l'Art, devoir sacré, est d'immortaliser des actes comme celui dont vous fûtes le héros. Et vous ne pouvez vous dérober au devoir, devoir sacré aussi, de léguer vos traits à la postérité. C'est dans la contemplation de vos mâles exploits, retracés par un pinceau fidèle, que les générations futures apprendront que, si nous fûmes vaincus, ce ne fut pas sans gloire; et qu'elles puiseront l'énergie nécessaire à la prochaine revanche!

—Votre éloquence est entraînante, répond mon père; et si vous parlez de la revanche, vous finirez par me convaincre.

—Je l'espère bien! s'écrie M. Glabisot, enchanté. Toute la grandeur de la France, voyez-vous, est là...

Et il touche le sabre qui me pend au côté, un beau sabre qui me fut apporté, hier, de la part de Mme Raubvogel. C'est justement chez le cousin Raubvogel que nous allons dîner ce soir, M. Glabisot, mon père et moi. Le coupé de M. Glabisot nous attend. Nous partons.

Je ne vois pas la nécessité de décrire minutieusement le dîner offert par le cousin Raubvogel en l'honneur de ma promotion; ni de rappeler les différents toasts portés à mon avenir et à la grandeur de la France; ni de répéter les propos tenus à table, lieux communs, médisances, étonnements, admirations et critiques de commande—tout le verbiage de gens décidés à jacasser pour ne rien dire.—Vous annoncer que le cousin Raubvogel a fait fortune, et qu'il vit aujourd'hui sur un grand pied, ne serait pas vous apprendre grand'chose; c'est un fait connu de tout le monde. M. Raubvogel est fort riche, mène de grosses affaires; il est au mieux avec les sommités du monde politique et financier; il commandite un journal, le Lutèce, qui défend les bons principes démocratiques, et ne les défend pas mal; enfin, comme on dit, c'est un gros bonnet. Comment il a fait fortune, on ne sait pas bien; mais a-t-on besoin de savoir? Il s'est livré à des opérations financières, ce qui est une façon de contribuer à la prospérité du pays; il s'est intéressé, en bon patriote, aux entreprises coloniales, Tunisie, Tonkin, etc.; il s'est occupé aussi de découvertes qui concernent la fabrication des munitions de guerre et s'est constitué l'ange gardien, la Providence, de l'inventeur Plantain. Voilà des titres à la gratitude publique. Dire que je ne soupçonne point, à l'existence du cousin, des dessous plus ou moins avouables, serait exagérer; j'en soupçonne, hélas! partout. Cependant, pour être juste, je dois déclarer que les gens que M. Raubvogel reçoit à sa table m'apparaissent comme une garantie vivante de son honorabilité. Par exemple (à part M. Glabisot, mon père et moi, que vous avez déjà l'honneur de connaître), je vais vous présenter les convives de ce soir:

Mme Glabisot, l'artiste célèbre, élancée, brune, altière; l'air d'une Diane chasseresse dans l'exercice de ses fonctions; la bouche sans cesse entr'ouverte pour des questions rarement posées; des yeux tabac, froids, mobiles, très en éveil. Affectant, pas trop bien, un ton dégagé, le sans-façon artistique, un sans-façon à façons; et l'on devine un éternel calcul, accumulant ses termes, sous le chignon trop peu compliqué.—M. Ganivais, le directeur du Lutèce, le journal que commandite Raubvogel; le décorum de la barbe sur le décorum du plastron, décoré, décoratif.—M. Pronc, le rédacteur en chef du même journal, siégeant au Sénat, ancien communard, communicatif, commun.—M. Dufour-Hagalon, président à la Cour, rougeaud, vieillot, maigriot, finaud, aux trois quarts fini, blanc des favoris, l'air d'un vieil ami des jeux et des ris.—Mme Dufour-Hagalon, femme du précédent, personne mûre, tellement mûre qu'elle en semble près d'éclater; d'une énormité débordante, avec un visage fripé, à bajoues, sans doute acajou, mais truqué, maquillé à vous faire brailler; bouche goulue aux dents fausses, incarcérant mal une langue triangulaire; cheveux faux d'un noir de jais; noir de jais des yeux frétillards; une façade peinte et des derrières.—M. Issacar, jeune israélite silencieux, au nez énigmatique, fouinard, renifleur d'intérêts, intéressant.—M. Triboulé, brasseur d'affaires, à ce que je crois comprendre: peau noire, oeil noir au regard noir, poil noir en barbiche et en moustache à crocs; l'aspect d'un capitaine de déshabillement.—Mme Triboulé, femme du précédent; rousse superbe, grassouillette et flexible, avec une gorge sûre d'elle-même, des dents magnifiques, du sang rapide sous la peau blanche; la gloire simple d'une affirmation charnue, pas atténuée, même, par la grâce plus consciente et plus maniérée d'Estelle.—Enfin, M. Camille Dreikralle, député, rapporteur du budget de la guerre; l'interprétation judaïque d'un traité des maladies de peau; chauve, paupières cramoisies, lèvres moisies; clous, boutons, furoncles; tout un bourgeonnement à fleur de cuir; des yeux de léporide, un nez qui tente un retour sur lui-même, une voix nasillarde et des doigts en saucisses. Ce parlementaire me paraît être ce soir le convive important.

Pourtant, il est possible que je me trompe. J'en suis réduit aux conjectures, et je ne possède pas le moindre document pour étayer mes suppositions. Les voies du monde me sont étrangères; et, à part mon père dont je suspecte un peu l'impartialité, je ne connais personne qui puisse me servir de guide dans le labyrinthe de la civilisation. Je serais heureux cependant, pour commencer, d'être éclairé sur le caractère et les moeurs, sur la valeur fiduciaire et réelle des personnages ici présents. Et dans le salon où nous passâmes après le dîner, assis un peu à l'écart, je compatis à mon propre isolement spirituel tandis que la voix bourdonnante d'un domestique, de temps en temps, annonce les noms de gens qui me sont pour la plupart inconnus, mais qui néanmoins viennent me féliciter en vieux amis. Un nom que je viens d'entendre, et qui tout à coup réveille en moi des souvenirs, excite ma curiosité.

—Monsieur Schurke.

Schurke! Gédéon Schurke! Est-ce possible? Est-ce lui? Est-ce le même? Est-ce l'unique, le seul Gédéon Schurke?... Oui, c'est bien lui, il n'y a pas à en douter; tel, ou peu s'en faut, qu'il m'apparut autrefois à Versailles, lorsqu'il offrit à mes juvéniles méditations ses opinions cyniques sur la société moderne. L'homme n'a point changé; c'est à peine s'il a vieilli; il vient à moi après un semblant d'hésitation, le sourire sur les lèvres; sourire sardonique, bien entendu, mais engageant tout de même—et qui m'engagerait, en fait, à poser à Gédéon Schurke des questions aussi nombreuses sinon aussi naïves que celles que je lui posai jadis, si Schurke n'allait de lui-même au-devant de mes demandes.—Comment? Pour le savoir, vous n'avez qu'à prêter l'oreille à notre conversation, tandis qu'un pianiste fameux commence à évoquer l'âme de Mozart en frappant de ses doigts agiles d'authentiques dépouilles d'éléphants. C'est Schurke qui parle d'abord, naturellement.

—Voilà déjà bien des années que je n'ai eu l'avantage de vous voir, monsieur Jean; et j'ai plaisir à constater que vous n'avez point perdu votre temps; permettez-moi de vous féliciter des résultats qu'ont obtenus vos efforts et votre application. Quant à moi, j'ai fait bien du chemin; peut-être en arrière, si nous allons au fond des choses; mais socialement, c'est-à-dire superficiellement, j'ai monté. J'étais une manière de valet; je suis à présent secrétaire particulier de M. Raubvogel; son bras droit, comme il dit: ce qui ne laisse pas d'être honorable, étant donné ce que doit faire la main gauche. Enfin, me voilà dans les huiles. Passez-moi cet argot militaire.

—De bon coeur. Auriez-vous des fréquentations dans les casernes?

—Pas directement. Mes tendances n'ont rien de belliqueux.

—Je sais. Vous m'avez exposé autrefois vos sentiments à ce sujet; et s'ils n'ont point changé...

—Ils sont inaltérables; de même que ma conception de la société et des gens vertueux qui la composent.

—Je me souviens de cette conception. Je m'en suis souvenu souvent, et j'ai le regret de dire que je l'ai généralement trouvée correcte.

—Votre mémoire est excellente, dit Schurke en souriant; vous n'avez sans doute pas oublié que ce ne fut pas gratuitement que je vous fis mes confidences... Voyons, rappelez-vous, je vous mis à contribution d'une pièce de cinq francs.

—En effet. Ce n'était pas cher. Mais à ce moment j'étais bien jeune...

—Et aujourd'hui, je commence à me faire vieux; aussi, j'augmente mes prix; pourtant ils restent abordables. Par exemple, si je vous proposais de vous faire profiter de mon expérience, de vous montrer sans voiles, au fur et à mesure de vos besoins, le monde dans lequel vous faites présentement vos débuts, ne consentiriez-vous pas à diminuer de 500 francs, à mon bénéfice, les 100.000 francs dont vous allez hériter ces jours-ci?

—Je serai enchanté de vous être utile. Pouvez-vous, pour commencer, me donner quelques indications sur les personnages ici présents?

—Facilement. Ils constituent, en raccourci, la France dirigeante; quant à la France dirigée, elle ne se constitue pas, même en raccourci; on ne la conçoit qu'en émincés, en rognures, en purée. Voici Mme Glabisot, pour commencer; la femme artiste et patriote; ni femme, ni artiste, ni patriote; une femelle au tatouage tricolore; l'âme française palpite devant les navets de cette gaupe. M. Glabisot, directeur des Défalcations au ministère des finances, et membre du Conseil des Transactions; vous savez ce que c'est que ce Conseil? Les tarifs prohibitifs français constituant une prime indirecte à la fraude, les fraudeurs sont très nombreux; quand ils sont pincés, ils sont condamnés à l'amende, à la prison, au payement de sommes toujours considérables à l'administration des Douanes; les fraudeurs ne peuvent pas payer, ou désirent ne pas payer; c'est alors que le Conseil des Transactions entre en scène; il transige avec les fraudeurs, je n'ai besoin de vous dire ni au détriment de qui, ni au bénéfice de qui. Voici, pour vous donner un exemple, comment les choses se passent. L'honorable M. Delanoix, qui est votre parent, et en même temps l'un de nos grands contrebandiers nationaux, j'oserai dire patentés, a connaissance d'une fraude qui se pratique quelque part et d'une certaine façon; il en informe M. Raubvogel, qui est en même temps son gendre, votre cousin et mon patron. M. Raubvogel s'arrange de façon à faire poursuivre les fraudeurs, qui sont condamnés, grâce à des influences mystérieuses, à des remboursements ruineux, amendes, etc. Les fraudeurs, je suppose, doivent verser 500.000 francs au Trésor et payer une amende de 3.000 francs; ils demandent à transiger; le Conseil des Transactions, présidé par M. Glabisot, patriote, et composé d'autres patriotes, décide de se contenter de l'amende et de renoncer à exiger le remboursement des 500,000 fr. Faut-il vous dire que les fraudeurs, dans leur joie de se voir quittes à si bon compte, oublient une somme rondelette sur la table du Conseil? M. Glabisot a sa part, mon patron a sa part, M. Delanoix a sa part, tous ces messieurs ont leur part. Les contribuables...

—Que disent-ils?

—Ils ne savent rien; donc, ils ne disent rien. Il est vrai qu'ils pourraient savoir. Mais ils préfèrent crier: Vive la France! Ils préfèrent lire le journal Lutèce, commandité par le gouvernement et M. Raubvogel, dirigé par M. Ganivais, voleur, fils de voleur, qui ignore l'orthographe, et rédigé par M. Pronc, dégoûtant raté qui met aux enchères son honnêteté douteuse et considère la République comme sa propriété particulière; ils préfèrent lire le Petit Journal, jouer aux cartes, se faire cocus et se soûler. M. Dufour-Hagalon est magistrat; est-il nécessaire de vous apprendre ce que c'est, à part de rares exceptions, qu'un magistrat français?

—Non! Non!

—Je suis heureux de voir que vous n'avez pas encore perdu toute foi en la Justice, puisque vous ne voulez pas entendre parler des gens qu'on paie pour la rendre. Ce Dufour-Hagalon, vous le voyez, n'est plus qu'une ruine, un débris; simple particulier, il serait inoffensif, un gaga bénévole; juge, il est simplement terrible. Ses vices honteux, qu'exaspère l'âge, l'ont placé sous la domination absolue de sa femme, qui pourvoit elle-même aux passions de son mari et lui procure les enfants qu'il aime comme les aimait Tibère. Ce vieillard infâme est donc devenu un instrument docile aux mains d'une femme avide d'argent qui lui fait faire la quête, au su de tout le monde, dans les plateaux de la balance de Thémis. Pourquoi Mme Dufour-Hagalon a-t-elle besoin d'argent? Pour s'offrir des admirateurs. La réalisation de ses désirs ne pourrait pas s'opérer gratuitement; regardez-la: c'est un monstre de graisse. Même pour de l'argent, tout le monde n'est pas disposé à l'adoration du phénomène. Telle qu'elle est à présent, la dame n'est guère alléchante; mais, lorsqu'elle laisse tomber ses derniers voiles, c'est à terrifier les plus intrépides; elle a, paraît-il, un harnais, poitrail, sous-ventrière, plate-longe et avaloire; et c'est insuffisant. Mon patron, qui a grand besoin d'un jugement rendu dans un certain sens par le Président à la Cour, vient de découvrir un admirateur pour l'épouse d'icelui...

—Pas vous, j'espère?

—Non. Il m'est arrivé autrefois...

—Et vous avez fait votre Joseph?

—Permettez-moi de rééditer un mot fameux: j'ai fait mon Jonas. Mais c'est assez pour une existence. C'est ce jeune Israélite que vous apercevez là-bas, M. Issacar, qui va goûter du fruit défendu. Ma patronne, qui sans doute l'a mis à l'épreuve pour s'amuser, et qui en répond comme d'elle-même, l'a invité ce soir afin de le présenter à la présidente. Voyez comme le mastodonte le couve des yeux. Ce garçon-là, qui d'ailleurs n'a pas l'air bête, fait preuve d'un courage rare à son âge. Je ne crois pas me tromper en lui attribuant une grande ambition et en prédisant qu'il ira loin.

—Pourriez-vous en dire autant de ce monsieur noirâtre...?

—M. Triboulé? Non. Il n'ira pas jusqu'à Cayenne. Clairvaux lui suffira; et encore, il n'y restera pas fort longtemps. C'est un des parasites de la défense nationale; entremetteur, intermédiaire, agent; traduisez: espion, escroc, traître; une de ces mouches charbonneuses qui volent autour de ce char de Bellone qui n'est que le corbillard de la gloire. Cet être-là entre partout, surprend tout, vend tout. Sa femme, cette jolie femme qui cause justement avec Monsieur votre père, lui ouvre toutes les portes du ministère de la guerre. Qu'en dire de plus? Qu'elle trafique de dispenses, d'exemptions, de congés militaires? En régime démocratique, ce sont là péchés véniels... Puisque nous parlons de la démocratie, je dois vous dire deux mots de l'un de ses plus éminents serviteurs, M. Camille Dreikralle. Ce député n'est pas beau, comme vous pouvez le constater, mais il est assez habile pour s'être réservé depuis plusieurs années le rapport du budget de la guerre. Ce que cela lui vaut, je vous le laisse à deviner; croyez, en tout cas, que c'est préférable à une ferme en Normandie.

—J'imagine en effet...

—N'imaginez rien. Attendez un peu, et vous verrez. Les terribles leçons de 1870 n'ont porté aucun fruit. On dit que l'expérience instruit les imbéciles; mais les Français ne sont pas des imbéciles, car l'expérience ne les instruit pas. Tenez! Voilà deux ou trois vieux généraux là-bas, papillonnant autour de Mme Raubvogel; vous savez de quels désastres ils furent les artisans; vous voyez de quel respect et de quelle adulation ils sont l'objet; et pas seulement ici; partout. Parler de leurs défaites, de leur incapacité, de leurs trahisons, serait vouloir se faire lapider. «Ce sont des choses, disait l'autre jour un journal, sur lesquelles il est de bon goût de faire le silence.» De bon goût!... Et tout ce monde-là, je n'ai pas besoin de vous le dire, va manifester devant la statue de Strasbourg, le 28 septembre, le 14 juillet, à d'autres dates encore. Ma patronne, en grand costume d'Alsacienne, mène la danse, escortée à gauche de son mari, volontaire de 1870 comme vous savez, et flanquée à droite de M. Glabisot, patriote qui passa l'année terrible en Belgique. La France est assez riche pour payer sa gloire; elle l'est même assez pour payer sa honte, voire sa sottise. Une riche nature, la France! Voilà encore des types français, au bout du salon; bien français, et même bien parisiens; un romancier, cochon triste; un vaudevilliste, truie lugubre. Plus loin, le peintre Coquard, qui cuisine à l'huile la gloire des vaincus, concurrent souvent heureux de la femme Glabisot. Et puis, le Dr Kaulbach; de celui-là, on ne sait positivement rien, sinon qu'il a le diabète. Ça, c'est certain. On dit que c'est Clemenceau qui le lui a donné. Ce n'est pas sûr. C'est plutôt sucré. J'aperçois même un socialiste, à côté du piano; n'ayez pas peur; c'est un socialiste qui a donné pour base à son socialisme la suprématie nécessaire de l'Armée et du Capital.

—Et patriote aussi, probablement?

—A tout casser. Ce sont des patriotes à tous crins, les possédants, les arrivés, les nantis. Ils ont camouflé le salon de leur lupanar en salle d'attente; prétendent attendre un train pour l'Allemagne, le train de la revanche, qui ne partira jamais, qu'ils savent ne point exister; et ils ont un petit instrument qui fait grand bruit, qui souffle et qui crache, et qui siffle de temps en temps; et le bon peuple, auquel l'entrée de la confortable salle d'attente est interdite, croit à l'existence d'un énorme engin, frémissant et sous pression; et il paie joyeusement, le bon peuple, pour l'alimentation et l'entretien de la machine qu'il suppose—ou plutôt, car il faut dire tout,—qu'il fait semblant de supposer.

—Et l'Armée existe pour défendre tout ça?

—Oui. Et surtout—écoutez-moi bien—pour être défendue par tout ça.

Je ne peux pas dire que j'étais positivement gai en regagnant la maison. Malgré des essais de flirtation assez bien accueillis par Mme Triboulé, malgré les amabilités que m'avaient prodiguées les hôtes de Raubvogel, la conversation que j'avais eue avec Gédéon Schurke ne cessait de répercuter en mon esprit ses phrases désabusées. L'entrée que je venais de faire dans l'existence me semblait une assez piètre entrée; j'avais eu le temps de m'apercevoir qu'un sous-lieutenant n'est qu'un sous-lieutenant. Et la vie elle-même ne m'offrait aucune des illusions qu'elle doit présenter d'ordinaire aux jeunes gens de mon âge qui se sentent, pour la première fois, une épée au côté.

Elle m'apparaissait, cette vie, comme une sorte de jeu de hasard ou plutôt d'artifices. Chacun peut jouer qui s'arrange à s'approcher des tables; la tricherie est permise, sinon encouragée; l'argent roule sous le râteau des croupiers cyniques; et de temps en temps une main rude, noire, calleuse,—la main d'un personnage malpropre qu'on ne voit jamais, heureusement,—vient jeter sur le tapis de l'or tout humide de sueur; de l'or qui remplace incessamment celui qu'ont raflé les doigts des joueurs auxquels la chance a souri. C'est seulement le jour où je pourrai m'approcher des tables, avoir ma part, que j'entrerai réellement dans la vie; et ce ne sera pas sans coudoiements, sans bousculades et sans promiscuités. Ou bien, alors, végéter...

Ce matin encore, dans le train qui m'emmène à Versailles où j'ai rendez-vous avec le notaire, je suis perplexe et morose. Je ne me sens pas, naturellement, ambitieux; et j'hésite à me convaincre de la nécessité de le devenir. Et d'abord, quelle ambition? L'ambition du bonheur en gros. La petite ambition des hommes qui courent après les honneurs, les postes et les grades est seulement le résultat de leur vain désir d'être heureux. La vie est telle que peu de gens peuvent être heureux en eux-mêmes et par eux-mêmes. Généralement, on se crée un bonheur illusoire qui n'est que le froid reflet de la foi qu'ont les autres en votre félicité, de l'admiration qu'ils professent, plus on moins sincèrement, pour le personnage social que vous figurez. Pouvoir, richesse,—mais quel pouvoir! et quelle richesse!—c'est-à-dire bonheur—mais quel bonheur!—voilà le but, le fruit de l'ambition. Peuh!... Et puis, ce doit être si fatigant, l'ambition, surtout lorsqu'elle est voulue, non instinctive! Ça doit vous user et vous ronger si impitoyablement! Et la fortune ne vient-elle pas en dormant? Pourquoi donc ne pas dormir, laissant au Destin le soin d'arranger les choses? Du reste, ce n'est pas tout de faire le plongeon: faut savoir nager. Saurais-je nager?...

Mais mes préoccupations disparaissent comme par enchantement devant l'accueil que me fait le notaire. J'ai rarement vu un homme plus aimable que ce tabellion. D'abord, avec force compliments, il m'apprend que le legs que m'a fait le regretté M. Freeman s'élève, toutes réalisations opérées, à plus de cent mille francs; puis, il me propose de me faire immédiatement, sur cette somme, une avance de vingt mille francs; ce que j'accepte avec plaisir; ensuite, il me retient à déjeuner. Madame la tabellionne, qui frise la quarantaine, mais a tout l'attrait des fruits mûrs, se montre charmante pour moi; le déjeuner est exquis; les vins, de première marque. Aussi, lorsque je prends congé du notaire, vingt billets de mille francs dans mon portefeuille, et légèrement allumé, l'existence se présente à moi sous les plus riantes couleurs. Je me sens vivre. Du haut de mon importance, je réponds aux saluts des soldats, je toise dédaigneusement les pékins, je regarde les femmes dans le blanc des yeux. Je me sens décidément pétri d'une autre argile que le commun des mortels. Aujourd'hui, tout le monde est soldat; mais tout le monde ne porte pas l'épaulette; l'obligation du service militaire a rehaussé le prestige des officiers. Nous ne sommes plus simplement une classe à part; nous sommes une classe supérieure. Un sentiment domine tous ceux qui m'agitent: Je porte l'épaulette; tout le monde doit m'en savoir gré; tout le monde doit m'en récompenser.

Je m'achemine, cependant, vers la demeure de M. Curmont, décidé à faire admirer au bonhomme, dans tout son lustre, le représentant par excellence de l'armée française que je me sens devenir de plus en plus à chaque pas. J'approche de la maison. J'entends le son du piano; Adèle est là. Tiens! Adèle... je l'avais presque oubliée.

C'est elle justement qui vient m'ouvrir et qui pousse un cri de joie en m'apercevant. Elle est seule à la maison. Son père est à Paris et regrettera bien de s'être absenté lorsqu'il sera informé de ma visite. Comme elle est heureuse de me voir en uniforme! etc., etc... Je suis resté trois quarts d'heure chez M. Curmont.

Pendant le premier quart d'heure, Adèle me complimente sur ma bonne mine et mon allure martiale. Je lui dis mon plaisir de la revoir et je hasarde quelques mots discrets sur sa beauté, qui est réelle, et sur son charme plus réel encore. Nous nous rappelons réciproquement des souvenirs d'enfance; et nous nous trouvons, tout d'un coup, assez embarrassés de continuer. Adèle, pour rompre le silence, s'extasie sur le magnifique avenir qui m'attend. Et son avenir à elle? Elle secoue la tête. Pas brillant, son avenir. Moins que brillant. Elle est fatiguée, lasse de la musique, du monotone tran-tran des leçons et des concerts, dégoûtée de la vie qu'elle mène; pas d'horizon, pas de futur, rien. Elle se sent seule, très seule, trop seule.

Pendant le second quart d'heure, je compatis sincèrement aux douleurs et aux soucis d'Adèle; j'affirme ma sympathie, j'offre... je ne sais pas ce que j'offre... Je suis prêt à tout offrir, pourvu qu'on m'offre tout. N'avons-nous pas été, pour ainsi dire, frère et soeur? Oui, oui! Oh! pourquoi ne le serions-nous pas encore, et encore davantage?... Je me rapproche d'Adèle, tout en parlant. Je lui saisis la main. Elle se laisse prendre un baiser. J'essaie d'en dérober un autre. Elle résiste; se lève. Je l'enlace; elle se débat mollement, recule d'abord dans la direction du piano; puis, plus loin, vers un coin où se trouve un canapé.

Pendant le troisième quart d'heure, Adèle me conjure de la respecter. Et c'est en vain.

Dans le train qui m'a ramené à Paris, j'ai sommeillé et j'ai rêvé, chose bizarre, d'Adèle se promenant au bras du rapporteur du budget de la guerre, Camille Dreikralle. Depuis j'ai encore rêvé d'elle plusieurs fois; elle fait, du reste, tous ses efforts pour ne point se laisser oublier. Elle m'écrit lettre sur lettre, me sommant de faire mon devoir, de me conduire en galant homme, etc. Je ne réponds pas à ces lettres. Épouser Adèle est impossible. Son père ne lui accorderait sans doute pas la dot réglementaire; et je ne pourrais lui reconnaître cette dot qu'en me prêtant à des manoeuvres que réprouve mon honneur de soldat. Quant à vivre avec elle en dehors du mariage, je ne veux même pas y penser. L'autorité militaire frappe l'officier qui s'obstine dans une liaison irrégulière, incompatible avec le décorum qu'exige l'épaulette; elle le met en non-activité. Pas de ça.

Pourtant, les objurgations d'Adèle, ses reproches de plus en plus violents, m'énervent. L'agacement, la crispation continuelle de tout mon être, me rendent féroce. Je rêve de guerre, de massacres, de boucheries. Évoqués par une rage impuissante contre les autres et surtout contre moi-même, toutes sortes de besoins cruels montent en moi, ou remontent en moi. «Donnez à l'humanité dix ans de carnage, a écrit un philosophe, et vous verrez reparaître le cannibalisme.» Je compte sur ces dix années-là. Et j'espère que, dans les bons hôtels du futur, les anthropophages seront admis à table d'hôtes. Heureusement, ainsi que le dit Herbert Spencer, la licence sexuelle exclut la férocité. Vous allez voir comme c'est vrai.

Et puis, à quoi bon? A quoi bon étaler la banalité d'aventures douteuses qui valent à peine qu'on en chasse le blafard souvenir d'un haussement d'épaules? Ces femmes... Leur vénalité bruyante ou leur sot enthousiasme me rappelaient de plus en plus vivement l'autre femme, l'amie dont ma brutalité vaniteuse avait fait une victime; leurs caresses éveillaient ou ravivaient en mon coeur la honte de moi-même, m'emplissaient d'un grand désir d'expiation. Car je comparais, et je comparais sans cesse malgré moi, le semblant d'amour que j'avais aux réalités passionnelles qui auraient pu être miennes. C'est pour moi, pour moi surtout, pour moi seul, que j'aurais voulu réparer; que j'aurais réparé, si j'avais pu...

Pouvoir! Comment? Adèle n'écrit plus. Voilà un mois qu'elle n'écrit plus. Que faire? Comment entrer en communication avec elle? Des moyens, je n'en trouve point; peut-être pas exprès. Une fois, deux fois, je vais à Versailles; je rôde autour de sa maison, espérant la voir; espoir vain. Je rentre à Paris, persuadé qu'elle va m'écrire. Pas de lettre; son silence, qui m'a d'abord attristé, m'irrite à présent. Je le ressens comme une insulte. C'est presque un commencement de vengeance, on dirait, ce silence; c'est comme si elle s'était résolue à lutter contre moi. A lutter!... Ah! Ah!...

L'exaspération m'empoigne. Une réparation? Pour rire! Des phrases cyniques, des images grossières me montent à la tête, se bousculent. Eh! bien, j'en aurais une couche, comme on dit, d'être plus chevaleresque que tout le monde. D'abord, pourquoi? Ma propre opinion? Elle m'absout. Mon devoir vis-à-vis de moi-même est de ne pas briser mon avenir, de ne point placer d'obstacles dans ma vie, Adèle serait un boulet. Je suis un officier; pas un galérien. L'opinion des autres? Sans valeur. Les autres se conduisent comme moi; encore plus mal; et avec la connivence, l'approbation ou la tolérance générales. Ils ont même, pour les aider dans leurs trafics, des gens comme Schurke, le «bras droit» de Raubvogel, qui les traitent de coquins dans leurs propres maisons, au coin de leur cheminée. Quelle sécurité ont-ils donc, excepté la certitude de l'apathie ou de la lâcheté publiques—apathie voulue, lâcheté soldée?—Et j'irais me gêner pour ces êtres-là? Des nèfles... Ah! Dieu de Dieu, que je m'ennuie!...

Mon père, heureusement, m'aide à secouer ma mélancolie. Il a toujours le mot pour rire; la pièce pour rire, pas toujours. Il me fait de petits emprunts et de grandes confidences. Il m'assure que, l'argent, il n'y a que ça; c'est une découverte qu'il a faite récemment: ah! s'il s'était seulement douté de la chose plus tôt! Et il me parle, avec une amertume sarcastique, de certains de ses collègues qui ont toujours accordé au vil métal, dans leurs préoccupations, la place qu'il mérite. Ainsi, Lahaye-Marmenteau; en voilà un qui a toujours eu le flair, pour l'argent! Tout lui est bon, pour s'en procurer. Et malin! Il prête à intérêts, il fait l'usurier! Oui; mais c'est afin de prêter sans intérêts, et à fonds perdus. A qui? A tous ceux qui peuvent l'aider—ou qui peuvent le gêner.—Il a son but; il veut être mis à la tête de l'État-Major Général. Ah! l'argent est tellement nécessaire, pour arriver!... Mon père, surtout lorsque ses fonds sont en baisse, a horreur de l'isolement; il ne me quitte pas; on nous voit partout ensemble. Nous avons l'air d'avoir résolu de réhabiliter la Famille.

Par exemple, nous voilà assis tous deux sur un large divan, dans le vaste atelier de Mme Glabisot. Aux murs, ce ne sont que trophées d'armes, casques, drapeaux, cuirasses, équipements de toute espèce et de toute époque; dans les coins, des mannequins revêtus d'uniformes variés, un cheval empaillé; on s'étonne de ne point voir des flaques de sang sur les tapis. La dame évolue devant nous, culottée de velours noir, car c'est vêtue d'un costume masculin qu'elle élabore ses chefs-d'oeuvre.

—Voyons, général, demande Mme Glabisot en étendant sa main armée d'une brosse vers l'écran blanc d'une immense toile, comment concevez-vous la disposition des groupes?

—Ma foi, madame, répond mon père en se levant, voici, à mon humble avis, la meilleure façon d'opérer: Nous avons dix mètres de longueur sur six de haut; nous accorderons six mètres à l'attaque et quatre mètres à la défense. Les six premiers seront occupés par les troupes allemandes, à raison de trois mètres et demi pour les vivants et deux mètres et demi pour les cadavres. Les quatre autres mètres seront consacrés à la reproduction de la ferme de la Chevrette et de ses défenseurs; ne me mettez pas au premier plan, je vous en prie; au fond de la toile, on apercevra les maisons de Nourhas...

—Parfait! s'écrie Mme Glabisot. Voilà bien l'exposé clair et précis d'un soldat. Et quelle compréhension des nécessités artistiques!... Mais, général, il faut que je vous le demande, car l'histoire est muette à ce sujet; combien de temps pûtes-vous vous maintenir dans cette ferme contre les hordes teutonnes?

Mon père rougit légèrement, hésite un peu.

—A peu près... A peu près... Une heure. Une bonne heure... Vous comprenez, c'est déjà si loin!...

—Oh! ces héros! glapit la femme-peintre. Quel courage, et quelle modestie! Des âmes d'enfants dans des...

Elle s'arrête à temps.

Mon père, lui, n'a pas dû s'arrêter; car je m'aperçois bientôt, à la prospérité soudaine de sa situation financière, qu'il est dans les meilleurs termes avec la femme-peintre. Je dois dire que moi aussi je suis devenu l'un des familiers de Mme Glabisot. Son mari m'a pris en grande amitié et a entrepris de parachever mon éducation patriotique. Bien que je méprise ce Gaulois et que je juge à leur juste valeur ses tirades revanchardes, il est parvenu, je ne sais comment, à me faire partager ses sentiments tricolores et à m'imprégner de son chauvinisme. La maladie n'a pas duré longtemps, mais elle a duré quelque temps. J'ai été parader avec les Glabisot, les Raubvogel et les gueulards des Ligues imbéciles à la statue de Strasbourg. La méditation m'a guéri; la méditation forcée. Mme Glabisot, en effet, m'a demandé de vouloir bien poser pour un jeune officier qui figure dans son tableau de la Défense de Nourhas; j'ai été forcé de m'exécuter. L'immobilité des poses m'a conduit à réfléchir. J'ai compris, définitivement, combien sont ridicules et couardes ces manifestations patriotardes qui masquent mal la décision irrévocable de la France d'accepter, coûte que coûte, les faits accomplis.

Et comment ces faits s'accomplirent, je me sens pris de l'idée de le savoir. Grâce à ma connaissance de l'allemand, il m'est facile d'étudier, plus sérieusement qu'on ne le fait d'ordinaire, l'histoire vraie de 1870. Et je ne tarde pas à me convaincre que la première partie des défaites éprouvées par la France est due exclusivement à l'incapacité et à la félonie des chefs militaires; et que la seconde partie de ces désastres est due, aussi, à la lâcheté nationale. La France a été conduite au feu par des ignorants; elle a été trahie; mais surtout, elle n'a pas voulu se défendre. Devant les faits, la légende doit disparaître. La France qui, après Wörth, place une seconde épée de commandement dans les mains d'un Mac-Mahon; qui, après que Bazaine a trahi Frossart à Forbach, le garde à la tête de l'armée de Metz; qui met au pouvoir, après Sedan, les fantoches des Principes républicains; qui se plaint sans cesse d'être «écrasée sous le nombre» lorsque 500.000 hommes, à Paris, ne peuvent triompher des 200.000 Allemands qui investissent la capitale, et lorsque 100.000 hommes, le 19 janvier 71, sont battus en dépit de l'appui des canons des forts par les 25.000 soldats du 5e Corps d'armée prussien—cette France-là mérite son sort.—Je pense, de plus, qu'elle l'a désiré; qu'elle a désiré la paix à n'importe quel prix.

Je me souviens d'avoir vu, autrefois, une chromolithographie qui représentait les soudards germaniques obligeant la France à signer la paix. La femme échevelée qui figure la France est entourée de Prussiens ivres, brandissant des coutelas et des torches, qui lui tiennent le poignet et la forcent à signer un papier. Ah! ce n'est pas ça! La paix honteuse, celle qui fut ratifiée à Francfort le 10 mai 1871, fut conclue volontairement, en toute connaissance d'infamie.

En fermant les livres qui m'ont appris ce qu'il faut croire, qui m'ont démontré l'inanité du mensonge tricolore, j'ai une crise de dégoût et d'indignation, moi qui vais entrer dans cette armée qui succède à celle de l'Année Terrible—oh! l'horreur de cette expression—et qui en diffère si peu... Et puis, ça passe... On s'habitue à tout. On oublie tout... Le seul témoignage qui nous reste de la Commune, c'est la basilique du Sacré-Coeur, cette église du Voeu National, Vérité catholique enfin sortie de ses puits pour démontrer l'absurdité de ces grossières erreurs humaines qu'on appelle des appétits. Et combien de gens pensent à la création de l'Empire Allemand lorsqu'ils vont à Versailles afin, comme disait Louis Borne, «de voir couler en jets d'eau et en cascades les larmes de leurs ancêtres»?

L'effort, l'énergie, à quoi bon?... Je tente de réagir, pourtant. Me rappelant que je vais bientôt avoir à prendre ma place dans un régiment, j'essaye de travailler un peu; je me sens trop classé, spécialisé dans mon arme; trop fantassin. Mais tout effort me dégoûte vite. A quoi bon? N'est-ce pas la règle que l'infanterie ignore tout de l'artillerie, et vice-versa? Les galons viendront tout seuls. Il n'y a qu'à laisser pleurer le mérinos.

Sur ces entrefaites, je reçois avis que je suis affecté au régiment d'infanterie qui tient garnison à Nantes. Ce régiment vient de perdre, coup sur coup, un sous-lieutenant et un lieutenant. Le sous-lieutenant a été tué involontairement, à une revue, par le général Dufrocard; le brave général, examinant le revolver de l'officier, a pressé la détente par mégarde; le revolver, étant chargé, a envoyé deux balles dans la tête du malheureux jeune homme, qui s'est affaissé sur lui-même. On a beau être sous-lieutenant, on n'est pas de bois.

Quant au lieutenant, il n'a pas été tué; il a tué, ce qui a motivé sa radiation des cadres; il a tué sa femme, une femme riche qui ne lui donnait pas tout l'argent qu'il demandait, bien qu'il ne l'eût épousée, au su de tous, que pour sa fortune. Comme elle n'était pas morte sur le coup, il a demandé, en bon catholique, qu'on lui administrât les sacrements. Ce n'est pas tout, de tuer sa femme. Il y a la manière.

XII

Je me souviens parfaitement que mes premières sensations, à Nantes, furent dominées de haut par l'ennui et le désappointement. Je sais aussi que les premières impressions que me donna la vie militaire peuvent trouver leur somme en ces deux termes: monotonie et vulgarité, qui eux-mêmes, se résoudraient facilement en celui-ci: néant. Par son côté strictement soldatesque, l'existence de l'officier ne présente qu'un intérêt très relatif au moins en temps de paix; elle se rapproche, non pas même de celle du professeur, mais de celle du pion; la caserne étant surtout, de même que l'école, une fabrique de servilité.

Il ne m'a pas déplu, certes, au début, d'être pris, au sérieux par mes subordonnés et même par mes chefs; de pouvoir m'affirmer comme homme. Mais je n'ai pas tardé à constater le peu de valeur de notre raison d'être à tous, supérieurs et inférieurs; et à reconnaître que je n'étais qu'un automate dont la fonction consistait, une fois remonté, à remonter d'autres automates. Obéir et commander, ces deux infinitifs autour desquels les épaulettiers accomplissent leur promenade en queue de cervelas, ne me semblaient ni d'une infinie grandeur ni d'une infinie beauté. Quant à de l'amour et à de l'admiration pour ma profession, quant à l'enthousiasme, au feu sacré, au culte des traditions et autres breloques morales, tout cela n'existait en moi que pour mémoire. Il est excessivement rare qu'il en soit autrement. Se couvrir de gloire, accomplir des actions d'éclat, gagner la réputation d'un grand stratège ou d'un Poliorcète, ce sont des rêves qu'on fait quelquefois; mais de moins en moins; et ça passe vite. Généralement, après quelque temps, on en vient à se considérer comme fonctionnaire. Fonctionnaire inamovible, privilégié; et d'essence supérieure. Cette supériorité dont on se flatte n'est pas tout illusoire: la fonction militaire est sans doute la seule que l'homme ne puisse pas déshonorer tout à fait; il n'est pas toujours possible de fuir on de capituler.

Comme le rôle de fonctionnaire ne me plaît que modérément, je me reproche parfois d'avoir fait fausse route. Je crois que beaucoup de mes collègues, au début, pensent de la même façon, s'il leur arrive de penser. Mais on s'habitue; le métier conquiert l'être. On reste dans l'armée comme les nations modernes restent aux pieds de leurs armées; par une résignation un peu ahurie, assez couarde, mal déguisée en volonté.

Je cherche à me rappeler à peu près mes débuts dans l'armée. Toutes sortes de tableaux défilent devant mes yeux; des sensations revivent, atténuées, aiguës, rapides; des souvenirs voltigent, passent, s'affirment, s'écroulent. Je saisis des bouts d'images; il y a des lueurs, des échos; des odeurs se précisent, se transforment, s'unifient —relent d'un passé qui n'a point cessé d'être le présent.—Des souvenirs, donc...

Ce que je voudrais surtout retracer ici, c'est la vie de l'officier, non pas au quartier, mais en dehors du quartier; c'est-à-dire, si vous voulez, dans ses rapports avec cette partie de la population qui n'est pas strictement militaire.

De la caserne, par conséquent, je ne dirai pas grand-chose. Ce qu'on en ignore, du reste, c'est juste ce qu'on n'en veut point savoir. Moi, de plus, je ne suis soldat que par définition générale; officier, pas troupier. J'ignore donc la caserne; je n'en connais guère que l'aspect extérieur. Je la soupçonne horrible; je la suppose infecte. Je sais que lorsque nous visitons les chambrées, nous autres chefs, à certains jours fixés d'avance, nous ne pouvons nous donner qu'une idée très réduite de leur abjection réelle. La caserne, étant donnés ses indéniables résultats: abrutissement, avilissement, épidémies et taux exagéré de mortalité, pourrait apparaître à un cerveau mal fait comme le conservatoire de la vermine morale, comme l'antre du typhus. Mais, en créant l'esprit de servilité, elle tue l'esprit militaire réel. L'impression qu'elle produit sur les hommes qu'on y jette chaque année est plutôt sinistre. L'abattement, le découragement qui s'emparent des conscrits dès leur arrivée au corps ne peuvent être niés. Pour un rien, pour la cause la plus futile, sans cause précise, ils se tuent ou désertent; il y a, en moyenne, vingt mille désertions par an; le nombre des insoumis est considérable. Mais ne sont-ce pas là des maux nécessaires?

Discipline, astiquage, parades. Voilà des modes, peut-être pas les plus hauts, de l'activité humaine. Méchanceté du cadre supérieur pour le cadre inférieur; méchanceté du cadre inférieur pour la troupe: méchanceté du vieux soldat pour le jeune soldat. Comme le jeune soldat devient à son tour le vieux soldat, il y a compensation. Labeur dérisoire, mais acharné. Le travail de l'armée est irréel, vain; mais il est accompli avec un incontestable sérieux. Certaines besognes imposées aux soldats, obligatoires bien que peu réglementaires, sont cependant effectives: il faut avoir le courage de l'avouer. Ils opèrent le déménagement des officiers, de leurs familles, de leurs amis, et des congrégations non autorisées; ils servent de rabatteurs dans les grandes chasses et de domestiques un peu partout; on les met au service des patrons, dont ils fusillent les ouvriers mécontents et dont ils font l'ouvrage, sans salaire. On en fait des larbins, des cochers, des marmitons, des blanchisseuses, des bonnes à tout faire et des nourrices sèches. Quand ils ont des talents particuliers, on en tire parti sans hésitation: j'avais dans ma compagnie, il n'y a pas longtemps, un tailleur pour dames auquel ne laissait nul répit la partie féminine de la garnison. Et un homme que j'avais pour ordonnance n'a pas mis les pieds trois fois au quartier pendant les dix-huit mois qu'il est resté à mon service. C'est de cette façon que les officiers préparent les soldats à la défense de la patrie. Cela ne vaut-il pas mieux que de ne point les préparer du tout?

On a dit que le service militaire obligatoire développe l'esprit, élargit l'intelligence, force l'homme à sortir de son trou, à voir du pays, à étendre son horizon mental. Les faits prouvent le contraire. Qu'il aille à droite ou à gauche, le soldat est enfermé dans une camisole de force qui l'empêche de se mouvoir librement. Les mêmes vices, les mêmes tentations, le guettent partout; il est la proie des mêmes trafics. Le Militarisme, expression faussée de la nécessité de défense nationale, pervertit l'entendement, tue l'initiative, l'esprit d'aventure, le besoin d'action, fait d'un homme une bête fonctionnante ou une sale loque. Il ne faut pas de caractères, dans l'armée. Il faut l'obéissance passive. Ou bien—Biribi. Ou bien—la Mécanique.

Les réservistes et les territoriaux viennent accomplir leurs périodes d'instruction; quelquefois joyeux de reparaître sous les drapeaux. Pendant vingt-huit jours, pendant treize jours, ils sont employés à des corvées dégoûtantes mais peut-être nécessaires; cassent des cailloux; nettoient des vieux effets; graissent des cuirs; font quelques manoeuvres; n'apprennent point le maniement des armes nouvellement mises en service. Et leurs officiers, anciens volontaires d'un an ou gloires d'Écoles, généralement riches, les traitent suffisamment mal; nous n'avons presque pas besoin de nous en mêler. On les insulte, on les punit, on les exploite, on les vole; mais, sûrement, sans aucune mauvaise intention. L'armée n'est-elle pas une grande famille?

Si. L'armée est une grande famille. Une famille comme l'autre. Où les déshérités, les faibles, sont méprisés, tenus à l'écart, injuriés, maltraités; avec des tyrans et des esclaves; des exploiteurs et des dupes; des parents pauvres et des souffre-douleurs. La Grande famille—la famille en grand.

Et les officiers? Ils ennuient les hommes. Surtout, ils s'ennuient. Ils vont du champ de manoeuvres à la caserne; de la caserne, au mess; du mess, au café; pérorent, hâblent; parlent de bonnes fortunes peu réelles et peu fréquentes; en rêvent; se montent des scies, se jalousent, s'espionnent, se rendent des services, de mauvais services. Leurs conversations roulent sur l'exercice, les réglements, les potins du régiment, les cancans de la ville, les qualités des grands chefs, les bévues des capitaines, les faiblesses des commandants, la jalousie fatiguée et sournoise du lieutenant-colonel, la fragile et tremblante ambition du colonel. Et les femmes, les femmes, les femmes... Peu de brutes alcooliques; des êtres vaniteux et inconscients, plutôt. La majorité affiche des prétentions aristocratiques. D'aucuns, à bon droit: petits-fils d'émigrés, rejetons de chouans, avec de l'eau bénite dans les veines, de la moelle de traître et du mercure dans les os. D'autres, sans aucun droit aux particules dont ils s'affublent, aux dénominations sonores dont ils agrémentent la vulgarité de leurs noms patronymiques, aux blasons qu'ils exhibent orgueilleusement, après boire. Cette noblesse de fantaisie emplit de ses ridicules mensonges l'Annuaire de l'Armée. Elle affecte un immense mépris pour les civils et les républicains—les voyous. L'arrogance, d'ailleurs, est de règle devant le commun des mortels; exactement comme la platitude en présence des supérieurs.

La préoccupation intime, facilement avouée, c'est la fortune, l'argent. La solde est maigre; et, bien qu'avec la somme que nous recevons mensuellement, un ouvrier trouverait moyen de nourrir sa famille, nous ne pouvons vivre. Il y a tant de dépenses nécessaires, inutiles et obligatoires! Heureux ceux qui ont de la fortune; à plaindre ceux qui n'en ont pas. A quels procédés recourent ces derniers pour se procurer des fonds, l'Honneur de l'Armée seul le sait. Et cet argent? Tout aux tavernes et aux filles—comme au bon vieux temps—La noce basse. Le jeu. Quant à l'intellectualité, à part de très rares exceptions, néant. Nulle notion, nul soupçon du beau ou du vrai. Nul effort pour comprendre ce que c'est que la Patrie, ce qu'elle peut être; ce que c'est qu'un soldat, en réalité; ce que doit être un officier; ce que c'est que la Nation armée. Ce sont là des choses qu'il n'est même pas question de savoir. Un vague sentiment d'un vague devoir professionnel, très élastique. Et un culte, d'une sincérité maladive, pour des traditions crevées, des rengaines pourries.

Des types? Pas de types. Les semblants de caractères se distinguent par leur degré plus ou moins marqué d'enfantillage. Leurs seuls signes particuliers sont des marottes, des dadas. Un être puéril, généralement, l'officier; en dépit de sa rudesse fréquente, de son autoritarisme, même de sa cruauté; peut-être à cause de tout ça! Un pauvre être.

En voici un, par exemple. Grand, mince; toujours tiré à quatre épingles, au corset indubitable et au titre nobiliaire douteux. Contre ce titre, il voudrait échanger des titres de rentes. Sa seule préoccupation est celle d'un riche mariage. Il permute sans cesse, traînant d'un bout de la France à l'autre son épaulette, en quête de jeunes filles avec dot, avouant la chose comme normale... D'autres, qui ne l'avouent pas mais qui y pensent toujours sans en parler jamais. Celui-ci, à la tenue volontairement négligée, qui affecte des allures de voyou, siffle, chaloupe. Celui-là, posant au valet de coeur, coiffé en casseur d'assiettes, d'un képi très haut par derrière. Celui-là encore, ridiculement maniéré, aux gestes trop gracieux, qui salue les troupiers en minaudant. Un autre, qui n'aime pas ces manières-là, rêche, crispé, et qui déclare que le salut militaire a été institué afin de laisser à l'homme toute la hauteur de sa taille. Un autre, plus rogue et plus grincheux encore, que font grogner sans trêve les lenteurs de l'avancement; qui se plaint surtout de ce que les officiers des corps de troupes qui vivent avec le soldat sont sacrifiés aux officiers d'état-major, sortant de l'Ecole de guerre, et dont les brevets ne constituent, du point de vue strictement militaire, que des certificats d'ignorance.

Les officiers de grades supérieurs, surtout bureaucrates, écrasés sous une énorme paperasserie. Leur selle d'ordonnance est devenue un rond-de-cuir. Le colonel, grognonnant, mâchonnant, bedonnant, inquiet, congestionné de la peur qu'on ne lui fende l'oreille avant que les étoiles qu'il convoite ne tombent sur sa manche. Le lieutenant-colonel, desséché et poussiéreux, avec des manières de bedeau, et l'air d'avoir été oublié très longtemps dans le placard d'une sacristie. Un major, qui a l'aspect d'un souteneur, et qui fut zouave pontifical. Un autre, qui a des allures de remorqueur; souffle, ahanne, halète, semble toujours tirer derrière lui quelqu'un ou quelque chose. Des capitaines, préoccupés surtout de l'ordinaire, et dont deux au moins sortent de l'ordinaire. Le premier a été promu récemment et vient d'être proposé pour la croix. Comme lieutenant, il avait été rapatrié, voilà six mois, sous prétexte de dérangement cérébral, pour avoir fait torturer et mourir sous le bâton quelques douzaines de nègres dans un Soudan quelconque. «Il avait cédé, dit un journaliste qui le défendit alors pour une somme modérée, à la tentation de ne point déranger les habitudes des noirs qui, depuis des milliers d'années, sont accoutumés à n'obéir qu'à la bastonnade et à la décapitation.» Je dois dire que la dévotion de cet assassin est exemplaire. Quant au second capitaine, c'est réellement un phénomène. Habituellement, n'est-ce pas? les capitaines ne savent plus l'École du Soldat; ils l'ont oubliée. Eh! bien, lui, il la sait. Il est célèbre pour ça, à juste titre, dans tout le Corps d'armée. Quand il fait manoeuvrer sa compagnie sur le cours Saint-Vincent, devant la maison qu'il habite, sa femme, cachée derrière un rideau et qui sait aussi l'École du Soldat, observe les mouvements des hommes; à la pause, elle signale à son mari, qui monte la consulter, ceux qui manoeuvrèrent mal.

Femmes d'officiers: le gros sac, la certaine fortune ou la dot réglementaire. Le gros sac, que les mamans engagent fiévreusement leurs fils à décrocher, et pour le décrochage duquel, d'ailleurs, elles les destinent à l'épaulette dès leur plus jeune âge; la certaine fortune, dont on se contente lorsqu'on sait encore allier, sous les brandebourgs du dolman, quelque sentimentalité à la soif de l'or que rend impérieuse l'oisive existence militaire; la dot réglementaire, dernier refuge des pécheurs en perdition qui réclament un ange gardien. Au début, l'allure de ses dames varie, suivant les moyens, de celle du caporal-instructeur à celle du demi-castor; plus tard, de celle de la petite bourgeoise aigrie à celle de la dame patronnesse, grasse de bonnes oeuvres. Monde bien-pensant, bétail réactionnaire, ivre d'égoïsme, de convoitises, d'autoritarisme, de vanité, dont les moeurs appellent fréquemment l'attention des tribunaux, et dont l'Église approuve les opinions. L'Église a fait les mariages, du reste, ou la plus grande partie d'entre eux; exactement comme elle a fait les femmes d'officiers, ou la plus grande partie d'entre elles; et comme elle fait aujourd'hui les officiers ou la plus grande partie d'entre eux. Le cléricalisme a jeté sur l'armée son ombre dévorante, qui s'abaisse de plus en plus. Et les belles madames, «l'élite féminine de l'armée», donnent le ton à la société de la ville de garnison, dont elles cultivent les haines anti-démocratiques, les rêves de restauration monarchique. Elles n'aspirent, pour la plupart, qu'au jour où les griffes du prêtre étrangleront enfin la liberté, où coulera à gros bouillons le sang des pauvres qui les font vivre: ces femelles de meurtriers, je vous le dis, valent moins, encore que leurs mâles. Elles salonnent à la cathédrale, aux grand'messes; paradent aux jardins publics, où joue la musique militaire; posent, chez elles, aux maîtresses absolues de tout et de tous, fortifiées de galons d'or et de panaches, au milieu de l'admiration en jupons ou en fracs de la tourbe mercantile et fonctionnarde.

Elle ne nous quitte pas, elle s'accroche à nous, cette tourbe; cette tourbe qui, si elle s'adonne à l'industrie ou au commerce, vit beaucoup moins de ses propres efforts que des subventions et des primes accordées par le gouvernement, aux dépens des malheureux; qui, si elle s'engraisse dans les sinécures rétribuées par l'État, vit sur les monstrueuses privations des pauvres et sur l'argent apporté, avec des virginités suspectes, par de misérables jeunes filles qui se font épouser pour leur dot.

Cette tourbe, ai-je dit, ne nous lâche point. Les femmes nous laissent peu de répit, mais les hommes nous persécutent; principalement sous prétexte qu'en cas de guerre ils seraient nos collègues, ayant des grades dans la réserve ou la territoriale. Des ingénieurs, un maître de forges, des avocats, un trésorier-payeur, un conseiller de préfecture, de gros négociants, tous officiers supérieurs de territoriale, nous abreuvent en ville et nous hébergent en leurs châteaux. D'autres personnages, moins importants, mais qui se galonnent pour les bals officiels, fréquentent assidûment le café que nous honorons de notre clientèle. Rien, dans ces hommes-là; pensées rancies, habitudes sèches, égoïsme aveugle et forcené; nulle compréhension des besoins de leurs concitoyens déshérités, d'un patriotisme réel. Ils sont friands de conversations sur la tactique et la stratégie, qu'ils ne comprennent point; d'anecdotes sanglantes ou gaillardes, qu'ils savourent; ils ne se souviennent certainement pas, un seul instant, que leur pays est un pays vaincu; ils aiment les choses militaires à cause de leur côté théâtral et aussi, j'en suis sûr, à cause de leur côté cruel. Un quincaillier, simple sous-lieutenant, assez humble devant un architecte, lieutenant. Et ce quincaillier, pourtant, n'est point un homme ordinaire; il a inventé un engin terrible, qu'il appelle «la Massacreuse», et qui doit—à son avis, sinon à celui de la Direction de l'Artillerie—faucher les hommes par milliers, en un clin d'oeil. Ce bourgeois paisible, suant à inventer des engins de tuerie, m'a d'abord étonné; mais j'ai compris que le commerce, qui est le vol, doit conduire à l'idée du meurtre. Un dentiste, capitaine, et qui prend, vis-à-vis des jeunes officiers de l'active, des airs protecteurs très amusants; un mois avant l'époque des manoeuvres, désole régulièrement sa femme et ses enfants en déclarant qu'il va user du droit qu'il a de demander à suivre le régiment; quinze jours avant, se fait appeler capitaine par sa servante, et brise ses chaussures; ne part jamais. Sa femme ne l'imite pas.

Nous, nous y allons aux manoeuvres; marches, service en campagne, etc. J'ai été enfermé si longtemps dans les écoles, dans les grandes villes, que, lorsque je me suis trouvé en pleins champs, j'ai perçu comme une sensation de délivrance; ç'a été pareil à l'impression que produit la bouffée d'air frais qui vous arrive, en même temps que la lumière, au sortir d'un long tunnel. Tout m'a semblé nouveau, frais, sain, vivant d'une vie incomparable; j'ai été pris par la beauté des paysages, l'étendue du ciel, l'odeur de la terre et des plantes; j'ai senti d'une façon très confuse, mais avec une force intense, que le sol de la Patrie, c'était la Patrie, toute la Patrie. Oui, j'ai senti cela sans le comprendre; cela que je devais raisonner et comprendre plus tard. J'ai senti que l'armée, l'Armée nationale d'aujourd'hui, avait une mission; et que cette mission consistait à faire jaillir de la terre, où l'a enterrée le mensonge des voleurs, la grande idée de la Patrie réelle. J'ai eu un moment de profond enthousiasme pour la profession des armes.

Tout cela, très vite, est tombé. Les besognes embellies un moment par l'imagination sont rapidement devenues machinales, routinières. Les paysages, les spectacles variés offerts par la nature, ont cessé de présenter aucun intérêt. L'illusion s'en est allée, la réalité demeure. Ou bien, qui sait si ce n'est point la réalité qui s'en va et l'illusion qui demeure? L'illusion compacte, sournoise, qui a pris corps et s'affirme en certitude triomphante, qui s'incarne en les mille aspects de la banalité, en les cent mille figures de la laideur? Qui siffle, geint, ricane et pleurniche partout, froid et gluant mensonge attiédi et solidifié par les temps, les temps d'ignorance, les temps de sottise, les temps de lâcheté... N'est-ce pas une réalité, cette France qu'on rêve, d'où seraient bannies la superstition et toutes les misères qu'elle entraîne, où personne ne connaîtrait la faim, et où chacun connaîtrait la joie, qui serait comme un grand jardin, et qui serait la Belle France? Et n'est-ce pas une illusion, une imposture, un cauchemar, que la France qui existe? La France des grandes villes, avec sa population affamée, soularde et fanfaronne, avec ses décors de fausse richesse et de gloire en toc encadrant la lamentable agonie des volontés populaires, la défaillance calamiteuse de l'art. La France des campagnes, avec la tristesse de ses bourgs et la désolation de ses villages; ses terres en friche ou cultivées à l'aide de procédés piteux, anachroniques; ses maisons rechignées, avares et cancanières; ses monuments publics, étriqués et vieillots, bafoués de l'insolente pierre neuve des couvents qui s'élèvent partout; ses chaumières puantes où des mégères malpropres cuisent des soupes malsaines, où bêtes et gens vivent dans une indescriptible promiscuité; où les enfants, ligotés dans leur berceau comme des suppliciés sur la claie, braillent désespérément des journées entières, couverts de sueur et de bave, noirs de mouches; cette France des campagnes dont la terre volontairement appauvrie ne nourrit plus le paysan que grâce aux impôts épouvantables dont on écrase l'ouvrier et l'artisan; qui se dépeuple tous les jours davantage; dont la jeunesse, mâle et femelle, s'enfuit vers les grandes villes; dont les routes sont parcourues par des trimardeurs, qui menacent, la faim au ventre; dont les misérables possédants, vaguement conscients de l'iniquité de leur possession précaire, vivent dans la perpétuelle terreur de l'usurier, de l'incendiaire, du partageux; dont les hommes, affolés par l'inquiétude, rêvent d'un despotisme protecteur, armé jusqu'aux dents, et acclament fiévreusement les soldats auxquels ils vendent l'eau, à l'étape; dont les femmes, exaspérées par l'isolement et la monotonie de l'existence grise, hennissent hystériquement au passage des troupes et se livrent aux galonnés, perverties et gauches, avec des raffinements vicieux qui surprennent et des baisers qui font le bruit des sabots qu'on retire de la boue à grand'peine...

C'est cette France-là qui parle de son relèvement... Hé! Quelle autre France en parlerait?...

Les journaux en étaient pleins, ces jours-ci, du relèvement. Un événement s'est produit... Oui, la presse en bave encore d'orgueil et en larmoie d'admiration. C'est absolument comme si les armées françaises avaient repris Metz et Strasbourg, franchi le Rhin, envahi l'Allemagne et fait leur entrée à Berlin, traversé les Alpes, capturé Rome et rétabli le pouvoir temporel du pape. Et ce sont seulement les grandes manoeuvres d'automne qui viennent de se terminer. Sur un thème banal, réglé d'avance de point en point et ne laissant aucune place à l'initiative, des masses d'hommes avancent l'une contre l'autre, évoluant d'une façon grotesque, et finissent par se trouver en présence. On canonne des pommiers inoffensifs; on fusille des nuages menaçants; des colonnes d'infanterie, mitraillées en flanc à cinq cents mètres par une douzaine de batteries, montent sans préparation aucune à l'assaut de positions défendues par des forces trois fois supérieures; et la cavalerie ennemie charge avec entrain les taupinières que l'infanterie a laissées derrière elle; défilant, naturellement, devant les bouches de ses propres canons qui tirent à toute volée. Cette petite guerre, qui n'est qu'une ridicule et inutile image de la guerre vraie, lui ressemble par quelques côtés: un certain nombre de soldats y meurt de fatigue, d'insolations ou d'accidents; les généraux se félicitent réciproquement; et les contribuables ont à payer les frais, c'est-à-dire plusieurs millions. Par certains autres côtés, elle diffère de la guerre véritable: le vainqueur est toujours français, et l'on ne capitule jamais.

Ce magnifique spectacle, comme disent les journaux, ayant été offert à la badaudrie nationale qui tient à s'assurer, chaque année, que nous avons reconquis notre situation en Europe, les régiments procèdent à la libération annuelle; c'est-à-dire qu'ils se désorganisent complètement; c'est-à-dire que tous les ans, après la théâtrale parade des grandes manoeuvres, l'armée française se trouve dans un état de désarroi complet qui persiste pendant plusieurs mois. Quant à nous, officiers, nous reprenons le monotone tran tran de notre existence, un instant interrompu par des exercices qui nous ont fait passer d'une théorie inutile à une pratique vaine.

Mourir pour la patrie est le sort le plus beau, le plus digne d'envie. Mais vivre pour la patrie est aussi une belle chose; et même une chose normale. Aussi notre existence semble-t-elle naturelle à tout le monde; à moi d'abord, à part de rares exceptions; à mes collègues, en corps et individuellement; aux soldats en général, à la population civile en général; au cafetier chez lequel nous aimons à nous réunir et qui, si j'en crois une communication à moi faite par Gédéon Schurke, est un espion; à ma propriétaire, excellente personne à sentiments chauvins et qui, afin d'épargner à son fils les horreurs de la conscription, empoisonne lentement son mari; et à une cabotine de beuglant, déjetée, patriote et sentimentale, dont j'essuie les plâtres.

Il y a pourtant dans mon régiment un homme qui ne trouve pas naturelle l'existence que nous menons. C'est le lieutenant Deméré. Je raconte ces faits et je cite son nom parce que, bien que son influence directe sur ma vie dût être nulle, mes courtes relations avec lui devaient servir de prétexte à l'une de ces persécutions basses par lesquelles s'affirme cette coagulation d'intérêts pitoyablement égoïstes et de traditions ratatinées que des idiots cherchent à exalter sous le nom d'esprit de corps. Le lieutenant Deméré n'est plus tout jeune; plutôt trente-six ans que trente-cinq; plutôt grand que petit; plutôt gras que maigre; plutôt blond que brun; avec des yeux couleur d'acier, des dents blanches que montre rarement le rire, mais qu'expose souvent le rictus du mépris; une voix forte, claire et précise; des gestes rares et décisifs. Vous voyez le type. Sérieux, l'air perpétuellement ennuyé et même dégoûté, taciturne, il vit très à part et semble prendre une joie sauvage à éviter la fréquentation de ses collègues. On le voit fort peu au cercle, rarement aux réceptions et aux bienvenues, jamais à l'église. On dit qu'il est protestant, et le bruit court qu'il a des vices. On l'aime peu; et si l'on tolère sans des moqueries trop vives l'isolement auquel il tient, c'est qu'il a dans son passé plusieurs duels qui furent sanglants. Au cours de quelques conversations que j'ai eues avec lui, j'ai pu m'apercevoir que son instruction est de beaucoup supérieure à celle des porteurs d'épaulette; il sait des langues vivantes, que l'immense majorité des officiers français ignore éperdument; et il connaît beaucoup d'autres choses fort nécessaires aux militaires et dont les mêmes officiers, généralement, ne soupçonnent même pas l'existence. Comme je le questionnais sur les raisons de son lent avancement, il m'a fait des réponses vagues. Je me demande si ces raisons ne sont point la rudesse bourrue qu'il apporte dans le service et sa brutalité à l'égard des hommes qu'il commande. Hier, pendant l'exercice, j'ai été vraiment choqué d'entendre les observations grossières qu'il adressait aux recrues sous ses ordres. Comme nous suivions le même chemin en sortant de la caserne, j'ai pris la liberté de lui faire part de mes impressions.

—Vous avez raison, m'a-t-il répondu vivement. Je ne devrais pas me laisser emporter à de pareilles vivacités de langage. Je ne devrais pas, pour moi. Quant aux hommes dont vous parlez, ils méritent ça; ils méritent n'importe quoi; ils méritent tout. Comment voulez-vous qu'on respecte des êtres qui ne se respectent pas eux-mêmes? On insultait autrefois les cochons vendus; que dire des cochons qui se donnent? Cochon pour cochon, je préfère celui qu'on amène de force au marché, avec la marque rouge de la misère sur les fesses, à celui qui vient se présenter de lui-même à l'abattoir, la queue en avant. Le seul résultat de la création des armées nationales a été l'avilissement du prix de la chair à canon; et aussi de sa valeur morale. Qu'est-ce que c'est que ces troupeaux culottés de rouge auxquels c'est notre métier d'apprendre à marquer le pas? Pouvez-vous me dire ce que c'est? A part un certain nombre de caractères que nous ne voyons point ou que nous voyons peu, parce qu'ils ne se soumettent pas à la loi, parce qu'ils désertent ou parce qu'ils sont envoyés à Biribi, y a-t-il là autre chose qu'une masse inconsciente et servile? Et quand ces malheureux quittent la caserne, à part encore de rares exceptions, leur échine est façonnée à l'ignominie de tous les esclavages, y compris l'esclavage du garde-chiourme. Ils deviennent des Ilotes avachis ou gueulards, ils deviennent des gendarmes, des policiers, des mouchards. A la caserne, on fait d'eux des machines, des abrutis, des larbins, tout excepté des soldats. Devant une telle situation, ils se taisent, comme dit l'autre, sans murmurer. Ils admettent qu'on leur prenne cinq ans de leur existence afin de leur inculquer, exclusivement, le respect et l'admiration de l'obéissance passive. Et remarquez qu'on fait tout pour les inciter à rejeter un pareil système, pour les pousser à la rébellion. Vous me reprochez mon langage injurieux à leur égard; hélas! il n'a jamais provoqué aucune réplique; et l'insulte me monte aux lèvres devant tant de patience bête, de soumission animale. Je voudrais, par mes outrages, communiquer ma haine et ma colère à ces momies, comme on souffle la vie avec l'haleine dans la gorge des asphyxiés!...

Saisi d'un grand étonnement, je me suis tourné vers mon camarade; sa figure, qui ne traduit d'ordinaire que la lassitude et l'ennui, semblait être éclairée d'un feu intense, d'une expression de fureur hautaine. Sans prendre garde à la surprise que me causaient ses paroles, d'une voix tranchante où des enthousiasmes grondaient, il continua:

—Oui, on fait tout—oh! par sottise et sans le vouloir—pour les jeter à la révolte, ces soldats-citoyens qui ne sont ni des citoyens ni des soldats, mais des automates. Ah! s'ils voulaient se donner la peine de réfléchir! Le code qu'on leur lit tous les samedis..... Vous connaissez le hideux refrain. Mort! Mort! Et mort, pourquoi? Qu'est-ce qui entraîne la peine de mort? Tous les actes qui pourraient donner au soldat la valeur morale, la force individuelle, qui le constitueraient en fait; tous les actes qui pourraient contribuer à faire de la France autre chose que la malheureuse nation qu'elle est. On punit de mort les hommes qui refusent l'obéissance à un supérieur, qui insultent un supérieur! Même si le supérieur est un imbécile avéré, même si c'est un traître indiscutable. Est-ce que les soldats, s'ils avaient deux sous d'intelligence, ne demanderaient pas à les choisir, leurs chefs? On choisit son cordonnier, son tripier, son marchand de vins, et l'on n'a pas le droit de choisir son officier; on vote pour l'homme qui vous représente au Parlement, et l'on ne peut pas élire l'homme qui doit vous conduire au feu. Ah! misère!... Dites-moi donc un peu, s'il vous plaît, si ce n'est pas parce qu'on a continué, par exemple, à obéir à Mac-Mahon, le dégoûtant vaincu, et parce qu'on n'a pas insulté Galliffet, le hideux assassin, qu'on est arrivé à doter la France d'une armée comme celle qu'elle a, armée de parade, inférieure même à celle qu'elle avait en 1870, une armée qui n'est pas l'armée nationale, mais l'armée du Voeu national. Oui, c'est parce que le soldat ne veut pas comprendre qu'il doit, sous l'uniforme, rester un homme, qu'il y a à la tête des régiments français des colonels comme le nôtre, M. Casaquin du Bois des Ormes; un militaire qui n'a jamais vu une bataille, qui s'est embusqué en 1870 derrière un pot à tisane, une non-valeur qui ne doit ses cinq galons qu'à ses relations aristocratiques et à l'activité de sa femme, toujours prête à s'agenouiller devant un crucifix ou devant un curé..... Ah! nom de Dieu! c'est notre faute à nous, tout ça!.....

—A nous, officiers?

—Non. A nous, protestants. Protestants, vous entendez? Nous aurions dû protester. C'est le cancer catholique romain qui ronge la France; nous le savons; nous aurions dû le dire, le crier sur les toits: nous aurions dû pratiquer l'indispensable opération. Nous aurions dû engager la guerre contre le monstre du catholicisme, le monstre dont la hideuse et noire silhouette se profile sur tous les monuments de sottise, de mensonge et d'infamie que nous appelons nos institutions; la guerre; la guerre réelle et sans merci; pas une guerre de mots. Nous avons manqué de décision, de courage; nous sommes tombés au plus abject de tous les vices: à la tolérance. Peut-être, un jour, saurons-nous encore être intolérants, et vaincre... Je vais vous dire quelle est ma conviction, ma conviction tout entière: pour que la France vive, il faut que Rome meure. A la lettre. Il faut que le Vatican soit rasé, que le prêtre infâme qui s'appelle le pape soit jeté à la mer, que toutes les églises à confessionnaux soient brûlées et que les tonsurés puissent être abattus, sans forme de procès, comme des bêtes venimeuses. Je crois qu'il faut cela, ni plus ni moins, pour que la France vive; et je crois que, si cela ne se fait point, la France mourra.

—Vraiment...! m'écriai-je.

—Elle crèvera! Elle est en train de crever. Elle agonise. Mais regardez donc!..... Et savez-vous de quoi elle meurt? De sa défaite. De sa honteuse défaite, sans analogue dans l'histoire; de sa défaite qui, par suite de l'égorgement de la Commune, devint le triomphe de Rome. Du jour où elle a permis qu'on bavardât et qu'on épiloguât sur sa débâcle, qu'on lui racontât des histoires sur son histoire, elle s'est affirmée prête à toutes les duperies dont personne n'est dupe, affamée de toutes les impostures; et les impostures ont plu, mouillées d'eau bénite, saupoudrées de poudre de perlinpinpin. La Revanche! Quelle blague! Une blague à faire péter la bedaine du général Saussier! Nous sommes en 84. Voilà quatorze ans qu'on la prêche, qu'on la gueule et qu'on l'annonce, la Revanche; vous pouvez attendre encore quatorze ans, et vous n'aurez pas vu le bout de son nez. Laissez venir la fin du siècle; ce sera la même chose. Une blague, je vous dis, une sale blague! Voulez-vous que je vous dise la vérité? Personne, en France, ne pense à la revanche. Et voulez-vous savoir pourquoi? Parce que, personne, en France, ne pense à la France. Je ne suis pas un chauvin, certes. Mais je crois que recouvrer l'intégrité de la patrie, et la mettre hors d'atteinte, voilà ce qui devrait être la principale, l'unique préoccupation de tous les Français. Avoir la Patrie, constituer la Patrie, la Patrie vraie,—la Patrie pour tous et pour toutes.—Et qui donc comprend cela? Qui donc voudrait penser à cela? Pourquoi la France est-elle si insouciante, si honteusement veule? Pourquoi? D'abord, parce que les riches ont peur de la guerre. La guerre, aujourd'hui, rapporte quelque chose aux nations. Du conflit de 1870, les Allemands ont retiré des avantages énormes; d'une guerre heureuse, les Français tireraient aussi un profit et ne le tireraient pas seulement de l'étranger; bien des privilèges de toutes sortes, monopoles de propriété, etc., s'écrouleraient. Et si la guerre tourne mal pour la France, ce serait la Révolution avec sa grande gueule large ouverte. Voilà pourquoi tout ce qui est riche, tout ce qui est investi d'une autorité quelconque, est couard, enfonce la France de plus en plus dans cette fondrière de la lâcheté où les jésuites viennent vider leurs bénitiers. Ensuite, parce que les pauvres ont peur de la guerre, qui les ferait sortir de l'engourdissement dans lequel ils somnolent, injectés du venin de la sacristie, du virus de la presse et des poisons de l'alcool; ils ont peur de la guerre parce qu'elle leur donnerait la liberté et qu'elle les débarrasserait, ils le sentent, des chefs qui les abrutissent et les grugent, et qu'ils respectent. On respecte dur et ferme, en France. On a trop de respect pour avoir du caractère. On est vaincu—vaincu—vaincu. Les riches savent ce que c'est que la patrie: c'est ce qu'ils possèdent. Les pauvres savent aussi ce que c'est que la patrie: c'est le drapeau. Nous en avons un, au régiment, qui porte en lettres d'or les noms d'Arcole et de Puebla. Ce drapeau, c'est la patrie. Que représentait-il à Arcole? Le pillage. Que représentait-il à Puebla? Le vol. Et puis, d'abord, ce n'est pas vrai, tout ça! Le drapeau qui a flotté à Arcole a été pris en 1812 et pend aux voûtes de Notre-Dame de Kazan, une cathédrale russe; le drapeau qui a flotté à Puebla a été pris en 1870 et est accroché au mur du Zeughaus, à Berlin. Fraude! Blague! C'est du mensonge qui est cloué à cette hampe, et qui palpite dans cette soie! La Patrie, ce n'est pas le drapeau: c'est ça!

Et le lieutenant Deméré, d'un vigoureux coup de talon, a frappé la terre. J'ai gardé le silence, ne sachant que dire, n'osant approuver, très embarrassé. Au bout d'un moment, pourtant, j'ai demandé à mon collègue pourquoi, professant de telles idées, il était resté dans l'armée. Il a haussé les épaules.

—Par habitude, par impossibilité de gagner ma vie autrement, sans doute; je n'ose pas me l'avouer. J'aurais mieux fait d'avoir le courage de lâcher l'épaulette. Ce que je pense aujourd'hui, je crois que vous le penserez plus tard; je vous ai observé et je crois ne pas me tromper; pourtant, comme vous êtes fils de général..... Enfin..... Quant à moi, j'ai souffert d'injustices et de passe-droits de toute nature. Engagé volontaire en 1870, j'ai fait toute la campagne et je suis resté dans l'armée. Pourquoi, encore? Eh! bien, s'il faut le dire, j'espérais une revanche qui aurait amené une révolution. Vous avez vu. La revanche a été faite par la muse à Déroulède, et la révolution par les curés. Des gens qui n'ont jamais vu le feu, qui sont des ânes et des descendants de traîtres, sont à mon âge commandants, au moins capitaines; moi, je suis lieutenant, et sans chances d'avancement rapide. La raison? J'ai vu le feu, je ne suis pas un âne, je ne descends pas d'un traître; surtout, je suis protestant. Dans l'armée française, on n'arrive à rien sans billets de confession. J'ai avalé tout ça. Pourtant, ce qui vient de m'arriver est un peu trop dur..... Je devais me marier avec la plus honnête et la meilleure des femmes; une femme qui avait eu le malheur d'épouser un coquin, d'ailleurs très galonné, mais qu'un divorce, prononcé à son profit à elle, en avait séparé. J'avais adressé à qui de droit la demande en autorisation de mariage. Le général commandant la division a jugé à propos d'annoter cette demande. «Le divorce, a-t-il écrit, a pu entrer dans nos lois; il n'est point entré dans nos moeurs; il est réprouvé par l'Église et j'estime qu'en conséquence l'autorisation de mariage ne doit pas être accordé.» Et j'ai reçu avis, ce matin, que le ministre avait partagé l'opinion du général, et refusé l'autorisation. Voilà pourquoi j'étais de mauvaise humeur tout à l'heure; voilà pourquoi j'ai maltraité mes hommes. S'ils faisaient preuve d'un peu de dignité, nous ne serions menés, ni eux ni nous, par des jésuites à panaches et des sacristains à épaulettes. Pauvres diables! J'ai peut-être eu tort de les injurier, après tout; ils n'en valent guère la peine. Et puis, je ne les embêterai plus longtemps.

—Qu'allez-vous faire? ai-je demandé.

—Je vais partir, quitter la France. J'en ai assez. Trop. Avec mon grade, je ne puis me marier; si je renonce à mon grade, j'abandonne mon seul gagne-pain et je ne puis non plus me marier honorablement. Il faut donc que je disparaisse afin de rendre toute liberté à la personne dont j'aurais voulu faire ma femme. Je veux aller à Cuba; il y a là un peuple qui commence à se soulever contre le despotisme catholique de l'Espagne; je pourrai peut-être lui être utile.

—Alors, vous allez donner votre démission?

—Ma démission? Non. Je vais partir, voilà tout.

J'aurais voulu dire quelque chose, quelque chose que je sentais que je n'oserais pas dire, quoique plus d'une des phrases du lieutenant Deméré eût traduit des sentiments et des impressions que j'avais jusque-là vainement cherché à formuler. Je prononçai quelques paroles et, soudainement, je me tus. Deméré s'arrêta.

—Si vous le voulez bien, dit-il, nous allons nous quitter ici; il n'est peut-être pas bon pour vous qu'on vous voie avec moi; on me regarde déjà comme un pestiféré, et bientôt... Il y a de bonnes langues dans la garnison...

De bonnes langues, en effet. Ma conversation avec Deméré a été discutée, critiquée, passée au crible de tous les commérages; personne, naturellement, n'avait pu entendre un mot de ce qui s'était dit; mais on savait que nous avions parlé ensemble pendant une demi-heure. Et lorsque le départ du lieutenant fut constaté—un départ qu'on traita de fuite et de désertion—le bruit commença à courir que j'avais été, en quelque sorte, son complice; d'autres rumeurs désagréables se répandirent en même temps. Je cherchai à découvrir les auteurs de ces calomnies imbéciles; on se déroba. Je priai le colonel de s'interposer; il balbutia des choses vagues; sa femme, qui le remplaça au salon dont il s'esquiva aussitôt que possible, me demanda à quelle église j'avais fait mes Pâques. Je compris qu'il y avait une lutte à engager; mais je ne voulus rien entreprendre avant d'avoir consulté mon père. Je lui demandai de me faire obtenir immédiatement un congé de quinze jours.

—Mon garçon, me dit mon père quand je lui ai fait l'exposé de ma situation à Nantes, il n'y a pas de lutte à engager; ce serait la lutte du pot de terre contre le pot de fer. Laisse-moi chercher un tour dans mon sac.

Il se lève et se met à marcher de long en large dans le vaste cabinet qu'il occupe aux bureaux du ministère de la guerre. Au bout d'un instant, il s'arrête et vient frapper la table d'un grand coup de poing.

—Voici ce qu'il faut faire. Tu vas demander à permuter; je ferai accueillir ta demande immédiatement; tu permuteras avec un sous-lieutenant du régiment d'infanterie stationné à Angenis et qui sera enchanté de venir à Nantes. Je vais arranger ça. Tu ne t'embêteras pas à Angenis plus qu'à Nantes; tu as de l'argent, et quand on a de l'argent, les plus petites garnisons sont les meilleures. Aussitôt l'affaire arrangée, c'est-à-dire dans quelques jours, je vais m'occuper de ton colonel, ce M. Casaquin du Bois des Ormes qui abuse de ses particules douteuses, et sans la connivence duquel on ne l'aurait pas persécuté à la Basile. Je vais lui faire chercher des poux dans la tête. Deux mots à Camille Dreikralle, et cet honorable rapporteur du budget de la guerre va s'étonner et s'indigner de la monstrueuse irrégularité des comptes présentés par le régiment que commande M. Casaquin de Machin-Chouette; il va prévenir le ministre que sa conscience l'oblige à exposer ces irrégularités à la tribune de la Chambre. Le ministre, qui tient à s'épargner tous les désagréments, cherchera un terrain d'accommodement; il le trouvera, si j'ose dire, sur le dos du Casaquin. Ledit Casaquin sera dûment rétrogradé sur le tableau d'avancement, et recevra bientôt, au lieu des étoiles qu'il ambitionne, une fente à son oreille. Saisis-tu?

—Parfaitement; mais...

—Remarque que le colonel de ton nouveau régiment à Angenis, lequel régiment fait brigade avec celui de Nantes, n'ignorera rien des mésaventures de M. de Casaquin et n'aura pas de peine à en découvrir les vraies causes; donc, il s'apercevra qu'il est ridicule de jouer aux petits soldats avec le fils d'un général; et il te laissera faire tes quatre volontés. Saisis-tu?

—Parfaitement; mais...

—Quoi?

—Mais si les comptes de mon régiment actuel sont en règle? si ses livres sont en ordre?...

—En ordre! s'écrie mon père en éclatant de rire; en ordre! Mais veux-tu te taire! Sur cent régiments, il n'y en a pas cinq dont les écritures soient à peu près correctes; et quant aux autres... En ordre! Tu rigoles! En ordre? Vous pâlissez, colonel!...

De nombreux colonels pâlissent, et même de nombreux généraux, le lundi suivant, jour du vernissage. Ils pâlissent de jalousie, toujours inavouable; d'envie, qui peut avoir son beau côté. Le grand succès du Salon, cette année, sera certainement pour la grande toile de Mme Glabisot, la Défense de Nourhas. Les journaux, le monde officiel, le public choisi admis à la solennité ne tarissent pas d'éloges sur cette oeuvre magistrale. Le Président de la République est resté plus de dix minutes devant le tableau, entouré de sa maison civile et militaire; les puissances ont congratulé Mme Glabisot; son pinceau patriotique, dit un critique d'art, est dans toutes les bouches. Que rêver de plus? Voilà la récompense due au génie, au labeur patient et consciencieux, à l'amour enthousiaste de la patrie. Cette récompense, pourtant, n'est pas suffisante; la croix de la Légion d'honneur, la chose est déjà certaine, brillera avant peu sur la poitrine de Mme Glabisot. Et mon père, dont les hauts faits de 1870 sont quotidiennement narrés par la presse, montera d'un degré dans la hiérarchie du plus beau des ordres.

L'oeuvre de Mme Glabisot est conçue de façon à réchauffer les plus froids. C'est un embrasement. Des flammes, de la fumée, des éclairs, des étincelles, la pourpre du soleil levant, l'écarlate des uniformes, le vermillon du sang qui ruisselle, tout cela rougeoie, flamboie, hurle, grince, pétarde, éclate, vous enflamme les yeux, vous brûle les prunelles, vous cuit l'entendement et vous calcine. Le Président, que son austérité dessèche, a couru un grand danger en regardant la toile si longtemps; il aurait pu prendre feu. Quant à moi, en raison sans doute de mon esprit de contradiction, la vue du tableau ne m'a produit aucun échauffement; juste le contraire. Je puis donc vous le dépeindre brièvement, mais avec toute l'impartialité qu'on attend vainement des critiques d'art.

Des monceaux de cadavres allemands; des Prussiens se cachant, suivant leur coutume, derrière des murs et des arbres et tirant à coup sûr, bien à l'abri (ce qui semble en contradiction avec les tas de cadavres, mais ça ne fait rien). Une poignée de Français dans un débraillé galant, la vieille fureur gauloise dans les yeux, se défendent avec une détermination peu commune. Mme Glabisot n'a point oublié notre vieil ami, le soldat dont un éclat d'obus a brisé le fusil et qui regarde la scène, indifférent, les mains dans les poches; et elle a même peint—audacieuse innovation—un blessé qui se tient le ventre, dans un coin, en portant un scapulaire à ses lèvres. Elle a représenté mon père dans une attitude de capitan; le sabre à la main; la moustache en crocs; le jarret tendu, et la face éclairée du sourire du défi.

Le public, le gros public, a ratifié le jugement du Tout-Paris. La Défense de Nourhas est proclamée chef-d'oeuvre, et Mme Glabisot une artiste de génie. On s'écrase devant la toile; on fait queue pour pouvoir l'admirer.

Quelle leçon, quelle haute et féconde leçon de patriotisme se dégage de cette toile! Voilà ce que des douzaines de lettres déclarent chaque matin à Mme Glabisot; et ce que des centaines d'épîtres, généralement féminines et agrémentées de l'expression plus ou moins voilée de sentiments brûlants, répètent tous les jours à mon père. Bien qu'il ait accueilli avec une modestie qui m'a étonné les témoignages d'admiration qu'on lui a décernés, il ne laisse pas de classer avec soin les missives qu'il reçoit. Une agence lui fournit des renseignements précis sur les aimables expéditrices; ce qui permettra au général Maubart, veuf et héros, de faire un choix s'il y a lieu. Je dois dire, avant de terminer ce paragraphe, qu'il s'est décidé, après mûres réflexions; il s'est décidé pour une vieille demoiselle, plusieurs fois millionnaire, qui habite la province. Il lui écrit tous les jours; elle lui répond deux fois par jour. Je doute fort qu'elle devienne jamais la générale Maubart; mais je sais pertinemment qu'elle finance. Mon père, très à court depuis quelque temps, s'est mis soudainement à régler les factures de ses fournisseurs et les billets de ses créanciers. Du reste, il ne solde jamais ces comptes sans les avoir réduits considérablement. Il appelle ça «rectifier le tir».

Je crois que mon père n'exagérait pas en assurant que, lorsqu'on a de l'argent, les petites garnisons sont les meilleures; il aurait pu ajouter, sans exagérer davantage, que les meilleures garnisons provinciales ne valent pas cher. Je ne vois pas la nécessité de décrire par le menu mon existence à Angenis; mon nouveau régiment ne diffère pas sensiblement du premier; les soldats se ressemblent autant par le caractère, ou plutôt par le manque de caractère, que par l'uniforme. Beaucoup de Bretons, comme à Nantes; pauvres gens à cerveaux boueux, gangrenés de superstitions et qui payent l'impôt du sang avec la résignation triste des bêtes de somme; quelques Parisiens vantards, gueulards, insolents et superficiels. Quant à mes collègues, ce qui m'a le plus frappé à leur sujet, c'est le nombre considérable de fioles pharmaceutiques qui s'alignent sur la table du mess, à l'heure des repas; l'air d'Angenis doit être malsain, à la brune. Quant au colonel, il se montre, à mon égard, paternel à l'excès.

Le pauvre homme, pourtant, doit être un peu las de la paternité. Il a un fils qui l'a désespéré par ses frasques, et qui accomplit justement une année de service à son régiment; ce jeune vaurien ne fait aucun service actif; est pourvu d'un emploi de vélocipédiste; roule à travers la ville, un éternel papier administratif pris dans le revers de la manche de sa vareuse; s'affiche impudemment avec une sale grue; fait des dettes; se saoûle. Son père n'ose pas le punir, de peur d'un éclat scandaleux; entre le devoir militaire et les sentiments paternels le malheureux hésite à tel point qu'il en devient parfaitement ridicule, objet de risée, non seulement par son gredin de fils, mais pour les officiers et les hommes qu'il a sous ses ordres. Et les yeux du lieutenant-colonel roulent des reproches véhéments.

Si mon existence n'est point romanesque, je n'y peux rien, et je me dois à moi-même de la décrire telle qu'elle est. Il me serait agréable, si le souci de la vérité ne me dirigeait pas, d'accumuler les événements sensationnels, d'ordonner une suite d'incidents mélodramatiques, d'aligner des personnages à rôles captivants. Mais le vrai seul sera mon guide, dût-il me faire tomber dans la monotonie. D'ailleurs, vous devez bien le savoir, il n'y a rien de plus plat, de plus terne, qu'une vie d'officier. La plus grande partie ne vous en appartient pas; les occupations sont toujours les mêmes, prévues, réglées, machinales; les distractions, non plus, ne varient guère, en province; elles ne sont pas fort enviables; quant aux prix, c'est toujours à peu près ceux des environs du Champ de Mars. Je n'essaierai pas de vous faire croire que je m'amuse au Cercle; souvent, je changerais volontiers ma place contre celle du troubade de planton.

J'ai cherché à m'intéresser à la vie générale de mes concitoyens. J'ai discerné sur la figure des pauvres l'expression du désespoir admiratif et résigné; sur la figure des riches, celle de la résistance rageuse et désespérée. Je me rends compte que je suis encore loin de savoir comment mon pays respire. Je suis porté à croire qu'il respire difficilement, dans une atmosphère d'hôpital où glissent les robes de la nonne et du prêtre, la lévite du cafard à principes tricolores; les poumons rongés par la phtisie; le cerveau farci de superstitions ultramontaines et sociolâtres; le ventre plein d'alcool et de pommes de terre.

Le peuple français, cependant, ne se contente pas de respirer. Il fait autre chose, de temps en temps. Par exemple, il vote; soit pour les riches, soit pour leurs valets. Ainsi, on va voter, présentement, dans le Nord. Election sénatoriale. Et savez-vous quel est le candidat qui a le plus de chances? C'est M. Delanoix, mon parent. Il s'était d'abord présenté comme candidat ministériel, partisan de la colonisation à outrance, etc. Mais, à la fin de mars 1885, c'est-à-dire dès l'ouverture de la période électorale, est arrivée la nouvelle du désastre essuyé à Lang-Son par les troupes françaises. L'effet produit a été immense; l'opinion publique presque tout entière s'est tournée contre Jules Ferry, qu'elle rend responsable de la défaite. Delanoix a vite compris que sa première position était intenable. Prestement, il a changé son fusil d'épaule; il a déclaré que les événements lui ouvraient les yeux, qu'il condamnait formellement les expéditions coloniales et cessait d'avoir aucune confiance en Jules Ferry. Là-dessus, il a appelé à son aide son gendre et sa fille.

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