SOUVENIRS D'UN OFFICIER (continued 2)
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C'est dommage. S'il était resté deux heures de plus, il aurait appris ce que c'est que Raubvogel. Il n'avait pas l'air d'en faire beaucoup de cas, mais il aurait vu que le cousin n'est pas le premier venu, et que c'est, comme dit Jean-Baptiste, un homme à poil.
Le général de Rahoul vient justement d'arriver avec le rapport qu'il avait demandé au service secret du ministère de la guerre de lui fournir sur Raubvogel. Il a tenu à lire, lui-même, de sa grosse voix, le rapport à mon père; et, comme je n'étais pas loin, j'ai tout entendu.
«Le nommé Raubvogel (Séraphus-Gottlieb) se donne comme originaire de Strasbourg; mais malgré toutes nos recherches, il nous a été impossible de vérifier le fait. Un informateur allemand à notre service le croit originaire de Mayence; mais cette supposition ne repose sur aucune base sérieuse. La présence du personnage a été signalée, à plusieurs reprises, sur le territoire français; il est à présumer pourtant qu'il a principalement habité l'Allemagne. On ne lui connaît, de façon précise, aucun parent. Au point de vue de la fortune, il est à croire qu'il vit d'expédients. Il a des hauts et des bas très sensibles. Bien qu'il ne soit âgé que de vingt-cinq ans environ, son existence doit avoir été mouvementée. Rien ne donne à penser qu'il s'occupe de politique ou d'espionnage. Aucun fait précis à relever contre sa moralité. Il a fait son apparition, il y a deux mois environ, à Mulhouse; voici dans quelles conditions: Un habitant notable de la ville, M. Isidore Raubvogel, propriétaire de l'hôtel des Trois Cigognes, avait été frappé d'une attaque d'apoplexie. Il était veuf et sans enfants; et, comme il restait peu d'espoir de le sauver, ses amis et le personnel de l'établissement ne savaient qui prévenir de son état. M. Isidore Raubvogel, très réservé au sujet de ses affaires de famille, n'avait jamais parlé d'aucun parent; et comme il avait perdu connaissance, on n'en pouvait tirer le moindre renseignement. Quelques parents de sa femme, habitant Mulhouse, essayèrent de pénétrer auprès du mourant. Mais le personnel de l'hôtel, les sachant en très mauvais termes avec lui, refusa de leur permettre l'accès de l'appartement. C'est alors qu'arriva un soir le nommé Raubvogel (Séraphus-Gottlieb) qui fait l'objet de ce rapport, et dont personne n'avait jamais entendu parler à Mulhouse. Il se donna comme le neveu du moribond; parvint, soit par force, soit par corruption, à gagner l'accès de sa chambre, dans laquelle il resta seul avec lui, et dont il n'ouvrit la porte que lorsque M. Isodore Raubvogel fut près de rendre le dernier soupir. M. Isidore Raubvogel étant mort, le prétendu neveu fit procéder aux funérailles. Pendant plusieurs jours on ne put trouver aucun testament. Cependant, après bien des recherches, on finit par découvrir un morceau de papier, signé de M. Isidore Raubvogel, sur lequel il déclarait, au crayon, léguer tous ses biens, meubles et immeubles, à son neveu Séraphus-Gottlieb. Bien qu'un domestique, du nom de Gédéon Schurke, ait déclaré avoir vu M. Isidore Raubvogel, quelques jours avant sa mort, écrire quelque chose au crayon sur cette feuille de papier, beaucoup de gens se refusent à croire à l'authenticité du testament. Les parents de Mme Raubvogel, susmentionnés, en poursuivent l'annulation. Cependant, Séraphus-Gottlieb Raubvogel s'est installé en maître à l'hôtel des Trois Cigognes. Il est juste de dire que son habileté commerciale et ses manières affables ont augmenté la clientèle de l'établissement, et lui attirent la sympathie d'une grande partie de la population. Invité à présenter au magistrat compétent des preuves de sa filiation, Séraphus-Gottlieb Raubvogel a donné de compendieuses explications verbales, mais n'a pu fournir aucune pièce confirmant ses dires. Il se prétend allié aux familles Delanoix, von Falke et Maubart, si honorablement connues. Il est parti récemment pour Paris, afin d'engager les membres de sa famille à témoigner de la véracité de ses assertions. Durant son absence l'hôtel des Trois Cigognes est géré par Gédéon Schurke, qui, pour des motifs d'intérêt sans doute, est dévoué, corps et âme, au nommé Raubvogel (Séraphus-Gottlieb).»
Quand le général de Rahoul a fini sa lecture, mon père reste silencieux. Il ne sait que penser, évidemment. Pour mon compte, je suis porté à croire que le rapport n'est guère sérieux. J'ai toujours cru que Raubvogel, s'il n'était pas tout à fait officier, touchait à l'armée par quelque point. Quant à admettre que Raubvogel soit un simple hôtelier, ça, jamais! Le malheur des temps, ou quelque raison d'ordre supérieur, peut-être son respect pour la mémoire de l'oncle qu'il vient de perdre, l'ont poussé à exercer cette profession pendant quelque temps; mais voilà tout. Mon père, cependant, remercie le général, et se déclare bien embarrassé.
—Si ma belle-mère n'était pas aussi souffrante, je la mettrais en face du paroissien, et elle ne tarderait pas à savoir si, oui ou non, il appartient à la famille. Elle me disait hier que l'individu avec lequel se maria la soeur de son mari, après avoir quitté le toit paternel, s'appelait bien Raubvogel. Mais ce n'est pas une preuve. Le Raubvogel qui nous est apparu l'autre jour est-il le fils de l'autre Raubvogel? D'ailleurs, la mémoire des vieilles gens est sujette à caution. En vérité, je suis contrarié. Mais je crois que ce que j'ai de mieux à faire, est de l'envoyer promener. Vous retiendrai-je à déjeuner, mon général?
—Mille fois merci, mais je ne pourrais accepter. Mon Panari est malade; j'espère que c'est pour le bon motif, cette fois. Vous comprenez qu'il faut respecter les convenances. Quant à votre Raubvogel, je ne sais quel conseil vous donner. Attendons un peu; nous en recauserons.
—Oui, c'est le mieux. En attendant, je vais demander l'avis de Delanoix. C'est un homme de jugement sûr; et comme il doit venir déjeuner... justement le voici.
Et mon père désigne du doigt, par la fenêtre, Delanoix qui descend de voiture avec Estelle. Le général de Rahoul se rejette un peu en arrière et semble réfléchir un instant.
—Après tout, dit-il, mon Panari m'attendra bien pour passer l'arme à gauche. Faites-moi donc mettre un couvert.
Pendant le déjeuner, le cas de Raubvogel est exposé à Delanoix qui opine pour le bannissement perpétuel. Estelle, consultée, rend le même verdict que son père; et le général de Rahoul, qui la couve des yeux, se range sans difficulté à son opinion. Mon père déclare donc qu'il signifiera à Raubvogel, qui doit venir le voir demain, qu'il ne veut avoir rien de commun avec lui. Là-dessus, on passe à d'autres sujets de conversation. Le général de Rahoul raconte des histoires gaillardes, qui permettent à Estelle de montrer ses jolies dents. Et le temps passe si bien que Delanoix s'aperçoit tout d'un coup qu'il est deux heures moins un quart. Et mon père qui a promis de le présenter au maréchal à deux heures! Et le maréchal qui va attendre!
—Nous avons le temps, dit mon père. Je boucle mon ceinturon, pendant que vous mettez votre chapeau, et nous partons.
—Je ne vous accompagne pas, dit le général de Rahoul. Il ne faut point avoir l'air de forcer la main au maréchal. Je vous attends ici en sirotant un petit verre de chartreuse.
Mon père et M. Delanoix partis, le général m'engage à aller m'amuser au jardin. C'est excellent pour mon âge. J'y vais. Mais, au bout d'une demi-heure environ, je m'y ennuie; et je reviens dans la salle à manger. Elle est vide. Où sont passés Estelle et le général de Rahoul?
Dans le salon, dont la porte est fermée, j'entends comme un piétinement, un bruit de voix. Des bouts de phrases parviennent à mes oreilles.
—Non, non, laissez-moi...
—Voyons, voyons, ma petite, ma chérie...
Puis, il y a un grand bruit comme celui que ferait un corps qu'on renverse, et je perçois des cris de femme, à demi étouffés. Je ne sais que croire... Mais j'entends la grille s'ouvrir. Ce sont mon père et Delanoix qui reviennent. Je me précipite au-devant d'eux pour leur dire qu'il se passa quelque chose d'étrange dans le salon. Ils se hâtent; et, dans le vestibule, ils se trouvent nez à nez avec le général de Rahoul, rouge comme une pivoine, qui va sortir de la maison.
—Que s'est-il passé? interroge Delanoix qui pénètre dans la salle à manger et se dirige vers le salon, tandis que mon père, qui sait sans doute à quoi s'en tenir, dit au général:
—Vraiment, mon général, vraiment, je n'aurais jamais cru...
—Allons, allons, commandant, ne faites pas l'enfant; vous savez bien qu'on n'est pas de zinc. Et puis, voulez-vous que je vous dise? continue-t-il plus bas. J'ai été volé; elle avait vu le loup.
Le général sort; et Delanoix, un moment après, arrive.
—Réellement, dit-il, pendant que les sanglots d'Estelle, toujours dans le salon, ponctuent les paroles de son père, réellement c'est scandaleux, horrible, monstrueux...
—Allez! dit mon père froidement, en croisant les bras; allez! continuez! Donnez-vous en à coeur-joie! Seulement, souvenez-vous que si vous mettez le général contre vous, votre fourniture est dans le lac.
Delanoix laisse tomber ses bras et se mord les lèvres. Mon père, au bout d'un instant, ajoute à voix basse:
—Allez consoler votre fille et tranquillisez-la. Je trouverai moyen de tout arranger au mieux de nos intérêts communs. Je vous le promets. J'ai une idée.
Je n'ai pas l'intention de vous apprendre quelle est l'idée de mon père. Je vous informerai seulement de ce fait: qu'il vient d'avoir une longue entrevue avec le cousin Raubvogel. Je l'appelle encore cousin, parce que, en dépit des déterminations prises au déjeuner d'hier, il a été résolu d'admettre définitivement Séraphus-Gottlieb Raubvogel comme membre de la famille. Je n'ai pas été témoin, bien entendu, de l'entretien de mon père et de Raubvogel; et je n'essayerai point de vous faire croire que j'étais derrière la porte et que j'ai écouté, par le trou de la serrure, tout ce qu'ils se sont dit. Mais, par la connaissance des résultats qu'elle a donnés, je puis aisément reconstituer le sens de leur conversation. Les expressions que je place dans leur bouche ne sont sans doute pas celles dont ils firent usage, et les choses ne se sont peut-être point passées exactement comme je les représente. Mais qu'est-ce que ça fait? Voici, donc, le dialogue:
Mon père.—Enfin, M. Raubvogel, vous venez me parler de vos affaires. Permettez-moi une question; vous êtes à Versailles depuis huit jours, pourquoi ne l'avez-vous pas fait plus tôt?
Raubvogel.—Mon commandant, je voulais vous laisser le temps de prendre des informations sur mon compte.
Mon père.—Vraiment! Et ces informations, croyez-vous que je les possède actuellement, et complètes?
Raubvogel.—Si vous ne les possédiez pas, le service des renseignements du ministère ne vaudrait pas grand chose.
Mon père.—Hum!... Vous prétendez donc être le fils d'un M. Gustave Raubvogel qui épousa la soeur de feu M. Ludwig von Falke, et qui était, lui-même, le frère du sieur Isidore Raubvogel, de son vivant propriétaire de l'hôtel des Trois Cigognes à Mulhouse?
Raubvogel.—C'est ma prétention.
Mon père.—Comme vous ne pouvez établir cette assertion sur aucune base sérieuse, vous avez pensé que l'appui de parents bien cotés, qui contresigneraient vos allégations, vous serait fort utile, et pourrait vous permettre, sinon d'établir définitivement vos droits, au moins de gagner beaucoup de temps, et de décourager les oppositions qui se sont produites à votre entrée en possession de l'héritage de celui que vous appelez votre oncle.
Raubvogel.—Oh! Après sa mort ça ne peut pas le gêner... ça ne peut pas le gêner, le pauvre cher oncle, qu'on vienne révoquer en doute les liens de parenté qui nous unissaient.
Mon père.—Eh! bien, je ne veux pas vous laisser plus longtemps dans l'indécision; je vais vous dire quelle résolution nous avons prise après mûres délibérations. Comme homme, vous êtes certes loin de nous déplaire. Nous savons que, légalement, on n'a rien à vous reprocher. Au point de vue de la morale stricte, je... nous... de la conscience... je dois dire...
Raubvogel.—Rien de plus vrai. Mon opinion, à ce sujet, concorde avec la vôtre.
Mon père.—En tous cas, nous ne doutons point que vous ne compreniez que la famille est une chose sacrée. C'est une union... c'est-à-dire c'est une alliance... ou plutôt une institution providentielle. Nous avons donc décidé de vous reconnaître comme membre de notre famille, et de vous considérer, à tous les points de vue, comme notre parent. Il est bien entendu que vous ne devez pas oublier que la famille, ainsi que je vous le disais, est une union des coeurs et une institution divine...
Raubvogel.—La famille est quelque chose de très bête ou de très intelligent, de très nuisible ou de très utile. C'est intelligent et utile lorsque c'est une association d'individus, mâles et femelles, qui sont toujours prêts à s'aider les uns les autres, pour arriver à triompher des difficultés de l'existence. La voix du sang, c'est la voix de l'intérêt. Jouez cartes sur table, mon commandant. Qu'est-ce que vous attendez de moi?
Mon père.—Mon garçon, vous avez un fier toupet.
Raubvogel.—J'ai du toupet, oui. C'est pour ça que vous me prenez aux cheveux, comme l'occasion. Voyons, de quoi s'agit-il?
Mon père.—Parole d'honneur! j'aime votre façon de comprendre les choses. Eh! bien, mon ami, il faut vous marier.
Raubvogel.—La pénitence est douce. Laissez-moi passer la revue de ces dames. Le diable m'emporte! Il n'y en a qu'une, Mlle Estelle. Hi! hi! ah! ah! Le général de Rahoul la serrait d'un peu près, l'autre jour. Est-ce que?...
Mon père.—Un accident est vite arrivé...
Raubvogel.—Et vite réparé quand les ouvriers ont du coeur à l'ouvrage. Moi, j'aime la besogne faite.
Mon père.—Estelle est charmante. Une jeune fille accomplie; un moment d'oubli ne prouve rien contre la pureté de ses sentiments. Elle fera une femme de premier ordre.
Raubvogel.—Elle sera ma femme; ça vaudra mieux. En attendant, elle est la fille de son père. Qu'est-ce que ça représente?
Mon père.—Delanoix a une certaine fortune. C'est un homme actif et intelligent.
Raubvogel.—Naturellement. S'il ne l'était pas, il ne serait point venu vous trouver pour vous demander de lui faire obtenir une fourniture de fourrage.
Mon père.—Comment savez-vous ça?
Raubvogel.—Comme ça. Je pense aussi que, en bon parent, vous ne serez pas fâché de lui voir obtenir cette fourniture; de le voir, donc, demeurer en bons termes avec le général de Rahoul; et de le voir, par conséquent, réparer par le mariage de sa fille le dommage causé par l'incontinence du général. Combien pensez-vous que Delanoix donnera à sa fille?
Mon père.—Laissez-moi compter, Delanoix possède bien 200.000 francs, en mettant les choses au plus bas. Sa fourniture, dont il est sûr maintenant, peut lui rapporter en moyenne 80.000 francs par an. Il est vrai que, pour la première année, il a 30.000 francs de commission à donner à de Rahoul, et 20.000 francs à moi... Allons! allons! Qu'est-ce que je dis?...
Raubvogel.—Vous dites 50.000 francs. Tenez; je ne suis pas dur. Obtenez-moi 30.000 de commission, pour moi tout seul, en guise de dot, et je fais cadeau de mon célibat à sa fille.
Mon père.—J'obtiendrai ça. Même, à votre place...
Raubvogel.—Non, ça me suffit; je ne suis pas un glouton. Avec ça et ma maison de Mulhouse, il y a moyen de moyenner. A propos de Mulhouse, mon opinion est que le mariage doit avoir lieu dans cette ville. Voici comment on pourrait s'arranger. Le général de Rahoul est désigné pour faire à l'improviste, en Alsace, vers le 10 juin, une tournée d'inspection, qui doit être tenue secrète.
Mon père.—Tonnerre! Comment savez-vous ça?
Raubvogel.—Comme ça. Vous devez accompagner le général de Rahoul. Eh! bien, vous passerez par Mulhouse; vous y resterez même le plus longtemps possible; car je ne pense pas qu'il y ait grand'chose qui puisse vous intéresser dans les forteresses et dans les garnisons alsaciennes. Je viendrai vous chercher à Versailles, où je trouverai également mon futur beau-père et ma fiancée; nous irons directement à Mulhouse où se célébrera le mariage; le général de Rahoul et son officier d'ordonnance voudront bien, j'espère, servir de témoins à Estelle; et si vous voulez me faire l'honneur d'être l'un des miens, mon commandant, je prendrai comme second témoin un des plus honorables habitants de la ville, M. Lügner. Si vous ne voyez pas d'objection à ce plan, et si Delanoix me per-met, comme vous me le faites espérer, de me laisser faire le bonheur de sa fille, je partirai pour l'Alsace dans deux ou trois jours, afin de préparer les choses et de faire publier les bans.
Mon père.—Votre projet me semble excellent, mon cher cousin. Vous n'avez rien à ajouter?
Raubvogel.—Deux mots seulement. Vive l'Empereur!
Le cousin Raubvogel reste encore trois jours à Versailles. Le premier jour, il a une longue conversation avec Delanoix. Le second jour, il a une petite conversation avec Estelle. Le troisième jour, il vient nous dire au revoir et à bientôt.
Estelle et son père sont partis aussi. J'en suis bien fâché. Nous étions devenus bons camarades, Estelle et moi. Quand son mariage avec Raubvogel a été annoncé, je n'ai pu me défendre d'un petit mouvement de jalousie. J'ai fait part de mes sentiments à Jean-Baptiste qui m'a remonté le moral. Il m'a fait comprendre que les choses n'auraient pas pu se passer autrement.
—Monsieur Jean, j'avais prévu ça dès le commencement. On peut dire ce qu'on veut, mais votre cousin Raubvogel, c'est un homme à poil!
Jean-Baptiste, heureusement, ne quitte guère la maison à présent. Mon père s'est, pour ainsi dire, installé à Versailles. J'ai entendu dire, à ce sujet, des choses que je n'ai pas très bien comprises. Il paraît que le général de Lahaye-Marmenteau s'est rétabli, contre toute espérance, et qu'il est revenu de Nice en parfaite santé. De sorte que les relations de mon père avec Mme de Lahaye-Marmenteau sont devenues malaisées. Quelles relations? Je ne sais pas.
Ce que je sais, c'est que la langue allemande est fameusement difficile. J'ai suivi le conseil de mon oncle Karl et j'ai demandé à ma grand'mère, toujours souffrante, de m'initier aux beautés de la grammaire germanique. Il y a des moments où je le regrette. Mais le devoir avant tout. Je sais que, lorsqu'on a donné sa parole, il faut la tenir.
C'est une chose que Delanoix et Estelle n'ignorent point; et quinze jours environ après leur départ de Versailles, ils reviennent avec des bagages à n'en plus finir; des caisses et des malles qui contiennent le trousseau d'Estelle, et une belle robe blanche, ornée de fleurs d'oranger, que j'ai pu entrevoir du coin de l'oeil et qui a excité mon admiration. Ah! si le cousin Raubvogel pouvait voir ça, il ne tarderait pas à accourir!...
Mais le voici! Il arrive, il arrive! Il arrive avec sa belle barbe! La joie règne à la maison. Delanoix, Estelle, Raubvogel, le général de Rahoul, les officiers qui font partie de la mission secrète... Un grand dîner. Deux grands dîners. Et puis, les voilà partis pour l'Alsace. Bon voyage!
IV
Je me suis tellement habitué à la société des grandes personnes que je fréquente exclusivement depuis quelque temps, qu'il m'est devenu difficile de me plaire longtemps avec Adèle Curmont et d'apprécier le charme de sa compagnie. Adèle m'avait promis, l'hiver dernier, que nous nous amuserions bien, quand le printemps serait venu; mais voici l'été, et les grandes parties qu'elle m'avait fait espérer sont restées à l'état de projet.
D'autres divertissements, très peu. Les enfants de ma classe, petits êtres froids à jeunesse momifiée, me déplaisent. J'aimerais mieux les autres, les fils des pauvres, les sales gosses. Mais je comprends que leur contact me compromettrait. Je n'ignore pas que ce sont mes inférieurs, que je suis naturellement destiné à les avoir plus tard sons mes ordres, avec droit de vie ou de mort sur leurs méprisables personnes. Je me suis donc habitué à vivre d'une façon plutôt solitaire, un peu méfiant, un peu sceptique, un peu fatigué des quelques années que j'ai déjà vécues, fatigué d'avance des années d'études indispensables qui m'attendent, et n'aspirant qu'au jour où, portant enfin l'épaulette, je pourrai faire dans la vie ma véritable entrée.
J'ai fait part à Adèle de ma conception de l'existence: vingt ans, ou à peu près, d'ennui, de travail et d'attente, et le reste pour s'amuser. Adèle accepte cette conception comme absolument normale. Elle sait aussi, pour son compte, ce qui l'attend dans la vie; sa mère, que le travail a usée avant l'âge, ne vivra pas très vieille; Adèle aura donc à la remplacer et à gagner le plus d'argent possible pour son père et pour son frère.
—Mais, est-ce que ton père et ton frère ne gagnent jamais d'argent?
—Mon père en gagne quelquefois, quand il fait des affaires avec Me Larbette, le notaire de Preil. Mon frère Albert n'en gagne jamais; mais il en dépense énormément.
—Pourquoi?
—Pour arriver. On ne peut pas arriver sans argent; il le dit toujours.
—Arriver? A quoi?
—Arriver à quoi? Tu ne sais pas? Mais à être préfet, ministre, président de la République.
J'ai de la difficulté à comprendre. Adèle me donne des explications, essaye de m'apprendre quelles sont les gens qui fréquentent chez elle, et quelles sont leurs opinions et leurs idées; elle me parle de son père et des amis de son frère qui viennent assez souvent, pendant la belle saison. Ce sont tous des gens qui seront les maîtres de la France avant peu... Alors, que deviendront les officiers? J'avoue que la question me semble insoluble. Et je fais à Adèle une peinture, aussi consciencieuse que possible, des personnes qui fréquentent chez moi, de leur fidélité à l'empereur, de leurs convictions et de leurs façons de voir. C'est à son tour de ne pas comprendre. Pourtant, elle déclare que les militaires l'intéressent beaucoup. Est-ce que je serai toujours son ami quand je serai officier? Toujours. Et, pour ne pas être en reste de politesse, je déclare à Adèle que les républicains excitent grandement ma curiosité, et que je voudrais bien en voir. En quoi, d'ailleurs, je n'exagère pas.
M. Curmont est bien républicain; mais il ne m'amuse pas, parce que, lorsqu'il a fini de lire les journaux, il se met à grogner et à maugréer sans interruption. Il dit que c'est honteux, abominable. Il y a deux cent mille fonctionnaires. «L'agence électorale de la tyrannie», dit-il. Ces fonctionnaires sont tous amis et parents des gens en place. «Le népotisme», dit-il. On ne sait pas où va l'argent des contribuables. «La corruption impériale», dit-il. Il assure qu'il y a des scandales financiers qu'un gouvernement césarien, seul, peut engendrer. «Jecker», dit-il. Il se moque aussi des Allemands qui bâtissent des systèmes. «La métaphysique», dit-il. Je me demande avec anxiété si tous les républicains sont pareils à M. Curmont, et si le grognement est leur caractéristique.
Mais tous les républicains ne sont pas comme M. Curmont. Son fils Albert, par exemple, ne lui ressemble pas du tout. D'abord, il n'a pas de barbe; à peine trois ou quatre poils sous le nez; il est presque complètement chauve. Il a un profil en lame de serpe, des dents gâtées; des yeux verdâtres dont la prunelle tremblotte, comme baignée d'une viscosité jaune, entre des paupières en jambon. Les narines aussi se bordent de rouges, les oreilles se décollent et les épaules s'effacent. Ensuite, M. Albert Curmont est très gai. Il trouve l'univers, et tout ce qui s'y passe, très rigolo. Victor Noir a été tué: «C'est rigolboche!» La candidature Hohenzellern va amener des complications: «C'est rien rigolo.» Quand la France aura été battue à plate couture, elle vomira l'Empire, et la République sera proclamée: «Chouette, papa!» L'Empire a commencé dans le sang, il finira dans le sang: «Mince de rigolade!» M. Albert Curmont a l'air très fatigué; en fait, on dirait qu'il n'en peut plus. Son père dit qu'il «passe les nuits». Ça doit être bien mauvais pour les cheveux.
Ça fait donc deux républicains que je connais. Mais je suis destiné à en connaître bien d'autres. Pour commencer, une après-midi que je vais voir Adèle à l'improviste, j'en aperçois une bonne demi-douzaine. Ces messieurs sont assis dans le jardin, à l'ombre des arbres, autour d'une table surchargée de verres et de bouteilles. Ils ont l'air fort satisfaits d'eux-mêmes; assez râpés, et débraillés au possible, le gilet déboutonné, la chemise douteuse, la cravate de travers. Ils mènent grand bruit, disant que la France est prête à se réveiller et qu'ils tiennent la République; la République qu'ont bien gagnée leurs labeurs herculéens. Ils appellent l'Empereur, Badinguet; et le Petit Prince, Oreillard. Quand ils apprennent que je suis le fils d'un officier, ils jettent sur moi un regard étrange, chargé de compassion; et l'un d'eux, que les autres appellent Léon, déclare que le règne des traîneurs de sabre est passé. Ce Léon a une tignasse de photographe qui conserve tous ses clichés; une voix de dentiste, nourri de cuisine à l'huile; un nez de circoncis, et un oeil. N'a qu'un oeil. L'autre est dans la tombe; ou plutôt, dans la châsse de la légende. C'est la châsse de la légende. Ce Léon est évidemment, ici, le personnage important; il semble avoir laissé prendre un grand nombre d'hypothèques sur son savoir-vivre.
Autour de lui, se groupent plusieurs individus dont la Renommée s'apprête à souffler les noms dans sa trompe de carnaval. L'un, qui sangle son ventre à la Prud'homme d'un gilet à la Robespierre; un autre, qui trouve moyen de parler belge avec un accent badois; un autre, qu'on appelle Petit-Gris, et qui a l'air d'un crapaud—un crapaud qui jouera le rôle de la grenouille dans le bocal barométrique où se conserve l'échelle sociale—; deux autres, qui ont des manières de sergents de ville et des figures de malfaiteurs. Ces deux-là me font presque peur. Ils se ressemblent tellement qu'on dirait deux frères.
—Ils le sont, me dit Adèle. Ils sont les frères de Me Larbette, le notaire de Preil qui vient souvent voir papa. Il les appelle les deux vauriens.
—Pourquoi?
—Je ne sais pas. En tous cas, tous les gens qui sont là vont être au pouvoir avant peu, et ils donneront une belle place à Albert. Tu verras ça.
Je le verrai, peut-être; mais, en attendant, je ne sais vraiment que croire. Je pense, au fond, que tous ces êtres-là sont fous. Comment peuvent-ils avoir l'idée de prendre la place de l'Empereur? Comment peuvent-ils penser, comme je le leur ai entendu dire, que les armées vont être supprimées? Est-ce que mon père ne le saurait pas, si c'était vrai!... Et pourtant, s'ils ont raison, je sens que toutes mes chances d'avenir doivent disparaître. Que pourrais-je faire dans l'existence, si je ne puis pas être officier?
Ces questions graves me troublent énormément. Je voudrais bien savoir comment les résoudre; mais j'ignore à qui faire part de mes inquiétudes. Ma grand'mère, je le sais, n'entend guère la politique. M. Freeman est Anglais et n'est certainement que très imparfaitement au courant des affaires de la France. Quant à M. Curmont, je sens qu'il manquerait d'impartialité. Ah! si mon père était là, on le général de Rahoul, ou le cousin Raubvogel, ou même Jean-Baptiste!...
Mais, il me vient une idée. J'ai souvent entendu parler de la haute intelligence et des grandes qualités de Me Larbette, le notaire de Preil; je l'ai vu plusieurs fois; c'est un petit homme, difforme, bossu, mais avec des yeux pleins de vivacité, et qui ne me déplaisent pas. Ce n'est qu'un officier ministériel, il est vrai; donc, un officier avec une adjonction péjorative; mais je sens qu'on ne doit pas en vouloir à un homme d'être un pékin, lorsqu'il a l'air intelligent et qu'il est infirme. Comme Me Larbette vient souvent voir M. Curmont, à présent, je saisirai la première occasion de lui demander son opinion; je lui demanderai, simplement, s'il pense que les armées vont être supprimées, et s'il croit que je n'aurai pas le temps de devenir officier.
L'occasion se présente. Une après-midi que je suis venu voir Adèle, Me Larbette arrive, me dit bonjour en traversant le jardin, me tapote amicalement la joue, et entre dans la maison. Un moment après, Mme Curmont appelle sa fille pour sa leçon de piano, et je reste seul dans le jardin. Je m'approche de la fenêtre du salon, dans lequel parlent le notaire et M. Curmont, et j'écoute. J'en suis presque pour mes frais d'espionnage. Il n'est question, dans la conversation entre les deux hommes, que de choses que je ne comprends pas. Ils ne parlent que de transactions à opérer, de valeurs à vendre ou à acheter, de propriétés à transférer, d'ordres à donner, de Bourse, et de la nécessité de se hâter, car les événements vont se précipiter. M. Curmont déclare qu'il ne faut rien oublier, car l'occasion qui va s'offrir est de celles qui ne se présentent pas deux fois. Me Larbette, en ricanant, dit qu'il a tout prévu. Il dit qu'il est enchanté de son Ingénieur.
—L'Ingénieur va on ne peut mieux. En voilà un que j'ai couvé! J'entretiens la smala depuis assez longtemps pour que ma philanthropie désintéressée me rapporte de jolis bénéfices. L'Ingénieur est le résultat le plus complet qu'ait jamais fourni l'Ecole Polytechnique. Cet homme-là, c'est l'x incarnée; pas d'opinions, pas de convictions, pas de coeur, pas de sentiments d'aucune sorte. Et intelligent avec ça! Habile à se faufiler; une souris!... Vous verrez... Il pioche la stratégie et la tactique, dans les meilleurs auteurs, à vous en faire venir les larmes aux yeux. Ah! il nous prépare un ministre de la guerre comme les nations n'en ont pas vu souvent. Ha! ha! Et vous verrez que, grâce à lui, je finirai par faire quelque chose de mes deux vauriens de frères. Ha! Ha!...
Je prends le parti d'abandonner mon poste, sous la fenêtre. Je regrette d'avoir écouté—peut-être parce que je n'ai pas compris.—Et quand Me Larbette sort de la maison, bien qu'il vienne seul faire un tour dans le jardin afin de regarder les rosiers, bien qu'il m'adresse la parole à plusieurs reprises, je me sens tout honteux de ce que j'ai fait, et je n'ose lui poser aucune question.
Mais je prends ma revanche, quelques jours plus tard. Pas avec Me Larbette; avec son premier clerc, M. Hardouin; ce M. Hardouin vient très souvent voir M. Curmont depuis quelques jours, et il a avec lui des entretiens qui durent peu. Après quoi, M. Curmont sort en toute hâte, généralement avec une grande serviette d'avocat sous le bras, et se dirige vers la ville; M. Hardouin attend son retour; quelquefois, pendant plusieurs heures. C'est justement ce qui vient d'arriver. Et M. Hardouin est venu se promener dans le jardin, où je suis en train de m'amuser, tout seul, à ratisser une allée. M. Hardouin est un grand jeune homme de vingt-cinq ans à peu près, aux yeux spirituels, à la face glabre; s'il avait de la barbe, il ressemblerait beaucoup au cousin Raubvogel. Je me décide, au bout de quelque temps, à lui demander son opinion sur les points que je désire éclaircir.
M. Hardouin se montre fort aimable avec moi. Il me déclare que l'armée n'est pas sur le point d'être supprimée; elle le sera sans doute un jour, mais vraisemblablement pas avant plusieurs siècles. J'aurai donc tout le temps nécessaire, non seulement pour devenir officier, mais même pour mourir officier et centenaire en même temps. Ce qu'il pense de M. Albert Curmont? Il pense que M. Albert Curmont est le fils de M. Curmont et de Mme Curmont, et qu'il demeurera leur fils pendant un certain temps. Ce qu'il pense de M. Curmont lui-même? Rien; d'un homme de paille, il vaut mieux ne rien penser. D'ailleurs, il a une barbe qui peut mener loin, sous un régime démocratique. Ce qu'il pense des amis républicains de M. Albert? Mon Dieu! Ça dépend. Que buvaient-ils l'autre jour, là, sous les arbres? De la bière? Eh! bien, ils aspirent à boire du Champagne. Croit-il que l'empire sera renversé? Oui, il le croit. Et après? Après, ce sera la même chose. Est-ce bien sûr? Non, ce sera pis. Y aura-t-il une guerre? Sans aucun doute.
Mon père, lui, est persuadé qu'il n'y aura pas de guerre. Il revient de l'Alsace avec le général de Rahoul; ils sont absolument enchantés. Tout est en ordre et dans le meilleur état possible, hommes, matériel, etc. Ils n'ont fait leur tournée d'inspection que pour la forme; rien de plus sérieux n'était nécessaire. Ils ont passé presque tout leur temps à Mulhouse, à l'hôtel des Trois Cigognes (un fort bel établissement, s'il vous plaît); et ils se sont séparés à regret de M. et Mme Raubvogel, qui forment bien le couple le plus uni qu'on puisse voir.
Mon père, donc, est sûr qu'aucun nuage noir ne viendra troubler la sérénité du présent. Il s'étonne que M. Hardouin, un jeune homme sérieux, ait pu me dire ce que je lui rapporte.
—Ce qu'il t'a dit, mon garçon, c'est pour se moquer de toi; c'est pour te punir de ta curiosité.
Je le vois bien. Personne n'a l'air de redouter une catastrophe. Bien au contraire. A Paris, où l'on m'a conduit l'autre jour, la gaîté règne plus que jamais; c'est comme une fête perpétuelle. Le temps est si beau, en ces premiers jours de juillet!
C'est le matin surtout qu'il fait bon; et j'ai pris le parti de me lever de bonne heure, afin de descendre au jardin pendant qu'il est frais encore de la fraîcheur de la nuit. Hier, comme je me levais, vers sept heures, j'ai entendu chuchoter sur le palier, à côté de la porte de ma chambre; puis, j'ai entendu quelqu'un descendre doucement l'escalier. J'ai regardé par la fenêtre, et j'ai vu une belle dame, à chignon rouge, qui traversait le jardin, ouvrait la grille, et s'en allait. Un instant après, j'ai entendu la voix de ma grand'mère, voix comme étranglée par l'émotion, qui disait:
—Oui, je l'ai vue! C'était une rousse...
Et la voix de mon père a répondu:
—Une rousse! Une rousse! En voilà des histoires! Faudrait peut-être que je prenne des négresses, parce que je suis en deuil!
J'ai compris que quelque chose de très vilain s'était passé, dont la belle dame avait été la cause. Je n'ai pas pensé à incriminer mon père; mais j'ai conçu une triste idée du sexe faible. Depuis, j'ai lu le Mérite des Femmes, de Legouvé, et j'ai quelque peu modifié mon opinion.
Il n'y a pas à en douter, la guerre est imminente. Avant-hier, mon père, qui vient d'être nommé lieutenant-colonel d'un régiment d'infanterie de ligne, a fait transporter à Versailles les meubles qui garnissaient notre appartement de Paris. Hier matin, il est allé à Paris, et en est revenu vers deux heures en disant qu'il n'y avait guère raison d'espérer que la guerre pût être évitée. Il a passé l'après-midi et la soirée, après avoir été voir le général de Rahoul et plusieurs de ses amis, à mettre ses affaires en ordre. Ce matin, 19 juillet, il est reparti pour Paris; nous l'attendons d'heure en heure. Il est près de six heures quand il arrive.
—La guerre est déclarée! s'écrie-t-il, en franchissant la grille.
Il nous annonce qu'il part le soir même à neuf heures. M. Freeman, M. Curmont et plusieurs autres viennent lui faire leurs adieux. Des télégrammes arrivent. Un de Delanoix, un de Raubvogel: Bonne chance et Heureux retour.
—C'est une affaire de deux ou trois mois, tout au plus, dit mon père. L'Allemagne du Sud ne marchera pas; ou fera défection, suivant son habitude, après la première bataille perdue. Quant à l'armée prussienne, elle n'existe pas; je suis de l'avis du maréchal Le Boeuf, qui la nie. Les Prussiens font les malins, mais nous soufflerons dessus.
—Ah! s'écrie M. Freeman, il n'y a pas un Français qui souhaite plus que moi le triomphe de la France.
Et, très ému, il donne l'accolade à mon père.
Jean-Baptiste, aidé de Lycopode, a préparé les cantines.
—Rien n'est oublié, mon commandant, vient dire Jean-Baptiste; les cartes d'Allemagne sont sous les gilets de flanelle.
—C'est moi qui les ai mises là, dit Lycopode. C'est plus facile à trouver.
Lycopode, bien qu'elle cherche à le dissimuler, est troublée du départ de Jean-Baptiste.
Quant à Jean-Baptiste, qui accompagne mon père à son nouveau régiment actuellement à Châlons, et qui fait partie du Corps d'armée commandé par le maréchal Canrobert, il paraît enchanté d'aller à la guerre.
—Les Prussiens, dit-il, nous allons leur montrer ce que c'est que des hommes à poil.
Le dîner est triste. Mon père se contraint pour être gai. Avant le dessert, je vais dire adieu à Jean-Baptiste qui part en avance à la gare, avec les bagages. Notre séparation est pathétique. Lycopode, tout d'un coup, éclate en sanglots, je rentre dans la salle à manger, le coeur gros. Là encore, une scène émouvante et rapide a dû avoir lieu; car ma grand'mère a les yeux rouges, et mon père a une larme au coin des paupières. Il me recommande d'être bien sage et bien obéissant pendant son absence, et refuse de m'autoriser à l'accompagner à la gare. Les émotions sont inutiles.
Pourtant, quelques minutes plus tard, quand l'heure du départ a sonné, je sens qu'il est très ému lorsqu'il me serre sur sa poitrine; et il a peine à maîtriser son émotion aussi, lorsque ma grand'mère, après l'avoir embrassé, lui dit:
—Au revoir, mon cher Paul, et n'oubliez pas que nous vous aimons de tout notre coeur et que nous ne cesserons pas de penser à vous...
Je dois avouer que, bien que j'aie souvent pensé à mon père pendant les jours qui suivirent son départ, je n'ai pas pensé à lui exclusivement. Il y a tant à voir, tant à entendre partout! C'est comme une nouvelle vie qui a commencé pour moi, pour la ville, pour tout le monde. C'est le départ des troupes; c'est l'arrestation des faux espions; c'est ceci, c'est cela; c'est aussi la lecture des journaux. Lycopode, à l'insu de ma grand'mère, me fournit abondamment de feuilles publiques. Je trouve moyen, aussi, de m'échapper de temps en temps de la maison, et de me joindre aux bandes de garnements qui, divisés en Prussiens et en Français, se livrent à de terribles luttes. Il y a si longtemps que je rêvais de prendre part à leurs guerres! et je m'en donne à coeur-joie. Mes vêtements, cependant, témoignent par leurs accrocs de ma généreuse audace et de mes résistances désespérées, et ma grand'mère prend les mesures les plus strictes pour m'empêcher de figurer dans toute bataille en règle, voire même dans de simples escarmouches.
Les vraies batailles, heureusement, vont commencer au delà du Rhin. Elles ont déjà commencé. Ce matin, le 3 août, nous avons pu lire le compte rendu de la grande victoire de Saarbrück. J'ai lu et relu le journal. Et, tout d'un coup, mes yeux se sont portés sur l'entrefilet suivant que je n'ai pas vu tout d'abord, perdu qu'il est à la fin de la troisième page.
«Ce matin, à six heures, a eu lieu l'exécution, au Polygone de Vincennes, de l'espion allemand dont nous avions annoncé hier l'arrestation. Une cour martiale, réunie la veille, l'avait condamné à mort. Il avait le grade de lieutenant dans l'artillerie allemande, et se nommait Albrecht von Holzung.»
Holzung... le colporteur du plateau de Satory...
V
Pendant deux jours, les journaux ont été remplis de détails sur le grand succès remporté à Saarbrück par l'armée française. Ce succès n'est que le prélude de victoires plus importantes, qui doivent amener, en peu de temps, le définitif triomphe de la France. Ce triomphe est certain, et les journaux disent pourquoi. Notre armée est aguerrie, elle a confiance en ses chefs, qui sont doués de capacités hors ligne et animés du patriotisme le plus pur; l'armement de notre infanterie est excellent; nous possédons des mitrailleuses qui doivent faucher les bataillons ennemis comme la faulx des moissonneurs, au mois d'août, jette sur le sol les épis mûrs. Nous avons sur le Rhin des canonnières qui doivent remonter le fleuve, et réduire en cendres les villes qui s'élèvent sur ses rives, Koblenz, Cologne, etc. Notre flotte doit bombarder et ruiner à jamais les villes du littoral allemand, de Hambourg à Danzig. Il faut, en effet, que nous apportions aux barbares Teutons la civilisation qui leur manque.
Tout cela est très beau, certainement; mais ce n'est pas ce que j'aimerais à voir dans les journaux. Je voudrais y lire des récits terribles et détaillés de luttes sanglantes, de combats sans merci, des anecdotes amusantes et tragiques, des histoires d'armées entières s'évanouissant à la simple approche du drapeau tricolore, s'effondrant sous le feu des canons français; des choses, enfin, comme le colonel Gabarrot m'en décrivait autrefois.
Mais le 5 août, au lieu d'une victoire, c'est la défaite de Wissembourg, qu'annoncent les journaux: l'écrasement d'une division française, la mort du général Abel Douay... J'ai lu cela avec un amer étonnement, avec une sorte de rage indignée contre les Prussiens, qui se sont permis d'avoir l'avantage dans une rencontre avec nos troupes. Cela me semble illogique, pas naturel; c'est le monde renversé, en vérité. Ces Prussiens ont dû avoir recours à des stratagèmes odieux pour escamoter la victoire. Fausse victoire, sûrement, et qui sent la tricherie d'une lieue. Néanmoins, je lis et je relis le compte rendu du conflit, avec une grande émotion, le sang à la tête, les joues empourprées, presque comme si j'avais éprouvé une humiliation personnelle.
Cependant, ainsi que le dit le journal, le succès des Allemands à Wissembourg n'a été que le résultat d'une surprise; instruites par l'expérience, les troupes françaises n'offriront plus à l'ennemi d'avantages aussi faciles. Nous recevrons avant peu, sans aucun doute, la nouvelle d'une glorieuse revanche. Il n'est pas possible que l'armée française ne se maintienne point à la hauteur où l'a placée sa gloire passée. Il est impossible qu'elle n'ajoute point une page magnifique à sa prestigieuse histoire. Elle nous offrira avant peu des spectacles en rapport avec ses hauts faits légendaires, des spectacles semblables à ceux qu'évoque en moi le souvenir des récits qui me furent faits par les acteurs des luttes héroïques d'autrefois.
Mais le 7, arrivent, en même temps, la nouvelle de la déroute de Wörth—une déroute que des dépêches menteuses avaient travestie, d'abord, en un grand succès qu'on avait commencé à fêter—et celle de la défaite de Forbach. C'est extraordinaire, inconcevable!
Comment cela est-il possible? Comment peuvent-ils être vaincus, décimés et mis en fuite, ces grenadiers, ces voltigeurs, ces chasseurs de Vincennes, ces lanciers, ces zouaves, ces dragons et ces cuirassiers que j'admirais, il y a quelques jours à peine, dans l'éclat de leurs uniformes et que j'ai vus partir si pleins d'enthousiasme et si sûrs de vaincre? Comment la victoire a-t-elle pu les abandonner?
—Et les turcos! s'écrie Lycopode en pleurant. Il y a un mystère la-dessous, voyez-vous, Monsieur Jean! Comment expliquer des choses pareilles?
Je ne sais pas, je ne comprends pas. Je ne puis deviner la cause de nos revers. Et si j'étais tenté de leur donner une raison, j'attribuerais plutôt ces stupéfiantes défaites à une influence supérieure, mystérieuse, providentielle, qu'à des causes purement humaines. Une question, surtout, me préoccupe: Que fait l'Empereur? Que va-t-il faire? Pourquoi n'a-t-il rien fait jusqu'ici? C'est un Napoléon, pourtant; c'est le plus puissant souverain de l'Europe; c'est l'arbitre du monde. Comment se fait-il que cette grande force, la plus puissante qui existe, hésite à se manifester?...
De sombres récits, que m'a faits autrefois le colonel Gabarrot, me reviennent à l'esprit: Waterloo, la déroute, l'invasion... l'invasion! Mais elle a commencé, déjà! Les Prussiens sont en France. Ah! que va-t-il se passer? Il me semble entendre encore une des phrases du vieux colonel retentir à mes oreilles: «Il n'est pas bon que la France soit vaincue; plus on tombe de haut, plus on s'aplatit»...
Sommes-nous vaincus, à présent? Avons-nous eu des insuccès partiels et sans grande importance, ainsi que M. Freeman, l'autre jour, le disait à ma grand'mère? Ou sommes-nous vaincus pour de vrai, pour de bon, comme à Waterloo? Lycopode dit que non; elle jure que non; elle crie sur les toits que ce n'est pas possible. J'hésite à la croire, malgré tout.
Mais mon père pense comme Lycopode. Nous venons de recevoir plusieurs lettres de lui qui sont arrivées en même temps, le 10 août, et qui affirment sa confiance la plus absolue dans le succès de l'armée française. Dans l'une, il nous apprend que le sixième Corps, commandé par le maréchal Canrobert, et dont fait partie le régiment d'infanterie dont il est lieutenant-colonel, a été complètement formé à Châlons le 6 août. Dans la dernière en date, il nous annonce que le sixième Corps vient de recevoir l'ordre de se rendre à Metz, où l'Empereur se propose d'arrêter l'ennemi, et de le battre à plate couture, avant de le rejeter de l'autre côté du Rhin.
Ah! quelle joie j'éprouve à la lecture de cette lettre! Elle contient bien des choses intéressantes, et même de bons conseils à mon adresse, mais ce sont les informations militaires seules qui m'intéressent. Je suis enthousiasmé par l'idée, surtout, que mon père va enfin prendre part à la lutte. Les choses vont changer, à présent. Avec le général de Rahoul à la tête d'une brigade, mon père lieutenant-colonel et Jean-Baptiste dans son régiment, les Prussiens vont trouver leurs maîtres. Ils vont sortir de France plus vite qu'ils n'y sont entrés, les gredins; et on va les envoyer, à coups de baïonnette, manger leur choucroute dans leurs tanières. C'est maintenant qu'il va falloir lire les journaux avec attention.
Les journaux, pendant une semaine environ, sont pleins d'informations, souvent contradictoires, mais qui font présager des victoires prochaines; ils contiennent aussi de grands articles, composés de grandes phrases faites avec de grands mots, qui tendent à exciter l'énergie des populations et à réveiller leur confiance. Tout le monde se met à espérer; on ne parle que d'une revanche certaine et définitive, de l'écrasement inévitable des Allemands devant Metz; et l'on prépare d'avance les drapeaux et les lampions qui ont servi à pavoiser et à illuminer lorsque arrivèrent la nouvelle du succès français à Saarbrück et la nouvelle—fausse, hélas!—de la grande victoire remportée à Wörth par Mac-Mahon.
Mais, coup sur coup, après les tentatives ordinaires de mensonges, les journaux sont obligés d'avouer la perte des trois grandes batailles livrées sous les murs de Metz le 14, le 16, et le 18 août. Les troupes françaises ont été obligées de se réfugier dans la grande forteresse lorraine, et ont perdu tout espoir de se frayer un chemin à travers les hordes ennemies qui les enserrent. L'Empereur a quitté l'armée du Rhin avec le Prince impérial. On n'a pu mettre à la disposition de Sa Majesté qu'un wagon à bestiaux, à l'endroit où elle a pu prendre le train; Sa Majesté ayant très soif, le chef de la gare n'a pu lui offrir qu'un verre d'eau; le Prince impérial ayant témoigné le désir de se débarbouiller, il a été impossible de lui présenter pour sa toilette un autre récipient que le verre dans lequel son auguste père venait de boire. Ah! quelle misère!... Et mon père à moi, que devient-il? Je ne vois pas son nom figurer parmi ceux des officiers que citent les journaux. Il est à Metz, pourtant, puisque son régiment fait partie du Corps de Canrobert... j'interroge ma grand'mère, elle-même en proie à l'anxiété la plus profonde, et dont tous les efforts ne peuvent calmer mon inquiétude. J'interroge tous les gens que je rencontre; je charge Lycopode de prendre des informations. Mais personne ne sait rien d'exact, bien que les nouvelles les plus fantastiques circulent incessamment; personne ne peut dissiper mon incertitude.
Je me décide à aller demander des renseignements à M. Curmont qui, peut-être, sait quelque chose. Je ne m'y résous qu'à la dernière extrémité, car M. Curmont, surtout depuis que sont arrivées les nouvelles des dernières défaites, ne cesse de déblatérer contre le gouvernement impérial, et je comprends que ma place n'est pas chez lui. Pourtant, il lit tant de journaux, qu'il pourra peut-être me donner des nouvelles de mon père.
Il est assis dans son jardin, quand j'arrive, avec son fils et quelques amis de celui-ci qui viennent de Paris. Ils discutent tous à grand bruit, en présence d'un nombre imposant de bouteilles de bière.
—Badinguet, s'écrie M. Curmont, n'a même pas le courage d'abdiquer!
—Tant mieux! répond le jeune homme à l'oeil crevé, que les autres appellent Léon. S'il peut encore contribuer à un nouveau désastre, nous sommes sûrs de notre affaire.
—Chouette! glapit Albert. Ce ne sera pas trop tôt.
—La France ne peut vaincre, dit sentencieusement le têtard qu'on appelle Petit-Gris, tant qu'elle conservera l'Empire. Qu'on proclame la République, et les jours de Valmy reviendront.
—Ce sera rien chic! déclare Albert.
—En tous cas, dit M. Curmont, l'Empire, ce fumier, peut se flatter d'avoir travaillé pour nous, en déclarant cette guerre. Fameuse idée! Laissez seulement les Prussiens envahir la Champagne, et vous verrez quel coup de balai le lion populaire donnera dans les Tuileries.
—Mince de rigolade! ricane Albert. L'autre jour, en lisant le compte rendu de la bataille de Gravelotte, je me tenais les côtes. C'est tordant!
Moi, les comptes rendus des batailles ne me font pas rire. J'ai même un pressentiment que mon père y a été blessé ou tué, à cette bataille de Gravelotte qui fait tant rire Albert. Pourquoi rit-il d'une bataille, celui-là? Les batailles ne les font pas rire, ceux qui se sont battus! Pourquoi ne vont-ils pas se battre, ceux-là? Qu'est-ce qu'ils font là, ce Léon, ce Petit-Gris, et cet Albert, qui vident ici des bouteilles à l'ombre, tandis que les bouches des canons, là-bas, vomissent du feu sous le soleil?...
M. Curmont m'aperçoit, vient à moi, et s'enquiert du motif de ma visite. Mais la colère refoule les paroles dans ma gorge, et je puis à peine prononcer quelques mots sans suite.
—Tu viens voir Adèle? Elle est dans la maison, avec sa mère. Tu peux aller jouer avec elle.
—Pourvu qu'elle ait fini ses exercices! s'écrie Albert.
Mais je préfère ne pas voir Adèle aujourd'hui; je préfère ne voir personne, et je rentre à la maison. Bien m'en prend! Une lettre de mon père, qui est restée plusieurs jours en route, est arrivée pendant mon absence. Le Corps d'armée du maréchal Canrobert n'a pu parvenir entièrement à Metz; la brigade des gardes-dragons allemands, avec une compagnie d'infanterie qui avait été envoyée dans des voitures, a coupé la ligne du chemin de fer à Dieulouard; et quatre trains, pleins de troupes du sixième Corps, parmi lesquelles se trouvait mon père, ont été obligés de retourner à Châlons. Ces troupes doivent faire partie du nouveau douzième Corps, qu'on se hâte de former.
—Dieu soit loué! s'écrie ma grand'mère. Nous sommes enfin fixés sur le sort de ton père. Nous savons au moins qu'il n'a pas été l'une des victimes de ces affreux carnages autour de Metz. C'est tellement horrible, ces boucheries! Si les lettres pouvaient arriver plus rapidement!... Enfin, je suis bien contente...
Moi aussi, je suis bien content. Pourtant je dois avouer que j'ai éprouvé comme une déception en apprenant que mon père n'a point assisté aux grandes batailles de ces jours derniers. Il aurait eu tant de choses à me raconter, à son retour! Et il aurait certainement accompli des actions d'éclat, gagné des grades; peut-être qu'il serait général, à l'heure qu'il est... Je lui écris une longue lettre, dans laquelle je le prie de me donner tous les détails possibles, lui promettant d'être bien sage pour la peine. J'hésite pendant longtemps à lui parler de ce que j'ai entendu chez M. Curmont; peut-être pourrait-il le faire savoir à l'Empereur, et l'on mettrait en prison Albert, Léon et Petit-Gris. C'est ça qui serait rigolo! Pourtant, je sais qu'il ne faut jamais rapporter. Et après avoir sucé très longtemps le manche de ma plume, je me détermine à ne rien dire. C'est juste à ce moment qu'entre Lycopode qui vient me prier de présenter ses compliments à mon père et de demander, incidemment, des nouvelles de Jean-Baptiste. Excellente idée! Je pourrai ainsi terminer mes quatre pages. Moi qui oubliais Jean-Baptiste!...
Il y a encore bien d'autres personnes que j'oublie. Je m'en aperçois en pénétrant dans la chambre de ma grand'mère à laquelle je vais remettre ma lettre, et que je trouve occupée à écrire en allemand. Tout d'un coup, je me rappelle mon oncle Karl. C'est à mon oncle Karl qu'elle écrit.
—Oui, mon enfant; je ne sais rien de ton oncle depuis le commencement de cette terrible guerre. C'est tellement affreux! Penser que les hommes, que cependant Dieu a doués de raison, s'entre-déchirent comme des bêtes fauves! Pourquoi ne vivent-ils pas tous en frères? C'est tellement odieux et bête, ces haines de nation à nation! Oh! les gens qui entretiennent ces sentiments sauvages sont de bien grands misérables!
J'essaye de comprendre ma grand'mère, de penser comme elle, mais je ne peux pas; je ne peux pas dire que j'aime la guerre, car je ne l'ai pas vue. Mais j'aime les récits que j'en ai entendu faire; je ne connais rien de plus intéressant. Il y a peut-être des choses plus intéressantes, mais je ne les connais pas. Il existe sans doute beaucoup de gens comme moi, puisque presque tout le monde aime la guerre. Comment comprendre des choses pareilles? J'aime beaucoup mon oncle Karl, et je serais vraiment désolé s'il était blessé. Mais je hais les Prussiens de tout mon pouvoir. Pourquoi ont-ils battu les Français? Ils me font ressentir une colère que je ne peux pas exprimer.
Et pourtant, l'autre jour, j'ai ressenti contre un Français une colère plus grande encore. M. Freeman, le vieil Anglais qui aime tant la France, était venu me chercher pour faire une promenade au parc. Au retour, comme il était un peu fatigué, il s'est assis à la terrasse d'un café et m'a offert un verre de bière, comme à un homme. Il a demandé un journal, qu'il s'est mis à lire. A l'intérieur du café, plusieurs personnes discutaient avec animation; et, par les fenêtres ouvertes, le son de leurs voix parvenait jusqu'à nous.
—Si nous sommes vaincus, disait l'une de ces voix, que je crus reconnaître, nous ne le devons qu'à l'indiscipline et au manque de patriotisme de notre armée prétorienne, et à l'impéritie honteuse de ses chefs. Que peut-on attendre de traîneurs de sabres, de coureurs de femmes, de piliers d'estaminets dont toutes les études militaires n'ont consisté que dans l'absorption d'absinthes sans nombre et dans le pillage de Bédouins sans défense! Nos officiers ne sont qu'un ramassis d'ivrognes et de vauriens, et chaque fois que j'apprends qu'ils ont été battus, j'applaudis. J'en ai un pour voisin, malheureusement, et c'est un échantillon complet de l'espèce; il a fait mourir de chagrin sa femme, il a fait une esclave de sa belle mère, et il élève son fils de telle façon que ce petit garnement deviendra, comme son père, un vrai gibier de potence...
Un brouhaha s'est produit, et il m'est devenu impossible de distinguer les paroles. Très rouge, je me suis tourné vers M. Freeman qui, impassible, lisait toujours son journal. Mais, avant que j'aie pu prononcer un mot, la voix s'est élevée de nouveau.
—C'est du lieutenant-colonel Maubart que je parle...
Alors M. Freeman s'est levé. Il a posé tranquillement son journal sur la table et s'est dirigé vers l'intérieur du café, où le silence le plus complet a accueilli son entrée. Un instant après j'ai entendu sa voix, calme et claire, qui disait:
—Monsieur Curmont, vous avez grand tort de parler comme vous le faites, et surtout d'insulter un absent. Je ne comprends pas comment, sous prétextes d'opinions politiques, un Français peut considérer les revers de son pays comme des triomphes personnels. Je n'admets pas, surtout, lorsqu'on se tient prudemment à l'écart de la lutte, qu'on injurie un homme qui, quelles que soient ses convictions, défend sa patrie. Dorénavant, je vous préviens que je prendrai à mon compte les propos qui seront tenus sur le colonel Maubart. N'oubliez pas.
M. Freeman est sorti et m'a emmené. Au tournant de la rue, je lui ai serré les mains avec effusion, et j'ai voulu lui dire combien je lui étais reconnaissant de ce qu'il venait de faire.
—C'est bon, c'est bon, a-t-il dit de sa grosse voix; tu n'iras plus voir les Curmont, et n'en parlons plus.
Un instant après il a ajouté, comme se parlant à lui-même:
—Ces républicains sont vraiment méprisables. Ils rêvent de renverser l'Empire, et n'osent même pas l'attaquer. C'est après Forbach, s'ils avaient su agir proprement, qu'ils auraient dû opérer un mouvement insurrectionnel. Mais ils ont peur de risquer leur peau. Ils attendent que les balles prussiennes aient couché à terre le dernier porte-drapeau qui tiendra la dernière aigle, pour envahir les Tuileries et y installer leur Marianne. C'est misérable.
Ainsi M. Freeman, lui aussi, croit à la défaite complète de la France? Oh! que je voudrais que notre armée pût vaincre les Allemands, et qu'elle pût revenir vite, afin de faire taire M. Curmont, et sa bande, et tous ceux qui ne vont pas se battre, et qui insultent ceux qui se battent...
Le 27 août, nous avons reçu une lettre de mon père, annonçant que l'armée de Châlons marche sur Steney et Montmédy, afin d'opérer sa jonction avec l'armée de Metz. Cette lettre ne contient que quelques lignes; elle paraît avoir été écrite à la hâte, et a mis plusieurs jours à nous parvenir. Que s'est-il passé dans l'intervalle? Les journaux donnent des informations contradictoires, et ma grand'mère et moi, très anxieux, nous attendons des nouvelles de moment en moment. Le 30, enfin, une nouvelle lettre arrive. Ma grand'mère la décachète avec émotion, la laisse tomber sur une table, hoche la tête d'un air désolé.
Dans sa lettre, plus brève encore que la précédente, mon père nous apprend qu'il a reçu à la cuisse, pendant la marche, un coup de pied de cheval, qui le met hors d'état de remplir ses fonctions. Il vient d'être évacué sur l'hôpital de Châlons. Il a obtenu pour Jean-Baptiste la permission de l'accompagner. Il nous recommande de ne pas nous faire de mauvais sang; il espère pouvoir être sur pied dans quelques semaines; et il déplore la ridicule malchance qui l'éloigne du combat au moment où un grand conflit se prépare.
Cette lettre me cause une déception énorme. Je m'étais attendu à des choses tellement différentes!... Depuis le commencement de cette guerre, tous mes espoirs ont été trompés, détruits, l'un après l'autre. Que de désillusions, que de mécomptes! J'ai, pour la première fois, le pressentiment, la notion confuse, de notre impuissance à diriger les événements, à lutter contre les circonstances. Quelle influence n'aura pas ce coup de pied de cheval sur la destinée de mon père? Qui aurait pu penser à une chose semblable? J'avais songé à des possibilités tragiques, et une blessure grave, même à la mort... Mais ce coup de pied de cheval...
Le 2 septembre, arrive la nouvelle de la défaite essuyée le 31 août par Bazaine; le maréchal et ses troupes sont définitivement refoulés dans Metz. Le 3 septembre, au soir, les nouvelles sont plus mauvaises encore. On annonce l'écrasement complet de l'armée de Châlons; d'après les dires des journaux, l'armée française aurait capitulé à Sedan, et l'Empereur se serait rendu à l'ennemi avec 80.000 hommes. Le lendemain matin, ces informations sont confirmées; il n'y a plus à douter du désastre. Dans la soirée, la République est proclamée.
Le nouveau gouvernement, sur des affiches qui tapissent les murs, déclare ceci: «Pour sauver la patrie en danger, le peuple a demandé la République. La République a vaincu l'invasion en 1792; la République est proclamée. La Révolution est faite au nom du Droit, du Salut public.»
Et un journal, qui a peine à cacher la joie que lui cause la catastrophe, s'écrie: «Hier, la Prusse avait devant elle une armée; aujourd'hui, elle a devant elle un peuple...»
Ça n'arrête pas les Prussiens, d'avoir devant eux un peuple au lieu d'une armée. Ah! non! Ça semble leur donner des ailes, au contraire. On dirait que ces barbares Teutons ne comprennent pas ce que ça veut dire: un Peuple. Ils n'ont pas l'air d'avoir le moindre respect pour les grands mots; mais on va leur montrer ce qu'ils valent. En attendant, il paraît qu'ils s'avancent vers Paris à marches forcées.
M. Freeman disait hier à ma grand'mère que la lutte est devenue impossible; que la continuer dans des conditions déplorables ne serait que travailler au triomphe d'un parti; et que la France aurait tout intérêt à faire la paix. Mais M. Curmont pense autrement. Je ne lui parle pas, bien entendu,—et même je ne vois Adèle que de temps en temps à la dérobée—mais je l'entends. Il fait des discours de tous les côtés, crie, hurle, vocifère. Il dit que la guerre ne fait que commencer; qu'on luttera jusqu'au dernier grain de poudre, jusqu'au dernier morceau de plomb; que la paix ne sera possible que le jour où le dernier Prussien aura repassé la frontière. Il dit qu'il faut imiter nos pères, ces Géants.
Cependant, on adjure les gens valides de s'enrôler pour la défense du territoire. Il n'y a pas beaucoup d'hommes valides, à Versailles; ou, au moins, le bureau de recrutement en voit très peu. L'autre matin, pourtant, un homme a franchi la porte de cet établissement, et a demandé à contracter un engagement. Il avait soixante-cinq ans et n'était pas Français. Comme on refusait de l'enrôler, à cause de son âge, il est sorti du bureau en pleurant. C'était M. Freeman.
Quant à Albert Curmont, il déclare partout qu'il ne se présente pas à l'enrôlement parce qu'il est trop faible de constitution. C'est rigolo, mais c'est comme ça. Il n'a pas de faiblesse dans le gosier, néanmoins. Il crie presque aussi fort que son père, et c'est vraiment chouette. Il crie: Vive la République! Je sais ce que c'est que la République: c'est rigolboche (pour Albert Curmont). Il crie aussi quelquefois: Vive la République démocratique et sociale. Je ne sais pas ce que c'est que la République démocratique, et sociale. Je ne le saurai jamais.
Le 8 septembre, nous recevons une lettre de mon père. Il nous apprend qu'il vient d'être évacué sur l'hôpital de Beauvais. Il va mieux.
Les journaux annoncent, presque en même temps, que les Allemands se rapprochent de plus en plus de Paris. Il y a plusieurs généraux français qui pratiquent devant eux l'art difficile de la retraite, comme s'ils l'avaient inventé. Ils se replient en bon ordre. Voilà une consolation dans nos malheurs. Il est entendu que les Prussiens doivent trouver leur tombeau sous les murs de Paris; ils commettent la sottise de vouloir s'attaquer à la Ville-Lumière, mais c'est une faute qu'ils vont payer cher. Pourtant, pour plus de précautions, on organise la résistance en province. Le Gouvernement, dont le borgne qu'on appelle Léon est l'un des principaux personnages, choisit pour cette besogne les hommes les plus compétents. C'est ainsi qu'Albert Curmont vient de recevoir la mission d'aller former un camp en Bretagne. Il y a des cas, a-t-on dit, où c'est le poste qui honore l'homme. Le Gouvernement de la Défense Nationale a voulu faire une règle de cet aphorisme. Les hommes qu'il choisit ont tous besoin d'être honorés. M. Curmont fils est parti de Versailles en grande pompe, chargé des bénédictions républicaines de M. Curmont père, au bruit des applaudissements républicains d'une population, hier encore férocement bonapartiste, qui l'accompagne de ses voeux.
Le 12 septembre, nous recevons une lettre de mon père. Il nous apprend qu'il vient d'être évacué sur l'hôpital de Melun. Il va mieux.
Les journaux annoncent, presque en même temps, que les Allemands se rapprochent de plus en plus de Paris. Une fièvre patriotique s'empare de la population de la ville. L'enthousiasme est à son comble. La nuit dernière, vers dix heures, des bandes ont passé devant la maison, en insultant ma grand'mère.
—Mort aux espions prussiens! A bas la vieille Prussienne!
Le 14 septembre, nous recevons une lettre de mon père. Il nous apprend qu'il vient d'être évacué sur l'hôpital de Chartres. Il va mieux.
Les journaux annoncent, presque en même temps, que les Allemands arriveront sûrement devant Versailles dans quelques jours. M. Curmont se frotte les mains.
—Laissez-les seulement s'installer ici, dit-il, et vous verrez combien de temps les troupes de Paris, renforcées par les recrues que mon fils va leur envoyer de Bretagne, mettront à les en faire sortir.
Mais M. Freeman est d'un autre avis. Il dit qu'il serait honteux, absolument honteux, de ne point défendre la ville. Et il assure que c'est en défendant le territoire pied par pied qu'on pourra lasser les Allemands, et les obliger à la retraite. La foule, que fait vibrer un grand enthousiasme patriotique, se range à son avis. On exalte M. Freeman; on dit que c'est vraiment beau pour un Anglais d'aimer autant la France; on loue très fort l'énergie britannique. M. Curmont lui-même se voit obligé d'avouer que M. Freeman a raison. Il ne peut pas trouver assez d'éloges pour lui. Il déclare que plus tard, quand Versailles aura repoussé les Prussiens, il faudra se souvenir du dévouement de M. Freeman. Il laisse entendre, à demi voix, qu'il se chargera de lui faire obtenir la croix de la Légion d'honneur.
Pour défendre la ville, il faut des fusils; et pour avoir des fusils, il faut des fonds. M. Freeman les offre.
On prend son argent.
VI
Des soldats français, isolément ou par petits groupes, arrivent constamment dans la ville. Éclopés, égarés, traînards, fuyards. Ils viennent on ne sait d'où, ils ne savent d'où; de partout où l'on s'est battu, où l'on fut battu, où l'on a battu la charge, où l'on a battu en retraite; où l'on a avancé, reculé, piétiné, lâché pied; de partout où les arrêta l'ennemi, ou bien des blessures, ou bien la fatigue, ou bien le dégoût.
J'aurais voulu les voir; malheureusement ma grand'mère me défend de sortir. Mais Lycopode les a vus. Il paraît que ces malheureux sont dans un état lamentable et que leur aspect fait frémir d'horreur et de pitié. Noirs de hâle, de poudre, de poussière et de boue, leurs uniformes en haillons, ils traînent le long des rues leurs pieds meurtris et sanglants, accusant tout haut leurs chefs de les avoir trahis et vendus, et disant qu'il n'y a plus de France. On les pousse, en dépit de leurs menaces, de leurs jurons et de leurs insultes, dans les trains qui partent pour Paris.
—Ah! monsieur Jean, ce n'est pas les mêmes que nous avons vu partir! C'est pas Dieu possible que ce soit les mêmes. C'est vraiment pas possible.
Et Lycopode me raconte, dix fois de suite, ce que lui ont dit quelques-uns de ces malheureux, à qui elle a parlé et offert un peu d'argent. Depuis le début de la campagne, ils ont constamment manqué de vivres et de munitions, et ils ont été conduits à la tuerie par des généraux qui sont tous vendus aux Prussiens.
Ça, c'est une chose que je ne peux pas croire. L'idée que le maréchal Bazaine, le général de Lahaye-Marmenteau ou le général de Rahoul aient pu se vendre à l'ennemi, me semble ridicule à l'extrême. Mais les soldats ne sont pas dans le secret des opérations, et expliquent les choses comme ils peuvent. D'ailleurs, un soldat n'a qu'à obéir et non à comprendre; alors, comment pourrait-il concevoir les sentiments d'honneur qui animent les officiers? Malgré tout, quelle que soit la raison qu'on assigne à nos défaites, ces Prussiens doivent être des hommes terribles.
Naturellement, bien que je me sois décidé à admettre franchement leur supériorité, que je ne peux pourtant m'expliquer, je ne crois pas un seul mot de toutes les histoires extraordinaires que l'on débite sur leur compte. Mon grand-père était un Allemand, mon oncle Karl est un officier allemand, et je sais bien que les Allemands ne sont pas des cannibales. Il m'est donc impossible d'ajouter foi aux racontars des habitants des campagnes qui viennent, affolés, chercher un refuge dans la ville; poussant devant eux leur bétail, leurs meubles et leurs nippes empilés sur des charrettes. Lycopode me rapporte les récits que font ces pauvres gens et dans lesquels ils accusent les Allemands, sur ouï-dire, de tous les crimes imaginables. Quoique ces contes ne fassent aucune impression sur moi, je dois avouer qu'ils me donnent une forte envie de voir enfin l'armée prussienne. Mais viendra-t-elle? Osera-t-elle se présenter devant Versailles, que la garde nationale et la population ont juré de défendre jusqu'à la mort? Je commence à croire que non.
Mais tout d'un coup, le 17 septembre, vers dix heures du matin, la nouvelle se répand dans la ville que quatre uhlans viennent d'arriver. Ils ont déclaré au maire que, pour trois heures de l'après-midi, les arbres qu'on a coupés et jetés en travers des routes devront être enlevés; que les tranchées qu'on a creusées à travers les dites routes devront être comblées; et que la ville doit se tenir prête à recevoir un corps d'armée tout entier. Immédiatement après le départ des uhlans, des centaines d'hommes munis de pelles et de pioches se sont hâtés d'aller remettre les chemins dans leur état normal; et les tambours de ville se sont rendus de quartier en quartier pour lire une proclamation du maire qui exhorte les habitants au calme et les engage à recevoir leurs hôtes avec toute la dignité que comportent les circonstances.
—C'est à coups de fusil qu'il faut les recevoir! s'est écrié M. Freeman devant la maison duquel un tambour venait de lire son papier. Il faut que la ville se hérisse de barricades. Aux armes!
Et il est sorti de sa maison, un fusil à la main. Aussitôt, la foule, qui s'était rassemblée autour du tambour, s'est ruée sur lui, et l'a accablé d'imprécations.
—En voilà un vieux fou! Qu'est-ce qui lui prend? Avez-vous l'intention de nous faire fusiller tous et de faire brûler la ville, dites donc?
M. Curmont, qui faisait partie du rassemblement, s'est écrié:
—Il faut le désarmer! Il va faire un malheur!
Alors, plusieurs hommes se sont précipités sur M. Freeman, l'ont frappé, lui ont arraché son fusil.
—Avez-vous vu un vieil enragé pareil? Et il n'est pas Français encore! Qu'il s'en retourne en Angleterre! Tous las Anglais sont des traîtres et des espions!
—Oui! s'est écrié M. Curmont. Depuis Waterloo, les Anglais s'entendent comme larrons en foire avec les Allemands. La preuve, c'est qu'ils ne sont pas venus nous aider. A bas les Anglais!
M. Curmont, quand il a poussé ce cri, se trouvait derrière deux ou trois hommes qui le séparaient de M. Freeman. Ce dernier, des deux mains, a écarté les hommes, et a levé son poing sur M. Curmont. M. Curmont s'est rejeté en arrière, a buté contre les pieds du tambour, et est tombé sur le dos en criant: Au secours! M. Freeman l'a considéré un instant avec mépris; il a jeté sur les assistants le même regard dédaigneux, pendant que M. Curmont se relevait en se frottant le derrière; il a repris son fusil des mains du tambour et il est rentré tranquillement dans sa maison. Avant de fermer les grilles de son jardin, il a dit, d'une voix qui trahissait une émotion profonde:
—Vous n'agissez pas comme des Français. Je souhaite que les Prussiens vous traitent comme vous le méritez.
Mais le souhait de M. Freeman ne s'accomplit pas. Les Allemands, installés dans la ville comme chez eux, se comportent vis-à-vis des Versaillais avec un savoir-vivre irréprochable. Ce ne sont pas du tout les sauvages qu'on s'est plu à dépeindre. Ce sont des gens fort civilisés; et même de bons clients. Les commerçants le déclarent, la main sur la conscience. Qu'on ne vienne plus leur parler de la barbarie des Teutons! Les Prussiens font la guerre d'une façon civilisée, sont des hommes d'ordre, respectent les non-combattants et la propriété particulière. Et les habitants de Versailles, qui sont des non-combattants et possèdent particulièrement, respectent les Allemands. Respect pour respect. Voilà ce que c'est que d'être civilisé. Les Versaillais pensent que, lorsqu'on prend du respect, on n'en saurait trop prendre; et ils vont tellement loin dans cette voie qu'ils se sont mis à respecter très fort ma grand'mère, qu'ils insultaient il y a quelques jours. Ils ne l'appellent plus: vieille Prussienne. Ah! mais, non! Maintenant que les Prussiens sont les maîtres, on ne saurait montrer trop de déférence aux personnes qui parlent allemand. On témoigne donc à mon aïeule une vénération sans égale.
L'estime générale pour ma grand'mère s'est même accrue hier, lorsque le bruit s'est répandu qu'un colonel allemand était logé chez nous. Ce bruit mérite confirmation. Ce colonel fait partie du Grand État-Major; c'est un homme charmant, qui ressemble pas mal à mon oncle Karl que, d'ailleurs, il connaît très bien. Mon oncle est maintenant devant Metz; nous avons reçu ce matin une lettre de lui; et ma grand'mère, qui n'avait pas eu de ses nouvelles depuis longtemps, a été bien heureuse. Moi aussi, j'ai été content; et je le serais plus encore si nous avions des nouvelles de mon père. Depuis la lettre où il nous annonçait qu'il était évacué sur l'hôpital de Chartres, nous n'avons rien reçu de lui; nous ignorons où il se trouve: à Chartres, à Paris, ou ailleurs. Ah! que je voudrais que cette guerre fut terminée! Le colonel parle souvent avec ma grand'mère, et lui donne des nouvelles. Malheureusement, il ne peut pas se prononcer quant à la durée possible de la guerre.
Il dit que le Feldmarschall von Moltke croit à la paix prochaine; le maréchal est persuadé que, pour la fin d'octobre, il pourra chasser le lièvre à Kreisau. L'autre jour, il s'exclamait sur la beauté de l'automne qui teint d'or et de rouge les feuilles des arbres; il parlait de son domaine, aux pelouses duquel les pluies récentes ont dû faire grand bien; de ses plantations de jeunes arbres. Il aspire au repos et croit que la résistance des Français touche à sa fin.
Dès le lendemain de la bataille de Sedan, la marche rapide sur Paris a été décidée. Le danger d'une intervention étrangère en faveur de la France avait été écarté par les premières victoires allemandes. Bismarck émit donc l'opinion, opinion qu'il fit prévaloir, qu'une attaque immédiate de Paris était nécessaire, «Paris est la France, dit-il. Le seul moyen d'éviter toute intervention de puissances actuellement neutres, et de terminer rapidement la guerre, c'est de prendre Paris au plus vite.»
On a discuté, nous apprend le colonel, au sujet de la façon dont il conviendrait d'attaquer Paris. L'opinion prussienne est que le plus grand ennemi des forteresses est le nombre de leurs défenseurs, la quantité des bouches qu'il faut nourrir. L'avis de l'État-Major général, par conséquent, fut que la famine était non seulement le meilleur moyen, mais en vérité le seul moyen de venir à bout de la résistance parisienne. Au commencement de septembre, les généraux allemands, et même les généraux français (Mac-Mahon, par exemple), pensaient que Paris n'essayerait pas de se défendre sérieusement. Après Sedan, Moltke et von Roon étaient convaincus qu'il capitulerait après une quinzaine de jours. L'État-major avait fait une évaluation beaucoup trop faible des approvisionnements de la capitale française. Du reste, à Paris même, on ne savait guère à quoi s'en tenir sur ce point. Mais quelques jours avant d'arriver à Versailles, les Allemands furent informés, de source sûre, que Paris faisait tous ses préparatifs pour une défense sérieuse, et qu'une nouvelle armée se formait sur la Loire.
Quand les troupes allemandes arrivèrent à Versailles, la résolution était prise de bloquer Paris et d'assurer aux forces assiégeantes l'appui de l'artillerie de siège. Pour amener le matériel d'artillerie, aucune voie ferrée n'existait d'une façon continue; la ligne directe était interrompue à Toul. Cette place n'avait pas encore capitulé; et Strasbourg ne capitula que le 28 septembre. On ne pouvait donc se servir que de la ligne de Nanteuil, pour le service des subsistances aussi bien que pour celui du matériel de siège; de sorte que les transports souffraient d'interruptions continuelles. Le roi, Bismarck et Roon commencèrent à croire alors que la guerre durerait plus longtemps qu'ils ne l'avaient pensé.
Moltke, pourtant, ne modifia guère son opinion; il maintint que Paris n'avait point de vivres et ne pourrait résister au delà de quelques semaines. Il croyait aussi que le parti radical ou révolutionnaire ferait preuve d'une grande énergie, qu'il terroriserait les classes dirigeantes et hâterait la reddition de la ville. On ne savait que lui répondre, car l'incertitude continuait à régner au sujet des approvisionnements de Paris; quelques-uns estimaient que les vivres manqueraient à la ville après trois ou quatre semaines; d'autres pensaient qu'ils ne lui feraient pas défaut avant trois on quatre mois. Le colonel assure qu'il partage cette dernière opinion.
Le 9 octobre, c'est-à-dire au moment où le bruit courut à Versailles que Gambetta avait quitté Paris en ballon, le siège en règle avait été résolu. Depuis quelques jours, les préparatifs se font activement; d'énormes canons sont débarqués au chemin de fer et traînés dans la direction de Paris par d'interminables attelages; on assure que la capitale va être bombardée comme l'a été Strasbourg. Il paraît que ç'a été terrible, à Strasbourg. J'ai entendu faire, là-dessus, des récits qui vous donnent la chair de poule. Mais ne sont-ils pas un peu exagérés?
Ils ne sont pas exagérés le moins du monde. J'en ai maintenant la preuve certaine, indiscutable. Et qui croyez-vous qui me l'ait donnée, cette preuve? Qui croyez-vous qui vienne de me l'apporter, là, tout à l'heure? J'aime mieux ne pas vous faire languir, car vous ne devineriez jamais. C'est M. Raubvogel, le cousin Raubvogel, lui-même, en personne, avec son doux sourire et sa belle barbe.
Il est arrivé, il y a deux heures à peine, à Versailles et a tout juste pris le temps de secouer la poussière du voyage, avant de venir nous voir. Il a amené Mme Raubvogel. Estelle me semble plus jolie encore qu'il y a quatre mois; elle est aussi vive, aussi gracieuse; ses yeux bleus, seulement, semblent avoir pris une teinte plus foncée. Mais, à l'examen, je m'aperçois qu'ils ont seulement changé d'expression; et que l'expression qu'ils ont prise est précisément celle des yeux de son mari. Les époux Raubvogel ne sont pas venus les mains vides; ils ont apporté un grand nombre de cadeaux; il y en a pour ma grand'mère, pour moi, pour mon père «quand il reviendra de la guerre avec les étoiles de général», dit Raubvogel, et même pour Lycopode. Raubvogel fait preuve d'une politesse pleine de vénération à l'égard de ma grand'mère, qu'il a à peine entrevue au mois de juin, et qu'aujourd'hui il appelle «ma tante» gros comme le bras.
—Oui, ma tante, dit-il, pas un jour ne s'est écoulé depuis le commencement de ces temps d'épreuves sans que nous pensions à vous. Vous savoir seule ici, sans appui, avec ce cher enfant, était pour nous un tourment de tous les instants. Ne pas avoir de nouvelles des gens qu'on aime, est une chose terrible. Ah! c'est alors qu'on sent quelle est la puissance des liens de famille! Je disais tous les jours à Estelle: Pourvu qu'il n'arrive rien de fâcheux à notre chère tante (et aussi, ajoute-t-il, à notre gentil petit cousin)! Pourvu qu'il ne leur arrive rien de fâcheux! Estelle me répondait: Ne crains rien; la providence veillera sur eux.
—Oui, dit Estelle en essuyant ses yeux qu'est venue mouiller une larme, je répondais ça...
Ces démonstrations ne semblent pas produire un effet énorme sur ma grand'mère; mais Raubvogel se montra si prévenant et si aimable, Estelle si pleine d'attentions délicates, que je sens fondre peu à peu la froideur qu'a d'abord témoignée mon aïeule. Elle arrive bientôt à dire: «ma chère nièce» à Estelle; et même, deux ou trois fois, elle appelle Raubvogel «mon neveu».
Les époux Raubvogel restent à dîner avec nous. Ils sont enchantés. En-dehors de la joie bien naturelle qu'ils ressentent à se trouver dans leur famille, ils éprouvent un grand plaisir à entendre, de temps en temps, tonner le canon.
—Cela prouve, dit le cousin, que la guerre n'est pas finie, quoi qu'en disent messieurs les Teutons. Mon idée est qu'avant longtemps ils vont se voir obligés de repasser la frontière, il doit y avoir un châtiment pour tous les crimes...
Raubvogel s'arrête soudain, pris d'une quinte de toux; mais en même temps, il ne quitte pas des yeux ma grand'mère, dont il surveille attentivement l'expression et cherche visiblement à deviner les sentiments. Il n'a pas oublié, en effet, que bien que Française, elle fut la femme d'un Allemand; et que si son gendre est officier dans l'armée française, son fils combat dans l'armée prussienne. Il sonde le terrain, comme on dit, et cherche à savoir de quel côté se ranger. Ma grand'mère n'ayant pas soufflé mot, Raubvogel comprend, cesse de tousser et continue:
—Je dis qu'il doit y avoir un châtiment pour tous les crimes que fait commettre la guerre. Si les Allemands se sont livrés à des excès regrettables, les Français sont loin d'être sans reproches; je ne cherche à innocenter ni les uns, ni les autres. Mais je ne veux pas les blâmer non plus; ce n'est pas l'homme qui est coupable; c'est la guerre, l'affreuse guerre, qui arme les uns contre les autres des êtres qui sont faits pour s'entendre et pour vivre en frères.
—Ah! que vous avez raison, mon neveu! s'écrie ma grand'mère. Voilà ce que j'ai toujours pensé.
Et Raubvogel parle de la fraternité des peuples, qui serait si belle, et de l'horreur de la guerre. Il espère, cependant, que les Français pourront remporter une ou deux victoires, ce qui leur permettrait de signer une paix honorable; chose qui serait à l'avantage des deux nations. Ma grand'mère le pense aussi.
—Voilà pourquoi, affirme Raubvogel, je disais que je suis heureux de voir la lutte continuer. C'est de cette façon seulement qu'elle pourra prendre fin. Ah! la paix! Quand aurons-nous la paix?
Les sentiments pacifiques des époux Raubvogel sont tellement vifs qu'il leur était impossible de demeurer en Alsace, dans ce pays qui peut-être doit cesser bientôt d'être français. Ils ont donc cédé, à perte, l'établissement qu'ils exploitaient à Mulhouse. Et que comptent-ils faire, à présent? Ils ne savent pas encore. M. Delanoix, le père d'Estelle, doit venir avant peu à Versailles et les aidera à prendre une décision.
Ma grand'mère est tellement satisfaite des Raubvogel qu'elle les invite à s'installer dans la maison. Mais ils refusent, tout en remerciant très fort. Ils ont pris un appartement, pour quelques jours, à l'hôtel du Sabot d'or. Estelle, en se retirant, m'invite à venir déjeuner avec eux, le lendemain.
J'y vais. Le déjeuner est excellent. Le service est fait par le valet de pied du cousin Raubvogel, un homme de taille exiguë, aux yeux verdâtres, à la chevelure poivre et sel; il s'appelle Gédéon Schurke. Il a toujours l'air d'être sur le point de dire une plaisanterie, ou d'en exécuter une. Il était gérant de l'hôtel des Trois Cigognes, à Mulhouse, et n'a accepté provisoirement la situation de valet de pied qu'afin de ne point quitter ses patrons, pour lesquels il a une grande affection. Il m'intéresse beaucoup.
Mais ce qui est surtout intéressant, c'est la conversation de Raubvogel. Il me dit, à moi, bien des choses qu'il n'a point voulu dire à ma grand'mère afin de ne point la froisser; il me raconte toutes les atrocités que les Allemands ont commises en Alsace; il me narre les excès dont ils se sont rendus coupables à Strasbourg. Il m'avoue que sa haine des Prussiens est tellement grande qu'il a préféré faire tous les sacrifices et quitter sa terre natale plutôt que de demeurer dans une province occupée par eux. Il va s'en aller, lui et sa femme, avec Delanoix, dans le Nord ou autre part, enfin dans un endroit où il pourra voir flotter le drapeau tricolore.
—Toutes les privations, dit-il, toutes les misères, mais la France!
J'en pleure. Alors, le cousin me parle de mon père et de ses hautes capacités militaires. L'histoire du coup de pied de cheval le navre. Il ne doute pas, néanmoins, que mon père ne reprenne avant peu sa place à la tête d'un régiment et ne devienne un des vengeurs de la patrie.
Quand on se lève de table, Estelle me fait présent d'une belle cravate qu'elle a achetée le matin pour moi; et le cousin glisse une pièce de cinq francs dans chacune des poches de mon gilet.
Avant de quitter Gédéon Schurke, qui me reconduit à la maison en toute dignité, marchant à deux pas derrière moi, je lui mets une de ces deux pièces dans la main. Il l'accepte avec un grand salut, mais un drôle d'air.
M. Delanoix est arrivé ce matin, et nous a fait un effrayant tableau de la désorganisation qui règne en France. Les provinces occupées par l'ennemi sont les seules qui ne soient point en proie au chaos. Ailleurs, c'est un désordre effroyable, c'est l'anarchie. Les lois ne sont plus respectées; les autorités ont disparu ou sont sans pouvoir. Les vagabonds pullulent; et dans la région du Nord, qu'il habite, les contrebandiers, profitant du départ des douaniers pour l'armée, ne mettent plus de bornes à leur audace. C'est, en vérité, terrible. Et les affaires ne marchent pas, pas du tout. Pour lui, il ne sait vraiment que conseiller à sa fille et à son gendre.
M. Delanoix secoue la tête avec tristesse; et toute sa personne, son ventre sur lequel tremblottent des breloques d'or, ses petits yeux vrillonnants baissés vers le sol, ses favoris maintenant mélancoliques, semble exprimer un désespoir complet.
Mais Raubvogel ne désespère pas. Il l'a dit, cette après-midi même, au cimetière, sur la tombe d'un officier français. Il a dit qu'il espérait, et fermement. «L'espoir! a-t-il dit d'une voix vibrante. N'abandonnons jamais l'espoir, et nous serons toujours la Grande Nation!»
Alors, Raubvogel a fait un discours? Certainement. Voici dans quelles circonstances. Un officier français, blessé dans un des combats livrés sous Paris, avait été rapporté à l'hôpital de Versailles. Il y est mort avant-hier et on devait l'enterrer aujourd'hui à trois heures; personne ne songeait à faire, des funérailles de cet officier, le prétexte d'une démonstration patriotique. Mais Raubvogel, informé des faits ce matin, a pris une résolution courageuse. Pendant plusieurs heures il s'est multiplié; on a pu voir la voiture découverte qui le transportait parcourir la ville en tous sens; pendant qu'un fiacre fermé conduisait Mme Raubvogel chez les autorités allemandes. A trois heures moins un quart, accompagné d'un nombre respectable de citoyens vêtus de noir et de quelques dames en grand deuil, parmi lesquelles sa femme, Raubvogel s'est présenté à l'hôpital. Il a remis à l'officier qui dirige l'établissement un ordre du commandant de place, dûment signé et contresigné. L'officier s'est incliné et a permis aux citoyens versaillais, représentés par M. Raubvogel, de prendre la direction des obsèques.
Le cercueil de l'officier français, mort au champ d'honneur, a été recouvert d'un énorme drapeau tricolore, commandé le matin par Estelle; le corbillard était surchargé de fleurs bleues, blanches et rouges; et du poêle descendaient des cordons tricolores que tenaient, avec componction et dignité, M. Raubvogel, M. Delanoix, M. Curmont, et un héroïque citadin qui se trouvait justement de faction à la porte du Chesnay, en qualité de garde national, lorsque les Prussiens firent leur entrée. La cérémonie a été imposante. Un peloton de soldats allemands accompagnait le cortège et a rendu au défunt les honneurs militaires. Après quoi, devant la fosse encore ouverte, Raubvogel a fait son discours. Ah! que c'était beau! Quelle éloquence poignante! Et comme je voudrais pouvoir me rappeler tout ce qu'il a dit, mot pour mot!... Estelle pleurait. Tout le monde pleurait. Et Gédéon Schurke, qui se tenait près de moi, m'a glissé sournoisement un mouchoir dans la main, et m'a dit entre ses dents:
—Mais pleure donc aussi, toi!
J'ai été très choqué de m'entendre tutoyer par Gédéon Schurke, et je me propose de lui demander la raison d'une telle familiarité. Malheureusement, c'est une chose que je ne peux pas faire devant tout le monde, et il m'est très difficile de me trouver en tête-à-tête avec le valet de pied du cousin. Il est constamment en courses, à droite ou à gauche; Delanoix et Raubvogel, profitant des longues absences d'Estelle qui fait des visites prolongées aux fonctionnaires allemands, tiennent à l'hôtel du Sabot d'or des conciliabules à n'en plus finir; comment, dans ces conditions, pouvoir exposer mes griefs à Gédéon?
L'occasion, pourtant, se présente, un jour qu'il est venu faire une commission à ma grand'mère. Je le prends à part, et je lui demande les raisons de son peu de considération pour ma personne. Il sourit et répond:
—Veuillez accepter toutes mes excuses, monsieur Jean; j'aurais dû vous témoigner plus d'égards, surtout étant donnée la générosité dont vous avez fait preuve envers moi, l'autre jour, et qui est bien rare à votre âge. Quant aux raisons qui m'ont fait manquer au respect que je vous dois, je serais tout prêt à vous les exposer s'il vous était possible de vous départir en ma faveur de la seconde des pièces de cent sous dont, dernièrement, vous gratifia mon maître.
J'ai encore la pièce dans ma poche, et dédaigneusement je la tends à Gédéon qui la fait disparaître.
—J'ai l'honneur de vous remercier, dit-il; mais toute peine mérite salaire. Je me suis permis de vous tutoyer parce que la France est aujourd'hui dans une situation terrible, et que je pense parfois que, dans des circonstances aussi tragiques, il ne doit plus y avoir ni inférieurs, ni supérieurs, mais seulement des Français.
—Mais, dis-je en rougissant de colère, car je crois que Gédéon se moque de moi, comment se fait-il, si vous êtes si bon Français, que vous n'alliez pas à la guerre? Vous, et mon cousin Raubvogel, et M. Delanoix?
—Nous allons à la guerre, répond Schurke, en secouant la tête; nous sommes à la guerre; nous y sommes, nous y sommes en plein. Seulement, voyez-vous, monsieur Jean, chacun a sa façon de faire la guerre! Nous autres, nous faisons la guerre comme les gens qui ne se battent pas.
—Peuh! fais-je avec dédain.
—Votre mépris n'est pas justifié, répond lentement Schurke. Quand vous apprendrez l'histoire, vous verrez comment un grand général, Annibal, après avoir vaincu les Romains en plusieurs rencontres, s'avança jusqu'aux portes de Rome; et comment, ayant pris ses quartiers à Capoue, son armée s'endormit dans les délices de cette ville, et, énervée et affaiblie par les plaisirs, fut enfin chassée de l'Italie. Nous faisons tous nos efforts pour que les Allemands trouvent dans Versailles, et même dans toute la partie de la France qu'ils occupent, la Capoue qu'ils méritent.
—Ah! dis-je avec étonnement. Et comment vous y prenez-vous?
—Ça dépend. Par exemple, vos parents, MM. Delanoix et Raubvogel, sont convaincus qu'il est important d'assurer aux Allemands tout le bien-être possible, et de prévenir leurs moindres besoins; ils s'occupent donc d'organiser un service qui fera parvenir à ces Messieurs différents objets qui leur sont nécessaires; objets dont le prix de revient, bien que fort élevé, sera diminué du total des frais de douane par un habile système de contrebande patriotique.
—Mais est-ce que les Prussiens n'auront pas à payer pour tous ces objets?
—Si, et plutôt deux fois qu'une. Autrement, ils s'apercevraient du mauvais tour qu'on leur veut jouer.
—Alors, c'est pour ça qu'ils sont sans cesse en rapport avec les autorités allemandes, et qu'ils demandent des autorisations?...
—Oh! s'écrie Schurke en m'interrompant, ils ne demandent rien par eux-mêmes; ils ne voudraient pas se compromettre avec l'ennemi. C'est Mme Raubvogel qui demande pour eux; et c'est par son canal qu'on obtient tout. Rappelez-vous ça, Monsieur Jean; ça pourra vous servir plus tard. Quand on veut obtenir quelque chose, et quand on a une jolie femme, c'est elle qu'il faut envoyer faire les demandes. Elle n'a qu'à aller de l'avant, et ça réussit toujours.
C'est bien extraordinaire; je me demande encore si Gédéon ne se moque pas de moi. Pourtant, tous les habitants de Versailles, tous les gens qui vivent auprès de moi, semblent envisager les choses de la même façon que lui... A tout hasard, je me risque à remarquer:
—Il serait peut-être encore plus simple, pour venir à bout de l'ennemi, de prendre un fusil et de lui tirer dessus.
—J'aurais pensé de la même façon, il y a seulement quinze ans, répond Schurke avec son sourire bizarre. Mais l'expérience m'a instruit. D'ailleurs, elle m'a instruit trop tard; autrement, je ne serais pas aujourd'hui un valet de pied... Quand j'ai compris qu'il faut hurler avec les loups, j'avais usé ma voix à hurler contre eux... Pour en revenir à notre façon spéciale de conduire les hostilités, je dois vous dire que le grand point, à la guerre, est bien moins l'affaiblissement de l'adversaire, que l'augmentation des forces dont on dispose. Nous augmentons nos forces. Mous nous réservons pour la revanche future. Aussi, lorsque les Allemands, après être sortis de France, voudront y revenir, ils auront les idées les plus fausses sur la véritable force du pays, et seront aisément battus.
—Et alors, vous irez à la guerre, à la vraie guerre?
—Ça dépend, répond Schurke au bout d'un instant. Si je ne possède rien, je n'irai pas. Si je possède quelque chose, j'irai. A moins, bien entendu, que je ne trouve des gens qui ne possèdent rien disposés à aller se battre pour moi.
Là-dessus, Gédéon Schurke me salue et se retire. Je reste perplexe. Je méprise cet homme, je méprise ce qu'il m'a dit, et cependant il m'intéresse. Je ne regrette pas les cinq francs que je lui ai donnés. Même, je me rends compte que j'aurais voulu parler plus longtemps avec lui. Il y a tant de choses que je ne m'explique pas et que je voudrais comprendre! Je me souviens des questions que j'ai posées il y a quelques mois, à Adèle Curmont, et auxquelles elle n'a pu répondre. Les réponses de Schurke, au lieu de me satisfaire, ont évoqué devant mon esprit tout un monde de questions nouvelles. Je ne sais ni que croire, ni que penser. Je me sens tourmenté, mal à l'aise, un peu honteux, et plus pour les autres que pour moi-même. C'est comme si une série d'événements, des faits racontés, des actes vus, des phrases entendues, des paroles surprises, avaient tiré hors de moi quelque chose qui, je le sens, va me quitter de plus en plus. J'ai su depuis les noms de ce quelque chose: la confiance et la sincérité.
J'éprouve, malgré moi, une grande satisfaction à voir Delanoix et les époux Raubvogel quitter Versailles. Ils partent pour le nord de la France. Ils promettent à ma grand'mère de faire tous leurs efforts pour avoir des nouvelles de mon père; en tout cas, ils écriront le plus souvent possible. Je pense que ces lettres me permettront peut-être de satisfaire la curiosité, mélangée de soupçon, qu'ils m'inspirent.
Mais des nouvelles importantes, que nous donne le colonel prussien qui loge chez nous, viennent distraire mon attention. Metz a capitulé... Les Allemands, par des réjouissances et des illuminations, célèbrent leur triomphe. Le colonel est d'avis que la guerre touche à sa fin; la continuer serait, de la part des Français, pure folie. C'est aussi l'opinion du Feldmarschall von Moltke qui a donné, le 27 octobre, l'ordre d'interrompre le transport du matériel d'artillerie de siège. Cet ordre a causé, chez plusieurs hauts personnages, particulièrement Bismarck et von Roon, une indignation profonde. Ils parlent d'influences non militaires, etc. Ils déclarent avoir hâte d'en finir.
Les gens qui dirigent la France à présent n'ont point la même impatience. Le 31 octobre, ils s'opposent, à Paris, à une tentative du parti avancé qui voudrait, enfin, faire quelque chose. Le même jour, à Tours, ils décrètent la levée en masse. La levée en masse. Les pauvres diables, les pauvres hères, les Pauvres, forcés de prendre les armes. Les Riches, faisant des neuvaines pour la paix; pour la guerre; ou faisant des affaires; avec les Français; ou avec les Allemands. Les républicains de la République à N'a-qu'un-Oeil, en des abris confortables, pondant des proclamations terrifiantes et prêchant la guerre à outrance.