LÉON TOLSTOÏ (continued 3)
Michel Delines translation
J'eus l'impression qu'elle dérobait ainsi sa figure, pour se reposer un instant de ses larmes simulées. Je me souvins que, la veille, elle avait dit que la mort de notre mère était pour elle un coup dont elle ne se relèverait pas, qu'elle perdait tout en la perdant, mais que cet ange (c'est ainsi qu'elle désignait maman) ne l'avait pas oubliée, et qu'avant sa mort elle avait exprimé le désir d'assurer pour toujours l'avenir de Mimi et celui de sa fille. Elle versait des larmes amères en parlant ainsi, et peut-être ses regrets étaient-ils sincères, mais ils n'étaient pas sans mélange.
Lioubotchka, dans une petite robe noire, couverte de crêpe, la tête baissée et inondée de larmes, regardait de temps en temps la bière, et son visage n'exprimait qu'une terreur enfantine.
Katienka se tenait à côté de sa mère, et, bien que son jeune visage eût les traits allongés, il était rose et frais comme de coutume.
La nature ouverte de Volodia était franche jusque dans la douleur; il était tour à tour pensif, les regards fixés sur un objet quelconque, ou ses lèvres s'allongeaient dans une courbe, et il se mettait à se signer et se prosternait à la hâte.
Toutes les personnes étrangères qui assistaient au service funèbre m'étaient insupportables. Les phrases de condoléance qu'elles débitaient à mon père: «elle sera plus heureuse dans le ciel que sur cette terre....» m'étaient non moins désagréables.
De quel droit parlaient-elles de ma mère? de quel droit la pleuraient-elles? Quelques-unes, en parlant de nous, disaient «les orphelins», comme si nous ne savions pas qu'on appelle ainsi les enfants privés de leur mère! Mais il y a des gens qui aiment à être les premiers à vous donner un nom nouveau, comme on s'empresse de dire: «Madame» à une nouvelle mariée.
Dans un coin, à l'extrémité de la salle, et à demi cachée par la porte entr'ouverte du buffet, une vieille femme à cheveux blancs se tenait à genoux et courbée. Les mains jointes et les yeux levés, elle ne pleurait point, elle priait. Son âme s'élevait à Dieu, elle l'implorait de la joindre à celle qu'elle avait aimée par-dessus toutes choses ici-bas; et elle croyait fermement que sa prière serait bientôt exaucée.
«Voilà celle qui l'a sincèrement aimée!» me dis-je à part moi, et j'eus honte de moi-même.
Le service funèbre était terminé; le visage de la morte était découvert, et tous les assistants, l'un après l'autre, la famille exceptée, défilaient devant le cercueil et baisaient la main de la défunte.
L'une des dernières personnes était une paysanne qui tenait par la main une très jolie petite fille de cinq ans qu'elle avait amenée là, Dieu sait pourquoi! Au moment où elle s'approchait à son tour de la bière, je laissai tomber par mégarde mon mouchoir tout mouillé, et je me baissai pour le ramasser; au même instant mes oreilles furent frappées par un cri si terrible et si perçant, qui exprimait une telle épouvante, que de ma vie je ne l'oublierai, même si je devais vivre cent ans; à l'heure qu'il est, quand je me le rappelle, un frisson glacé court dans tout mon être.
Je levai précipitamment la tête; sur un tabouret, devant le cercueil, se tenait la même paysanne, retenant de force entre ses bras la fillette qui se débattait, en agitant ses menottes, rejetant en arrière son visage effaré, et fixant ses yeux écarquillés sur le visage de la défunte, en criant d'une voix effrayante et surnaturelle. Je poussai un cri d'une voix, je crois encore plus terrible, et je courus hors de la chambre.

«A L'HEURE QU'IL EST JE NE PEUX PAS LE CROIRE.»
Ce ne fut qu'en ce moment que je compris d'où provenait l'odeur âcre qui se mêlait au parfum de l'encens et remplissait la pièce. Alors la pensée que ce visage, qui quelques jours auparavant rayonnait de beauté et de tendresse, ce visage de la personne que j'aimais par-dessus tout au monde, était devenu un sujet d'épouvante, cette pensée me découvrit pour la première fois la vérité dans toute son horreur brutale et remplit mon âme d'un amer désespoir.
Ma mère n'était plus là, et cependant notre vie suivait toujours le même train. Nous nous levions, nous nous couchions aux mêmes heures que par le passé et dans les mêmes chambres; comme autrefois, nous prenions le thé le matin et le soir; le dîner, le souper revenaient aux mêmes intervalles; les tables et les chaises étaient à la même place, rien dans la maison ni dans notre manière de vivre n'avait changé; mais elle n'était pas là.
Il me semblait qu'après un tel malheur tout dans l'existence devait être bouleversé; reprendre ainsi notre manière de vie accoutumée me semblait une insulte à sa mémoire et me rappelait trop cruellement son absence.
Je me souviens encore que, la veille de l'enterrement, après dîner, j'ai eu sommeil, et je suis entré dans la chambre de Nathalia Savichna avec l'idée de me coucher sur son lit, de me blottir dans le duvet moelleux, sous sa courte-pointe ouatée.
Lorsque j'entrai, Nathalia Savichna était étendue sur sa couche et, à ce que je crois, dormait; au bruit de mes pas elle se redressa, jeta en arrière le fichu de laine qui enveloppait sa tête pour la préserver des mouches, et, rajustant son bonnet, elle s'assit sur le bord du lit.
J'avais souvent l'habitude de venir, après le dîner, faire un somme sur son lit; elle devina mon intention et se leva pour me céder la place.
«C'est vous, mon cher enfant? Vous êtes sans doute venu pour vous reposer, couchez-vous.
—Non, Nathalia Savichna, répondis-je en arrêtant son bras: je ne suis pas venu pour cela ... vous-même vous êtes fatiguée, et c'est vous qui devez vous reposer.
—Non, petit père, j'ai assez dormi, dit-elle, quoique je susse très bien qu'elle avait passé trois nuits blanches.... Et, ajouta-t-elle, qui peut penser au sommeil dans un pareil moment? et elle soupira profondément.
—Nathalia Savichna, lui dis-je en me penchant vers elle et en m'asseyant sur le lit, est-ce que vous vous attendiez à ce malheur?»
Je connaissais la sincérité de son attachement, et c'était une consolation pour moi de pleurer avec elle.
La vieille femme me regarda d'un air perplexe et intrigué. Évidemment elle n'avait pas compris pour quel motif je lui posais cette question.
«Qui pouvait s'y attendre? répétai-je.
—Ah! mon petit père, reprit-elle avec un regard empreint de la plus tendre compassion ... non seulement je ne m'y suis pas attendue, mais à l'heure qu'il est je ne peux pas le croire.... C'était à moi de partir et de laisser reposer mes vieux os. Eh bien! vois par où j'ai passé. J'ai vu partir votre grand'père, d'heureuse mémoire, le prince Nicolas Mikhaïlovitch; puis j'ai dû enterrer deux frères et ma sœur Annouchka, et ils étaient tous plus jeunes que moi, et maintenant, mon petit père, c'est évidemment pour me punir de mes péchés que je dois lui survivre aussi!
C'est sa sainte volonté! Il l'a prise parce qu'elle est digne de Lui, et Lui, il recueille les bons.»
Cette idée si simple me frappa et me sembla douce; je me rapprochai encore de Nathalia Savichna. Elle avait croisé les mains sur sa poitrine et regardait le ciel; ses yeux humides et enfoncés exprimaient une douleur intense, mais tranquille. Elle avait la ferme confiance que Dieu ne l'avait pas séparée pour longtemps de celle sur qui elle avait concentré, pendant un si grand nombre d'années, tout son amour.
«Oui, mon petit père, il me semble qu'il n'y a pas si longtemps que je l'emmaillotais et qu'elle m'appelait Nacha. Je me rappelle comme elle courait au devant de moi et, me passant ses menottes autour du cou, m'embrassait en disant:
«Chère Nacha ..., ma belle, mon cher petit dindon....»
Et moi je badinais et je lui disais:
«Non, petite mère, vous ne m'aimez pas; bientôt vous serez grande et vous vous marierez, et vous oublierez tout de suite votre Nacha.... Elle resta pensive et dit: «Non, j'aimerais mieux ne pas me marier si je ne peux pas garder Nacha avec moi, je n'abandonnerai jamais Nacha.... Eh bien, voilà qu'elle m'a abandonnée; elle n'a pas voulu m'attendre.... Et comme elle m'aimait, cette pauvre défunte! Mais qui n'aimait-elle pas? En vérité! petit père, vous ne pourrez jamais oublier votre mère.... Ce n'était pas une femme, mais un ange du ciel. Quand son âme sera entrée dans sa gloire, elle vous aimera encore de là haut, et elle aura de la joie à vous contempler ici-bas....
—Pourquoi dites-vous, Nathalia Savichna, quand son âme sera entrée dans sa gloire ... n'y est-elle pas déjà?
—Non, petit père, dit la vieille servante en baissant la voix et en s'asseyant plus près de moi,—pour le moment son âme est encore là....» Elle montrait le ciel et parlait dans un murmure, avec tant de sentiment et de conviction, que je levai involontairement les yeux vers le ciel, et, regardant les corniches du plafond, je me mis à chercher je ne savais quoi, quelque chose. Nathalia Savichna reprit:
—Lorsque l'âme du juste monte au paradis, elle doit passer par quarante épreuves, petit père; elle doit passer encore quarante jours chez elle, dans sa maison.»
Elle me parla encore longtemps dans ce sens, avec autant de simplicité et d'assurance que si elle m'avait raconté les choses les plus ordinaires du monde, des choses qu'elle aurait vues, et sur le compte desquelles il n'eût pu s'élever aucun doute. Je l'écoutais en retenant mon souffle, et, sans comprendre tout à fait ce qu'elle me disait, j'avais une confiance absolue en ses paroles.
«Oui, petit père, maintenant elle est ici, elle nous regarde; elle écoute peut-être ce que nous disons.»
Et Nathalia Savichna inclina la tête et se tut. Elle saisit son châle pour essuyer les larmes qui coulaient de ses yeux; puis, elle se leva, et, me regardant droit dans les yeux, elle me dit d'une voix tremblante d'émotion:
«Le Seigneur, par cette mort, m'a rapprochée de lui de bien des degrés.... Que me reste-t-il à faire ici-bas? Pour qui vivrais-je? Qui aimerais-je?
—Et nous? est-ce que vous ne nous aimez pas? lui demandai-je d'un ton de reproche, en retenant difficilement mes larmes.
—Dieu sait combien je vous aime, mes chéris; mais je n'ai jamais aimé personne comme je l'ai aimée, et je ne peux plus aimer ainsi....»
La voix lui manqua, et elle se détourna de moi pour sangloter tout haut.
Je ne songeais plus à dormir; nous pleurions sans parler et serrés l'un contre l'autre.
Tout à coup Foka entra dans la chambre; en nous voyant ensemble il s'arrêta sur le seuil de la porte, de crainte de nous déranger, et nous regarda en silence et d'un air timide.
«Qu'est-ce que tu viens demander, cher Foka? demanda Nathalia Savichna en essuyant ses larmes dans son châle.
—Une livre et demie de raisins, répondit le vieux serviteur, quatre livres de sucre et trois livres de riz pour faire le koutia (une sorte de gâteau qu'on mange après l'office des morts).
—Tout de suite, tout de suite, petit père!» dit Nathalia Savichna.
Elle aspira d'abord une prise de tabac, puis se dirigea à pas précipités vers le bahut. Les derniers vestiges de douleur, toutes traces de notre conversation disparurent pendant qu'elle accomplissait ses devoirs de femme de charge, bien qu'elle eût toujours l'air très grave.
«A quoi bon quatre livres? dit-elle en rechignant, tout en pesant le sucre, c'est assez de trois livres et demie.»
Et elle retira plusieurs morceaux de la balance.
«Et qu'est-ce que cela signifie?... Hier encore j'ai donné huit livres de riz, et ils en redemandent!... Non, je n'en donnerai pas! Ce voleur de cuisinier profite de ce que la maison est sens dessus dessous; et il croit que je ne m'en apercevrai pas!... Non je ne laisserai pas gaspiller le bien des seigneurs.... Je vous demande un peu!... huit livres!
—Mais que faut-il faire? insista Foka, il déclare que tout a été employé....
—Eh bien! prends alors!, prends! qu'il vole à son aise!...»
Je fus frappé de voir Nathalia Savichna passer sans transition d'un sentiment touchant à une humeur querelleuse, et de la voir entrer, dans des détails si minutieux.... Mais, à force d'y songer, j'ai compris ce qui s'était passé dans son âme; elle avait assez de force de caractère pour pouvoir remplir ses devoirs malgré son chagrin, et, en outre, la force de l'habitude la ramenait à ses occupations quotidiennes. La douleur l'avait si fortement saisie, qu'elle ne songeait même pas à la manifester, et ne croyait nullement nécessaire, pour prouver combien elle souffrait, de négliger les choses étrangères à sa peine; une pareille idée ne lui serait même jamais venue.
L'amour-propre est un des sentiments les moins compatibles avec une véritable douleur, et cependant il est si profondément ancré dans la nature humaine, que la douleur la plus vive est rarement assez puissante pour le bannir. L'amour-propre dans la douleur se manifeste par le désir de faire voir qu'on est triste ou malheureux, ou de faire preuve de fermeté, et ce vil désir, que nous ne nous avouons pas, ne nous abandonne jamais, pas même dans la plus grande douleur, et lui enlève sa puissance, sa dignité et sa sincérité.
Nathalia Savichna avait été si profondément frappée par son malheur qu'il n'était plus resté dans son âme un seul désir personnel, et elle continuait à vivre comme elle avait vécu jusque là, par la force de l'habitude.
Après avoir remis à Foka les provisions, en lui rappelant de ne pas oublier de faire préparer un gâteau pour le clergé de la paroisse, elle le congédia, prit son bas à tricoter et s'assit près de moi.
Nous recommencâmes l'entretien interrompu, et de nouveau nous avons pleuré ensemble pour essuyer encore une fois nos larmes.
C'était toujours la même conversation, les mêmes larmes tranquilles, et les mêmes paroles résignées et pieuses, qui m'ont apporté tant de consolation et d'allégement à ma souffrance.
Malheureusement nous fûmes bientôt séparés; trois jours après l'enterrement, nous reprenions la route de Moscou, et je n'ai pas revu Nathalia Savichna.
Grand'mère n'apprit la terrible nouvelle qu'à notre retour.
Sa douleur fut immense. On ne nous permit pas de voir grand'mère; pendant toute la semaine, elle fut dans un état de prostration complète. Les médecins craignirent pour sa vie, d'autant plus qu'elle refusait tous les remèdes et repoussait toute nourriture.
Parfois, assise toute seule dans sa chambre, elle était prise tout à coup d'un accès de rire nerveux auquel succédaient des sanglots sans larmes; elle se tordait dans des convulsions et proférait des paroles horribles et insensées. C'était la première grande épreuve qui la frappait, et sa douleur était désespérée. Elle éprouvait le besoin d'accuser quelqu'un de son malheur; et elle prononçait des imprécations terribles, menaçant quelqu'un avec une véhémence extraordinaire. Dans ces moments de paroxysme, elle sortait de son fauteuil, parcourait sa chambre à grands pas, pour tomber ensuite évanouie.
Une fois j'ai pénétré dans son appartement; je la trouvai assise comme d'ordinaire dans son fauteuil. Elle semblait calme, mais son regard me frappa; ses yeux étaient légèrement ouverts, éteints, avec une expression vague; elle me regardait fixement sans me voir. Ses lèvres ébauchèrent lentement un sourire, et elle dit d'une voix tendre et touchante: «Viens ici, mon ami, viens, mon ange!»
Je crus qu'elle s'adressait à moi, et je m'approchai d'elle; mais évidemment ce n'était pas moi qu'elle voyait; elle disait:
«Ah! si tu savais, mon âme, comme j'ai souffert, et que je suis contente que tu sois arrivée.»
Je compris qu'elle croyait voir maman, et je m'arrêtai; elle continua en se fâchant:
«On m'a dit que tu es morte ... quelle bêtise! est-ce que tu peux mourir avant moi?»
Et elle fut saisie d'un affreux rire nerveux.
Les êtres capables d'aimer fortement sont seuls capables de ressentir de si fortes douleurs; mais ce besoin d'aimer est pour eux un antidote contre la douleur et finit par les guérir. C'est pourquoi la nature morale de l'homme est plus vivace que sa nature physique; la douleur ne tue pas.
Au bout d'une semaine, grand'mère put pleurer, et les larmes la soulagèrent. Sa première pensée, en revenant à elle, fut pour nous, et l'amour qu'elle nous portait grandit encore. Nous ne quittions plus son fauteuil; elle pleurait doucement en nous parlant de maman et en nous comblant de caresses.
Personne, en voyant l'affliction de grand'mère, n'aurait pu supposer qu'elle exagérait sa douleur. Sa manière de l'exprimer était énergique et touchante; et pourtant la tristesse de Nathalia Savichna m'a fait une beaucoup plus vive impression, et je suis, jusqu'à ce jour, persuadé que personne n'a aimé si sincèrement et si purement ma mère, et que personne ne l'a autant regrettée, que cet être aimant et naïf.
L'heureux temps de mon enfance finit avec la mort de ma mère, et une nouvelle phase de ma vie commence, celle de l'adolescence.
Bien que je n'aie pas revu Nathalia Savichna, comme les souvenirs qu'elle m'a laissés se rapportent au premier âge, et qu'ils ont eu une grande et une bienfaisante influence sur le développement de ma sensibilité, je veux dire encore quelques mots sur elle et raconter sa mort avant de finir.
Après notre départ, à ce que m'ont raconté les gens qui sont restés dans notre maison de campagne, elle souffrit beaucoup de n'avoir plus rien à faire.
Sans doute tous les bahuts étaient restés sous sa garde, et elle ne cessait de fouiller dedans, de remuer les choses qui s'y trouvaient pour les suspendre, les déplacer; mais l'activité, qui avait toujours rempli la maison seigneuriale et à laquelle Nathalia Savichna était habituée, lui manquait beaucoup. Le chagrin que lui avait causé la mort de notre mère, le changement qui survint dans son existence et l'absence de soins développèrent en elle une maladie à laquelle la pauvre femme était prédisposée. Juste une année après la mort de notre mère, elle devint hydropique et fut contrainte de prendre le lit.
Elle n'avait pu supporter de vivre toute seule dans notre grande maison de campagne déserte, sans amis, sans parents, et surtout elle souffrit cruellement de se voir ainsi délaissée à ses derniers moments.
Les autres domestiques l'aimaient et la respectaient; mais elle n'avait aucune relation d'amitié avec eux et s'en faisait gloire.
Elle pensait que, dans sa position de femme de charge, honorée de la confiance de ses maîtres, et à qui incombe la surveillance non seulement des bahuts, mais de toutes sortes de biens, toute familiarité avec un des serviteurs de la maison l'entraînerait à des actes de condescendance criminelle, en la rendant moins impartiale. Pour cette raison, et peut-être aussi parce qu'il n'y avait en réalité rien de commun entre elle et les autres domestiques, elle s'éloignait de tous, en disant qu'il ne lui restait dans la maison ni parrains, ni parents, et qu'elle ne permettrait à personne de gaspiller le bien de ses maîtres.
Elle confiait à Dieu ses peines dans des prières brûlantes, et elle trouvait là une consolation; mais parfois, dans ces moments de faiblesse auxquels nous sommes tous sujets, et où nous avons besoin de trouver la sympathie d'un être vivant, elle prenait sur son lit un petit chien carlin qui lui léchait les mains, en fixant sur elle ses yeux jaunes; elle lui parlait et pleurait en le caressant.
Quand le carlin commençait à gémir plaintivement, elle s'efforçait de le consoler en disant: «Ne pleure pas, je sais, sans que tu me le dises, que je vais mourir bientôt.»
Un mois avant sa mort, elle sortit de son bahut du calicot blanc, de la mousseline blanche et des rubans roses; avec l'aide de la jeune fille placée sous sa direction, elle confectionna une robe et un bonnet et prit toutes les dispositions nécessaires pour son enterrement.
Elle passa soigneusement en revue tous les bahuts, l'inventaire en main, et remit le tout à la garde de la femme de charge qui devait prendre sa place. Elle sortit deux robes de soie et un vieux châle dont grand'mère lui avait fait présent autrefois, ainsi que l'uniforme militaire de grand'père qu'on lui avait également donné.
Les broderies et les galons de l'uniforme reluisaient comme s'ils étaient neufs, et le drap n'avait pas été touché par les mites, tant ils avaient été bien soignés.
Avant sa mort elle exprima le désir que la robe rose fût remise à Volodia, pour qu'on lui en fit une robe de chambre, et que l'autre, couleur ponceau et à carreaux, me fût donnée pour le même usage, tandis que le châle devait appartenir à Lioubotchka. Elle léguait l'uniforme au premier d'entre nous qui serait officier.
Tout le reste de son petit avoir et tout son argent, à l'exception de quarante roubles, qu'elle réservait pour couvrir les frais d'enterrement et payer les prières pour le repos de son âme, devait revenir à son frère.
Ce frère, qui avait reçu sa liberté longtemps auparavant était un fort mauvais sujet, et vivait loin de chez nous. Nathalia Savichna n'avait conservé aucune relation avec lui.
Lorsqu'il reçut son héritage, qui ne se composait que de 25 roubles, il refusa de croire que c'était là le produit des économies de sa sœur. «Il est impossible, disait-il, qu'une vieille femme qui a passé soixante ans dans une riche maison, ayant toutes choses entre les mains, et qui a vécu avec parcimonie, gardant précieusement le moindre chiffon, ne laisse après elle qu'une si maigre somme.»
Telle était cependant l'exacte vérité.
Nathalia Savichna souffrit cruellement de sa maladie. Pendant les deux mois qui précédèrent sa mort, elle supporta ses maux avec une résignation vraiment chrétienne, sans murmures et sans plaintes, se contentant, selon son habitude, d'implorer Dieu dans ses souffrances. Une heure avant sa fin, elle se confessa, avec une joie sereine, et reçut l'extrême-onction.
Elle demanda à tous ceux qui l'entouraient de lui pardonner ses offenses, et elle pria le père Vassili de nous dire à tous qu'elle ne savait pas comment nous remercier pour nos bienfaits, et qu'elle nous suppliait de lui pardonner si, par ignorance, il lui était arrivé de nous faire de la peine.
La seule qualité dont elle se glorifia c'était sa fidélité à ses maîtres.
«Pour voleuse, je ne l'ai jamais été, et je peux certifier que je n'ai jamais touché à un fil appartenant à mes maîtres.»
Après avoir revêtu la robe qu'elle s'était préparée et le bonnet, elle s'appuya du coude sur les oreillers et ne cessa jusqu'à son dernier soupir de parler au prêtre. S'étant souvenue qu'elle n'avait rien laissé pour les pauvres, elle sortit dix roubles de sa bourse et les remit au pope pour les distribuer dans la paroisse; puis, elle se signa, se renversa sur sa couche, en exhalant son dernier souffle avec un sourire joyeux, et le nom de Dieu sur les lèvres.
Elle renonçait à la vie sans regret; la mort ne lui causait nul effroi, elle la recevait comme un bienfait.
On dit cela souvent; mais il est bien rare que ce soit absolument vrai. C'était le cas de Nathalia Savichna. Elle n'avait pas à redouter la mort; elle mourait dans une foi inébranlable et après avoir accompli la loi de l'Évangile.
Toute sa vie n'avait été qu'amour pur, désintéressé, et abnégation de soi-même.
Sans doute ses croyances auraient pu être d'un ordre plus élevé, et sa vie dirigée vers un but plus grand; mais, parce qu'elle s'est mue dans une sphère plus étroite, cette âme pure est-elle moins digne d'amour et d'admiration?
Elle a remporté dans son humble vie la plus grande des victoires: elle est morte sans regret et sans crainte.
D'après son désir, on l'a enterrée tout près de la chapelle élevée sur le tombeau de ma mère.
Le petit tertre couvert d'orties et de chardons sous lequel elle dort est entouré d'une grille noire, et, en sortant de la chapelle, je n'oublie jamais de m'incliner respectueusement devant cette tombe. Parfois, je m'arrête silencieux entre la chapelle et la grille, et de sombres pensées montent dans mon âme ... alors je me demande: «Est-ce que la Providence ne m'aurait réuni dans cette vie à ces deux êtres que pour me les faire éternellement regretter?»

UN ÉCLAIR ÉCLATA PRESQUE DANS LA «BRITCHKA».
L'ADOLESCENCE
CHAPITRE XV
VOYAGE EN BRITCHKA
De nouveau, deux voitures attendent devant le perron de notre maison à Pétrovskoë: l'une est un carrosse dans lequel Mimi, Katienka, Lioubotchka et une femme de chambre prennent place, et Iakov, notre intendant, lui-même, s'installe sur le siège; l'autre véhicule est une britchka où je m'assieds à côté de Volodia. Le valet, Vassili, nous accompagne; c'est un serf récemment enlevé aux travaux des champs, pour être employé au service de la maison.
Mon père, qui doit nous rejoindre à Moscou quelques jours plus tard, est debout sur le perron, tête-nue, et fait des signes de croix sur le carrosse et la britchka.
«Eh bien! que le Seigneur soit avec vous! crie-t-il, en route!»
Iakov et les cochers ôtent leurs chapeaux et se signent, (cette fois nous voyageons avec nos propres chevaux).
«Hue, hue, allez, avec l'aide de Dieu!» crient-ils pour exciter leurs bêtes.
Le carrosse et la britchka commencent à sursauter sur la route inégale, et les bouleaux de la grande avenue courent devant nous l'un après l'autre.
Je ne ressens aucune tristesse; je suis tout entier, non à ce que je quitte, mais à ce qui m'attend. A mesure que je m'éloigne des objets auxquels se rattachent les douloureux souvenirs qui ont hanté mon imagination jusqu'à ce jour, ces réminiscences perdent de leur vivacité et font place à une joyeuse conscience de vie toute débordante de force, de fraîcheur et d'espérance.
Il m'est rarement arrivé de passer plusieurs jours—je ne dirai pas aussi gaiement, j'aurais eu honte de me livrer à la joie—mais d'une manière aussi agréable, et avec un tel sentiment de bien-être, que les quatre journées qu'a duré notre voyage. Je n'avais plus devant les yeux ni la porte close de la chambre de maman, dont je ne pouvais m'approcher sans tressaillir, ni le piano, muet maintenant, que personne n'osait plus toucher et que nous regardions avec une sorte de crainte, ni les tristes vêtements de deuil, qu'avaient remplacés nos simples costumes de voyage; plus aucun de ces objets qui me rappelaient trop vivement ma perte irréparable et réprimaient en moi toute manifestation de vie, comme un outrage à la mémoire de celle qui nous manquait. En route, au contraire, les points de vue changent continuellement et des scènes variées attirent mon attention et la distraient; puis, le spectacle de la nature printanière remplit mon âme de sentiments joyeux, de satisfaction du présent et d'espérances lumineuses pour l'avenir.
Le lendemain matin, à l'auberge, l'impitoyable et trop zélé Vassili—c'est toujours le défaut des hommes qui entrent dans de nouvelles fonctions—retira la couverture de mon lit et m'annonça qu'il était temps de partir, que tout était prêt. J'eus beau parlementer, avoir recours à la ruse, me fâcher, pour prolonger d'un quart d'heure au moins mon doux sommeil du matin, rien n'y fit, et je devinai, au visage décidé de Vassili, qu'il serait inexorable et tout prêt à retirer vingt fois mon couvre-pied. Je sautai à bas du lit et je courus dehors pour faire ma toilette dans la cour.
Dans l'antichambre, le samovar bout déjà, et Mitka, le postillon, est devenu rouge comme une écrevisse à force de souffler sur les braises.
Le temps est humide et brumeux; on dirait qu'une vapeur monte des fumiers gras. A l'orient, le soleil éclaire le ciel d'une lumière éclatante et joyeuse, qui ruisselle sur les larges auvents des toits de chaume, tout autour de la cour, et fait reluire la rosée.
J'aperçois nos chevaux attachés sous le rebord des toits, devant les auges, et j'entends le bruit régulier de leur mastication. Un petit chien noir, à la fourrure épaisse, roulé en boule depuis l'aube sur un tas de fumier sec, s'étire paresseusement; puis, agitant la queue, part en trottinant pour chercher une meilleure place dans un autre coin de la cour.
L'hôtesse, affairée, ouvre le portail qui grince, et elle fait un bout de causette avec sa voisine endormie, pendant que les vaches, l'air sérieux et pensif, vont rejoindre le troupeau qu'on entend piétiner dans la cour, où les bêlements des agneaux et les voix graves des ruminants se confondent.
Notre cocher, Philippe, les manches de sa chemise retroussées jusqu'au coude, tourne la roue du puits et en retire le seau, en faisant rejaillir l'eau claire autour de lui, avant de le vider dans l'abreuvoir de chêne; tout auprès les canards déjà éveillés barbottent dans une flaque. J'ai du plaisir à regarder Philippe, avec sa large barbe touffue, ses grosses veines qui se gonflent et les muscles qui se dessinent nettement sur ses vigoureux bras nus, à chaque effort qu'il fait.
Derrière la cloison où Mimi a dormi avec Katienka et Lioubotchka, et à travers laquelle nous avons causé ensemble le soir, on entend un bruit de va-et-vient. La femme de chambre entre et sort sans cesse; enfin la porte s'ouvre, et on nous appelle pour prendre le thé.
Vassili, toujours en proie à un excès de zèle, entre continuellement dans la chambre et porte dans la voiture tantôt une chose, tantôt une autre, et tout le temps il fait des signes désespérés pour supplier Mimi de donner le signal du départ.
Les chevaux sont attelés et manifestent leur impatience en secouant souvent leurs grelots; les malles, les caisses, les petites boîtes ont été portées de nouveau dans les voitures, et nous cherchons à reprendre nos places. C'est en vain; nous trouvons sur les sièges de la britchka des monceaux de bibelots, et nous nous creusons la tête pour comprendre où tous ces objets étaient casés la veille et où nous pourrons bien nous asseoir. Une boîte à thé, en noyer, avec un couvercle en forme de triangle, a été fourrée sous moi et fait mon désespoir; mais Vassili me promet que la boîte se rangera en route, et je suis forcé de me contenter de cette assurance.
Le soleil, voilé un moment par un épais nuage blanc qui couvre le ciel du côté de l'est, se dégage tout à coup et inonde la campagne d'une clarté paisible et joyeuse. Autour de moi tout est beau, et mon âme est légère et sereine.
La route se déroule devant nous en une large bande irrégulière, qui court entre les champs couverts de chaume sec et les prairies brillantes de rosée; ici et là apparaît au bord du chemin un morne cytise ou un jeune bouleau, avec de tendres feuilles gommeuses, jetant une ombre immobile sur les ornières desséchées du sol argileux et sur la petite herbe verte qui borde la voie.
Le bruit monotone des roues et des grelots ne domine pas le chant des alouettes qui tournoient au-dessus de nos têtes. L'odeur de poussière, d'acide et de drap rongé par les mites, qui s'exhale toujours de notre britchka, est remplacée par un parfum de printemps; je sens en mon âme un trouble joyeux, un vague besoin d'activité, le désir de produire quelque chose, signe infaillible d'un vrai contentement.
Tout à coup, sur le sentier des piétons, qui côtoie notre route, je distingue des formes qui se meuvent lentement, et, je reconnais des pèlerines. Leurs têtes sont emmitouflées de mouchoirs malpropres; elles portent sur le dos des besaces faites d'écorce de bouleau; leurs jambes sont entourées de bandes de toile d'un blanc douteux, et leurs pieds chaussés de lourds souliers de tille. Relevant en mesure leurs bâtons, elles avancent presque sans prendre garde à nous et marchent lentement à la queue leu-leu, d'un pas pesant. A leur vue, ces questions se pressent dans ma tête: Où vont-elles? Que vont-elles faire? Leur voyage doit-il durer longtemps? Est-ce que leurs longues ombres rejoindront l'ombre du cytise devant lequel elles doivent passer?
Mais mon attention est bientôt détournée.
Une voiture attelée de quatre chevaux de poste vient à notre rencontre; encore deux secondes, et les visages qui apparaissent à la portière pour nous regarder d'un air aimable et curieux seront déjà loin, et il me semble étrange que ces personnes n'aient aucune communication avec nous, et que je ne les reverrai peut-être jamais.
Ensuite arrivent de côté deux chevaux poilus tout en sueur; ils courent en agitant leurs colliers, les traits serrés dans les avaloires. Derrière eux, sur un troisième cheval, dont le garrot est surmonté d'un arc avec une cloche suspendue, est perché un jeune postillon qui laisse pendre des deux côtés de l'animal ses longs pieds dans d'énormes bottes. Il retourne au relais, le chapeau de laine d'agneau rabattu sur une oreille, et chante en traînant un refrain plaintif, accompagné par le son de la cloche que le cheval fait tinter. Son visage et toute son attitude expriment tant de satisfaction nonchalante et d'insouciance, qu'il me semble que le comble du bonheur est d'être postillon, de ramener ses chevaux au relais et de chanter des airs tristes.
Voilà, maintenant, que dans le lointain, se découpe sur le ciel d'un azur lumineux l'église d'un village, avec son toit vert; puis j'aperçois le village lui-même, le toit rouge de la maison seigneuriale et le jardin verdoyant. Qui habite cette maison? Y a-t-il là des enfants, un père, une mère, un précepteur? Pourquoi n'entrons-nous pas dans ce château, et ne faisons-nous pas la connaissance de ses maîtres?
A présent, une longue file de grands chariots viennent à notre rencontre; ils sont attelés de trois chevaux frais, bien nourris et aux jarrets solides. Nous sommes obligés de nous tirer de côté pour les laisser passer.
«Qu'est-ce que vous transportez sur vos chars?» demande Vassili au premier charretier.
Mais celui-ci, ses gros pieds pendant en dehors du véhicule, et tout en brandissant son fouet court, nous regarde d'un œil stupide et ne se décide à répondre que lorsque nous ne pouvons plus l'entendre.
«Quelle marchandise avez-vous là?» s'écrie encore Vassili, en s'adressant au second charretier couché sur le devant du chariot, sous une tente formée par une natte neuve. Une tête blonde aux joues rouges, terminée par une petite barbe roussâtre, sort un moment de sous cet abri, jette un regard d'indifférence méprisante sur notre britchka et se cache de nouveau sous la natte.
Je me dis alors que ces charretiers ne savent évidemment pas qui nous sommes, d'où nous venons et où nous allons....
Absorbé tout entier pendant une heure et demie dans des observations diverses, je ne remarque pas les chiffres posés en travers des poteaux pour marquer la distance.
Déjà le soleil commence à me brûler la tête et le dos, et la route devient plus poussiéreuse. Le couvercle en triangle de la boîte à thé me gêne horriblement et me fait mal; je change plusieurs fois de position; j'ai trop chaud et je ne me sens pas à l'aise. Toute mon attention se porte alors sur les poteaux indicateurs et leurs chiffres; je me livre à différents calculs mathématiques pour déterminer dans combien de temps nous arriverons au prochain relais.
«Douze verstes, (la verste est un peu plus d'un kilomètre) font le tiers de trente-six, il y a quarante et une verstes d'un relais à l'autre; or, nous avons parcouru un tiers de la route, plus ... mais je ne finis pas cette opération mentale et je crie:
«Vassili, cher Vassili, laisse moi monter sur le siège.»
Vassili, qui était en train de faire un bon somme, s'empressa de donner son consentement. Il changea de place avec moi et se mit aussitôt à ronfler, s'étendant de façon à prendre toute la place.
De la hauteur où je me trouve maintenant, je peux suivre un spectacle intéressant, celui de nos quatre chevaux: La Nouvelle, Sacristain, le Gauche timonier, et Pharmacien, ayant chacun ses qualités individuelles que je connais à fond.
«Pourquoi Sacristain est-il attelé aujourd'hui du côté droit et non pas à gauche, Philippe? demandai-je un peu timidement au cocher.»
—Sacristain?
—Et Pharmacien ne tire pas ... ajoutai-je.
—Sacristain? On ne peut pas atteler Sacristain à gauche, me répondit Philippe sans prendre garde à ma dernière remarque.—Sacristain n'est pas un cheval qu'on puisse atteler à gauche ... à gauche il faut un cheval, en un mot, qui soit un cheval, et non pas comme celui-ci....»
En prononçant ces mots, Philippe se pencha à droite, et, tirant la bride de toutes ses forces, il se mit à donner des coups de fouet au pauvre Sacristain, quoique l'animal fît tous ses efforts et tirât à lui seul la britchka. Philippe ne cessa cet exercice que lorsqu'il jugea nécessaire de se reposer et de remettre, Dieu sait pourquoi! son chapeau de côté, bien qu'il fût en place et tînt ferme sur sa tête.
Je profitai de ce moment de répit pour prier Philippe de me laisser conduire un instant. Il me remit d'abord une guide, puis la seconde, et enfin toutes les six et le fouet. Alors je fus au comble du bonheur. Je m'efforçai d'imiter le cocher, et je lui demandai si je conduisais bien; mais il se montra plutôt mécontent, disant que Pharmacien tirait trop et que La Nouvelle ne tirait rien du tout, et il finit par placer son coude devant ma poitrine et me reprit les rênes.
La chaleur devenait toujours plus intense; de petits nuages blancs se gonflaient comme des bulles de savon, s'élevaient, envahissaient le firmament, et, pressés les uns contre les autres, semblaient un troupeau de moutons, puis, se condensant, formaient une masse compacte d'un gris sombre.
Tout à coup, je vis une main tenant une bouteille et un paquet sortir de la portière du carrosse. Vassili, avec une agilité surprenante, sauta de la britchka sans faire arrêter et, courant après l'autre voiture, revint aussitôt chargé de talmouses et de kvass (boisson au goût aigrelet préparée avec du pain).
Aux descentes, quand la pente est raide, nous mettons tous pied à terre, et souvent nous courons pour voir qui arrivera le premier au pont ou à un autre but, tandis que Vassili et Iakov, après avoir enrayé les deux voitures, soutiennent le carrosse chacun d'un côté, comme s'il leur était possible de le retenir s'il venait à verser. Enfin, avec la permission de Mimi, Volodia ou moi, nous montons auprès d'elle et changeons de place avec Katienka ou Lioubotchka. Elles sont ravies et trouvent, non sans raison, qu'il est beaucoup plus gai de voyager dans la britchka découverte que dans le carrosse fermé.
Quelquefois, en, traversant un bosquet, nous nous arrêtons, nous faisons une cueillette de branches vertes dont nous formons une tente au-dessus de la britchka. Bientôt ce pavillon ambulant court à toute haleine après le carrosse, et Lioubotchka glapit d'une voix perçante, ce qui est, chez elle, le signe d'un contentement parfait.
Cette fois, nous apercevons le village où nous ferons halte. Je flaire déjà l'odeur du village: la fumée, le goudron, les talmouses; j'entends des voix, des pas, des bruits de roues; les grelots ne résonnent plus comme lorsque nous étions en plein champ. De chaque côté de la route se dressent des isbas (cabanes) aux toits de chaume, avec des perrons en bois sculpté et de toutes petites fenêtres ornées de volets rouges ou verts; parfois, à une de ces croisées apparaît la tête d'une paysanne curieuse.
Puis voici les enfants du village, garçons et fillettes, ayant pour tout vêtement une chemise; les yeux écarquillés et les bras ouverts d'étonnement, ils restent comme figés à leur place à notre aspect, ou trottinent, leurs pieds nus enfoncés dans la poussière, et courent après les voitures en s'efforçant de se jucher sur les malles attachées derrière, malgré Philippe qui les menace de son long fouet.
Maintenant, plusieurs aubergistes à la tête roussâtre se cramponnent aux deux portières de nos voitures et tâchent, par leurs belles promesses et leurs paroles alléchantes, de se faire donner la préférence.
Halte! les chevaux s'arrêtent. Les portails grincent, les palonniers frottent contre les murs, et nous faisons notre entrée dans la cour de l'auberge.
Nous avons devant nous quatre heures de répit et de liberté.
Le soleil descendait vers l'occident, et ses rayons obliques me brûlaient la nuque et les joues d'une façon insupportable; il n'y avait pas moyen de poser la main sur le rebord de la voiture, tant il était chaud. Une poussière épaisse tourbillonnait sur la route et remplissait l'air; pas le moindre souffle de vent ne s'élevait pour l'emporter. Devant nous, à une distance toujours égale, se balançait le carrosse poudreux, surmonté de malles, derrière lesquelles j'apercevais par moments le fouet que balançait Philippe, ou son chapeau et la casquette de Iakov.
Je ne savais que faire de moi-même; ni la vue de Volodia qui dormait près de moi, le visage noir de poussière, ni les mouvements d'épaules de Philippe, ni l'ombre allongée de notre britchka qui nous suivait en dessinant un angle aigu, rien ne parvenait à me distraire. Toute mon attention était concentrée sur les poteaux qui indiquaient les verstes parcourues et que j'apercevais de loin, ainsi que sur les nuages, qui n'étaient plus disséminés, mais s'avançaient dans le ciel, réunis en une vaste et sinistre nuée ombrée de noir, de fort mauvais augure. De temps en temps le tonnerre grondait, ce qui avivait de plus en plus mon impatience d'arriver à une auberge. L'approche de l'orage me causait un inexprimable sentiment d'angoisse et de frayeur, très pénible à supporter.
Nous avions encore dix verstes à parcourir pour gagner le village le plus proche, et l'énorme nuée d'un lilas sombre, venue je ne sais d'où, s'avançait rapidement vers nous, bien qu'il n'y eût pas de vent. Le soleil, encore à découvert, faisait ressortir la masse imposante du nuage, d'où émanaient en tous sens, jusqu'aux bords de l'horizon, de larges rayons grisâtres. De temps en temps, au loin, un éclair s'allumait, et j'entendais un bruit sourd qui allait grossissant, se rapprochait de nous et éclatait dans un long roulement saccadé parcourant la voûte céleste.
Tout à coup Vassili se lève sur le siège et relève la capote de la britchka, les cochers mettent leurs armïaki (manteaux), et, à chaque coup de tonnerre, ils ôtent leurs casquettes et se signent. Les chevaux dressent l'oreille, leurs naseaux se gonflent comme pour aspirer l'air frais, qui descend de la nuée poussée toujours plus près de nous, et la britchka, vole avec une célérité croissante sur la route poussiéreuse.
J'éprouve un sentiment désagréable; il me semble que mon sang coule plus vite dans mes veines.
Déjà les nuages épars commencent à intercepter le soleil; le voilà qui nous regarde pour la dernière fois, il éclaire d'une lumière fugitive l'horizon sombre et menaçant, et il disparaît. En un clin d'œil tout ce qui nous entoure a changé d'aspect et pris un caractère lugubre. Le bosquet de trembles est secoué de frissons; les feuilles sont devenues d'un blanc terne et se détachent durement sur le fond violacé du grand nuage; elles bruissent et palpitent. Les cimes des hauts bouleaux commencent à se balancer, et des tas d'herbe sèche s'éparpillent sur le chemin. Les martinets, les hirondelles, avec leurs guimpes blanches, planent autour de la britchka, passent sous le poitrail des chevaux, comme si elles voulaient nous arrêter dans notre course. Les choucas, les ailes déployées, volent en biais dans l'air. Nous avons ramené sur nous le tablier de cuir; les quatre bouts se soulèvent et laissent pénétrer des bouffées d'air humide; les coins se tordent dans toutes les directions et battent contre la voiture.
Un éclair éclate presque dans la britchka et nous aveugle, illuminant pour une seconde le drap gris, les galons de nos coussins et la figure de Volodia, qui s'est blotti dans un coin. En même temps, droit au-dessus de ma tête, résonne un bruit sourd, majestueux; il semble monter plus haut, toujours plus haut et s'étendre plus ample, toujours plus ample, dans une gigantesque spirale; il enfle d'instant en instant et s'abîme dans un écroulement formidable, écrasant, qui nous fait involontairement trembler et retenir notre souffle.
«La colère de Dieu!» Que de poésie dans cette expression populaire!
Les roues tournent de plus en plus vite; Philippe agite impatiemment les rênes; je devine aux mouvements de son dos et de celui de Vassili qu'ils ont aussi peur que moi.
La britchka glisse en bas de la descente et fait crier le pont de bois; je n'ose pas remuer et j'attends de minute en minute notre fin à tous.
Crac!...
Un des palonniers de la britchka, vient de se briser, et nous voilà contraints de nous arrêter au milieu du pont, malgré les coups de tonnerre qui se succèdent sans interruption et qui nous assourdissent!
J'appuie ma tête sur un des côtés de la britchka, et le cœur me manque, mon souffle s'arrête pendant que je suis tous les mouvements des gros doigts noirs de Philippe, qui serrent lentement un nœud et égalisent les traits. De l'autre main, et en s'aidant du manche de son fouet, le cocher pousse le bricolier à sa place.
Mon inquiétude, mes tourments et ma frayeur augmentent en proportion de l'orage qui grandit, et, quand survient le moment imposant d'accalmie qui précède d'habitude une nouvelle décharge d'électricité, mes impressions deviennent si intenses, que je serais certainement mort d'émotion si cet état avait duré un quart d'heure encore.
A cet instant même, il surgit tout à coup de dessous le pont un homme vêtu seulement d'une chemise sale et trouée, le visage enflé et stupide, la tête branlante et les cheveux coupés ras; il avait les jambes tordues et grêles et tendait, sans se gêner, au milieu de la britchka, son bras privé de main et terminé par un moignon rouge et luisant.
«Do-o-nnez au pauvre, pour l'amour de Dieu! do-o-nnez au pauvre!» gémit sa voix lamentable; et, à chaque mot, le mendiant se signait et nous saluait profondément jusqu'à terre.
Il m'est impossible de rendre l'expression d'effroi qui me glaça le cœur en ce moment. Un frisson courut dans mes cheveux, et mes yeux étaient rivés sur le pauvre avec la fixité stupide de l'épouvante.
Vassili, qui est chargé de distribuer les aumônes en route, est occupé à donner des instructions à Philippe pour consolider le palonnier, et ce n'est que lorsque tout est prêt, et que le cocher a déjà rassemblé les rênes, que Vassili sort quelque chose de sa poche de côté. La britchka s'ébranle de nouveau; mais à peine a-t-elle donné un tour de roues, qu'un éclair éblouissant embrase tout le ravin sous nos pieds et arrête brusquement les chevaux dans leur course. La lumière électrique est accompagnée, sans même une seconde d'intervalle, par un coup de tonnerre si formidable, qu'il semble que toute la voûte des cieux s'écroule sur nos têtes. Le vent fait rage; la crinière et la queue des chevaux, le manteau de Vassili, les coins du tablier flottent désespérément dans la même direction, emportés par la rafale. Sur la capote de la britchka une grosse goutte de pluie tombe en retentissant ... puis une seconde,... une troisième, une quatrième, et aussitôt on dirait que quelqu'un bat du tambour sur nos têtes; puis, tout autour de la voiture, résonne un bruit égal de pluie.
Je reconnais aux mouvements des coudes de Vassili qu'il délie sa bourse, et, pendant tout ce temps, le mendiant ne cesse pas de se signer et de nous saluer en répétant:
«Donnez, pour l'amour du Christ!»
Et il court si près des roues, que je crains à tout instant de voir la britchka lui passer sur le corps.
Enfin une monnaie de cuivre glisse devant nos yeux, et le pitoyable individu en haillons, mouillé jusqu'à la moelle des os, fouetté par le vent, s'arrête un moment au milieu de la route, perplexe et irrésolu, et nous le perdons de vue.
La pluie, chassée obliquement par un vent impétueux, coule comme si elle tombait d'un seau; des torrents ruissellent du manteau de frise de Vassili dans la flaque d'eau trouble qui s'est formée sur le tablier de cuir. La poussière, d'abord ramassée en pâtés, se transforme bientôt en une boue liquide que pétrissent les roues; les cahots sont moins fréquents, et, dans les ornières d'argile, s'étalent des ruisseaux fangeux. Peu à peu les éclairs sont plus amples et moins vifs, et les roulements du tonnerre n'éclatent plus aussi sonores au milieu du bruit cadencé de la pluie.
Et bientôt la pluie même devient plus fine, les nuées commencent à se partager en petits nuages moirés et s'éclaircissent par place; il se fait une trouée à l'endroit où le soleil s'est caché, et, à travers la traîne gris-perle de la plus grosse nuée, on distingue un petit pan bleu pâle. Une minute après, un timide rayon de soleil brille déjà sur les mares qui couvrent la route, à travers les lignes droites de fine pluie qui tombent comme d'un crible, et sur l'herbe lustrée, lavée de toute sa poussière.
La grosse nuée noire continue à courir aussi menaçante qu'avant, du côté opposé de l'horizon; mais je ne la redoute plus. J'éprouve un sentiment ineffable d'espérance et j'oublie ma terreur douloureuse. Mon âme s'épanouit avec la nature rafraîchie et devenue souriante.
Vassili rejette en arrière le col de son manteau, ôte sa casquette et la secoue; Volodia déboutonne le tablier de cuir; moi, j'avance la tête hors de la britchka et je bois avec avidité l'air frais et embaumé.
D'un côté de la route se trouve un vaste champ de blé d'automne, coupé ici et là de fossés peu profonds; la terre humectée et la verdure brillent et s'étendent en un tapis ombragé jusqu'au bord de l'horizon. De l'autre côté du chemin, un petit bois de trembles, entremêlés de noyers et de merisiers, reste immobile, plongé dans une extase de bonheur; les branches, sans un frisson, laissent lentement retomber les gouttes de pluie limpides sur les feuilles sèches d'antan.
De tous côtés, des alouettes huppées s'élancent dans les airs et frétillent avec des chants joyeux, puis, aussitôt, se laissent choir dans les champs.
Le suave parfum du bois, après cet orage de printemps, l'odeur du bouleau, de la violette, de la morille, du merisier, des fanes, m'enchantent au point, que je ne peux plus tenir dans la britchka; je saute à bas, je bondis dans les buissons, et, bien que je sois aspergé de gouttelettes, je cueille des branches humides de merisier en fleurs, je m'en donne de petits coups dans le visage, et je m'enivre de leur exquise senteur.
Je ne prends pas garde aux énormes plaques de boue qui se collent à mes bottes, je ne m'aperçois pas que mes bas sont depuis longtemps mouillés, je cours auprès de la portière du carrosse en criant:
«Lioubotchka! Katienka! Regardez comme c'est beau!»
Et je leur tends mon bouquet de merisier. Les jeunes filles poussent des cris de joie; Mimi m'ordonne de me retirer pour ne pas me faire écraser par la voiture; mais je répète à tue-tête:
«Sentez-le donc!... comme il sent bon!»

CHAPITRE XVI
NOUVELLE MANIÈRE DE VOIR
Katienka était assise auprès de moi et suivait, pensive, sa belle tête inclinée, la route poussiéreuse qui fuyait sous les roues.
Je la regardais en silence, surpris de voir pour la première fois sur son visage rose une expression qui n'était pas celle d'un enfant.
«Nous arriverons bientôt à Moscou, lui dis-je, qu'est-ce que tu en penses? Crois-tu que ce soit une grande ville?...
—Je ne sais pas, répondit-elle, par manière d'acquit.
—Cependant, quelle idée t'en fais-tu?... Crois-tu que Moscou est plus grande que la ville que nous venons de traverser?
—Comment?
—Non, je ne dis rien.»
Ce sentiment d'intuition, qui fait qu'un homme devine la pensée d'un autre et qui sert de lien à la conversation, fit comprendre à Katienka que son indifférence me faisait de la peine; elle releva la tête et me dit:
«Votre père ne vous a-t-il pas dit que nous devons demeurer chez votre grand'mère?
—Oui, il m'a dit que grand'mère désire vivre avec nous, tout à fait.
—Et nous devons tous demeurer chez elle?
—Sans doute, tous. Nous aurons un appartement au second étage; papa occupera l'aile de la maison, et nous dînerons tous ensemble au premier avec grand'mère.
—Maman m'a dit que votre grand'mère est si grande dame et si irascible.
—No-o-on! Elle fait cette impression au premier abord. Elle est grande dame, mais pas irascible; au contraire, elle est très bonne et très gaie.... Si tu avais vu le bal qu'elle a donné, le jour de sa fête....
—Cependant, j'ai peur d'elle.... Et puis ... Dieu sait encore, si....»
Katienka se tut subitement et devint grave.
«Qu'est-ce que tu allais dire? demandai-je avec inquiétude.
—Rien ... je n'ai rien voulu dire....
—Mais si ... tu as commencé à dire ... Dieu sait encore si....
—Tu dis qu'on a donné un grand bal, le jour de sa fête?....
—J'ai beaucoup regretté que vous n'y fussiez pas; il y avait une foule d'invités, peut-être un millier de personnes, et de la musique ... et des généraux.... J'ai dansé....—Katienka! ajoutai-je interrompant brusquement mon récit, tu ne m'écoutes pas.
—Si, j'écoute.... Tu as dit que tu avais dansé.
—Pourquoi es-tu si triste?
—On ne peut pas être toujours gaie!
—Non, ce n'est pas cela.... Tu as beaucoup changé depuis notre retour de Moscou. Dis-moi la vérité, continuai-je d'un ton décidé en me tournant vers elle ... pourquoi es-tu devenue si étrange?
—Est-ce que je suis étrange? répondit Katienka d'un ton animé qui prouvait que ma question l'avait piquée; je ne suis pas étrange.
—Pardon, tu n'es plus la même qu'auparavant, continuai-je; autrefois tu étais tout à fait comme une de nous, on voyait que tu nous prenais pour tes parents, et que tu nous aimais autant que nous t'aimions; maintenant tu es devenue si sérieuse!... et tu nous évites.
—Point du tout....
—Non, non, laisse-moi finir, dis-je, en l'interrompant.»
Je sentais déjà ce léger picotement dans le nez, qui précède les larmes; je le ressentais chaque fois que j'avouais une secrète pensée qui pesait depuis longtemps sur mon cœur.
«Tu nous évites, répétai-je, tu ne parles qu'à Mimi, comme si tu ne voulais plus nous connaître.
—On ne peut pas être toujours la même; il vient un jour où il faut changer!» répondit Katienka, qui avait l'habitude, quand elle était embarrassée, d'expliquer toutes choses par une nécessité impérieuse.
Je me souviens qu'un jour, ma sœur, se querellant avec elle, lui dit: «sotte!»
Katienka répliqua: «Tout le monde ne peut pas être sage; il faut aussi qu'il y ait des sots!»
Cette fois je ne fus pas content de sa réponse: «Il vient un jour où il faut changer,» et je continuai mon interrogatoire.
«Pourquoi est-il nécessaire de changer!
—Parce que nous ne pouvons pas vivre toujours ensemble, répondit-elle en rougissant et en fixant les yeux sur le dos de Philippe. Maman pouvait demeurer toujours avec votre mère qui était son amie; mais, on dit la comtesse, votre grand'mère, très irascible. Qui sait si elles s'accorderont?... Et même, si elles se conviennent, il faudra nous séparer un jour; vous êtes riches, vous avez des terres, Pétrovskoë; et nous, nous sommes pauvres; maman n'a rien.»
«Vous êtes riches, nous sommes pauvres,» ces paroles et les idées qui s'y rattachaient me parurent très singulières. En ce temps-là je ne considérais comme pauvres que les mendiants et les paysans, et mon imagination ne pouvait rattacher l'idée de pauvreté à la personne de Katienka, si jolie et si gracieuse. Il me semblait que Mimi et sa fille passeraient leur vie avec nous sur un pied d'égalité complète et qu'il ne pouvait en être autrement. A la révélation de la jeune fille, des milliers de pensées encore confuses surgirent dans mon esprit. Je fus pris d'une telle honte à l'idée que nous étions riches et qu'elle était pauvre, que je devins tout rouge et que je n'osai plus lever les yeux sur elle.
«Eh! qu'importe que nous soyons riches, et Mimi et Katienka pauvres!» me disais-je, pourquoi en résulterait-il une séparation?. Pourquoi ne partagerions-nous pas notre bien avec elles? Mais instinctivement je compris que je ne devais pas faire part à Katienka de mes réflexions, et mon bon sens me suggérait déjà, contrairement à mes déductions logiques, que Katienka avait raison et qu'il serait déplacé de lui exprimer ma pensée là-dessus.
«Est-ce possible que tu nous quittes? lui dis-je. Comment ferons-nous pour vivre séparés?
—Mais que faire!... J'en souffre moi-même.... Cependant je sais ce que je ferai si cela arrive....
—Tu deviendras actrice?. Quelle bêtise! lui dis-je, sachant que toute son ambition était de monter sur la scène.
—Non, je disais cela quand j'étais petite....
—Que comptes-tu faire?
—J'entrerai au couvent, et je serai cloîtrée, je porterai une simple robe noire et un bonnet de velours....»
Et elle se mit à pleurer....
Cette conversation avec Katienka me toucha profondément et, en m'obligeant à réfléchir à la position et à l'avenir de la jeune fille, me fit découvrir pour la première fois que nous, c'est-à-dire ma famille, nous n'étions pas seuls dans ce monde, qu'il y avait sur cette terre beaucoup de personnes qui ne pensaient pas à nous et qui ne soupçonnaient même pas notre existence.
Sans doute je le savais déjà; mais je ne m'en étais jamais rendu compte si nettement. Auparavant, je m'en doutais; mais je ne ne voulais pas le croire.
Maintenant, tout en laissant mes yeux errer sur les campagnes et les villes que nous traversions, je me disais, en passant devant chaque maison, que là vivait une famille comme la nôtre. A la vue des femmes et des enfants qui examinaient avec curiosité nos voitures, un instant, puis disparaissaient pour toujours, et devant les marchands et les paysans, qui non seulement ne nous saluaient pas avec la déférence qu'on nous témoignait à Pétrovskoë, mais ne daignaient pas nous regarder, pour la première fois, je me demandais: Qui sont ces hommes? Qu'est-ce qui les intéresse, puisqu'ils ne pensent point à nous? Ont-ils des enfants? Comment les élèvent-ils? Les laissent-ils jouer? Leur apprennent-ils à lire. Et ainsi de suite, sans fin.
Dès mon arrivée à Moscou, le changement survenu dans ma manière de voir les personnes et les choses, et de juger mes relations avec elles, devint encore plus sensible.
A ma première entrevue avec grand'mère, en apercevant son visage maigre et ridé, et ses yeux éteints, au lieu du sentiment de crainte et de respect que j'avais eu pour elle, j'éprouvai de la compassion. Quand je la vis appuyer son visage sur la tête de Lioubotchka et pleurer comme si elle avait eu devant elle le cadavre de sa fille, la compassion que je ressentais pour elle se transforma en amour.
Sa douleur me troubla. Je comprenais que les personnes n'étaient rien à ses yeux, qu'elle ne chérissait en nous que ses souvenirs; je sentais que, dans tous les baisers dont elle couvrait mes joues, se cachait une pensée unique: «Elle n'est plus, elle est morte, je ne la reverrai jamais!»
Mon père, qui ne s'occupait point de nous à Moscou et qui n'apparaissait qu'au dîner, en redingote ou en frac, et le visage toujours préoccupé, avait aussi beaucoup changé dans mon opinion. Quant à Karl Ivanovitch, grand'mère ne l'appelait jamais que le menin; il avait eu la singulière fantaisie de recouvrir sa vénérable calvitie, qui m'était si familière, d'une perruque rousse dont la raie était simulée par un fil qui partageait la tête presque au milieu. Sous cet accoutrement il me parut si comique, que je m'étonnais de n'avoir pas remarqué plus tôt combien il était drôle.
Une barrière invisible s'était élevée entre nous et les jeunes filles; elles avaient leurs secrets, et nous, les nôtres. On aurait dit qu'elles nous dédaignaient depuis qu'elles portaient leurs robes plus longues, et nous, de notre côté, nous étions très fiers de nos pantalons à sous-pieds.
Le premier dimanche après notre arrivée, Mimi se présenta au dîner dans une robe d'une telle magnificence, et avec une si grande profusion de rubans sur la tête, que je compris, sans en pouvoir douter dorénavant, que nous n'étions plus à la campagne, et qu'ici la vie serait toute différente.
CHAPITRE XVII
MON FRÈRE AINÉ—INCIDENTS
Je n'avais qu'une année et quelques mois de moins que mon frère; nous avions grandi, étudié et joué ensemble. Jusqu'ici on n'avait fait aucune différence entre nous; mais, à l'époque dont je viens de parler, je commençai à comprendre que Volodia n'était plus un camarade pour moi, ni par l'âge, ni par les goûts, ni par le talent. Il me sembla même que Volodia se rappelait qu'il était l'aîné et qu'il en était fier.
Cette persuasion, peut-être erronée, éveillait mon amour-propre, qui souffrait chaque fois que mon frère et moi nous avions un conflit. Volodia m'était supérieur en tout: aux jeux, à l'étude, dans nos querelles, dans sa tenue. Le sentiment de mon infériorité m'éloignait de lui et me causait des souffrances morales, qui restaient incompréhensibles pour moi.
Ainsi, le jour où Volodia porta pour la première fois une chemise de toile de Hollande, si j'avais dit tout franchement que je regrettais de ne pas en avoir une pareille, il ne m'aurait pas semblé, chaque fois qu'il rajustait son col, que c'était pour m'humilier....
Ce qui me tourmentait le plus, c'est que Volodia avait quelquefois l'air de deviner ce qui se passait en moi, mais il le dissimulait.
Qui n'a pas observé ces rapports secrets qui s'établissent, sans qu'une parole soit prononcée, par un sourire, un mouvement, un coup d'œil furtif, entre des personnes vivant sous le même toit, entre frère et sœur, mari et femme, maîtres et domestiques, quand la franchise n'existe pas dans leurs relations? Que de désirs inavoués, de pensées non exprimées, et que de crainte d'être compris se révèlent dans un de ces regards imprévus qui se croisent timidement et sans le vouloir!...
Peut-être aussi ma susceptibilité excessive et mon besoin de tout analyser m'induit-il en erreur; il est possible que Volodia n'ait pas ressenti les mêmes impressions que moi. Il était fougueux, franc et inconstant dans ses passions. Il aimait toutes sortes de choses et s'y livrait de toute son âme.
Tantôt c'était la passion des gravures; il se mettait lui-même à dessiner, dépensait tout son argent en tableaux et en mendiait chez son maître de dessin, chez mon père et chez grand'mère. D'autres fois, il avait la toquade des brimborions; il les recueillait partout où il en trouvait, et en couvrait sa table de travail; puis, il s'éprenait de la lecture et y passait ses jours et ses nuits.
Sa passion dominante m'entraînait malgré moi; cependant, j'étais trop fier pour vouloir marcher sur ses brisées, et trop jeune et pas assez indépendant de caractère pour me tracer une voie nouvelle.
Je me rappelle qu'au plus fort de sa passion pour les bric-à-brac, je m'approchai un jour de sa table et brisai par inadvertance un petit flacon multicolore; par bonheur il était vide.

«VOILA CE QUE TU AURAS GAGNÉ A ME POUSSER!»
«Qui t'a prié de toucher à mes affaires?» s'écria Volodia, qui entrait dans la chambre juste à ce moment néfaste; du premier coup d'œil il s'aperçut que j'avais dérangé la symétrie de ses bibelots.... «Et où est le petit flacon de couleur? demanda-t-il; et de quoi te mêles-tu?
—Je l'ai renversé sans le vouloir, et il s'est cassé, répliquai-je. En voilà un malheur!
—Je te prie de ne jamais te permettre de toucher à mes affaires, dit Volodia en rassemblant les morceaux du flacon brisé et en les regardant d'un air désolé.
—Voyez! répondis-je; le grand malheur! j'ai cassé un flacon.... Eh bien, que veux-tu que j'y fasse?»
Et je souris, quoique je n'eusse nullement envie de sourire en cet instant.
«Oui, à toi, cela ne te fait rien, mais à moi cela me fait beaucoup ... continua Volodia en remontant une épaule, geste qu'il avait hérité de mon père et signe de son mécontentement.... Tu l'as cassé ... et tu en ris par-dessus le marché. Quel vilain gamin!
—Moi, je suis un gamin, et toi tu es grand, mais sot!
—Je n'ai nulle envie de dire des injures, répliqua Volodia en me repoussant avec douceur: va-t'en!
—Ne me pousse pas!...
—Va-t'en!...
—Je te dis de ne pas me pousser!»
Volodia me prit par la main et voulut m'éloigner de force de la table; mais j'étais déjà irrité au plus haut degré; je m'emparai du pied de la table, et je la renversai.
«Voilà ce que tu auras gagné à me pousser.»
Tous les brimborions de porcelaine et les ornements en cristal roulèrent à terre en se brisant en éclats.
«Abominable gamin!» s'écria Volodia en s'efforçant de retenir les objets qui glissaient.
«Maintenant, me dis-je en moi-même en sortant de la chambre, tout est fini entre nous, nous sommes brouillés pour la vie.»
De toute la journée pas une parole ne fut échangée entre nous. Je me sentais coupable; je n'osais pas regarder mon frère, et j'étais incapable de m'appliquer à quoi que ce fût. Volodia, au contraire, prit très bien ses leçons, et, après le dîner, selon son habitude, babilla et rit avec les jeunes filles comme si de rien n'était.
Après les classes, quand notre professeur fut parti, je redoutai de rester en tête à tête avec mon frère ... j'avais honte! Dès que la leçon d'histoire fut terminée, je pris mes cahiers et me dirigeai vers la porte. En passant devant Volodia, bien que j'eusse le désir de faire la paix, je boudai, et je fis la moue. Au même instant mon frère leva la tête et me regarda résolument dans les yeux avec un sourire imperceptible et débonnairement moqueur. Nos yeux se rencontrèrent, et je devinai aussitôt que non seulement il m'avait compris, mais qu'il pressentait que je savais qu'il m'avait compris; un sentiment invincible me força de me détourner.
«Cher Nicolas! me dit-il d'une voix naturelle, exempte de tout emphase, c'est assez se quereller: si je t'ai offensé, pardonne-moi.»
Et il me tendit la main.
Une sorte d'étau me serrait la poitrine, me coupait la respiration et, montant toujours, m'étreignait la gorge; cette sensation ne dura qu'une seconde; les larmes me montèrent aux yeux, et je me sentis soulagé.
«Pardonne-moi, Volodia!» dis-je en lui serrant la main.
Mon frère me regarda comme s'il ne pouvait absolument pas comprendre que j'eusse les larmes aux yeux pour si peu de chose.
«Mon Dieu! de la poudre!... s'écria Mimi d'une voix étranglée par l'émotion.—A quoi pensez-vous? vous voulez mettre le feu à la maison? nous faire tous périr?...»
Et, avec un courage d'une fermeté héroïque, Mimi ordonna à tout le monde de s'écarter, tandis qu'elle-même s'avançait d'un pas résolu vers la grenaille répandue à terre et, bravant le danger d'une explosion subite, se mit à la fouler sous ses pieds.
Lorsque, à son idée, le danger fut conjuré, elle appela un homme et lui dit de jeter toute cette poudre le plus loin possible et de préférence dans l'eau. Puis, balançant fièrement son bonnet, elle se dirigea vers le salon en marmottant:
«Ah! oui, ils sont bien gardés ici!»
Quand mon père sortit de son appartement et nous conduisit auprès de ma grand'mère, nous trouvâmes Mimi déjà assise près de la fenêtre; elle regardait devant elle d'un air grave et avec une expression mystérieusement officielle. Elle tenait à la main quelque chose enveloppé dans plusieurs morceaux de papier. Je devinai que c'était le menu plomb, et que grand'mère savait déjà tout.
Il y avait encore dans la chambre la servante Gacha, qui était très agitée et toute rouge de colère, et le médecin Blumenthal, un petit homme au visage un peu grêlé de la petite vérole. Le docteur s'efforçait d'apaiser la femme de chambre en lui faisant à la dérobée, de la tête et des yeux, des signes pacificateurs.
Grand'mère était assise un peu de côté; elle faisait une patience, dite le Voyageur, occupation qui était toujours chez elle un signe de mauvaise humeur.
«Comment vous portez-vous ce matin, maman? demanda mon père en lui baisant respectueusement la main.
—Très bien, mon cher; il me semble que vous savez déjà que je me porte toujours tout à fait bien, répondit grand'mère sur un ton qui semblait indiquer que la question de mon père était aussi déplacée qu'outrageante.... Eh bien! voulez-vous me donner un mouchoir propre? continua-t-elle en s'adressant à Gacha.
—Je vous l'ai déjà donné, répondit la camériste en montrant un mouchoir de batiste blanc comme neige, posé sur le bras du fauteuil où était grand'mère.
—Ma chère, enlevez-moi ce chiffon sale et donnez m'en un propre.»
Gacha s'approcha de la chiffonnière, ouvrit un tiroir et le referma si brusquement que les vitres tremblèrent.
Grand'mère nous jeta à tous un regard sévère et continua de suivre tous les mouvements de la femme de chambre. Lorsque Gacha lui donna le même mouchoir, à ce que je crois, elle reprit:
«Ma chère, quand est-ce que vous me râperez du tabac?
—Dès que j'en aurai le temps, je le râperai.
—Que dites-vous?
—Je le râperai aujourd'hui.
—Ma chère, si vous ne vouliez pas me servir, il fallait le dire plus tôt, je vous aurais depuis longtemps donné votre congé.
—Eh! donnez-le, on n'en pleurera pas,» grommela Gacha entre ses dents.
A ce moment, le médecin lui fit les gros yeux pour la faire taire; mais elle le toisa avec tant de colère et d'un air si décidé, qu'il baissa la tête et se mit à jouer avec sa clé de montre.
«Vous voyez, mon cher, dit grand'mère à mon père, lorsque Gacha sortit de la chambre en marmottant toujours, vous voyez comme on ose me parler dans ma maison?
—Mais permettez-moi, maman, de vous râper moi-même votre tabac, dit papa, que cet appel inattendu semblait jeter dans un grand embarras.
—Je vous remercie, non, cela ne se peut pas. Si elle est aussi insolente, c'est qu'elle sait bien qu'elle seule peut me râper mon tabac à mon goût. Savez-vous, mon cher, continua grand'mère après un silence d'une minute, que vos enfants ont failli mettre le feu à la maison?»
Mon père regarda grand'mère avec une curiosité respectueuse.
«Oui, voyez un peu en quoi consistent leurs joujoux.... Montrez à monsieur ce que vous tenez ... dit-elle en s'adressant à Mimi.
—Mais c'est de la grenaille, maman! dit papa, ce n'est pas du tout dangereux.
—Je vous suis très obligée, mon cher, de me l'apprendre,... je suis déjà si vieille, qu'on peut tout me faire croire!
—Les nerfs, les nerfs!» murmura le médecin.
Mon père se tourna immédiatement vers moi:
«Où avez vous pris cette grenaille? Et comment vous permettez-vous de jouer avec cela?
—Ce n'est pas à eux qu'il faut le demander, mais à leur menin, dit grand'mère en prononçant avec un mépris accentué ce mot menin.—A quoi lui servent ses yeux? je voudrais bien le savoir.
—Volodia m'a dit que Karl Ivanovitch lui a donné lui-même cette poudre, ajouta Mimi.
—Voilà, vous voyez quel excellent gardien vous avez là! continua grand'mère ... et où est-il ce menin ... ce ... comment l'appelle-t-on? Faites-le venir ici.
—Je lui ai permis d'aller voir des amis, repartit mon père.
—Ce n'est pas une raison, il doit toujours être ici.... Ces enfants ne sont pas à moi, mais à vous, et je n'ai pas le droit de vous donner des conseils, parce que vous êtes plus sage que moi;—mais il me semble qu'il est temps qu'ils aient un précepteur, et non plus un menin, un paysan allemand.... Oui, un paysan ignorant qui ne saura leur enseigner que de mauvaises manières et des chants tyroliens. Je vous demande un peu, vos enfants ont-ils besoin de savoir répéter des chants tyroliens?... Mais à quoi bon parler de ces choses?... A présent, il n'y a plus personne pour penser à tout cela, et vous pouvez faire comme bon vous semble.»
A présent voulait dire: maintenant que notre mère était morte; ces paroles évoquèrent de douloureux souvenirs dans le cœur de grand'mère; elle baissa les yeux sur la tabatière ornée du portrait de maman et devint rêveuse.
«Il y a longtemps que je pense moi-même à cela, se hâta de dire mon père, et je voulais vous demander ce que vous en pensiez, maman; si je leur donnais pour gouverneur Saint-Jérôme qui leur donne des leçons au cachet?...
—Tu ferais très bien, mon ami, dit grand'mère, d'une voix toute changée. Saint-Jérôme est au moins un gouverneur qui comprend comment on doit élever des enfants de bonne maison, et non pas un simple menin, qui n'est bon qu'à les accompagner à la promenade.
—Dès demain j'arrangerai tout cela,» répondit mon père.
Deux jours après cette conversation, Karl Ivanovitch céda sa place à un jeune petit-maître français.
CHAPITRE XVIII
L'HISTOIRE DE KARL IVANOVITCH
Tard dans la soirée, la veille du jour où Karl Ivanovitch devait nous quitter pour toujours, il se tenait debout, près du lit, dans sa robe de chambre ouatée et son bonnet rouge, et, penché sur sa malle, il emballait avec soin ses hardes.
Pendant ces derniers temps, Karl Ivanovitch nous traitait sèchement; il avait l'air de vouloir nous éviter. Ce soir-là, de même, lorsque j'entrai dans la chambre, il se contenta de me regarder du coin de l'œil et continua d'empaqueter ses effets.
Je m'étendis sur mon lit; Karl Ivanovitch, qui me le défendait sévèrement autrefois, ne me dit rien. La pensée qu'il ne nous gronderait plus, qu'il ne serait plus là pour nous empêcher de faire ce que nous voulions, qu'il n'avait désormais plus rien à nous dire, me fit sentir plus vivement l'approche de la séparation. Je ne pouvais croire qu'il eût cessé de nous aimer, et j'eus envie de le lui faire entendre.
«Permettez-moi, Karl Ivanovitch, de vous aider,» dis-je en m'approchant de lui.
Notre «menin» jeta un regard sur moi et se détourna aussitôt; mais, dans ce coup d'œil furtif, je pus lire, au lieu de l'indifférence à laquelle j'attribuais sa froideur, une tristesse vraie et concentrée.
«Dieu sait tout, il voit tout, et tout se fait par sa sainte volonté! dit-il en se redressant de toute sa taille et avec un profond soupir.
«Oui, Nicolinka (cher Nicolas), reprit-il en remarquant que je le regardais les yeux pleins d'une sincère compassion, être malheureux du berceau à la tombe, tel est mon sort. On m'a toujours rendu le mal pour le bien que j'ai fait, et ma récompense me viendra de là! ajouta-t-il en indiquant le ciel.—Si vous connaissiez l'histoire de ma vie, si vous saviez tout ce que j'ai souffert.... J'ai été cordonnier, j'ai été soldat, j'ai été déserteur, fabricant, instituteur, et maintenant je suis zéro! Je n'ai pas un lieu pour abriter ma vieille tête.» Et, fermant les yeux, Karl Ivanovitch se laissa tomber dans un fauteuil.
Je remarquai que Karl Ivanovitch était dans cette humeur sentimentale, qui le rendait expansif et le portait à se raconter à lui-même ses pensées les plus intimes, sans se demander si on l'écoutait ou non. Les yeux toujours fixés sur son bon visage, je m'assis sur le lit.
«Vous n'êtes plus un enfant, vous pouvez me comprendre; je veux vous raconter mon histoire, l'histoire de tout ce que j'ai souffert.... Un jour vous vous rappellerez votre vieil ami, qui vous a beaucoup aimés, mes enfants!»
Karl Ivanovitch appuya son coude sur la petite table qui se trouvait près de lui; il aspira une prise de tabac, et, levant les yeux au ciel, il commença son récit de cette voix toute particulière et gutturale, qu'il prenait d'habitude pour nous faire la dictée:
«Cheai été malheureux tècha dans le sein de mon mère. Das Unglück verfolgte mich schon im schoosse meiner Mutter,» répéta-t-il avec encore plus d'emphase.
Karl Ivanovitch m'a tant de fois depuis raconté son histoire, dans le même ordre, en employant les mêmes expressions, avec les mêmes intonations, que j'espère pouvoir la rendre ici mot à mot; il va sans dire que j'omettrai les incorrections de langage dont j'ai donné un échantillon dans la première phrase de son récit.
Était-ce son histoire véritable ou l'œuvre de son imagination, enfantée dans la solitude de son existence, quand il vivait avec nous à la campagne, et à laquelle il avait fini par croire lui-même à force de la répéter? Ou bien, s'est-il contenté de broder les faits réels de sa vie et d'y ajouter des épisodes fantastiques? Je ne sais pas encore maintenant à quoi m'en tenir là-dessus. D'un côté, il racontait son histoire avec une émotion vraie et un ordre méthodique, deux signes qui semblent attester son authenticité et ne permettent pas de la mettre en doute; mais, d'un autre côté, il y avait beaucoup de traits poétiques dans ce récit, et ces fleurs de rhétorique éveillent en moi quelque doute.
Quoi qu'il en soit à cet égard, voici ce qu'il m'a raconté:
«Dans mes veines coule le sang noble des Sommerblatt! J'avais un frère cadet qui s'appelait Johann; mais j'ai vécu comme un étranger dans ma famille. Quand mon frère Johann faisait des sottises, mon père disait: «Ce Karl ne laisse jamais personne en repos.» Et c'est moi qu'on grondait, et c'est moi qui recevais les coups.
«Quand mes sœurs se querellaient, papa disait: «Ce Karl ne sera jamais obéissant,» et de nouveau j'étais grondé et battu.
«Ma bonne mère était la seule personne qui m'aimât et dont je reçusse des caresses. Elle m'embrassait en cachette. Un jour elle me dit:
«Pauvre, pauvre Karl! personne ne t'aime; mais moi, je ne te changerais contre personne. Ta mère ne te demande qu'une chose: travaille bien, sois toujours un honnête homme, et Dieu ne t'abandonnera pas!»
«Et je travaillai! Quand j'eus quatorze ans révolus et que le moment fut venu de faire ma première communion, ma mère dit à mon père:
«Karl est maintenant un grand garçon; Gustave, que ferons-nous de lui?
«Et mon père répondit: «Je n'en sais rien.» Alors ma mère lui dit:
«Envoyons-le à la ville, et plaçons-le chez M. Schultz pour qu'il apprenne le métier de cordonnier!»
«Et mon père dit: «Bien,» Und mein vater sagte: «Gut,» répéta Karl Ivanovitch, dans sa langue, pour donner plus de poids à ses paroles.
«J'ai passé six ans et sept mois chez le maître cordonnier; il m'aimait beaucoup.
«Un jour il me dit: «Karl, tu es un excellent ouvrier, et un de ces jours tu deviendras contre-maître.» Mais ... l'homme propose et Dieu dispose.... En 1796, on fit la conscription, et tous les jeunes gens de dix-huit à vingt ans qui n'étaient pas exemptés du service militaire devaient aller se présenter à la ville.
«Mon père et mon frère Johann arrivèrent à la ville, et nous allâmes ensemble tirer au sort pour savoir qui serait soldat et qui ne le serait pas. Johann tira un mauvais numéro, il devait être soldat; moi je tirai un bon numéro, je ne devais pas être soldat.
«Et mon père dit:
«J'avais un fils, et je dois m'en séparer.»
«Je pris mon père par la main et je lui dis:
«Pourquoi parlez-vous comme ça, mon père? Venez avec moi, j'ai quelque chose à vous dire.»
«Et mon père vint avec moi. Nous entrâmes chez un traiteur et nous nous mîmes à une petite table. Je demandai deux cruches de bière; quand on les eut apportées, nous bûmes chacun un verre; mon frère Johann prit aussi un verre.
«Cher papa, dis-je alors, ne dites plus que vous n'avez qu'un fils et que vous devez vous en séparer; il me semble que mon cœur va éclater quand vous parlez ainsi.... Mon frère Johann ne fera pas le service militaire, moi je serai soldat. Karl n'est nécessaire à personne ici, et Karl sera soldat.
«Vous êtes un honnête homme, Karl,» me dit mon père, et il m'embrassa.
«Et je suis devenu soldat.»
«Nous étions alors dans des temps terribles, cher Nicolas, continua Karl Ivanovitch dans son récit. C'était l'époque de Napoléon.
«Il voulait conquérir l'Allemagne, et nous avions à défendre notre Vaterland jusqu'à la dernière goutte de notre sang.
«J'ai été à Ulm! j'ai été à Austerlitz! j'ai été à Wagram! Ich war bei Wagram!
—Comment, vous aussi vous vous êtes battu? demandai-je avec stupéfaction, en le regardant. Est-ce que vous avez tué des hommes?»
Karl Ivanovitch me rassura immédiatement à ce sujet.
«Un jour un grenadir français était resté en arrière, et il tomba au bord de la route. Je courus sur lui avec mon fusil et je voulus le percer de ma baïonnette; mais le Français rejeta son fusil en arrière et me demanda grâce, et je lui ai laissé la vie.
«A Wagram, Napoléon nous chassa sur une île et nous cerna de telle manière qu'il n'y avait moyen de s'échapper d'aucun côté. Pendant trois jours, nous sommes restés sans vivres et dans l'eau jusqu'aux genoux. Ce scélérat de Napoléon ne se décidait pas à nous faire captifs, et pourtant il nous retenait de force.
«Le quatrième jour, grâce à Dieu, il nous fit prisonniers, et l'on nous mena dans une forteresse. J'étais vêtu d'un pantalon bleu, d'un uniforme de bon drap, et je possédais quinze thalers et une montre en argent, cadeau de mon père. Un soldat français me dépouilla de tout cela. Heureusement pour moi, j'avais conservé sous mon gilet trois ducats que ma mère m'avait donnés. Personne ne m'a ravi cet argent.
«Je ne me souciais pas de rester longtemps dans cette forteresse, et je pris la résolution de m'enfuir. Un jour de grande fête, je dis au sergent qui nous gardait:
«Monsieur le sergent, c'est grande fête aujourd'hui ... je veux la célébrer.... Apportez, je vous prie, deux bouteilles de madère et nous les viderons ensemble.
«Le sergent répondit: «Bien!»
«Quand il eut apporté le madère, après avoir vidé chacun notre verre, je lui pris la main et je lui dis:
«Monsieur le sergent, avez-vous un père et une mère?
«Il me répondit: «Oui, monsieur Mauer, j'ai un père et une mère.»
«Mon père et ma mère,—dis-je alors,—ne m'ont pas vu depuis huit ans, et ils ne savent pas si je vis encore ou si mes os ne reposent pas depuis longtemps dans la froide terre. Oh! monsieur le sergent! j'ai deux ducats que j'ai cachés dans mon gilet, prenez-les et rendez-moi la liberté. Soyez mon bienfaiteur, et ma mère priera tous les jours Dieu pour vous.
«Le sergent prit un second petit verre de madère, et me dit:
«Monsieur Mauer, je vous aime beaucoup et je vous plains; mais vous êtes prisonnier, et moi je suis soldat.
«Je lui serrai la main et je lui dis: «Monsieur le sergent!»
«Et le sergent me dit: «Vous n'êtes pas riche, et je ne prendrai pas votre argent, mais je viendrai à votre aide. Lorsque j'irai me coucher, achetez un barillet d'eau-de-vie, donnez-le aux soldats, et ils s'endormiront. Moi, je fermerai les yeux.»
«Le sergent était un brave homme. J'achetai un barillet d'eau-de-vie, et, quand les soldats furent ivres, je mis mes bottes, un vieux manteau, et je sortis tranquillement dans la cour. Je me dirigeai vers le rempart, et je me disposais à le franchir, lorsque je m'aperçus qu'il était tout entouré d'eau; je ne voulais pas salir les seuls habits qui me restaient. Je me décidai à sortir par la porte.
«La sentinelle avec son fusil montait la garde en se promenant. Elle me regarda et me cria tout à coup: «Qui vive?»
«Je me tus.
«Qui vive?» dit encore une fois la sentinelle.
«Je gardai toujours le silence.
«Qui vive?» répéta la sentinelle pour la troisième fois.
«Alors je courus, je sautai dans l'eau, et je sortis de l'autre côté, puis je repris ma course.
«Je ne m'arrêtai pas de toute la nuit, et, quand il fit jour, dans la crainte d'être reconnu, je me cachai dans les seigles hauts. Alors je me mis à genoux, je rendis grâce à Dieu qui m'avait sauvé, et je m'endormis paisiblement.
«Je me réveillai le soir, et je continuai ma route. Tout à coup un grand fourgon allemand, attelé de deux chevaux noirs, me rejoignit. Dans le fourgon était assis un homme bien mis; il fumait une pipe et me regardait. Je me mis à marcher très lentement pour laisser la voiture prendre les devants; mais plus je marchais lentement, plus la voiture ralentissait sa marche, et l'homme me regardait toujours. Je m'assis sur le bord de la route, l'homme fit arrêter ses chevaux sans cesser de me regarder.
«Jeune homme, me dit-il, où allez-vous si tard?
«J'ai répondu que j'allais à Francfort.
«—Venez dans mon fourgon, il y a de la place, je vous y conduirai. Mais pourquoi n'avez-vous pas d'effets avec vous, et votre barbe n'est-elle point rasée, et vos vêtements sont-ils couverts de boue? ajouta-t-il quand je pris place à ses côtés.
«—Je suis un pauvre ouvrier, répondis-je, je voudrais trouver du travail dans une usine: mes habits sont crottés parce que je suis tombé sur la route.
«—Vous ne dites pas la vérité, jeune homme, dit l'inconnu: il n'y a pas de boue sur la route.
«Je ne répondis pas.
«—Avouez-moi toute la vérité, me dit ce brave homme. Qui êtes-vous? d'où venez-vous? Votre figure me plaît, et, si vous êtes un honnête garçon, je vous viendrai en aide.
«Je lui avouai tout.
«Il dit: «C'est bien, jeune homme, venez à ma fabrique de cordes: je vous donnerai du travail, des vêtements, de l'argent, et vous vivrez chez moi.»
«Et je dis: «Bien!»
«Arrivés à la fabrique de cordes, ce brave homme dit à son épouse: «Voici un jeune homme qui s'est battu pour sa patrie et qui s'est sauvé de prison; il n'a ni abri, ni vêtements, ni pain. Il vivra chez moi. Donne-lui du linge propre et sers-lui à manger.»

«QUI VIVE?» RÉPÉTA LA SENTINELLE.
«Je suis resté un an et demi dans cette fabrique, et mon maître avait tant d'affection pour moi, qu'il ne voulait plus que nous nous séparions. Mais ce n'était pas pour finir mes jours chez des étrangers, loin de mon pays, que je m'étais évadé des mains des Français. Je m'arrachai à ce bien-être, et, un soir, quand tout le monde fut couché, j'écrivis une lettre à mon patron, où je lui avouais les angoisses de mon esprit et le remerciais de ses bontés. Je posai cette lettre sur la table de ma chambre; je rassemblai mes vêtements, je pris trois thalers en argent, et je sortis sans bruit dans la rue.
«Personne ne me vit, et je pus suivre tranquillement la grande route.»
«Je n'avais pas vu ma mère depuis neuf ans, et je ne savais pas si elle était encore vivante. Je retournai dans mon pays. Quand je me trouvai de nouveau dans ma terre natale, je demandai où demeurait Gustave Mauer, fermier chez le comte de Sommerblatt.
«Et l'on me répondit: «Le comte de Sommerblatt est mort, et Gustave Mauer habite la grand'rue, où il tient une échoppe de liqueurs.»
«Je revêtis mon gilet neuf, ma belle redingote,—un cadeau du fabricant de cordes,—je lissai soigneusement mes cheveux et je me rendis à l'échoppe de mon père. Ma sœur Mariechen était dans la boutique et me demanda ce que je désirais.
«Puis-je boire un petit verre de liqueur? répondis-je.
«—Père! cria-t-elle, voici un jeune homme qui demande un petit verre de liqueur.
«Mon père dit alors:
«Donne au jeune homme un petit verre de liqueur.
«Je m'assis à une table, je bus mon petit verre, je fumai ma pipe et j'observai mon père, Mariechen et mon frère Johann, qui entra aussi dans la boutique.
«Dans le cours de la conversation, mon père me dit:
«—Jeune homme, ne savez-vous pas où se trouve actuellement notre armée?
«—Je reviens moi-même de l'armée, répondis-je; dans ce moment elle est près de Vienne.
«—Notre fils, dit alors mon père, était soldat, et voici déjà neuf ans qu'il ne nous a écrit, et nous ne savons pas s'il est mort ou s'il vit encore. Ma femme ne cesse de le pleurer.
«Je continuai de fumer ma pipe et je dis:
«—Comment s'appelait votre fils et dans quel régiment a-t-il servi? je le connais peut-être.
«—On l'appelait Karl Mauer et il servait dans les chasseurs autrichiens, répondit mon père.
«—Il est de grande taille, un bel homme comme vous! ajouta ma petite Mariechen.
«—Je connais votre Karl, leur dis-je alors.
«—Amalia! s'écria soudain mon père, venez, il y a ici un jeune homme qui connaît notre Karl.
«Et ma mère accourut de l'autre chambre. Je la reconnus au premier coup d'œil.
«—Vous connaissez notre Karl? demanda-t-elle en me regardant toute pâle et tremblante....
«—Oui, je l'ai vu, répondis-je, sans oser lever les yeux sur elle. Mon cœur semblait vouloir bondir hors de ma poitrine.
«—Mon Karl vit? Où est-il, mon cher Karl? répétait-elle. Je mourrais tranquille si je pouvais voir encore une fois mon fils chéri». Et ma mère se mit à pleurer.
«Je n'y pouvais plus tenir:
«Ma mère, m'écriai-je, je suis votre Karl!»
«Et ma mère tomba dans mes bras.»
Karl Ivanovitch ferma les yeux, et ses lèvres tremblèrent.
Revenu à lui, il répéta encore une fois sa dernière phrase et essuya de grosses larmes qui roulaient sur ses joues.
Puis il termina son récit dans ces termes:
«Mais Dieu n'a pas permis que je finisse mes jours dans ma patrie. Je suis né pour être malheureux. Je n'ai passé que trois mois avec mes parents.
«Un dimanche, je me trouvais dans un café, devant une cruche de bière et je fumais tranquillement ma pipe en causant politique avec des amis; nous parlions de l'empereur Frantz, de Napoléon, de la guerre, et chacun disait son opinion.
«Près de nous se trouvait un inconnu en paletot gris; il prenait une tasse de café, fumait une pipe et ne disait mot.
«Lorsque le veilleur cria: «Dix heures!» je pris mon chapeau, je payai ma consommation et je rentrai à la maison. A minuit on frappa à notre porte. Je me réveillai et je demandai: «Qui est là?»
«—Ouvrez!
«-Je répétai: «Dites qui vous êtes, j'ouvrirai ensuite.»
«—Ouvrez au nom de la loi!»
«J'ouvris. Deux soldats armés de fusils restèrent à ma porte, et dans ma chambre entra l'inconnu au paletot gris, qui se trouvait près de moi au café.
«C'était un espion! Es war ein Spion!
«Suivez-moi, dit l'espion.
«—Bon,» répondis-je.
«Je passai mes bottes, und pantalon, je mis mes bretelles. J'arpentai là chambre, mon cœur bouillonnait; je me disais: «C'est un lâche!» Quand je me trouvai devant le mur où mon épée était suspendue, je la saisis tout à coup et je criai:
«Tu es un espion, défends-toi.»
«Je lui donnai un coup à droite, un coup à gauche et un sur la tête. Der Spion tomba!
«Je saisis ma malle et mon argent, et je sautai par la fenêtre.
«J'arrivai à Ems, où je fis la connaissance d'un général russe, M. Sasine. Il me prit en affection, me fit donner un passe-port et m'emmena en Russie comme précepteur de ses enfants.
«Quand le général Sasine fut mort, votre mère me fit venir et me dit:
«Karl Ivanovitch! Je vous confie mes enfants, aimez-les, et je ne vous abandonnerai jamais. J'assurerai votre vieillesse.»
«Elle n'est plus, et tout est oublié. Pour reconnaître mes vingt années de service, on me chasse aujourd'hui, un vieillard, dans la rue, m'envoyant chercher un morceau de pain sec....
«Dieu voit tout et sait tout, et telle est sa volonté; seulement je vous regretterai beaucoup, vous, mes enfants!» dit Karl Ivanovitch en terminant son récit. Il me prit par la main, m'attira vers lui et me baisa la tête.
CHAPITRE XIX
ON REÇOIT DE NOUVEAU
Au bout de la première année de deuil, grand'mère commença à se remettre un peu de la douleur qui l'avait accablée et donna de temps en temps de petites réceptions, invitant de préférence des enfants de notre âge.
Elle invita à dîner, pour fêter le jour de naissance de ma sœur, la princesse Kornakova avec ses filles, Madame Valakine avec Sonitchka, Ilinka Grapp et nos deux jeunes amis Ivine.
Toute la société était déjà réunie au salon, et le murmure des voix, des éclats de rires, le bruit des allées et venues montaient jusqu'à notre salle d'étude au premier. Nous ne pouvions descendre avant la fin de nos leçons.
Sur le tableau suspendu dans notre chambre de classe nous pouvions lire: Lundi, de deux à trois heures, maître d'Histoire et de Géographie.
Et nous devions rester là jusqu'à l'arrivée de notre professeur, prendre la leçon, le reconduire, avant d'être libres.
Il était déjà deux heures et vingt minutes, et le maître d'histoire ne faisait pas son apparition dans la rue. Je le guettais de la fenêtre avec un secret et vif désir de ne pas l'apercevoir.
«On dirait que M. Lebedeff (le professeur d'histoire) ne viendra pas aujourd'hui? dit Volodia en posant pour une minute le livre où il apprenait sa leçon.
—Je le souhaite de tout mon cœur, répondis-je ..., car je ne sais rien. Mais il me semble que je l'entends....» ajoutai-je sur un ton de déception.
Volodia se leva et s'approcha de la fenêtre.
«Non, ce n'est pas lui, c'est un monsieur, dit-il. Attendons-le jusqu'à deux heures et demie, ajouta-t-il en s'étirant.» Et il se gratta le sommet de la tête, comme il le faisait toujours quand il se reposait durant le travail.
«S'il n'est pas ici à la demie, nous demanderons à Saint-Jérôme la permission de serrer nos cahiers.
—Et quel plaisir peut-il trouver à venir?» dis-je en m'étirant de même, et je balançai au-dessus de ma tête mon livre d'histoire que je tenais des deux mains.
Bientôt, par désœuvrement, j'ouvris le livre à l'endroit désigné pour la leçon, et je me mis à lire. Il y avait beaucoup à apprendre, et c'était difficile. Je n'en savais pas le premier mot, et je voyais qu'il me serait impossible d'en retenir quoi que ce fût, d'autant plus que je me trouvais dans cet état d'agitation qui empêche l'esprit de se fixer sur une chose quelconque.
La leçon d'histoire me semblait toujours la plus ennuyeuse et la plus ardue de toutes nos leçons. La dernière fois, mon professeur s'était plaint à Saint-Jérôme et m'avait marqué dans le carnet de notes un 2, ce qui voulait dire: très mal! Saint-Jérôme m'avait déclaré que, si j'avais moins de trois à la prochaine leçon, je serais sévèrement puni. Aussi j'avoue que, ce jour-là, j'avais peur.
Cependant, je m'absorbai si bien dans ma lecture, que le bruit des galoches déposées dans l'antichambre me prit à l'improviste. J'eus à peine le temps de me retourner pour voir apparaître sur le seuil le visage grêlé du professeur. Il était revêtu de son habit bleu, orné de boutons de métal surmontés de l'aigle impérial, qui est l'uniforme de l'université russe.
Il posa lentement sa toque sur la fenêtre, ses cahiers sur la table, écarta de ses deux mains les pans de son habit (comme s'il était besoin de tant de façons) et, après avoir repris haleine, il s'assit à sa place.
«Eh bien! messieurs, dit-il, en frottant l'une contre l'autre ses mains moites; répétons d'abord ce qui a été dit à notre dernière leçon, et ensuite je tâcherai de vous décrire les événements du moyen âge qui ont suivi.»
Tout cela voulait dire: récitez votre leçon.
Pendant que Volodia répondait avec la liberté d'esprit et l'assurance que donne le sentiment qu'on possède bien sa leçon, je me glissai comme une ombre sur l'escalier. Tout à coup, je me trouvai en face de Mimi, qui était toujours la cause de tous mes chagrins. Elle s'avança vers moi en disant:
«Vous ici?» et elle me regarda d'un air sévère.
Je me sentais coupable au plus haut degré; je baissai la tête et gardai le silence, tout en témoignant dans toute mon attitude une contrition touchante.
«Mais à quoi pensez-vous? dit Mimi. Que faites-vous ici?.»
Je me taisais toujours.
«Non, cela ne se passera pas ainsi, répéta-t-elle en frappant du revers de son doigt la balustrade de l'escalier; je le dirai à la comtesse....»
Quand je revins en classe, il était déjà trois heures moins cinq minutes. Le professeur, comme s'il n'avait remarqué ni mon absence ni mon retour, continua sa leçon pour Volodia. Quant il eut fini ses commentaires, il commença à plier ses cahiers. Mon frère passa dans la pièce voisine pour prendre le cachet. J'eus la satisfaction de me dire que mon maître m'avait oublié et que j'avais échappé à ses questions.