LÉON TOLSTOÏ (continued 2)
Michel Delines translation
J'avais déjà gâché deux feuilles de papier, non en corrigeant mes vers, je les trouvais bien tournés, mais parce que, dès le troisième vers, les lignes montaient au grenier de plus en plus, et tant et si bien, qu'on voyait de loin que c'était écrit obliquement et que cela ne valait rien.
La troisième feuille ne fut pas tracée plus droit, mais cette fois j'étais bien décidé à ne pas recommencer.
Dans ces vers je félicitais grand'mère, je lui souhaitais une longue vie, et je concluais ainsi:
«Nous tâcherons de vous consoler, Et nous vous aimons comme une réelle mère.»
Je répétai à voix basse:
«Et nous vous aimons comme une réelle mère....»
Le vers me déplut, et je cherchai en vain une autre rime.
Bah! me dis-je, ça passera toujours ... en tous cas mes vers sont meilleurs que ceux de Karl Ivanovitch. Je copiai le dernier vers sans y rien changer.
Un peu plus tard, je relus mon compliment à haute voix en y mettant l'expression et les gestes. Il s'y trouvait bien quelques vers sans rime; je ne m'y arrêtai pas, mais le dernier vers me frappa encore plus désagréablement qu'auparavant.
Je m'assis sur mon lit, et je devins pensif.
«Pourquoi ai-je mis: Comme une réelle mère?» Maman n'étant pas avec nous, je n'aurais pas dû faire cette allusion. Sans doute j'aime beaucoup grand'mère, je la respecte surtout, mais ce n'est pas comme ma mère; pourquoi ai-je écrit cela? Pourquoi ce mensonge? Il est vrai, je le dis en vers, et ce n'est pas la même chose qu'en prose; pourtant ce n'est pas bien!
En ce moment le tailleur entra et apporta des demi-fracs neufs.
«Advienne que pourra!» me dis-je en moi-même, impatienté, et je serrai avec dépit mes vers sous mon oreiller. Puis je m'empressai d'essayer le nouvel habit de Moscou.
Il était admirable, couleur de cannelle avec des boutons de bronze, et bien ajusté à la taille, à l'inverse de nos vêtements de campagne, toujours trop amples pour nous; le pantalon noir très collant dessinait à merveille les formes et retombait sur les bottes.
«Enfin, moi aussi j'ai un pantalon à sous-pieds, un vrai pantalon!» me disais-je, dans un transport de joie, et je regardais mes jambes en tous sens.
Bien que je me sentisse fort à l'étroit et très gêné de mes mouvements dans mon nouvel habit, je me gardai bien de l'avouer et j'assurai même à tout le monde que je me sentais tout à fait à mon aise, et que, si mon frac avait un défaut, ce serait d'être un peu trop large. Ensuite je me plaçai devant le miroir et me mis à peigner mes cheveux surabondamment pommadés; mais, en dépit de mes efforts pour les coucher, j'avais au sommet de la tête des mèches rebelles qui, aussitôt délivrées de la pression de la brosse, se hérissaient dans toutes les directions et se tenaient toutes droites; ce qui donnait à mon visage une expression tout à fait grotesque.
Karl Ivanovitch s'habillait dans l'autre chambre; je vis porter chez lui un habit bleu et du linge.
Quand j'entrai chez lui, je le trouvai penché devant un petit miroir posé sur la table; il tenait de ses deux mains le nœud de sa cravate flamboyante et tâchait de s'assurer que son menton rigoureusement rasé pouvait entrer dedans et en sortir librement.
Après avoir tiré nos habits sur nous dans tous les sens, il pria notre menin de lui rendre le même service, puis il nous conduisit vers notre grand'mère. Je ne peux m'empêcher de rire en me rappelant quel parfum de pommade nous exhalions tout le long de l'escalier.
Karl Ivanovitch tenait entre ses mains une petite boîte de sa fabrication; Volodia, son dessin, et moi, mes vers. Et tous les trois nous avions au bout de la langue le compliment que nous débiterions en présentant notre cadeau. A l'instant même où Karl Ivanovitch entr'ouvrit la porte du salon, nous aperçûmes le pope qui revêtait la chasuble, et les premières notes du Te Deum retentirent.

IL TENAIT DE SES DEUX MAINS LE NŒUD DE SA CRAVATE.
Grand'mère était déjà au salon; elle se tenait debout, le visage tourné vers la muraille, la taille recourbée; elle s'appuyait au dossier d'une chaise et priait avec ferveur. Mon père était auprès d'elle; il se retourna à notre entrée et sourit en nous voyant cacher furtivement nos présents et nous arrêter près de la porte, pour ne pas être remarqués. L'effet de surprise sur lequel nous avions compté était déjà perdu.
Comme la cérémonie touchait à sa fin, je me sentis envahi par un sentiment de timidité invincible et hébêtante; il me sembla que je n'aurais jamais le courage d'offrir ma pièce de vers, et je m'effaçai derrière le dos de Karl Ivanovitch. Celui-ci, après avoir exprimé ses félicitations dans les termes les plus choisis, fit passer la boîte de sa main droite dans sa main gauche et la présenta à grand'mère; puis il recula de quelques pas pour céder la place à mon frère.
Grand'mère parut enchantée de cette boîte garnie d'une bordure d'or, elle témoigna sa reconnaissance par un sourire des plus affectueux. Mais on voyait qu'elle ne savait où poser cette nouvelle acquisition, et évidemment dans le but de s'en débarrasser, elle attira l'attention de mon père sur la boîte et lui fit admirer avec quel art elle avait été fabriquée.
Mon père la passa à l'archi-prêtre qui parut non moins enchanté; il secoua l'objet, le retourna, regardant tantôt la boîte, tantôt l'artiste qui avait su exécuter ce chef-d'œuvre.
Volodia s'avança pour offrir son dessin et obtint également des louanges unanimes.
Mon tour était venu; grand'mère se tourna vers moi avec un sourire engageant.
Tous ceux qui ont souffert de la timidité savent que l'attente augmente ce malaise en proportion directe de sa durée, et que la résolution faiblit en proportion inverse du temps; autrement dit, plus l'attente est longue, plus la timidité devient insurmontable et plus la volonté fléchit.
Tout mon courage, tout ce qui me restait encore de volonté, m'abandonna lorsque Karl Ivanovitch et Volodia présentèrent leurs cadeaux. Ma timidité redoubla, il me sembla que tout mon sang refluait sans cesse de mon cœur vers mon cerveau et que je changeais à tout instant de couleur. De grosses gouttes de transpiration coulaient sur mon front et sur mon nez; les oreilles me brûlaient, une moiteur froide envahissait mon corps, frissonnant, et je piétinais sur place sans pouvoir avancer.
«Eh bien! Nicolas, montre nous ce que tu nous apportes: une boîte ou un dessin?»
Il n'y avait plus moyen de reculer; d'une main tremblante j'offris le fatal rouleau de papier tout chiffonné, mais la voix me fit défaut, et je restai devant grand'mère, immobile et muet.
Je ne pouvais me calmer à la pensée qu'au lieu du dessin qu'on attendait de moi, on allait lire devant tout le monde mes vers détestables, et par-dessus tout cette phrase: «comme une réelle mère» qui prouvait que je n'avais jamais aimé maman, et que je l'avais déjà oubliée.
Jamais je ne pourrai rendre toutes les souffrances que j'ai endurées pendant que grand'mère lisait à haute voix ma poésie; ne pouvant la déchiffrer, elle s'arrêta au milieu d'un vers pour regarder papa avec un sourire qui me parut moqueur, puis elle ne mettait pas le ton que j'aurais voulu, et, enfin, sans achever sa lecture à cause de sa faible vue, elle tendit à mon père la feuille de papier et le pria de relire mes vers du commencement à la fin.
Il me semblait qu'elle faisait tout cela parce qu'elle trouvait mes vers trop mauvais et parce que les lignes étaient penchées, et aussi pour que mon père lût lui-même le dernier vers qui prouvait que je n'avais point de cœur.
Je m'attendais à ce qu'il me souffletât avec le rouleau en me disant: «Vilain garçon, n'oublie pas ta mère ... et reçois le châtiment de ton insensibilité.» Mes prévisions ne furent pas réalisées; au contraire, quand mon père eut fini sa lecture, grand'mère s'écria: «C'est charmant!» et elle me baisa au front.
La boîte, le dessin et les vers furent déposés, avec deux mouchoirs de batiste et une tabatière ornée du portrait de ma mère, sur un guéridon placé à côté du fauteuil voltaire où grand'mère se tenait de préférence.
Tandis qu'elle contemplait, d'un air songeur, la miniature de maman, un des deux laquais, grands comme des géants et qui se tenaient toujours derrière sa voiture, entra pour annoncer:
«La princesse Varvara Ilinichna.»
Grand'mère toujours préoccupée ne répondit pas.
«Ordonnez-vous de les prier d'entrer. Votre Excellence?» répéta le domestique.

«CE SERA PEUT-ÊTRE UN SECOND DERJAVINE.»
CHAPITRE IX
LA PRINCESSE KORNAKOVA—LE PRINCE IVANITCH
«Prie-la d'entrer,» dit grand'mère en se renversant dans son fauteuil.
La princesse était une femme de quarante-cinq ans, de taille au-dessous de la moyenne, grêle, sèche et bilieuse; l'expression de ses petits yeux gris-verts et désagréables contredisait évidemment le sourire de ses lèvres minces, qui affectait une douceur exagérée. De son petit chapeau de velours orné de plumes d'autruche, s'échappaient des cheveux d'un roux pâle; les sourcils et les cils semblaient encore plus clairs et plus fades auprès de son teint maladif. Mais, grâce à l'aisance de ses mouvements, à la sévérité exceptionnelle de ses traits, à ses mains toutes mignonnes, l'ensemble de sa personne avait quelque chose d'énergique et de distingué.
La princesse parlait trop; elle appartenait à cette classe de gens qui ont toujours l'air de croire qu'on les contredit, bien que pas un des assistants n'ait prononcé un mot. Tantôt elle élevait la voix, puis la baissait graduellement pour recommencer avec une volubilité nouvelle en regardant toutes les personnes présentes comme pour recueillir l'approbation.
Bien que la princesse eût baisé la main de grand'mère, et qu'elle l'appelât sans cesse: «Ma bonne tante,» je remarquai que grand'maman n'était pas contente d'elle, aux mouvements de ses sourcils qu'elle soulevait en écoutant son interlocutrice. La princesse expliquait en français comment le prince Kornakof, malgré son vif désir de venir apporter à grand'mère ses félicitations, en avait été empêché par des affaires. Grand'mère répondit en russe, ce qui indiquait son mécontentement.
«Je vous remercie beaucoup, ma chère, pour votre attention.... Si le prince n'est pas venu, c'est sans doute qu'il est très occupé ... et ensuite quel plaisir pourrait-il trouver dans la société d'une vieille femme!» Et, sans donner à la princesse le temps de répliquer, elle continua:
«Comment vont vos enfants, ma chère?
—Dieu merci, ma tante, ils grandissent, étudient et font les polissons. Étienne surtout, l'aîné, est un tel espiègle qu'il n'y a pas moyen d'avoir la paix dans la maison; mais il est intelligent, c'est un garçon qui promet. Imaginez-vous, mon cousin,» continua-t-elle en s'adressant exclusivement à mon père, car grand'mère ne paraissait pas s'intéresser aux enfants de la princesse et voulait se prévaloir de ses petits enfants; elle retira soigneusement les vers placés sous la boîte et se mit à déplier le rouleau, tandis que la princesse continuait:
«Imaginez-vous, mon cousin, ce qu'il a inventé ces jours-ci?»
Et, se penchant vers l'oreille de mon père, elle se mit à lui raconter quelque chose d'un ton très animé. Quand elle eut terminé son récit, que je n'ai point entendu, elle se mit à rire, et, regardant mon père d'un air interrogateur, elle dit:
«Quel garçon, mon cousin! Il aurait mérité d'être fouetté; mais cette malice était si spirituelle et si amusante, que je lui ai pardonné.» Et, tout en portant ses regards sur grand'mère, la princesse se mit à rire sans mot dire.
«Est-ce que vous battez vos enfants, ma chère? demanda grand'mère en soulevant les sourcils d'une manière expressive et en insistant sur le mot battez.
—Ah! ma bonne tante, répondit la princesse d'une voix doucereuse, en lançant un regard furtif sur mon père, je connais votre opinion sur ce sujet. Permettez-moi, sur ce seul point, de ne pas être de votre avis. J'ai beaucoup réfléchi là-dessus, beaucoup lu, beaucoup consulté; mais l'expérience m'a convaincue de la nécessité d'agir sur les enfants par la crainte.... Pour venir à bout d'un enfant il n'y a que la crainte ... n'est-ce pas, mon cousin? Et je vous demande un peu qu'est-ce que les enfants craignent plus que la verge?»
En prononçant ces mots, elle nous regarda interrogativement, et, je l'avoue, je me sentis mal à l'aise en ce moment.
«Vous avez beau dire, continua-t-elle, mais un garçon de douze et même de quatorze ans est encore un enfant ... pour une fille c'est autre chose....»
Je pensai en moi-même:
«Quel bonheur que je ne sois pas son fils!
—Oui, c'est fort bien, ma chère, dit grand'mère en repliant mes vers, et en les mettant sous la boîte, comme si, après cette déclaration, elle ne trouvait plus que la princesse fût digne de les entendre, c'est bien; mais dites-moi, je vous prie, quels sentiments délicats pouvez-vous attendre de vos enfants après cela?»
Et, comme elle tenait cet argument pour irréfutable, grand'mère ajouta comme conclusion:
«D'ailleurs chacun est libre d'avoir ses idées à ce sujet.»
La princesse ne répondit pas, mais sourit avec condescendance; elle témoignait ainsi qu'elle excusait ces étranges préjugés chez une personne qu'elle respectait profondément.
«Mais laissez-moi faire la connaissance de vos jeunes gens,» ajouta-t-elle, en nous regardant avec un sourire affable.
Mon frère et moi, nous nous levâmes sans savoir comment nous pouvions montrer que nous avions fait connaissance.
«Baisez la main de la princesse, nous dit mon père.
—Aimez votre vieille tante, reprit-elle en baisant Volodia sur les cheveux:—Quoique je sois pour vous une cousine éloignée, je compte d'après les liens du cœur et non d'après ceux de la parenté....» continua-t-elle en s'adressant particulièrement à grand'mère. Mais grand'mère était toujours mécontente, et elle répondit:
«Ah! ma chère, qui de nos jours tient compte d'une telle parenté?
«Celui-ci sera un homme du monde, dit mon père en indiquant Volodia; et celui-ci, un poète, continua-t-il en me désignant, tandis que, tout en baisant la petite main sèche de la princesse, je voyais distinctement dans cette main une verge, sous la verge un banc et sur le banc ... ainsi de suite.
—Lequel sera poète? demanda-t-elle en me retenant par la main.
—Celui-ci, le petit avec le toupet,» insista mon père en souriant gaiement.
«Que lui ont fait mes cheveux! me disais-je en me retirant dans un coin, ne pourrait-il pas trouver un autre sujet de conversation?»
J'avais les idées les plus insolites sur la beauté. Karl Ivanovitch était encore à mes yeux le plus bel homme du monde; mais je savais très bien que moi, je n'étais pas beau, et en cela je ne me trompais pas. Pour cette raison toute remarque sur ma figure me blessait douloureusement.
Il me souvient qu'un jour, au dîner,—j'avais alors dix ans—on parla de ma figure. Ma mère, voulant à tout prix trouver quelque chose de beau dans mon visage, disait que j'avais des yeux intelligents et un doux sourire; mais elle dut se rendre aux arguments de mon père et à l'évidence, et reconnaître ma laideur. Le repas fini, lorsque je m'approchai d'elle pour la remercier, elle me donna une petite tape sur la joue et me dit:
«Sache-le bien, Nicolinka, personne ne t'aimera pour ton visage, et c'est pourquoi tu dois tâcher d'être un bon et un sage garçon.»
Malgré cette assurance, j'avais des accès de désespoir; je m'imaginais qu'il n'y avait pas de bonheur sur cette terre pour un homme affligé d'un nez aussi large, de lèvres aussi épaisses, et de petits yeux gris comme les miens. J'implorais Dieu pour qu'il fit un miracle, pour qu'il me métamorphosât en un bel homme; j'aurais donné tout ce que je possédais, tout ce qui devait m'appartenir un jour en échange d'un beau visage.
La princesse, après avoir entendu mes vers, me combla d'éloges. Grand'mère s'adoucit aussitôt; elle adressa la parole en français à sa visiteuse, cessa de lui dire vous et ma chère, et l'invita même à venir dans la soirée avec ses enfants.
La princesse accepta cette proposition et se retira peu après.
Tant de personnes accoururent ce jour-là pour féliciter grand'mère, que, pendant toute la journée, plusieurs voitures stationnèrent dans la cour, devant le perron.
«Bonjour, chère cousine,» s'écria en entrant un des visiteurs.
C'était un homme d'environ soixante-dix ans et de haute stature. Il portait un uniforme militaire, orné de larges épaulettes et d'une grande croix blanche. Son visage était ouvert et paisible. Je fus frappé de la simplicité et de l'aisance de ses mouvements.
Bien que son crâne dénudé fût encadré seulement d'une couronne de cheveux clair-semés qui retombaient sur la nuque, et malgré le pli de sa lèvre supérieure qui accusait l'absence de dents, son visage était encore d'une beauté remarquable.
Le prince Ivan Ivanitch devait à son noble caractère, à sa belle figure, à sa bravoure exceptionnelle, à sa parenté haute et puissante, et peut-être avant tout à sa bonne étoile, d'avoir fourni dès sa jeunesse une brillante carrière, dans les dernières années du siècle passé.
Il resta au service de l'armée, où son ambition fut si largement satisfaite, qu'il ne trouva bientôt plus rien à souhaiter.
Tout jeune encore, il semblait déjà se préparer pour la place élevée dans le monde à laquelle sa destinée le conduisait. Aussi, bien que, dans cette vie glorieuse et un peu vaine, il ait éprouvé, comme tous les hommes, quelques échecs, quelques désenchantements, quelques déceptions, il conserva constamment son humeur paisible et ses idées élevées, et resta éternellement fidèle aux principes fondamentaux de la religion et de la morale. C'est pourquoi il dut l'estime générale, moins à sa position brillante qu'à la fermeté de son caractère et à sa conduite toujours conséquente avec ses principes.
Ce n'était pas un esprit supérieur; mais, grâce à sa situation qui lui permettait d'envisager de haut les vicissitudes puériles de la vie, sa manière de penser était toujours élevée. Il était bon et sensible, bien que froid et un peu arrogant dans ses manières. Sa position le mettait à même d'être utile à beaucoup de gens, et il avait choisi cette attitude pour opposer une digue aux sollicitations sans fin des hommes qui cherchaient à se frayer un chemin sous ses auspices.
Cette froideur était pourtant tempérée par la politesse condescendante d'un homme du tout grand monde. Il était cultivé et il avait beaucoup lu; mais son instruction se bornait à ce qu'il avait appris dans sa jeunesse, à la fin du siècle dernier. Il avait lu tout ce qui avait paru de remarquable en France en fait de philosophie et d'éloquence dans le XVIIIe siècle; il connaissait à fond les chefs-d'œuvre de la littérature française et citait volontiers des passages de Racine, Corneille, Boileau, Molière, Fénelon et même Montaigne. Il connaissait parfaitement la mythologie et lisait avec profit les monuments anciens de la poésie épique dans la traduction française; il avait puisé dans les ouvrages de Ségur des notions approfondies de l'histoire; mais il s'en tenait à l'arithmétique et n'avait aucune idée des mathématiques ou de la physique, et la littérature contemporaine lui était étrangère. Dans la conversation, il savait se taire à propos, ou glisser quelques remarques générales sur Gœthe, Schiller et Byron. Mais il ne les avait jamais lus.
Malgré cette éducation classico-française, le prince Ivan Ivanitch avait gardé beaucoup de naturel dans la conversation; cette simplicité lui aidait à cacher son ignorance sur certains sujets et donnait de l'agrément à ses manières en le rendant tolérant pour les opinions d'autrui.
Il était l'ennemi déclaré de toute originalité, et disait que l'originalité était un masque derrière lequel se retranchaient les gens de mauvais ton.
Il ne pouvait se passer de société; où qu'il se trouvât, à Moscou ou à l'étranger, il vivait sur un grand pied et recevait, à jours fixes, toute la ville. Il était entouré de tant de considération, qu'un billet d'invitation de sa main était un passe-port qui donnait l'entrée de tous les salons. Plusieurs jeunes et jolies femmes du meilleur monde lui tendaient avec empressement leurs joues roses, qu'il semblait baiser avec un sentiment paternel, et des personnages haut placés ne se possédaient plus de joie lorsqu'ils avaient le privilège de faire sa partie au jeu.
Le prince avait peu d'amis appartenant, comme ma grandmère, au même monde que lui; elle avait le même âge et partageait les mêmes idées, ayant reçu la même éducation; c'est pourquoi il tenait beaucoup à leur vieille amitié et témoignait une profonde estime à mon aïeule.
Pour moi, je ne me lassais pas de contempler le prince Ivan Ivanitch; la déférence dont tout le monde l'entourait, la joie que grand'mère exprimait en l'apercevant, un peu aussi ses grandes épaulettes, et beaucoup la familiarité de son attitude avec mon aïeule, que tous les autres gens semblaient craindre et avec laquelle il s'entretenait librement, poussant l'audace jusqu'à l'appeler «ma cousine,» toute sa manière d'être m'inspirait un respect peut-être encore plus grand que celui que j'avais pour grand'mère.
Lorsqu'on lui eut montré mes vers, il m'appela auprès de lui et s'écria:
«Qui peut savoir, ma cousine, ce sera peut-être un second Derjavine!» (célèbre poète russe du siècle dernier).
En prononçant ces paroles, il me pinça la joue si fort, que j'eus de la peine à retenir un cri de douleur, tout en comprenant que c'était une caresse.
Peu à peu les visites cessèrent; mon père et Volodia sortirent du salon et il ne resta plus que grand'mère, le prince Ivan Ivanitch et moi.
«Pourquoi notre chère Nathalia Nicolaevna n'est-elle pas avec nous? demanda tout à coup le prince, après un court silence.
—Ah! mon cher, répondit grand'mère en baissant la voix et en portant sa main sur la manche de l'uniforme de son vieil ami; sans doute elle serait venue si elle était libre de faire ce qu'elle veut. Elle m'a écrit que Pierre lui avait offert de venir, mais qu'elle avait refusé parce qu'ils n'ont pas touché leurs revenus cette année. Elle ajoutait encore: «Je ne sais pas pourquoi je me transporterais avec toute la maison à Moscou. Lioubotchka est encore trop petite; quant aux garçons, puisqu'ils sont chez vous, je suis plus tranquille que s'ils étaient avec moi.»
«Tout cela est bel et bon, poursuivit grand'mère, d'un ton qui indiquait clairement qu'elle le trouvait fort mauvais.
—Certainement, il était temps d'envoyer ces garçons pour qu'ils apprissent quelque chose et reçussent l'habitude du monde, car quelle éducation pouvait-on leur donner à la campagne?... L'aîné a déjà treize ans, le second onze..., et avez-vous remarqué, mon cousin, qu'ils semblent de petits sauvages, ils ne savent pas entrer dans un salon!
—Cependant je ne comprends toujours pas, répondit le prince, d'où viennent ces plaintes continuelles sur les mauvaises affaires.... Lui, il possède une grande fortune, et je connais très bien aussi les terres de Natacha; c'est là que nous avons joué la comédie dans le temps, je les connais comme mes dix doigts.—C'est une propriété admirable et qui doit rapporter de bons revenus....
—Je vous confie comme à un ami dévoué, interrompit grand'mère d'un air attristé, qu'il me semble que ces raisons ne sont que des prétextes qu'il met en avant pour venir seul ici et vivre à sa guise. Elle ne soupçonne rien, vous savez qu'elle est bonne comme un ange! Dans sa bonté, elle croit tout ce qu'il lui dit. Il lui a déclaré qu'il fallait emmener les garçons à Moscou, et qu'elle devait rester seule à la campagne avec une sotte institutrice, et elle l'a cru; s'il lui avait dit qu'elle doit battre ses enfants comme le fait la princesse Varvara Ilinichna, je crois qu'elle se laisserait persuader, continua grand'mère pour conclure, en se tournant dans son fauteuil d'un air de profond dégoût.
«Oui, mon ami, reprit-elle, après un silence d'une minute, et, prenant un des mouchoirs posés sur le guéridon, elle le porta à ses yeux pour essuyer une larme; je me dis souvent qu'il ne peut ni l'apprécier, ni la comprendre, et qu'en dépit de la beauté de ma fille, de son amour pour lui et de ses efforts pour me cacher sa douleur, je le sais très bien, elle ne peut pas être heureuse avec lui.... Rappelez-vous mes paroles. Et grand'mère enfouit son visage dans son mouchoir.
—Eh! ma bonne amie, dit le prince, d'un ton de reproche, je vois que vous n'êtes pas devenue plus raisonnable; vous pleurez et vous vous tourmentez toujours pour un malheur imaginaire! Comment n'avez-vous pas honte! Je le connais depuis longtemps et je sais qu'il est un bon, un excellent mari, plein d'attentions, et, ce qui est plus important, un homme très noble, un parfait honnête homme.»
Ayant involontairement écouté une conversation que je n'aurais pas dû entendre, je me glissai hors du salon sur la pointe des pieds, et profondément troublé.
CHAPITRE X
LES INVITÉS
«Volodia! Volodia! les Ivine!» criai-je en apercevant par la fenêtre trois garçons vêtus de redingotes d'hiver bleues, ornées d'un col de castor; ils suivaient leur jeune précepteur, un dandy, qui traversait la rue pour entrer chez nous.
Les jeunes Ivine étaient nos cousins, et presque de notre âge; aussitôt arrivés à Moscou, nous avions fait leur connaissance, et nous étions devenus bons amis.
Le second de ces jeunes gens, Serge Ivine, était un brun aux cheveux frisés, au petit nez ferme et retroussé, aux yeux bleu-foncé, aux lèvres très fraîches et rouges, qui laissaient d'habitude entrevoir une rangée de dents blanches avançant un peu; son visage exprimait une vivacité peu commune.
Jamais il ne souriait, il était très sérieux ou riait de tout son cœur, d'un rire franc, sonore et très communicatif. Sa beauté originale frappait à première vue. Je me sentais attiré vers lui par un entraînement irrésistible. Il me suffisait de le voir pour être tout à fait heureux; toutes les fibres de mon âme se concentraient dans ce seul désir: le voir.
Lorsqu'il m'arrivait de passer trois ou quatre jours sans le rencontrer, je commençais à m'ennuyer, et j'étais triste jusqu'aux larmes.
Éveillé ou endormi, je ne rêvais qu'à lui; le soir, en me couchant, je souhaitais de le voir dans mes songes; dès que je fermais les yeux, je le voyais devant moi et j'entretenais avec délices cette vision comme ma plus exquise jouissance. Je n'aurais avoué ce sentiment à personne au monde, tant il m'était précieux.
Est-ce à cause de l'obsession de mes yeux ardents qui le dévoraient ou parce qu'il ne ressentait aucune sympathie pour moi? mais il ne me cachait point qu'il préférait jouer et babiller avec Volodia plutôt qu'avec moi; cette indifférence ne troublait pas mon bonheur; je n'espérais rien, je ne demandais rien, j'étais prêt pour lui à tous les sacrifices.
Sa présence excitait en moi, à côté de mon inclination passionnée et au même degré, un autre sentiment, la crainte de lui faire de la peine, de le blesser, de lui déplaire.
Est-ce un effet de l'expression arrogante de son visage, ou parce que, conscient de ma laideur, je prisais trop haut cette qualité chez les autres, ou simplement, parce que c'est un signe caractéristique de l'affection? Mais je ressentais pour lui autant de crainte que de tendresse.
Lorsqu'il m'adressa la parole pour la première fois, ce bonheur imprévu me troubla si fort que je rougis, je pâlis, et je ne pus rien répondre.
Mon idole avait une mauvaise habitude; quand il se mettait à réfléchir il fixait un point quelconque en clignant des yeux et en relevant les narines et les sourcils. Tout le monde trouvait que ce tic le déparait; moi, je le trouvais charmant, et, sans y penser, je l'imitai si bien que, quelques jours après que j'eus fait sa connaissance, grand'mère me demanda si c'était parce que j'avais mal aux yeux que je les faisais clignoter, comme un hibou.
Je n'ai jamais soufflé à mon idole un mot des sentiments qu'il m'inspirait, mais il sentait son pouvoir sur moi, et, sans en avoir conscience, despotiquement, il en usait dans nos relations. Malgré toute mon envie de lui ouvrir mon cœur, je le craignais trop pour pouvoir me décider à lui faire des aveux; je m'efforçais, au contraire, de me montrer indifférent, et je me soumettais à lui sans murmurer. Parfois son joug me semblait lourd, insupportable; mais je n'avais pas la force de le secouer.
Je ne peux me rappeler sans tristesse ce pur et frais sentiment d'affection désintéressée et sans bornes, qui est mort sans avoir pu se répandre au dehors et sans trouver un sympathique écho.
Étrange anomalie! quand j'étais enfant, je faisais tout mon possible pour ressembler à une grande personne, et, depuis que j'ai cessé d'être un enfant, j'ai souvent souhaité de le redevenir.
Que de fois la crainte de paraître trop petit garçon m'a retenu dans mes rapports avec Serge Ivine. Cette crainte figeait le sentiment prêt à déborder et m'obligeait à le dissimuler! Non seulement je ne me permettais pas de l'embrasser, de prendre sa main, de lui dire combien j'étais heureux de le voir, mais je n'osais même pas lui donner son petit nom d'amitié; je l'appelais toujours Serge, tout court.... Telle était la règle entre nous.
Il nous semblait que toute expression du sentiment prouvait de l'enfantillage, et que celui qui se la permettait n'était qu'un gamin. C'est ainsi que, sans avoir passé par les épreuves amères qui rendent les hommes prudents et froids dans leurs relations, nous nous sommes privés des pures jouissances d'un tendre attachement enfantin, rien que pour imiter les grandes personnes.
Je courus recevoir les Ivine dans l'antichambre, et, après les avoir salués, je m'élançai auprès de grand'mère pour lui annoncer cette visite, comme si c'était un événement qui devait la combler de joie. Puis, mon regard obstinément fixé sur Serge, j'entrai avec lui au salon, et je me mis à épier ses moindres mouvements.
Grand'mère le considéra de ses yeux perçants et prononça qu'il avait grandi. J'éprouvais pendant cet examen la même alternative de crainte et d'espérance qu'éprouve un artiste en attendant le jugement d'un arbitre respecté sur son œuvre.
Le jeune précepteur des Ivine, Herr Frost, descendit avec nous au jardin, après avoir demandé à grand'mère sa permission. Il s'assit sur un banc vert, croisa pittoresquement les jambes, glissa entre elles sa canne à pomme de bronze, et alluma un cigare, de l'air d'un homme qui est très satisfait de sa pose.
Herr Frost était un allemand, mais un allemand d'une toute autre allure que notre bon Karl Ivanovitch. D'abord il parlait correctement le russe, et le français avec un mauvais accent; il avait la réputation, surtout auprès des dames, d'être ... «très savant homme»; secondement, il portait des moustaches rousses et une grosse épingle de rubis dans sa cravate de satin noir dont les bouts étaient passés sous les bretelles; son pantalon était d'un bleu clair à reflets chatoyants et pourvu de sous-pieds; troisièmement, il était jeune, sa tête était belle quoique suffisante, et ses pieds musculeux. C'était le type du jeune allemand russifié qui veut jouer un rôle et faire le vert-galant.

ILS SUIVAIENT LEUR JEUNE PRÉCEPTEUR.
Nous nous amusions beaucoup au jardin; le jeu du brigand marchait on ne peut mieux, lorsqu'un accident vint tout bouleverser.
Serge était le brigand lancé à la poursuite des voyageurs; il fit un faux pas et, dans l'élan de la course, heurta du genou contre un arbre avec tant de violence que je crus qu'il s'était cassé en mille morceaux. Oubliant que je représentais le gendarme, et que ma consigne me prescrivait de m'emparer du brigand, je m'approchai de Serge pour lui demander s'il s'était fait mal. Pour toute réponse il se fâcha, serra les poings, tapa du pied et me cria d'une voix qui prouvait clairement qu'il s'était fait beaucoup de mal:
«Mais qu'est-ce que cela signifie? Ce n'est pas du jeu! Pourquoi ne m'arrêtes-tu pas?» répéta-t-il plusieurs fois en guettant du coin de l'œil nos deux frères, qui, en leur qualité de voyageurs, couraient sur le sentier, et, tout à coup, il fondit sur eux avec un éclat de rire bruyant.
Je ne peux pas rendre l'impression que me fit cet acte héroïque; j'en fus frappé et charmé. Comment! malgré une souffrance aiguë, me disais-je, il ne pleure pas, ne laisse même pas voir qu'il a mal et n'abandonne pas le jeu, pas même pour un instant! J'eus bientôt une nouvelle occasion d'admirer son courage et la fermeté de son caractère.
Un nouveau compagnon de jeu se joignit à nous peu après cet incident; il s'appelait Ilinka Grap. C'était le fils d'un étranger pauvre qui avait vécu chez mon grand-père, et qui lui avait des obligations. Il croyait s'acquitter d'un devoir en envoyant son fils s'amuser avec nous. Il se trompait beaucoup en pensant que notre commerce pouvait lui donner du plaisir ou lui faire honneur; nous ne le regardions pas comme un ami, et nous ne prenions garde à lui que pour nous en moquer.
Ilinka Grap était un grand garçon de treize ans, maigre et pâle, ayant une mine d'oiseau et une expression débonnairement soumise. Il était très pauvrement vêtu; mais, en revanche, toujours pommadé avec une telle profusion, que nous avions l'habitude de dire que, les jours de soleil, la pommade devait fondre sur sa tête et couler sur ses habits. Maintenant, quand je pense à lui, je m'en souviens comme d'un bon, d'un très bon garçon, tranquille et serviable; mais, dans ce temps là, il me faisait l'effet d'un être insignifiant, qui ne méritait pas qu'on s'occupât de lui ou qu'on le prit en commisération.
Le jeu du brigand terminé, nous rentrâmes dans la maison. Pour passer le temps jusqu'au dîner nous nous livrâmes à des prouesses de gymnastique, voulant faire parade de notre habileté. Grap nous regardait avec un timide sourire d'étonnement. Lorsque nous l'engagions à en faire autant, il refusait en disant qu'il n'était pas assez fort.
Mon Serge était admirable dans ces exercices. Il avait ôté son veston, son visage rayonnait, ses yeux lançaient des flammes, il riait sans cesse et inventait de nouveaux tours de force; il sautait par-dessus trois chaises placées de front, parcourait la chambre en faisant la roue et se perchait sur les volumes du lexique la tête en bas et les pieds en l'air, exécutant avec ses jambes de si drôles de mouvements, qu'il était impossible de tenir son sérieux en le voyant.
Après cet exercice, il devint pensif, cligna des yeux, prit un air très grave et, s'approchant de Grap, lui dit:
«Tâchez de faire comme moi, je vous assure que ce n'est pas difficile.»
Ilinka Grap, voyant que l'attention générale se portait sur lui, rougit et, d'une voix si mal assurée qu'on pouvait à peine l'entendre, protesta qu'il était incapable d'essayer cette prouesse.
«Mais qu'est-ce que cela signifie, s'écria Serge, pourquoi ne veut-il rien faire? Pourquoi fait-il sa demoiselle? Il faut absolument qu'il se tienne sur la tête.»
Et mon ami prit Grap par la main.
«Sans merci, sans merci, sur la tête! criai-je avec mes camarades en faisant cercle autour du pauvre enfant et en l'entraînant vers le dictionnaire.
—Lâchez-moi, j'irai tout seul!» criait notre victime.
Mais ses cris de désespoir ne servaient qu'à nous exciter; nous nous tenions les côtes de rire, et, entre nos mains, le veston vert craquait sur toutes les coutures.
Volodia et Ivine l'aîné inclinèrent la tête de Grap et la posèrent sur les lexiques; Serge et moi, nous nous emparâmes de ses jambes grêles qui se débattaient en tous sens; nous retroussâmes son pantalon jusqu'aux genoux, puis, avec un rire bruyant, nous jetâmes ses pieds en l'air; pendant ce temps le plus jeune des Ivine maintenait le corps de Grap en équilibre.
A nos éclats de rires succéda un moment de silence, et l'on n'entendit plus dans la chambre que la respiration embarrassée de notre victime.
En ce moment je n'étais pas tout à fait sûr que cet amusement fût drôle et gai.
«Maintenant tu es un brave!» prononça Serge en donnant une claque au patient.
Ilinka Grap ne disait rien et s'efforçait de se délivrer en donnant des coups de pied dans toutes les directions. Dans un de ces mouvements désespérés, son talon atteignit Serge à l'œil, et si fortement, que des larmes involontaires jaillirent, et que mon ami lâcha sa victime et porta la main à ses yeux, tout en poussant Grap de l'autre main de toutes ses forces. Celui-ci, n'étant plus soutenu que par nous, tomba lourdement par terre comme inanimé et dit d'une voix étouffée par les larmes:
«Pourquoi me tourmentez-vous de la sorte?»
Le pauvre Ilinka, le visage en larmes, les cheveux ébouriffés, le pantalon retroussé sous lequel passaient les tiges de bottes non cirées, avait une mine si piteuse, que nous en fûmes frappés; nous restâmes silencieux et nous nous efforçâmes de sourire.
Serge fut le premier à se remettre.
«Voilà un pleurnicheur, une vraie demoiselle, dit-il en le touchant légèrement du bout du pied; il ne sait pas jouer.... Assez, levez-vous!
—Oui, tu es un vilain gamin, répéta Ilinka d'un ton fâché, et, se détournant, il se mit à sangloter à haute voix.
—Ah! ah! il donne des coups de talon et c'est encore lui qui dit des injures!» cria Serge en saisissant un dictionnaire qu'il brandit sur la tête du malheureux; celui-ci ne songeait pas à se défendre et se bornait à cacher sa tête entre ses mains.
«Eh bien! voilà ce que tu gagnes à dire des injures!... laissons-le là puisqu'il ne comprend pas la plaisanterie ... descendons,» dit Serge avec un rire forcé.
Je regardai le pauvre Grap, il me fit pitié. Il était étendu sur le plancher, le visage dans les dictionnaires; il semblait que, si les convulsions qui agitaient tout son corps duraient encore quelques minutes, il rendrait l'âme.
«Oh! Serge, dis-je à mon favori, pourquoi as-tu fait cela?
—Voilà encore!... J'espère que je n'ai pas pleuré aujourd'hui quand je me suis presque cassé la jambe?
—Oui, il a raison, pensai-je; Grap n'est qu'un pleurnicheur, tandis que mon Serge est un brave! Oh! comme il est brave!»
Je ne me disais pas que le malheureux Grap pleurait beaucoup moins de sa souffrance physique, que de la pensée que des garçons, qu'il aimait peut-être, avaient pu se liguer contre lui pour le détester et le chasser, sans qu'il leur eût fait aucun mal.
A l'heure qu'il est, je ne peux pas m'expliquer ma cruauté dans cette occasion. Comment se fait-il que je ne me sois pas approché de lui pour le défendre et pour le consoler? Qu'était devenu ce sentiment de compassion qui me faisait pleurer tout haut à la vue d'un choucas jeté hors du nid, d'un petit chien qu'on allait noyer ou d'un poulet qu'un marmiton emportait pour la cuisine!
Est-il possible que ces beaux sentiments fussent amortis chez moi par mon affection pour Serge, et par mon désir de paraître à ses yeux aussi brave que lui? Quand je songe à ces faiblesses de mon orgueil, il me semble qu'elles laissent sur les pages de mes souvenirs d'enfance les seules taches qui les ternissent.
Le remue-ménage inusité qui se fit dans la salle à manger transformée en buffet, le brillant éclairage qui donnait aux objets familiers un aspect nouveau, un air de fête, et, surtout, le fait que le prince Ivan Ivanitch nous avait envoyé son orchestre, tout me fit présumer que nous aurions beaucoup de monde le soir.
Au bruit de chaque voiture qui passait, je courais à la fenêtre, j'appuyais les paumes de mes mains contre la vitre en me prenant les tempes, et je regardais avec curiosité dans la rue. D'abord je ne distinguais rien, puis peu à peu la boutique d'en face avec sa lanterne bien connue saillait; ensuite je discernais de côté la grande maison dont deux fenêtres étaient éclairées au premier étage,—un fiacre transportait deux voyageurs, ou une calèche vide revenait au pas.
Mais tout à coup un équipage roula devant notre perron. Les Ivine avaient promis de venir de bonne heure, et je m'élançai pour les recevoir dans l'antichambre.
A leur place j'aperçus, derrière le domestique en livrée qui ouvrait la porte, deux personnes du sexe féminin: l'une était de grande taille, enveloppée dans un manteau bleu orné d'un col de martre, et l'autre, toute petite, emmitouflée dans un châle vert, sous lequel on n'apercevait que de très petits pieds chaussés de bottines fourrées.
Sans faire aucune attention à moi et sans se soucier de mes saluts réitérés, la petite personne s'approcha de sa compagne, sans mot dire, et resta immobile pendant que celle-ci déroulait le châle vert qui l'enveloppait de la tête aux pieds. La grande déboutonna le long manteau de la petite, le laquais lui enleva ses bottines, et, lorsqu'il eut dans les bras les vêtements que venaient de quitter les deux visiteuses, j'eus devant les yeux une charmante petite fille de douze ans, décolletée, en robe de mousseline courte qui découvrait un pantalon blanc et de mignons souliers noirs. Un ruban de velours noir entourait son fin cou blanc; sa petite tête était couverte de boucles d'un blond foncé, qui encadraient merveilleusement le joli minois de l'enfant, et retombaient avec tant de grâce sur ses épaules nues, que quelqu'un, Karl Ivanovitch lui-même, ne m'eût-il assuré que ces boucles frisaient si bien que parce que, dès le matin, elles avaient été enroulées dans des morceaux du Journal de Moscou et pressées entre des fers chauds, je ne l'aurais pas cru; il me semblait que la nouvelle venue avait dû naître avec cette tête bouclée.
Ce qui me frappait le plus dans ce visage, c'était la grandeur extraordinaire des yeux, convexes de forme, et toujours à demi-fermés, qui formaient le plus singulier, mais en même temps le plus agréable contraste avec la petite bouche mignonne.
Les lèvres étaient closes, le regard si sérieux, que l'expression générale des traits n'annonçait pas le sourire; mais, quand ce sourire éclatait, il était d'autant plus enchanteur.
Je m'efforçai de glisser inaperçu hors de l'antichambre, pour courir dans la première salle où je me promenai de long en large, en feignant d'être trop absorbé dans mes pensées, pour m'apercevoir de l'entrée de nos invités. Lorsque la mère et la fille furent au milieu de la pièce, je fis semblant de revenir à la réalité, et, après avoir fait ma révérence, je les prévins que grand'mère les attendait au salon.
Madame Valakine, qui me plut beaucoup à cause de sa ressemblance avec sa fille, répondit en inclinant la tête avec un air de bienveillance.
Grand'mère parut très contente de voir Sonitchka; elle la fit venir près d'elle, rajusta une boucle qui retombait sur le front de la jeune fille, et, la considérant avec attention, s'écria: «Quelle charmante enfant!» Sonitchka sourit, et son visage se couvrit d'une teinte rosée qui la rendit si jolie, que je rougis par sympathie en la regardant.
«J'espère que tu ne t'ennuieras pas chez moi, ma petite amie, dit grand'mère en lui soulevant le menton; donne-t'en à cœur joie, amuse-toi et danse le plus possible.... Nous avons déjà une dame et deux cavaliers,» dit-elle en s'adressant à la mère de la petite fille et en me touchant du doigt.
Ces paroles qui me rapprochaient de Sonitchka me furent si agréables que je rougis de nouveau.
Mais, me sentant encore plus intimidé, je profitai du roulement d'un nouvel équipage dans la cour pour opérer ma retraite.
Dans l'antichambre je trouvai la princesse Kornakova suivie de son fils et de ses filles qui formaient une troupe qui n'en finissait pas; elles étaient toutes laides, taillées sur le même patron, et ressemblaient à leur mère; aucune n'attirait les regards. Tout en posant leurs manteaux et leurs boas, elles parlaient toutes ensemble d'une voix flûtée, s'agitaient et riaient de quelque chose,—était-ce de se voir si nombreuses?
Leur frère Étienne était un garçon de quinze ans, très grand et gros de corps, avec un visage maigre et fatigué; ses yeux enfoncés étaient cernés d'une ligne bleuâtre, et ses pieds et ses mains étaient trop grands pour son âge. Il était gauche dans ses mouvements, et sa voix était d'un timbre désagréable et inégal; malgré ces défectuosités il semblait très content de lui-même, et représentait exactement à mes yeux le type d'un garçon élevé avec la verge.
Nous restâmes assez longtemps en face l'un de l'autre à nous examiner réciproquement, puis nous fimes un pas en avant pour nous embrasser; mais, après avoir échangé encore un coup d'œil, nous y renonçâmes. Quand les robes de toutes les sœurs eurent défilé devant nous avec un froufrou sonore, la conversation s'engagea entre nous. Je demandai à mon compagnon s'il ne s'était pas trouvé à l'étroit dans la voiture.
«Je ne sais pas, répondit-il négligemment;—je ne vais jamais dans la voiture, cela me fait mal au cœur, et maman le sait. Quand nous sortons, le soir, je me mets sur le siège; c'est beaucoup plus amusant, de là on voit tout. Philippe, notre cocher, me laisse conduire; quelquefois il me cède aussi le fouet, et alors, comme vous pensez, j'en gratifie les passants,—il compléta sa phrase par un geste expressif—c'est bon ça!...
—Votre Excellence, dit un laquais en entrant dans le vestibule, Philippe demande où vous avez mis le fouet.
—Comment où je l'ai mis? Je le lui ai rendu!
—Il dit que vous ne le lui avez pas rendu.
—Alors je l'ai accroché à la lanterne.
—Philippe dit qu'il ne l'a pas trouvé non plus sur la lanterne. Vous feriez mieux, continua le laquais dont la colère montait, d'avouer tout de suite que vous l'avez perdu, sans quoi Philippe répondra de sa bourse pour vos espiègleries.»
Le laquais était un homme âgé, à l'air respectable; il semblait prendre avec feu le parti du cocher et vouloir, coûte que coûte, éclaircir l'affaire.
Par un sentiment de délicatesse involontaire, je m'éloignai en faisant celui qui n'entend pas; mais tous les laquais qui assistaient à cette scène se rapprochaient et semblaient par leurs regards encourager le vieux serviteur.
«Eh bien! si je l'ai perdu, c'est perdu! dit Étienne pour mettre fin aux explications ... je lui payerai la valeur de son fouet. Est-ce assez drôle? ajouta-t-il en se rapprochant de moi et en m'entraînant vers le salon.
—Non, permettez, barine, avec quoi payerez-vous? Je connais votre manière de payer! Voilà déjà huit mois que vous devez vingt copecks à Maria Vassilievna, et à moi, voici deux ans, et à Pierre....
—Veux-tu te taire! cria le jeune homme, pâle de rage:—Je dirai tout!...
—Je dirai tout! je dirai tout! répéta le laquais en singeant son maître. Non, ce n'est pas bien, votre Excellence! ajouta-t-il avec une emphase remarquable, comme nous entrions dans la salle, et il se retira en emportant les manteaux.
—C'est bien répondu, très bien répondu!» crièrent plusieurs voix dans l'antichambre.
Grand'mère avait le don de faire comprendre l'opinion qu'elle avait des gens rien qu'aux inflexions de sa voix, et à l'usage qu'elle faisait des pronoms de la seconde personne. Elle employait le vous et le tu contrairement à l'habitude, et ces nuances prenaient dans sa bouche une signification exceptionnelle.
Lorsque le jeune prince vint lui présenter ses devoirs, elle répondit par quelques mots brefs, et lui dit vous, accompagnant ces paroles d'un regard exprimant tant de dédain, qu'à la place d'Étienne, je serais rentré sous terre. Évidemment, il était d'un tout autre tempérament que moi; il n'eut pas l'air de remarquer la froideur de cet accueil et fit à peine attention à grand'mère. Il salua toute la société, sinon avec grâce, tout au moins d'un air très dégagé.
Pour moi, je ne voyais plus que Sonitchka, lorsque je causais avec Volodia ou Étienne, à une place d'où je l'aperçevais et d'où elle pouvait me voir et m'entendre. J'étais content de parler, et, quand il m'arrivait de trouver un mot que je jugeais spirituel ou comique, je regardais aussitôt par la porte du salon pour voir quel effet j'avais produit; mais, si nous allions à un endroit d'où elle ne pouvait ni nous voir, ni nous entendre, je devenais silencieux et ne prenais plus aucun plaisir à la conversation.
Le salon et la grande salle se remplissaient peu à peu d'invités, et, dans le nombre, comme dans tous les bals d'enfants, se trouvaient plus d'un grand enfant, qui ne voulait pas laisser échapper cette occasion de danser et qui prétendait, tout le temps, ne s'amuser que pour être agréable à la maîtresse de la maison.
Quand les Ivine arrivèrent, au lieu du plaisir que j'éprouvais toujours à la vue de Serge, je ressentis un étrange sentiment de dépit à la pensée qu'il verrait Sonitchka et qu'il s'en ferait remarquer.
CHAPITRE XI
LA MASOURKA
«Ah! nous allons danser, s'écria Serge en sortant du salon et en tirant de sa poche une paire de gants de peau de chien.—Il faut mettre des gants!»
«Qu'allons-nous faire? pensai-je, nous n'avons pas de gants!» et je montai en toute hâte dans notre chambre pour en chercher.
Mais j'eus beau fouiller dans tous les tiroirs des commodes, je découvris, dans l'une, nos mitaines de voyage, vertes, et dans l'autre un gant unique, très vieux, fort sale, beaucoup trop grand, et qui, enfin, ne pouvait m'aller, parce qu'il lui manquait le doigt du milieu, que Karl Ivanovitch avait coupé lorsqu'il avait eu mal au médius. Malgré cette lacune je mis ce lambeau de gant, et je regardai d'un œil désolé la place vide d'où sortait mon doigt du milieu, toujours taché d'encre.
«Ah! m'écriai-je, si Nathalia Savichna était ici, elle me donnerait des gants, bien sûr! Je ne peux pas descendre ainsi, et, si l'on me demande pourquoi je ne danse pas, que répondrai-je? Je ne peux pas non plus rester ici, car on viendra me chercher! Que dois-je faire? me demandais-je les bras ballants.
—Que fais-tu-là? cria au même instant Volodia qui venait m'appeler; viens vite engager une dame ... le bal va commencer....
—Mais, Volodia, répondis-je d'une voix piteuse, en lui montrant ma main dont deux doigts disparaissaient dans le gant sale, Volodia, toi, tu n'as pas pensé à cela?
—A quoi? dit-il, impatienté. Ah! à des gants! ajouta-t-il d'un air impassible en regardant ma main.—Non, c'est vrai, je n'y ai pas songé; il faut demander à grand'mère ce qu'elle en pense....»
Et, sans se mettre en souci, il courut en bas des escaliers.
Le sang-froid avec lequel il parlait d'une chose qui me paraissait d'une si grande importance, me tranquillisa un peu; je me rendis à la hâte au salon, oubliant tout à fait que j'avais ce gant mutilé sur la main gauche.
Je m'approchai à la dérobée du fauteuil de grand'mère, et, la tirant doucement par sa mantille, je lui dis à voix basse:
«Grand'mère, que faut-il faire, nous n'avons pas de gants?
—Quoi, mon ami?
—Nous n'avons pas de gants, répétai-je en me serrant contre elle et en posant les mains sur les bras du fauteuil.
—Et ça qu'est-ce que c'est? reprit grand'mère en saisissant ma main gauche.
—Voyez, ma chère, dit-elle en s'adressant à Mme Valakhine, voyez comme ce jeune homme s'est fait beau pour danser avec votre fille?»
Grand'mère tenait ferme ma main en l'air et regarda d'un air interrogatif toutes les personnes présentes, jusqu'à ce que la curiosité générale fût satisfaite, et que tout le monde partît d'un éclat de rire.
J'aurais été très contrarié si Serge m'avait vu dans cette situation, tout honteux. Je m'efforçai en vain de retirer ma malencontreuse main; mais Sonitchka se mit à rire si gaiement que les larmes lui montèrent aux yeux, et que toutes ses boucles voltigèrent autour de son visage devenu encore plus rose. Je ne ressentais plus de honte, j'avais compris que son rire était trop franc et trop naturel pour être moqueur; au contraire, nous avions ri ensemble et en nous regardant, c'était assez pour nous rapprocher l'un de l'autre.
L'épisode du gant, qui aurait pu se terminer mal, servit à me mettre à mon aise dans la compagnie que je redoutais entre toutes, celle du salon; le sentiment de ma timidité avait disparu.
Les timides souffrent parce qu'ils sont dans le doute sur l'opinion que les autres ont d'eux; aussitôt que cette opinion s'est manifestée, même à leur désavantage, leur malaise cesse.
Que Sonitchka était jolie en dansant le quadrille, avec le jeune prince si gauche! Elle était mon vis-à-vis. Comme elle souriait gentiment en me tendant sa petite main dans la «chaîne», avec quelle grâce ses boucles blondes se soulevaient et retombaient en mesure à chaque pas, et comme elle faisait naïvement les jetés de ses mignons pieds! A la cinquième figure, lorsque ma partenaire, sans tenir compte de la mesure, s'élança en avant sans moi, et que je me disposais à danser tout seul, Sonitchka serra les lèvres d'un air grave et regarda d'un autre côté. Mais elle s'inquiétait à tort; j'exécutai bravement mon «chassé en avant», «chassé en arrière», «balancé», et, au moment où je passai devant elle, je lui montrai, pour l'amuser, mon gant. Elle poussa un éclat de rire prolongé et fit ses pas avec encore plus de grâce. Il me souvient encore que, lorsque nous fîmes la grande ronde, elle inclina la tête et, sans lâcher ma main, gratta du bout de son gant son fin petit nez. Toutes ces scènes sont encore devant mes yeux maintenant, et j'entends encore le quadrille de la Fille du Danube, aux sons duquel nous avons dansé.
Sonitchka m'accorda le second quadrille. Dès que je me trouvai assis à côté d'elle, je ressentis un cruel embarras, et je ne savais plus de quoi lui parler. Quand mon silence se fut prolongé plus qu'il n'est permis, je craignis que Sonitchka me prît pour un imbécile, et je résolus de lui prouver le contraire, coûte que coûte.
«Vous habitez toujours Moscou? lui demandai-je enfin; et sur sa réponse affirmative, je continuai:
«Moi, je n'ai pas encore fréquenté la capitale.»
Je comptais surtout sur l'effet de ce mot fréquenté; je sentais cependant que, malgré ce commencement brillant qui révélait une connaissance approfondie de la langue française, il ne m'était pas possible de soutenir la conversation sur ce ton. Ce n'était pas encore notre tour de danser, et nous étions déjà retombés dans le silence. Je regardai ma partenaire avec inquiétude, pour voir quelle impression j'avais produite sur elle, et j'attendis qu'elle me vînt en aide.
«Où avez-vous trouvé ce drôle de gant?» me demanda-t-elle tout à coup.
Cette question me combla de joie, et je me sentis plus léger.
Je lui expliquai que ce gant appartenait à Karl Ivanovitch, et je fis avec une pointe d'ironie le portrait de mon maître; je dis combien il était drôle quelquefois, par exemple, quand il ôtait son bonnet rouge, et de quelle manière, un jour, en montant à cheval, il tomba et plongea dans un étang, etc.

LORSQUE NOUS FIMES LA GRANDE RONDE
Le quadrille passa si vite que c'est à peine si nous nous en aperçûmes. Tout cela était fort beau; mais qu'est-ce qui avait pu me pousser à parler ironiquement de ce bon Karl Ivanovitch? Sonitchka aurait-elle eu moins bonne opinion de moi si j'avais parlé de mon maître avec toute l'affection et le respect qui remplissaient mon cœur?
Le quadrille terminé, Sonitchka me dit «merci» avec tant d'expression, qu'elle avait l'air de penser que je méritais véritablement ses remercîments. J'étais enchanté, hors de moi de bonheur, et je ne me reconnaissais plus.
«Non, me disais-je, il n'y a plus rien qui puisse m'embarrasser, et je me promenais allègrement dans la salle; maintenant, je suis prêt à tout!»
Serge vint me demander de lui servir de vis-à-vis.
«Bon, lui répondis-je, bien que je n'aie pas de dame, mais j'en trouverai une.»
Je jetai sur toute la salle un coup d'œil décidé, et je remarquai que toutes les dames étaient engagées, à l'exception d'une grande demoiselle, debout près de la porte du salon. Un grand jeune homme se dirigeait vers elle pour l'inviter, à ce que je supposai, et il n'était plus qu'à deux pas d'elle, tandis que je me trouvais à l'autre bout de la salle!
En un clin d'œil je glissai légèrement sur le parquet, je franchis la distance qui me séparait de la jeune fille, et, tout en faisant ma révérence, je la priai d'une voix ferme de m'accorder cette contre danse.
La grande demoiselle me sourit d'un air protecteur et me tendit la main; le grand jeune homme resta sans danseuse.
J'avais si bien conscience de ma supériorité, que je ne fis pas même attention au dépit que manifesta le jeune homme; j'appris plus tard qu'il avait demandé qui était ce gamin ébouriffé qui lui avait soufflé sa dame sous son nez?
Le jeune homme à qui j'avais enlevé sa dame pour la contredanse, ouvrit la polka-masourka. Il bondit de sa place, en tenant sa danseuse par la main, et, au lieu de faire le «pas de basque» que nous avait appris Mimi, il courut tout bonnement en avant; arrivé à l'angle de la salle, il s'arrêta, écarta les jambes, frappa du talon sur le parquet, fit une pirouette en sautant et courut plus loin.
Comme je n'avais pas trouvé de dame pour cette danse, je m'étais assis derrière le haut fauteuil de grand'mère, d'où je regardais.
«Qu'est-ce qu'il fait donc? me demandai-je, ce n'est pas ce que Mimi nous a enseigné; elle assurait que la masourka doit se danser sur la pointe des pieds en glissant et avec des ronds de jambe, mais je vois qu'ici on la danse tout autrement!... Voilà les Ivine et Étienne qui ne font, ni les uns ni les autres, le pas de basque. Volodia sait déjà faire comme eux.... Et Sonitchka ... qu'elle est jolie quand elle danse!»
J'étais tout joyeux.
La masourka touchait à sa fin; déjà des messieurs et des dames âgés prenaient congé de grand'mère et partaient; les laquais se faufilaient entre les danseurs, portant des brassées de vêtements dans les arrière-chambres. Grand'mère était lasse, elle parlait avec effort et en traînant; les musiciens recommencèrent mollement, pour la trentième fois, le même air. La grande demoiselle, avec laquelle j'avais dansé, exécutait une figure; elle m'aperçut, et, quand elle eut fini, elle s'avança vers moi, avec un sourire perfide, tenant par la main Sonitchka et une des nombreuses sœurs d'Étienne; évidemment elle voulait se rendre agréable à grand'mère.
«Rose ou ortie? me demanda-t-elle.
—Ah! tu es là? dit grand'mère en se retournant, va danser, mon petit ami, va.»
A ce moment, j'avais plus envie de me tapir sous le fauteuil de grand'mère que d'accepter l'invitation de mon ancienne partenaire, mais comment motiver mon refus?
Je me levai, je choisis la rose en regardant timidement Sonitchka.
Avant que j'eusse le temps de revenir à moi, une main gantée de blanc glissa dans la mienne, et la princesse, avec son plus gracieux sourire, se mit en route et m'entraîna vers les danseurs, sans se douter que je ne savais au monde que faire de mes pieds.
Je savais que le pas de basque serait déplacé, inconvenant et pouvait me rendre même ridicule; mais les sons familiers de la masourka, en frappant mon tympan, communiquèrent aux nerfs acoustiques une impulsion déterminée, et ceux-ci la transmirent à mes pieds, qui, contrairement à ma volonté et à la surprise générale, se mirent à faire des ronds de jambe en se tenant sur la pointe.
Pour mettre fin à cette situation pénible, je m'arrêtai avec l'intention d'exécuter les mêmes mouvements que j'avais trouvés si gracieux, lorsque le jeune homme de la première paire avait dansé. Mais au moment où j'écartais les pieds pour bondir en avant, la princesse se mit à courir autour de moi, en regardant mes pieds, avec une expression de curiosité et d'étonnement stupides.
Ce regard me paralysa. Je me troublai tant et si bien, qu'au lieu de danser, je me mis à piétiner sur place d'une manière grotesque et qui ne s'harmonisait ni avec la mesure, ni avec quoi que ce soit; puis je restai court.
Tous les yeux se dirigeaient sur moi, remplis les uns de surprise, les autres de curiosité; quelques personnes souriaient d'un air moqueur, d'autres semblaient compatir à mon embarras, grand'mère restait seule impassible.
«Il ne faut pas danser quand vous ne savez pas,» dit tout à coup mon père, d'une voix courroucée, à mon oreille, et, me poussant doucement de côté, il prit la main de ma danseuse et fit avec elle la figure à l'ancienne mode, et à l'approbation unanime des spectateurs, puis il la ramena à sa place.
Ah! qu'il me tardait de voir la fin de cette masourka! Dans mon angoisse, je criai à part moi:
«Mon Dieu! Pourquoi me mets-tu à une si rude épreuve?... Je le vois, tout le monde me méprise et me méprisera toujours.... Le chemin de l'amitié, des honneurs m'est fermé maintenant.... Tout est perdu!
«Pourquoi, pendant que je dansais, Volodia m'a-t-il fait des signes que tout le monde a pu voir, et qui ne me servaient à rien? Pourquoi cette vilaine princesse s'est-elle mise à examiner mes pieds?
«Pourquoi Sonitchka.... Oh! non, elle est toujours gentille, mais pourquoi a-t-elle souri aussi? Pourquoi papa a-t-il rougi et m'a-t-il saisi par la main? Est-ce que lui aussi, il a eu honte de moi? Oh! c'est terrible! Si maman avait été ici, elle n'aurait pas rougi de son Nicolinka....»
Et mon imagination s'envola au loin, vers cette chère image; je revis le pré devant la maison, les grands tilleuls dans le jardin, l'eau pure du petit lac au-dessus duquel planent les hirondelles, le ciel bleu sur lequel flottent des nuages blancs, transparents, les meules de foin odorant; les souvenirs irisés de ces joies paisibles se pressaient dans mon cerveau troublé....
CHAPITRE XII
APRÈS LA MASOURKA
Au souper, le jeune homme qui avait dansé le premier la masourka vint prendre place à notre table d'enfants; il m'honora d'une attention toute spéciale, ce qui aurait grandement flatté mon amour-propre, si, après ma déconfiture, j'avais pu être sensible à quoi que ce soit.
Mais ce jeune homme voulait à tout prix ramener ma gaieté; il me provoquait à folâtrer avec lui, m'appelait «un brave», et, quand les grandes personnes ne nous voyaient pas, il remplissait mon verre de vin et m'obligeait à le vider. Vers la fin du souper, lorsque le maître d'hôtel me versa seulement un quart de verre à champagne d'une bouteille enveloppée dans une serviette, il protesta en insistant pour qu'il m'en donnât davantage, puis il me força de le boire d'un trait; aussitôt une douce chaleur se répandit dans tout mon corps, je ressentis une vive sympathie pour mon jovial protecteur, et je me mis à rire sans raison.
Tout à coup l'orchestre joua de nouveau dans la salle de danse, et tout le monde se leva de table. Mon amitié pour le grand jeune homme en resta là; il retourna auprès des grandes personnes, et, comme je ne pouvais pas le suivre, je me rapprochai de Mme Valakine, très curieux d'entendre ce qu'elle disait à sa fille.
Sonitchka implorait d'une voix suppliante:
«Encore une demi-heure!
—Impossible, je t'assure, mon ange.
—Pour me faire plaisir, je t'en prie, continuait la jeune fille en caressant sa mère.
—Mais seras-tu contente demain si j'ai mal à la tête? demanda Mme Valakine sans pouvoir réprimer un sourire imprudent.
—Tu permets! tu permets, nous resterons! s'écria Sonitchka en sautant de joie.
—Que faire avec toi? Eh bien! va, dansez ... voici un cavalier tout trouvé,» ajouta-t-elle en me désignant.
Sonitchka me donna la main, et nous courûmes dans la salle.
La présence de Sonitchka et sa gaieté, jointes à l'influence du verre de champagne, m'avaient fait oublier tout à fait ma récente mésaventure. Je me livrai à toutes sortes de gambades plus drôles l'une que l'autre; tantôt j'imitais le cheval, courant au petit trot et relevant fièrement les pieds, ou le mouton qui s'emporte contre le chien, et je trépignais sur place, je riais de tout mon cœur, sans m'inquiéter de l'impression que je faisais sur les spectateurs.
Sonitchka riait aussi sans interruption, et, entre autres, d'un vieux monsieur qui, après avoir étendu son mouchoir à terre, levait lentement les pieds et faisait semblant d'avoir beaucoup de peine à sauter par-dessus, et elle se tint presque les côtes, lorsque je fis de grands bonds jusqu'au plafond, pour lui montrer mon adresse.
En traversant le cabinet de grand'mère, je me regardai dans le miroir; je vis un petit garçon dont le visage était en sueur, les cheveux hérissés, et dont le toupet se tenait tout droit, mais l'expression générale de cette physionomie était si bonne, si gaie, si débordante de santé et de vie, que je me plus à moi-même.
«Si j'étais toujours comme je suis maintenant, pensai-je, je pourrais encore plaire....»
Mais, lorsque je portai de nouveau les yeux sur le joli visage de ma partenaire, je remarquai qu'il avait le même air de gaieté, de santé et d'insouciance qui m'avait tant charmé chez moi, et, en outre, une gracieuse et douce beauté, dont l'absence me remplit de dépit contre ma propre image. Je compris qu'il était absurde de ma part de vouloir captiver un être aussi charmant.
Je ne pouvais attendre la réciprocité, et je n'y songeai même pas; mon âme débordait de joie sans cela. Je ne comprenais pas qu'on pût demander un bonheur plus grand que celui dont ce sentiment remplissait mon cœur, et qu'on pût souhaiter autre chose que de le voir durer éternellement.
J'étais heureux! mon cœur palpitait comme un pigeon qui bat des ailes; je sentais mon sang affluer sans cesse vers lui, et je me sentais pris d'une douce envie de pleurer.
Dans le corridor, quand nous sortîmes du salon, je me dis: Comme je serais heureux si je pouvais passer toute ma vie avec elle, dans un recoin obscur, ignorés de tout le monde!
«N'est-ce pas, Sonitchka, c'était très gai aujourd'hui? lui murmurai-je d'une voix basse et tremblante, puis je hâtai le pas, effrayé, moins de ce que j'avais exprimé, que de ce que j'aurais voulu dire.
—Oui ... très gai! répondit-elle en tournant vers moi sa tête, avec une expression si sincère et si bonne, que je me rassurai aussitôt.
—Mais si vous saviez comme je suis ... j'aurais voulu dire: malheureux, mais je dis par timidité: comme je regrette de penser que vous allez partir bientôt, et que je ne vous reverrai pas.
—Pourquoi ne nous reverrons-nous pas? dit-elle en regardant le bout de ses petits souliers, et en promenant ses doigts le long du paravent près duquel nous passions; tous les mardis et tous les vendredis, je me promène avec maman sur le boulevard Tversky.... Est-ce que vous ne vous promenez jamais?
—Sans doute, je demanderai qu'on nous y conduise mardi prochain; et, si on ne veut pas, j'irai tout seul, sans chapeau ... je connais le chemin.
—Savez-vous, dit tout d'un coup Sonitchka, il y a des jeunes garçons qui viennent à la maison et à qui je dis tu; disons-nous tu. Veux-tu?» ajouta-t-elle en secouant sa petite tête et en me regardant dans les yeux.
Malgré cette invitation, je ne réussis pas de toute la soirée à placer le tu dans une seule phrase, bien que je composasse mentalement sans cesse de longues phrases où le tu revenait plusieurs fois. Je n'avais pas le courage de les dire. «Veux-tu» résonnait à mes oreilles tout le temps et m'enivrait; je ne voyais que Sonitchka.
Je remarquai par quel mouvement gracieux elle releva ses boucles, les jeta derrière les oreilles et découvrit la partie du front et des tempes que je n'avais pas encore vue; je regardai comment on l'emmitouflait dans le châle vert, si haut, que je ne voyais plus que le bout de son petit nez, et que, si elle n'avait pas pratiqué avec ses doigts rosés une petite ouverture pour la bouche, elle courait le risque d'être étouffée; je me rappelle comment elle descendit l'escalier avec sa mère et, arrivée au bas, se retourna vivement vers nous, inclina la tête et disparut derrière la porte.
Volodia, les Ivine, le jeune prince Étienne, moi, nous étions tous épris de Sonitchka; nous nous tenions sur l'escalier pour la suivre des yeux jusqu'au dernier moment. A qui son dernier salut était-il destiné? Je l'ignore; mais, en cet instant, je ne doutais pas qu'il fût pour moi.
Ce soir-là, en prenant congé de mes amis, je parlai à Serge sans aucun trouble, même je lui serrai la main un peu froidement. Je ne sais s'il a compris qu'il venait de perdre ma préférence, car il se montra très indifférent, mais il a dû regretter le pouvoir qu'il exerçait sur moi.
Je devenais pour la première fois infidèle dans mes affections, et, pour la première fois, je goûtai la douceur d'aimer. J'étais heureux de pouvoir échanger un sentiment d'amitié qui m'était devenu une habitude, contre un nouveau sentiment plein de mystère et de charme.
Et enfin, cesser d'aimer pour aimer encore, n'est-ce pas aimer deux fois plus qu'avant?
Une fois dans mon lit, je me pris à songer: «Comment ai-je pu aimer Serge si longtemps et si passionnément?... Non, il n'a jamais compris ni su apprécier mon affection, il ne l'a jamais méritée.... Tandis que Sonitchka!... quelle douceur!... «Veux-tu?» Je me soulevai et me représentai vivement son gracieux visage, puis je ramenai les couvertures sur ma tête, m'enveloppant de tous côtés. Enfin, lorsqu'il n'y eut plus une seule ouverture, je me blottis dans le nid que je venais de faire, et je me berçai dans mes rêves et dans mes souvenirs.
Les yeux immobiles et fixés sur la doublure de ma courte-pointe, je voyais Sonitchka aussi nettement qu'une heure auparavant, quand nous étions ensemble; je lui parlais, et cet entretien me procurait un plaisir indicible, car ces mots: tu, toi, avec toi revenaient sans cesse.
Ces rêves étaient si vivants, que je ne pouvais m'endormir, tenu en éveil par une douce émotion. J'éprouvai le besoin d'épancher auprès de quelqu'un les effusions de mon bonheur.
«Chérie! m'écriai-je presque à haute voix en me retournant brusquement de l'autre côté.—Volodia, est-ce que tu dors?
—Non, me répondit-il d'une voix somnolente.... Pourquoi?
—J'aime, Volodia, oh! j'aime Sonitchka de tout mon cœur.
—Qu'est-ce que cela peut me faire? répondit-il en s'étirant.
—Ah! Volodia, tu ne peux pas t'imaginer tout ce que je ressens ... pas plus tard qu'il y a un instant, j'étais tout emmitouflé dans mes couvertures, et je l'ai vue comme si elle était là, je lui ai parlé,... c'est surprenant. Et sais-tu encore quoi? lorsque je pense à elle je deviens si triste, si triste, que je voudrais pleurer.»
Volodia se retourna dans son lit.
«Je ne souhaite qu'une seule chose! continuai-je, c'est d'être toujours avec elle et rien de plus. Et toi, tu l'aimes aussi? Avoue-le?...»
C'est singulier, j'éprouvais le besoin de la voir aimée de tous et d'arracher à chacun cet aveu.
«Est-ce que cela te regarde? répondit Volodia en tournant la tête de mon côté: peut-être que je l'aime?

NOUS NOUS TENIONS SUR L'ESCALIER.
—Tu n'as pas envie de dormir, tu fais semblant d'avoir sommeil! m'écriai-je en remarquant qu'il avait les yeux brillants, qu'il se découvrait et ne semblait point disposé à dormir. Laisse-moi causer d'elle avec toi ... n'est-ce pas qu'elle est charmante?... Elle est un amour! Si elle me disait: «Nicolas, saute par la fenêtre, ou jette-toi dans le feu!» eh bien! je te jure que j'obéirais immédiatement avec joie.... Ah! qu'elle est ravissante! ajoutai-je, en évoquant son image avec tant de vivacité, que, pour mieux la savourer, je me retournai avec impétuosité et j'enfouis mon visage dans l'oreiller:—Oh! Volodia, comme j'ai envie de pleurer!
—Quel imbécile! dit-il en souriant, puis, après un moment de silence, il reprit:—moi, je ne suis pas comme toi; je pense que j'aurais voulu pouvoir me tenir près d'elle et lui parler....
—Ah! tu l'aimes donc, toi aussi! interrompis-je vivement.
—Tu ne comprends rien, prononça Volodia d'un ton dédaigneux.
—Mais si, je comprends, c'est toi qui ne comprends rien et qui dis des bêtises, répétai-je au milieu de mes larmes.
—Tu pleures? tu pourrais bien t'en dispenser. Tu n'es qu'une fille!»
CHAPITRE XIII
DÉPART PRÉCIPITÉ
Le 16 avril, presque six mois après la fête de grand'mère, mon père entra dans la salle d'étude, pendant les leçons, et nous annonça que nous devions partir le soir même pour la campagne.
A cette nouvelle, mon cœur se serra douloureusement, et je pensai aussitôt à ma mère.
Ce départ précipité était occasionné par la lettre suivante:
Petrovskoë, le 12 avril.
«Je reçois à l'instant, à dix heures du soir, ta bonne lettre du 3 avril, et, selon mon habitude, je te réponds tout de suite.
«Féodore a rapporté ta lettre de la ville déjà hier; mais, comme il était tard, il l'a remise à Mimi. Celle-ci, sous le prétexte que j'étais malade, ne me l'a pas donnée de toute la journée.
«Il est vrai que je me sentais un peu fiévreuse; il faut que je t'avoue toute la vérité, voici le quatrième jour que je ne suis pas très bien, et que je garde le lit.
«Cher ami, je t'en supplie, ne t'effraie pas; je me sens assez bien, et, si le médecin le permet, je pense me lever demain.
«Vendredi de la semaine passée, j'ai fait une promenade en voiture avec les enfants; mais, au moment de rejoindre la grande route, près du petit pont que j'ai toujours redouté, les chevaux se sont embourbés. Le temps était beau, et j'eus l'idée d'aller à pied jusqu'à la grande route, pendant qu'on dégageait la calèche.
«En arrivant à la chapelle, j'étais très fatiguée, et je m'assis pour me reposer; comme une demi-heure passa avant que l'on parvint à retirer la voiture de l'ornière, je pris froid, surtout aux pieds; je portais des bottines à semelles minces, et elles étaient mouillées.
«Après le dîner, j'eus tour à tour chaud et froid; mais, pour ne pas manquer au programme de la journée, je ne voulus pas me mettre au lit. Néanmoins après le thé j'essayai de jouer à quatre mains avec Lioubotchka (tu ne reconnaîtrais pas son jeu, elle a fait tant de progrès). Figure-toi ma stupéfaction en découvrant que je ne pouvais plus compter la mesure. J'ai recommencé plusieurs fois; mais tout s'embrouillait dans ma tête, j'avais un bourdonnement étrange dans les oreilles; je comptais: un, deux, trois, et tout de suite après: huit et quinze, et, ce qui est encore le plus étrange, je voyais très bien que je me trompais, et je ne pouvais pas me reprendre.
«Enfin Mimi vint à mon secours et me mit au lit. Voilà, mon ami, en détail, comment je suis tombée malade; tu vois que c'est par ma propre faute. Le lendemain, j'étais toute brûlante de fièvre, et notre bon vieux médecin Ivan Vassilitch est arrivé. Il est encore à la maison et il promet de me laisser bientôt sortir.
«Quel bon vieillard que cet Ivan Vassilitch! Tant que j'ai eu le délire, il n'a pas fermé l'œil de la nuit, il a passé tout ce temps au chevet de mon lit. Maintenant, pour me laisser écrire librement, il est dans la chambre des enfants; je l'entends d'ici qui leur raconte des contes allemands, et elles rient aux éclats.
«La belle Flamande, comme tu l'appelles, est en visite chez moi depuis deux semaines; sa mère est aussi en visite je ne sais où. Cette jeune fille me prouve par ses attentions la sincérité de son attachement. Elle me confie tous ses secrets de cœur. Avec sa belle tête, son bon naturel et sa jeunesse on pourrait en faire une femme excellente à tous égards, si elle se trouvait entre de bonnes mains; malheureusement, dans le monde qu'elle fréquente, à en juger par ce qu'elle en raconte, elle sera perdue.
«Lioubotchka voulait t'écrire elle-même; mais elle a déchiré sa troisième feuille de papier en disant: «Je sais que papa est fort moqueur, si je fais la moindre faute, il la signalera à tout le monde.»
«Katienka est toujours gentille, Mimi est toujours bonne et mélancolique.
«Maintenant, parlons de choses sérieuses. Tu m'écris que tes affaires ne vont pas bien cet hiver et que tu auras besoin de l'argent qui me revient de mes propriétés. Il me semble étrange que tu aies besoin de demander mon consentement. Est-ce que ce qui m'appartient n'est pas à toi?
«Tu es si bon, cher ami, que, de crainte de me chagriner, tu me caches la véritable situation de tes affaires; mais je devine que tu as beaucoup perdu au jeu, et, je te le jure, je ne m'en afflige pas. Si tu peux arranger cette affaire, ne t'en mets plus en peine, je t'en prie, et ne te tourmente pas pour rien.
«Je me suis habituée à ne point faire fond, pour les enfants, non seulement sur ce que tu peux gagner au jeu, mais encore, ne m'en veuille pas, sur ta propre fortune.
«Tes gains me font aussi peu de plaisir, que tes pertes, de chagrin; la seule chose qui me désole, c'est ta malheureuse passion pour le jeu, qui me ravit une partie de ta tendresse et m'oblige à te dire des vérités amères.... Dieu sait combien j'en souffre.... Je ne cesse de l'implorer pour qu'il nous sauve ... non pas de la misère (qu'est-ce que c'est que la misère?) mais de cette horrible éventualité qu'un jour les intérêts de nos enfants seront en conflit avec les nôtres, et que je serai forcée de les défendre....
«Jusqu'à ce jour le Seigneur a exaucé ma prière, tu n'as pas dépassé cette limite au delà de laquelle nous serions contraints de sacrifier une fortune qui n'est plus à nous, mais à nos enfants ... ou ... je n'ose pas y arrêter ma pensée ... mais ce malheur affreux nous menace toujours.... Oui, c'est une terrible croix que Dieu nous fait porter à l'un et à l'autre.
«Tu m'écris encore au sujet des enfants, et tu reviens à notre ancien sujet de division; tu me pries de consentir à ce que mes enfants entrent dans un pensionnat. Tu connais mes préventions contre ce mode d'éducation....
«Je ne sais pas, cher ami, si tu seras de mon avis; mais je te prie en tout cas, et pour l'amour de moi, de me donner la promesse que, tant que je vivrai et même après ma mort, si Dieu juge bon de nous séparer, tu ne mettras pas tes enfants en pension.
«Tu m'écris que tu seras obligé de te rendre à Saint-Pétersbourg pour affaires. Que Dieu soit avec toi, cher ami! va et reviens vite. Nous nous ennuyons tous sans toi. Le printemps est d'une beauté admirable; on a déjà enlevé la double porte du balcon; l'allée qui conduit à la serre est sèche depuis quatre jours, les pêchers sont en fleurs, il n' y a plus de neige que par places, les hirondelles sont de retour, et Lioubotchka vient de m'apporter les premières fleurs de la saison.
«Le médecin déclare que, dans trois jours, je serai tout à fait rétablie, et que je pourrai aller prendre l'air au jardin et me chauffer au soleil d'avril....
«Au revoir, cher ami, ne te fais pas de souci, je t'en prie, à cause de ma santé, ni au sujet de tes pertes au jeu; boucle vite tes affaires et viens passer tout l'été ici avec les enfants.
«J'ai des projets ravissants pour cet été, il ne manque que toi pour les réaliser....»
La suite de la lettre était écrite en français sur un bout de papier, d'une écriture lisible mais inégale.
«Ne crois pas un mot de ce que je t'ai dit au sujet de ma santé; nul ne soupçonne la gravité de mon mal. Je sais que je ne me lèverai pas de ce lit. Ne perds pas un instant, viens immédiatement et amène les enfants.
«Peut-être me sera-t-il donné de les revoir et de les bénir encore une fois; c'est mon unique et suprême désir....
«Je comprends quel coup je te donne, mais comment te l'épargner? Tôt ou tard, de ma main ou d'une autre, tu l'aurais également reçu; tâchons de supporter ce malheur avec fermeté et avec confiance en la miséricorde de Dieu.... Soumettons-nous à sa volonté.
«Ne vois pas dans ce que je t'écris les rêveries d'une imagination malade; au contraire, mes idées sont très nettes en ce moment, et je suis tout à fait calme. Ne cherche pas à te rassurer par le vain espoir qu'il n'y a là que les pressentiments trompeurs d'une âme faible. Non, je sens, je sais, et je le sais, parce que Dieu a voulu me le révéler,—je sais qu'il ne me reste que très peu de temps à vivre.
«Mon amour pour toi et mes enfants finirait-il avec ma vie? Non, je sens que c'est impossible; j'en suis trop pénétrée en ce moment pour penser que ce sentiment, sans lequel je ne peux pas comprendre l'existence, pourra jamais cesser. Mon âme ne peut pas exister sans son amour pour vous, et je sens qu'elle vivra toujours; le fait qu'un sentiment comme mon amour ne pourrait pas exister s'il devait un jour finir, me donne cette douce persuasion.
«Je ne serai plus avec vous; mais je suis fermement persuadée que mon amour ne vous abandonnera jamais, et cette pensée est si consolante pour mon cœur, que j'attends sans crainte et avec tranquillité la mort qui s'approche.
«Je suis calme; Dieu sait que j'ai toujours regardé et que je regarde la mort comme un passage à une vie meilleure; mais pourquoi les larmes me serrent-elles la gorge? Pourquoi priver les enfants de leur mère chérie? Pourquoi te porter un coup si rude et si inattendu? Pourquoi dois-je mourir, quand votre amour remplissait ma vie d'une félicité sans bornes?
«Que sa sainte volonté soit faite!
«Les larmes m'empêchent d'écrire. Peut-être ne te verrai-je plus. Je te remercie, mon ami adoré, pour tout le bonheur que tu m'as donné dans cette vie; je prierai Dieu pour qu'il te récompense.
«Adieu, cher ami, rappelle-toi, quand je ne serai plus là, que mon amour ne t'abandonnera jamais....
«Adieu, Volodia, adieu, mon ange, adieu Benjamin, mon Nicolinka....
«Est-il possible qu'un jour ils puissent m'oublier!...»
Cette lettre renfermait un petit billet de Mimi, dont voici le contenu:
«Les tristes pressentiments qu'exprime notre chère malade ne sont que trop confirmés par les paroles du médecin. Hier, dans la nuit, elle m'a priée d'envoyer cette lettre. Comme je croyais qu'elle parlait dans le délire, j'ai attendu jusqu'au matin, puis je l'ai décachetée pour y joindre ces lignes; pendant que je l'ouvrais, Nathalia Nicolaevna me fit demander ce que j'avais fait de cette lettre et m'ordonna de la brûler si je ne l'avais pas encore expédiée. Elle ne cesse de m'entretenir de cette lettre et déclare qu'elle vous fera mourir de chagrin.... Ne remettez pas votre départ, si vous voulez revoir cet ange avant qu'il nous ait quittés. Excusez ce griffonnage, je n'ai pas dormi de trois nuits. Vous savez combien j'aime Nathalia Nicolaevna.»
Nathalia Savichna m'a raconté depuis, qu'après avoir écrit la première partie de sa lettre, maman la posa près d'elle sur sa petite table et s'endormit.
«Moi-même, ajoutait Nathalia Savichna, je me suis endormie dans mon fauteuil, et le bas que je tricotais a glissé de mes doigts. Une heure plus tard j'entendis vaguement, dans mon sommeil, qu'elle se parlait à elle-même. J'ouvris les yeux, et je vis ma chère colombe assise dans son lit, les mains croisées et les larmes coulant à flots de ses yeux: «Tout est fini,» dit-elle, en cachant son visage dans ses mains.
«Je m'élançai pour lui demander: «Qu'avez-vous?»
«Ah! Nathalia Savichna, me dit-elle, si vous saviez qui je viens de voir!
«J'eus beau la questionner, elle ne dit plus rien, me priant seulement d'avancer la petite table, et elle écrivit de nouveau; puis elle m'a ordonné de cacheter la lettre devant elle et de l'expédier. Depuis, son état n'a fait qu'empirer.»
Le 25 avril, la berline s'arrêtait devant le perron de notre maison, à Pétrovskoë.
A notre départ de Moscou, mon père semblait préoccupé, et, lorsque Volodia lui demanda si maman était malade, il le regarda tristement et fit un signe de tête affirmatif. Dans le cours du voyage, mon père se tranquillisa beaucoup. Mais, à mesure que nous approchions, son visage prenait une expression de plus en plus anxieuse; il appela, de la voiture, Foka, qui accourut tout essoufflé.
«Où est Nathalia Nicolaevna?» demanda mon père d'une voix mal assurée et les larmes aux yeux.
Le bon vieux serviteur nous jeta un regard à la dérobée et, baissant les yeux, ouvrit la porte de l'antichambre, se détourna et répondit: «Voici le sixième jour que Madame n'est pas sortie de sa chambre.»
Milka accourut joyeusement vers mon père et bondit en jappant, pour lui lécher les mains. Le pauvre animal, comme je l'ai appris depuis, ne cessait de gémir depuis que maman était tombée malade. Mon père le repoussa et entra dans le salon, et ensuite dans la chambre des divans qui donnait sur la chambre à coucher et qu'il traversa sur la pointe des pieds et en retenant son souffle. Son inquiétude se manifestait de plus en plus, il se signa avant de poser la main sur la poignée de la porte qui était fermée à clé.
Au même instant, Mimi accourut du corridor; elle n'était pas coiffée, et on la voyait tout en larmes.
«Ah! Pierre Alexandrovitch, dit-elle à voix basse, avec l'expression d'un désespoir sincère, et, en voyant mon père tourner le loquet, elle ajouta: «On ne peut pas passer par là ... l'entrée est ici.»
Elle nous introduisit dans la lingerie; dans le corridor se trouvait Akime, l'idiot, dont les grimaces nous faisaient toujours rire; mais, en ce moment-là, bien loin de nous divertir, la vue de son visage d'une impassibilité stupide nous frappa plus douloureusement que tout le reste.
Dans la lingerie, deux jeunes servantes, occupées à un ouvrage à l'aiguille, se levèrent à notre entrée et nous saluèrent avec une expression empreinte d'une si profonde tristesse, que j'en fus atterré.
Après avoir traversé la chambre de Mimi, mon père ouvrit la porte de la pièce où était la malade, et nous fit entrer.
A droite de la porte étaient deux fenêtres recouvertes de châles. Devant une de ces croisées était assise Nathalia Savichna, les lunettes sur le nez et tricotant. Au lieu de nous embrasser selon son habitude, elle se contenta de se soulever à moitié, nous regarda un peu à travers ses lunettes, et les larmes coulèrent à flots de ses yeux. Je fus vivement impressionné, en voyant que toutes les personnes que nous approchions se mettaient à pleurer en nous apercevant, bien qu'elles fussent très calmes avant notre entrée.
A gauche de la porte était un paravent, et derrière ce paravent, le lit de la malade, une petite table, une armoire vitrée remplie de médicaments et un grand fauteuil où sommeillait le médecin.
Auprès du lit se tenait une jeune fille blonde d'une beauté remarquable, vêtue d'une matinée blanche, les manches un peu relevées; elle posait de la glace sur la tête de ma mère, ce qui m'empêchait de voir le visage de maman.
Cette jeune fille était la belle Flamande mentionnée dans la lettre de ma mère et qui devait plus tard jouer un grand rôle dans notre famille.
Aussitôt qu'elle nous aperçut, elle retira une main du front de la malade et se mit à rajuster les plis de sa robe de chambre sur sa poitrine, tout en disant: «Elle est assoupie!»
J'étais profondément affligé en cet instant, et néanmoins je remarquai, malgré moi, les moindres détails de cette scène. La chambre était plus qu'à moitié obscure et sentait la menthe, l'eau de cologne, la camomille et les gouttes de Hofmann.
Cette odeur me frappa tellement, qu'à l'heure qu'il est, il me suffit d'y penser, sans même que mon odorat en soit frappé, pour que mon imagination me reporte dans cette pièce sombre et étouffée et évoque les plus petits détails de cette heure terrible.
Les yeux de ma mère étaient ouverts, mais elle ne voyait rien.
Oh! je n'oublierai jamais ce regard, dans son effrayante fixité, exprimant une indicible souffrance.
On nous emmena aussitôt, mon frère et moi.

PRÈS DU PETIT PONT, LES CHEVAUX SE SONT EMBOURBÉS.
Voici comment Nathalia Savichna m'a décrit plus tard les derniers moments de ma mère:
«Après qu'on vous eût fait sortir de la chambre, elle se débattit encore longtemps, ma chère belle colombe! On aurait dit que quelque chose l'étouffait. Ensuite elle enfouit la tête dans ses oreillers et s'assoupit lentement, tranquillement, comme un ange du ciel. Je me suis éloignée un instant pour voir pourquoi l'on n'apportait pas la potion, et, quand je suis revenue vers ma chérie, elle avait tout renversé autour d'elle, et appelait sans cesse votre père; il se pencha sur elle, mais elle n'avait plus la force de parler, à peine ouvrait-elle les lèvres, qu'il s'en échappait des gémissements: «Mon Dieu! Seigneur! les enfants! je veux voir les enfants!» J'ai voulu aller vous chercher; mais le médecin ne l'a pas permis, disant que cela augmenterait son angoisse. Alors elle se contenta de lever sa petite main et de la baisser aussitôt.... Que voulait-elle dire par ce signe? Dieu le sait!... Moi, je crois qu'elle a voulu vous bénir bien qu'absents, puisque Dieu n'a pas voulu permettre qu'elle eût la joie de revoir ses enfants avant de mourir.... Enfin, ma chère colombe se souleva un peu, et, d'une voix dont le souvenir me fait mal, s'écria: «Sainte Mère! ne les abandonnez pas....» En ce moment son mal remonta vers le cœur ... on lisait dans ses yeux une souffrance horrible, la pauvre petite! Elle retomba sur les coussins, saisit le drap entre ses dents, et les larmes, les larmes, mon petit père, coulaient, coulaient....
—Et après?» demandai-je.
Nathalia Savichna ne pouvait plus parler; elle se détourna et pleura amèrement.
Ma mère est morte dans d'affreuses souffrances.
CHAPITRE XIV
LA DOULEUR
Le lendemain, tard dans la soirée, je voulus jeter un dernier regard sur elle; après avoir vaincu un sentiment d'effroi, involontaire, j'ouvris doucement la porte et me glissai, sur la pointe des pieds, dans la salle.
Au milieu, sur la table, était posée la bière; il ne restait des cierges que des lumignons qui fondaient dans les candélabres d'argent. Dans un coin écarté de la pièce était assis le sacristain; il lisait, d'une voix monotone et basse, la prière des morts.
Je restai interdit sur le seuil et je regardais; mais j'étais troublé, et mes larmes obscurcissaient ma vue au point que je ne pus rien distinguer. Tout se confondait étrangement: la lumière, le brocart, le velours, les grands candélabres d'argent, l'oreiller rose orné de dentelles, le bonnet de rubans, et au milieu, dans ce fouillis, quelque chose de transparent, couleur de cire. Je montai sur une chaise pour mieux voir le visage; mais de ma place je ne pus rien distinguer que ce même objet d'une pâleur d'ivoire. Était-ce là le visage de ma mère? Je ne pouvais le croire.
Je me mis à le contempler fixement, et peu à peu je commençai à reconnaître les traits familiers et si chers. J'eus un tressaillement d'horreur en acquérant la certitude que c'était bien elle. Pourquoi ses yeux clos sont-ils si enfoncés? Pourquoi cette pâleur livide? Et sur la joue cette tache noirâtre sous la peau transparente? Pourquoi l'expression du visage est-elle si rigide et si froide? Pourquoi les lèvres sont-elles décolorées, et pourquoi leur pli noble et majestueux exprime-t-il une paix tellement surnaturelle, qu'en les regardant, je sens un frisson glacé courir le long de mon dos et dans mes cheveux?...
Et plus je regardais, plus je sentais qu'une force mystérieuse et invincible rivait mes yeux à ce visage sans vie Je ne pouvais les détacher, et cependant mon imagination évoquait des tableaux resplendissants de vie et de bonheur. J'oubliais que ce corps inanimé qui gisait devant moi, et sur lequel je fixais un regard stupide, comme sur un objet qui n'avait rien de commun avec mes souvenirs, ce cadavre, c'était elle!
Je me la représentais dans des situations variées, mais toujours vivante, joyeuse, souriante; puis, tout à coup, un trait quelconque de ce pâle visage frappait mes yeux, le sentiment de l'horrible réalité me revenait, je frissonnais, sans pouvoir arracher mes yeux de ce spectacle.
Et, de nouveau, les rêves se substituaient à la réalité, jusqu'à ce que la conscience de cette réalité revînt encore une fois détruire mes rêves. Puis la lassitude s'empara de mon imagination, elle cessa de me bercer d'illusions, et le sentiment de ce qui m'entourait disparut aussi; je tombai dans l'assoupissement et l'oubli.
Je ne sais combien de temps je suis resté dans cet état; je ne saurais dire en quoi il consistait; je sais seulement que, pendant quelques instants, j'ai perdu le sentiment de mon existence, et que j'ai éprouvé une félicité céleste d'une suavité qu'on ne peut rendre, et pourtant triste.
Peut-être qu'en prenant son vol vers un monde meilleur, sa belle âme a jeté un regard de compassion sur cette terre où elle nous laissait; elle a vu ma douleur et, se laissant retomber jusqu'à moi sur les ailes de l'amour, elle est venue avec un sourire céleste me consoler et me bénir.
Le bruit de la porte qui grinçait sur ses gonds me ramena à la réalité; c'était un sacristain qui entrait pour relever le veilleur. Ma première pensée, en le voyant, fut toute personnelle; il va me prendre pour un enfant sans cœur qui est monté sur une chaise par espiéglerie ou par curiosité, car je ne suis pas en larmes, et ma pose n'a rien de touchant! Sur ces réflexions je me signai, je saluai le corps et je me mis à pleurer.
Quand j'évoque maintenant mes impressions, je découvre que cet instant d'oubli complet de moi-même et de tout ce qui m'entourait fut un moment de véritable douleur. Avant et après l'enterrement, je n'ai pas cessé de pleurer et d'être triste, mais je me rappelle cette douleur à ma honte, parce qu'elle était toujours entachée d'un sentiment égoïste. Tantôt je tenais à montrer que j'étais plus affligé que les autres, tantôt je me préoccupais de l'effet que je pouvais produire; je m'abandonnais à une curiosité sans objet, qui me portait à observer minutieusement le bonnet de Mimi et le visage des personnes présentes.
Je me méprisais de n'être pas exclusivement absorbé par mon chagrin, et je m'efforçais de dissimuler tous mes autres sentiments; c'est pourquoi ma tristesse n'était pas sincère et manquait de naturel. En outre, j'avais de la satisfaction à sentir combien j'étais malheureux; je cherchais à aviver en moi la conscience de mon malheur, et cette préoccupation égoïste tuait en moi, plus que toute autre chose, la véritable douleur.
Après avoir passé la nuit dans un sommeil lourd et tranquille, comme c'est ordinairement le cas après une forte secousse, je me réveillai avec des yeux secs et des nerfs plus calmes.
A dix heures, on nous fit appeler pour le service funèbre qu'on célébrait avant l'enlèvement du corps. Toute la chambre mortuaire était remplie par les gens de la maison et les paysans qui étaient venus rendre leurs derniers devoirs à leur maîtresse. Pendant l'office je pleurai beaucoup, je me signai et me prosternai jusqu'à terre, mais au fond je restai assez froid; je pensais involontairement à mon demi-frac neuf qui me serrait sous les aisselles, je songeais à ne point salir mon pantalon aux genoux, et je faisais des réflexions sur tous les assistants.
Mon père était debout au chevet de la bière; son visage était blanc comme son mouchoir, et il faisait un effort évident pour retenir ses larmes.
Sa taille élevée, serrée dans un habit noir, sa figure pâle et expressive, ses mouvements gracieux et aisés comme toujours, soit qu'il se signât, qu'il saluât, qu'il prît de la terre en sa main, qu'il reçût la cire de la main du prêtre, ou qu'il s'approchât du cercueil, toute son attitude faisait beaucoup d'effet, et je ne sais pourquoi tout ce qui attirait l'attention sur lui me causait du déplaisir.
Mimi était appuyée contre le mur et semblait pouvoir à peine se tenir sur ses pieds; sa robe était froissée et couverte de plumes, son bonnet, de côté; ses yeux gonflés étaient rouges, sa tête oscillait, sans cesse ébranlée par des sanglots déchirants, et elle cachait son visage dans son mouchoir ou dans ses mains.