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L'Arcadie; suivie de La pierre d'Abraham

L’ARCADIE (continued 2)

Reading edition

Céphas me dit :

« Il est temps de montrer à mes compatriotes l’usage des arts de l’Égypte. J’ai sauvé du vaisseau naufragé la plupart de nos machines ; mais jusqu’ici elles sont restées inutiles, sans que j’osasse même les regarder, car elles me rappelaient trop vivement le souvenir de notre perte. Voici le moment de nous en servir. Ces froments sont mûrs ; cette chenevière et ces lins ne tarderont pas à l’être. »

Quand on eut recueilli ces plantes, nous apprîmes au roi et à son peuple l’usage des moulins pour réduire le blé en farine, et les divers apprêts qu’on donne à la pâte pour en faire du pain. Avant notre arrivée, les Gaulois mondaient le blé, l’avoine et l’orge, de leurs écorces, en les battant avec des pilons de bois dans des troncs d’arbres creusés, et ils se contentaient de faire bouillir ces grains pour leur nourriture. Nous leur montrâmes ensuite à faire rouir le chanvre dans l’eau, pour le séparer de son chaume, à le sécher, à le briser, à le teiller, à le peigner, à le filer, et à tordre ensemble plusieurs de ces fils pour en faire des cordes. Nous leur fîmes voir comme ces cordes, par leur force et leur souplesse, deviennent propres à être les nerfs de toutes les machines. Nous leur enseignâmes à tendre les fils du lin sur des métiers, pour en faire de la toile au moyen de la navette ; et comment ces doux travaux font passer aux jeunes filles les longues nuits de l’hiver dans l’innocence et dans la joie.

Nous leur apprîmes l’usage de la tarière, de l’herminette, du rabot et de la scie, inventée par l’ingénieux Dédale ; comment ces outils donnent à l’homme de nouvelles mains, et façonnent à son usage une multitude d’arbres dont les bois se perdent dans les forêts. Nous leur enseignâmes à tirer de leurs troncs noueux de grosses vis et de lourds pressoirs, propres à exprimer le jus d’une infinité de fruits, et à extraire des huiles des plus durs noyaux. Ils ne recueillirent pas beaucoup de raisin de nos vignes ; mais nous leur donnâmes un grand désir d’en multiplier les ceps, non-seulement par l’excellence de leurs fruits, mais en leur faisant goûter des vins de Crète et de l’île de Thasos, que nous avions sauvés dans des urnes.

Après leur avoir montré l’usage d’une infinité de biens que la nature a placés sur la terre à la vue de l’homme, nous leur apprîmes à découvrir ceux qu’elle a mis sous ses pieds : comment on peut trouver de l’eau dans les lieux les plus éloignés des fleuves, au moyen des puits inventés par Danaüs ; de quelle manière on découvre les métaux ensevelis dans le sein de la terre ; comment, après les avoir fait fondre en lingots, on les forge sur l’enclume, pour les diviser en tables et en lames ; comment, par des travaux plus faciles, l’argile se façonne, sur la roue du potier, en figures et en vases de toutes les formes. Nous les surprîmes bien davantage en leur montrant des bouteilles de verre, faites avec du sable et des cailloux. Ils étaient ravis d’étonnement de voir la liqueur qu’elles renfermaient se manifester à la vue, et échapper à la main.

Mais quand nous leur lûmes les livres de Mercure Trismégiste, qui traitent des arts libéraux et des sciences naturelles, ce fut alors que leur admiration n’eut plus de bornes. D’abord, ils ne pouvaient comprendre que la parole pût sortir d’un livre muet, et que les pensées des premiers Égyptiens eussent pu se transmettre jusqu’à eux sur des feuilles fragiles de papyrus. Quand ils entendirent ensuite le récit de nos découvertes, qu’ils virent les prodiges de la mécanique, qui remue avec de petits leviers les plus lourds fardeaux, et ceux de la géométrie, qui mesure des distances inaccessibles, ils étaient hors d’eux-mêmes. Les merveilles de la chimie et de la magie, les divers phénomènes de la physique, les faisaient passer de ravissement en ravissement. Mais lorsque nous leur eûmes prédit une éclipse de lune, qu’ils regardaient avant notre arrivée comme une défaillance accidentelle de cette planète, et qu’ils virent, au moment que nous leur indiquâmes, l’astre de la nuit s’obscurcir dans un ciel serein, ils tombèrent à nos pieds en disant :

« Certainement, vous êtes dieux ! »

Omfi, ce jeune druide qui avait paru si sensible à mes malheurs, assistait à toutes nos instructions.

Il nous dit :

« A vos lumières et à vos bienfaits, je suis tenté de vous prendre pour quelques-uns des dieux supérieurs ; mais aux maux que vous avez soufferts, je vois que vous n’êtes que des hommes comme nous. Sans doute vous avez trouvé quelque moyen de monter dans le ciel, ou les habitants du ciel sont descendus dans l’heureuse Égypte, pour vous communiquer tant de biens et tant de lumières. Vos sciences et vos arts surpassent notre intelligence, et ne peuvent être que les effets d’un pouvoir divin. Vous êtes les enfants chéris des dieux supérieurs ; pour nous, Jupiter nous a abandonnés aux dieux infernaux. Notre pays est couvert de stériles forêts habitées par des génies malfaisants, qui sèment notre vie de discordes, de guerres civiles, de terreurs, d’ignorances et d’opinions malheureuses.

— Les dieux, lui répondit Céphas, n’ont été injustes envers aucun pays, ni à l’égard d’aucun homme. Chaque pays a des biens qui lui sont particuliers, et qui servent à entretenir la communication entre tous les peuples, par des échanges réciproques. La Gaule a des métaux que l’Égypte n’a pas ; ses forêts sont plus belles ; ses troupeaux ont plus de lait, et ses brebis plus de toison. Mais, dans quelque lieu que l’homme habite, son partage est toujours fort supérieur à celui des bêtes, parce qu’il a une raison qui se développe à proportion des obstacles qu’elle surmonte ; qu’il peut, seul des animaux, appliquer à son usage des moyens auxquels rien ne peut résister, tels que le feu. Ainsi Jupiter lui a donné l’empire sur la terre en éclairant sa raison de l’intelligence même de la nature, et en ne confiant qu’à lui l’élément qui en est le premier moteur.

Céphas parla ensuite à Omfi et aux Gaulois des récompenses réservées dans un autre monde à la vertu et à la bienfaisance, et des punitions destinées au vice et à la tyrannie ; de la métempsycose et des autres mystères de la religion de l’Égypte, autant qu’il est permis à un étranger de les connaître. Les Gaulois, consolés par ses discours et par nos présents, nous appelaient leurs bienfaiteurs, leurs pères, les vrais interprètes des dieux. Le roi Bardus nous dit :

« Je ne veux adorer que Jupiter. Puisque Jupiter aime les hommes, il doit protéger particulièrement les rois, qui sont chargés du bonheur des nations. Je veux aussi honorer Isis, qui a apporté ses bienfaits sur la terre, afin qu’elle présente au roi des dieux les vœux de mon peuple. »

En même temps, il ordonna qu’on élevât un temple à Isis, à quelque distance de la ville, au milieu de la forêt ; qu’on y plaçât sa statue, avec l’enfant Orus dans ses bras, telle que nous l’avions apportée dans le vaisseau ; qu’elle fût servie avec toutes les cérémonies de l’Égypte ; que ses prêtresses, vêtues de lin, l’honorassent nuit et jour par des chants, et par une vie pure qui approche l’homme des dieux.

Ensuite il voulut apprendre à connaître et à tracer les caractères ioniques. Il fut si frappé de l’utilité de l’écriture, que dans un transport de sa joie, il chanta ces vers :

« Voici des caractères magiques, qui peuvent évoquer les morts du sein des tombeaux. Ils nous apprendront ce que nos pères ont pensé il y a mille ans ; et dans mille ans, ils instruiront nos enfants de ce que nous pensons aujourd’hui. Il n’y a point de flèche qui aille aussi loin, ni de lance aussi forte. Ils atteindraient un homme retranché au haut d’une montagne ; ils pénètrent dans la tête malgré le casque, et traversent le cœur malgré la cuirasse. Ils calment les séditions ; ils donnent de sages conseils, ils font aimer, ils consolent, ils fortifient ; mais, si quelque homme méchant en fait usage, ils produisent un effet contraire. »

« Mon fils, me dit un jour ce bon roi, les lunes de ton pays sont-elles plus belles que les nôtres ? Te reste-t-il quelque chose à regretter en Égypte ? Tu nous as apporté ce qu’il y a de meilleur : les plantes, les arts et les sciences. L’Égypte tout entière doit être ici pour toi. Reste avec nous, tu régneras après moi sur les Gaulois. Je n’ai d’autre enfant qu’une fille unique, qui s’appelle Gotha : je te la donnerai au mariage. Crois-moi, un peuple vaut mieux qu’une famille ; et une bonne femme, qu’une patrie. Gotha demeure dans cette île là-bas, dont on aperçoit d’ici les arbres : car il convient qu’une jeune fille soit élevée loin des hommes, et surtout loin de la cour des rois. »

Le désir de faire le bonheur d’un peuple suspendit en moi l’amour de la patrie. Je consultai Céphas, qui approuva les vues du roi. Je priai donc ce prince de me faire conduire au lieu qu’habitait sa fille, afin que, suivant la coutume des Égyptiens, je pusse me rendre agréable à celle qui devait être un jour la compagne de mes peines et de mes plaisirs. Le roi chargea une vieille femme, qui venait chaque jour au palais chercher des vivres pour Gotha, de me conduire chez elle. Cette vieille me fit embarquer avec elle, dans un bateau chargé de provisions, et, nous laissant aller au cours du fleuve, nous abordâmes en peu de temps dans l’île où demeurait la fille du roi Bardus. On appelait cette île l’Ile-aux-Cygnes, parce que ces oiseaux venaient au printemps faire leurs nids dans les roseaux qui bordaient ces rivages, et qu’en tout temps ils paissaient l’anserina potentilla, qui y croît abondamment. Nous mîmes pied à terre, et nous aperçûmes la princesse assise sous des aulnes, au milieu d’une pelouse toute jaune des fleurs de l’anserina. Elle était entourée de cygnes, qu’elle appelait à elle en leur jetant des grains d’avoine. Quoiqu’elle fût à l’ombre des arbres, elle surpassait ces oiseaux en blancheur, par l’éclat de son teint, et de sa robe qui était d’hermine. Ses cheveux étaient du plus beau noir ; ils étaient ceints, ainsi que sa robe, d’un ruban rouge. Deux femmes, qui l’accompagnaient à quelque distance, vinrent au-devant de nous. L’une attacha notre bateau aux branches d’un saule ; et l’autre, me prenant par la main, me conduisit vers sa maîtresse. La jeune princesse me fit asseoir sur l’herbe, auprès d’elle ; après quoi, elle me présenta de la farine de millet bouillie, un canard rôti sur des écorces de bouleau, avec du lait de chèvre dans une corne d’élan. Elle attendit ensuite, sans me rien dire, que je m’expliquasse sur le sujet de ma visite.

Quand j’eus goûté, suivant l’usage, aux mets qu’elle m’avait offerts, je lui dis :

« O Gotha ! je désire devenir le gendre du roi votre père ; et je viens, de son consentement, savoir si ma recherche vous sera agréable. »

La fille du roi Bardus baissa les yeux et me répondit :

« O étranger ! je suis demandée en mariage par plusieurs iarles, qui font tous les jours à mon père de grands présents pour m’obtenir ; mais ils ne savent que se battre. Pour toi, je crois, si tu deviens mon époux, que tu feras mon bonheur, puisque tu fais déjà celui de mon peuple. Tu m’apprendras les arts de l’Égypte, et je deviendrai semblable à la bonne Isis de ton pays, dont on dit tant de bien dans les Gaules. »

Après avoir ainsi parlé, elle regarda mes habits, admira la finesse de leur tissu, et les fit examiner à ses femmes, qui levaient les mains au ciel de surprise. Elle ajouta ensuite :

« Quoique tu viennes d’un pays rempli de toute sorte de richesse et d’industrie, il ne faut pas croire que je manque de rien, et que je sois moi-même dépourvue d’intelligence. Mon père m’a élevée dans l’amour du travail, et il me fait vivre dans l’abondance de toutes choses. »

En même temps, elle me fit entrer dans son palais, où vingt de ses femmes étaient occupées à lui plumer des oiseaux de rivière, et à lui faire des parures et des robes de leur plumage. Elle me montra des corbeilles et des nattes de jonc très fin, qu’elle avait elle-même tissues ; des vases d’étain en quantité ; cent peaux de loup, de marte et de renard, avec vingt peaux d’ours.

« Tous ces biens, me dit-elle, t’appartiendront, si tu m’épouses, mais ce sera à condition que tu ne m’obligeras point de travailler à la terre, ni d’aller chercher les peaux des cerfs et des bœufs sauvages que tu auras tués dans les forêts ; car ce sont des usages auxquels les maris assujétissent leurs femmes dans ce pays, et qui ne me plaisent point du tout : que si tu t’ennuies un jour de vivre avec moi, tu me remettras dans cette île où tu es venu me chercher, et où mon plaisir est de nourrir des cygnes, et de chanter les louanges de la Seine, nymphe de Cérès. »

Je souris en moi-même de la naïveté de la fille du roi Bardus, et à la vue de tout ce qu’elle appelait des biens ; mais, comme la véritable richesse d’une femme est l’amour du travail, la simplicité, la franchise, la douceur, et qu’il n’y a aucune dot qui soit comparable à ces vertus, je lui répondis :

« O Gotha ! le mariage chez les Égyptiens est une union égale, un partage commun de biens et de maux. Vous me serez chère comme la moitié de moi-même. »

Je lui fis présent alors d’un écheveau de lin, crû et préparé dans les jardins du roi son père. Elle le prit avec joie, et me dit :

« Mon ami, je filerai ce lin, et j’en ferai une robe pour le jour de mes noces. »

Elle me présenta à son tour ce chien que vous voyez, si couvert de poils qu’à peine on lui voit les yeux. Elle me dit :

« Ce chien s’appelle Gallus ; il descend d’une race très fidèle. Il te suivra partout, sur la terre, sur la neige et dans l’eau. Il t’accompagnera à la chasse, et même dans les combats. Il te sera en tout temps un fidèle compagnon, et un symbole de mon attachement. »

Comme la fin du jour approchait, elle m’avertit de me retirer, de ne point descendre à l’avenir par le fleuve, mais d’aller par terre le long du rivage, jusque vis-à-vis de son île, où ses femmes viendraient me chercher. Je pris congé d’elle, et je m’en revins chez moi en formant dans mon esprit mille projets agréables.

Un jour que j’allais la voir par un des sentiers de la forêt, suivant son conseil, je rencontrai un des principaux iarles, accompagné de quantité de ses vassaux. Ils étaient armés comme s’ils eussent été en guerre. Pour moi, j’étais sans armes, comme un homme qui est en paix avec tout le monde. Cet iarle s’avança vers moi d’un air fier, et me dit :

« Que viens-tu faire dans ce pays de guerriers, avec tes arts de femme ? Prétends-tu nous apprendre à filer le lin, et obtenir, pour ta récompense, Gotha ? Je m’appelle Torstan. J’étais un des compagnons de Carnut. Je me suis trouvé à vingt-deux combats de mer, et à trente duels. J’ai combattu trois fois contre Vittiking, ce fameux roi du Nord. Je veux porter ta chevelure aux pieds du dieu Mars, auquel tu as échappé, et boire dans ton crâne le lait de mes troupeaux. »

Après un discours si brutal, je crus que ce barbare allait m’assassiner ; mais, joignant la loyauté à la férocité, il ôta son casque et sa cuirasse, qui étaient de peau de bœuf, et me présenta deux épées nues, en m’en donnant le choix.

Il était inutile de parler raison à un jaloux et à un furieux. J’invoquai en moi-même Jupiter, le protecteur des étrangers ; et choisissant l’épée la plus courte, mais la plus légère, quoiqu’à peine je pusse la manier, nous commençâmes un combat terrible, tandis que ses vassaux nous environnaient comme témoins, en attendant que la terre rougît du sang de leur chef ou de celui de leur hôte.

Je songeai d’abord à désarmer mon ennemi, pour épargner sa vie ; mais il ne m’en laissa pas le maître : la colère le mettait hors de lui. Le premier coup qu’il voulut me porter fit sauter un grand éclat d’un chêne voisin. J’esquivai l’atteinte de son épée en baissant la tête. Ce mouvement redoubla son insolence.

« Quand tu t’inclinerais, me dit-il, jusqu’aux enfers, tu ne saurais m’échapper. »

Alors, prenant son épée à deux mains, il se précipita sur moi avec fureur ; mais, Jupiter donnant le calme à mes sens, je parai du fort de mon épée le coup dont il voulait m’accabler, et lui en présentant la pointe, il s’en perça lui-même bien avant dans la poitrine. Deux ruisseaux de sang sortirent à la fois de sa blessure et de sa bouche ; il tomba sur le dos ; ses mains lâchèrent son épée, ses yeux se tournèrent vers le ciel, et il expira. Aussitôt ses vassaux environnèrent son corps en jetant de grands cris. Mais ils me laissèrent aller sans me faire aucun mal ; car il règne beaucoup de générosité parmi ces barbares. Je me retirai à la cité en déplorant ma victoire.

Je rendis compte à Céphas et au roi de ce qui venait de m’arriver.

Pendant que je m’entretenais avec eux, nous aperçûmes, sur le bord opposé de la Seine, le corps de Torstan. Il était tout nu, et paraissait sur l’herbe comme un morceau de neige. Ses amis et ses vassaux l’entouraient, et jetaient de temps en temps des cris affreux. Un de ses amis traversa le fleuve dans une barque, et vint dire au roi :

« Le sang se paie par le sang ; que l’Égyptien périsse ! »

Le roi ne répondit rien à cet homme ; mais quand il fut parti, il me dit :

« Votre défense a été légitime ; mais ce serait ma propre injure, que je serais obligé de m’éloigner. Si vous restez, vous serez, par les lois, obligé de vous battre successivement avec tous les parents de Torstan, qui sont nombreux, et vous succomberez tôt ou tard. D’un autre côté, si je vous défends contre eux, ainsi que je le ferai, vous entraînerez cette ville naissante dans votre perte ; car les parents, les amis et les vassaux de Torstan ne manqueront pas de l’assiéger, et il se joindra à eux beaucoup de Gaulois que les druides irrités contre vous excitent à la vengeance. Cependant, soyez sûr que vous trouverez ici des hommes qui ne vous abandonneront pas dans le plus grand danger. »

Aussitôt il donna des ordres pour la sûreté de la ville, et on vit accourir sur ses remparts tous les habitants, disposés à soutenir un siége en ma faveur. Ici, ils faisaient des amas de cailloux ; là, ils plaçaient de grandes arbalètes et de longues poutres armées de pointes de fer. Cependant, nous voyions arriver le long de la Seine une grande foule de peuple. C’étaient les amis, les parents, les vassaux de Torstan, avec leurs esclaves ; les partisans des druides, ceux qui étaient jaloux de l’établissement du roi, et ceux qui, par inconstance, aiment la nouveauté. Les uns descendaient le fleuve en barques ; d’autres traversaient la forêt en longues colonnes. Tous venaient s’établir sur les rivages voisins de Lutétia, et ils étaient en nombre infini. Il m’était impossible désormais de m’échapper. Il ne fallait pas compter d’y réussir à la faveur des ténèbres ; car, dès que la nuit fut venue, les mécontents allumèrent une multitude de feux, dont le fleuve était éclairé jusqu’au fond de son canal.

Dans cette perplexité, je formai en moi-même une résolution qui fut agréable à Jupiter. Comme je n’attendais plus rien des hommes, je résolus de me jeter entre les bras de la vertu, et de sauver cette ville naissante en allant me livrer seul aux ennemis. A peine eus-je mis ma confiance dans les dieux, qu’ils vinrent à mon secours.

Omfi se présenta devant nous, tenant à la main une branche de chêne, sur laquelle avait crû une branche de gui. A la vue de cet arbrisseau qui avait pensé m’être si fatal, je frissonnai ; mais je ne savais pas que l’on doit souvent son salut à qui l’on a dû sa perte, comme aussi l’on doit souvent sa perte à qui l’on a dû son salut.

« O roi ! dit Omfi, ô Céphas ! soyez tranquilles ; j’apporte de quoi sauver votre ami. Jeune étranger, me dit-il, quand toutes les Gaules seraient conjurées contre toi, voici de quoi les traverser sans qu’aucun de tes ennemis ose seulement te regarder en face. C’est ce rameau de gui qui a crû sur cette branche de chêne. Je vais te raconter d’où vient le pouvoir de cette plante, également redoutable aux hommes et aux dieux de ce pays. Un jour Balder raconta à sa mère Friga qu’il avait songé qu’il mourait. Friga conjura le feu, les métaux, les pierres, les maladies, l’eau, les animaux, les serpents de ne faire aucun mal à son fils ; et les conjurations de Friga étaient si puissantes, que rien ne pouvait leur résister. Balder allait donc dans les combats des dieux, au milieu des traits, sans rien craindre. Loke, son ennemi, voulut en savoir la raison. Il prit la forme d’une vieille, et vint trouver Friga. Il lui dit : Dans les combats, les traits et les rochers tombent sur votre fils Balder, sans lui faire de mal. Je le crois bien, dit Friga ; toutes ces choses me l’ont juré. Il n’y a rien dans la nature qui puisse l’offenser. J’ai obtenu cette grâce de tout ce qui a quelque puissance. Il n’y a qu’un petit arbuste à qui je ne l’ai pas demandée, parce qu’il m’a paru trop faible. Il était sur l’écorce d’un chêne ; à peine avait-il une racine. Il vivait sans terre. Il s’appelle Mistiltein. C’était le gui. Ainsi parla Friga. Loke aussitôt courut chercher cet arbuste ; et venant à l’assemblée des dieux pendant qu’ils combattaient contre l’invulnérable Balder, car leurs jeux sont des combats, il s’approcha de l’aveugle Hæder.

« Pourquoi, lui dit-il, ne lances-tu pas aussi des traits à Balder ?

— Je suis aveugle, répondit Hæder, et je n’ai point d’armes. »

» Loke lui présente le gui de chêne, et lui dit :

« Balder est devant toi. »

» L’aveugle Hæder lance le gui : Balder tombe percé et sans vie. Ainsi le fils invulnérable d’une déesse fut tué par une branche de gui lancée par un aveugle.

» Voilà l’origine du respect porté dans les Gaules à cet arbrisseau.

» Plains, ô étranger ! un peuple gouverné par la crainte, au défaut de la raison. J’avais cru, à ton arrivée, que tu en ferais naître l’empire par les arts de l’Égypte, et voir l’accomplissement d’un ancien oracle fameux parmi nous, qui prédit à cette ville les plus grandes destinées ; que ses temples s’élèveront au-dessus des forêts ; qu’elle réunira dans son sein des hommes de toutes les nations ; que l’ignorant viendra y chercher des lumières, l’infortuné des consolations, et que les dieux s’y communiqueront aux hommes comme dans l’heureuse Égypte. Mais ces temps sont encore bien éloignés. »

Le roi nous dit, à Céphas et à moi :

« O mes amis ! profitez promptement du secours qu’Omfi vous apporte. »

En même temps, il nous fit préparer une barque armée de bons rameurs. Il nous donna deux demi-piques de bois de frêne, qu’il avait ferrées lui-même, et deux lingots d’or, qui étaient les premiers fruits de son commerce. Il chargea ensuite des hommes de confiance de nous conduire chez les Armoricains[8].

« Ce sont, nous dit-il, les meilleurs navigateurs des Gaules. Ils vous donneront les moyens de retourner dans votre pays, car leurs vaisseaux vont dans la Méditerranée. C’est d’ailleurs un bon peuple. Pour vous, ô mes amis ! vos noms seront à jamais célèbres dans les Gaules. Je chanterai Céphas et Amasis ; et pendant que je vivrai, leurs noms retentiront souvent sur ces rivages. »

Ainsi nous prîmes congé de ce bon roi, et d’Omfi mon libérateur. Ils nous accompagnèrent jusqu’au bord de la Seine, en versant des larmes, ainsi que nous. Pendant que nous traversions la ville, une foule de peuple nous suivait en nous donnant les plus tendres marques d’affection. Les femmes portaient leurs petits enfants dans leurs bras et sur leurs épaules, et nous montraient en pleurant les pièces de lin dont ils étaient vêtus. Nous dîmes adieu au roi Bardus et à Omfi, qui ne pouvaient se résoudre à se séparer de nous. Nous les vîmes longtemps sur la tour la plus élevée de la ville, qui nous faisaient signe des mains pour nous dire adieu.

A peine nous avions débordé l’île, que les amis de Torstan se jetèrent dans une multitude de barques et vinrent nous attaquer en poussant des cris effroyables. Mais, à la vue de l’arbrisseau sacré que je portais dans mes mains, et que j’élevais en l’air, ils tombaient prosternés au fond de leurs bateaux, comme s’ils eussent été frappés par un pouvoir divin ; tant la superstition a de force sur des esprits séduits ! Nous passâmes ainsi au milieu d’eux sans courir le moindre risque.

Nous remontâmes le fleuve pendant un jour. Ensuite ayant mis pied à terre, nous nous dirigeâmes vers l’occident à travers des forêts presque impraticables. Leur sol était çà et là couvert d’arbres renversés par le temps. Il était tapissé partout de mousses épaisses et pleines d’eau où nous enfoncions parfois jusqu’aux genoux. Les chemins qui divisent ces forêts, et qui servent de limites à différentes nations des Gaules, étaient si peu fréquentés, que de grands arbres y avaient poussé. Les peuples qui les habitaient étaient encore plus sauvages que leur pays. Ils n’avaient d’autres temples que quelque if frappé de la foudre, ou un vieux chêne dans les branches duquel quelque druide avait placé une tête de bœuf avec ses cornes. Lorsque, la nuit, le feuillage de ces arbres était agité par les vents, et éclairé par la lumière de la lune, ils s’imaginaient voir les esprits et les dieux de ces forêts. Alors, saisis d’une terreur religieuse, ils se prosternaient à terre, et adoraient en tremblant ces vains fantômes de leur imagination. Nos conducteurs mêmes n’auraient jamais osé traverser ces lieux, que la religion leur rendait redoutables, s’ils n’avaient été rassurés bien plus par la branche de gui que je portais, que par nos raisons.

Nous ne trouvâmes, en traversant les Gaules, aucun culte raisonnable de la Divinité, si ce n’est qu’un soir, en arrivant sur le haut d’une montagne couverte de neige, nous y aperçûmes un feu au milieu d’un bois de hêtres et de sapins. Un rocher moussu, taillé en forme d’autel, lui servait de foyer. Il y avait de grands amas de bois sec, et des peaux d’ours et de loup étaient suspendues aux rameaux des arbres voisins. On n’apercevait d’ailleurs autour de cette solitude, dans toute l’étendue de l’horizon, aucune marque du séjour des hommes. Nos guides nous dirent que ce lieu était consacré au dieu des voyageurs.

Alors Céphas se prosterna et fit sa prière ; ensuite, il jeta dans le feu un tronçon de sapin et des branches de genévrier, qui parfumèrent les airs en pétillant. J’imitai son exemple ; après quoi, nous fûmes nous asseoir au pied du rocher, dans un lieu tapissé de mousse et abrité du vent du nord ; et, nous étant couverts des peaux suspendues aux arbres, malgré la rigueur du froid, nous passâmes la nuit fort chaudement. Le matin venu, nos guides nous dirent que nous marcherions jusqu’au soir sur des hauteurs semblables, sans trouver ni bois, ni feu, ni habitation. Nous bénîmes une seconde fois la Providence de l’asile qu’elle nous avait donné ; nous remîmes religieusement nos pelleteries aux rameaux de sapins ; nous jetâmes de nouveau bois dans le foyer, et, avant de nous mettre en route, je gravai ces mots sur l’écorce d’un hêtre :

CÉPHAS ET AMASIS ONT ADORÉ ICI LE DIEU QUI PREND SOIN DES VOYAGEURS.

Nous passâmes successivement chez les Carnutes, les Cénomanes, les Diablintes, les Redons, les Curiosolites, les habitants de Darioginum[9], et enfin nous arrivâmes à l’extrémité occidentale de la Gaule, chez les Vénitiens. Les Vénitiens sont les plus habiles navigateurs de ces mers. Ils ont même fondé une colonie de leur nom, au fond du golfe Adriatique. Dès qu’ils surent que nous étions les amis du roi Bardus, ils nous comblèrent d’amitiés. Ils nous offrirent de nous ramener directement en Égypte, où ils ont porté leur commerce ; mais, comme ils trafiquaient aussi dans la Grèce, Céphas me dit :

« Allons en Grèce, nous y aurons des occasions fréquentes de retourner dans votre patrie. Les Grecs sont amis des Égyptiens. Ils doivent à l’Égypte les fondateurs les plus illustres de leurs villes : Cécrops a donné des lois à Athènes, et Inachus à Argos. C’est à Argos que règne Agamemnon, dont la réputation est répandue par toute la terre. Nous l’y verrons couvert de gloire au sein de sa famille, et entouré de rois et de héros. S’il est encore au siége de Troie, ses vaisseaux nous ramèneront aisément dans votre patrie. Vous avez vu le dernier degré de civilisation en Égypte, la barbarie dans les Gaules ; vous trouverez en Grèce une politesse et une élégance qui vous charmeront. Vous aurez ainsi le spectacle des trois périodes que parcourent la plupart des nations. Dans la première, elles sont au-dessous de la nature ; elles y atteignent dans la seconde ; elles vont au-delà dons la troisième. »

Les vues de Céphas flattaient trop mon ambition pour la gloire, pour ne pas saisir l’occasion de connaître des hommes aussi fameux que les Grecs, et surtout qu’Agamemnon. J’attendis avec impatience le retour des jours favorables à la navigation ; car nous étions arrivés en hiver chez les Vénétiens. Nous passâmes cette saison dans des festins continuels, suivant l’usage de ces peuples. Dès que le printemps fut venu, nous nous embarquâmes pour Argos. Avant de quitter les Gaules, nous apprîmes que notre départ de Lutétia avait fait renaître la tranquillité dans les États du roi Bardus ; mais que sa fille, Gotha, s’était retirée avec ses femmes dans le temple d’Isis, à laquelle elle s’était consacrée, et que nuit et jour elle faisait retentir la forêt de ses chants harmonieux.

Je fus très sensible au chagrin de ce bon roi, qui perdait sa fille par un effet même de notre arrivée dans son pays, qui devait le couvrir un jour de gloire ; et j’éprouvai moi-même la vérité de cette ancienne maxime, que la considération publique ne s’acquiert qu’aux dépens du bonheur domestique.

Après une navigation assez longue, nous rentrâmes dans le détroit d’Hercule. Je sentis une joie vive à la vue du ciel de l’Afrique, qui me rappelait le climat de ma patrie. Nous vîmes les hautes montagnes de la Mauritanie, Abila, située au détroit d’Hercule, et celles qu’on nomme les Sept-Frères, parce qu’elles sont d’une égale hauteur. Elles sont couvertes, depuis leur sommet jusqu’au bord de la mer, de palmiers chargés de dattes. Nous découvrîmes les riches coteaux de la Numidie, qui se couronnent deux fois par an de moissons qui croissent à l’ombre des oliviers, tandis que les haras de superbes chevaux paissent en toute saison dans leurs vallées toujours vertes. Nous côtoyâmes les bords de la Syrte, où croît le fruit délicieux du lotos, qui fait, dit-on, oublier la patrie aux étrangers qui en mangent. Bientôt nous aperçûmes les sables de la Libye, au milieu desquels sont placés les jardins enchantés des Hespérides ; comme si la nature se plaisait à faire contraster les contrées les plus arides avec les plus fécondes. Nous entendions la nuit les rugissements des tigres et des lions qui venaient se baigner dans la mer ; et au lever de l’aurore, nous les voyions se retirer vers les montagnes.

Mais la férocité de ces animaux n’approchait pas de celle des hommes de ces régions. Les uns immolent leurs enfants à Saturne ; d’autres ensevelissent les femmes toutes vives dans les tombeaux de leurs époux. Il y en a qui, à la mort de leurs rois, égorgent tous ceux qui les ont servis. D’autres tâchent d’attirer les étrangers sur leurs rivages, pour les dévorer. Nous pensâmes un jour être la proie de ces anthropophages ; car, pendant que nous étions descendus à terre, et que nous échangions paisiblement avec eux de l’étain et du fer pour divers fruits excellents qui croissent dans leur pays, ils nous dressèrent une embuscade dont nous ne sortîmes qu’avec bien de la peine. Depuis cet événement, nous n’osâmes plus débarquer sur ces côtes inhospitalières, que la nature a placées en vain sous un si beau ciel.

J’étais si irrité des traverses de mon voyage, entrepris pour le bonheur des hommes, et surtout de cette dernière perfidie, que je dis à Céphas :

« Je crois toute la terre, excepté l’Égypte, couverte de barbares. Je crois que des opinions absurdes, des religions inhumaines et des mœurs féroces, sont le partage naturel de tous les peuples ; et sans doute la volonté de Jupiter est qu’ils y soient abandonnés pour toujours ; car il les a divisés en tant de langues différentes, que l’homme le plus bienfaisant, loin de pouvoir les réformer, ne peut pas seulement s’en faire entendre. »

Céphas me répondit :

« N’accusons point Jupiter des maux des hommes. Notre esprit est si borné, que quoique nous sentions quelquefois que nous sommes mal, il nous est impossible d’imaginer comment nous pourrions être mieux. Si nous ôtions un seul des maux naturels qui nous choquent, nous verrions naître de son absence mille autres maux plus dangereux. Les peuples ne s’entendent point ; c’est un mal, selon vous : mais s’ils parlaient tous le même langage, les impostures, les erreurs, les préjugés, les opinions cruelles particulières à chaque nation, se répandraient par toute la terre. La confusion générale qui est dans les paroles serait alors dans les pensées. »

Il me montra une grappe de raisin :

« Jupiter, dit-il, a divisé le genre humain en plusieurs langues, comme il a divisé en plusieurs grains cette grappe, qui renferme un grand nombre de semences, afin que si une partie de ces semences se trouvait attaquée par la corruption, l’autre en fût préservée.

» Jupiter n’a divisé les langages des hommes qu’afin qu’ils pussent toujours entendre celui de la nature. Partout la nature parle à leur cœur, éclaire leur raison, et leur montre le bonheur dans un commerce mutuel de bons offices. Partout, au contraire, les passions des peuples dépravent leur cœur, obscurcissent leurs lumières, les remplissent de haines, de guerres, de discordes et de superstitions, en ne leur montrant le bonheur que dans leur intérêt personnel et dans la ruine d’autrui.

» L’office de la vertu est de détruire ces maux. Sans le vice, la vertu n’aurait guère d’exercice sur la terre. Vous allez arriver chez les Grecs. Si ce qu’on a dit d’eux est véritable, vous trouverez dans leurs mœurs une politesse et une élégance qui vous raviront. Rien ne doit être égal à la vertu de leurs héros, exercés par de longs malheurs. »

Tout ce que j’avais éprouvé jusqu’alors de la barbarie des nations, redoublait le désir que j’avais d’arriver à Argos, et de voir le grand Agamemnon heureux au milieu de sa famille. Déjà nous apercevions le cap de Ténare, et nous étions près de le doubler, lorsqu’un vent d’Afrique nous jeta sur les Strophades. Nous voyions la mer se briser contre les rochers qui environnent ces îles. Tantôt, en se retirant, elle en découvrait les fondements caverneux ; tantôt, s’élevant tout-à-coup, elle les couvrait, en rugissant, d’une vaste nappe d’écume. Cependant nos matelots s’obstinaient, malgré la tempête, à atteindre le cap de Ténare, lorsqu’un tourbillon de vent déchira nos voiles. Alors, nous avons été forcés de relâcher à Sténiclaros.

De ce port, nous nous sommes mis en route pour nous rendre à Argos par terre. C’est en allant à ce séjour du roi des rois, que nous vous avons rencontré, ô bon berger ! Maintenant nous désirons vous accompagner au mont Lycée, afin de voir l’assemblée d’un peuple dont les bergers ont des mœurs si hospitalières et si polies.

En disant ces dernières paroles, Amasis regarda Céphas, qui les approuva d’un signe de tête.

Tirtée dit à Amasis :

« Mon fils, votre récit nous a beaucoup touchés ; vous avez dû en juger par nos larmes. Les Arcadiens ont été plus malheureux que les Gaulois. Nous n’oublierons jamais le règne de Lycaon, changé jadis en loup, en punition de sa cruauté. Mais, à cette heure, ce sujet nous mènerait trop loin. Je remercie Jupiter de vous avoir disposé, ainsi que votre ami, à passer demain la journée avec nous au mont Lycée. Vous n’y verrez ni palais ni ville royale, et encore moins des sauvages et des druides, mais des gazons, des bois, des ruisseaux, et des bergers qui vous recevront de bon cœur. Puissiez-vous prolonger longtemps votre séjour parmi nous ! Vous trouverez demain, à la fête de Jupiter, des hommes de toutes les parties de la Grèce, et des Arcadiens bien plus instruits que moi, qui connaîtront sans doute la ville d’Argos. Pour moi, je vous l’avoue, je n’ai jamais ouï parler du siége de Troie, ni de la gloire d’Agamemnon, dont on parle, dites-vous, par toute la terre. Je ne me suis occupé que du bonheur de ma famille et de celui de mes voisins. Je ne connais que les prairies et les troupeaux. Jamais je n’ai porté ma curiosité hors de mon pays. La vôtre, qui vous a jeté, si jeune, au milieu des nations étrangères, est digne d’un dieu et d’un roi. »

Alors Tirtée se retournant vers sa fille, lui dit :

« Cyanée, apportez-nous la coupe d’Hercule. »

Cyanée se leva aussitôt, courut la chercher, et la présenta à son père d’un air riant. Tirtée la remplit de vin ; puis s’adressant aux deux voyageurs, il leur dit :

« Hercule a voyagé comme vous, mes chers hôtes. Il est venu dans cette cabane ; il s’y est reposé lorsqu’il poursuivit, pendant un an, la biche aux pieds d’airain du mont Erymanthe. Il a bu dans cette coupe ; vous êtes dignes d’y boire après lui. Aucun étranger n’y a bu avant vous. Je ne m’en sers qu’aux grandes fêtes, et je ne la présente qu’à mes amis. »

Il dit, et il offrit la coupe à Céphas. Elle était de bois de hêtre, et tenait une cyathe de vin. Hercule la vidait d’une seule haleine ; mais Céphas, Amasis et Tirtée eurent assez de peine à la vider, en y buvant deux fois tour à tour.

Tirtée ensuite conduisit ses hôtes dans une chambre voisine. Elle était éclairée par une fenêtre fermée d’une claie de roseaux à travers laquelle on apercevait, au clair de la lune, dans la plaine voisine, les îles de l’Alphée. Il y avait dans cette chambre deux bons lits, avec des couvertures d’une laine chaude et légère. Alors Tirtée prit congé de ses hôtes, en souhaitant que Morphée versât sur eux ses plus doux pavots.

Quand Amasis fut seul avec Céphas, il lui parla avec transport de la tranquillité de ce vallon, de la bonté du berger, de la sensibilité de sa jeune fille, et des plaisirs qu’il se promettait le lendemain à la fête de Jupiter, où il se flattait de voir un peuple entier aussi heureux que cette famille solitaire. Ces agréables entretiens leur auraient fait passer à l’un et à l’autre la nuit sans dormir, malgré les fatigues de leur voyage, s’ils n’avaient été invités au sommeil par la douce clarté de la lune qui luisait à travers la fenêtre, par le murmure du vent dans le feuillage des peupliers, et par le bruit lointain de l’Achéloüs, dont la source se précipite en mugissant du haut du mont Lycée.

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