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L'Arcadie; suivie de La pierre d'Abraham

LA PIERRE D’ABRAHAM. (continued 2)

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LE PÈRE, à Mondor.

Cela étant, Monsieur, trouvez bon que je vous refuse cette lettre pour la conserver à monsieur Mondor.

MONDOR, au père.

J’approuve, Monsieur, vos précautions : cette lettre, en effet, est importante, et je vous suis inconnu. Quel coup de la Providence ! il faut que j’emploie, pour me faire reconnaître par des étrangers, le témoignage de la même personne que j’ai si longtemps méconnue dans ma famille. (A l’étrangère :) Mademoiselle, vous vous appelez Anne Mondor ; vous demeurez à Paris depuis trois ans, à l’hôtel de Bourbon, rue de la Madeleine, où vous avez vécu bien malheureuse par ma dureté : vous en êtes partie depuis trois jours, à pied et sans argent.

LA DEMOISELLE, en soupirant.

Oh ! mes malheurs ont été si longs et si multipliés, qu’ils peuvent bien être connus par d’autres que par mes parents. Non, Monsieur, vous n’êtes pas de ma famille ; vous devenez tout d’un coup trop compatissant.

MONDOR.

Ma pauvre cousine, tu es la fille de Christophe Mondor, de Quimperlé, le septième frère de mon père, Antoine Mondor ; nous descendons d’un Mondor, sénéchal de Vitré sous Charles IX ; je m’appelle Pierre Mondor, le temps et les affaires m’ont vieilli : me connais-tu, à présent ?

LA DEMOISELLE.

Hélas ! oui, Monseigneur, vous êtes mon cousin. (Elle se trouve mal.)

ANTOINETTE, effrayée, pleure et s’écrie :

Ah ! mon Dieu, elle est morte !

LA MÈRE, à sa fille.

Prenez de l’eau, jetez-lui-en sur le visage ; frappez-lui dans les mains ;… allons, elle revient à elle ; ce n’est rien… ce n’est rien. Mademoiselle, appuyez-vous la tête contre moi.

ANTOINETTE.

Je vais vous donner un peu d’air frais avec le mouvement de mon chapeau. Respirez ces fleurs de lavande. Pauvre demoiselle !

LE PÈRE.

Prenez ce verre de vin.

LA DEMOISELLE.

Monsieur, pour vous obéir. (Elle le prend d’une main tremblante, et après y avoir trempé les lèvres, elle le remet sur le gazon.) Je ne saurais le boire en entier ; mais je me sens mieux. (A son cousin :) Monseigneur, je vais me retirer de dessus vos terres ; je m’en vais tout-à-l’heure ; prenez patience.

MONDOR.

N’aie point peur, chère et malheureuse cousine ! attends un moment que j’aie lu ma lettre ; tu seras contente de moi : tu verras ce que je veux faire pour toi.

LA DEMOISELLE.

Monseigneur ! vous me rendez la vie. O bienheureuse sainte Anne !

LE PÈRE prend la lettre des mains de son fils, et la présentant à Mondor, il lui dit :

Monsieur, à la frayeur de votre cousine, je ne doute pas que vous ne soyez le seigneur de ce château ; et à la pitié que vous lui témoignez, que vous ne soyez son cousin. Cette lettre est à vous. (Mondor la prend, et se retire à l’écart pour la lire.)

ANNE MONDOR.

Ah ! mon Dieu ! je ne sais si je rêve ou si je veille… je me sens beaucoup mieux. Madame, comment ! vous aviez tant d’inquiétude pour votre enfant, et vous vous occupiez de mes malheurs ! C’est un beau garçon, il ressemble à sa sœur et à vous, Madame, comme deux gouttes d’eau… Mais, Madame, nous sommes ici sur le terrain du roi, n’est-ce pas ?

LA MÈRE.

Oui, oui, vous y êtes en sûreté ; soyez tranquille. (A sa fille :) Antoinette, fais donc déjeuner ton frère.

ANTOINETTE, à son frère.

Voilà un mouchoir blanc ; viens que je t’essuie le front ; tu es tout en nage. Tiens, voilà ton déjeuner, mon pauvre Henri ; tu es cause que j’ai laissé brûler les gâteaux.

HENRI.

Tu n’as pas touché au tien.

ANTOINETTE.

J’avais perdu l’appétit, ainsi que maman.

HENRI.

Je ne donnerai plus d’inquiétude ; je ne m’écarterai plus jamais.

ANTOINETTE.

Si je t’avais vu avec ces gens masqués, sur le bord d’une carrière, au clair de la lune, je serais morte de peur. Tu as un bon ange qui te garde, comme Tobie.

HENRI.

Je suis plus heureux que Tobie ; il n’avait qu’un bon père et une bonne mère, et moi j’ai encore une bonne sœur. J’ai pensé t’apporter un roitelet.

ANTOINETTE.

Ah ! que tu m’aurais fait de plaisir !

HENRI.

Où l’aurais-tu mis ?

ANTOINETTE.

Je l’aurais mis dans la cage où j’avais un linot.

HENRI.

Il aurait passé à travers les barreaux.

ANTOINETTE.

Je les aurais garnis avec des brins de jonc.

HENRI.

Eh bien ! je n’ai jamais pu le prendre. J’ai eu vingt fois la main dessus ; il semblait se moquer de moi. Je l’ai trouvé sur les pierres de la carrière. Tantôt il sautait de l’une à l’autre, tantôt il passait dessous par des fentes où je n’aurais pas glissé mon doigt.

ANTOINETTE.

Oh ! il en vient souvent ici ; ils aiment notre maison, ils lui portent bonheur.

MONDOR se rapproche avec toutes les marques de l’indignation et de la surprise.

Soyez touchés de mes malheurs, sensibles et compatissants voisins. J’avais une femme et une fille, et je n’en ai plus ; elles sont parties cette nuit, après m’avoir volé. Oh ! je suis bien puni par où j’ai péché. Écoutez, je vous prie, ce que m’écrit ma digne épouse :

« Monsieur,

» J’ai été fidèle aux lois de l’hymen tant que nous avons été liés par des intérêts communs. Aujourd’hui vous êtes vieux, et je suis encore jeune ; vous devenez dur, et je suis sensible : nous ne nous convenons plus. Rompons des nœuds que désavoue la nature ; j’agis conséquemment à ses principes, et aux vôtres. Il n’y a d’autre Dieu dans l’univers que le plaisir. Le plaisir est la souveraine loi de tous les êtres sensibles. Comme il ne peut plus désormais se rencontrer dans notre union, je vais le chercher dans d’autres climats. Je me paye de ma dot par mes diamants et par les vôtres, et de celle de ma fille, qui m’accompagne, par les cent mille écus en or que vous réserviez à de nouvelles acquisitions. Quant à l’opinion publique, si elle me blâme, je ne m’en soucie guère. Je ne manquerai pas de prôneurs, tant que je ne manquerai pas d’argent. Ne soyez pas inquiet de notre sort ni du lieu où nous allons vivre : deux de vos meilleurs amis, le comte d’Olban et le chevalier d’Autières, nous accompagnent avec quatre de vos gens les plus affidés. La patrie est bien là où l’on est bien. » (Mondor déchire la lettre.) Maximes d’enfer ! malédiction sur les infâmes et les perfides !

Mes chers voisins, je ne vous le cèle pas, j’étais venu ici dans l’intention d’accroître mon domaine aux dépens du vôtre. J’étais assis, un livre à la main, au bord de cette haie, d’où j’ai entendu vos touchants entretiens. Vous avez rallumé dans mon esprit un rayon de cette raison universelle qui gouverne toutes choses ; vous m’avez rappelé à la vertu par la sainteté de vos mœurs, et par le calme de vos jours ; j’ai vu dans une heure plus de félicité chez vous, que je n’en ai goûté dans mon château pendant toute ma vie. J’ai entendu vos projets, femme respectable, ainsi que les vôtres, digne père de famille. Je vous fais présent de cette portion de terre qui est devant vous. Satisfaites vos âmes bienfaisantes ; faites-y élever un temple qui serve d’asile aux infortunés : j’en ferai les frais. Apprenez-moi à bien user de la fortune et à mettre à profit ce temps rapide qui s’écoule sans retour et si inutilement dans le monde, au milieu des frivolités, des soucis et des amertumes. Je ne vous demande en récompense que la permission de venir quelquefois soulager mes ennuis par le spectacle de votre bonheur.

LE PÈRE.

Mon voisin, je ne saurais accepter votre offre généreuse : un bienfait de cette nature est une chaîne trop pesante ; la reconnaissance l’attache au cœur de l’obligé, tandis qu’elle ne tient qu’à la main du bienfaiteur.

MONDOR.

Vous avez raison. Eh bien ! trouvez bon que je fasse les frais de la fête du roi, dont je vous ai entendu former le plan. Madame veut y joindre une loterie pour de pauvres enfants ; j’en fournirai les lots, de la même nature que son lot principal. Je ferai faire des habits convenables à leur âge, et ils danseront, vêtus de neuf, autour des bustes du roi et de la reine ; je traiterai de la même manière leurs pères et leurs mères dans la cour de mon château. Vous ordonnerez votre fête comme vous l’entendrez, et, si vous me le permettez, je m’y présenterai sans la moindre prétention.

LE PÈRE.

Chère épouse, cet arrangement vous plaît-il ?

LA MÈRE.

Il me plaira, s’il vous agrée.

MONDOR.

Oh ! je veux employer le reste de ma vie à faire du bien. J’interdirai d’abord dans mes terres les jeux féroces de nos paysans : ils s’accoutument à être cruels envers les hommes par leurs cruautés envers les animaux. Je placerai un autre maître d’école dans le village : je veux y changer entièrement l’éducation des enfants. En vérité, on ne rend les hommes bons qu’en rendant les enfants heureux. Je placerai à la tête de cette école monsieur Gauthier, vicaire du village voisin. C’est un homme simple, plein de religion, et doux envers les enfants comme Jésus-Christ.

LA MÈRE, à son mari.

Qu’est-ce que c’est que ce monsieur Gauthier, mon ami !

LE PÈRE.

C’est un abbé qui ressemble, au premier coup d’œil, à un prêtre italien ; il est de petite taille et assez replet ; il porte des cheveux noirs fort courts et sans poudre ; sa soutane est rapetassée en plus d’un endroit. Il lui est souvent arrivé de retourner chez lui, le soir, sans le linge dont il s’était vêtu le matin. Il est toujours courant à pied de hameaux en hameaux ; il cache sous un extérieur fort simple beaucoup de connaissance des hommes. Sa charité inquiète le promène dans les lieux les plus écartés. Quand je m’établis ici, il y vint d’abord : il m’offrit, sans me connaître, tous les services qui dépendaient de lui. Je lui fis part de mes plans et de mes moyens ; il m’écouta avec beaucoup d’attention, ensuite il prit congé de moi et me dit en me serrant la main : « Si je n’étais pas prêtre, je voudrais vivre comme vous ; mais je me dois aux autres. »

LA MÈRE.

Je voudrais bien le connaître.

LE PÈRE.

On ne le voit jamais que chez les malheureux. Si le feu prenait à notre maison, vous le verriez bientôt accourir pour aider à l’éteindre.

MONDOR.

Oui, je mettrai monsieur Gauthier en état de faire du bien à plus d’un infortuné. Après cela, je diviserai une partie de cette plaine en un grand nombre de petites propriétés que je distribuerai, moyennant une médiocre redevance, à beaucoup de journaliers qui n’ont aucune possession ; et tous les ans, je leur donnerai une fête où vous présiderez l’un et l’autre.

LE PÈRE.

Ah ! je la verrai avec bien de la joie.

MONDOR.

Oh ! oui, je ne veux plus vivre que pour faire du bien ! Allons, ma pauvre cousine, viens demeurer avec moi ! sèche tes larmes ! viens, tu prendras soin de ma maison ; tu n’y manqueras désormais de rien ; tu me consoleras.

HENRI.

Mon papa, voilà un livre que j’ai trouvé en arrivant tout près d’ici. Il a pour titre : Système de la Nature : il doit être bien curieux.

LE PÈRE.

Mon fils, méfiez-vous encore plus des livres inconnus que des hommes que vous ne connaissez pas.

MONDOR.

Oh ! celui-ci est une production d’une cruelle et absurde philosophie ; c’est une vaine déclamation qui détruit à la fois dans l’homme l’intelligence et le sentiment. Rendez-le-moi, mon fils : il ne sera jamais capable de vous donner des lumières ; il n’est propre qu’à corrompre votre innocence. (A sa cousine :) Allons ; viens, ma cousine ; prenons congé de cette heureuse famille.

ANNE MONDOR.

Et mon pèlerinage à la bonne sainte Anne ?

MONDOR.

Tu mourrais en chemin : nous reviendrons le faire ici à la Saint-Louis. L’acte le plus agréable aux saints, c’est le bien qu’on fait aux malheureux.

LE PÈRE.

Nous vous recevrons de bon cœur, mais il faut venir nous voir auparavant.

MONDOR.

Vous ne sauriez me proposer rien qui me fasse plus de plaisir ; mais je jugerai par celui que vous prendrez à venir chez moi, de celui que vous aurez à me recevoir chez vous. Adieu, couple fortuné ! adieu, beaux et heureux enfants, douce retraite, asile de l’innocence et de la foi conjugale ! adieu !

ANNE MONDOR.

Que la bénédiction de Dieu se répande sur vous ! vous avez mis fin à mes peines. Ah ! puisque vous le permettez, Madame, je viendrai vous revoir bientôt. Que le bon Dieu, que la bonne sainte Anne… (Elle pleure.)

LA MÈRE, émue.

Venez bientôt nous revoir, n’y manquez pas, au moins. Adieu, ma bonne demoiselle.

ANTOINETTE, pleurant.

Adieu, ma chère demoiselle, adieu ; soyez maintenant bien heureuse !

LE PÈRE.

Rentrons, mes enfants ; le soleil fatigue les yeux de votre mère, et la chaleur augmente ; allons travailler à l’ombre des arbres fruitiers dans le verger, sur le bord du ruisseau. Antoinette, remporte tes présents et ceux de ta mère ; ils serviront dans une autre occasion. Allons remercier Dieu de l’heureux commencement de cette journée. Dieu, mes enfants, veut beaucoup de bien aux hommes quand il leur donne l’occasion d’en faire.

LA MÈRE.

Voilà mon songe accompli, et voilà la pierre dont mon fils a tué le hibou niché dans la haie.

Ce pauvre seigneur ! son sort me touche. Le fond de son cœur était bon. Dieu l’a rappelé à lui par le malheur. Quelles grâces n’avons-nous pas à rendre à la Providence ! voyez comme elle nous a ménagé le bonheur d’être utile à sa pauvre cousine, et à lui-même ! Il n’y a que la religion de solide, mes enfants ; tout le reste n’est rien.

LE PÈRE.

Mon fils, dépêche-toi de déjeuner ; tu viendras ensuite essarter avec moi la portion de la forêt où nous devons célébrer, cet été, la fête du roi. Fais-toi, par le travail, un corps robuste, afin de servir un jour ta patrie ; et, à la vue de ces coups de la Providence, fortifie ton âme dans la vertu, afin de la rapporter dans cette retraite paisible, toujours pure et exempte des vaines opinions du monde. Tu nous liras ce soir, à la lampe, la vie d’Épaminondas.

HENRI.

Mon père, qu’est-ce que c’était qu’Épaminondas ?

LE PÈRE.

C’était un homme qui disait que la plus grande joie qu’il eût eue dans sa vie était d’avoir servi sa patrie du vivant de son père et de sa mère.

HENRI.

Ah ! mon papa, je voudrais bien vous donner cette joie, quand je devrais mourir à la peine. Trouvez bon maintenant que je place la pierre que j’ai apportée à l’endroit où maman a coutume de poser les pieds.

ANTOINETTE.

Maman, je sèmerai autour de la pierre de mon frère les fleurs que vous aimez le mieux, des violettes, des primevères, des scabieuses et des marguerites.

LA MÈRE.

Ah ! je ne reposerai jamais les pieds sur une pierre qui a foulé si longtemps la tête de mon fils.

LE PÈRE.

Vous avez raison, il en faut faire un autre usage : elle servira d’autel à votre oratoire ; je la placerai sous vos sapins, au haut d’un petit tertre de gazon, et j’y graverai dessus ces passages de l’Évangile : Deus potest ex lapidibus istis suscitare filios Abrahæ. Dieu peut, de ces pierres, susciter des enfants à Abraham.

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