VIII PAR LA FOI
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Je ne suis qu’un atome tourmenté ; mais j’ai, par moments, entrevu le grand calme rassurant qui gît au fond des choses, et je sais qu’il n’y a pas lieu de s’inquiéter.
Je crois, viens en aide à mon incrédulité !
PRIÈRE
Père, garde-nous, enveloppés de ta tendresse puissante ! Notre esprit vacillant en a besoin. Trop de choses l’impressionnent. Rassure-le ! Ne sommes-nous pas à toi dans les passages sombres, comme sur les sentiers lumineux ; dans l’incompréhensible, comme dans ce qui nous paraît clair ?
LA FOI QUI CHANCELLE
L’Ami. — Dussent les formes de notre pensée demeurer soumises à d’incessantes modifications et rester à jamais distantes de la vérité totale, ceux-là se trompent le moins, qui ont confiance, qui croient à l’au-delà sans limites, à tout ce qui ranime et console, élargit le cœur et l’horizon, complète et clarifie cette existence fragmentaire. En eux fleurit l’humanité ; à leur chaleur s’épanouit l’âme. Humble foi, timide tout ensemble et hardie, foi qui chancelles comme l’enfant en ses premiers pas, comme lui tu es pleine de tout l’avenir. Rien ne t’égale. Ta simplicité confond les sages, éclaire les ignorants, trempe les forts, soutient les faibles. Et si la vie nous apparaît souvent comme un abîme obscur, n’as-tu pas des ailes pour le franchir ?
POUR TRANSPORTER LES MONTAGNES
— Jamais nous ne résoudrons tous ces problèmes, ils sont trop !
L’Ami. — Alors pourquoi les compter ? Pourquoi t’obstiner à vouloir faire du gros ?
C’est en détail qu’il faut aborder et vaincre le monde, avant de comprendre ce qu’est la victoire sur lui, sur son engrenage terrible, son déterminisme, ses fatalités. Tout acte de vraie bonne volonté et de foi authentique est un acte de libération et de création. Il réalise un état de choses supérieur et, par la déchirure produite dans l’épaisse trame de mal, de haine et de servitude où nous sommes retenus, fait entrevoir la terre de liberté. Ne néglige pas les occasions prochaines de faire ce qui te paraît possible, pour regarder au loin, vers l’occasion problématique où tu seras mis en mesure de tenter l’impossible même. Par l’imperceptible et lente accumulation des efforts ajoutés aux efforts, se bâtit l’univers nouveau. A force de déplacer des atomes, vous aurez transporté les montagnes.
SOLA FIDE
Le monde est inexplicable, car il est sans bornes, et toute explication chemine entre deux haies. La confiance seule, absolue, est la base de la grande vie : Le Juste vivra par la Foi. La mesure manque pour déterminer la grandeur de semblables paroles : elles sont des univers. Ceux qui les prononcèrent les premiers, ont débarqué sur un rivage inconnu. Mais, découvrir un continent nouveau, ce n’est pas encore l’avoir exploré. Quel chemin, d’Habakuk, le vieux Prophète, à saint Paul, et de saint Paul à Luther ! Ils ont marché sur une terre nouvelle, mais nul n’en fera le tour. Il reste de la place pour la carrière de tous les âges.
LA VIE PAR LA FOI
« Ne crains rien, crois seulement. » « Ta foi t’a sauvé. » « Le juste vivra par la Foi. » Que nous veulent ces paroles vénérables, usées de redites, et le plus souvent incomprises ? Elles signifient ceci, qui est aussi net que sans bornes : « Aie le courage de te fier au pouvoir en qui repose l’Univers ! » C’est le grand pas, la grande affaire. Se confier ainsi largement, tranquillement, c’est un acte de vaillance spirituelle. Mais n’est-ce pas en se jetant dans l’espace libre pour la première fois, que l’oiseau s’aperçoit qu’il a des ailes ?
Cet acte d’initiative et de courage, ce pas résolu de l’absolue confiance, est en même temps la démarche la plus raisonnable que puisse tenter une créature. Faire crédit à Dieu, nulle sagesse, nul calcul prudent ne saurait être plus sûr. Ce n’est pas trop s’avancer, ni construire sur le sable : c’est choisir le roc. La solvabilité dépasse les limites de notre pensée.
CONFIANCE
La Foi est la Confiance en Dieu, et non la complaisance d’un esprit prêt à tout accepter, ni cette élasticité de l’aptitude à croire, permettant de l’étendre jusqu’à l’invraisemblable et même l’absurde.
L’homme de peu de foi est celui qui se méfie de la solidité de l’Univers et de son organisation. Il n’a qu’une médiocre confiance dans le résultat final. L’impression qu’il reçoit du spectacle universel, comme de la vie des hommes, est une impression de désordre et d’incohérence, à laquelle il ne peut opposer aucun contrepoids.
L’homme de foi, lui aussi, voit le chaos, l’injustice de la vie, l’impassible brutalité des lois naturelles. Mais il ne se résigne pas à la sentence de la Fatalité aveugle. Les vestiges de l’Esprit qu’il sent en lui, l’empêchent de s’abandonner et de se soumettre. S’il est plongé dans la nuit, assailli par la tourmente, la boussole l’empêche de se désorienter. Il n’admet pas que la cause soit jugée, et reste en appel. Sous le coup même qui l’assomme et semble péremptoire, il dit : Je maintiendrai ! Au fond, la foi c’est l’audace poussée jusqu’à l’infini : Notre Foi, c’est la victoire qui a vaincu le monde. (Jean, 5, 4.)
Celui qui meurt pour sa foi ne donne pas sa vie pour un article de catéchisme, lors même qu’il en aurait l’apparence. Au fond, il s’offre en sacrifice, afin d’affirmer ce qui, seul, fait le prix de l’existence, à savoir sa fin dernière et son but supérieur, sans lesquels la vie n’est elle-même que de la mort déguisée.
Ravir sa foi à son semblable est pire que de lui voler son argent ou sa maison, pire que de lui prendre la vie. C’est détruire le toit sur sa tête, le sol sous ses pieds. Vous tremblez à l’idée que vos enfants se trouvent un jour dans la vie, sans nourriture et sans abri. Comment pouvez-vous supporter l’idée qu’ils soient sans foi ? Celui-là seul qui ne croit pas à sa destinée, est véritablement sans feu ni lieu.
Ce qu’un homme a de plus précieux, c’est la Foi. Tout est contenu là. L’Amour n’est si grand que parce qu’il contient la Foi implicitement. Si vous ne croyez ni au monde, ni à l’homme, ni à l’avenir, si votre credo tient en ce cri : Tout est vanité ! vous aimez dans le néant, d’un cœur mal assuré. Tous ceux qui aiment pour de bon, définitivement, ont mis dans leur amour quelque chose de ce pain de vie que procure la Foi invincible.
Où est le bien, où est le mal, où est la norme des idées et des actes ? La voici : Tout ce qui augmente en nous la Foi, agrandit notre horizon, donne à l’homme une plus haute conception du prix de la vie, et un plus ferme courage pour travailler en espérant, est bon.
Tout ce qui diminue sa confiance, ralentit son entrain, raccourcit sa vue, l’abaisse à ses propres yeux et le décourage, est mauvais.
CRÉDULITÉ — INCRÉDULITÉ
La crédulité est une disposition à accepter facilement ce qui nous est présenté. Elle se caractérise avant tout par une grande absence de jugement.
La foi est un acte de confiance éclairée dans le pouvoir qui mène le monde, dans la destinée humaine, dans les bonnes causes, liées à la cause même de l’humanité.
La crédulité est de tous les temps. Faisant partie du « laisser-aller » ; elle est à la portée du grand nombre.
La foi est de tous les temps aussi. Mais comme elle implique de la résolution, de l’énergie, une extraordinaire dépense de soi-même, elle est le lot d’une élite.
Lorsqu’elle consiste à ne former sa conviction que de bonnes et solides raisons, à se méfier d’affirmations péremptoires et d’autorités non justifiées devant la conscience, l’incrédulité est une vertu de premier ordre.
Si elle doit consister au contraire à penser médiocrement de l’Univers, de l’Esprit, de la destinée humaine, ce n’est plus qu’une infirmité d’esprit.
CONFUSIONS
L’Ami. — Les incertitudes de la foi ne proviennent pas seulement de l’obscurité de la vie, du nombre et de l’étendue des problèmes dressés devant nous. Une de leurs sources les plus fécondes est la confusion d’idées.
Il y a dans les esprits d’étranges préventions et de bizarres malentendus au sujet de la Foi.
Ce seul vocable : « je crois », par la diversité des sens qu’il comporte, peut donner lieu à toutes sortes de méprises. Je crois peut signifier : je suppose. La foi, dans ce cas, serait l’hypothèse. Et plusieurs l’entendent bien ainsi. Mais l’hypothèse n’offre qu’une sécurité relative, et beaucoup préfèrent n’en point faire.
Nous avons ensuite la Foi du charbonnier, qui accepte sur parole et sans contrôle. Tout le monde ne peut s’y résigner.
On confond encore la foi et la croyance : erreur parfois dangereuse. La croyance est l’enveloppe intellectuelle de la Foi.
Par un procédé légitime et conforme à nos besoins, la foi, d’âge en âge, enfante la croyance. Secrète en elle-même, incommunicable en son essence, la foi se manifeste et se répand dans le monde par le symbole. Toute croyance est un symbole. Sa valeur dépend de la vigueur avec laquelle elle exprime, nourrit, provoque la foi.
Mais si elle est indispensable, la croyance est modifiable. Les croyances passent, la Foi demeure.
C’est un grand malheur, quand la croyance, cristallisée, perd la souplesse qui lui permet de traduire la foi, conformément à la mentalité changeante des époques successives. Son office est de parler la langue de chacun, se faisant tout à tous, afin de faire vibrer à travers les voix éphémères des générations « un son d’éternité ». Mais le plus grand malheur arrive là où la croyance demeure quand la foi s’est enfuie. Alors c’est le mensonge déconcertant installé en plein sanctuaire. La croyance morte tue la foi et l’empêche de renaître.
CROIRE ET SAVOIR
L’Ami. — Un très ancien conflit se remarque et se continue entre ce qu’on appelle le savoir positif et la Foi. Ce conflit est sorti de l’abus invétéré que certains font de la Foi, lorsqu’ils l’érigent en science de l’inconnaissable. Alors la connaissance qui repose sur l’observation se dresse devant celle qui sait ce qu’elle n’a pas appris et ce que l’on ne peut expérimenter.
Un semblable conflit est inévitable et fait tort à la Foi autant qu’au savoir positif. Il est d’un intérêt capital pour l’humanité que toutes ses aptitudes soient respectées dans leur rôle. Elle a besoin de toute sa clairvoyance pratique et de toute sa puissance d’intuition.
Si la Foi est une science à exposer en paragraphes, où s’expliquent et s’exposent, par le menu, les secrets rouages des choses, son travail est en concurrence illégitime avec celui de la raison expérimentale, et l’Univers qu’elle bâtit est à la merci de tous les accidents. Une découverte nouvelle peut bouleverser l’édifice.
Si la science positive prétend, à elle seule, fournir aux âmes le pain de vie, elle risque de tarir les sources où nous puisons la sève spirituelle, et pour la perte desquelles elle ne saurait offrir de compensation.
Nous touchons ici au nœud central de la vie intérieure. Rien d’essentiel en nous ne doit être mutilé. Il faut qu’une solution intervienne, équitable, respectueuse de l’équilibre humain, où ne soient contrariés ni ce besoin de chercher, de contrôler, de voir, de définir d’où la science est sortie avec tous ses fruits, ni la soif de certitude fondamentale en ce qui touche l’ensemble de notre destinée, soif que la science est aussi incapable de satisfaire que de détruire. L’homme est plus grand que sa science. Admirable, puissante, digne de toute notre connaissance, mais limitée à son domaine, la science ne peut porter cet infini qui se nomme la vie. Celui qui voudrait vivre de ce qu’il sait, et rationner son être en ne lui offrant que des certitudes de l’ordre dit positif, périrait d’inanition.
Tant que la Foi se confondra avec un corps de doctrines accompli en lui-même, au caractère définitif et s’affirmant en face du savoir historique ou naturel, il y aura comme une scission dans l’âme, une guerre ouverte entre des choses également dignes de vivre, également indispensables.
Que de luttes, d’angoisses, cette confusion a fait naître, que de ruines elle a accumulées ! Pour le croyant, il ne peut résulter, d’une semblable confusion, que de l’agitation et de la crainte perpétuelle. Aux hommes de science, la Foi apparaîtra comme une puissance d’obstruction. A la place d’une collaboration féconde entre des aspirations destinées à se compléter mutuellement, nous avons deux puissances ennemies cherchant à s’entre-détruire.
Il faut vivre. Nous ne saurions attendre que les problèmes soient résolus. Nous n’avons, d’autre part, ni le droit ni le pouvoir d’installer définitivement l’humanité dans un édifice de croyances désormais exempt de revisions, ou dans un système scientifique.
La situation du conservateur religieux est terrible. Il a identifié son salut avec une conception stricte du monde.
Celle de l’homme résolu à ne plus sortir des limites du savoir positif est terrible également. Nous avons des contemporains qui cumulent dans une même âme ces deux détresses.
L’ÉPÉE DE DAMOCLÈS
L’Ami. — Un doute — et combien en est-il de justes, de légitimes, que la raison et la conscience nous inspirent et qu’il n’est pas bon d’écarter ? — un doute sur un point de doctrine suffirait-il pour couper un homme de sa base d’approvisionnement spirituel ? Une découverte physique, une question d’authenticité de textes, résolue contre notre croyance, auraient-elles le pouvoir de faire écrouler dans une âme ce qui fait sa force, son soutien, sa vie ?
Est-il admissible que d’une cornue de laboratoire sorte cette déclaration qu’il n’y a pas d’avenir ni d’espérance pour l’humanité ? Que, par impossible, un parchemin inconnu surgisse d’un couvent d’Asie, un papyrus d’un tombeau d’Égypte, et détruise par la base nos idées sur les Évangiles et ses miracles principaux, y compris des faits, jusqu’ici tenus pour certains, de la vie de Jésus ! Quels que soient l’ordre et la portée d’un semblable événement, est-il tolérable de penser que l’humanité en soit atteinte dans ses œuvres vives ? Non, un tel état de choses ne saurait s’admettre.
L’épée de Damoclès peut être suspendue sur nos têtes, s’il s’agit du succès d’une entreprise déterminée.
Mais l’Univers et la Destinée humaine ne dépendent pas d’un fil qui se rompt ou résiste.
Or, nous vivons sous l’épée de Damoclès, tant que la chute d’une croyance peut entraîner celle de notre base même ; tant que le coucher d’un astre, si brillant qu’il fût, si longue qu’ait été sa carrière, peut amener pour nous la nuit éternelle.
Où est le Salut ? Dans la Foi seule.
MIRACLES
Das Wunder ist des Glaubens liebstes Kind.
(Le miracle est l’enfant le plus cher de la Foi.)
(Gœthe.)
L’Ami. — Les miracles sont comme les fleurs de la prairie. Pour les bœufs, les fleurs, c’est du foin. Pour l’abeille, munie d’organes subtils, ce sont des calices pleins de miel. Un récit merveilleux contient un trésor d’âme, appréciable pour l’âme seule qui s’en nourrit. Broyé par la meule et jeté dans la cornue des constatations massives, il ne révèle pas son divin secret. Il reste un fait vulgaire, ou une fiction absurde.
Au fond, le miracle est l’affirmation de cette vérité : Aucune situation n’est sans issue. Malgré l’étreinte de la fatalité, et les impasses du désespoir, il reste toujours une porte de sortie. L’Esprit, ici, affirme sa victoire sur le monde.
— Est-ce arrivé ? Est-ce possible ?
L’Ami. — Questions à côté. Demande plutôt quel est le sens. Les faux miracles se reconnaissent à ceci : Ils n’ont point de sens.
NOBLESSE ET ROTURE
L’Ami. — Noblesse descend de roture. Ce qui est saint, sacro-saint, fut d’abord laïque et familial.
Si la noblesse ne se retrempe, de génération en génération, dans la roture, elle s’anémie et meurt.
Si le sanctuaire ne se retrempe aux sources de la vie laïque et familiale, il se transforme en sacristie.
La sacristie est au sanctuaire ce qu’est l’éteignoir au feu sacré. Je dirais volontiers : Profane comme un sacristain.
LA QUESTION
L’Ami. — Au fond, la question des questions est celle-ci : L’Univers est-il vivant, ou bien est-il mort ? Si l’univers n’est qu’une grande mécanique, l’homme se sent plus grand que lui, par la pensée. Seul éveillé dans la nuit universelle, il est envahi par l’atroce angoisse qui doit saisir, dans la tombe, les malheureux enterrés tout vivants. L’homme voit, l’univers est aveugle ; l’homme entend, l’univers est sourd ; l’homme pense, l’univers pèse. Comment celui-ci peut-il être l’enfant de cela ? Rien n’est fatal et strict comme un mécanisme. Par quelle dérogation à sa loi a-t-il enfanté son contraire ? Si l’univers est mort, l’homme est inexplicable. Il n’a pas de père. Nous sommes en plein miracle, en pleine incohérence plutôt.
Croyons donc au monde vivant ! L’esprit besogne au fond des choses. Ce n’est pas une hypothèse surajoutée. C’est l’essentiel.
Pourquoi crier à l’anthropomorphisme ? Que prétend-on dire de sérieux en affirmant que notre Dieu est à notre image ? Tout ce qui passe par notre pensée ne se reproduit-il pas à notre image ? C’est humainement que vous parlez de la cellule, et non comme en parlerait une cellule elle-même. C’est humainement que vous pensez de Dieu, et non comme il se connaît lui-même. Quoi d’autre est possible ? Serait-ce une faiblesse ? Non, c’est une force. Dès que vous faites effort pour penser comme si vous n’étiez pas des hommes, mais des pierres, des gaz, des molécules, vous tombez en dessous de vous-même. Votre univers prend je ne sais quel aspect gauche et artificiel, qui distingue le mannequin de l’homme vivant. C’est une misère et une pitié.
Ayons donc le courage d’être des hommes, de penser comme des hommes ! Par quoi d’autre, mieux que par nous-mêmes et les trésors infinis concentrés en nous, apprendrions-nous lentement à remonter vers notre source ? Croire en Dieu, c’est humain. Et plus notre Dieu sera largement, simplement, saintement humain, plus il sera divin, en route du moins vers la divinité mystérieuse et secourable qui emprunte, pour nous parler, les signes à notre portée.
Vers le Père ! Tout est là. Accumulez les pouvoirs, mettez en faisceau les majestés, que l’esprit rayonne, que l’infini s’entr’ouvre, rien n’est assez beau ni assez grand ! Mais tout cela n’est que la frange de son manteau. Allez au cœur même, vous trouverez le Père !
SI TU PENSES A DIEU
L’Ami. — Si tu penses à Dieu, ne t’inquiète pas de ton horizon borné, du miroir imparfait où ton âme le reflète ! Dis-toi surtout qu’il est la grande puissance favorable, et ne pense à lui que d’une âme rassurée ! Car il n’est terrible qu’au méchant, ou plutôt au mal qui est dans le méchant. Et sa haine même du mal n’est que de l’amour pour le méchant. Aimer l’ennemi est un amour que l’homme essaie, mais que Dieu pratique. S’il haïssait quelqu’un de ses enfants, il se haïrait lui-même.
RECHERCHE DE DIEU
L’Ami. — La Recherche de Dieu est le mouvement de l’Ame vers sa source et vers l’ensemble.
Tous les êtres se nourrissent de la substance universelle et lui empruntent de quoi vivre. L’âme vit d’une nourriture intérieure qui, sous plusieurs formes, n’est que l’essence éternelle et spirituelle, pénétrant, soutenant les êtres particuliers. Être coupé de sa source, c’est le grand malheur.
Heureusement il y a des formes sans nombre, conscientes et inconscientes, par lesquelles l’homme parvient à se ravitailler. Si l’on pouvait discerner, au fond de chacun, la fonction nutritive et les procédés qu’elle emploie, on s’apercevrait qu’à travers les plus étranges aberrations de la conduite, les superstitions les plus grossières, les pratiques les plus incohérentes, nos âmes, après tout, cherchent la Source de Vie.
Comme les corps, en tombant, cherchent le centre de la terre, comme la plante encavée cherche la clarté du jour, comme l’hirondelle cherche le midi, et l’aiguille aimantée le nord, la créature cherche Dieu, par essence, invinciblement. Cette tendance se confond avec la volonté même de vivre. Aspirer à la plénitude, à l’union, à l’harmonie, du sein de la misère, de l’isolement, des ténèbres, c’est la résultante profonde à laquelle se réduisent, en définitive, tant d’agitations et d’efforts où se dépense la vie.
PESSIMISME
L’Ami. — Tout pessimisme de la pensée et un signe de rupture du lien essentiel. L’homme devient pessimiste, quand il a perdu contact avec les forces vives qui portent le monde.
OÙ EST LA VÉRITÉ ?
L’Ami. — La Vérité dont l’homme se nourrit, ne peut exclusivement appartenir à aucun des domaines dont lui-même relève, ni dans ces domaines à aucune des provinces, ni dans ces provinces à aucun des clochers. On ne saurait nous demander de vivre par la pensée dans un univers, ramené aux proportions d’un système philosophique, d’une doctrine religieuse exclusive, ou d’une conception scientifique. Car toutes les théories clochent, et tous les catéchismes sont borgnes. Que si, pour sortir des catéchismes, on nous conduit vers les sciences naturelles, nous changeons de prison. Quelle prétention de vouloir nous faire vivre dans un univers chimique et mécanique, nous qui pensons ! Nous lui appartenons pour une part ; mais nous le savons, et nous en souffrons. Et c’est la preuve que nous n’en sommes pas, de cette grande mécanique. Ceux qui en sont pour de bon, ne le savent pas et n’en souffrent pas : ils sont chez ceux.
Non, quelque intéressante que soit l’histoire à nous contée par les pierres et les plantes, elle ne suffit pas pour expliquer l’homme à lui-même. Consulter les singes et les fourmis, mène plus loin, mais il reste beaucoup de chemin à faire, avant d’arriver au but.
Si nous ne savions pas, par expérience intérieure, que le cerveau sert à penser, nous en serions encore à l’ignorer. Si l’invincible pente de nos esprits ne nous conduisait à considérer chacun comme responsable, en une certaine mesure, de ses actions, nous n’aurions pas encore découvert qu’il y a du bien et du mal. On ne peut tirer ces notions d’aucune cornue, ni les mettre à découvert par aucun scalpel. Pour se renseigner sur l’humanité, il faut s’adresser à elle, dans les meilleurs de ses membres. La vérité sur nous, notre but, notre devoir, notre destinée se trouve dans la conscience de nos frères supérieurs. De leur idéal, de leurs pensées mises en commun, du trésor de leurs actes, peut venir le plus de lumière sur notre nature et notre conduite. C’est là aussi qu’est, pour l’humanité, l’aboutissant, la synthèse de tout ce que nous possédons de renseignements sur l’univers, le véritable foyer de la révélation.
CLARTÉS CONVERGENTES
L’Ami. — En ce foyer, il ne faut oublier aucun élément de clarté, ne rien exclure, ne rien perdre. Toutes les vérités humaines, de quelque domaine qu’elles sortent, sont convergentes. Ceux qui les ont découvertes ont beau s’ignorer mutuellement, ils sont collaborateurs. Ils ont beau s’anathématiser, ils sont solidaires. Disons-nous cela, et ventilons notre âme, afin d’en chasser l’air confiné, les étroitesses sectaires et cette rage de mettre les pionniers en concurrence, qui vous fait perdre le meilleur fruit de leurs travaux ! Des esprits de toutes les formes sont nécessaires. Mais ils ne restent vraiment bienfaisants, que si la largeur des conceptions permet de coordonner leurs services. Pris isolément, ils sont tous mauvais, insuffisants, bons, tout au plus, à nous faire perdre cet équilibre qui est la condition même de la vie.
L’UNIVERS EXPLIQUÉ ?
L’Ami. — L’oiseau, dans la conception mécanique du monde, est plus grand que la cage ; l’homme, plus grand que le monde ; l’effet, supérieur à la cause.
Trop expliquer détruit le charme. Et c’est une pure illusion. Expliquer c’est dominer. On n’explique que ce qui nous est inférieur. Pour nous comprendre parfaitement, avec notre destinée, il nous faudrait pouvoir nous dépasser. Absurde prétention ! Si donc nous construisons, avec des éléments à notre portée, une théorie sur notre propre nature, l’homme, par nous construit, sera notre créature. Quoi d’étonnant si nous désespérons de nous-mêmes, réduits à une telle mesure ? Nos explications, d’ailleurs, aboutissent au même résultat, chaque fois que l’esprit s’enferme dans un système clos. Les philosophies qui expliquent, et les religions qui expliquent, n’évitent pas l’écueil. Ce que nous expliquons est au-dessous de nous. Le penseur spiritualiste, ou l’homme d’une doctrine religieuse, enfermés dans leur formule, finissent par y étouffer. L’air manque, l’espace manque, la lumière manque.
Tout univers fait de main d’homme, est caduc. Quelques bons chocs, et c’est la fin du monde !
— Mieux vaudrait donc renoncer à expliquer. Comment y parvenir ? La soif de connaître est-elle mauvaise ? Le tourment de l’infini, l’angoisse de la destinée, qui donc les fera taire ? Pour moi, je m’endors et m’éveille en leur compagnie, et toute action, toute pensée les cache à l’arrière-plan.
L’Ami. — Personne ne peut réprimer ce qui est foncièrement humain. Ne renonce donc pas à expliquer, à te rendre compte de toi et de ce qui se passe en toi, comme de tout ce qui t’entoure. Mais rends-toi compte en même temps de ta condition, comme de tes moyens ! Chercher, se rendre compte, c’est bon, salutaire. Mais se contenter de ce qu’on a trouvé, s’arrêter, se priver de ce que d’autres, près de vous, ont rencontré sur d’autres chemins, voilà qui est mauvais. Faire une copie, et penser ensuite qu’on a créé l’original, voilà l’illusion. Nos explications sont des efforts, incertains du succès ; des aspirations, non de la possession. Leur caractère d’infériorité doit rester constamment chose entendue.
— Alors c’est l’incertitude, l’aléa perpétuel. Rien de définitif, jamais, nulle pensée qui ne soit une erreur ?
— L’Ami. — Mais non, ce serait du scepticisme et du plus mauvais. Toute pensée juste est en route vers la vérité. Toute explication motivée se trouve en chemin vers la solution. En chemin nous-mêmes, c’est de telles conceptions, comme nous perfectibles, que nous avons besoin. La vie c’est l’évolution perpétuelle. Mais au sein de cette mue des idées, un point solide demeure : la foi. On ne sortira jamais de là. Nous ne saurions vivre par la vue seule. Toutes nos explications souffrent d’insuffisance. Pas une ne peut nous nourrir. Elle ne contient pas l’élément d’infini qui doit entrer, comme part essentielle, dans toute nourriture d’âme. La foi donne cet élément : elle fait crédit à Dieu. Et certes ce n’est pas trop s’avancer que de le croire solvable. Voilà le programme humain : un chercheur ardent, ouvert à toute clarté naissante ; un croyant assuré en Dieu.
HUMBLE ET FERME
L’Ami. — Il y a une suffisante raison à tout ce qui est, autrement ce serait l’effondrement dans le néant. L’équilibre vital consiste à se reposer dans sa raison d’être. Au fond, toute existence normale et pondérée a, sans le savoir, le poids de cette raison, comme lest. En elle, chaque destinée s’harmonise, et la paix est possible, même au sein de l’ignorance, pourvu qu’il puisse être admis que quelqu’un sait ce que nous ignorons, et que le sens et le but de notre vie, tout inconnus qu’ils demeurent à nos yeux, existent pour Celui « en qui, pour qui et par qui sont toutes choses ». Que le moindre objet réel nous apparaisse, à la réflexion et à l’étude, comme une lucarne ouverte sur l’incommensurable. Voyons-y un signe de la profondeur des choses et de la dimension de nos propres destinées. Et concevons de jour en jour une idée plus haute et plus respectueuse de toute réalité, même humble et subalterne.
Dans un grain de sable, une goutte d’eau, un rayon de lumière, une secousse électrique, il y a plus de choses à noter et à comprendre que l’esprit de l’homme n’en peut saisir. Mais si nous sommes hors d’état de faire le tour de ce qui nous est inférieur, de quelle hauteur nos moyens de comprendre ne doivent-ils pas être dépassés par notre propre personne ? L’homme est plus grand que sa capacité de comprendre. Ceux qui prétendent qu’ils en ont vu le fond et qui, horlogers pleins de suffisance, matérialistes ou spiritualistes, religieux ou athées, nous en démontent les rouages, ont mis leurs prétentions plus haut que leur pouvoir. Ils prennent leurs formules pour des réalités. Leurs affirmations, comme leurs négations, sont empreintes d’une outrecuidance à laquelle il faut préférer la réserve, la timidité même. Devant la grandeur des problèmes, non seulement la modestie est bienséante, mais elle est salutaire et donne de la force. L’aplomb n’équivaut pas à la confiance authentique, et l’humilité n’exclut pas la fermeté. Une certaine retenue est inhérente à la mentalité des grands savants, comme des croyants de première main. Le contact avec les sources rend circonspect et en même temps confère de l’assurance. Il n’y a pas d’incrédulité à constater des abîmes pour lesquels nous n’avons pas de sonde, et des étendues rebelles à nos mesures. La raison humaine a des bornes qui se retrouvent partout, dans la science comme dans la croyance, dans l’axiome comme dans le symbole : la réalité, elle, n’a pas de bornes. Manquerions-nous de respect à la science d’une part, à la croyance de l’autre, en reconnaissant avec sincérité que toutes deux demeurent au-dessous de leur objet, et qu’elles demeurent au-dessous, non pas d’un dernier reste, d’une infime fraction, mais de tout un infini ? N’est-ce pas là au contraire le signe même du parfait respect, et dans ce respect, ne puisons-nous pas un nouveau motif de prendre courage ?
Irrévérencieuse à la fois et ruineuse, est la prétention de tout savoir, soit par observation, soit par intuition. Elle met une solution définitive à ce qui demande à être sans cesse renouvelé, purifié, élargi, sanctifié. Elle nous habitue à nous mouvoir dans une création factice, où se fait de plus en plus rare le contact vivifiant avec la source intarissable. La richesse infinie d’une réalité dont nul n’a touché le fond est plus consolante que celle, toute relative et d’apparence, des systèmes ayant réponse à tout. C’est un perpétuel aiguillon, pour le chercheur, de sentir qu’il a devant lui l’infini, et un réconfort, pour le croyant, de penser selon la parole du Prophète : « Autant les cieux sont élevés au-dessus de la terre, autant mes chemins sont élevés au-dessus de vos chemins et mes pensées au-dessus de vos pensées. »
CONSEIL
L’Ami. — Au demeurant, veux-tu mon conseil sur tant de façons laborieuses, ingénieuses, contradictoires, terre à terre ou sublimes de concevoir le monde où nous sommes ? Que chacun s’y exerce et s’y applique de son mieux ; mais que personne ne s’en rende esclave, et ne les prenne comme prétexte à inquiéter, à molester, à persécuter son prochain ! Surtout, à certaines heures de grande lassitude, où les systèmes embrouillent la pensée, aie le courage de te mettre au-dessus, avec sérénité !
As-tu créé le monde ? es-tu chargé de le gouverner ? en es-tu responsable ?
Non. Alors calme-toi. Donne-toi une heure de répit !
C’est une fatigue à laquelle rien d’autre ne peut être comparé, que de remuer ces vastes pensées, de rouler à travers son âme leurs masses gigantesques, de plonger dans l’inconnu, d’explorer les lointains. Mais n’y a-t-il pas un certain abus et de l’illusion à ces opérations titanesques, accomplies par des êtres de notre taille ? Après tout, qui t’empêche de déposer, par instants, les rênes du gouvernement universel, de cesser de penser à tout à la fois ? Quel mal peut-il y avoir à se comporter comme si l’on n’était pas préposé à la marche des soleils ? Se lèveront-ils d’une seconde plus tard ? Sachons cesser de toucher à ce qui nous dépasse et nous déconcerte de parler de ce que nous ne comprenons pas, de justifier Dieu, de lui offrir nos conseils !
Crois-moi, les vastes spéculations sont un des ornements de l’humanité ; mais il est honorable aussi de s’occuper de ce qui nous regarde, de se mêler de ce que l’on comprend, de marcher sur le sentier qui est là sous nos pas, en quittant les orbites stellaires.
Soyons donc, à nos moments du moins, sinon toujours, des hommes ; acceptons-nous tels que nous sommes, et employons-nous de notre mieux ! Ne serait-ce qu’à titre d’essai et sans renoncer à l’incommensurable, restons quelquefois à notre place, faisons notre métier. Redevenons nous-mêmes, redevenons enfants. Soyez fidèles dans les petites choses, a dit le Christ. Comme il ferait bon de s’asseoir à ses pieds, lorsque, chargé du fardeau des vastes combinaisons cosmiques, exténué de tout caser, concilier, prévoir, embrasser, on ne sait plus où donner de la tête. Je vois son long regard où brille la confiance divine et la pitié pour toutes nos langueurs ; je vois son bon sourire vivifiant, et je crois l’entendre nous dire : « Laissez à chacun sa part, mes enfants : au Père, à remplir le monde de sa présence, de tout savoir et de tout mener ; à vous, d’avoir confiance en Lui, de vous aimer et vous servir les uns les autres. » Là est le chemin qui, de notre faiblesse mène à la puissance, de nos ombres à la clarté.
Ce serait si simple pourtant, si, par une vieille aberration, nous n’étions pas tous pris du vertige des grandeurs. Chacun travaille en grand, réforme la société, gouverne les empires, régit le monde. Très peu s’occupent de leur affaire. C’est au-dessous d’eux. Les hommes religieux ont ce tracas comme les autres. On est homme, on est de la famille, on a son goût de terroir. Avez-vous remarqué de quel noble mépris certains contemplent l’humble morale, du haut des dogmes ? On n’est pas plus dédaigneux, à l’altitude, des modestes replis du vallon. Ils ont, certes, raison, tous ceux qui travaillent à étendre l’horizon humain. Toute pensée nous donnant plus d’air, plus de lumière et plus d’espace est une messagère du monde supérieur. Et l’on ne parviendra jamais à fermer au-dessus de nos têtes la trouée sur l’infini. En vain rognerez-vous les ailes de l’âme, en vain direz-vous à l’esprit : tu souffleras jusqu’ici et pas plus loin. D’instinct il s’élance au pays de l’inconnu et du mystère. Mais pourquoi transformer en chaîne ce lien libérateur qui nous joint à l’au-delà ? Pourquoi s’égarer et s’épuiser aux régions vertigineuses, dans l’air irrespirable ?
Par quelle illusion l’homme se croit-il plus près de Dieu, lorsqu’il a escaladé quelques échafaudages de dogmes ? L’humble chemin du cœur, serait-il terre à terre ? Le souci du mieux, dans la conduite, le soin de la maison et des enfants, le service de ceux qui souffrent, l’emploi scrupuleux du temps et des forces, seraient-ce là choses exemptes de grandeur ? Remettre à Dieu l’inconnu et l’avenir, pour s’appliquer avec énergie au devoir présent clairement indiqué, serait-ce une méthode moins sûre que de remettre les besognes pratiques au lendemain douteux où nous saurons enfin ce que nous ignorons ?
CONTRADICTIONS
L’Ami. — Quand il y a contradiction entre les aspirations légitimes du cœur humain et les constatations de la science positive, il faut en conclure qu’il y a erreur. L’espérance et la réalité sont faites pour s’accorder. Une réalité désespérante serait un non-sens. La réalité suprême, seule vraie, c’est la plénitude absolue, dépassant toute conception, défiant toute espérance. Nulle aile n’est assez hardie pour en atteindre la limite, car elle n’a pas de limites. Nous émanons de l’être ; il nous environne et nous porte. Sa richesse infinie contient de quoi combler tout ce qui en nous est aspiration vraie et juste. Aucune contradiction ne doit donc nous arrêter, ni nous troubler. La seule conclusion à en tirer est celle-ci : il faut ou bien que l’espérance trouve un autre chemin, ou la réalité une autre interprétation.
Quelquefois tous les deux sont désirables.
L’ÉVANGILE INCONNU
L’Ami. — La plus large habitation offerte à l’âme, la patrie spirituelle la plus compréhensive, est l’Évangile. Son esprit n’est réfractaire à aucune tendance foncièrement humaine. Il offre la plate-forme où peuvent se rencontrer tous les intérêts supérieurs, fraterniser toutes les formes d’intelligence, se lier tous les efforts. Hélas ! qu’ont fait de cette habitation les hommes à vues courtes, rapides à trancher, à clore les questions, à dénoncer la solidarité de l’adversaire ? Ils en ont muré les fenêtres, verrouillé les portes, épaissi les remparts : ils l’ont transformée en cachot pour l’esprit, en citadelle hérissée et menaçante d’où l’anathème se lance à ceux du dehors. Et de temps en temps, de l’intérieur, quelque frère ayant cessé de penser selon la formule, est jeté par-dessus la muraille.
Ils ont agi à l’égard de la maison comme à l’égard du maître.
« Je suis le fils de l’homme », avait-il déclaré. Ils en ont fait un chef de parti, ou tout au moins, même en le divinisant, un homme comme les autres, tenant à ses particularités, à son nom, à son moi, accessoires inclus. Et qui donc a compris que le Fils de l’homme n’était ni à comparer, ni à mettre en concurrence avec personne ? Car de tout ce qui fut grand et saint à travers les âges, dans n’importe quel contingent de l’humanité, il aurait pu dire : Celui-là est avec moi, et je suis avec lui ; bien plus, celui-là est un peu moi, et moi je suis lui.
Ne s’est-il pas identifié avec les petits, les enfants, les malades, les pauvres, les prisonniers ? Quel est ce moi, à qui est fait tout ce qu’on fait aux autres, bien ou mal ? Est-ce le moi d’un particulier, ayant des intérêts privés, dirigeant une raison sociale, en rivalité avec d’autres ? Non, il est le Fils de l’homme, et rien d’humain ne lui est étranger.
Quand ses champions fanatiques attaquent la science, c’est lui qu’ils attaquent. Quand ils persécutent les hommes en son nom, c’est lui qu’ils persécutent. Quand vous méprisez les humbles, les simples, c’est lui que vous méprisez. Quand vous abaissez les prophètes pour le grandir ; quand vous diminuez les sages païens pour augmenter son éclat ; c’est lui que vous abaissez, diminuez et voilez. Il n’a pas concouru pour le prix de sainteté, ni pour celui de sagesse, ni pour celui de grandeur. Vos comparaisons, vos petites rivalités, les couronnes que vous arrachez à d’autres, pour les jeter à ses pieds, sont des procédés odieux et méritant d’être condamnés par la parole : « Vous ne savez pas de quel esprit vous êtes animés ! »
JE SUIS LE CHEMIN, LA VÉRITÉ, LA VIE
L’Ami. — L’essence de la foi chrétienne est la certitude que l’Invisible se fait homme. L’aboutissant le plus parfait de l’Esprit besognant derrière le voile des choses sensibles, se trouve, pour l’homme, dans une conscience d’homme animée de son souffle et remplie de sa présence. La Foi au Dieu-Nature est difficile. Il y a trop de distance entre lui et nous. S’il est gracieux, doux, apaisant aujourd’hui, demain il est sauvage, dévastateur, sans entrailles. Ses brutalités choquent notre conscience. On ne peut pas se nourrir du roc. La formidable divinité naturelle, active dans les forces mécaniques du monde, offre à l’homme une pierre, lorsqu’il demande du pain.
Plus près de nous est le Dieu traduit en humanité, Dieu visite l’homme par l’homme. Justice, sainteté, tendresse, pardon : ni les astres, ni les plantes, ni les bêtes, ni aucun spectacle de la création, ne nous révèlent ces réalités comme nous le révèle un être humain animé de la vie supérieure. A celui-là nous pouvons dire : En toi mes problèmes sont résolus, mes dissonances changées en harmonie, les passages obscurs de la vie, de l’histoire, des écritures, interprétés. Tu me traduis Dieu, et le monde, et moi-même, en vérité assimilable et nourrissante.
UNE CHOSE EST NÉCESSAIRE
L’Ami. — Mais, en tout cela, il n’y a d’essentiel que la vie et la puissance. Les mots pour en parler, les formules pour enfermer ces expériences, sont riches et variées. Leur office est de traduire, faiblement et de loin, l’intraduisible, d’exprimer, en bégayant, l’ineffable. Leur attitude vraie est l’entière humilité, je dirais presque l’effacement. Elles ne sont jamais plus efficaces que lorsqu’elles demeurent à tout moment prêtes à se retirer devant la grandeur de ce qu’elles essaient de faire pressentir.
Si la parole, la doctrine, la croyance se substituent à la foi vivante, elles sont usurpatrices.
Regardez vivre et enseigner le Christ. Jamais il n’a endoctriné personne : il embrasait les cœurs par son contact. Son Évangile n’est pas un corps de doctrines qu’il impose et dont il confie la garde à des scribes jaloux d’exactitude littérale. C’est une force de tendresse, de lumière, de courage, de joie, de paix. C’est de la vie infinie et divine, palpitant dans la poitrine d’un homme, vibrant dans sa voix, brillant dans son regard. L’âme, déconcertée par les étrangetés et les contradictions du monde, se sent envahie comme par un souffle de la patrie. Les yeux s’ouvrent, le cœur se dilate, l’espérance renaît. Les vieilles souillures et les vieilles méchancetés cèdent sous cette influence, comme la glace fond au rayon de juin. L’auditeur même d’un seul jour, sentant passer dans l’air une vertu libératrice, se dit : « Dieu a visité son peuple. Ceux qui étaient assis dans l’ombre de la mort ont vu une grande lumière. »
BONNE NOUVELLE
L’Ami. — Dieu t’aime, et le monde est à Dieu. Toutes choses devront, en fin de compte, tourner à bien.
Pauvre humanité perdue, errante, usée de fatigues, chargée de fautes et de misères, le Père te parle et t’appelle. Surgis de ta poussière ! Lève ton regard vers les hauteurs !
Tu es une espérance de Dieu, donc tu ne peux périr. Ta destinée, commencée dans la peine et les larmes, s’achèvera dans une lumière immortelle. Toutes tes souffrances seront oubliées dans la gloire qui doit être manifestée en toi. Crois cela ! Fais cet honneur à Dieu de penser que tes affaires sont les siennes et qu’aucune puissance, aucun malheur, aucun événement ne peut t’arracher de sa main, ni empêcher sa volonté d’amour de se réaliser à ton égard ! Cherche, travaille, combats, laboure et sème, mais ne te soucie pas, ne t’inquiète point !
Au sein de tes ignorances, trouve le calme dans la pensée que Dieu connaît ce qui t’échappe ! Il ne te demande pas de te présenter devant lui avec une explication correcte de l’Univers. Il n’est pas le Sphynx, proposant une énigme et dévorant ceux qui ne peuvent la résoudre. Aie confiance, abandonne-toi à lui !
SI VOUS CROYEZ EN DIEU, CROYEZ AUSSI EN MOI !
L’Ami. — Il en est qui croient en Dieu et désespèrent de l’homme.
Ne pas croire à l’homme, à la vie, au labeur utile, à l’effort combiné de la conscience et de l’intelligence. Considérer la terre comme une colonie perdue, une entreprise manquée. Ne pas croire à la victoire de la Justice, de la Fraternité, du Bien sous toutes ses formes, c’est la pire incrédulité.
L’incrédulité ne consiste pas dans l’impuissance à se mettre en tête certaines formes de doctrine ou certains faits présentés comme historiques : elle consiste à penser que la vie n’est qu’une grande vanité dont on ne tirera jamais rien de bon et dont il est préférable de souhaiter la fin.
Nous sommes ici pour faire une œuvre, une œuvre avec Dieu.
… « Et nous avons pour nous ce quelqu’un d’inconnu « Dont on voit par moments passer l’ombre sublime « Par delà la muraille énorme de l’Abîme. »
L’honneur de Dieu est engagé dans nos affaires.
Malgré toutes les fautes et les tares des hommes, l’auteur responsable de ce monde, en définitive, c’est Lui. Donc nous ne saurions faire faillite.
Notre esquif, ballotté par mille tempêtes, a de meilleures garanties que n’en offrait au pilote effrayé le fameux imperator en disant :
Tu portes César et sa fortune.
En haut les cœurs ! Ouvrons nos voiles aux souffles d’espérance ! Tout ce qui encourage, tonifie, augmente l’entrain et la joie est bon, est vrai. Toute doctrine réconfortante est un flambeau de vie allumé au foyer éternel.
L’erreur, c’est ce qui décourage, accable, assombrit, fait tomber les bras et hausser les épaules devant l’œuvre humaine.
Il faut avoir la Foi. C’est le trésor des trésors, la racine de la vie, le lien nourricier qui nous rattache à la Source des êtres.
Rien de beau, de grand, de durable, rien d’humain ne se fait sans la foi.
La Foi transporte des montagnes. La croyance est elle-même souvent une montagne à transporter. Il faut donc que la croyance s’amende, s’épure sans cesse et demeure toujours au rang d’humble instrument de la Foi.
Communiquée et provoquée par des signes visibles, des faits transitoires, que la Foi en devienne, à la longue, indépendante ! Née de certaines conditions, qu’elle s’élève au-dessus de toutes les conditions ! Ainsi tombe la coquille protectrice quand éclôt l’oiseau.
DIEU EN CHRIST
L’Ami. — Ce qu’il y a de meilleur en Dieu c’est l’homme. Un Dieu qui ne se traduirait pas en humanité, n’existerait pas pour nous. C’est l’être en soi, trop haut et trop loin, trop chaud et trop froid. Il faut qu’il se mette à notre niveau et à notre température, et pourtant qu’il nous dépasse de toute la hauteur de l’infini. Voilà le mystère, rapproché de notre horizon par la révélation en Jésus.
Le Dieu qui nous a regardés par ces yeux, touchés par cette main, appelés par cette voix est plus grand que tout le monde visible. Aucune force naturelle, aucune majesté terrible ou souriante, aucun tonnerre de Sinaï, aucune sérénité de l’Olympe n’en approche.
Mais il est là, tout près de nous. Avec nous, il souffre. Il pleure de nos larmes, et afin qu’elle soit moins obscure, avec nous il se couche dans la tombe. Il regarde toute notre destinée douloureuse et sublime et dit, à chaque étape : J’en suis !
LE FILS DE L’HOMME
— Qui donc es-tu ?
— Je suis le Fils de l’Homme. Toute vierge pure m’enfante.
Tout coup frappé sur le faible et l’innocent meurtrit ma face. Pas de larme dont je ne pleure ; pas de rayon de soleil dont je ne me réjouisse.
Je suis dans l’assemblée de ceux qui s’aiment, dans la solitude de ceux qu’on oublie.
Je meurs avec les justes qu’on outrage et qu’on persécute et, de toutes leurs cendres, je renais. Que de fois ne suis-je pas mort, depuis que je marche dans vos rangs ! Avec vous, on m’a pendu aux gibets, brûlé sur les bûchers. Mais de toutes les prisons, je m’évade ; de tous les tombeaux, je ressuscite. Je serai avec vous jusqu’à la fin du monde.
L’eucharistie symbolise une vérité sublime. Tant qu’il y aura un être perdu, Dieu lui-même se donnera pour le sauver. Tant que les hommes le chercheront dans les ténèbres, il sera prêt à descendre vers eux, à se traduire en humanité, pour transformer leur vie périssable en vie éternelle.
La Création n’est pas finie ; le meilleur est à naître. Si cela n’était pas, l’intérêt disparaîtrait du grand labeur universel, et le monde croulerait sous le poids de son néant, comme les hommes arrivés, sous leurs succès accumulés.
DIEU SE FAIT HOMME
L’Ami. — Dieu se fait homme dans tout ce qui nous soutient, nous maintient vivants, agissants, éclaire l’âme et affermit la volonté. Il est de notre devoir de ne rien négliger de cette révélation humble et prochaine.
Le long regard de l’âme plongeant dans l’au-delà, ne fonctionne pas toujours ni chez tous. Regardons sous nos pas, apprenons à y regarder !
Ce qui se passe là est d’une importance capitale. Les petites choses aussi sont grandes, d’une grandeur infinie. Soyons fidèles dans ce que, dans notre courte vue, nous considérons comme les petites choses ! Rien n’est profane. Pénétré du grand et saint respect de ce qui vit, souffre, meurt, nous communions avec le sanctuaire. Comme on peut vivre dans les sanctuaires matériels, avec une âme vide de Dieu, il est possible de se mouvoir dans les objets en apparence dépourvus du caractère sacré, avec une âme pleine de Lui. Si les vastes horizons se ferment, si le voile tombe, si tu es réduit à la pauvreté spirituelle, à la disette intérieure, sois fidèle ! Si les yeux se ferment et que tu doives te contenter de marcher à tâtons, sers-toi de ton toucher et de ton oreille, comme l’aveugle : sois fidèle ! Emploie ta misère comme tu emploierais ton bonheur ; use de ta pauvreté comme tu userais de ta richesse et garde la foi, la bonne confiance : reste d’accord ! Croire au Dieu des soleils levants, des clartés astrales, du prodigieux rayonnement des lumières intérieures, ne suffit pas. Il faut croire au Dieu des longues nuits, au Dieu des jours mauvais. Que dans le plus obscur carrefour il te serre la main et te dise : Je suis là !
SACRIFICE LIBÉRATEUR
— Quand cet homme est entré près de moi au soir terrible, j’ai compris qu’il était prêt à partager mon sort. Et le courage m’est venu de le supporter moi-même.
L’Ami. — Toute parole est vaine, adressée à ceux qui souffrent par ceux qui ne souffrent pas. Ils parlent une autre langue, ils s’interpellent par-dessus un abîme, et leur voix tombe au gouffre. La vertu consolatrice est accordée à celui-là seulement qui fait de notre sort le sien, décidé à prendre sur lui notre fardeau. Voilà ce que tu as éprouvé ce soir-là. Tu as expérimenté par toi-même une des vérités profondes de la vie. En une heure d’angoisse t’est apparu le pouvoir du sacrifice libérateur.
Cette expérience, l’humanité la renouvelle depuis des siècles. Ésaïe l’a exprimée en ces termes : « Il a pris sur lui nos langueurs, et par ses blessures nous sommes guéris. » La croix du Calvaire en est devenue le symbole. La vue de ce « crucifié par amour » a donné plus de courage aux cœurs meurtris que les plus beaux conseils de la sagesse.
« CADENTIA SIDERA »
Il y a des castes parmi les dogmes, comme parmi les hommes. Quelques dogmes très titrés, mais plus brillants qu’agissants, ont de tout temps occupé le devant de la scène, au détriment de ceux, modestes et actifs, relégués à l’arrière et dans les coulisses à la façon de Cendrillon. Ces hauts et puissants seigneurs ont exercé des tyrannies odieuses, excommunié et persécuté quiconque ne les saluait pas assez bas. Tandis que, dans l’ombre, les autres consolaient les affligés, réparaient les injustices et ne voulaient régner que par la seule Bonté.
Je suis las de voir parader les grandeurs inutiles. Leurs astres qui descendent à l’horizon n’excitent pas mon regret, et je rêve dans le crépuscule, en attendant le lever des dogmes prolétaires.
LE SOUTIEN DE L’ESPRIT
L’Ami. — N’attends pas de moi que je diminue en rien la valeur des espérances d’outre-tombe ! Elles sont parmi les biens les plus précieux de l’humanité. Il fait bon, des noirs sillons sur lesquels nous peinons pour l’avenir, lever le front vers cet accomplissement définitif où toute blessure sera guérie, tout abîme comblé. Malheur à celui qui prétend fermer à l’homme la trouée bleue sur la vie infinie ! J’aimerais mieux être une pauvre brute et mourir ce soir, qu’un homme sans espérance éternelle, avec des siècles d’existence terrestre assurée devant moi, des siècles où se creuserait, sans cesse plus irrémédiable au fond de moi, l’insupportable sentiment de mon néant.
Et cependant ce n’est pas dans cette attente ferme des accomplissements dans l’au-delà que consiste le soutien de l’Esprit. Celui-là vaut par lui-même et se suffit. Il y a une certaine manière de concevoir les choses, qui leur confère l’équilibre à tous les degrés de l’être, et qui nous fait participer à la plénitude divine.
Si l’apôtre Paul a pu dire : « Je voudrais être anathème pour mon peuple », il était sous l’empire d’une vertu spirituelle qui plane au-dessus même du bonheur éternel, considéré comme un bien lointain et attendu de l’avenir. Pour parler ainsi, il faut le posséder en soi.
La paix de l’âme, c’est la clef du monde. Toutes choses, par elle, sont coordonnées et mises à leur place. Le douloureux problème de la vie s’y résout en harmonie.
« CREDO »
Je te fais crédit, non pas jusqu’au troisième jour, jusqu’à l’aurore de Pâques, mais jusqu’à la consommation des siècles.
Ton jour viendra, cela me suffit.
C’est mon calme dans l’inquiétude, ma lumière dans la nuit, ma consolation dans les misères et les défaites.
J’ai été conduit à toi par la fleur des champs, par l’étoile des cieux, par la voix des Prophètes et de l’Évangile, par la clarté qui est dans l’ombre des humbles, comme au front des Héros et des Justes.
Mais tu n’as plus besoin de témoins désormais, ni de preuves nouvelles. C’est en toi seul que je crois et que je veux m’assurer pour la Vie, la Mort, l’Éternité.