SOUVENIR
Reading edition
JE PENSE A TOI
Cher enfant, je te parle du sein d’un monde périssable ; tu m’écoutes du monde où la mort n’est plus. En Dieu, nous sommes près l’un de l’autre. — Voici trois ans que nous vivions seuls à l’altitude et qu’après cinq mois de souffrance tu t’es un soir endormi dans nos bras. Dieu seul sait ce que, depuis lors, ta pauvre mère a souffert. De moi, je ne dis rien.
Je veux que ton souvenir demeure attaché à ce livre, commencé pendant ta maladie, et qui t’est dédié. Peut-être ces pages apporteront-elles un peu de sympathie fraternelle et d’appui moral à d’autres que le deuil éprouve.
O mon fils, les années s’écoulent, et chacune te rend plus réellement sensible à nos cœurs. Ton nom est toujours sur nos lèvres, ta chère image mêlée à notre vie. Ton petit frère et tes sœurs s’endorment, le soir, en te nommant dans leur prière. Ta chambrette, pleine de ce qui t’appartenait, est sans cesse garnie de fleurs. Les premières violettes du jardin et les derniers chrysanthèmes te sont offerts, avec une affection aussi simple, aussi croyante que si tu étais visible à nos yeux.
L’amour est plus fort que la mort.
Puissent nos âmes rester fidèles et confiantes, afin que le courage ne les abandonne jamais !
Te pleurer avec espérance, que Dieu nous accorde cette grâce !
MON FILS ! 1884
Lorsque, les premières émotions de la naissance apaisées, le fait nouveau d’avoir un fils eut pris lentement place dans mon esprit, il se mit peu à peu à envahir la totalité de ma vie intérieure, à se mêler à tous les événements classés dans ma mémoire.
C’était donc bien arrivé. Jusqu’aux derniers recoins de l’être, semblables à ces mystérieux intérieurs de forêt où jamais ne s’égare un passant, une lumière inconnue répandue sur les choses indiquait : la nouvelle a passé par là.
Nous le possédions donc, ce cher attendu. Les longs mois de patiente réclusion de sa mère, le sacrifice du mouvement et de la liberté, doutes, tristesses, solitude, anxiété des derniers jours, tout était oublié. Au premier plan de la pensée, en pleine clarté heureuse, l’événement rayonnait avec une intensité victorieuse.
J’attribuais le mérite de notre bonheur à l’univers entier, faisant monter vers Dieu une gratitude infinie, sachant gré aux passants d’avoir un fils. Et du coup je les aimais tous mieux qu’avant, jeunes et vieux, heureux et malheureux, que nos chemins côtoient dans la rue. Pourquoi n’avaient-ils pas l’air de remarquer ce que je portais d’extraordinaire dans mon cœur et sur ma figure ?… Réserve sans doute et amicale discrétion.
Et j’arpentais ce grand Paris dans tous les sens, montant de préférence aux étages supérieurs, trouvant à tous les hommes une mine de braves gens.
De temps à autre, hissé sur quelque impériale d’omnibus, je me sentais emporté, au trot puissant des chevaux, comme à travers un rêve.
Ceux qui n’ont pas passé par là n’y comprendront jamais rien. Les paroles peuvent nous faire comprendre par ceux qui ont éprouvé ce que nous éprouvons. Mais elles ne peuvent créer ce qui n’existe pas.
Regretterai-je cette ivresse d’alors, maintenant que joie, espérance, douce émotion du cœur ont été suivies par tant de tristesses ? Non, je ne regrette rien. A aucun prix je ne voudrais souhaiter que ce passé n’eût pas existé.
Quelle trouée nouvelle sur le monde ouvre ce titre de père ! On se rapproche de ses ascendants, lorsqu’il nous vient un descendant. Et l’on prend racine dans l’humanité par mille radicelles nouvelles très sensibles, capables de nous révéler le secret de joies et de douleurs, dont on ne s’était pas douté jusque-là.
Bénies soient les heures de tendresse que je t’ai consacrées ! Si j’avais chargé autrui de t’aimer à ma place, un pur trésor maintenant manquerait à ma mémoire. Porter soi-même ses enfants, même dans la rue, jouer avec eux, leur conter des histoires, leur donner des soins, remarquer leur développement : à tous les points de vue c’est un bien. La famille comme la patrie dépendent de ceci : que les pères soient vraiment pères !
Mais si l’on vient à les perdre, ces chers aimés, c’est un réconfort d’en avoir bien joui. Aimons bien, tant que nous pouvons, profitons des heures de grâce où nos chéris sont près de nous ! Le temps viendra peut-être où ils seront loin. Alors de ces souvenirs le cœur altéré se nourrit comme la fleur, d’une goutte de rosée.
PAR-DESSUS LA MURAILLE
Nous étions en Suisse, débarqués du matin. J’avais la garde de Pierre, récemment entré dans sa troisième année. Il trottait autour de moi, regardant, touchant, questionnant. Subitement, sans que je sache comment, l’enfant disparut.
Tout près de là se trouvaient des rochers, des précipices, des dangers nombreux. Je cours, je cherche, j’interroge. Personne n’a rien vu. Une terreur folle s’empare de moi.
Alors, longeant une muraille de jardin assez élevée, je perçois de l’autre côté une voix d’enfant en conversation avec une grosse voix d’homme.
C’était Pierre. On lui offrait des fraises ; on lui demandait où étaient ses parents. Lui, insouciant, mangeait des fruits et, encouragé par le bon accueil, babillait comme chez soi.
....... .......... ...
Maintenant la muraille entre lui et nous est d’une autre hauteur. Mais la scène d’enfance me revient où je le croyais perdu, tombé dans quelque gouffre, alors qu’il était heureux, bien accueilli et gardé.
Et j’y découvre un symbole de ce qui se passe de l’autre côté de la muraille.
MON FILS 1899
L’Ami. — Regarde ce coin de montagne ignoré ! La neige s’est fondue, il y a peu de semaines. Maintenant toute la flore du printemps jaillit de ses bourgeons. Gentianes bleues, primevères jaunes, auricules roses, par coulées, par tapis ; anémones éclatantes, lis nains, d’une grâce d’enfant. Comme fond au tableau, la prairie verte où l’herbe se fait petite pour laisser la gloire aux fleurs. Tout autour, des rochers gris couverts de vieux sapins barbus, et le ciel au-dessus, taillé dans un seul saphir…
Mais quoi, tu pleures…
— Mon fils !…
L’Ami. — Pauvre père !
— La nature s’éveille et renaît, sa jeunesse à lui se flétrit. N’a-t-il pas le front pur et l’âme d’une blancheur de lis ? Dans ses beaux yeux de pervenche, sourit la candeur. Il est bon, il n’a point connu le mal, et l’ennemi secret le ronge. Oh ! cette pâleur tantôt, et puis cette rougeur de fièvre, cette jeune vie se fanant sous une haleine de feu, cette toux qui déchire la poitrine !
Je ne puis plus penser qu’à cela. Le chant de l’oiseau, le sourire du soleil, le regard des fleurs me fendent l’âme. Une invisible main me tient le cœur serré. J’erre par la montagne comme un somnambule, je regarde la forêt et ne la vois pas, j’écoute le torrent et ne l’entends pas.
Je ne suis pas ici, mais là-bas, près de son lit de douleurs. O mon enfant ! mon pauvre enfant !
L’Ami. — Je pleure de tes larmes. Il mérite d’être aimé et plaint et regretté, le cher enfant. Quinze ans et demi ! Un compagnon déjà, un ami pour sa mère, une douce espérance d’avenir. Le voir touché à la racine, quelle torture pour vous !
Pourtant, si tu l’aimes bien, ne faut-il pas te maîtriser ? Ne dois-tu pas être deux fois un homme ? As-tu pensé à ce choix qui t’est présenté dans les graves circonstances où nous vivons ? Ou bien te laisser entamer et vaincre par ta douleur et devenir ainsi pour les tiens, pour ton fils lui-même, une source de peines, un fardeau de plus ; ou bien être brave, viril, te tenir ferme et devenir, pour eux tous, et ce cher petit qui souffre, un abri sûr, un bon et calme refuge toujours ouvert.
Tu n’as pas le droit de laisser cet empire au chagrin, ni de lui permettre de marquer ton front à son signe. Que dit ta figure à ton fils ? Y lira-t-il une histoire de désespoir ? Tu lui dois mieux. Ne t’ajoute pas à son mal, mais défends-le contre ce mal ! Ne le regarde pas avec ces yeux qui disent qu’il est perdu ! Personne n’est jamais perdu. Nous sommes à Dieu ; à cela aucun changement ne peut être apporté. Il faut ravitailler l’âme de ton fils en fortifiant la tienne. Qu’il se sente protégé, soutenu, gardé, en sécurité parfaite !
Considère cette maladie, malgré son évidente gravité, comme un accessoire et non comme le principal ! Traitons l’enfant comme un enfant ordinaire qui s’intéresse à ceci, à cela, et qui a part comme nous à la vie ! Ne ramenons pas sans cesse son attention sur ce qui cloche ! On ne fait pas de ce qui chancelle le centre de tout le reste, mais on s’efforce de rattacher toutes les formes heureuses ou douloureuses de l’existence, à ce qui seul demeure ferme. Agir autrement, c’est être les ennemis et les oppresseurs de ceux qu’on aime le mieux. C’est se rendre incapable, même de les soigner physiquement…
Ton fils aime les fleurs. S’il pouvait de son lit regarder cette splendeur où nous sommes, un sourire éclairerait sa figure. Il aurait un moment de plaisir, d’oubli de sa misère. L’esprit qui nous soutient et nous sauve de nos détresses, lui parlerait dans le souffle paisible qui passe sur ces hauteurs.
Puisqu’il ne peut venir ici, que ces fleurs aillent vers lui ! Cueillons-en des gerbes et, s’il se peut, offrons-les-lui avec un sourire ! A ceux que nous aimons, ne donnons pas d’ombre, mais de la lumière ! Pour leur apporter dans la maladie et dans la faiblesse un réconfort véritable et un soulagement, aimons-les avec foi, avec confiance ! Aimons-les avec la volonté ferme de les tirer de là, malgré tout !
PORTRAIT
Tes grands yeux bleus d’une infinie douceur semblaient regarder l’au-delà plus souvent que le présent et, même petit enfant, tes questions et tes propos témoignaient d’une singulière ouverture sur le monde spirituel.
Pourquoi n’as-tu jamais été bien réconcilié avec ta qualité de garçon ? Ta grâce toute féminine s’accommodait mal des jeux turbulents. A l’écart, tu recherchais de plus paisibles plaisirs. Et peut-être avais-tu le pressentiment inconscient de ta mort prématurée, te sentant mis à part pour d’autres destinées.
Tu n’as pas noué ton pacte avec la terre, comme si tu avais su qu’elle n’était qu’une hôtellerie de passage, non le domicile.
Sa poussière et ses souillures te sont demeurées inconnues. A l’âge où d’autres perdent le duvet de leur naïveté et se plaisent aux actes grossiers, aux paroles crues, tu es devenu plus naïf, avec plus de conscience.
Les mots qui sonnent mal glissaient sur ta mémoire. Rien d’impur ne s’y fixait. Ta candeur grandissait avec l’âge, et tu atteignais presque la taille d’homme, ayant conservé, sans nulle contrainte ni peine, la blancheur d’innocence de l’enfant. « Heureux ceux qui ont le cœur pur ; ils verront Dieu ! » Ta jeunesse liliale ressemblait au parfum de ces paroles.
S’irriter, s’emporter, imposer son vouloir, tout cela t’était inconnu. Simplement tu allais à ce qui est bon. Tout jugement dur sur autrui, tout échange de propos agressifs t’était odieux. Tu avais l’équité naturelle et l’indulgence innée. Qu’il soit pris, par chacun, des égards pour les autres, et que rien d’injuste ne soit commis ni souffert, c’était ton désir cordial !
Et ce tact sûr, ce goût délicat te faisaient un compagnon plein de charme et de bon conseil, respirant la paix et la communiquant. Auprès des petites sœurs et du frère, tu jouissais d’un droit d’aînesse indiscuté, établi sur le seul prestige de la parfaite bonté.
Pour ta mère déjà tu devenais une compagnie, une ressource, un confident.
Discret et docile comme un fils respectueux, ton avis était consulté comme celui d’un grand frère.
Et moi, chargé du fardeau d’un redoutable ministère, je te voyais grandir, clairvoyant et pacifique, débonnaire et pieux, un futur compagnon d’armes, un disciple rêvé.
A travers cette âme d’élite, ouverte à la beauté, sensible à la grâce, vibrante devant tout ce qui est noble et pur, je voyais l’Évangile éternel reflété en clartés nouvelles et déjà, précédant le temps par l’espérance heureuse, le père entendait le fils proclamer le message d’amour et répandre la bonne nouvelle, attendue des cœurs meurtris.
O comme nous t’aimions !
....... .......... ...
Inattendu, comme tombe du ciel bleu un coup de foudre, le mal te saisit. En quelques jours il fallut rompre le cercle de famille et partir, chercher à l’altitude un auxiliaire contre l’ennemi.
Nous fûmes vaincus. Mais tu n’as jamais murmuré, ni formulé une plainte. Où donc avais-tu appris la patience, l’art difficile de souffrir, le calme dans la misère et la simplicité devant la mort ? Dieu seul le sait.
Te savoir en sa main, dans cette main où sont aussi les vivants, voilà notre suprême refuge dans la peine. Que Dieu nous le garde, nous augmente la confiance pour les jours à venir et nous la maintienne, à l’heure dernière.
Cher ami, prématurément parti d’entre nos bras où tu étais et restes tant aimé, ta place vide sera pour nous une cause de deuil et de regrets.
Mais comme ta figure était douce à la mort, comme tu as souffert avec patience, comme ton bon sourire et tes caresses mettent de la lumière sur ces heures sombres ! Tu nous as semé de rayons tout blancs la route de la mort et mis aux portes du tombeau comme une lueur d’aube. Que Dieu nous donne de nous souvenir de toi quand nous aurons à souffrir et à partir !
Je ne demande qu’à être comme toi, aussi simplement résigné, aussi confiant, aussi naturel. Tu n’auras pas vécu pour rien, mon cher petit Pierre. Tu resteras vivant et agissant parmi nous, jusqu’au jour où nous nous retrouverons dans le monde invisible, dont toute forme visible n’est que le lointain symbole.