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L'alouette du casque

CHAPITRE PREMIER (continued 4)

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Et elle s'élança vers la chambre mortuaire. Moi, faisant tous mes efforts pour empêcher les soldats furieux contre leur général d'envahir ma demeure, je criais:

— Retirez-vous… laissez-moi seul dans cette maison de deuil… Justice est faite!… retirez-vous…

Le tumulte, toujours croissant, étouffa mes paroles; je vis revenir Sampso te portant dans ses bras, mon enfant; elle me dit en sanglotant:

— Mon frère, plus d'espoir! Ellèn est glacée… son coeur ne bat plus… elle est morte!…

— Morte! morte! Hésus, ayez pitié de moi! ai-je murmuré en m'appuyant contre la muraille du vestibule, car je me sentais défaillir.

Mais soudain je revins à moi et tressaillis de tous mes membres, en entendant ces mots circuler parmi les soldats:

— Voici Victoria! voici notre mère!…

Et la foule, dégageant les abords de ma maison, reflua vers le milieu de la place pour aller au-devant de ma soeur de lait. Tel était le respect que cette femme auguste inspirait à l'armée, que bientôt le silence succéda aux furieuses clameurs des soldats; ils comprirent la terrible position de cette mère qui, attirée par des cris de justice et de vengeance proférés contre son fils accusé d'un crime horrible, s'approchait dans la majesté de sa douleur maternelle.

Mon coeur, à moi, se brisa… Victoria, ma soeur de lait… cette femme, pour qui ma vie n'avait été qu'un long jour de dévouement, Victoria allait trouver dans ma maison le cadavre de son fils tué par moi… qui l'avais vu naître… qui l'avais aimé comme mon enfant!… Je voulus fuir… je n'en eus pas la force… Je restai adossé à la muraille… regardant devant moi, incapable de faire un mouvement.

Soudain, la foule des soldats s'écarte, forme une sorte de haie de chaque côté d'un large passage, et je vois s'avancer lentement, à la clarté de la lune et des torches, Victoria, vêtue de sa longue robe noire, tenant son petit-fils entre ses bras… Elle espérait sans doute apaiser l'exaspération des soldats en offrant à leurs yeux cette innocente créature. Tétrik, le capitaine Marion et plusieurs officiers, qui avaient prévenu Victoria du tumulte et de ses causes, la suivaient. Ils parvinrent à calmer l'effervescence des troupes: le silence devint solennel… La mère des camps n'était plus qu'à quelques pas de ma maison, lorsque Douarnek s'approcha d'elle, et lui dit en fléchissant le genou:

— Mère, ton fils a commis un grand crime… nous te plaignons… mais tu nous feras justice… nous voulons justice…

— Oui, oui, justice! s'écrièrent les soldats dont l'irritation, muette depuis quelques instants, éclata de nouveau avec une violence croissante en mille cris divers: Justice! ou nous nous la ferons nous-mêmes…

— Mort à l'infâme!

— Mort à celui qui a déshonoré la femme de son ami!

— Victorin est notre chef… son crime sera-t-il impuni?

— Si l'on nous refuse justice, nous nous la ferons nous-mêmes.

— Maudit soit le nom de Victorin!

— Oui, maudit… maudit… répétèrent une foule de voix menaçantes; maudit soit à jamais son nom!

Victoria, pâle, calme et imposante, s'était un instant arrêtée devant Douarnek, qui fléchissait le genou en lui parlant… Mais lorsque les cris de «Mort à Victorin! maudit soit son nom!» firent de nouveau explosion, ma soeur de lait, dont le mâle et beau visage trahissait une angoisse mortelle, étendit les bras en présentant par un geste touchant son petit-fils aux soldats, comme si l'enfant eût demandé grâce et pitié pour son père.

Ce fut alors qu'éclatèrent avec plus de violence ces cris:

— Mort à Victorin! … maudit soit son nom!

À ce moment j'ai vu mon compagnon de route, reconnaissable à sa casaque, dont le capuchon était toujours rabaissé sur son visage, s'avancer d'un air menaçant vers Victoria en criant:

— Oui, maudit soit le nom de Victorin… périsse à jamais sa race!…

Et cet homme arracha violemment l'enfant des bras de Victoria, le prit par les deux pieds, puis il le lança avec furie sur les cailloux du chemin, où il lui brisa la tête. Cet acte de férocité fut si brusque, si rapide, que lorsque Douarnek et plusieurs soldats indignés se jetèrent sur l'homme au capuchon, pour sauver l'enfant, cette innocente créature gisait sur le sol, la tête fracassée… J'entendis un cri déchirant poussé par Victoria, mais je ne pus l'apercevoir pendant quelques instants, les soldats l'ayant entourée, la croyant menacée de quelque danger. J'appris ensuite qu'à la faveur du tumulte et de la nuit, l'auteur de ce meurtre horrible avait échappé… Les rangs des soldats s'étant ouverts de nouveau au milieu d'un morne silence, j'ai revu, à quelques pas de ma maison, Victoria, le visage inondé de larmes, tenant entre ses bras le petit corps inanimé du fils de Victorin. Alors du seuil de ma porte je dis à la foule muette et consternée:

— Vous demandez justice? Justice est faite!… Moi, Scanvoch, j'ai tué Victorin: il est innocent du meurtre de ma femme. Retirez-vous… laissez la mère des camps entrer dans ma maison pour y pleurer sur le corps de son fils et de son petit-fils…

Victoria me dit alors d'une voix ferme en s'arrêtant au seuil de mon logis:

— Tu as tué mon fils pour venger ton outrage?

— Oui, ai-je répondu d'une voix étouffée; oui, et dans l'obscurité j'ai aussi frappé ma femme…

— Viens, Scanvoch, viens fermer les paupières d'Ellèn et de Victorin.

Et là elle entra chez moi au milieu du religieux silence des soldats groupés au dehors; le capitaine Marion et Tétrik la suivirent; elle leur fit signe de demeurer à la porte de la chambre mortuaire, où elle voulut rester seule avec moi et Sampso.

À la vue de ma femme, étendue morte sur le plancher, je me suis jeté à genoux en sanglotant; j'ai relevé sa belle tète, alors pâle et froide, j'ai clos ses paupières, puis, enlevant le corps entre mes bras, je l'ai placé sur son lit; je me suis agenouillé, le front appuyé au chevet, et n'ai plus contenu mes gémissements… Je suis resté longtemps ainsi à pleurer, entendant les sanglots étouffés de Victoria. Enfin sa voix m'a rappelé à moi-même et à ce qu'elle devait aussi souffrir; je me suis retourné je l'ai vue assise à terre auprès du cadavre de Victorin; sa tête reposait sur les genoux maternels.

— Scanvoch, me dit ma soeur de lait en écartant les cheveux qui couvraient le front glacé de Victorin, mon fils n'est plus… je peux pleurer sur lui, malgré son crime… Le voilà donc mort! mort… à vingt-deux ans à peine!

— Mort… tué par moi… qui l'aimais comme mon enfant!…

— Frère, tu as vengé ton honneur… je te pardonne et te plains…

— Hélas! j'ai frappé Victorin dans l'obscurité… je l'ai frappé en proie à un aveugle accès de rage… je l'ai frappé ignorant que ce fût lui! Hésus m'en est témoin! Si j'avais reconnu votre fils, ô ma soeur! je l'aurais maudit, mais mon épée serait tombée à mes pieds…

Victoria m'a regardé silencieuse… Mes paroles ont paru la soulager d'un grand poids en lui apprenant que j'avais tué son fils sans le reconnaître; elle m'a tendu vivement la main; j'y ai porté mes lèvres avec respect… Pendant quelque temps nous sommes restés muets; puis elle a dit à la soeur d'Ellèn:

— Sampso, vous étiez ici cette nuit? Parlez, je vous prie… que s'est-il passé?…

— Il était minuit, répondit Sampso d'une voix oppressée; depuis deux heures Scanvoch nous avait quittées pour se mettre en route; je reposais ici auprès de ma soeur… j'ai entendu frapper à la porte de la maison… j'ai jeté un manteau sur mes épaules… Je suis allée demander qui était là: une voix de femme, à l'accent étranger, m'a répondu…

— Une voix de femme? lui dis-je avec un accent de surprise que partageait Victoria; une voix de femme vous a répondu, Sampso?

— Oui, c'était un piége; cette voix m'a dit:

«—Je viens de la part de Victoria donner à Ellèn, femme de Scanvoch, parti depuis deux heures, un avis très-important.»

Victoria et moi, à ces paroles de Sampso, nous avons échangé un regard d'étonnement croissant; elle a continué:

— N'ayant aucune défiance contre la messagère de Victoria, je lui ai ouvert… Aussitôt, au lieu d'une femme, un homme s'est présenté devant moi, m'a repoussée violemment dans le couloir d'entrée, et a verrouillé la porte en dedans… À la clarté de la lampe, que j'avais déposée à terre, j'ai reconnu Victorin… Il était pâle, effrayant… il pouvait à peine se soutenir sur ses jambes, tant il était ivre.

— Oh! le malheureux! le malheureux! me suis-je écrié; il n'avait plus sa raison! Sans cela jamais… oh! non, jamais… il n'eût commis pareil crime!…

— Continuez, Sampso, lui dit Victoria étouffant un soupir, continuez…

— Sans m'adresser une parole, Victorin m'a montré l'entrée de la chambre que j'occupais, lorsque je ne partageais pas celle de ma soeur en l'absence de Scanvoch… Dans ma terreur j'ai tout deviné… j'ai crié à Ellèn «Ma soeur, enferme-toi!» Puis de toutes mes forces, j'ai appelé au secours… Mes cris ont exaspéré Victorin; il s'est précipité sur moi et m'a jetée dans ma chambre… Au moment où il m'y enfermait, j'ai vu accourir Ellèn dans le couloir, pâle, épouvantée, demi-nue… J'ai entendu le bruit d'une lutte, les cris déchirants de ma soeur appelant à son aide… et je n'ai plus rien entendu, plus rien… Je ne sais combien de temps s'était passé, lorsque l'on a frappé et appelé au dehors avec force… C'était Scanvoch… J'ai répondu à sa voix du fond de ma chambre, dont je ne pouvais sortir… Au bout de quelques instants ma porte s'est ouverte… et j'ai vu Scanvoch…

— Et toi, me dit Victoria, comment es-tu revenu si brusquement ici?

— À quatre lieues de Mayence, l'on m'a averti qu'un crime se commettait dans ma maison.

— Cet avertissement, qui te l'a donné?

— Un soldat, mon compagnon de voyage.

— Ce soldat, qui était-il? me dit Victoria. Comment avait-il connaissance de ce crime?

— Je l'ignore… il a disparu à travers la forêt en me donnant ce sinistre avis… Ce soldat, revenu ici avant moi… ce soldat est le même qui, arrachant ton petit-fils d'entre tes bras, l'a tué à tes pieds…

— Scanvoch, reprit Victoria en frémissant et portant ses deux mains à son front, mon fils est mort… je ne veux ni l'accuser ni l'excuser… mais, crois-moi… ce crime cache quelque horrible mystère!…

— Écoutez, lui dis-je me rappelant plusieurs circonstances dont le souvenir m'avait échappé dans le premier égarement de ma douleur: arrivé devant la porte de ma maison, j'ai heurté; les cris lointains de Sampso m'ont seuls répondu… Peu d'instants après, la fenêtre basse de la chambre de ma femme s'est ouverte, j'y ai couru: les volets s'écartaient pour livrer passage à un homme, tandis qu'Ellèn criait au secours… J'ai repoussé l'homme dans la chambre, alors noire comme une tombe, et j'ai, dans l'ombre, frappé votre fils. Presque aussitôt deux bras m'ont étreint… Je me suis cru attaqué par un nouvel assaillant… J'ai encore frappé dans l'ombre… c'était Ellèn que je tuais…

Et je n'ai pu contenir mes sanglots.

— Frère, frère… m'a dit Victoria, c'est une terrible et fatale nuit que celle-ci…

— Écoutez encore… et surtout écoutez ceci… ai-je dit à ma soeur de lait, en surmontant mon émotion. Au moment où je reconnaissais la voix expirante de ma femme j'ai vu à la clarté lunaire une femme debout sur l'appui de la croisée…

— Une femme! s'écria Victoria.

— Celle-là peut-être dont la voix m'avait trompée, dit Sampso, en m'annonçant un message de la mère des camps…

— Je le crois, ai-je repris, et cette femme, sans doute complice du crime de Victorin, l'a appelé, lui disant qu'il fallait fuir… qu'elle était à lui, puisqu'il avait tenu sa promesse.

— Sa promesse? reprit Victoria quelle promesse?

— Le déshonneur d'Ellèn!…

Ma soeur de lait tressaillit et ajouta:

— Je te dis, Scanvoch, que ce crime est entouré d'un horrible mystère… Mais cette femme, qui était-elle?

— Une des deux bohémiennes arrivées à Mayence depuis quelque temps… Écoutez encore… La bohémienne ne recevant pas de réponse de Victorin, et entendant au loin le tumulte des soldats accourant furieux, la bohémienne a disparu; et bientôt après, le bruit de son chariot m'apprenait sa fuite… Dans mon désespoir, je n'ai pas songé à la poursuivre… Je venais de tuer Ellèn à côté du berceau de mon fils… Ellèn, ma pauvre et bien-aimée femme!…

En disant ces mots, je n'ai pu m'empêcher de pleurer encore… Sampso et Victoria gardaient le silence.

— C'est un abîme! reprit la mère des camps, un abîme où ma raison se perd … Le crime de mon fils est grand… son ivresse, loin de l'excuser, le rend plus honteux encore… et cependant, Scanvoch, tu ne sais peut-être pas combien ce malheureux enfant t'aimait…

— Ne me dites pas cela, Victoria, ai-je murmuré en cachant mon visage entre mes mains; ne me dites pas cela… mon désespoir ne peut être plus affreux!…

— Ce n'est pas un reproche, mon frère, a repris Victoria. Moi, témoin du crime de mon fils, je l'aurais tué de ma main, pour qu'il ne déshonorât pas plus longtemps et sa mère et la Gaule qui l'a choisi pour chef… Je te rappelle l'affection de Victorin pour toi, parce que je crois que, sans son ivresse et je ne sais quelle machination ténébreuse, il n'eût pas commis ce forfait…

— Et moi, ma soeur, cette trame infernale, je crois la saisir…

— Toi?

—Avant la grande bataille du Rhin une calomnie infâme a été répandue contre Victorin. L'armée s'éloignait de lui… est-ce vrai?

— C'est vrai…

— La victoire de ton fils lui avait ramené l'affection des soldats… Voici qu'aujourd'hui cette ancienne calomnie devient une terrible réalité… Le crime de Victorin lui coûte la vie… ainsi qu'à son fils sa race est éteinte, un nouveau chef doit être donné à la Gaule, est-ce vrai?

— Oui.

— Ce soldat inconnu, mon compagnon de route, en me révélant cette nuit qu'un crime se commettait dans ma maison, ne savait-il pas que si je n'arrivais pas à temps pour tuer Victorin dans le premier accès de ma rage, il serait massacré par les troupes soulevées contre lui à la nouvelle de ce forfait?

— Et ce forfait, dit Sampso, comment l'armée l'a-t-elle connu sitôt, puisque personne encore n'avait pu sortir de cette maison?…

La mère des camps, frappée de cette réflexion de Sampso, me regarda. Je continuai:

— Quel est l'homme, Victoria, qui, arrachant de vos bras votre petit-fils, l'a tué à vos pieds? Encore ce soldat inconnu!

— C'est vrai… répondit Victoria pensive, c'est vrai…

— Ce soldat a-t-il cédé à un emportement de fureur aveugle contre cet innocent enfant? Non… Il a donc été l'instrument d'une ambition aussi ténébreuse que féroce… Un seul homme avait intérêt au double meurtre qui vient d'éteindre votre race, ma soeur… car votre race éteinte, la Gaule doit choisir un nouveau chef… Et l'homme que je soupçonne, l'homme que j'accuse veut depuis longtemps gouverner la Gaule!…

— Son nom? s'écria Victoria en attachant sur moi un regard plein d'angoisse, le nom de cet homme que tu soupçonnes, que tu accuses?…

— Son nom est Tétrik, oui, Tétrik, gouverneur de Gascogne, et votre parent, ma soeur…

Pour la première fois, Victoria, depuis que je lui avais exprimé mes doutes sur son parent, sembla les partager; elle jeta les yeux sur son fils avec une expression de pitié douloureuse, baisa de nouveau et à plusieurs reprises son front glacé; puis, après quelques instants de réflexion profonde, elle prit une résolution suprême, se releva, et me dit d'une voix ferme:

— Où est Tétrik?

— Il attend au dehors avec le capitaine Marion.

— Qu'ils viennent tous deux!

— Quoi! vous voulez?…

— Je veux qu'ils viennent tous deux à l'instant.

— Ici… dans cette chambre mortuaire?

— Ici, dans cette chambre mortuaire… Oui, ici, Scanvoch, devant les restes inanimés de ta femme, de mon fils et de son enfant. Si cet homme a noué cette ténébreuse et horrible trame, cet homme, fût-il un démon d'hypocrisie et de férocité, se trahira par son trouble à la vue de ses victimes… à la vue d'une mère entre les corps de son fils et de son petit-fils… à la vue d'un époux près du corps de sa femme! Va, mon frère, qu'ils viennent… qu'ils viennent!… Il faut aussi retrouver à tout prix ce soldat inconnu, ton compagnon de route.

— J'y songe, ajoutai-je frappé d'un souvenir soudain, c'est le capitaine Marion qui a choisi ce cavalier dont j'étais escorté… il le connaît.

— Nous interrogerons le capitaine… Va, mon frère, qu'ils viennent… qu'ils viennent!…

J'obéis à Victoria… J'appelai Tétrik et Marion; ils accoururent.

J'eus le courage, malgré ma douleur, d'observer attentivement la physionomie du gouverneur de Gascogne… Dès qu'il entra, le premier objet qui parut frapper ses regards fut le cadavre de Victorin… Les traits de Tétrik prirent aussitôt une expression déchirante, ses larmes coulèrent à flots, et se jetant à genoux auprès du corps en joignant les mains, il s'écria d'une voix entrecoupée:

— Mort à la fleur de son âge… mort… lui si vaillant…si généreux! lui, l'espoir, la forte épée de la Gaule… Ah! j'oublie les égarements de cet infortuné devant l'affreux malheur qui frappe mon pays… Par ta mort! Victorin… oh! Victorin…

Tétrik ne put continuer, les sanglots étouffèrent sa voix. À genoux et affaissé sur lui-même, le visage caché entre ses deux mains, pleurant à chaudes larmes, il restait comme écrasé de douleur auprès du corps de Victorin.

Le capitaine Marion, debout et immobile au seuil de la porte, semblait en proie à une profonde émotion intérieure; il n'éclatait pas en gémissements, il ne versait pas de larmes, mais il ne cessait de contempler avec une expression navrante le corps du petit-fils de Victoria, étendu sur le berceau de mon fils, à moi; puis j'entendis seulement Marion dire tout bas, en regardant tour à tour l'innocente victime et Victoria:

— Quel malheur!… Ah! le pauvre enfant!…, ah! la pauvre mère!…

S'avançant ensuite de quelques pas, le capitaine ajouta d'une voix brève et entrecoupée:

— Victoria, vous êtes très à plaindre, et je vous plains… Victorin vous chérissait… c'était un digne fils! je l'aimais aussi. J'ai la barbe grise, et je me plaisais à servir sous ce jeune homme. Je le sentais mon général; c'était le premier capitaine de notre temps… aucun d'entre nous ne le remplacera; il n'avait que deux vices: le goût du vin, et surtout sa peste de luxure; je l'ai souvent beaucoup querellé là-dessus… j'avais raison, vous le voyez… Enfin, il n'y a plus à le quereller maintenant… C'était, au fond, un brave coeur! oui, oh! oui, un brave coeur… Je ne peux vous en dire davantage, Victoria d'ailleurs, à quoi bon? On ne console pas une mère… Ne me croyez pas insensible parce que je ne pleure point… On pleure quand on le peut; mais enfin je vous assure que je vous plains, que je vous plains du fond de mon âme… J'aurais perdu mon ami Eustache, que je ne serais ni plus affligé, ni plus abattu…

Et se reculant de quelques pas, Marion jeta de nouveau, et tour à tour, les yeux sur Victoria et sur le corps de son petit-fils en répétant:

— Ah! le pauvre enfant! ah! la pauvre mère!

Tétrik, toujours agenouillé auprès de Victorin, ne cessait de sangloter, de gémir. Aussi expansive que celle du capitaine Marion semblait contenue, sa douleur semblait sincère. Cependant mes soupçons résistaient à cette épreuve, et ma soeur de lait partageait mes doutes. Elle fit de nouveau un violent effort sur elle-même, et dit:

— Tétrik, écoutez-moi.

Le gouverneur de Gascogne ne parut pas entendre la voix de sa parente.

— Tétrik, reprit Victoria en se baissant pour toucher son parent à l'épaule, je vous parle, répondez-moi.

— Qui me parle? s'écria le gouverneur d'un air égaré.

Que me veut-on? Où suis-je?…

Puis, levant tes yeux sur ma soeur de lait, il s'écria:

— Vous ici…, ici, Victoria?… Oui, tout à l'heure je vous accompagnais… je ne me le rappelais plus… Excusez-moi, j'ai la tête perdue… Hélas! je suis père… j'ai un fils presque de l'âge de cet infortuné; mieux que personne je compatis à votre désespoir, Victoria.

— Le temps presse et le moment est grave, reprit ma soeur de lait d'une voix solennelle, en attachant sur Tétrik un regard pénétrant, afin de lire au plus profond de la pensée de cet homme. La douleur privée doit se taire devant l'intérêt public… Il me reste toute ma vie pour pleurer mon fils et mon petit-fils… Nous n'avons que quelques heures pour songer au remplacement du chef de la Gaule et du général de son armée…

— Quoi! s'écria Tétrik, dans un tel moment… vous voulez…

— Je veux qu'avant la fin de la nuit, moi, le capitaine Marion et vous, Tétrik, vous, mon parent, vous, l'un de mes plus fidèles amis, vous, si dévoué à la Gaule, vous qui regrettez si amèrement, si sincèrement Victorin, nous cherchions tous trois, dans notre sagesse, quel homme nous devons proposer demain matin à l'armée comme successeur de mon fils.

— Victoria, vous êtes une femme héroïque! s'écria Tétrik en joignant les mains avec admiration. Vous égalez par votre courage, par votre patriotisme, les femmes les plus augustes dont s'honore l'histoire du monde!

— Quel est votre avis, Tétrik, sur le successeur de Victorin?… Le capitaine Marion et moi, nous parlerons après vous, reprit la mère des camps sans paraître entendre les louanges du gouverneur de Gascogne. Oui, quel homme croyez-vous capable de remplacer mon fils… à la gloire et à l'avantage de la Gaule?

— Comment pourrais-je vous donner mon avis? reprit Tétrik avec accablement. Moi, vous conseiller sur un sujet aussi grave, lorsque j'ai le coeur brisé, la raison troublée par la douleur… est-ce donc possible?

— Cela est possible, puisque me voici, moi… entre le corps de mon fils et celui de mon petit-fils, prête à donner mon avis…

— Vous l'exigez, Victoria?… Je parlerai, si je puis toutefois rassembler deux idées… Il faudrait, selon moi, pour gouverner la Gaule, un homme sage, ferme, éclairé, plus enclin à la paix qu'à la guerre… maintenant surtout que nous n'avons plus à redouter le voisinage des Franks, grâce à l'épée de ce jeune héros, que j'aimais et que je regretterai éternellement…

Le gouverneur s'interrompit pour donner de nouveau cours à ses larmes.

— Nous pleurerons plus tard… reprit Victoria. La vie est longue… mais cette nuit s'avance…

Tétrik continua, en essuyant ses yeux:

— Il me semble donc que le successeur de notre Victorin doit être un homme surtout recommandable par son bon sens, sa ferme raison et par son dévouement longuement éprouvé au service de notre bien- aimée patrie… Or, si je ne me trompe, le seul qui réunisse ces excellentes qualités, c'est le capitaine Marion que voici…

— Moi? s'écria le capitaine en levant au plafond ses deux mains énormes, moi! chef de la Gaule… Le chagrin vous rend donc fou… Moi! chef de la Gaule!…

— Capitaine Marion, reprit douloureusement Tétrik, certes, la mort affreuse de Victorin et de son innocent enfant jette dans mon coeur le trouble et la désolation; mais je crois parler en ce moment, non pas en fou, mais en sage, et Victoria partagera mon avis. Sans jouir de l'éclatante renommée militaire de notre Victorin, à jamais regretté… vous avez mérité, capitaine Marion, la confiance et l'affection des troupes par vos bons et nombreux services. Ancien ouvrier forgeron, vous avez quitté le marteau pour l'épée; les soldats verront en vous un de leurs égaux devenu leur chef par sa vaillance et leur libre choix; ils s'affectionneront à vous davantage encore, sachant surtout que, parvenu aux grades éminents, vous n'avez jamais oublié votre amitié pour votre ancien camarade d'enclume.

— Oublier mon ami Eustache! dit Marion; oh! jamais!… non, jamais!…

— L'austérité de vos moeurs est connue, reprit Tétrik; votre excellent bon sens, votre droiture, votre froide raison sont, selon mon pauvre jugement, un sûr garant de votre avenir… Vous mettez en pratique cette sage pensée de Victoria, qu'à cette heure le temps de guerres stériles est fini, et que le moment est venu de songer à la paix féconde… Un dernier, mot, capitaine, ajouta Tétrik voyant que Marion allait l'interrompre. J'en conviens, la tâche est lourde, elle doit effrayer votre modestie; mais cette femme héroïque, qui, dans ce moment terrible, oublie son désespoir maternel pour ne songer qu'au salut de notre bien-aimée patrie, Victoria, j'en suis certain, en vous présentant aux soldats comme successeur de son fils, et certaine de vous faire accepter par eux, prendra l'engagement de vous aider de ses précieux conseils, de même qu'elle inspirait les meilleures résolutions de son valeureux fils… Et maintenant, capitaine Marion, si ma faible voix peut être écoutée de vous je vous adjure… je vous supplie, au nom du salut de la Gaule, d'accepter le pouvoir. Victoria se joint à moi pour vous demander cette nouvelle preuve de dévouement à notre glorieux pays!

— Tétrik, reprit Marion d'un ton grave, vous avez supérieurement défini l'homme qu'il faudrait pour gouverner la Gaule; il n'y a qu'une chose à changer dans cette peinture, c'est le nom du portrait… Au lieu de mon nom, mettez-y le vôtre… tout sera bien… et tout sera fait…

— Moi! s'écria Tétrik, moi, chef de la Gaule! Moi, qui de ma vie n'ai tenu l'épée!

— Victoria l'a dit, reprit Marion, le temps de la guerre est fini, le temps de la paix est venu; en temps de guerre, il faut des hommes de guerre… en temps de paix, des hommes de paix… Vous êtes de ceux-là, Tétrik… c'est à vous de gouverner… N'est-ce point votre avis, Victoria?

— Tétrik, par la manière dont il a gouverné la Gascogne, a montré comment il gouvernerait la Gaule, répondit ma soeur de lait; je me joins donc à vous, capitaine, pour prier… mon parent… mon ami… de remplacer mon fils…

— Que vous avais-je dit, Tétrik? reprit Marion en s'adressant au gouverneur. Oserez-vous refuser maintenant?

— Écoutez-moi, Victoria, écoutez-moi, capitaine, écoutez aussi, Scanvoch, reprit le gouverneur en se tournant vers moi, oui, vous aussi, écoutez-moi, Scanvoch, vous non moins malheureux en ce jour que la mère de Victorin… vous qui, dans l'ombrageuse défiance de votre amitié pour cette femme auguste, avez douté de moi, croyez tous à mes paroles… Je suis à jamais frappé… là, au coeur, par les événements de cette nuit terrible; ils nous ont à la fois ravi, dans la personne de notre infortuné Victorin et de son innocent enfant, le présent et l'avenir de la Gaule… C'était pour assurer, pour affermir cet avenir, en engageant Victoria à proposer aux troupes son petit-fils comme futur héritier de Victorin, que j'étais, elle le sait, venu à Mayence… Mes espérances sont détruites… un deuil éternel les remplace…

Le gouverneur, s'étant un moment interrompu pour donner cours à ses larmes intarissables, poursuivit ainsi:

— Ma résolution est prise… Non-seulement je refuse le pouvoir que l'on m'offre, mais je renonce au gouvernement de Gascogne… Le peu de jours que les dieux m'accordent encore à vivre s 'écouleront désormais auprès de mon fils dans la retraite et la douleur. En d'autres temps j'aurais pu rendre quelques services au pays, mais tout est fini pour moi… J'emporterai dans ma solitude de moins cruels regrets en sachant l'avenir de mon pays entre des mains aussi dignes que les vôtres, capitaine Marion… en sachant enfin que Victoria, le divin génie de la Gaule, veillera toujours sur elle. Maintenant, Scanvoch, ajouta le gouverneur de Gascogne en se tournant vers moi, ai-je détruit vos soupçons? Me croyez- vous encore un ambitieux? Mon langage, mes actes, sont-ils ceux d'un perfide? d'un traître? Hélas! hélas! je ne pensais pas que les affreux malheurs de cette nuit me donneraient sitôt l'occasion de me justifier…

— Tétrik, dit Victoria en tendant la main à son parent, si j'avais pu douter de votre loyauté, je reconnaîtrais à cette heure combien mon erreur était grande…

— Je l'avoue, mes soupçons n'étaient pas fondés, ai-je ajouté à mon tour; car, après tout ce que je venais de voir et d'entendre, je fus convaincu, comme Victoria, de l'innocence de son parent…

Cependant, songeant toujours au mystère dont les événements de la nuit restaient enveloppés, je dis à Marion, qui, muet et pensif, semblait consterné des offres qu'on lui faisait:

— Capitaine, hier, dans la journée, je vous ai demandé un homme discret et sûr pour me servir d'escorte.

— C'est vrai.

— Vous savez le nom du soldat désigné par vous pour ce service?

— Ce n'est pas moi qui l'ai choisi… j'ignore son nom.

— Qui donc a fait ce choix? demanda Victoria.

— Mon ami Eustache connaît chaque soldat mieux que moi; je l'ai chargé de me trouver un homme sûr, et de lui donner l'ordre de se rendre, la nuit venue, à la porte de la ville, où il attendrait le cavalier qu'il devait accompagner.

— Et depuis, ai-je dit au capitaine, vous n'avez pas revu votre ami Eustache?

— Non; il est de garde aux avant-postes du camp depuis hier soir, et il ne sera relevé de service que ce matin.

— On pourra du moins savoir par cet homme le nom du cavalier qui escortait Scanvoch, reprit Victoria. Je vous dirai plus tard, Tétrik, l'importance que j'attache à ce renseignement, et vous me conseillerez…

— Vous m'excuserez, Victoria, de ne pas me rendre à votre désir, reprit le gouverneur en soupirant. Dans une heure, au point du jour, j'aurai quitté Mayence… la vue de ces lieux m'est trop cruelle… Je possède une humble retraite en Gascogne, c'est là que je vais aller ensevelir ma vie, en compagnie de mon fils, car il est désormais la seule consolation qui me reste…

— Mon ami, reprit Victoria d'un ton de douloureux reproche, vous m'abandonneriez dans un pareil moment?… L'aspect de ces lieux vous est cruel, dites-vous? Et à moi… ces lieux ne me rappelleront-ils pas chaque jour d'affreux souvenirs? Pourtant je ne quitterai Mayence que lorsque le capitaine Marion n'aura plus besoin de mes conseils, s'il croit devoir m'en demander dans les premiers temps de son gouvernement.

— Victoria, reprit Marion d'un accent résolu, pendant cet entretien, où l'on a disposé de moi, je n'ai rien dit; je suis peu parleur, et cette nuit j'ai le coeur très-gros; j'ai donc peu parlé, mais j'ai beaucoup réfléchi… Mes réflexions, les voici: J'aime le métier des armes, je sais exécuter les ordres d'un général, je ne suis pas malhabile à commander aux troupes qu'on me confie; je sais, au besoin, concevoir un plan d'attaque, comme celui qui a complété la grande victoire de Victorin, en détruisant le camp et la réserve des Franks… C'est vous dire, Victoria, que je ne me crois pas plus sot qu'un autre… En raison de quoi, j'ai le bon sens de comprendre que je suis incapable de gouverner la Gaule…

— Cependant, capitaine Marion, reprit Tétrik, j'en atteste Victoria, cette tache n'est pas au-dessus de vos forces, et je…

— Oh quant à ma force, elle est connue, reprit Marion en interrompant le gouverneur. Amenez-moi un boeuf, je le porterai sur mon dos, ou je l'assommerai d'un coup de poing; mais des épaules carrées ne vous font pas le chef d'un grand peuple… Non, non…, je suis robuste, soit; mais le fardeau est trop lourd… Donc, Victoria, ne me chargez point d'un tel poids, je faiblirais dessous… et la Gaule faiblirait à son tour sous ma défaillance… Et puis, enfin, il faut tout dire, j'aime, après mon service, à rentrer chez moi pour vider un pot de cervoise en compagnie de mon ami Eustache, en causant de notre ancien métier de forgeron, ou en nous amusant à fourbir nos armes en fins armuriers… Tel je suis, Victoria, tel j'ai toujours été… tel je veux demeurer…

— Et ce sont là des hommes! ô Hésus!… s'écria la mère des camps avec indignation. Moi, femme… moi, mère… j'ai vu mourir cette nuit mon fils et mon petit-fils… j'ai le courage de contenir ma douleur… et ce soldat, à qui l'on offre le poste le plus glorieux qui puisse illustrer un homme, ose répondre par un refus, prétextant de son goût pour la cervoise et le fourbissement des armures!… Ah! malheur! malheur à la Gaule! si ceux-là qu'elle regarde comme ses plus valeureux enfants l'abandonnent aussi lâchement!…

Les reproches de la mère des camps impressionnèrent le capitaine Marion; il baissa la tête d'un air confus, garda pendant quelques instants le silence; puis il reprit:

— Victoria, il n'y a ici qu'une âme forte; c'est la vôtre… Vous me donnez honte de moi-même… Allons, ajouta-t-il avec un soupir, allons… vous le voulez… j'accepte… Mais les dieux m'en sont témoins… j'accepte par devoir et à mon coeur défendant; si je commets des fautes comme chef de la Gaule, on sera mal venu à me le reprocher… J'accepte donc, Victoria, sauf deux conditions sans lesquelles rien n'est fait.

— Quelles sont ces conditions? demanda Tétrik.

— Voici la première, reprit Marion: la mère des camps continuera de rester à Mayence et me donnera ses conseils… Je suis aussi neuf à mon nouveau métier qu'un apprenti forgeron mettant pour la première fois le fer au brasier, et je crains de me brûler les doigts.

— Je vous l'ai promis, Marion, reprit ma soeur de lait; je resterai ici tant que ma présence et mes conseils vous seront nécessaires…

— Victoria, si votre esprit se retirait de moi, je serais un corps sans âme… Aussi, je vous remercie du fond du coeur. La promesse que vous me faites là doit vous coûter beaucoup, pauvre femme… Pourtant, ajouta le capitaine avec sa bonhomie habituelle, n'allez pas me croire assez sottement glorieux pour m'imaginer que c'est à ce bon gros taureau de guerre, nommé Marion, que Victoria la Grande fait ce sacrifice, d'oublier ses chagrins pour le guider… Non, non… c'est à notre vieille Gaule que Victoria le fait, ce sacrifice; et, en bon fils, je suis aussi reconnaissant du bien que l'on veut à ma vieille mère que s'il s'agissait de moi-même…

— Noblement dit, noblement pensé, Marion, reprit Victoria touchée de ces paroles du capitaine; mais votre droiture, votre bon sens, vous mettront bientôt à même de vous passer de mes conseils, et alors, ajouta-t-elle avec un accent de douleur profonde et contenue, je pourrai, comme vous, Tétrik, aller m'ensevelir dans quelque solitude avec mes regrets…

— Hélas! reprit le gouverneur, pleurer en paix est la seule consolation des pertes irréparables. Mais, ajouta-t-il en s'adressant au capitaine, vous aviez parlé de deux conditions; Victoria accepte la première, quelle est la seconde?

— Oh! la seconde… et le capitaine secoua la tête, la seconde est pour moi aussi importante que la première…

— Enfin, quelle est-elle? demanda ma soeur de lait.

Expliquez-vous, Marion.

— Je ne sais, reprit le bon capitaine d'un air naïf et embarrassé, je ne sais si je vous ai parlé de mon ami Eustache?

— Oui, et plus d'une fois, répondit Tétrik. Mais qu'a de commun votre ami Eustache avec vos nouvelles fonctions?

— Comment! s'écria Marion, vous me demandez ce que mon ami Eustache a de commun avec moi? Alors demandez ce que la garde de l'épée a de commun avec la lame, le marteau avec son manche, le soufflet avec la forge…

— Vous êtes enfin liés l'un à l'autre d'une ancienne et étroite amitié, nous le savons, reprit Victoria. Désirez-vous, capitaine, accorder quelque faveur à votre ami?

— Je ne consentirais jamais à me séparer de lui; il n'est pas gai, il est toujours maussade, et souvent hargneux; mais il m'aime autant que je l'aime, et nous ne pouvons nous passer l'un de l'autre… Or l'on trouvera peut-être surprenant que le chef de la Gaule ait pour ami intime et pour commensal un soldat, un ancien ouvrier forgeron… Mais, je vous l'ai dit, Victoria, s'il faut me séparer de mon ami Eustache, rien n'est fait… je refuse… Son amitié seule peut me rendre le fardeau supportable.

— Scanvoch, mon frère de lait, resté simple cavalier de l'armée, n'est-il pas mon ami? dit Victoria. Personne ne s'étonne d'une amitié qui nous honore tous deux. Il en sera ainsi, capitaine Marion, de votre amitié pour votre ancien compagnon de forge.

— Et votre élévation, capitaine Marion, doublera votre mutuelle affection, dit Tétrik; car dans son tendre attachement, votre ami jouira peut-être de votre élévation plus que vous-même.

— Je ne crois pas que mon ami Eustache se réjouisse fort de mon élévation, reprit Marion; Eustache n'est point glorieux, tant s'en faut; il aime en moi son ancien camarade d'enclume, et non le capitaine; il se souciera peu de ma nouvelle dignité… Seulement, Victoria, rappelez-vous toujours ceci: De même que vous me dites aujourd'hui: «Marion, vous êtes nécessaire…» ne vous contraignez jamais, je vous en conjure, pour me dire: «Marion, allez-vous-en, vous n'êtes plus bon à rien; un autre remplira mieux la place que vous…» Je comprendrai à demi-mot, et bien allègrement je retournerai bras dessus bras dessous, avec mon ami Eustache, à notre pot de cervoise et à nos armures; mais tant que vous me direz: «Marion, on a besoin de vous,» je resterai chef de la Gaule, — et il étouffa un dernier soupir, — puisque chef je suis…

— Et chef vous resterez longtemps, à la gloire de la Gaule, reprit Tétrik. Croyez-moi, capitaine, vous vous ignorez vous-même; votre modestie vous aveugle; mais ce matin, lorsque Victoria va vous proposer aux soldats comme chef et général, les acclamations de toute l'armée vous apprendront enfin vos mérites.

— Le plus étonné de mes mérites, ce sera moi, reprit naïvement le bon capitaine. Enfin, j'ai promis, c'est promis… Comptez sur moi, Victoria, vous avez ma parole. Je me retire… je vais maintenant aller attendre mon ami Eustache… Voici l'aube, il va revenir des avant-postes, où il est de garde depuis hier soir, et il serait inquiet de ne point me trouver ce matin.

— N'oubliez pas, capitaine, lui ai-je dit, de demander à votre ami le nom du soldat qu'il avait choisi pour m'accompagner.

— J'y songerai, Scanvoch.

— Et maintenant, adieu… dit d'une voix étouffée le gouverneur à Victoria, adieu… Le soleil va bientôt paraître… Chaque instant que je passe ici est pour moi un supplice…

— Ne resterez-vous pas du moins à Mayence jusqu'à ce que les cendres de mes deux enfants soient rendues à la terre? dit Victoria au gouverneur. N'accorderez-vous pas ce religieux hommage à la mémoire de ceux-là qui viennent de nous aller précéder dans ces mondes inconnus où nous irons les retrouver un jour?… Fasse Hésus que ce jour arrive bientôt pour moi!

— Ah! notre foi druidique sera toujours la consolation des fortes âmes et le soutien des faibles, reprit Tétrik. Hélas! sans la certitude de rejoindre un jour ceux que nous avons aimés, combien leur mort nous serait plus affreuse!… Croyez-moi, Victoria, je reverrai avant vous ceux-là que nous pleurons; et, selon votre désir, je leur rendrai aujourd'hui, avant mon départ, un dernier et religieux hommage.

Tétrik et le capitaine Marion nous laissèrent seuls, Victoria, Sampso et moi.

Ne contraignant plus nos larmes, nous avons, dans un pieux et muet recueillement, paré Ellèn de ses habits de mariage, pendant que, cédant au sommeil, tu dormais dans ton berceau, mon enfant.

Victoria, pour s'occuper des plus grands intérêts de la Gaule, avait héroïquement contenu sa douleur; elle lui donna un libre cours après le départ de Tétrik et de Marion; elle voulut laver elle-même les blessures de son fils et de son petit-fils; et de ses mains maternelles, elle les ensevelit dans un même linceul. Deux bûchers furent dressés sur les bords du Rhin: l'un destiné à Victoria et son enfant, et l'autre à ma femme Ellèn.

Vers le milieu du jour, deux chariots de guerre, couverts de feuillage, et accompagnés de plusieurs de nos druides et de nos druidesses vénérées, se rendirent à ma maison. Le corps de ma femme Ellèn fut déposé dans l'un des chariots, et dans l'autre furent placés les restes de Victorin et de son fils.

— Scanvoch, me dit Victoria, je suivrai à pied le char où repose ta bien-aimée femme. Sois miséricordieux, mon frère… suis le char où sont déposés les restes de mon fils et de mon petit-fils. Aux yeux de tous, toi, l'époux outragé, tu pardonneras ainsi à la mémoire de Victorin… Et moi aussi, aux yeux de tous, je te pardonnerai, comme mère, la mort, hélas! trop méritée de mon fils…

J'ai compris ce qu'il y avait de touchant dans cette mutuelle pensée de miséricorde et de pardon. Le voeu de ma soeur de lait a été accompli. Une députation des cohortes et des légions accompagna ce deuil… Je le suivis avec Victoria, Sampso, Tétrik et Marion. Les premiers officiers du camp se joignirent à nous. Nous marchions au milieu d'un morne silence. La première exaltation contre Victorin passée, l'armée se souvint de sa bravoure, de sa bonté, de sa franchise; tous, me voyant, moi, victime d'un outrage qui me coûtait la vie d'Ellèn, donner un tel gage de pardon à Victorin, en suivant le char où il reposait; tous, voyant sa mère suivre le char où reposait Ellèn, tous n'eurent plus que des paroles de pardon et de pitié pour la mémoire du jeune général.

Le convoi funèbre approchait des bords du fleuve, où se dressaient les deux bûchers, lorsque Douarnek, qui marchait à la tête d'une députation des cohortes, profita d'un moment de halte, s'approcha de moi, et me dit tristement:

— Scanvoch, je te plains… Donne l'assurance à Victoria, ta soeur, que nous autres soldats, nous ne nous souvenons plus que de la vaillance de son glorieux fils… Il a été si longtemps aussi notre fils bien-aimé à nous… Pourquoi faut-il qu'il ait méprisé lés franches et sages paroles que je lui ai portées au nom de notre armée, le soir de la grande bataille du Rhin?… Si Victorin, suivant nos conseils, s'était amendé, tant de malheurs ne seraient pas arrivés.

— Ce que tu me dis consolera Victoria dans sa douleur, ai-je répondu à Douarnek. Mais sais-tu ce qu'est devenu ce soldat, vêtu d'une casaque à capuchon, qui a eu la barbarie de tuer le petit- fils de Victoria?

— Ni moi, ni ceux qui m'entouraient au moment où cet abominable crime a été commis, nous n'avons pu rejoindre ce scélérat, que ne désavoueraient pas les écorcheurs franks; il nous a échappé à la faveur du tumulte et de l'obscurité. Il se sera sauvé du côté des avant-postes du camp, où il a, grâce aux dieux, reçu le prix de son forfait.

— Il est mort!…

— Tu connais peut-être Eustache, cet ancien ouvrier forgeron, l'ami du brave capitaine Marion?

— Oui.

— Il était de garde cette nuit aux avant-postes… Il paraît qu'Eustache a quelque amourette en ville… Excuse-moi, Scanvoch, de t'entretenir de telles choses en un moment si triste, mais tu m'interroges, je te réponds…

— Poursuis, ami Douarnek.

— Eustache, donc, au lieu de rester à son poste, a, malgré la consigne, passé une partie de la nuit à Mayence… Il s'en revenait, une heure avant l'aube, espérant, m'a-t-il dit, que son absence n'aurait pas été remarquée, lorsqu'il a rencontré, non loin des postes, sur les bords du Rhin, l'homme à la casaque haletant et fuyant:

«— Où cours-tu ainsi? lui dit-il.

«— Ces brutes me poursuivent, reprit-il; parce que j'ai brisé la tête du petit-fils de Victoria sur les cailloux, ils veulent me tuer.

— C'est justice, car tu mérites la mort,» a répondu Eustache indigné, en perçant de son épée cet infâme meurtrier.

De sorte que l'on a retrouvé ce matin, sur la grève, son cadavre couvert de sa casaque.

La mort de ce soldat détruisait mon dernier espoir de découvrir le mystère dont était enveloppée cette funeste nuit.

Les restes d'Ellèn, de Victorin et de son fils furent déposés sur les bûchers, au bruit des chants des bardes et des druides… La flamme immense s'éleva vers le ciel, et lorsque les chants cessèrent, l'on ne vit plus rien qu'un peu de poussière…

La cendre du bûcher de Victorin et de son fils fut pieusement recueillie par Victoria dans une urne d'airain; elle fut placée sous un marbre tumulaire avec cette simple et touchante inscription:

Ici reposent les deux Victorin!

Le soir de ce jour, où les deux bohémiennes de Hongrie avaient disparu, Tétrik quitta Mayence après avoir échangé avec Victoria les plus touchants adieux. Le capitaine Marion, présenté aux troupes par la mère des camps, fut acclamé chef de la Gaule et général de l'armée. Ce choix n'avait rien de surprenant, et d'ailleurs, proposé par Victoria, dont l'influence avait pour ainsi dire encore augmenté depuis la mort de son fils et de son petit-fils, il devait être accepté. La bravoure, le bon sens, la sagesse de Marion, étaient d'ailleurs depuis longtemps connus et aimés des soldats. Le nouveau général, après son acclamation, prononça ces paroles que j'ai vues plus tard reproduites par un historien contemporain:

«Camarades, je sais que l'on peut m'objecter le métier que j'ai fait dans ma jeunesse: me blâme qui voudra; oui, qu'on me reproche tant qu'on voudra d'avoir été forgeron, pourvu que l'ennemi reconnaisse que j'ai forgé pour sa ruine; mais, à votre tour, mes bons camarades, n'oubliez jamais que le chef que vous venez de choisir n'a su et ne saura jamais tenir que l'épée.»

* * *

Marion, doué d'un rare bon sens, d'un esprit droit et ferme, recherchant sans cesse les conseils de Victoria, gouverna sagement, et s'attacha l'armée, jusqu'au jour où, deux mois après son acclamation, il fut victime d'un crime horrible. Les circonstances de ce crime, il me faut te les raconter, mon enfant, car elles se rattachent à la trame sanglante qui devait un jour envelopper presque tous ceux que j'aimais et que je vénérais.

Deux mois s'étaient donc écoulés depuis la funeste nuit où ma femme Ellèn, Victorin et son fils avaient perdu la vie. Le séjour de ma maison m'était devenu insupportable; de trop cruels souvenirs s'y rattachaient. Victoria me demanda de venir demeurer chez elle avec Sampso, qui te servait de mère.

— Me voici maintenant seule au monde, et séparée de mon fils et de mon petit-fils jusqu'à la fin de mes jours… me dit ma soeur de lait. Tu le sais, Scanvoch, toutes les affections de ma vie se concentraient sur ces deux êtres si chers à mon coeur; ne me laisse pas seule… Toi, ton fils et Sampso, venez habiter avec moi; vous m'aiderez à porter le poids de mes chagrins…

J'hésitai d'abord à accepter l'offre de Victoria… Par nue fatalité terrible, j'avais tué son fils; elle savait, il est vrai, que malgré la grandeur de l'outrage de Victorin, j'aurais épargné sa vie, si je l'avais reconnu; elle savait, elle voyait les regrets que me causait ce meurtre involontaire et cependant légitime… mais enfin, affreux souvenir pour elle! j'avais tué son fils… et je craignais que, malgré son voeu de m'avoir près d'elle, que, malgré la force et l'équité de son âme, ma présence désirée dans le premier moment de sa douleur ne lui devînt bientôt cruelle et à charge; mais je dus céder aux instances de Victoria; et plus lard Sampso me disait souvent:

— Hélas! Scanvoch, en vous entendant sans cesse parler si tendrement de Victorin avec sa mère, qui à son tour vous parle d'Ellèn, ma pauvre soeur, en termes si touchants, je comprends et j'admire, ainsi que tous ceux qui vous connaissent, ce qui d'abord m'avait semblé impossible, votre rapprochement à vous, les deux survivants de ces victimes de la fatalité…

Lorsque Victoria surmontait sa douleur pour s'entretenir avec moi des intérêts du pays, elle s'applaudissait d'avoir pu décider le capitaine Marion à accepter le poste éminent dont il se montrait de plus en plus digne; elle écrivit plusieurs fois en ce sens à Tétrik. Il avait quitté le gouvernement de la province de Gascogne pour se retirer avec son fils, alors âgé de vingt ans environ, dans une maison qu'il possédait près de Bordeaux, cherchant, disait-il, dans la poésie une sorte de distraction aux chagrins que lui causait la mort de Victorin et de son fils. Il avait composé des vers sur ces cruels événements; rien de plus touchant, en effet, qu'une ode écrite par Tétrik à ce sujet sous ce titre les Deux Victorin, et envoyée par lui à Victoria. Les lettres qu'il lui adressa pendant les deux premiers mois du gouvernement de Marion furent aussi empreintes d'une profonde tristesse; elles exprimaient d'une façon à la fois si simple, si délicate, si attendrissante, son affection et ses regrets, que l'attachement de ma soeur de lait pour son parent s'augmenta de jour en jour. Moi- même je partageai la confiance aveugle qu'elle ressentait pour lui, oubliant ainsi mes soupçons par deux fois éveillés contre Tétrik, et d'ailleurs ces soupçons avaient dû tomber devant la réponse d'Eustache, interrogé par moi sur ce soldat, mon mystérieux compagnon de voyage, et l'auteur du meurtre du petit- fils de Victoria.

— Chargé par le capitaine Marion de lui désigner, pour votre escorte, un homme sûr, m'avait répondu Eustache, je choisis un cavalier nommé Bertal; il reçut l'ordre d'aller vous attendre à la porte de Mayence. La nuit venue, je quittai, malgré la consigne, l'avant-poste du camp pour me rendre secrètement à la ville. Je me dirigeais de ce côté, lorsque, sur les bords du fleuve, j'ai rencontré ce soldat à cheval; il allait vous rejoindre; je lui ai demandé de garder le silence sur notre rencontre, s'il trouvait en chemin quelque camarade; il a promis de se taire; je l'ai quitté. Le lendemain, longeant le fleuve, je revenais de Mayence, où j'avais passé une partie de la nuit, j'ai vu Bertal accourir à moi; il était à pied, il fuyait éperdu la juste fureur de nos camarades. Apprenant par lui-même l'horrible crime dont il osait se glorifier, je l'ai tué… Voilà tout ce que je sais de ce misérable…

Loin de s'éclaircir, le mystère qui enveloppait cette nuit sinistre s'obscurcit encore. Les bohémiennes avaient disparu, et tous les renseignements pris sur Bertal, mon compagnon de route, et plus tard l'auteur d'un crime horrible, le meurtre d'un enfant, s'accordèrent cependant à représenter cet homme comme un brave et honnête soldat, incapable de l'acte affreux dont on l'accusait, et que l'on ne peut expliquer que par l'ivresse ou une folie furieuse.

Ainsi donc, mon enfant, je te l'ai dit, Marion gouvernait depuis deux mois la Gaule à la satisfaction de tous. Un soir, peu de temps avant le coucher du soleil, espérant trouver quelque distraction à mes chagrins, j'étais allé me promener dans un bois, à peu de distance de Mayence. Je marchais depuis longtemps machinalement devant moi, cherchant le silence et l'obscurité, m'enfonçant de plus en plus dans ce bois, lorsque mes pas heurtant un objet que je n'avais pas aperçu, je trébuchai, et fus ainsi tiré de ma triste rêverie… Je vis à mes pieds un casque dont la visière et le garde-cou étaient également relevés; je reconnus aussitôt le casque de Marion, le sien seul ayant cette forme particulière. J'examinai plus attentivement le terrain à la clarté des derniers rayons du soleil qui traversaient difficilement la feuillée des arbres, je remarquai sur l'herbe des traces de sang, je les suivis; elles me conduisirent à un épais fourré où j'entrai.

Là, étendu sur des branches d'arbre, pliées ou brisées par sa chute, je vis Marion, tête nue et baigné dans son sang. Je le croyais évanoui, inanimé, je me trompais… car en me baissant vers lui pour le relever et essayer de le secourir, je rencontrai son regard fixe, encore assez clair, quoique déjà un peu terni par les approches de la mort.

— Va-t'en! — me dit Marion avec colère et d'une voix oppressée. — Je me traîne ici pour mourir tranquille… et je suis relancé jusque dans ce taillis… Va-t'en, Scanvoch, laisse-moi…

Te laisser! m'écriai-je en le regardant avec stupeur et voyant sa saie rougie de sang, sur laquelle il tenait ses deux mains croisées et appuyées un peu au-dessous du coeur; te laisser… lorsque ton sang inonde tes habits, et que ta blessure est mortelle peut-être…

— Oh! peut-être… reprit Marion avec un sourire sardonique; elle est bel et bien mortelle, grâce aux dieux!

— Je cours à la ville! m'écriai-je sans me rendre compte de la distance que je venais de parcourir, absorbé dans mon chagrin. Je retourne chercher du secours…

— Ah! ah! ah! courir à la ville, et nous en sommes à deux lieues, reprit Marion avec un nouvel éclat de rire douloureux. Je ne crains pas tes secours, Scanvoch… je serai mort avant un quart d'heure… Mais, au nom du ciel! qui t'a amené? va-t'en!

— Tu veux mourir… tu t'es donc frappé toi-même de ton épée?

— Tu l'as dit.

— Non, tu me trompes… ton épée est à ton côté… dans son fourreau…

— Que t'importe? va-t'en!…

Tu as été frappé par un meurtrier, ai-je repris en courant ramasser une épée sanglante encore, que je venais d'apercevoir à peu de distance voici l'arme dont on s'est servi contre toi.

— Je me suis battu en loyal combat… laisse-moi!…

— Tu ne t'es pas battu, tu ne t'es pas frappé toi-même. Ton épée, je le répète, est à ton côté, dans son fourreau… Non, non, tu es tombé sous les coups d'un lâche meurtrier… Marion, laisse-moi visiter ta plaie; tout soldat est un peu médecin… il suffirait peut-être d'arrêter le sang…

— Arrêter le sang! cria Marion en me jetant un regard furieux. Viens un peu essayer d'arrêter mon sang, et tu verras comme je te recevrai…

— Je tenterai de te sauver, lui dis-je, et malgré toi, s'il le faut…

Eu parlant ainsi, je m'étais approché de Marion, toujours étendu sur le dos; mais au moment où je me baissais vers lui, il replia ses deux genoux sur son ventre, puis il me lança si violemment ses deux pieds dans la poitrine, que je fus renversé sur l'herbe, tant était grande encore la force de cet Hercule expirant.

— Voudras-tu encore me secourir malgré moi? me dit Marion pendant que je me relevais, non pas irrité, mais désolé de sa brutalité; car, aurais-je eu le dessus dans cette triste lutte, il me fallait renoncer à venir en aide à Marion.

— Meurs donc, lui ai-je dit, puisque tu le veux… meurs donc, puisque tu oublies que la Gaule a besoin de tes services; mais ta mort sera vengée… on découvrira le nom de ton meurtrier…

— Il n'y a pas eu de meurtrier… je me suis frappé moi-même…

— Cette épée appartient à quelqu'un, ai-je dit en ramassant l'arme.

En l'examinant plus attentivement, je crus voir à travers le sang dont elle était couverte quelques caractères gravés sur la lame; pour m'en assurer, je l'essuyai avec des feuilles d'arbre pendant que Marion s'écriait:

— Laisseras-tu cette épée?… Ne frotte pas ainsi la lame de cette épée!… Oh! les forces me manquent pour me lever et aller t'arracher cette arme des mains… Malédiction sur toi, qui viens ainsi troubler mes derniers moments!… Ah! c'est le diable qui t'envoie!

— Ce sont les dieux qui m'envoient! me suis-je écrié frappé d'horreur. C'est Hésus qui m'envoie pour la punition du plus affreux des crimes… Un ami… tuer son ami!…

— Tu mens… tu mens…

— C'est Eustache qui t'a frappé!

— Tu mens!… Oh! pourquoi faut-il que je sois si défaillant?… J'étoufferais ces paroles dans ta gorge maudite!…

— Tu as été frappé par cette épée, don de ton amitié à cet infâme meurtrier…

— C'est faux!…

— Marion a forgé cette épée pour son cher ami Eustache… tels sont les mots gravés sur la lame de cette arme, lui ai-je dit en lui montrant du doigt cette inscription creusée dans l'acier.

— Cette inscription ne prouve rien…, reprit Marion avec angoisse. Celui qui m'a frappé avait dérobé l'épée de mon ami Eustache, voilà tout…

— Tu excuses encore cet homme… Oh! il n'y aura pas de supplice assez cruel pour ce meurtrier!…

— Écoute, Scanvoch, reprit Marion d'une voix affaiblie et suppliante, je vais mourir… on ne refuse rien à la prière d'un mourant…

— Oh! parle, parle, bon et brave soldat… Puisque, pour le malheur de la Gaule, la fatalité m'empêche de te secourir, parle, j'exécuterai tes dernières volontés…

— Scanvoch, le serment que l'on se fait entre soldats, au moment de la mort… est sacré, n'est-ce pas?

— Oui…

— Jure-moi… de ne dire à personne que tu as trouvé ici l'épée de mon ami Eustache…

— Toi, sa victime… tu veux le sauver?…

— Promets-moi ce que je te demande…

— Arracher ce monstre à un supplice mérité? Jamais!…

— Scanvoch… je t'en supplie…

— Jamais!…

— Sois donc maudit! toi, qui dis: Non, à la prière d'un mourant, à la prière d'un soldat, qui pleure… car, tu le vois… est-ce agonie, faiblesse? je ne sais; mais je pleure…

Et de grosses larmes coulaient sur son visage déjà livide.

— Bon Marion! ta mansuétude me navre… toi, implorer la grâce de ton meurtrier!

— Qui s'intéresserait maintenant… à ce malheureux… si ce n'est moi? me répondit-il avec une expression d'ineffable miséricorde.

— Oh! Marion, ces paroles sont dignes du jeune maître de Nazareth que mon aïeule Geneviève a vu mourir à Jérusalem!

— Ami Scanvoch… merci … tu ne diras rien… je compte sur ta promesse…

— Non! non! ta céleste commisération rend le crime plus horrible encore… Pas de pitié pour le monstre qui a tué son ami… un ami tel que toi!

— Va-t'en! murmura Marion en sanglotant; c'est toi qui rends mes derniers moments affreux! Eustache n'a tué que mon corps… toi, sans pitié pour mon agonie, tu tortures mon âme. Va-t'en!…

— Ton désespoir me navre… et pourtant, écoute-moi… Tout me dit que ce n'est pas seulement l'ami, le vieil ami que ce meurtrier a frappé en toi…

— Depuis vingt-trois ans… nous ne nous étions pas quittés, Eustache et moi…, reprit le bon Marion en gémissant. Amis depuis vingt-trois ans!…

— Non, ce n'est pas seulement l'ami que ce monstre a frappé en toi, c'est aussi, c'est surtout peut-être le chef de la Gaule, le général de l'armée… La cause mystérieuse de ce crime intéresse peut-être l'avenir du pays… Il faut qu'elle soit recherchée, découverte…

— Scanvoch, tu ne connais pas Eustache… Il se souciait bien, ma foi! que je sois ou non chef de la Gaule et général… Et puis, qu'est-ce que cela me fait… à cette heure où je vais aller vivre ailleurs?… Seulement, accorde-moi cette dernière demande… ne dénonce pas mon ami Eustache…

— Soit, je te garderai le secret, mais à une condition…

— Dis-la vite…

— Tu m'apprendras comment ce crime s'est commis…

— As-tu bien le coeur de marchander ainsi… le repos à… un mourant?…

— Il y va peut-être du salut de la Gaule, te dis-je. Tout me donne à penser que ta mort se rattache à une trame infernale, dont les premières victimes ont été Victorin et son fils. Voilà pourquoi les détails que je te demande sont si importants.

— Scanvoch… tout à l'heure je distinguais ta figure… la couleur de tes vêtements… maintenant, je ne vois plus devant moi qu'une forme… vague… Hâte-toi… hâte-toi…

— Réponds… Comment le crime s'est-il commis? et par Hésus, je te jure de garder le secret… sinon… non…

— Scanvoch…

— Un mot encore. Eustache connaissait-il Tétrik?

— Jamais Eustache ne lui a seulement adressé… la parole…

— En es-tu certain?

— Eustache me l'a dit… il éprouvait même… sans savoir pourquoi, de l'éloignement pour le gouverneur… Cela ne m'a pas surpris… Eustache n'aimait que moi…

— Lui?… Et il t'a tué!… Parle, et je te le jure par Hésus! je te garde le secret… sinon… non…

— Je parlerai… mais ton silence sur cette chose ne me suffit pas. Vingt fois j'ai proposé à mon ami Eustache de partager ma bourse avec lui… il a répondu à mes offres par des injures… Ah! ce n'est pas une âme vénale… que la sienne… il n'a pas d'argent… comment pourra-t-il fuir?…

— Je favoriserai sa fuite… j'aurai hâte de délivrer le camp et la ville de la présence d'un pareil monstre!

— Un monstre! murmura Marion d'un ton de douloureux reproche. Tu n'as que ce mot-là à la bouche… un monstre!…

— Comment et à propos de quoi t'a-t-il frappé?

— Depuis mon acclamation comme chef… nous…

Mais, s'interrompant, Marion ajouta: Tu me jures de favoriser la fuite d'Eustache?

— Par Hésus, je te le jure! Mais achève…

— Depuis mon acclamation comme chef de la Gaule… et général (ah! combien j'avais donc raison… de refuser cette peste, d'élévation… c'était sûrement un pressentiment…) mon ami Eustache était devenu encore plus hargneux, plus bourru… que d'habitude… il craignait, la pauvre âme… que mon élévation ne me rendît fier… Moi, fier… Puis, s'interrompant encore, Marion ajouta en agitant çà et là ses mains autour de lui… Scanvoch, où es-tu?

— Là, lui ai-je dit en pressant entre les miennes sa main déjà froide. Je suis là, prés de toi…

— Je ne te vois plus…

Et sa voix s'affaiblissait de moment en moment.

— Soulève-moi… appuie-moi le dos contre un arbre… le coeur me tourne… j'étouffe…

J'ai fait, non sans peine, ce que me demandait Marion, tant son corps d'Hercule était pesant; je suis parvenu à l'adosser à un arbre. Il a ainsi continué d'une voix de plus en plus défaillante:

— À mesure que la chagrine humeur de mon ami Eustache augmentait… je tâchais de lui être encore plus amical qu'autrefois… Je comprenais sa défiance… Déjà, lorsque j'étais capitaine, il ne pouvait s'accoutumer à me traiter en ancien camarade d'enclume… Général et chef de la Gaule, il me crut un potentat… Il se montrait donc de plus en plus hargneux et sombre… Moi, toujours certain de ne pas le désaimer, au contraire… je riais à coeur joie de ces hargneries… je riais… c'était à tort, il souffrait… Enfin, aujourd'hui, il m'a dit «Marion, il y a longtemps que nous ne nous sommes promenés ensemble… Viens-tu dans le bois hors de la ville?» J'avais à conférer avec Victoria; mais, dans la crainte de fâcher mon ami Eustache, j'écris à la mère des camps… afin de m'excuser… puis lui et moi nous partons bras dessus bras dessous pour la promenade… Cela me rappelait nos courses d'apprentis forgerons dans la forêt de Chartres… où nous allions dénicher des pies- grièches… J'étais tout content, et malgré ma barbe grise, et comme personne ne nous voyait, je m'évertuais à des singeries pour dérider Eustache: j'imitais, comme dans notre jeune temps, le cri des pies-grièches en soufflant dans une feuille d'arbre placée entre mes lèvres, et d'autres singeries encore… car… voilà qui est singulier, jamais je n'avais été plus gai qu'aujourd'hui… Eustache, au contraire, ne se déridait point… Nous étions à quelques pas d'ici, lui derrière moi… il m'appelle… je me retourne…et tu vas voir, Scanvoch, qu'il n'y a pas eu de sa part méchanceté, mais folie… pure folie… Au moment où je me retourne, il se jette sur moi l'épée à la main, me la plonge dans le côté en me disant: «La reconnais-tu cette épée, toi qui l'as forgée?» Très-surpris, je l'avoue, je tombe sur le coup… en disant à mon ami Eustache: «À qui en as-tu?… Au moins on s'explique… T'ai-je chagriné sans le vouloir?» Mais je parlais aux arbres… le pauvre fou avait disparu… laissant son épée près de moi, autre signe de folie… puisque cette arme, remarque ceci… Scanvoch, puisque… cette arme portait sur la lame: «Cette épée a été forgée par Marion… pour… son cher ami… Eustache.»

Telles ont été les dernières paroles intelligibles de ce bon et brave soldat. Quelques instants après, il expirait en prononçant des mots incohérents, parmi lesquels revenaient souvent ceux-ci: — Eustache… fuite… sauve-le…

Lorsque Marion eut rendu le dernier soupir, j'ai, en hâte, regagné Mayence pour tout raconter à Victoria, sans lui cacher que je soupçonnais de nouveau Tétrik de n'être pas étranger à cette trame, qui, ayant déjà enveloppé Victorin, son fils et Marion, laissait vacant le gouvernement de la Gaule. Ma soeur de lait, quoique désolée de la mort de Marion, combattit mes défiances au sujet de Tétrik; elle me rappela que moi-même, plus de trois mois avant ce meurtre, frappé de l'expression de haine et d'envie qui se trahissait sur la physionomie et dans les paroles de l'ancien compagnon de forge du capitaine, je lui avais dit à elle, Victoria, devant Tétrik, «que Marion devait être bien aveuglé par l'affection pour ne pas reconnaître que son ami était dévoré d'une implacable jalousie.» En un mot, Victoria partageait cette croyance du bon Marion: que le crime dont il venait d'être victime n'avait d'autre cause que la haineuse envie d'Eustache, poussée jusqu'au délire par la récente élévation de son ami; puis enfin, singulier hasard, ma soeur de lait recevait ce jour-là même de Tétrik, alors en route pour l'Italie, une lettre dans laquelle il lui apprenait que, sa santé dépérissant de plus en plus, les médecins n'avaient vu pour lui qu'une chance de salut: un voyage dans un pays méridional; il se rendait donc à Rome avec son fils.

Ces faits, la conduite de Tétrik depuis la mort de Victorin, ses lettres touchantes et les raisons irréfutables, je l'avoue, que me donnait Victoria, détruisirent encore une fois ma défiance à l'égard de l'ancien gouverneur de Gascogne je me persuadai aussi, chose d'ailleurs rigoureusement croyable d'après les antécédents d'Eustache, que l'horrible meurtre dont il s'était rendu coupable n'avait eu d'autre motif qu'une jalousie féroce, exaltée jusqu'à la folie furieuse par la récente et haute fortune de son ami.

J'ai tenu la promesse faite au bon et brave Marion à sa dernière heure. Sa mort a été attribuée à un meurtrier inconnu, mais non pas à Eustache. J'avais rapporté son épée à Victoria; aucun soupçon ne plana donc sur ce scélérat, qui ne reparut jamais ni à Mayence ni au camp. Les restes de Marion, pleuré par l'armée entière, reçurent les pompeux honneurs militaires dus au général et au chef de la Gaule.

CHAPITRE V

Le jour le plus néfaste de ma vie, après celui ou j'ai accompagné jusqu'aux bûchers, qui les ont réduits en cendres, les restes de Victorin, de son fils et de ma bien-aimée femme Ellèn, a été le jour où sont arrivés les événements suivants. Ce récit, mon enfant, se passe cinq ans après le meurtre de Marion, successeur de Victorin au gouvernement de la Gaule. Victoria n'habite plus Mayence, mais Trèves, grande et splendide ville gauloise de ce côté-ci du Rhin. Je continue de demeurer avec ma soeur de lait; Sampso, qui t'a servi de mère depuis la mort de mon Ellèn toujours regrettée, Sampso est devenue ma femme… Le soir de notre mariage, elle m'a avoué ce dont je ne m'étais jamais douté, qu'ayant toujours ressenti pour moi un secret penchant, elle avait d'abord résolu de ne pas se marier et de partager sa vie entre Ellèn, moi et toi, mon enfant.

La mort de ma femme, l'affection, la profonde estime que m'inspirait Sampso, ses vertus, les soins dont elle te comblait, ta tendresse pour elle, car tu la chérissais comme ta mère qu'elle remplaçait, les nécessités de ton éducation, enfin les instances de Victoria, qui, appréciant les excellentes qualités de Sampso, désirait vivement cette union: tout m'engageait à proposer ma main à ta tante. Elle accepta; sans le souvenir de la mort de Victorin et de celle d'Ellèn, dont nous parlions chaque jour avec Sampso, les larmes aux yeux, sans la douleur incurable de Victoria, songeant toujours à son fils et à son petit-fils, j'aurais retrouvé le bonheur après tant de chagrins.

J'habitais donc la maison de Victoria dans la ville de Trèves: le jour venait de se lever, je m'occupais de quelques écritures pour la mère des camps, car j'avais conservé mes fonctions près d'elle, j'ai vu entrer chez moi sa servante de confiance, nommée Mora; elle était née, disait-elle, en Mauritanie, d'où lui venait son nom de Mora; elle avait, ainsi que les habitants de ce pays, le teint bronzé, presque noir, comme celui des nègres; cependant, malgré la sombre couleur de ses traits, elle était jeune et belle encore. Depuis quatre ans (remarque cette date, mon enfant), depuis quatre ans que Mora servait ma soeur de lait, elle avait gagné son affection par son zèle, sa réserve et son dévouement qui semblait à toute épreuve: parfois Victoria, cherchant quelque distraction à ses chagrins, demandait à Mora de chanter, car sa voix était remarquablement pure; elle savait des airs d'une mélancolie douce et étrange. Un des officiers de l'armée était allé jusqu'au Danube; il nous dit un jour, en écoutant Mora, qu'il avait déjà entendu ces chants singuliers dans les montagnes de Hongrie. More parut fort surprise, et répondit qu'elle avait appris tout enfant, dans son pays de Mauritanie, les mélodies qu'elle nous répétait.

— Scanvoch, me dit Mora en entrant chez moi, ma maîtresse désire vous parler.

— Je te suis, Mora.

— Un mot auparavant, je vous prie.

— Que veux-tu?

— Vous êtes l'ami, le frère de lait de ma maîtresse… ce qui la touche vous touche…

— Sans doute… qu'y a-t-il?

— Hier, vous, avez quitté ma maîtresse après avoir passé la soirée près d'elle avec votre femme et votre enfant…

— Oui… et Victoria s'est retirée pour se reposer…

— Non… car peu de temps après votre départ j'ai introduit près d'elle un homme enveloppé d'un manteau. Après un entretien, qui a duré presque la moitié de la nuit, avec cet inconnu, ma maîtresse, au lieu de se coucher, a été si agitée, qu'elle s'est promenée dans sa chambre jusqu'au jour.

— Quel est cet homme? me suis-je dit tout haut dans le premier moment de ma surprise; car Victoria n'avait pas d'habitude de secrets pour moi. Quel mystère?

Mora, croyant que je l'interrogeais, indiscrétion dont je me serais gardé par respect pour Victoria, me répondit:

— Après votre départ, Scanvoch, ma maîtresse m'a dit: «Sors par le jardin; tu attendras à la petite porte… on y frappera d'ici à peu de temps; un homme en manteau gris se présentera… tu l'introduiras ici… et pas un mot de cette entrevue à qui que ce soit…»

— Ce secret, Mora, tu aurais dû me le taire…

— Peut-être ai-je tort de ne pas garder le silence, même envers vous, Scanvoch, l'ami dévoué, le frère de ma maîtresse; mais elle m'a paru si agitée après le départ de ce mystérieux personnage, que j'ai cru devoir tout vous dire… Puis, enfin, autre chose encore m'a décidée à m'adresser à vous…

— Achève…

— Cet homme, je l'ai reconduit à la porte du jardin…

Je marchais à quelques pas devant lui… Sa colère était si grande, que je l'ai entendu murmurer de menaçantes paroles contre ma maîtresse; cela surtout m'a déterminée à lui désobéir au sujet du secret qu'elle m'avait recommandé…

— As-tu dit à Victoria que cet homme l'avait menacée?

— Non… car à peine j'étais de retour auprès d'elle, qu'elle m'a ordonné d'un ton brusque… elle, toujours si douce pour moi, de la laisser seule… Je me suis retirée dans une chambre voisine… et jusqu'à l'aube, où ma maîtresse s'est jetée toute vêtue sur son lit, je l'ai entendue marcher avec agitation… J'ai cependant longtemps hésité avant de me décider à ces révélations, Scanvoch, mais lorsque tout à l'heure ma maîtresse m'a appelée pour m'ordonner de vous aller quérir, je n'ai pas regretté ce que j'ai fait… Ah! si vous l'aviez vue! comme elle était pâle et sombre!…

Je me rendis chez Victoria très-inquiet… Je fus douloureusement frappé de l'expression de ses traits… Mora ne m'avait pas trompé.

Avant de continuer ce récit, et pour t'aider à le comprendre, mon enfant, il me faut te donner quelques détails sur une disposition particulière de la chambre de Victoria… Au fond de cette vaste pièce se trouvait une sorte de cellule fermée par d'épais rideaux d'étoffe; dans cette cellule, où ma soeur de lait se retirait souvent pour regretter ceux qu'elle avait tant aimés, se trouvaient, au-dessus des symboles sacrés de notre foi druidique, les casques et les épées de son père, de son époux et de Victorin; là aussi se trouvait, chère et précieuse relique… le berceau du petit-fils de cette femme tant éprouvée par le malheur…

Victoria vint à moi et me dit d'une voix altérée:

— Frère… pour la première fois de ma vie j'ai eu un secret pour toi… frère… pour la première fois de ma vie je vais user de ruse et de dissimulation…

Puis, me prenant la main, — la sienne était brûlante, fiévreuse, — elle me conduisit vers la cellule, écarta les rideaux épais qui la fermaient, et ajouta:

— Les moments sont précieux; entre dans ce réduit, restes-y muet, immobile… et ne perds pas un mot de ce que tu vas entendre tout à l'heure… Je te cache là d'avance pour éloigner tout soupçon…

Les rideaux de la cellule se refermèrent sur moi; je restai dans l'obscurité pendant quelque temps; je n'entendis que le pas de Victoria sur le plancher; elle marchait avec agitation. J'étais dans cette cachette depuis une demi-heure peut-être, lorsque la porte de la chambre de Victoria s'ouvrit, se referma, et une voix dit ces mots:

— Salut à Victoria la Grande.

C'était la voix de Tétrik, toujours mielleuse et insinuante. L'entretien suivant s'engagea entre lui et Victoria; ainsi qu'elle me l'avait recommandé, je n'en ai pas oublié une parole, car dans la journée même je l'ai transcrit de souvenir, et parce que je sentais toute la gravité de cette conversation, et parce que cette mesure m'était commandée par une circonstance que tu apprendras bientôt.

— Salut à Victoria la Grande, avait dit l'ancien gouverneur de Gascogne.

— Salut à vous, Tétrik.

— La nuit vous a-t-elle, Victoria, porté conseil?

— Tétrik, répondit Victoria d'un ton parfaitement calme et qui contrastait avec l'agitation où je venais de la voir plongée, Tétrik, vous êtes poète?

— À quel propos, je vous prie, cette question?

— Enfin… vous faites des vers?

— Il est vrai… je cherche parfois dans la culture des lettres quelque distraction aux soucis des affaires d'État… et surtout aux regrets éternels que m'a laissés la mort de notre glorieux et infortuné Victorin… auquel je survis contre mon attente… Je vous l'ai souvent répété, Victoria… en nous entretenant de ce jeune héros… que j'aimais aussi paternellement que s'il eût été mon enfant… J'avais~ deux fils, il ne m'en reste qu'un… Je suis poète, dites-vous? hélas! je voudrais être l'un de ces génies qui donnent l'immortalité à ceux qu'ils chantent… Victorin vivrait dans la postérité comme il vit dans le coeur de ceux qui le regrettent! Mais à quoi bon me parler de mes vers… à propos de l'important sujet qui me ramène auprès de vous?

— Comme tous les poètes… vous relisez plusieurs fois vos vers afin de les corriger?

— Sans doute… mais…

— Vous les oubliez, si cela se peut dire, à cette fin qu'en les lisant de nouveau vous soyez, frappé davantage de ce qui pourrait blesser votre esprit et votre oreille?

— Certes, après avoir d'inspiration écrit quelque ode, il m'est parfois arrivé de laisser, ainsi que l'on dit, dormir ces vers pendant plusieurs mois; puis, les relisant, j'étais choqué de choses qui m'avaient d'abord échappé. Mais encore une fois, Victoria, il n'est pas question de poésie…

— Il y a un grand avantage en effet à laisser ainsi dormir des idées et à les reprendre ensuite, répondit ma soeur de lait avec un sang-froid dont j'étais de plus en plus étonné. Oui, cette méthode est bonne; ce qui, sous le feu de l'inspiration, ne nous avait pas d'abord blessé… nous blesse parfois, alors que l'inspiration s'est refroidie… Si cette épreuve est utile pour un frivole jeu d'esprit, ne doit-elle pas être plus utile encore lorsqu'il s'agit des circonstances graves de la vie?…

— Victoria… je ne vous comprends pas.

— Hier, dans la journée, j'ai reçu de vous une lettre conçue en ces termes:

«Ce soir, je serai à Trèves à l'insu de tous; je vous adjure au nom des plus grands intérêts de notre chère patrie, de me recevoir en secret, et de ne parler à personne, pas même à votre ami et frère Scanvoch; j'attendrai vers minuit votre réponse à la porte du jardin de votre maison.»

— Et cette entrevue… vous me l'avez accordée, Victoria… Malheureusement pour moi, elle n'a pas été décisive, et au lieu de retourner à Mayence sans que ma venue ait été connue dans cette ville, j'ai été forcé de rester aujourd'hui, puisque vous avez remis à ce matin la réponse et la résolution que j'attends de vous.

— Cette résolution, je ne saurais vous la faire connaître avant d'avoir soumis votre proposition à l'épreuve dont nous parlions tout à l'heure.

— Quelle épreuve?

— Tétrik, j'ai laissé dormir… ou plutôt j'ai dormi avec vos offres, faites-les moi de nouveau… Peut-être alors ce qui m'avait blessée… ne me blessera plus… peut-être ce qui ne m'avait pas choquée me choquera-t-il…

— Victoria, vous, si sérieuse, plaisanter en un pareil moment!…

— Celle-là qui, avant d'avoir à pleurer son père et son époux, son fils et son petit-fils, souriait rarement… celle-là ne choisit pas le temps d'un deuil éternel pour plaisanter… croyez- moi, Tétrik…

— Cependant…

— Je vous le répète, vos propositions d'hier m'ont paru si extraordinaires… elles ont soulevé dans mon esprit tant d'indécision, tant d'étranges pensées, qu'au lieu de me prononcer sous le coup de ma première impression… je veux tout oublier et vous entendre encore, comme si pour la première fois vous me parliez de ces choses.

— Victoria, votre haute raison, votre esprit d'une décision toujours si prompte, si sûre, ne m'avaient pas habitué, je l'avoue, à ces tempéraments.

— C'est que jamais, dans ma vie, déjà longue, je n'ai eu à me décider sur des questions de cette gravité.

— De grâce, rappelez-vous qu'hier…

— Je ne veux rien me rappeler… Pour moi, notre entretien d'hier n'a pas eu lieu… Il est minuit, Mora vient d'aller vous quérir à la porte du jardin; elle vous a introduit près de moi: vous parlez, je vous écoute…

— Victoria…

— Prenez garde… si vous me refusez, je vous répondrai peut-être selon ma première impression d'hier… et, vous le savez, Tétrik, lorsque je me prononce… c'est toujours d'une manière irrévocable…

— Votre première impression m'est donc défavorable? s'écria-t-il avec un accent rempli d'anxiété. Oh! ce serait un grand malheur!

— Parlez donc de nouveau, si vous voulez que ce malheur soit réparable…

— Qu'il en soit ainsi que vous le désirez, Victoria… bien qu'une pareille singularité de votre part me confonde… Vous le voulez? soit… Notre entretien d'hier n'a pas eu lieu… je vous revois en ce moment pour la première fois après une assez longue absence, quoiqu'une fréquente correspondance ait toujours eu lieu entre nous, et je vous dis ceci: Il y a cinq ans, frappé au coeur par la mort de Victorin… mort à jamais funeste, qui emportait avec elle mes espérances pour le glorieux avenir de la Gaule!… j'étais mourant en Italie, à Rome, où mon fils m'avait accompagné… Ce voyage, selon les médecins, devait rétablir ma santé; ils se trompaient: mes maux empiraient… Dieu voulut qu'un prêtre chrétien me fût secrètement amené par un de mes amis récemment converti… La foi m'éclaira et, en m'éclairant, elle fit un miracle de plus, elle me sauva de la mort… Je revins à une vie pour ainsi dire nouvelle, avec une religion nouvelle… Mon fils abjura comme moi, mais en secret, les faux dieux que nous avions jusqu'alors adorés… À cette époque, je reçus une lettre de vous, Victoria; vous m'appreniez le meurtre de Marion: guidé par vous, et selon mes prévisions, il avait sagement, gouverné la Gaule… Je restai anéanti à cette nouvelle, aussi désespérante qu'inattendue; vous me conjuriez, au nom des intérêts les plus sacrés du pays, de revenir en Gaule: personne, disiez-vous, n'était capable, sinon moi, de remplacer Marion… Vous alliez plus loin: moi seul, dans l'ère nouvelle et pacifique qui s'ouvrait pour notre pays, je pouvais, en le gouvernant, combler sa prospérité; vous faisiez un véhément appel à ma vieille amitié pour vous, à mon dévouement à notre patrie… Je quittai Rome avec mon fils; un mois après j'étais auprès de vous, à Mayence; vous me promettiez votre tout-puissant appui auprès de l'armée, car vous étiez ce que vous êtes encore aujourd'hui, la mère des camps… Présenté par vous à l'armée, je fus acclamé par elle… Oui, grâce à vous seule, moi, gouverneur civil, moi, qui de ma vie n'avais touché l'épée, je fus, chose unique jusqu'alors, acclamé chef unique de la Gaule, puisque vous déclariez fièrement de ce jour à l'empereur que la Gaule, désormais indépendante, n'obéirait qu'à un seul chef gaulois librement élu… L'empereur, engagé dans sa désastreuse guerre d'Orient contre la reine Zénobie, votre héroïque émule, l'empereur céda… Seul, je gouvernai notre pays. Ruper, vieux général éprouvé dans les guerres du Rhin, fut chargé du commandement des troupes; l'armée, dans sa constante idolâtrie pour vous, voulut vous conserver au milieu d'elle… Moi, je m'occupai de développer en Gaule les bienfaits de la paix… Toujours secrètement fidèle à la foi chrétienne, je ne crus pas politique de la confesser publiquement; je vous ai donc caché à vous-même, Victoria, jusqu'à aujourd'hui, ma conversion à la religion dont le pape est à Rome. Depuis cinq ans la Gaule, prospère au dedans, est respectée au dehors; j'ai établi le siège de mon gouvernement et du sénat à Bordeaux, tandis que vous restiez au milieu de l'armée qui couvre nos frontières, prête à repousser, soit de nouvelles invasions des Franks, soit les Romains, s'ils voulaient maintenant attenter à notre complète indépendance si chèrement reconquise… Vous le savez, Victoria, je me suis toujours inspiré de votre haute sagesse, soit en venant souvent vous visiter à Trèves, depuis que vous avez quitté Mayence, soit en correspondant journellement avec vous sur les affaires du pays; mais je ne m'abuse pas, Victoria, et je suis fier de reconnaître cette vérité: votre main toute-puissante m'a seule élevé au pouvoir, seule elle m'y soutient… Oui, du fond de sa modeste maison de Trèves, la mère des camps est de fait impératrice de la Gaule… et moi, malgré le pouvoir dont je jouis, je suis, et je m'en honore, Victoria, je suis votre premier sujet… Ce rapide regard sur le passé était indispensable pour établir nettement la position présente… Ainsi que je vous l'ai dit hier, veuillez-vous le rappeler…

— Je ne me souviens plus d'hier… Poursuivez, Tétrik…

— La déplorable mort de Victorin et de son fils, le meurtre de Marion, vous prouvent la funeste fragilité des pouvoirs électifs… Cette idée n'est pas, vous le savez, nouvelle chez moi… J'étais autrefois venu à Mayence afin de vous engager à acclamer l'enfant de Victorin l'héritier de son père… Dieu a voulu qu'un crime affreux ruinât ce projet auquel vous eussiez peut-être consenti plus tard…

— Continuez…

— La Gaule est maintenant en paix, sa valeureuse armée vous est dévouée plus qu'elle ne l'a jamais été à aucun général, elle impose à nos ennemis; notre beau pays, pour atteindre à son plus haut point de prospérité, n'a plus besoin que d'une chose, la stabilité; en un mot, il lui faut une autorité qui ne soit plus livrée au caprice d'une élection intelligente aujourd'hui, stupide demain; il nous faut donc un gouvernement qui ne soit plus personnifié dans un homme toujours à la merci du soulèvement militaire de ceux qui l'ont élu, ou du poignard d'un assassin. L'institution monarchique, basée non sur un homme, mais sur un principe, existait en Gaule il y a des siècles; elle peut seule aujourd'hui donner à notre pays la force, la prospérité, qui lui manquent… La monarchie, vous disais-je hier, Victoria, seule, vous pouvez la rétablir en Gaule: je viens vous en offrir les moyens, guidé par mon fervent amour pour mon pays…

— C'est cette offre que je veux vous entendre me proposer de nouveau, Tétrik…

— Ainsi, vous exigez…

— Rien n'a été dit hier… parlez…

— Victoria, vous disposez de l'armée… moi, je gouverne le pays; vous m'avez fait ce que je suis… j'ai plaisir à vous le répéter… vous êtes au vrai l'impératrice de la Gaule, et moi, votre premier sujet… Unissons-nous dans un but commun pour assurer à jamais l'avenir de notre glorieuse patrie; unissons, non pas nos corps, je suis vieux… vous êtes belle et jeune encore, Victoria… mais unissons nos âmes devant un prêtre de la religion nouvelle, dont le pape est à Rome… Embrassez le christianisme, devenez mon épouse devant Dieu… et proclamez-nous, vous, impératrice, moi, empereur des Gaules… L'armée n'aura qu'une voix pour vous élever au trône… vous régnerez seule et sans partage… Quant à moi, vous le savez, je n'ai aucune ambition, et, malgré mon vain titre d'empereur, je continuerai d'être votre premier sujet… Seulement, il sera, je crois, très-politique d'adopter mon fils comme successeur au trône; il est en âge d'être marié; nous choisirons pour lui une alliance souveraine… j'ai déjà mes vues… et la monarchie des Gaules est à jamais fondée… Voilà, Victoria, ce que je vous proposais hier… voilà ce que je vous propose aujourd'hui… Je vous ai, selon votre désir, exposé de nouveau mes projets pour le bien du pays; adoptez ce plan, fruit de longues années de méditation, d'expérience… et la Gaule marche à la tête des nations du monde…

Un assez long silence de ma soeur de lait suivit ces paroles de son parent… Elle reprit, toujours calme:

— J'ai été sagement inspirée en voulant vous entendre une seconde fois, Tétrik… Et d'abord, dites-moi, vous avez abjuré pour la religion nouvelle l'antique foi de nos pères? La Gaule, presque tout entière, est cependant restée fidèle à la foi druidique.

— Aussi ai-je tenu, par politique, mon abjuration secrète; mais si, acceptant mon offre, vous abjuriez aussi votre idolâtrie lors de notre mariage, je confesserais très-haut ma nouvelle croyance; et, très-probablement, votre conversion, à vous, Victoria, l'idole de notre peuple, entraînerait la conversion des trois quarts du pays.

— Dites-moi, Tétrik, vous avez abjuré la croyance de nos pères pour la foi nouvelle, pour l'Évangile prêché par ce jeune homme de Nazareth, crucifié à Jérusalem il y a plus de deux siècles… À cette foi nouvelle, vous croyez sans doute?

— L'aurais-je embrassée sans cela?

— Cet Évangile, je l'ai lu… Une aïeule de Scanvoch a assisté aux derniers jours de Jésus, l'ami des esclaves et des affligés… Or, dans les tendres et divines paroles du jeune maître de Nazareth, je n'ai trouvé que des exhortations au renoncement des richesses, à l'humilité, à l'égalité parmi les hommes… et voici que, fervent et nouveau converti, vous rêvez la royauté…

— Un mot, Victoria…

— Durant sa vie, le jeune docteur de Nazareth disait: «Le maître n'est pas plus que le disciple… l'esclave est autant que son seigneur…» Il se disait fils de Dieu, de même que notre foi druidique nous apprend que nous sommes tous fils d'un même Dieu…

— Pris en un sens absolu, l'Évangile de Notre-Seigneur Jésus- Christ ne serait, vous l'avouerez, qu'une machine d'éternelle rébellion du pauvre contre le riche, du serviteur contre son maître, du peuple contre ses chefs, la négation enfin de toute autorité; tandis que les religions, au contraire, doivent rendre l'autorité plus puissante, plus redoutable…

— Je sais cela… Nos druides, au temps de leur barbarie primitive, et avant de devenir les plus sublimes des hommes, se sont aussi rendus redoutables aux peuples ignorants, alors qu'ils les frappaient de terreur et les écrasaient sous leur pouvoir; mais-le jeune maître de Nazareth a flétri ces fourberies atroces en disant avec indignation: «Vous voulez faire porter aux hommes des fardeaux écrasants, que vous ne touchez pas, vous, prêtres du bout du doigt…»

— La raison d'État passe avant les principes… Rien de plus périlleux, Victoria, que d'abandonner la nomination d'un chef politique ou religieux au brutal caprice d'une élection populaire… L'intérêt du présent et de l'avenir vous fait donc une loi d'accepter mes offres… Je me résume: Prenez-moi pour époux; embrassez, comme moi, la foi nouvelle; faites-nous proclamer par l'armée, vous et moi, empereur et impératrice; adoptez mon fils et sa postérité… La Gaule, à notre exemple, se fait tout entière chrétienne; et, soutenus par les prêtres et les évêques, nous possédons l'autorité la plus souveraine, la plus absolue, dont aient jamais joui un empereur et une impératrice!…

Soudain la voix de Victoria, jusqu'alors calme et contenue, éclata indignée, menaçante:

— Tétrik! vous me proposez là un pacte sacrilège… tyrannique… infâme!

— Victoria, que signifie?…

— Hier, je vous croyais insensé…, aujourd'hui, que vous m'avez ouvert les profondeurs de votre âme infernale… je vous crois un monstre d'ambition et de scélératesse!…

— Moi! grand Dieu!

— Vous!… Oh! à cette heure le passé éclaire pour moi le présent, et le présent l'avenir… Béni soyez-vous, ô Hésus!… Je n'étais pas seule à entendre cet effrayant complot!…

— Que dites-vous?

— Vous m'avez inspiré, ô Hésus! et j'ai voulu avoir un témoin caché, qui affirmerait au besoin la réalité de ce projet monstrueux… car ma parole elle-même… non, la parole de Victoria ne serait pas crue si elle dévoilait tant d'horreurs!… Viens, mon frère… viens, Scanvoch!…

À cet appel de Victoria, je m'écriai:

— Ma soeur… je ne dis plus comme autrefois: Je soupçonne cet homme!… je dis: J'accuse le criminel!

— Ce n'est pas d'aujourd'hui que vous m'accusez, Scanvoch, reprit Tétrik avec un impérieux dédain, ce n'est pas d'aujourd'hui que ces folles accusations sont tombées devant mon mépris…

— Je te soupçonnais autrefois, Tétrik, lui dis-je, d'avoir, par tes machinations ténébreuses, amené la mort de Victorin et celle de son fils au berceau… Aujourd'hui, moi, Scanvoch, je t'accuse de cette horrible trame!…

— Prends garde, dit Tétrik pâle, sombre, menaçant, prends garde, mon pouvoir est grand…

— Mon frère, me dit Victoria, ta pensée est la mienne… Parle sans crainte… moi aussi j'ai un grand pouvoir…

— Tétrik, je te soupçonnais autrefois d'avoir tuer Marion… aujourd'hui, moi, Scanvoch, je t'accuse de ce crime!…

— Malheureux insensé! où sont les preuves de ce que tu as l'audace d'avancer?…

— Oh! je le sais… tu es prudent et habile autant que patient, tu brises tes instruments dans l'ombre après t'en être servi.

— Ce sont des mots, reprit Tétrik avec un calme glacial; mais les preuves où sont-elles?…

— Les preuves, s'écria Victoria, elles sont dans tes propositions sacrilèges… Écoute, Tétrik, voici la vérité: tu as conçu le projet d'être empereur héréditaire de la Gaule longtemps avant la mort de Victorin; ta proposition de faire acclamer mon petit-fils comme héritier du pouvoir de son père était à la fois un leurre destiné à me tromper sur tes desseins et un premier pas dans la voie que tu poursuivais…

— Victoria, la passion vous égare. Quel maladroit ambitieux j'aurais été, moi, voulant arriver un jour à l'empire héréditaire… vous conseiller de faire décerner ce pouvoir à votre race…

— Le principe était accepté par l'armée: l'hérédité du pouvoir reconnue pour l'avenir; tu te débarrassais ensuite de mon fils et de mon petit-fils, ce que tu as fait…

— Moi…

— Tout maintenant se dévoile à mes yeux… Cette bohémienne maudite a été ton instrument; elle est venue à Mayence pour séduire mon fils, pour le pousser, par ses refus, à l'acte infâme aux prix duquel cette créature mettait ses faveurs… Ce crime commis, mon fils devait être tué par Scanvoch, rappelé à Mayence cette nuit-là même, ou massacré par l'armée, prévenue et soulevée à temps par tes émissaires…

— Des preuves, Victoria! des preuves!…

— Je n'en ai pas… mais cela est! Dans la même nuit, tu as fait tuer mon petit-fils entre mes bras: ma race a été éteinte… ton premier pas vers l'empire était marqué dans le sang. Tu as ensuite refusé le pouvoir et proposé l'élévation de Marion… Oh! je l'avoue, à ce prodige d'astuce infernale, mes soupçons, un moment éveillés, se sont évanouis… Deux mois après son acclamation comme chef de la Gaule… Marion tombait sous le fer d'un meurtrier, ton instrument.

— Des preuves…, reprit Tétrik impassible, des preuves!…

— Je n'en ai pas, mais cela est… Tu restais seul: Victorin, son fils, Marion, tués… Alors, devenue, sans le savoir, ta complice, je t'ai adjuré de prendre le gouvernement du pays… Tu triomphais, mais à demi… tu gouvernais, mais, tu l'as dit, tu n'étais que mon premier sujet, à moi, la mère des camps… Oh! je le vois à cette heure, mon pouvoir te gêne! l'armée, la Gaule, t'ont accepté pour leur chef, présenté par moi; elles ne t'ont pas choisi… D'un mot je peux te briser comme je t'ai élevé… Aveuglé par l'ambition, tu as jugé mon coeur d'après le tien; tu m'as crue capable de vouloir changer mon influence sur l'armée contre la couronne d'impératrice, et d'introniser à ce prix toi et ta race… Tu as conclu avec le pape et les évêques un pacte ténébreux, dans l'espoir d'asservir un jour cet intelligent et fier peuple gaulois, qui, libre, choisit librement ses chefs, et reste fidèle à la religion de ses pères. Quoi! il a brisé depuis des siècles, par les mains sacrées de Ritha-Gaür, le joug des rois… et tu voudrais de nouveau lui imposer ce joug, en t'alliant avec la nouvelle Église?… Eh bien, moi, Victoria, la mère des camps, je te dis ceci à toi Tétrik, chef de la Gaule: Devant le peuple et l'armée, je t'accuse de vouloir asservir la Gaule! je t'accuse d'avoir renié la foi de tes pères! je t'accuse d'avoir contracté une secrète alliance avec les évêques! je t'accuse de vouloir usurper la couronne impériale pour toi et pour ta race… Oui, de ceci, moi, Victoria, je t'accuse, et je t'accuserai devant le peuple et l'armée, te déclarant traître, renégat, meurtrier, usurpateur… Je vais demander sur l'heure que tu sois jugé par le sénat, et puni de mort pour tes crimes si tu es reconnu coupable!…

Malgré la véhémence des accusations de ma soeur de lait, Tétrik revint à son calme habituel, dont il était un moment sorti pour me menacer, et répondit de sa voix la plus onctueuse:

— Victoria, j'avais cru profitable à la Gaule le projet que je vous ai soumis… n'y pensons plus… Vous m'accusez, je suis prêt à répondre devant le sénat et l'armée… Si ma mort, prononcée par mes juges, à votre instigation, peut être d'un utile enseignement pour le pays, je ne vous disputerai pas le peu de jours qui me restent à vivre. Je reste à Trèves, où j'attendrai la décision du sénat… Adieu, Victoria… l'avenir prouvera qui de vous ou de moi aimait la Gaule d'un amour éclairé… Encore adieu, Victoria…

Et il fit un pas vers la porte; j'y arrivai avant lui, et, barrant le passage, je m'écriai:

— Tu ne sortiras pas! tu veux fuir la punition due à tes crimes…

Tétrik me toisa des pieds à la tête avec une hauteur glaciale, et dit en se tournant à demi vers Victoria:

— Quoi! dans votre maison, de la violence contre un vieillard… contre un parent venu chez vous sans défiance…

— Je respecterai ce qui est sacré en tout pays, l'hospitalité, répondit la mère des camps. Vous êtes venu ici librement, vous sortirez librement.

— Ma soeur! m'écriai-je, prenez garde! votre confiance vous a déjà été funeste…

Victoria, d'un geste, m'interrompit, réfléchit, et dit avec amertume:

— Tu as raison… ma confiance a été funeste au pays; elle me pèse comme un remords… ne crains rien cette fois.

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