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L'alouette du casque

CHAPITRE PREMIER (continued 3)

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— C'est chose simple que d'aimer un vieil ami; je lui ai donc dit «Vois-tu, Eustache, un jour ou l'autre ces écorcheurs franks tenteront une attaque décisive contre nous; ils laisseront, pour assurer leur retraite, une réserve à la garde de leur camp et de leurs chariots de guerre; cette réserve ne sera pas un bien gros morceau à avaler pour nos tribus alliées, renforcées d'une bonne légion d'élite commandée par un de nos capitaines… de sorte que si ces écorcheurs sont battus de ce côté-ci du Rhin, toute retraite leur sera coupée sur l'autre rive.» Ce que je prévoyais arrive aujourd'hui; les Franks nous attaquent; il faudrait donc, je crois, envoyer sur l'heure aux tribus alliées quelques troupes d'élite, commandées par un capitaine énergique, prudent et avisé.

— Ce capitaine… ce sera vous, Marion, dit Victoria.

— Moi, soit… Je connais le pays… mon projet est fort simple… Pendant que les Franks viennent nous attaquer, je traverse le Rhin, afin de brûler leur camp, leurs chariots et d'exterminer leur réserve… Que Victorin les batte sur notre rive, ils voudront repasser le fleuve et me trouveront sur l'autre bord avec mon ami Eustache, prêt à leur tendre autre chose que la main pour les aider à aborder. Grande vanité d'ailleurs pour eux d'aborder en ce lieu, puisqu'ils n'y trouveraient plus ni réserve, ni camp, ni chariots.

— Marion, reprit ma soeur de lait après avoir attentivement écouté le capitaine, le gain de la bataille est certain, si vous exécutez ce plan avec votre bravoure et votre sang-froid ordinaires.

— J'ai bon espoir, car mon ami Eustache m'a dit d'un ton encore plus hargneux que d'habitude: «Il n'est point déjà si sot, ton projet, il n'est point déjà si sot.» Or, l'approbation d'Eustache m'a toujours porté bonheur.

— Victoria, dit à demi-voix Tétrik, ne pouvant contraindre davantage son anxiété, je ne suis pas homme de guerre… j'ai une confiance entière dans le génie militaire de votre fils; mais de moment en moment un ennemi qui nous est deux ou trois fois supérieur en nombre s'avance contre nous… et Victorin ne décide rien, n'ordonne rien!

— Il vous l'a dit avec raison: «Avant d'agir, il faut penser,» répond Victoria. Ce calme réfléchi… au moment du péril, est d'un homme sage… N'est-il pas insensé de courir en aveugle au-devant du danger?

Soudain Victorin frappa dans ses mains, sauta au cou de sa mère, qu'il embrassa en s'écriant:

— Ma mère… Hésus m'inspire… Pas un de ces barbares n'échappera, et pour longtemps la paix de la Gaule sera du moins assurée… Ton projet est excellent, Marion… il se lie à mon plan de bataille comme si nous l'avions conçu à nous deux.

— Quoi! tu m'as entendu? dit le capitaine étonné, moi qui te croyais absorbé dans tes réflexions!

— Un amant, si absorbé qu'il paraisse, entend toujours ce qu'on dit de sa maîtresse, mon brave Marion, répondit gaiement Victorin; et ma souveraine maîtresse, à moi… c'est la guerre!

— Encore cette peste de luxure, me dit à demi-voix le capitaine. Hélas! elle le poursuit partout, jusque dans ses idées de bataille!

— Marion, reprit Victorin, nous avons ici, sur le Rhin, deux cents barques de guerre à six rames?

— Tout autant et bien équipées.

— Cinquante de ces barques te suffiront pour transporter le renfort de troupes d'élite que tu vas conduire à nos alliés de l'autre côté du fleuve?

— Cinquante me suffiront.

— Les cent cinquante autres, montées chacune par dix rameurs soldats armés de haches, et par vingt archers choisis, se tiendront prêtes à descendre le Rhin jusqu'au promontoire d'Herfeld, où elles attendront de nouvelles instructions; donne cet ordre au capitaine de la flottille en t'embarquant.

— Ce sera fait…

— Exécute ton plan de point en point, brave Marion… Extermine la réserve des Franks, incendie leur camp, leurs chariots… La journée est à nous si je force ces écorcheurs à la retraite.

— Et tu les y forceras, Victorin… c'est chez toi vieille habitude, quoique ta barbe soit naissante. Je cours chercher mon bon ami Eustache et exécuter tes ordres…

Avant de sortir, le capitaine Marion tira son épée, la présenta par la poignée à la mère des camps, et lui dit:

— Touchez, s'il vous plaît, cette épée de votre main, Victoria… ce sera d'un bon augure pour la journée…

— Va, brave et bon Marion, répondit la mère des camps en rendant l'arme, après en avoir serré virilement la poignée dans sa belle et blanche main, va, Hésus est pour la Gaule, qui veut vivre libre et prospère.

— Notre cri de guerre sera: Victoria la Grande! et on l'entendra d'un bord à l'autre du Rhin, dit Marion avec exaltation.

Puis il ajouta en sortant précipitamment:

— Je cours chercher mon ami Eustache, et à nos barques! à nos barques!

Au moment où Marion sortait, plusieurs chefs de légions et de cohortes, instruits du débarquement des Franks par l'officier qui, porteur de cette nouvelle, avait sur son passage répandu l'alarme dans le camp, accoururent prendre les ordres du jeune général.

— Mettez-vous à la tête de vos troupes, leur dit-il. Rendez-vous avec elles au champ d'exercice. Là, j'irai vous rejoindre, et je vous assignerai votre marche de bataille; je veux auparavant en conférer avec ma mère.

— Nous connaissons ta vaillance et ton génie militaire, répondit le plus âgé de ces chefs de cohortes, robuste vieillard à barbe blanche. Ta mère, l'ange de la Gaule veille à tes côtés. Nous attendrons tes ordres avec confiance.

— Ma mère, dit le jeune général d'une voix touchante, votre pardon, à la face de tous, et un baiser de vous, me donneraient bon courage pour cette grande journée de bataille!

— Les égarements de la jeunesse de mon fils ont souvent attristé mon coeur, ainsi que le vôtre, à vous, qui l'avez vu naître, dit Victoria aux chefs de cohortes; pardonnez-lui comme je lui pardonne…

Et elle serra passionnément son fils contre sa poitrine.

— D'infâmes calomnies ont couru dans l'armée contre Victorin, reprit le vieux capitaine; nous n'y avons pas cru, nous autres; mais, moins éclairé que nous, le soldat est prompt au blâme comme à la louange… Suis donc les conseils de ton auguste mère Victorin, ne donne plus prétexte aux calomnies… Nous te disons ceci comme à notre fils, à toi l'enfant des camps, dont Victoria la Grande est la mère: nous allons attendre tes ordres; compte sur nous, nous comptons sur toi.

— Vous me parlez en père, répondit Victorin, ému de ces simples et dignes paroles, je vous écouterai en fils; votre vieille expérience m'a guidé tout enfant sur les champs de bataille; votre exemple a fait de moi le soldat que je suis; je tâcherai, aujourd'hui encore, de me montrer digne de vous et de ma mère…

— C'est ton devoir, puisque nous nous glorifions en toi et en elle, — répondit le vieux capitaine. Puis, s'adressant à Victoria: — L'armée ne te verra-t-elle pas tout à l'heure avant de marcher au combat? Pour nos soldats et pour nous, ta présence est toujours un bon présage…

— J'accompagnerai mon fils jusqu'au champ d'exercice, et puis bataille et triomphe!… Les aigles romaines planaient sur notre terre asservie! le coq gaulois les en a chassées… et il ne chasserait pas cette nuée d'oiseaux de proie qui veulent s'abattre sur la Gaule! s'écria la mère des camps avec un élan si fier, si superbe, que je crus voir en elle la déesse de la patrie et de la liberté. Par Hésus! le Frank barbare nous conquérir! Il ne resterait donc en Gaule ni une lance, ni une épée, ni une fourche, ni un bâton, ni une pierre!…

À ces mâles paroles, les chefs des légions, partageant l'exaltation de Victoria, tirèrent spontanément leurs épées, les choquèrent les unes contre les autres, et s'écrièrent à ce bruit guerrier:

— Par le fer de ces épées, Victoria, nous te le jurons, la Gaule restera libre, ou tu ne nous reverras pas!…

— Oui… par ton nom auguste et cher, Victoria! nous combattrons jusqu'à la dernière goutte de sang!…

Et tous sortirent en criant:

— Aux armes! nos légions!…

— Aux armes! nos cohortes!…

Durant toute cette scène, où s'étaient si puissamment révélés le génie militaire de Victorin, sa tendre déférence pour sa mère, l'imposante influence qu'elle et lui exerçaient sur les chefs de l'armée, j'avais souvent, à la dérobée, jeté les yeux sur le gouverneur de Gascogne, retiré dans un coin de la chambre; était- ce sa peur de l'approche des Franks? était-ce sa secrète rage de reconnaître en ce moment la vanité de ses calomnies contre Victorin (car malgré la doucereuse habileté de sa défense, je soupçonnais toujours Tétrik)? Je ne sais; mais sa figure livide, altérée, devenait de plus en plus méconnaissable… Sans doute de mauvaises passions, qu'il avait intérêt à cacher, l'animaient alors; car, après le départ des chefs de légions, la mère des camps s'étant retournée vers le gouverneur, celui-ci tâcha de reprendre son masque de douceur habituelle, et dit à Victoria en s'efforçant de sourire:

— Vous et votre fils, vous êtes doués de magie… Selon ma faible raison, rien n'est plus inquiétant que cette approche de l'armée franque, dont vous ne semblez pas vous soucier, délibérant aussi paisiblement ici que si le combat devait avoir lieu demain… Et pourtant votre tranquillité, en de pareilles circonstances, me donne une aveugle confiance…

— Rien de plus naturel que notre tranquillité, reprit Victorin; j'ai calculé le temps nécessaire aux Franks pour achever de traverser le Rhin, de débarquer leurs troupes, de former leurs colonnes, et d'arriver à un passage qu'ils doivent forcément traverser… Hâter mes mouvements serait une faute, ma lenteur me sert.

Puis, s'adressant à moi, Victorin me dit:

— Scanvoch, va t'armer; j'aurai des ordres à te donner après avoir conféré avec ma mère.

— Tu me rejoindras avant que d'aller retrouver mon fils sur le champ d'exercice, me dit à son tour Victoria; j'ai aussi, moi, quelques recommandations à te faire.

— J'oubliais de te dire une chose importante peut-être en ce moment, ai-je repris. La soeur d'un des rois franks, craignant d'être mise à mort par son frère, est venue hier du camp des barbares avec moi.

— Cette femme pourra servir d'otage, dit Tétrik, il faut la garder étroitement comme prisonnière.

— Non, ai-je répondu au gouverneur, j'ai promis à cette femme qu'elle serait libre ici, et je l'ai assurée de la protection de Victoria.

— Je tiendrai ta promesse, reprit ma soeur de lait. Où est cette femme?

— Dans ma maison.

— Fais-la conduire ici après le départ des troupes, je la verrai.

Je sortais, ainsi que le gouverneur de Gascogne, afin de laisser Victorin seul avec sa mère, lorsque j'ai vu entrer chez elle plusieurs bardes et druides qui, selon notre antique usage, marchaient toujours à la tête de l'armée, afin de l'animer encore par leurs chants patriotiques et guerriers.

En quittant la demeure de Victoria, je courus chez moi pour m'armer et prendre mon cheval. De toutes parts les trompettes, les buccins, les clairons retentissaient au loin dans le camp; lorsque j'entrai dans ma maison, ma femme et Sampso, déjà prévenues par la rumeur publique du débarquement des Franks, préparaient mes armes; Ellèn fourbissait de son mieux ma cuirasse d'acier, dont le poli avait été la veille altéré par le feu du brasier allumé sur mon armure par l'ordre de Néroweg, l'Aigle terrible, ce puissant Roi des Franks.

— Tu es bien la vraie femme d'un soldat, dis-je à Ellèn en souriant de la voir si contrariée de ne pouvoir rendre brillante la place ternie qui contrastait avec les autres parties de ma cuirasse. L'éclat des armes de ton mari est ta plus belle parure.

— Si nous n'étions pas si pressées par le temps, me dit Ellèn, nous serions parvenues à faire disparaître cette place noire; car, depuis une heure, Sampso et moi, nous cherchons à deviner comment tu as pu noircir et ternir ainsi ta cuirasse.

— On dirait des traces de feu, reprit Sampso, qui, de son côté, fourbissait activement mon casque avec un morceau de peau; le feu seul peut ainsi ronger le poli de l'acier.

— Vous avez deviné, Sampso, ai-je répondu en riant et allant prendre mon épée, ma hache d'armes et mon poignard: il y avait grand feu au camp des Franks; ces gens hospitaliers m'ont engagé à m'approcher du brasier; la soirée était fraîche, et je me suis placé un peu trop près du foyer.

— L'annonce du combat te rend joyeux, mon Scanvoch, reprit ma femme; c'est ton habitude, je le sais depuis longtemps.

— Et l'annonce du combat ne t'attriste pas, mon Ellèn, parce que tu as le coeur ferme.

— Je puise ma fermeté dans la foi de nos pères, mon Scanvoch; elle m'a enseigné que nous allons revivre ailleurs avec ceux-là que nous avons aimés dans ce monde-ci, me répondit doucement Ellèn, en m'aidant, ainsi que Sampso, à boucher ma cuirasse. Voilà pourquoi je pratique cette maxime de nos mères: «La Gauloise ne pâlit jamais lorsque son vaillant époux part pour le combat, et elle rougit de bonheur à son retour.» S'il ne revient plus, elle songe avec fierté qu'il est mort en brave, et chaque soir elle se dit: «Encore un jour d'écoulé, encore un pas de fait vers ces mondes inconnus où l'on va retrouver ceux qui nous ont été chers!»

— Ne parlons pas d'absence, mais de retour, dit Sampso en me présentant mon casque si soigneusement fourbi de ses mains, qu'elle aurait pu mirer dans l'acier sa douce figure; vous avez été jusqu'ici heureux à la guerre, Scanvoch, le bonheur vous suivra, vous nous le ramènerez avec vous.

— J'en crois votre assurance, chère Sampso… Je pars, heureux de votre affection de coeur et de l'amour d'Ellèn; heureux je reviendrai surtout si j'ai pu marquer de nouveau à la face certain roi de ces écorcheurs franks, en reconnaissance de sa loyale hospitalité d'hier envers moi; mais me voici armé… Un baiser à mon petit Aëlguen, et à cheval!…

Au moment où je me dirigeais vers la chambre de ma femme, Sampso m'arrêtant:

— Mon frère… et cette étrangère?

— Vous avez raison, Sampso, je l'oubliais.

J'avais, par prudence, enfermé Elwig; j'allai heurter à sa porte, et je lui dis:

— Veux-tu que j'entre chez toi?

Elle ne me répondit pas; inquiet de ce silence, j'ouvris la porte: je vis Elwig assise sur le bord de sa couche, son front entre ses mains. À mon aspect, elle jeta sur moi un regard farouche et resta muette. Je lui demandai:

— Le sommeil t'a-t-il calmée?

— Il n'est plus de sommeil pour moi… m'a-t-elle brusquement répondu. Riowag est mort!…

— Vers le milieu du jour, ma femme et ma soeur te conduiront auprès de Victoria la Grande; elle te traitera en amie… Je lui ai annoncé ton arrivée au camp.

La soeur de Néroweg, l'Aigle terrible, me répondit par un geste d'insouciance.

— As-tu besoin de quelque chose? lui ai-je dit. Veux-tu manger? veux-tu boire?…

— Je veux de l'eau… J'ai soif… je brûle!…

Sampso, malgré le refus de la prêtresse, alla chercher quelques provisions, une cruche d'eau, déposa le tout près d'Elwig toujours sombre, immobile et muette; je fermai la porte, et remettant la clef à ma femme:

— Toi et Sampso, vous accompagnerez cette malheureuse créature chez Victoria vers le milieu du jour; mais veille à ce qu'elle ne puisse être seule avec notre enfant.

— Que crains-tu?

— Il y a tout à craindre de ces femmes barbares, aussi dissimulées que féroces… J'ai tué son amant en me défendant contre lui, elle serait peut-être capable par vengeance d'étrangler notre fils.

À ce moment je te vis accourir à moi, mon cher enfant. Entendant ma voix du fond de la chambre de ta mère, tu avais quitté ton lit, et tu venais demi-nu, les bras tendus vers moi, tout riant à la vue de mon armure, dont l'éclat réjouissait tes yeux. L'heure me pressait, je t'embrassai tendrement, ainsi que ta mère et ta soeur; puis j'allai seller mon cheval. Après un dernier regard jeté sur ta mère, qui te tenait entre ses bras, je partis au galop, afin de rejoindre Victoria sur le champ d'exercice où l'armée devait être réunie.

Le bruit lointain des clairons, les hennissements des chevaux auxquels il répondait, animèrent mon cheval; il bondissait avec vigueur… Je le calmai de la voix, je le caressai de la main, afin de l'assagir et de ménager ses forces pour cette rude journée. À peu de distance du camp d'exercice, j'ai vu à cent pas devant moi Victoria, escortée de quelques cavaliers. Je l'eus bientôt rejointe… Tétrik, monté sur une petite haquenée, se tenait à la gauche de la mère des camps, elle avait à sa droite un barde druide, nommé Rolla, qu'elle affectionnait pour sa bravoure, son noble caractère et son talent de poète. Plusieurs autres druides étaient disséminés parmi les différents corps de l'armée, afin de marcher côte à côte des chefs à la tête des troupes.

Victoria, coiffée du léger casque d'airain de la Minerve antique, surmonté du coq gaulois en bronze doré, tenant sous ses pattes une alouette expirante, montait, avec sa fière aisance, son beau cheval blanc, dont la robe satinée brillait de reflets argentés; sa housse, écarlate comme sa bride, traînait presque à terre à demi cachée sous les plis de la longue robe noire de la mère des camps, qui, assise de côté sur sa monture, chevauchait fièrement; son mâle et beau visage semblait animé d'une ardeur guerrière: une légère rougeur colorait ses joues; son sein palpitait, ses grands yeux bleus brillaient d'un incomparable éclat sous leurs sourcils noirs… Je me joignis, sans être aperçu d'elle, aux autres cavaliers de son escorte… Les cohortes, bannières déployées, clairons et buccins en tête, se rendant au champ d'exercice, passaient successivement à nos côtés d'un pas rapide: les officiers saluaient Victoria de l'épée, les bannières s'inclinaient devant elle, et soldats, capitaines, chefs de cohortes, tous enfin criaient d'une même voix avec enthousiasme:

— Salut à Victoria la Grande!…

— Salut à la mère des camps!…

Parmi les premiers soldats d'une des cohortes qui passèrent ainsi près de nous, j'ai reconnu Douarnek, un de mes quatre rameurs de la veille; malgré sa blessure récente, le courageux Breton marchait à son rang… Je m'approchai de lui au pas de mon cheval, et lui dis:

— Douarnek, les dieux envoient à Victorin une occasion propice de prouver à l'armée que malgré d'indignes calomnies il est toujours digne de la commander.

— Tu as raison, Scanvoch, me répondit le Breton. Que Victorin gagne cette bataille, comme il en a gagné d'autres, et le soldat, dans la joie du triomphe de son général, oubliera bien des choses…

Quelques légions romaines, alors nos alliés, partageaient l'enthousiasme de nos troupes: en passant sous les yeux de Victoria, leurs acclamations la saluaient aussi… Toute l'armée, la cavalerie aux ailes, l'infanterie au centre, fut bientôt réunie dans le champ d'exercice, plaine immense, située en dehors du camp; elle avait pour limites, d'un côté, la rive du Rhin, de l'autre, le versant d'une colline élevée; au loin on apercevait un grand chemin tournant et disparaissant derrière plusieurs rampes montueuses… Les casques, les cuirasses, les armes, les bannières, surmontées du coq gaulois en cuivre doré, étincelants aux rayons du soleil, offraient une sorte de fourmillement lumineux, admirable à l'oeil du soldat… Victoria, dès qu'elle entra dans le champ de manoeuvres, mit son cheval au galop, afin d'aller rejoindre son fils, placé au centre de cette plaine immense, et environné d'un groupe de chefs de légions et de cohortes, auxquels il donnait ses ordres. À peine la mère des camps, reconnaissable à tous les regards par son casque d'airain, sa robe noire et le cheval blanc qu'elle montait, eut-elle paru devant le front de l'armée, qu'un seul cri, immense, retentissant, partant de ces cinquante mille poitrines de soldats, salua Victoria la Grande.

— Que ce cri soit entendu de Hésus, dit au barde druide ma soeur de lait d'une voix émue. Que les dieux donnent à la Gaule une nouvelle victoire! La justice et les droits sont pour nous… Ce n'est pas une conquête que nous cherchons, nous voulons défendre notre sol, notre foyer, nos familles et notre liberté!…

— Notre cause est sainte entre toutes les causes! répondit Rolla, le barde druide. Hésus rendra nos armes invincibles!…

Nous nous sommes rapprochés de Victorin… Jamais, je crois, je ne l'avais vu plus beau, plus martial, sous sa brillante armure d'acier, et sous son casque, orné, comme celui de sa mère, du coq gaulois et d'une alouette. Victoria elle-même, en s'approchant de son fils, ne put s'empêcher de se tourner vers moi, et de trahir, par un regard compris de moi seul peut-être, son orgueil maternel. Plusieurs officiers, porteurs des ordres du jeune général pour divers corps de l'armée, partirent au galop dans des directions différentes. Alors je m'approchai de ma soeur de lait, et je lui dis à mi-voix:

— Tu reprochais à ton fils de n'avoir plus cette froide bravoure qui doit distinguer le chef d'armée; vois, cependant, comme il est calme, pensif… Ne lis-tu pas sur son mâle visage la sage et prudente préoccupation du général qui ne veut pas aventurer follement la vie de ses soldats, la fortune de son pays?

— Tu dis vrai, Scanvoch; il était ainsi calme et pensif au moment de la grande bataille d'Offenbach… une de ses plus belles… une de ses plus utiles victoires! puisqu'elle nous a rendu notre frontière du Rhin en refoulant ces Franks maudits de l'autre côté du fleuve!…

— Et cette journée complètera la victoire de ton fils, si, comme je l'espère, nous chassons pour toujours ces barbares de nos frontières!

— Mon frère, me dit ma soeur de lait, selon ton habitude, tu ne quitteras pas Victorin?

— Je te le promets…

— Il est calme à cette heure; mais, l'action engagée, je redoute l'ardeur de son sang, l'entraînement de la bataille… Tu le sais, Scanvoch, je ne crains pas le péril pour Victorin; je suis fille, femme et mère de soldat… mais je crains que par trop de fougue, et voulant, par seule outre-vaillance, payer de sa personne, il ne compromette par sa mort le succès de cette journée, qui peut décider du repos de la Gaule!

— J'userai de tout mon pouvoir pour convaincre Victorin qu'un général doit se ménager pour son armée, dont il est la tête et la pensée…

— Scanvoch, me dit ma soeur de lait d'une voix émue, tu es toujours le meilleur des frères! Puis, me montrant encore son fils du regard, et ne voulant pas, sans doute, laisser pénétrer à d'autres qu'à moi ta lutte de ses anxiétés maternelles contre la fermeté de son caractère, elle ajouta tout bas: Tu veilleras sur lui?

— Comme sur mon fils.

Le jeune général, après avoir donné ses derniers ordres, descendit respectueusement de cheval à la vue de Victoria, s'approcha d'elle et lui dit:

— L'heure est venue, ma mère… J'ai arrêté avec les autres capitaines les dernières dispositions du plan de bataille, que je vous ai soumis et que vous approuvez… Je laisse dix mille hommes de réserve pour la garde du camp, sous le commandement de Robert, un de nos chefs les plus expérimentés… il prendra vos ordres… Que les dieux protègent encore cette fois nos armes!… Adieu, ma mère je vais faire de mon mieux…

Et il fléchit le genou.

— Adieu, mon fils, ne reviens pas ou reviens victorieux de ces barbares…

En disant ceci, la mère des camps se courba du haut de son cheval, et tendit sa main à Victorin, qui la baisa en se relevant.

— Bon courage, mon jeune César, dit le gouverneur de Gascogne au fils de ma soeur de lait, les destinées de la Gaule sont entre vos mains… et grâce aux dieux, vos mains sont vaillantes… Donnez- moi l'occasion d'écrire une belle ode sur cette nouvelle victoire.

Victorin remonta à cheval; quelques instants après, notre armée se mettait en marche, les éclaireurs à cheval précédant l'avant- garde; puis, derrière cette avant-garde, Victorin se tenait à la tête du corps d'armée. Nous laissons la rive du Rhin à notre droite; quelques troupes légères d'archers et de cavaliers se dispersèrent en éclaireurs, afin de préserver notre flanc gauche de toute surprise. Victorin m'appela, je poussai mon cheval près du sien, dont il hâta un peu l'allure de sorte que tous deux nous avons dépassé l'escorte dont le jeune général était entouré.

— Scanvoch, me dit-il, tu es un vieux et bon soldat; je vais en deux mots te dire mon plan de bataille convenu avec ma mère… Ce plan, je l'ai confié au chef qui doit me remplacer au commandement si je suis tué… Je veux aussi t'instruire de mes projets; tu en rappellerais au besoin l'exécution.

— Je t'écoute.

— Il y a maintenant prés de trois heures que les radeaux des Franks ont été vus vers le milieu du fleuve… Ces radeaux, chargés de troupes et remorqués par des barques naviguant lentement, ont dû employer plus d'une heure pour atteindre le rivage et débarquer…

— Ton calcul est juste; mais pourquoi n'as-tu pas hâté la marche de l'armée, afin de tâcher d'arriver sur le rivage avant le débarquement des Franks? Des troupes qui prennent terre sont toujours en désordre; ce désordre eût favorisé notre attaque.

— Deux raisons m'ont empêché d'agir ainsi; tu vas les savoir. Combien crois-tu qu'il ait fallu de temps à l'officier qui est venu annoncer le débarquement de l'ennemi pour se rendre à toute bride des avant-postes à Mayence?

— Une heure et demie… car de cet avant-poste au camp il y a presque cinq lieues.

— Et pour accomplir le même trajet, combien faut-il de temps à une armée, marchant en bon ordre et d'un pas accéléré, point trop hâté cependant, afin de ne pas essouffler ni fatiguer les soldats avant la bataille?

— Il faut environ deux heures et demie.

— Tu le vois, Scanvoch, il nous était impossible d'arriver assez tôt pour attaquer les Franks au moment de leur débarquement …L'indiscipline de ces barbares est grande; ils auront mis quelque temps à se reformer en bataille; nous arriverons donc avant eux, et nous les attendrons aux défilés d'Armstadt, seule route militaire qu'ils puissent prendre pour venir attaquer notre camp, à moins qu'ils ne se jettent à travers des marais et des terrains boisés, où leur cavalerie, leur principale force, ne pourrait se développer.

— Ceci est juste.

— J'ai donc temporisé, afin de laisser les Franks s'approcher des défilés.

— S'ils s'engagent dans ce passage… ils sont perdus.

— Je l'espère Nous les poussons ensuite, l'épée dans les reins, vers le fleuve; nos cent cinquante barques bien armées, parties du port, selon mes ordres, en même temps que nous, coulerons bas les radeaux de ces barbares et leur couperons toute retraite Le capitaine Marion a traversé le Rhin avec des troupes d'élite; il se joindra aux peuplades de l'autre côté du fleuve, marchera droit au camp des Franks, où ils ont dû laisser une furie réserve, et leurs chariots de guerre… Tout sera détruit!

Victorin me développait ce plan de bataille habilement conçu, lorsque nous vîmes accourir à toute bride quelques cavaliers envoyés en avant pour éclairer notre marche. L'un d'eux, arrêtant son cheval blanc d'écume, dit à Victorin:

— L'armée des Franks s'avance; on l'aperçoit au loin du sommet des escarpements: leurs éclaireurs se sont approchés des abords du défilé, ils ont été tués à coups de flèche par les archers que nous avions emmenés en croupe, et qui s'étaient embusqués dans les buissons; pas un des cavaliers franks n'a échappé.

— Bien visé! reprit Victorin; ces éclaireurs auraient pu rencontrer les nôtres et retourner avertir l'armée franque de notre approche; peut-être alors ne se serait-elle pas engagée dans les défilés; mais je veux aller moi-même juger de la position de l'ennemi… Suis-moi, Scanvoch.

Victorin met son cheval au galop, je l'imite; l'escorte nous suit; nous dépassons rapidement notre avant-garde, à qui Victorin donne l'ordre de s'arrêter. Les soldats saluèrent de leurs acclamations le jeune général, malgré les calomnies infâmes dont il avait été l'objet. Nous sommes arrivés à un endroit d'où l'on dominait les défilés d'Armstadt: cette route, fort large, s'encaissait à nos pieds entre deux escarpements; celui de droite, coupé presque à pic, et surplombant la route, formait une sorte de promontoire du côté du Rhin; l'escarpement de gauche, composé de plusieurs rampes rocheuses, servait pour ainsi dire de base aux immenses plateaux au milieu desquels avait été creusée cette route profonde, qui s'abaissait de plus en plus pour déboucher dans une vaste plaine, bornée à l'est et au nord par la courbe du fleuve, à l'ouest par des bois et des marais, et derrière nous par les plateaux élevés, où nos troupes faisaient halte. Bientôt nous avons distingué à une grande distance d'innombrables masses noires et confuses, c'était l'armée franque…

Victorin resta pendant quelques instants silencieux et pensif, observant attentivement la disposition des troupes de l'ennemi et le terrain qui s'étendait à nos pieds.

— Mes prévisions et mes calculs ne m'avaient pas trompé, me dit- il. L'armée des Franks est deux fois supérieure à la nôtre; s'ils connaissaient une tactique moins sauvage, au lieu de s'engager dans ce défilé, ainsi qu'ils vont le faire, si j'en juge d'après leur marche, ils tenteraient, malgré la difficulté de cette sorte d'assaut, de gravir ces plateaux en plusieurs endroits à la fois, me forçant ainsi à diviser sur une foule de points mes forces si inférieures aux leurs… alors notre succès eût été douteux. Cependant, par prudence, et pour engager l'ennemi dans le défilé, j'userai d'une ruse de guerre… Retournons à l'avant-garde, Scanvoch, l'heure du combat a sonné!…

— Et cette heure, lui dis-je, est toujours solennelle…

— Oui, me dit-il d'un ton mélancolique, cette heure est toujours solennelle, surtout pour le général, qui joue à ce jeu sanglant des batailles, la vie de ses soldats et les destinées de son pays. Allons, viens, Scanvoch… et que l'étoile de ma mère me protège!…

Je retournai vers nos troupes avec Victorin, me demandant par quelle contradiction étrange ce jeune homme, toujours si ferme, si réfléchi, lors des grandes circonstances de sa vie, se montrait d'une inconcevable faiblesse dans sa lutte contre ses passions.

Le jeune général eut bientôt rejoint l'avant-garde. Après une conférence de quelques instants avec les officiers, les troupes prennent leur poste de bataille: trois cohortes d'infanterie, chacune de mille hommes, reçoivent l'ordre de sortir du défilé et de déboucher dans la plaine, afin d'engager le combat avec l'avant-garde des Franks, et de tâcher d'attirer ainsi le gros de leur armée dans ce périlleux passage. Victorin, plusieurs officiers et moi, groupés sur la cime d'un des escarpements les plus élevés, nous dominions la plaine où allait se livrer cette escarmouche. Nous distinguions alors parfaitement l'innombrable armée des Franks: le gros de leurs troupes, massé en corps compacte, se trouvait encore assez éloignée; une nuée de cavaliers le devançaient et s'étendaient sur les ailes. À peine nos trois cohortes furent-elles sorties du défilé, que ces milliers de cavaliers, épars comme une volée de frelons, accoururent de tous côtés pour envelopper nos cohortes, ne cherchant qu'à se devancer les uns les autres; ils s'élancèrent à toute bride et sans ordre sur nos troupes. À leur approche, elles firent halte et se formèrent en coin pour soutenir le premier choc de cette cavalerie; elles devaient ensuite feindre une retraite vers les défilés. Les cavaliers franks poussaient des hurlements si retentissants, que, malgré la grande distance qui nous séparait de la plaine, et l'élévation des plateaux, leurs cris sauvages parvenaient jusqu'à nous comme une sourde rumeur mêlée au son lointain de nos clairons… Nos cohortes ne plièrent pas sous cette impétueuse attaque; bientôt, à travers un nuage de poussière, nous n'avons plus vu qu'une masse confuse, au milieu de laquelle nos soldats se distinguaient par le brillant éclat de leur armure. Déjà nos troupes opéraient leur mouvement de retraite vers le défilé, cédant pied à pied le terrain à ces nuées d'assaillants, de moment en moment augmentées par de nouvelles hordes de cavaliers, détaches de l'avant-garde de l'armée franque, dont le corps principal s'approchait à marche forcée.

— Par le ciel! s'écria Victorin les yeux ardemment fixés sur le champ de bataille, le brave Firmian, qui commande ces trois cohortes, oublie, dans son ardeur, qu'il doit toujours se replier pas à pas vers le défilé afin d'y attirer l'ennemi. Firmian ne continue pas sa retraite, il s'arrête et ne rompt plus maintenant d'une semelle… il va faire inutilement écharper ses troupes…

Puis, s'adressant à un officier:

— Courez dire à Ruper d'aller au pas de course, avec ses trois vieilles cohortes, soutenir la retraite de Firmian… Cette retraite, Ruper la fera exécuter sur l'heure, et rapidement… Le gros de l'armée franque n'est plus qu'à cent portées de trait de l'entrée des défilés.

L'officier partit à toute bride; bientôt, selon l'ordre du général, trois vieilles cohortes sortirent du défilé au pas de course; elles allèrent rejoindre et soutenir nos autres troupes.

Peu de temps après, la feinte retraite s'effectua en bon ordre. Les Franks, voyant les Gaulois lâcher pied, poussèrent des cris de joie sauvage, et leur avant-garde s'approcha de plus en plus des défilés. Tout à coup Victorin pâlit: l'anxiété se peignit sur son visage, et il s'écria:

— Par l'épée de mon père! me serais-je trompé sur les dispositions de ces barbares?… Vois-tu leur mouvement?…

— Oui, lui dis-je; au lieu de suivre l'avant-garde et de s'engager comme elle dans le défilé, l'armée franque s'arrête, se forme en nombreuses colonnes d'attaques et se dirige vers les plateaux. Courroux du ciel! ils font cette habile manoeuvre que tu redoutais… Ah! nous avons appris la guerre à ces barbares…

Victorin ne me répondit pas; il me parut nombrer les colonnes d'attaque de l'ennemi; puis, rejoignant au galop notre front de bataille, il s'écria:

— Enfants! ce n'est plus dans les défilés que nous devons attendre ces barbares… il faut les combattre en rase campagne… Élançons-nous sur eux du haut de ces plateaux qu'ils veulent gravir… refoulons ces hordes dans le Rhin… Ils sont deux ou trois contre un… tant mieux!… Ce soir, de retour au camp, notre mère Victoria nous dira: «Enfants, vous avez été vaillants!»

— Marchons! s'écrièrent tout d'une voix les troupes qui avaient entendu les paroles du jeune général, marchons!

Alors le barde Rolla improvisa ce chant de guerre, qu'il entonna d'une voix éclatante:

«— Ce matin nous disons: Combien sont-ils donc ces barbares qui veulent nous voler notre terre, nos femmes et notre soleil?

«— Oui, combien sont-ils donc ces Franks?

* * *

«— Ce soir nous dirons: Réponds, terre rougie du sang de l'étranger… Répondez, flots profonds du Rhin… Répondez, corbeaux de la grève!… Répondez… répondez…

«Combien étaient-ils donc ces voleurs de terre, de femmes et de soleil?

«Oui, combien étaient-ils donc, ces Franks?»

* * *

Et les troupes se sont ébranlées en chantant le refrain de ce bardit, qui vola de bouche en bouche jusqu'aux derniers rangs.

Moi, ainsi que plusieurs officiers et cavaliers d'escorte, précédant les légions, nous avons suivi Victorin. Bientôt notre armée s'est développée sur la cime des plateaux dominant au loin la plaine immense, bornée à l'extrême horizon par une courbe du Rhin. Au lieu d'attendre l'attaque dans cette position avantageuse, Victorin voulut, à force d'audace, terrifier l'ennemi; malgré notre infériorité numérique, il donna l'ordre de fondre de la crête de ces hauteurs sur les Franks. Au même instant, la colonne ennemie qui, attirée par une feinte retraite, s'était engagée dans les défilés, était refoulée dans la plaine par une partie de nos troupes; reprenant l'offensive, notre armée descendit presque en même temps des plateaux. La bataille s'engagea, elle devint générale…

J'avais promis à Victoria de ne pas quitter son fils; mais au commencement de l'action, il s'élança si impétueusement sur l'ennemi à la tête d'une légion de cavalerie, que le flux et le reflux de la mêlée me séparèrent d'abord de lui. Nous combattions alors une troupe d'élite bien montée, bien armée; les soldats ne portaient ni casque, ni cuirasse, mais leur double casaque de peaux de bêtes, recouverte de longs poils, et leurs bonnets de fourrure, intérieurement garnis de bandes de fer, valaient nos armures: ces Franks se battaient avec furie, souvent avec une férocité stupide… J'en ai vu se faire tuer comme des brutes, pendant qu'au fort de la mêlée ils s'acharnaient à trancher, à coups de hache, la tête d'un cadavre gaulois, afin de se faire un trophée de cette dépouille sanglante… Je me défendais contre deux de ces cavaliers, j'avais fort à faire; un autre de ces barbares, démonté et désarmé, s'était cramponné à ma jambe afin de me désarçonner; n'y pouvant parvenir, il me mordit avec tant de rage, que ses dents traversèrent le cuir de ma bottine, et ne s'arrêtèrent qu'à l'os de ma jambe. Tout en ripostant à mes deux adversaires, je trouvai le loisir d'asséner un coup de masse d'armes sur le crâne de ce Frank. Après m'être débarrassé de lui, je faisais de vains efforts pour rejoindre Victorin, lorsque, à quelques pas de moi, j'aperçois dans la mêlée, qu'il dominait de sa taille gigantesque, Néroweg, l'Aigle terrible… À sa vue, au souvenir des outrages dont je m'étais à peine vengé la veille, en lui jetant une bûche à la tête, mon sang, qu'animait déjà l'ardeur de la bataille, bouillonna plus vivement encore… En dehors même de la colère que devait m'inspirer Néroweg pour ses lâches insultes, je ressentais contre lui je ne sais quelle haine profonde, mystérieuse, comme s'il eût personnifié cette race pillarde et féroce, qui voulait nous asservir… Il me semblait (chose étrange, inexplicable), que j'abhorrais Néroweg autant pour l'avenir que pour le présent… comme si cette haine devait non- seulement se perpétuer entre nos deux races franque et gauloise, mais entre nos deux familles… Que te dirai-je, mon enfant? j'oubliai même la promesse faite à ma soeur de lait de veiller sur son fils; au lieu de m'efforcer de rejoindre Victorin, je ne cherchai qu'à me rapprocher de Néroweg… Il me fallait la vie de ce Frank… lui seul parmi tant d'ennemis excitait personnellement en moi cette soif de sang… Je me trouvais alors entouré de quelques cavaliers de la légion à la tête de laquelle Victorin venait de charger si impétueusement l'armée franque… Nous devions, sur ce point, refouler l'ennemi vers le Rhin, car nous marchions toujours en avant… Deux de nos soldats, qui me précédaient, tombèrent eux et leurs chevaux sous la lourde francisque de l'Aigle terrible, et je l'aperçus à travers cette brèche humaine…

Néroweg, revêtu d'une armure gauloise, dépouille de quelqu'un des nôtres, tué dans l'une des batailles précédentes, portait un casque de bronze doré, dont la visière cachait à demi son visage tatoué de bleu et d'écarlate; sa longue barbe, d'un rouge de cuivre, tombait jusque sur le corselet de fer qu'il avait endossé par-dessus sa casque de peau de bête; d'épaisses toisons de mouton, assujetties par des bandelettes croisées, couvraient ses cuisses et ses jambes; il montait un sauvage étalon des forêts de la Germanie, dont la robe, d'un fauve pâle, était çà et là pommelée de noir; les flots de son épaisse crinière noire tombaient plus bas que son large poitrail; sa longue queue flottante fouettait ses jarrets nerveux lorsqu'il se cabrait, impatient de son mors à bossettes et à rênes d'argent terni, provenant aussi de quelque dépouille gauloise; un bouclier de bois, revêtu de lames de fer, grossièrement peint de bandes jaunes et rouges, couleurs de sa bannière, couvrait le bras gauche de Néroweg; de sa main droite il brandissait sa tranchante et lourde francisque, dégouttante de sang; à son côté pendait une espèce de grand couteau de boucher à manche de bois, et une magnifique épée romaine à poignée d'or ciselée, fruit de quelque autre rapine… Néroweg poussa un hurlement de rage en me reconnaissant et s'écria:

— L'homme au cheval gris!…

Frappant alors le flanc de son coursier du plat de sa hache, il lui fit franchir d'un bond énorme le corps et la monture d'un cavalier renversé qui nous séparaient. L'élan de Néroweg fut si violent, qu'en retombant à terre son cheval heurta le mien front contre front, poitrail contre poitrail; tous deux, à ce choc terrible, plièrent sur leurs jarrets et se renversèrent avec nous… D'abord étourdi de ma chute, je me dégageai promptement; puis, raffermi sur mes jambes, je tirai mon épée, car ma masse d'armes s'était échappée de mes mains… Néroweg, un moment engagé comme moi sous son cheval, se releva et se précipita sur moi. La mentonnière de son casque s'étant brisée dans sa chute, il avait la tête nue; son épaisse chevelure rouge, relevée au sommet de sa tête, flottait sur ses épaules comme une crinière.

— Ah! cette fois, chien gaulois! me cria-t-il en grinçant des dents et me portant un coup furieux que je parai, j'aurai ta vie et ta peau!…

— Et moi, loup frank! je te marquerai mort ou vif cette fois encore à la face, pour que le diable te reconnaisse dans ce monde ou dans les autres!…

Et nous nous sommes pendant quelques instants battus avec acharnement, tout en échangeant des outrages qui redoublaient notre rage.

— Chien!… me disait Néroweg, tu m'as enlevé ma soeur Elwig!

— Je l'ai enlevée à ton amour infâme! puisque dans sa bestialité ta race immonde s'accouple comme les animaux… frère et soeur!… fille et père!…

— Tu oses parler de ma race, dogue bâtard! moitié Romain, moitié Gaulois! Notre race asservira la vôtre, fils d'esclaves révoltés! nous vous remettrons sous le joug… et nous vous prendrons vos biens, votre vin, votre terre et vos femmes!…

— Vois donc au loin ton armée en déroute, ô grand roi! vois donc tes bandes de loups franks, aussi lâches que féroces, fuir les crocs des braves chiens gaulois!…

C'est au milieu de ce torrent d'injures que nous combattions avec une rage croissante, sans nous être cependant jusqu'alors atteints. Plusieurs coups, rudement assénés, avaient glissé sur nos cuirasses, et nous nous servions de l'épée aussi habilement l'un que l'autre… Soudain, malgré l'acharnement de notre combat, un spectacle étrange nous a, malgré nous, un moment distraits: nos chevaux, après avoir roulé sous un choc commun, s'étaient relevés; aussitôt, ainsi que cela arrive souvent entre étalons, ils s'étaient précipités l'un sur l'autre, en hennissant, pour s'entre-déchirer; mon brave Tom-Bras, dressé sur ses jarrets, faisant ployer sous ses durs sabots les reins de l'autre coursier, le tenait par le milieu du cou et le mordait avec frénésie… Néroweg, irrité de voir son cheval sous les pieds du mien, s'écria tout en continuant ainsi que moi de combattre:

— Folg! te laisseras-tu vaincre par ce pourceau gaulois? Défends-toi des pieds et des dents… mets-le en pièces!…

— Hardi, Tom-Bras! criai-je à mon tour, tue le cheval, je vais tuer son maître… J'ai soif de son sang, comme si sa race devait poursuivre la mienne à travers les siècles!…

J'achevais à peine ces mots, que l'épée du Frank me traversait la cuisse entre chair et peau, cela au moment où je lui assénais sur la tête un coup qui devait être mortel… Mais, à un mouvement en arrière que fit Néroweg en retirant son glaive de ma cuisse, mon arme dévia, ne l'atteignit qu'à l'oeil, et, par un hasard singulier, lui laboura la face du côté opposé à celui où je l'avais déjà blessé…

— Je te l'ai dit, mort ou vivant je te marquerai encore à la face! m'écriai-je au moment où Néroweg, dont l'oeil était crevé, le visage inondé de sang, se précipitait sur moi en hurlant de douleur et de rage…

M'opiniâtrant à le tuer, je restais sur la défensive, cherchant l'occasion de l'achever d'un coup sûr et mortel. Soudain, l'étalon de Néroweg, roulant sous les pieds de Tom-Bras, de plus en plus acharné contre lui, tomba presque sur nous, et faillit nous culbuter… Une légion de notre cavalerie de réserve, dont quelques moments auparavant j'avais entendu le piétinement sourd et lointain, arrivait alors, broyant sous les pieds des chevaux impétueusement lancés tout ce qu'elle rencontrait sur son passage… Cette légion, formée sur trois rangs, arrivait avec la rapidité d'un ouragan; nous devions être, Néroweg et moi, mille fois écrasés, car elle présentait un front de bataille de deux cents pas d'étendue. Eussé-je eu le temps de remonter à cheval, il m'aurait été presque impossible de gagner de vitesse ou la droite ou la gauche de cette longue ligne de cavalerie, et d'échapper ainsi à son terrible choc… J'essayai pourtant, et malgré mon regret de n'avoir pu achever le roi frank, tant ma haine contre lui était féroce… Je profitai de l'accident, qui, par la chute du cheval de Néroweg, avait interrompu un moment notre combat, pour sauter sur Tom-Bras alors à ma portée. Il me fallut user rudement du mors et du plat de mon épée pour faire lâcher prise à mon coursier, acharné sur le corps de l'autre étalon, qu'il dévorait en le frappant de ses pieds de devant. J'y parvins à l'instant où la longue ligne de cavalerie, m'enveloppant de toute part, et hâtant encore de la voix et des talons le galop précipité de Tom-Bras, je m'élançai, devançant toujours la légion, et jetant derrière moi un dernier regard sur le roi frank; la figure ensanglantée, il me poursuivait éperdu en brandissant son épée… Soudain je le vis disparaître dans le nuage de poussière soulevé par le galop impétueux des cavaliers.

— Hésus m'a exaucé! me suis-je écrié; Néroweg doit être mort… cette légion vient de lui passer sur le corps…

Grâce à l'étonnante vitesse de Tom-Bras, j'eus bientôt assez d'avance sur la ligne de cavalerie dont j'étais suivi pour donner à ma course une direction telle qu'il me fut possible de prendre place à la droite du front de bataille de la légion. M'adressant alors à l'un des officiers, je lui demandai des nouvelles de Victorin et du combat; il me répondit:

— Victorin se bat en héros!… Un cavalier qui est venu donner ordre à notre réserve de s'avancer nous a dit que jamais le général ne s'était montré plus habile dans ses manoeuvres. Les Franks, deux fois nombreux comme nous, se battent avec acharnement, et surtout avec une science de la guerre qu'ils n'avaient pas montrée jusqu'ici; tout fait croire que nous gagnerons la victoire, mais elle sera chèrement payée…

Le cavalier disait vrai: Victorin s'est battu cette fois encore en soldat intrépide et en général consommé… Le coeur bien joyeux, je l'ai retrouvé au fort de la mêlée: il n'avait, par miracle, reçu qu'une légère blessure… Sa réserve, prudemment ménagée jusqu'alors, décida du succès de la bataille; elle a duré sept heures… Les Franks en déroute, menés battant pendant trois lieues, furent refoulés vers le Rhin, malgré la résistance opiniâtre de leur retraite. Après des pertes énormes, une partie de leurs hordes fut culbutée dans le fleuve, d'autres parvinrent à regagner en désordre les radeaux et à s'éloigner du rivage remorqués par les barques; mais alors la flottille de cent cinquante grands bateaux, obéissant aux ordres de Victorin (il avait tout prévu), fit force de rames, doubla une pointe de terre, derrière laquelle elle s'était jusqu'alors tenue cachée, atteignit les radeaux… Et après les avoir criblés d'une grêle de traits, nos barques les abordèrent de tous côtés… Ce fut un dernier et terrible combat sur ces immenses ponts flottants: leurs bateaux remorqueurs furent coulés bas à coups de hache; le petit nombre de Franks échappés à cette lutte suprême s'abandonnèrent au courant du fleuve, cramponnés aux débris des radeaux désemparés et entraînés par les eaux…

Notre armée, cruellement décimée, mais encore toute frémissante de la lutte, et massée sur les hauteurs du rivage, assistait à cette désastreuse déroute, éclairée par les derniers rayons du soleil couchant. Alors tous les soldats entonnèrent en choeur ces héroïques paroles des bardes qu'ils avaient chantées en commençant l'attaque.

«— Ce matin nous disions:

«— Combien sont-ils ces barbares, qui veulent nous voler notre terre, nos femmes et notre soleil?

«— Oui, combien sont-ils donc ces Franks?

* * *

«— Ce soir nous disons:

«— Réponds, terre rougie du sang de l'étranger!… Répondez, flots profonds du Rhin!… Répondez, corbeaux de la grève… Répondez!… répondez!…

«— Combien étaient-ils, ces voleurs de terre, de femmes et de soleil?

«— Oui, combien étaient-ils donc ces Franks?»

* * *

Nos soldats achevaient ce refrain des bardes, lorsque de l'autre côté du fleuve, si large en cet endroit que l'on ne pouvait distinguer la rive opposée, déjà voilée d'ailleurs par la brume du soir, j'ai remarqué dans cette direction une lueur qui, devenant bientôt immense, embrasa l'horizon comme les reflets d'un gigantesque incendie!… Victorin s'écria:

— Le brave Marion a exécuté son plan à la tête d'une troupe d'élite et des tribus alliées de l'autre côté du Rhin, il a marché sur le camp des Franks… Leur dernière réserve aura été exterminée, leurs huttes et leurs chariots de guerre livrés aux flammes! Par Hésus! la Gaule, enfin délivrée du voisinage de ces féroces pillards, va jouir des douceurs d'une paix féconde! Ô ma mère!… ma mère… tes voeux sont exaucés!

Victorin, radieux, venait de prononcer ces paroles, lorsque je vis s'avancer lentement vers lui une troupe assez nombreuse de soldats appartenant à divers corps de cavalerie et d'infanterie de l'armée; tous ces soldats étaient vieux; à leur tête marchait Douarnek, l'un des quatre rameurs qui m'avaient accompagné la veille dans mon voyage au camp des Franks. Lorsque cette députation fut arrivée près du jeune général, autour duquel nous étions tous rangés, Douarnek s'avançant seul de quelques pas dit d'une voix grave et ferme:

— Écoute, Victorin; chaque légion de cavalerie, chaque cohorte d'infanterie a choisi son plus ancien soldat; ce sont les camarades qui sont là m'accompagnant; ainsi que moi, ils t'ont vu naître, ainsi que moi, ils t'ont vu, tout enfant, dans les bras de Victoria, la mère des camps, l'auguste mère des soldats. Nous t'avons, vois tu, Victorin, longtemps aimé pour l'amour d'elle et de toi; tu méritais cela… Nous t'avons acclamé notre général et l'un des deux chefs de la Gaule… tu méritais cela… Nous t'avons aimé, nous vétérans, comme notre fils, en t'obéissant comme à notre père… tu as mérité cela. Puis est venu le jour, t'obéissant toujours, à toi notre général, à toi, chef de la Gaule, nous t'avons moins aimé…

— Et pourquoi m'avez-vous moins aimé? reprit Victorin frappé de l'air presque solennel du vieux soldat; oui, pourquoi m'avez-vous moins aimé?

— Pourquoi? Parce que nous t'avons moins estimé… tu méritais cela; mais si tu as eu tes torts, nous avons eu les nôtres… La bataille d'aujourd'hui nous le prouve.

— Voyons, reprit affectueusement Victorin, voyons, mon vieux Douarnek, car je sais ton nom, puisque je sais le nom des plus braves soldats de l'armée; voyons, mon vieux Douarnek, quels sont mes torts? quels sont les vôtres?

— Voici les tiens, Victorin: tu aimes trop… beaucoup trop le vin et le cotillon.

— Par toutes les maîtresses que tu as eues, par toutes les coupes que tu as vidées et que tu videras encore, vieux Douarnek, pourquoi ces paroles le soir d'une bataille gagnée? répondit gaiement Victorin revenant peu à peu à son naturel, que les préoccupations du combat ne tempéraient plus. Franchement, sont-ce là des reproches que l'on se fait entre soldats?

— Entre soldats? non, Victorin, reprit sévèrement Douarnek; mais de soldat à général on se les fait, ces reproches… Nous t'avons librement choisi pour chef, nous devons te parler librement… Plus nous t'avons élevé… plus nous t'avons honoré, plus nous sommes en droit de te dire: Honore-toi…

— J'y tâche, brave Douarnek… j'y tâche en me battant de mon mieux.

— Tout n'est pas dit quand on a glorieusement bataillé… Tu n'es pas seulement capitaine, mais aussi chef de la Gaule.

— Soit; mais pourquoi diable t'imagines-tu, brave Douarnek, que comme général et chef de la Gaule je doive être plus insensible qu'un soldat à l'éclat de deux beaux yeux noirs ou bleus, au bouquet d'un vin vieux, blanc ou rouge?

— Moi, soldat, je te dis ceci, à toi général, à toi chef de la Gaule: L'homme élu chef par des hommes libres doit, même dans les choses de sa vie privée, garder une sage mesure, s'il veut être aimé, obéi, respecté. Cette mesure, l'as-tu gardée? Non… Aussi, comme nous t'avions vu avaler des pois, nous t'avons cru capable d'avaler un boeuf…

— Quoi! mes enfants, reprit en riant le jeune général, vous m'avez cru la bouche si grande?…

— Nous t'avions vu souvent en pointe de vin… nous te savions coureur de cotillons; on nous a dit qu'étant ivre, tu avais fait violence à une femme qui s'était tuée de désespoir… nous avons cru cela…

— Courroux du ciel! s'écria Victorin avec une douloureuse indignation, vous… vous avez cru cela du fils de ma mère?

— Oui, reprit le vétéran, oui… là a été notre tort… Donc, nous avons eu nos torts, toi les tiens; nous venons te pardonner, pardonne-nous aussi, afin que nous t'aimions et que tu nous aimes comme par le passé… Est-ce dit, Victorin?

— Oui, répondit Victorin ému de ces loyales et touchantes paroles, c'est dit…

— Ta main, reprit Douarnek, au nom de mes camarades, ta main!…

— La voilà, dit le jeune général en se penchant sur le cou de son cheval pour serrer cordialement la main du vétéran. Merci de votre franchise, mes enfants… je serai à vous comme vous serez à moi, pour la gloire et le repos de la Gaule… Sans vous, je ne peux rien; car si le général porte la couronne triomphale, c'est la bravoure du soldat qui la tresse, cette couronne, et l'empourpre de son généreux sang!…

— Donc… c'est dit, Victorin, reprit Douarnek dont les yeux devinrent humides. À toi notre sang… et à notre Gaule bien- aimée: à ta gloire!…

— Et à ma mère, qui m'a fait ce que je suis! reprit Victorin avec une émotion croissante; et à ma mère, notre respect, notre amour, notre dévouement, mes enfants!…

— Vive la mère des camps! s'écria Douarnek d'une voix sonore; vive Victorin, son glorieux fils!

Les compagnons de Douarnek, les soldats, les officiers, nous tous enfin présents à cette scène, nous avons crié comme Douarnek:

— Vive la mère des camps! vive Victorin, son glorieux fils!…

Bientôt l'armée s'est mise en marche pour regagner le camp, pendant que, sous la protection d'une légion destinée à garder nos prisonniers, les druides médecins et leurs aides restaient sur le champ de bataille pour secourir également les blessés gaulois et franks.

L'armée reprit donc le chemin de Mayence, par une superbe nuit d'été, en faisant résonner du chant des bardes les échos des bords du Rhin.

Victorin, dans sa hâte d'aller instruire sa mère du gain de la bataille, remit le commandement des troupes à l'un des plus anciens capitaines; nous laissâmes nos montures harassées à des cavaliers qui, d'habitude, conduisaient en main des chevaux frais pour le jeune général; lui et moi, nous nous sommes rapidement dirigés vers Mayence. La nuit était sereine, la lune resplendissait parmi des milliers d'étoiles, ces mondes inconnus où nous allons revivre en quittant ce monde-ci. Chose étrange! tout en songeant avec un bonheur ineffable au triomphe de notre armée, qui assurait la paix et la prospérité de la Gaule; tout en songeant à mon prochain retour auprès de ta mère et de toi, mon enfant, après cette rude journée de bataille, j'ai soudain éprouvé un accès de mélancolie profonde…

J'avais, dans l'élan de ma reconnaissance, levé les yeux vers le ciel pour remercier les dieux de notre succès… La lune brillait d'un radieux éclat… Je ne sais pourquoi, à ce moment, je me suis rappelé avec une sorte de pieuse tristesse, en pensant à nos aïeux, tous les faits glorieux, touchants ou terribles accomplis par eux, et que l'astre sacré de la Gaule avait aussi éclairés de son éternelle lumière depuis tant de générations!…

Je fus tiré de mes réflexions par la voix joyeuse de Victorin.

— À quoi rêves-tu, Scanvoch? Toi, l'un des vainqueurs de cette belle journée, te voilà muet comme un vaincu…

— Victorin, je pense aux temps qui ne sont plus…

— Quel songe creux!… reprit le jeune général dans l'entraînement de son impétueuse gaieté. Laissons le passé avec les coupes vides et les anciennes maîtresses! Moi, je pense d'abord à la joie de ma mère en apprenant notre victoire; puis je pense, et beaucoup, aux brûlants yeux noirs de Kidda, la bohémienne qui m'attend, car cette nuit, en la quittant à la fin du souper où elle m'avait attiré par ruse, elle m'a donné rendez- vous pour ce soir… Journée complète, Scanvoch! Bataille gagnée le matin! et le soir, souper joyeux avec une belle maîtresse sur ses genoux! Ah! qu'il fait bon être soldat et avoir vingt ans!…

— Écoute, Victorin. Tant qu'à duré chez toi la préoccupation du combat, je t'ai vu sage, grave, réfléchi, digne en tout de ta mère et de toi-même…

— Et par les beaux yeux de Kidda, ne suis-je pas toujours digne de moi-même en pensant à elle après la bataille?

— Sais-tu, Victorin, que c'est une grave démarche que celle tentée auprès de toi par Douarnek, venant te parler au nom de l'armée? Sais-tu que cette démarche prouve la fière indépendance de nos soldats, dont la volonté seule t'a fait général? Sais-tu que de telles paroles, prononcées par de tels hommes, ne sont et ne seront pas vaines… et qu'il serait funeste de les oublier?…

— Bon! une boutade de vétéran, regrettant ses jeunes années… paroles de vieillard blâmant les plaisirs qu'il n'a plus…

— Victorin, tu affectes une indifférence éloignée de ton coeur… Je t'ai vu touché, profondément touché du langage de ce vieux soldat…

— L'on est si content le soir d'une bataille gagnée, que tout vous plaît… Et d'ailleurs, quoique assez bourrues, ces paroles ne prouvent-elles pas l'affection de l'armée pour moi?

— Ne t'y trompe pas, Victorin, l'affection de l'armée s'était retirée de toi… Elle t'est revenue après la victoire d'aujourd'hui; mais prends garde, de nouveaux excès commis par toi feraient naître de nouvelles calomnies de la part de ceux qui veulent te perdre…

— Quelles gens auraient intérêt à me perdre?

— Un chef a toujours des envieux, et pour confondre ces envieux tu n'auras pas chaque jour une bataille à gagner; car, grâce aux dieux, l'anéantissement de ces hordes barbares assure pour jamais la paix de la Gaule!…

— Tant mieux, Scanvoch, tant mieux! Alors, redevenu le plus obscur des citoyens, accrochant mon épée, désormais inutile, à côté de celle de mon père, je pourrai sans contrainte vider des coupes sans nombre et courtiser toutes les bohémiennes de l'univers!

— Victorin, prends garde! je te le répète… Souviens-toi des paroles du vieux soldat…

— Au diable le vieux soldat et ses paroles!… Je ne me souviens, à cette heure, que de Kidda… Ah! Scanvoch, si tu la voyais danser avec son court jupon écarlate et son corset de toile d'argent!

— Prends garde, le camp et la ville ont les yeux fixés sur ces créatures; ta liaison avec elles fera scandale…

Crois-moi, sois réservé dans ta conduite, recherche le secret et l'obscurité dans tes amours.

— L'obscurité! le secret! Arrière l'hypocrisie! J'aime à montrer à tous les yeux les maîtresses dont je suis fier! et je serai plus fier de Kidda que de ma victoire d'aujourd'hui.

— Victorin, Victorin! cette femme te sera fatale!

— Tiens, Scanvoch, si tu entendais Kidda chanter tout en dansant et s'accompagnant d'un petit tambour à grelots… oui, si tu la voyais, tu deviendrais comme moi fou de Kidda la bohémienne… Mais, ajouta le jeune général en s'interrompant et regardant au loin devant lui, vois donc là-bas ces flambeaux… Bonheur du ciel! c'est ma mère… Dans son inquiétude, elle aura voulu se rapprocher du champ de bataille pour savoir des nouvelles de la journée… Ah! Scanvoch, je suis jeune, impétueux, ardent aux plaisirs, jamais ils ne me lassent, j'en jouis avec ivresse… Pourtant, je t'en fais le serment par l'épée de mon père! je donnerais toutes mes joies à venir pour ce que je vais éprouver dans quelques instants, lorsque ma mère me pressera sur sa poitrine!

Et en disant ceci, il s'élança à toute bride et sans m'attendre vers Victoria, qui s'approchait en effet. Lorsque je les eus rejoints, ils étaient tous deux descendus de cheval; Victoria tenait Victorin étroitement embrassé, lui disant avec un accent impossible à rendre:

— Mon fils, je suis une heureuse mère!…

À la lueur des torches que portaient les cavaliers de l'escorte de Victoria, je remarquai seulement alors que sa main droite était enveloppée de linges. Victorin dit avec anxiété:

— Seriez-vous blessée, ma mère?

— Légèrement, répondit Victoria.

Puis, s'adressant à moi, elle me tendit affectueusement la main:

— Frère, te voilà, mon coeur est joyeux…

— Mais cette blessure, qui vous l'a faite?

— La femme franque qu'Ellèn et Sampso ont conduite près de moi…

— Elwig! m'écriai-je avec horreur. Oh! la maudite!… elle s'est montrée digne de sa race odieuse!…

— Scanvoch! me dit Victoria d'un air grave, il ne faut pas maudire les morts… Celle que tu appelles Elwig n'existe plus…

— Ma mère, reprit Victorin avec une anxiété croissante, ma chère mère, vous nous l'attestez, cette blessure est légère?

— Tiens, mon fils, regarde.

Et pour rassurer Victorin, elle déroula la bande dont sa main droite était enveloppée.

— Tu le vois, ajouta-t-elle, je me suis seulement coupée à deux endroits la paume de la main en tâchant de désarmer cette femme…

En effet, les blessures de ma soeur de lait n'offraient aucune gravité.

— Elwig armée? ai-je dit en tâchant de rappeler mes souvenirs de la veille. Où a-t-elle trouvé une arme? À moins qu'hier soir, avant de nous rejoindre à la nage, elle ait ramassé son couteau sur la grève, et l'ait caché sous sa robe.

— Mais, cette femme, à quel moment a-t-elle voulu vous frapper, ma mère? Vous étiez donc seule avec elle?

— J'avais prié Scanvoch de faire conduire cette Elwig chez moi vers le milieu du jour, dans la pensée d'être secourable à cette femme. Ellèn et Sampso me l'ont amenée… Je m'entretenais avec Robert, chef de notre réserve, nous causions des dispositions à prendre pour défendre le camp et la ville en cas de défaite de notre armée. On fit entrer Elwig dans une pièce voisine, et la femme et la belle-soeur de Scanvoch laissèrent seule l'étrangère, pendant que j'envoyais chercher un interprète pour me faire entendre d'elle. Robert, notre entretien terminé, me demanda des secours pour la veuve d'un soldat, j'entrai dans la chambre où m'attendait Elwig, je voulais prendre quelque argent dans un coffre où se trouvaient aussi plusieurs bijoux gaulois, héritage de ma mère…

— Si le coffre était ouvert, m'écriai-je songeant à la sauvage cupidité de la soeur du grand roi Néroweg, Elwig aura voulu, en vraie fille de race pillarde, s'emparer de quelque objet précieux.

— Tu l'as dit, Scanvoch; au moment où j'entrais dans cette chambre, la femme franque tenait entre ses mains un collier d'or d'un travail précieux; elle le contemplait avidement. À ma vue, elle a laissé tomber le collier à ses pieds; puis, croisant ses deux bras sur sa poitrine, elle m'a d'abord contemplée en silence d'un air farouche: son pâle visage s'est empourpré de honte ou de rage; puis, me regardant d'un oeil sombre, elle a prononcé mon nom; j'ai cru qu'elle me demandait si j'étais Victoria; je lui fis un signe de tête affirmatif en lui disant: «Oui, je suis Victoria.» À peine avais-je prononcé ces mots, qu'Elwig s'est jetée à mes pieds; son front touchait presque le plancher, comme si elle eût humblement imploré ma protection… Sans doute cette femme a profité de ce moment pour tirer son couteau de dessous sa robe sans être vue de moi, car je me baissais pour la relever, lorsqu'elle s'est redressée, les yeux étincelants de férocité, en me portant un coup de couteau, et répétant avec un accent de haine: Victoria! Victoria!

À ces paroles de sa mère, quoique le danger fût passé, Victorin tressaillit, se rapprocha de ma soeur de lait, et prît entre ses deux mains sa main blessée qu'il baisa avec un redoublement de pieuse tendresse.

— Voyant le couteau d'Elwig levé sur moi, ajouta Victoria, mon, premier mouvement fut de parer le coup et de tâcher de saisir la lame en m'écriant: «À moi, Robert!» Celui-ci, au bruit de la lutte, accourut de la pièce voisine; il me vit aux prises avec Elwig… Mon sang coulait… Robert me crut dangereusement blessée; il tira son épée, saisit cette Elwig à la gorge, et la tua avant que j'aie pu m'opposer à cette inutile vengeance… Je regrette la mort de cette Franque, venue volontairement près de moi.

— Vous la plaignez, ma mère, dit vivement Victorin, cette créature pillarde et féroce, comme ceux de sa race! Vous la plaignez! et elle n'a sans doute suivi Scanvoch qu'afin de trouver l'occasion de s'introduire près de vous pour vous voler et vous égorger ensuite!

— Je la plains d'être née d'une telle race, reprit tristement Victoria; je la plains d'avoir eu la pensée d'un meurtre!

— Croyez-moi, ai-je dit à ma soeur de lait, la mort de cette femme met un terme à une vie souillée de forfaits dont frémit la nature… Fassent les dieux que, comme Elwig, son frère, le roi Néroweg, ait aujourd'hui perdu la vie, et que sa race soit éteinte en lui, sinon je regretterais toujours de n'avoir pas achevé cet homme… Je ne sais pourquoi, il me semble que sa descendance sera funeste à la mienne…

Victoria me regardait, surprise de ces paroles, dont elle ne comprenait pas le sens, lorsque Victorin s'écria:

— Béni soit Hésus, ma mère! c'est un jour heureux pour la Gaule que celui-ci!… Vous avez échappé à un grand danger, nos armes sont victorieuses, et les Franks sont chassés de nos frontières…

Puis, s'interrompant et prêtant au loin l'oreille, Victorin ajouta:

— Entendez-vous, ma mère? entendez-vous ces chants que le vent nous apporte?…

Tous nous avons fait silence, et ces refrains lointains, répétés en choeur par des milliers de voix, vibrantes de la joie du triomphe, sont venus jusqu'à nous à travers la sonorité de la nuit:

«Ce soir nous disons:

«Combien étaient-ils donc, Ces barbares?

«Ce soir nous disons:

«Combien étaient-ils donc, ces Franks?…»

CHAPITRE IV

Plusieurs années se sont passées depuis que j'ai écrit pour toi, mon enfant, le récit de la grande bataille du Rhin.

L'extermination des hordes franques et de leurs établissements sur l'autre rive du fleuve a délivré la Gaule des craintes que lui inspirait cette invasion barbare toujours menaçante. Les Franks, retirés maintenant au fond des forêts de la Germanie, attendent peut-être une occasion favorable pour fondre de nouveau sur la Gaule. Je reprends donc ce récit d'autrefois après des années de douleur amère… De grands malheurs ont pesé sur ma vie; j'ai vu se dérouler une épouvantable trame d'hypocrisie et de haine; cette trame, dont j'avais en soupçon dès le récit précédent, a enveloppé ce que j'avais de plus cher au monde… Depuis lors, une tristesse incurable s'est emparée de mon âme… J'ai quitté les bords du Rhin pour la Bretagne; je suis établi avec ta seconde mère et toi, mon enfant, aux mêmes lieux où fut jadis le berceau de notre famille, prés des pierres sacrées de la forêt de Karnak, témoins du sacrifice héroïque de notre aïeule Hêna…

* * *

J'ai interrompu mon récit, cher enfant; ma main s'est arrêtée, inondée des pleurs qui coulaient de mes yeux; puis je suis tombé dans l'un de ces accès de morne tristesse que je ne peux vaincre… lorsque je me rappelle les terribles événements domestiques qui se sont passés après notre victoire sur le Rhin; mais j'ai repris courage en songeant au devoir que je dois accomplir afin d'obéir aux derniers voeux de notre aïeul Joël, qui vivait il y a près de trois siècles dans ces mêmes lieux où nous sommes aujourd'hui revenus, après les vicissitudes sans nombre de notre famille.

Lorsque tu auras lu ces pages, mon enfant, tu comprendras la cause des accès de tristesse mortelle où tu me vois souvent plongé, malgré ta tendresse et celle de ta seconde mère, que je ne saurais jamais trop chérir… Oui, lorsque tu auras lu les dernières et solennelles paroles de VICTORIA, la _mère des camps, _paroles effrayantes… tu comprendras que, si douloureux que soit pour moi le passé, en ce qui touche ma famille, ce n'est pas seulement le passé qui m'attriste jusqu'à la mort, mais les prévisions de l'avenir réservé peut-être à la Gaule par la mystérieuse volonté de Hésus… Ô mon enfant! ces appréhensions pleines d'angoisses, tu les partageras en lisant cette réflexion sage et profonde de notre aïeul Sylvest:

— Hélas! à chaque blessure de la patrie, la famille saigne…

Oui, car si elles se réalisent jamais, les redoutables prophéties de Victoria, douée peut-être, comme tant d'autres de nos druidesses vénérées, de la science de l'avenir… si elles se réalisent, ces redoutables prophéties, malheur à la Gaule! malheur à notre race! malheur à notre famille!

* * *

Je reprends donc ce récit, mon enfant, au point où je l'ai laissé, il y a plusieurs années. Sans doute, je l'interromprai plus d'une fois encore…

* * *

Victorin, le soir de la bataille du Rhin, regagna Mayence avec sa mère, après l'avoir longuement entretenue du résultat de la journée; il prétexta d'une grande fatigue et de sa légère blessure pour se retirer. Rentré chez lui, il se désarma, se mit au bain; puis, enveloppé d'un manteau, il se rendit chez les bohémiennes vers le milieu de la nuit.

— Cette femme te sera fatale! avais-je dit au général… Hélas! ma prévision devait s'accomplir. À propos de ces créatures, rappelle-toi, mon enfant, cette circonstance, que j'ai connue depuis, et tu apprécieras plus tard l'importance de ce souvenir:

«Ces bohémiennes, arrivées à Mayence la surveille du jour où Tétrik était arrivé lui-même dans cette ville, venaient de Gascogne, pays qu'il gouvernait.»

Cette révélation, et bien d'autres, amenées par la suite des temps, m'ont donné une connaissance si exacte de certains faits, que je pourrai te les raconter comme si j'en avais été spectateur.

Victorin quitta donc son logis au milieu de la nuit pour aller au rendez-vous où l'attendait Kidda, la bohémienne; il la connaissait seulement depuis la veille. Elle avait fait sur ses sens une vive impression: il était jeune, beau spirituel, généreux; il venait de gagner le jour même une glorieuse bataille; il savait la facilité de moeurs de ces chanteuses vagabondes, il se croyait certain de posséder l'objet de son caprice. Quels furent sa surprise, son dépit, lorsque Kidda lui dit avec un apparent mélange de fermeté, de tristesse et de passion contenue:

— Je ne vous parlerai pas, Victorin, de ma vertu, vous ririez de la vertu d'une chanteuse bohémienne; mais vous me croirez si je vous dis que, longtemps avant de vous voir, votre glorieux nom était venu jusqu'à moi; votre renommée de courage et de bonté avait fait battre mon coeur, ce coeur indigne de vous, puisque je suis une pauvre créature dégradée… Voyez-vous, Victorin, ajouta- t-elle les larmes aux yeux, si j'étais pure, vous auriez mon amour et ma vie; mais je suis flétrie, je ne mérite pas vos regards; je vous aime trop passionnément, je vous honore trop pour jamais vous offrir les restes d'une existence avilie par des hommes si peu dignes de vous être comparés…

Cet hypocrite langage, loin de refroidir l'ardeur de Victorin, l'excita davantage; son caprice sensuel pour cette femme, irrité par ses refus, se changea bientôt en une passion dévorante, insensée. Malgré ses protestations de tendresse, malgré ses prières, malgré ses larmes, car il pleurait aux pieds de cette misérable, la bohémienne resta inexorable dans sa résolution. Le caractère de Victorin, jusqu'alors joyeux, avenant et ouvert, s'aigrit; il devint sombre, taciturne. Sa mère et moi, nous ignorions alors les causes de ce changement; à nos pressantes questions, le jeune général répondait que, frappé des symptômes de désaffection manifestés par l'armée à son égard, il ne voulait plus s'exposer à une pareille défaveur et que désormais sa vie sera austère et retirée. Sauf pendant quelques heures consacrées chaque jour à sa mère, Victorin ne sortait plus de chez lui, fuyant la société de ses anciens compagnons de plaisir. Les soldats, frappés de ce brusque revirement dans sa conduite, virent dans cette réforme salutaire le résultat de leurs observations, présentées en leur nom au jeune général par Douarnek avec une amicale franchise; ils s'affectionnèrent à lui plus que jamais. J'ai su plus tard que ce malheureux, dans sa solitude volontaire, buvait jusqu'à l'ivresse pour oublier sa fatale passion, allant cependant chaque soir chez la bohémienne, et la trouvant toujours impitoyable.

Un mois environ se passa de la sorte: Tétrik était resté à Mayence afin de tâcher de vaincre la répugnance de Victoria à faire acclamer son petit-fils comme héritier du pouvoir de son père mais Victoria répondait au gouverneur d'Aquitaine:

— Ritha-Gaür, qui s'est fait une saie de la barbe des rois qu'il a rasés, a renversé, il y a dix siècles, la royauté en Gaule. Mon petit-fils est un enfant au berceau; nul ne sait s'il aura un jour les qualités nécessaires au gouvernement d'un grand peuple comme le nôtre. Reconnaître aujourd'hui cet enfant comme héritier du pouvoir de son père, ce serait rétablir une sorte de royauté.

Tétrik, espérant vaincre par sa persistance la résolution de la mère des camps, restait dans la ville (j'ai du moins longtemps cru que tel était le seul but de son séjour à Mayence), et s'étonnait non moins que nous de la transformation du caractère de Victorin. Celui-ci, quoique plongé dans une morne tristesse, s'était toujours montré affectueux pour moi; plusieurs fois même je le vis sur le point de m'ouvrir son coeur et de me confier ce qu'il cachait à tous; craignant sans doute mes reproches, il retint ses aveux. Plus tard, ne venant plus chez moi, comme par le passé, il évita même les occasions de me rencontrer; ses traits, naguère si beaux, si ouverts, n'étaient plus reconnaissables; pâlis par la souffrance, creusés par les excès de l'ivresse solitaire à laquelle il se livrait, leur expression semblait de plus en plus sinistre; parfois une sorte d'égarement se trahissait dans la sombre fixité de son regard.

Environ cinq semaines après la grande victoire du Rhin, Victorin redevint assidu chez moi; seulement il choisit pour ses visites à ma femme et à Sampso les heures où d'habitude j'allais chez Victoria pour écrire les lettres qu'elle me dictait. Ellèn accueillit le fils de ma soeur de lait avec son affabilité accoutumée. Je crus d'abord que, regrettant de s'être éloigné de moi sans motif et par caprice, il cherchait à amener entre nous un rapprochement par l'intermédiaire de ma femme; car, malgré sa persistance à éviter ma rencontre, il ne parlait de moi à Ellèn qu'avec affection. Sampso assistait aux entretiens de sa soeur et de Victorin. Une seule fois elle les laissa seuls; en rentrant, elle fut frappée de l'expression douloureuse de la physionomie de ma femme et de l'embarras de Victorin, qui sortit aussitôt.

— Qu'as-tu, Ellèn? lui dit Sampso.

— Ma soeur, je t'en conjure, désormais ne me laisse pas seule avec le fils de Victoria…

— Quelle est la cause de ton trouble?

— Fassent les dieux que je me sois trompée; mais à certains demi- mots de Victorin, à l'expression de son regard, j'ai cru deviner qu'il ressent pour moi un coupable amour… et pourtant il sait ma tendresse, mon dévouement pour Scanvoch!

— Ma soeur, reprit Sampso, les excès de Victorin m'ont toujours révoltée; mais depuis quelque temps il semble s'amender. Le sacrifice de ses goûts désordonnés lui coûte sans doute beaucoup, car chacun, tout en louant le changement de conduite du jeune général, remarque sa profonde tristesse… Je ne peux donc le croire capable de songer à déshonorer ton mari, lui qui aime Victorin comme son fils, lui qui à la guerre lui a sauvé la vie… Tu es dans l'erreur, Ellèn… non, une pareille indignité est impossible.

— Puisses-tu dire vrai, Sampso! Mais, je t'en conjure, si Victorin revient à la maison, ne me laisse pas seule avec lui, et quoi qu'il en soit, je veux tout dire à Scanvoch.

— Prends garde, Ellèn… Si, comme je le crois, tu te trompes, c'est jeter un soupçon affreux dans l'esprit de ton mari; tu sais son attachement pour Victoria et pour son fils; juge du désespoir de Scanvoch à une telle révélation!… Ellèn, suis mon conseil, reçois une fois encore Victorin seul à seul, et si tu acquiers la certitude de ce que tu redoutes, alors n'hésite plus… Révèle tout à Scanvoch, car s'il est imprudent à toi d'éveiller dans son esprit des soupçons peut-être mal fondés, tu dois démasquer un infâme hypocrite, lorsque tu n'as plus de doute sur ses projets.

Ellèn promit à sa soeur d'écouter ses avis; mais de ce jour Victorin ne revint plus… Je n'ai connu ces détails que plus tard. Ceci s'était passé durant les cinq ou six premières semaines qui suivirent la grande bataille du Rhin, et huit jours avant les terribles événements qu'il me faut, hélas mon enfant, te raconter…

Ce jour-là j'avais passé la première partie de la soirée auprès de Victoria, conférant avec elle d'une mission très-urgente pour laquelle je devais partir le soir même, et qui me pouvait retenir plusieurs jours. Victorin, quoiqu'il l'eût promis à sa mère, ne se rendit pas à cet entretien dont il savait l'objet. Je ne m'étonnai pas de son absence, je te l'ai dit, depuis quelque temps, et sans qu'il m'eût été possible de pénétrer la cause de cette bizarrerie, il évitait les occasions de se rencontrer avec moi. Victoria me dit d'une voix émue au moment où je la quittais à l'heure accoutumée:

— Les affections privées doivent se taire devant les intérêts de l'État: j'ai longuement parlé avec toi de la mission dont tu te charges, Scanvoch; maintenant, la mère te dira ses douleurs. Ce matin encore j'ai eu un triste entretien avec mon fils; en vain je l'ai supplié de me confier la cause du chagrin secret qui le dévore; il m'a répondu avec un sourire navrant:

«— Autrefois, ma mère, vous me reprochiez ma légèreté, mon goût trop ardent pour les plaisirs… ces temps sont loin déjà… je vis dans la retraite et la méditation. Ma demeure, où retentissait jadis, pendant la nuit, le joyeux tumulte des chants et des festins aux flambeaux, est aujourd'hui solitaire, silencieuse et sombre… sombre comme moi-même… Nos scrupuleux soldats, édifiés de ma conversion, ne me reprochent plus, je crois, aujourd'hui d'aimer trop la joie, le vin et les maîtresses. Que faut-il de plus, ma mère?…

«— Il me faut de plus que tu paraisses heureux comme par le passé, lui ai-je répondu sans pouvoir retenir mes larmes; car tu souffres, tu souffres d'une peine que j'ignore. La conscience d'une vie sage et réfléchie, comme doit l'être celle du chef d'un grand peuple, donne au visage une expression grave, mais sereine, tandis que ton visage est pâle, sinistre, sardonique comme celui d'un désespéré…»

— Que vous a répondu Victorin?

— Rien, il est retombé dans ce morne silence où je le vois si souvent plongé, et dont il ne sort que pour jeter autour de lui des regards presque égarés… Alors je lui ai présenté son enfant, que je tenais entre mes bras; il l'a pris et l'a embrassé plusieurs fois avec tendresse; puis il l'a replacé dans son berceau, et s'est retiré brusquement sans prononcer une parole, sans doute pour me cacher ses larmes; car j'ai vu qu'il pleurait… Ah! Scanvoch, mon coeur se brise en songeant à l'avenir que je voyais si beau pour la Gaule, pour mon fils et pour moi…

J'ai tâché de consoler Victoria en cherchant inutilement avec elle la cause du mystérieux chagrin de son fils; puis l'heure me pressant, car je devais voyager la nuit, afin d'accomplir ma mission le plus promptement possible, j'ai quitté ma soeur de lait pour rentrer chez moi et embrasser ta mère et toi, mon enfant, avant de me mettre en route. J'ai trouvé Ellèn et sa soeur assises auprès de ton berceau… En me voyant, Sampso s'écria:

— Vous arrivez à propos, Scanvoch, pour m'aider à convaincre Ellèn que sa faiblesse est sans excuse… voyez ses larmes…

— Qu'as-tu, mon Ellèn? lui dis-je avec inquiétude, d'où vient ton chagrin?

Elle baissa la tète, ne me répondit pas et continua de pleurer.

— Elle n'ose vous avouer la cause de son chagrin, Scanvoch: mais savez-vous pourquoi ma soeur se désole ainsi? C'est parce que vous partez…

— Quoi? dis-je à Ellèn d'un ton de tendre reproche, toi toujours si courageuse quand je partais pour la bataille, te voici craintive, éplorée, alors que je m'éloigne pour un voyage de quelques jours au plus, entrepris au milieu de la Gaule, en pleine paix!… Ellèn… tes inquiétudes n'ont pas de motif.

— Voilà ce que je ne cesse de répéter à ma soeur, reprit Sampso. Votre voyage ne vous expose à aucun danger, et si vous partez cette nuit c'est que votre mission est urgente.

— Sans doute, et n'est-ce pas d'ailleurs un véritable plaisir que de voyager, ainsi que je vais le faire, par une douce nuit d'été au milieu de notre beau pays, si tranquille aujourd'hui?

— Je sais tout cela, reprit Ellèn d'une voix altérée, ma faiblesse est insensée; mais, malgré moi, ce voyage m'épouvante… — Puis, tendant vers moi ses mains suppliantes: — Scanvoch mon époux bien-aimé! ne pars pas, je t'en conjure, ne pars pas…

— Ellèn, lui dis-je tristement, pour la première fois de ma vie je suis obligé de répondre à ton désir par un refus.

— Je t'en supplie… reste près de moi.

— Je te sacrifierais tout, hormis mon devoir… La mission dont m'a chargé Victoria est importante… j'ai promis de la remplir, je tiendrai ma promesse…

— Pars donc, me dit ma femme en sanglotant avec désespoir, pars donc, et que ma destinée s'accomplisse! Tu l'auras voulu…

— Sampso, ai-je dit le coeur navré, de quelle destinée parle-t- elle?

— Hélas! ma soeur est accablée depuis ce matin de noirs pressentiments; ils lui paraissent, ainsi qu'à moi, inexplicables, pourtant elle ne peut les vaincre; elle se persuade qu'elle ne vous verra plus… ou qu'un grand malheur vous menace pendant votre voyage.

— Ellèn, ma femme bien-aimée, lui ai-je dit en la serrant contre ma poitrine, ignores-tu que, si courte que doive être notre séparation, il m'en coûte toujours de m'éloigner d'ici?… Veux-tu joindre à ce chagrin celui que j'aurai en te laissant ainsi désolée?

— Pardonne-moi, me dit Ellèn en faisant un violent effort sur elle-même; tu dis vrai, ma faiblesse est indigne de la femme d'un soldat… Tiens, vois je ne pleure plus, je suis calme…, tes paroles me rassurent; j'ai honte de mes lâches terreurs… Mais au nom de notre enfant qui dort là dans son berceau, ne t'en vas pas irrité contre moi; que tes adieux soient bons et tendres comme toujours… j'ai besoin de cela, vois-tu… oui, j'ai besoin de cela pour retrouver le courage dont je manque aujourd'hui sans savoir pourquoi.

Ma femme, malgré son apparente résignation, semblait tant souffrir de la contrainte qu'elle s'imposait, qu'un moment, afin de rester auprès d'Ellèn, je songeai à prier Victoria de donner au capitaine Marion la mission dont je m'étais chargé; une réflexion me retint: le temps pressait, puisque je partais de nuit; il faudrait employer plusieurs heures à mettre le capitaine Marion au courant d'une affaire à laquelle il était resté jusqu'alors complètement étranger, et qui, pour réussir, devait être traitée avec une extrême célérité. Obéissant à mon devoir, et, il faut le dire aussi, convaincu de la vanité des craintes d'Ellèn, je ne cédai pas à son désir; je la serrai tendrement entre mes bras, et, la recommandant à l'excellente affection de Sampso, je suis parti à cheval.

Il était alors environ dix heures du soir; un cavalier devait me servir d'escorte et de messager pour le cas où j'aurais à écrire à Victoria pendant la route; choisi par le capitaine Marion, à qui j'avais demandé un homme sûr et discret, ce cavalier m'attendait à l'une des portes de Mayence; je l'ai bientôt rejoint. Quoique la lune se levât tard, la nuit était pourtant assez claire, grâce au rayonnement des étoiles; j'ai remarqué, sans attacher d'importance à cette circonstance, que, malgré la douceur de la saison, mon compagnon de voyage portait une grosse casaque dont le capuchon se rabattait sur son casque, de sorte qu'en plein jour j'aurais eu même quelque difficulté à distinguer les traits de cet homme. Simple soldat comme moi, au lieu de chevaucher à mes côtés, il me laissa le dépasser sans m'adresser une parole; puis il me suivit. En toute autre occasion, et enclin, comme tout Gaulois, à la causerie, je n'aurais pas accepté cette marque de déférence exagérée, qui m'eût privé de l'entretien d'un compagnon pendant un long trajet; mais, attristé par les adieux de ma femme, et songeant, malgré moi, à mesure que je m'éloignais, aux sinistres pressentiments dont elle avait été agitée, je ne fus pas fâché de rester seul avec mes réflexions durant une partie de la nuit; je m'éloignai donc de la ville, suivi du cavalier non moins silencieux que moi…

Nous avions, sans échanger une parole, chevauché environ deux heures, car la lune, qui devait se lever vers minuit, commençait de poindre derrière une colline bornant l'horizon. Nous nous trouvions à un carrefour où se croisaient trois grandes routes tracées et exécutées par les Romains. J'avais ralenti l'allure de Tom-Bras, afin de reconnaître le chemin que je devais suivre, lorsque soudain mon compagnon de voyage, élevant la voix derrière moi, m'a crié:

— Scanvoch! reviens à toute bride sur tes pas… un grand crime se commet à cette heure dans ta maison!…

À ces mots je me retournai vivement sur ma selle, et grâce à la demi-obscurité de la nuit je vis le cavalier, faisant faire à son cheval un bond énorme, franchir le talus de la route et disparaître dans l'ombre d'un grand bois, dont nous longions la lisière depuis quelque temps… Frappé de stupeur, je restai quelques moments immobile, et lorsque, cédant à une curiosité pleine d'angoisse, je voulus m'élancer à la poursuite du cavalier, afin d'avoir l'explication de ses paroles, il était trop tard; la lune ne jetait pas encore assez de clarté pour qu'il me fût possible de m'aventurer à travers des bois que je ne connaissais pas; le cavalier avait d'ailleurs sur moi une avance qui s'augmentait à chaque instant. Prêtant attentivement l'oreille, j'entendis, au milieu du profond silence de la nuit, le galop rapide et déjà lointain du cheval de cet homme; il me parut reprendre par la forêt, et conséquemment par une voie plus courte, la direction de Mayence. Un moment j'hésitai dans ma résolution; mais, me rappelant les inexplicables pressentiments de ma femme, et les rapprochant surtout des paroles du cavalier, je regagnai la ville à toute bride…

— Si par un hasard inconcevable, me disais-je, l'avertissement auquel j'obéis est aussi mal fondé que les pressentiments d'Ellèn, avec lesquels il concorde pourtant d'une manière étrange, si mon alarme a été vaine, je prendrai au camp un cheval frais pour recommencer mon voyage, qui n'aura d'ailleurs subi qu'un retard de trois heures.

J'excitai donc des talons et de la voix la rapide allure de mon vigoureux Tom-Bras, et me dirigeai vers Mayence avec une folle vitesse. À mesure que je me rapprochais des lieux où j'avais laissé ma femme et mon enfant, les plus noires pensées venaient m'assaillir. Quel pouvait être ce crime qui se commettait dans ma maison? Était-ce à un ami? était-ce à un ennemi que je devais cette révélation? Parfois il me semblait que la voix du cavalier ne m'était pas inconnue, sans qu'il me fût possible de me souvenir où je l'avais déjà entendue; mais ce qui redoublait surtout mon anxiété, c'était ce mystérieux accord entre le malheur dont on venait de me menacer et les pressentiments d'Ellèn. La lune, s'étant levée, facilitait la précipitation de ma course en éclairant la route; les arbres, les champs, les maisons, disparaissaient derrière moi avec une rapidité vertigineuse. Je mis moins d'une heure à parcourir cette même route, parcourue naguère par moi en deux heures; j'atteignis enfin les portes de Mayence… Je sentais Tom-Bras faiblir entre mes jambes, non par faute d'ardeur et de courage, mais parce que ses forces étaient à bout. Avisant un soldat en faction, je lui dis:

— As-tu vu un cavalier rentrer cette nuit dans la ville?

— Il y a un quart d'heure à peine, me répondit le soldat, un cavalier, vêtu d'une casaque à capuchon, a passé au galop devant cette porte; il se dirigeait vers le camp.

— C'est lui, ai-je pensé en reprenant ma course, au risque de voir Tom-Bras expirer sous moi. Plus de doute, mon compagnon de voyage m'aura devancé par le chemin de la forêt; mais pourquoi se rend-il au camp, au lieu d'entrer dans la ville?

Quelques instants après j'arrivais devant ma maison: je sautai à bas de mon cheval, qui hennit en reconnaissait notre logis. Je courus à la porte, j'y frappai à grands coups… Personne ne vint m'ouvrir, mais j'entendis des cris étouffés; je heurtai de nouveau, et tout aussi vainement, avec le pommeau de mon épée; les cris redoublèrent; il me sembla reconnaître la voix de Sampso… J'essayai de briser la porte… impossible… Soudain la fenêtre de la chambre de ma femme s'ouvre, j'y cours l'épée à la main. Au moment où j'arrive devant cette croisée, on poussait du dedans les volets qui la fermaient. Je m'élance' à travers ce passage, je me trouve ainsi face à face avec un homme… L'obscurité ne me permit pas de reconnaître ses traits; il fuyait de la chambre d'Ellèn, dont les cris déchirants parvinrent jusqu'à moi. Saisir cet homme à la gorge au moment où il mettait le pied sur l'appui de la fenêtre pour s'échapper, le repousser dans la chambre pleine de ténèbres, où je me précipite avec lui, le frapper plusieurs fois de mon épée avec fureur, en criant «Ellèn! me voici…» tout cela se passa avec la rapidité de la pensée. Je retirais mon épée du corps étendu à mes pieds pour l'y replonger encore, car j'étais fou de rage, lorsque deux bras m'étreignent avec une force convulsive… Je me crois attaqué par un autre adversaire; je traverse de mon épée ce corps, qui dans l'obscurité se suspendait à mon cou, et aussitôt j'entends ces paroles prononcées d'une voix expirante:

— Scanvoch… tu m'as tuée…, merci, mon bien-aimé… il m'est doux de mourir de ta main… je n'aurais pu vivre avec ma honte…

C'était la voix d'Ellèn!…

Ma femme était accourue dans sa muette terreur pour se mettre sous ma protection: ses bras, qui m'avaient d'abord enserré, se détachèrent brusquement de moi… je l'entendis tomber sur le plancher… Je restai foudroyé… mon épée s'échappa de mes mains, et pendant quelques instants un silence de mort se fit dans cette chambre complètement obscure, sauf une traînée de pâle lumière, jetée par la lune entre les deux volets à demi refermés par le vent… Soudain, ils s'ouvrirent complètement du dehors, et à la clarté lunaire, je vis une femme svelte, grande, vêtue d'une jupe rouge et d'un corset de toile d'argent, montée au dehors sur l'appui de la fenêtre.

— Victorin, dit-elle, beau Tarquin d'une nouvelle Lucrèce, quitte cette maison, la nuit s'avance. Je t'ai vu à minuit, l'heure convenue, entrer par la porte en l'absence du mari… Tu vas sortir de chez ta belle par la fenêtre, chemin des amants… tu as accompli ta promesse… maintenant je suis à toi… Viens, mon char nous attend, fuyons…

— Victorin! m'écriai-je avec horreur, me croyant le jouet d'un rêve épouvantable, c'était lui… je l'ai tué!…

— Le mari! reprit Kidda, la bohémienne, en sautant en arrière… C'est le diable qui l'a ramené!…

Et elle disparut.

Quelques instants après j'entendis le bruit des roues d'un char et le tintement du grelot de la mule qui l'entraînait rapidement, tandis que, au loin, du côté de la porte du camp, s'élevait une rumeur lointaine et toujours croissante, comme celle d'une foule qui s'approche en tumulte. À ma première stupeur succéda une angoisse terrible, mêlée d'une dernière espérance: Ellèn n'était peut-être pas morte… Je courus à la porte de la chambre, fermée en dedans; j'appelai Sampso à grands cris; sa voix me répondit d'une pièce voisine; on l'y avait enfermée… Je la délivrai, m'écriant:

— J'ai frappé Ellèn dans l'obscurité… la blessure n'est peut- être pas mortelle; courez chez Omer, le druide…

— J'y cours, me répondit Sampso sans m'interroger davantage.

Elle se précipita vers la porte de la maison verrouillée à l'intérieur. Au moment, où elle l'ouvrait, je vis s'avancer sur la place où était située ma maison, tout proche de la porte du camp, une foule de soldats: plusieurs portaient des torches; tous poussaient des cris menaçants, au milieu desquels revenait sans cesse le nom de Victorin.

À la tête de ce rassemblement, j'ai reconnu le vétéran Douarnek, brandissant son épée. — Scanvoch, me dit-il, le bruit vient de se répandre dans le camp qu'un crime affreux a été commis dans ta maison.

— Et le criminel est Victorin! crièrent plusieurs voix qui couvrirent la mienne. À mort, l'infâme!

— À mort, l'infâme! qui a fait violence à la chaste épouse de son ami…

— Comme il a fait violence à l'hôtesse de la taverne des bords du Rhin…

— Ce n'était pas une calomnie!

— Le lâche hypocrite avait feint de s'amender!

— Oui, pour commettre ce nouveau forfait.

— Déshonorer la femme d'un soldat! d'un des nôtres!

Scanvoch, qui aimait ce débauché comme son fils!…

— Et qui à la guerre lui avait sauvé la vie.

— À mort! à mort!…

Il m'avait été impossible de dominer de la voix ces cris furieux… Sampso, désespérée, faisait de vains efforts pour traverser la foule exaspérée.

— Par pitié! laissez-moi passer! criait Sampso d'une voix suppliante: je vais chercher un druide médecin… Ellèn respire encore… Sa blessure peut n'être pas mortelle… Du secours! du secours!…

Ces mots redoublèrent l'indignation et la fureur des soldats. Au lieu d'ouvrir leurs rangs à la soeur de ma femme, ils la repoussèrent en se ruant vers la porte, bientôt ainsi encombrée d'une foule impénétrable, frémissante de colère, et d'où s'élevèrent de nouveaux cris…

— Malheur! malheur à Victorin!…

— Ce monstre a égorgé la femme de Scanvoch après l'avoir violentée!

— Elle meurt comme l'hôtesse de la taverne de l'île du Rhin.

— Victorin! s'écria Douarnek, nous t'avions pardonné, nous avions cru à ta foi de soldat; tu es l'un des chefs de la Gaule… tu es notre général… tu n'échapperas pas à la peine de tes crimes! Plus nous t'avons aimé, plus nous t'abhorrons!…

— Nous serons tes bourreaux!

— Nous t'avons glorifié… nous te châtierons!

— Un général tel que toi déshonore la Gaule et l'armée!

— Il faut un exemple terrible!

— À mort, Victorin! à mort!…

— Impossible d'aller chercher du secours; ma soeur est perdue, me dit Sampso avec désespoir, pendant que je tâchais, mais toujours en vain, de me faire entendre de cette foule en délire, dont les mille cris couvraient ma voix.

— Je vais essayer de sortir par la fenêtre, me dit Sampso.

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