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L'Allemand

PREMIÈRE PARTIE D’APRÈS NATURE (continued 2)

Reading edition

Combien faut-il cependant que cette image de la possibilité soit puissante sur l’esprit allemand pour qu’après un aussi gros échec que celui du Mexique — il semble bien que cet incident ait contribué pour la plus grande part à faire l’unité de l’opinion aux États-Unis — elle ait pu le séduire à nouveau, à de si courts intervalles, en Norvège, puis en Argentine ! Il faut qu’elle soit vraiment pour lui l’irrésistible enchanteresse, qui n’a qu’à paraître pour être aussitôt suivie. Aucun avertissement ne peut le mettre en garde contre elle. Il ne se rappelle pas qu’elle l’a trompé. A chaque fois ses attraits lui semblent nouveaux et le même profond désir l’entraîne vers elle.

Et n’est-ce pas parce qu’il y a entre elle et lui des affinités comme congénitales ? L’Allemand se laisse toujours attraper, parce que toujours les choses reviennent se placer devant lui sous ce même angle. On ne peut ni penser ni voir avec autre chose qu’avec son esprit. Et l’esprit allemand est organisé pour apercevoir d’emblée de toute chose ce qui s’en laissera détacher par l’action, et comment il faut s’y prendre pour le détacher.

* * *

Si encore son appétit du possible se bornait au présent ! S’il se contentait de consommer ce qu’il voit devant lui de faisable ! Mais même ce qu’il a laissé derrière lui, ce que, par une négligence inexpiable, il a oublié d’essayer, il ne se résigne pas à le considérer comme perdu. Il revient, il reprend les vieilles affaires. Rien n’est jamais fini. Son avidité de réalisation fouille le passé pour y découvrir les restes d’occasions mal exploitées. Il glane sur le même champ qu’il a lui-même moissonné.

Nous étions habitués en captivité à ce perpétuel retour d’esprit de nos gardiens. Nous attendions toujours cette remise en train des anciennes histoires : « Tiens ! nous disions-nous, il y a trois mois qu’on n’a pas parlé de représailles. Ça va être pour bientôt ! » Et, en effet, ça ne manquait pas : au bout de quelque temps, les journaux commençaient l’offensive, ramenaient des anecdotes horrifiantes sur les traitements que les Français infligeaient aux prisonniers allemands (certaines dataient déjà de deux ou trois ans ; mais qu’importait-il ? tout est bon à se rappeler). Après cette préparation, le gouvernement allemand déclarait une fois de plus que, bien qu’elles lui brisassent le cœur, qu’il a fort sensible, il se voyait obligé de prendre des « contre-mesures » contre les prisonniers français, pour faire cesser les infâmes tortures auxquelles ses loyaux soldats étaient exposés. Cette petite comédie se répétait suivant un rythme uniforme, qui est le rythme même de l’inquiétude allemande.

La cantine nous vendait des sacs de touriste (Rucksäcke) à des prix variant entre 5 et 7 marks. Au bout de deux ans, l’ordre vint de reprendre ces sacs à ceux qui en avaient acheté : on leur donna en échange un petit bout de papier qui représentait un reçu. Sans doute quelqu’un en haut lieu avait-il découvert après coup que ces engins pouvaient devenir entre nos mains une arme dangereuse, ou peut-être simplement leur avait-il trouvé une destination plus avantageuse ; et il n’avait pas hésité à les récupérer de cette façon vraiment idéalement simple et pratique. Mais ce qui prouve combien ce « repentir » était en somme superficiel et gratuit, combien il était subjectif, c’est que, devant nos réclamations énergiques, au bout de quelque temps on nous rendit notre bien.

Pas de ligne telle qu’une fois au delà, on ne revienne plus jamais en arrière. Ils ont beau vous avoir dépassé : vous n’êtes pas encore en sûreté. La zone exposée à leur réflexion comprend tout ce qu’ils ont derrière eux. Et le temps lui-même ne vous met pas hors d’atteinte. Il n’y a pas de prescription.

C’est ici qu’il convient de placer leur manque de foi. Ils ne peuvent pas s’en tenir à ce qu’ils ont dit, se résigner aux promesses qu’ils ont faites. Ils les ont faites peut-être sincèrement. Mais c’est qu’ils n’apercevaient pas encore toutes les possibilités qu’ils excluaient par là. Elles n’avaient pas encore paru, elles ne leur avaient pas encore fait signe. Et maintenant qu’elles se révèlent une à une, entre leur appel et la parole qu’ils ont donnée, il ne peut plus y avoir de balance. Ils ne rompront peut-être pas celle-ci d’un seul coup ; mais ils chercheront des intermédiaires, ils poseront des restrictions, ils chicaneront sur la quantité ou la nature de ce qu’ils se sont engagés à fournir, ils ajouteront à leur promesse des conditions imprévues et telles que l’accomplissement cesse d’en paraître souhaitable à ceux-là mêmes qui l’attendaient. Une promesse, après tout, ce n’est rien d’absolu : pourquoi ne pourrait-elle pas être corrigée, quand les circonstances se renouvellent et ouvrent des perspectives qu’on ne pouvait pas jusque-là entrevoir ? Est-il vraiment impossible de la concilier avec les chances à courir qui se présentent ? N’y aurait-il pas moyen d’être à la fois fidèle et pratique, loyal et ingénieux ? Tout est possible ; il suffit de découvrir le joint ; il existe forcément quelque part ; de si beaux avantages ne peuvent pas être perdus.

Cette conduite est très précisément celle que les Allemands ont suivie avec les États-Unis. Et l’on a bien vu, à cette occasion, qu’ils étaient incapables de se représenter l’effet qu’elle produit immanquablement sur les gens de mentalité normale. Leur manque de foi est si spontané, si innocent, il leur semble si naturel de revenir sur leurs engagements qu’ils ne sentent pas la colère de ceux qui se trouvent par là trompés ; ils ne l’imaginent en aucune façon, ils n’en ont aucune idée. Reprendre n’est-il pas de même espèce, de même sens que donner ? Pourquoi se fâcher quand on vous reprend après vous avoir donné ? Ce sont les deux phases d’un même mouvement, ce sont deux opérations complémentaires. Ils ne voient pas la ligne qu’il y a entre les deux, ils ne comprennent pas ce qu’elle a d’infranchissable, ni que la franchir en retour constitue la plus sanglante injure que l’on puisse faire à un partenaire.

Les explications perfides et absurdes que les journaux allemands ont fournies à leurs lecteurs de la brusque résolution du Président Wilson n’étaient pas entièrement insincères. Elles reflétaient bien ce qu’ils avaient été obligés de supposer pour comprendre un geste dont les véritables raisons leur demeuraient complètement insoupçonnables.

* * *

L’Allemand découvre des possibilités partout ; non seulement quand il avance, mais aussi quand il recule ; non seulement quand il s’agit de quelque chose à prendre, mais aussi quand il s’agit de quelque chose à perdre. Il a une sorte de génie pour perdre le moins possible ; il trouve des positions intermédiaires là où personne n’en eût jamais imaginé, il se rattrape sur des lignes que tout autre eût considérées comme intenables.

Je me rappelle avec quelle impatience nous suivions sur la carte, en 1916, les progrès de l’offensive Broussilov sur les deux ailes de l’armée von Bothmer. Comme on s’en souvient, cette armée, établie sur la Strypa, était menacée d’un débordement par le nord (vers Brody) et par le sud (vers Stanislau). Tous les jours nous attendions son repli. Nous faisions des pronostics ; il nous apparaissait d’après la carte qu’elle ne pouvait guère se reporter moins loin en arrière que sur la Gnila-Lipa. Mais en attendant elle ne bougeait toujours pas. Et quand enfin, à la dernière extrémité, elle s’ébranla, nous fûmes stupéfaits de voir qu’elle trouvait moyen de s’arrêter presque aussitôt, dans une position qui ne correspondait à aucune ligne naturelle, et en abandonnant le minimum de terrain nécessaire pour se dérober à la pression qui menaçait ses flancs.

L’Allemand a un coup d’œil prodigieux pour reconnaître les arrêts possibles sur le chemin de la retraite ; il sait introduire de l’économie dans les catastrophes ; elles lui apparaissent semées de points de repère et de crampons. Rien de plus instructif à cet égard que de suivre l’histoire des concessions politiques de l’empereur. Au printemps 1917, une vive agitation en faveur de la réforme du droit électoral prussien se déclare. Après avoir tâté le terrain, devant des signes très nets de mécontentement, l’empereur comprend qu’il faut céder : il publie son Osterbotschaft[32] promettant la réforme. Mais il a bien soin de s’engager le moins possible et il se garde de préciser la nature de cette réforme : sa promesse peut avoir trait aussi bien à une simple modification du suffrage de classes qu’à l’introduction du suffrage universel. Comme elle réussit quand même à calmer les esprits, il s’en tient là jusqu’à nouvel ordre. Tant que la promesse suffit, pourquoi la dépasser ? Tant qu’il ne vous est pas expressément demandé, pourquoi faire un pas de plus en arrière ? Trois mois passent sans que le peuple allemand entende parler de rien. A la fin il apprend par les journaux que le chancelier consulte le gouvernement saxon, pour savoir s’il est content du suffrage censitaire, des plus démodés, par lequel il fait procéder à l’élection de son Landtag. C’est donc un vote de ce genre que l’on se prépare à établir en Prusse ; la concession solennelle de l’empereur se ramène donc à un ridicule trompe-l’œil. A cet instant l’agitation recommence, il semble même que ce soit la plus vive que l’Allemagne ait connue depuis le début de la guerre. Les partis de gauche livrent une vraie bataille au chancelier. En même temps qu’ils insistent sur la réforme du régime électoral, ils émettent des exigences touchant la conduite des affaires extérieures et déposent leur fameuse résolution en faveur d’une paix sans indemnités et sans annexions. L’empereur (ou, si l’on veut, le parti militaire) sent que la situation est de nouveau difficile et qu’il faut rendre de la corde. Il promet cette fois nettement le droit de vote égal et secret et procède à une « démission » solennelle et ostensible du chancelier. Mais c’est ici qu’apparaît le coup d’œil magistral pour les possibilités intermédiaires et l’art prodigieux de se raccrocher sur les pentes, dont l’Allemand est doué. Le parti militaire cède aux libéraux, puisqu’il leur abandonne Bethmann-Hollweg, qui d’ailleurs ne faisait guère son affaire, en pâture ; mais l’idée lui vient tout de suite : ne pourrait-on pas profiter de cette capitulation pour, au contraire, se remettre mieux en selle ? L’opération que représente le changement de chancelier peut, en somme, se décomposer en deux temps bien distincts : il y a le renvoi de celui qui est en place, ça ce sera pour les mécontents ; et il y a son remplacement ; pourquoi ceci ne serait-il pas pour nous ? Nous donnons ; pourquoi, en échange, n’essaierions-nous pas de reprendre ? Nous faisons plaisir à nos adversaires ; n’y aurait-il pas moyen d’utiliser cette bienveillance même que nous leur témoignons pour nous faire plaisir à nous ? On voit le genre de réflexion qui s’est exercé ici. Dans ce qui fût apparu à tout autre esprit simple et de sens unique, l’Allemand a reconnu une multiplicité interne et la possibilité d’une double direction. Il a trouvé le moyen d’avancer en reculant, de s’affermir en faisant la culbute, de se rapprocher de la côte en ayant l’air de gagner le large. La nomination du Dr Michaëlis, bien plus docile instrument du parti militaire, au poste même où l’opposition venait de trouver le libéralisme de Bethmann insuffisant, est vraiment un chef-d’œuvre tactique supérieur encore au repli de Bothmer et l’une des plus frappantes réussites de ce génie du possible qui fait le fond du caractère allemand.

Il serait passionnant de suivre et de retrouver à l’œuvre le même génie dans la politique ultérieure de l’Allemagne et d’abord dans la palinodie éhontée du Dr Michaëlis lui-même sur la question des buts de guerre. Au moment où ce personnage monte sur la scène, il sait bien qu’il est là pour assurer le contact avec le Reichstag, pour l’amorcer et le maintenir bien accroché au bout de la ligne. Aussi, dans son premier discours, déclare-t-il son adhésion pleine et entière à la motion de paix de la majorité ; il prend simplement la précaution d’une restriction très enveloppée, « pour autant que je comprenne cette motion », dit-il, — une restriction qu’on peut ne pas apercevoir, qu’il souhaite qu’on n’aperçoive pas, mais qui est là, pourtant, pour marquer l’emplacement de son dédit futur et du parjure auquel il est déjà résolu dans son cœur. On le voit ensuite tirer — plus ou moins habilement d’ailleurs — sur la corde, pour constater si l’opinion est suffisamment enferrée et si l’on peut espérer la ramener à soi. Puis soudain, dès que les événements semblent lui redonner l’avantage, avec une effronterie sans exemple, il essaie de tout ravoir d’un seul coup et il proclame tranquillement qu’il ne s’est jamais associé au vœu du Reichstag en faveur de la paix sans annexions.

Sans doute objectera-t-on qu’il ne fit preuve, à cet instant, que d’un assez médiocre sens des possibilités, car l’opinion justement n’était pas mûre pour cette reculade et il se trouva subitement avec elle dans un écart trop accentué qui fut l’origine de toutes les complications par où sa chute fut amenée. Mais il ne s’était trompé en somme que de moment ; il avait cru trop tôt apercevoir une opportunité qui devait venir, à la faveur des événements, quelques mois plus tard. Son discernement du possible avait fonctionné trop vite. Dans le fond, il avait vu juste et reconnu d’emblée tout ce que l’Allemagne allait pouvoir rogner sur ses promesses, tout le chemin qu’elle allait pouvoir faire à reculons. Et en effet, sitôt que la Révolution russe eut commencé à porter ses fruits de désordre et eut fait luire de nouvelles perspectives, l’opinion allemande tout entière s’éveilla à l’apostasie ; elle comprit, avec plus ou moins de rapidité, mais avec un flair tout de même merveilleusement vif, tout le champ qui s’ouvrait à son manque de parole. Elle vit la marge qu’il y avait entre les assurances qu’elle avait données et la situation que créaient les nouveaux événements, se peupler de mille lignes voisines et successives qu’elle ne put se retenir de réoccuper tour à tour ; et tant elle passait naturellement de l’une à l’autre, tant elle était à son affaire en les distinguant et en les épousant l’une après l’autre, elle eut à peine la sensation de quitter les positions qu’elle avait prises à la face du monde, les intentions qu’elle avait solennellement déclarées. Je suis convaincu en effet que la grosse majorité de l’opinion allemande n’est guère sensible aujourd’hui à la différence qu’il y a entre la résolution de juillet 1917 et les clauses de la paix de Brest. Elle la devine bien, vaguement ; mais elle n’y voit rien d’anormal ; elle ne voit pas le mur qu’elle a sauté. Un monsieur von Kleist a pu dire tout tranquillement au Landtag prussien : « Beaucoup qui, jusqu’ici, étaient partisans d’une paix de renonciation, ont maintenant changé d’avis. » Quoi de plus simple ? Quoi de plus innocent ? C’est le tissu même de l’esprit qui est ici si profondément élastique qu’il revient tout seul, dès que l’événement le lui permet, et sans se rompre jamais, à toutes les ambitions qu’il avait été forcé de résigner.

Le peuple allemand tout entier est animé d’un seul et même mouvement mental, d’un insensible glissement de la pensée, qui lui fait sans cesse parcourir toute l’échelle des possibles. Rien ne peut arrêter son esprit en un point, sinon les obstacles matériels, les empêchements physiquement insurmontables. Aucune encoche sur la règle qu’il frôle ne saurait lui imposer une limite définitive. Tout dépend de ce qui surviendra ; il est toujours prêt à « hinüber » ou « hinausschreiten ». Que la porte s’entr’ouvre seulement, contre laquelle il s’est buté, et déjà il est de l’autre côté.

C’est un fait remarquable qu’en Allemagne une véritable opposition ne puisse pas arriver à se former. Même quand plusieurs partis réussissent à se grouper, comme en juillet 1917, la première chance imprévue qui luit à l’horizon politique suffit pour désagréger leur bloc. Aucune idée commune, aucun principe ne les lient ; il n’y a pas pour eux de conception générale qu’il faille envers et contre tout réaliser, pas de stipulation morale minimum, aucune règle qui mérite d’être d’abord et à tout prix sauvegardée. Ils sont ensemble contre le gouvernement parce qu’ils ont cru ensemble reconnaître un chemin qu’il ne voyait pas, une affaire à cueillir qu’il semblait ignorer. Mais que le même gouvernement leur fasse comprendre qu’il est sur la voie d’une affaire meilleure et qu’il en entr’ouvre seulement la perspective, plus rien ne subsiste entre eux ; ils ne trouvent plus la moindre idée qui puisse les maintenir ensemble ; le moindre bout de la ficelle qui les attachait a disparu[33].

* * *

Certes, pas plus que de sadisme, ce n’est de fanatisme que je songerai jamais à accuser les Allemands. A part les quelques visionnaires du pangermanisme, dont ce sont surtout les appétits qui font les certitudes, qu’ils sont peu entêtés, qu’ils sont peu entichés ! Qu’ils ont le regard prompt et éducable ! Avec quelle facilité ils se laissent instruire ! Qu’ils ont donc d’aptitude à la conversion ! Leur foi varie exactement avec les chances qu’ils pensent apercevoir. Leur credo est étroitement déterminé par les circonstances. Et cela, non pas par scepticisme, ni par opportunisme conscients. Ils croient réellement, au fur et à mesure, à toutes les doctrines qui correspondent à leur avantage maximum. Ils adhèrent avec une sincérité positive à tous les postulats qu’implique tour à tour leur action la plus efficace. Mais jamais en eux aucune conviction ne précède la leçon des choses, ni ne cherche à l’étouffer.

Qui oserait contester qu’ils soient capables, dans la pratique, du plus noble acharnement ? Tous les combattants savent avec quel courage ils se font tuer sur leurs mitrailleuses. Mais, chose étrange, leur esprit n’a pas la même vertu que leur volonté. Il ne se cramponne pas ; il n’accepte pas de périr avec ce qu’il a une fois conçu. Et c’est parce qu’il ne l’a conçu que faiblement.

Les aspects moraux ne le frappent pas ; ils sont sur lui sans morsure et sans inscription ; on sent qu’il les reçoit comme une plaque fatiguée, voilée, qui « a vu le jour ».

Il y a un mot pour lequel tout bon Allemand possède une secrète dilection, qui est le plus bel éloge qu’il sache décerner et par le constant et amoureux emploi duquel il trahit sa profonde inconsistance morale, tout ce que sa conscience a d’invertébré. C’est le mot : anständig[34].

L’Allemand est « ein anständiger Mann »[35], c’est-à-dire un homme qui comprend les choses, avec qui on peut causer, un homme dont l’esprit se plie aux éventualités et à toutes les indications de la fortune, un homme qu’aucune idée trop raide ni trop fixe m’embarrasse, un homme qui ne souffre d’aucune répartition irrévocable de ses idées.

III LA VÉRITÉ, C’EST TOUT CE QU’ON PEUT FAIRE CROIRE

Pas plus qu’entre le Bien et le Mal, l’Allemand n’aperçoit spontanément de différence entre le Vrai et le Faux. On est plus ou moins intelligent, on a plus ou moins d’esprit critique, on reçoit des impressions plus ou moins fortes de la vérité. Mais en général quelque chose vous avertit directement que telle proposition est juste et que telle autre ne l’est pas, que telle idée est conforme à la réalité et que telle autre n’y répond pas.

Pour l’Allemand, là encore tout est sur le même plan. Je ne parle pas de son misérable asservissement à son journal ni des trésors de crédulité qu’il dépense chaque jour en le lisant. Il ne serait pas très généreux de lui faire un grief d’un aveuglement que nous partageons tous plus ou moins, hélas ! à l’heure actuelle et dont il faudrait faire des efforts plus qu’humains pour se débarrasser complètement.

Mais il y a chez l’Allemand une sorte d’ignorance congénitale du vrai, qui mérite d’être étudiée de près. Le vrai n’est pas pour lui une chose dont le faux soit le contraire. Le vrai n’est rien d’indépendant des esprits qui le présentent, ni de ceux qui le reçoivent ; ce n’est pas une qualité des idées en elles-mêmes. Le vrai, c’est ce qu’il est possible de faire croire, c’est toute disposition d’objets ou de mots qui peut donner à un spectateur ou à un lecteur l’impression de la vérité. Le vrai, c’est tout ce qui peut être rendu vraisemblable.

Quand notre chef de camp recevait des délégués neutres, il leur faisait faire la tournée de toutes les installations merveilleuses que sa générosité lui avait inspirées pour notre bien-être. Il y avait en particulier la cuisine : une cuisine faite exprès pour nous, spécialement construite pour que nous puissions y faire chauffer les aliments que nous recevions dans nos colis. Il y introduisait solennellement les visiteurs et leur montrait sur un vaste foyer rougi par un feu d’enfer tout un peuple de gamelles qui ronflaient. Il oubliait seulement de dire qu’il n’avait fait livrer de charbon que pour un jour, qu’en vue justement de cette exhibition, et que le reste du temps nous devions, pour manger chaud, déployer des ruses d’apaches, et nouer des intrigues périlleuses avec les Russes chargés du calorifère. De même, quand il faisait admirer aux délégués notre chapelle — il s’était mis en tête un jour, pour que ce fût plus beau, de placer les prêtres dans leurs ornements sur les degrés de l’autel, et il n’avait dû renoncer à son idée que devant le ferme refus, pour lui d’ailleurs incompréhensible, de ceux dont il prétendait faire ainsi ses comédiens — de même, il omettait de mentionner que cette magnifique chapelle servait en même temps de temple protestant, d’église russe, de synagogue ; qu’elle se transformait plusieurs fois par semaine en théâtre, qu’on y passait les visites médicales, qu’on y faisait la distribution des livres de la bibliothèque, et qu’enfin toute une bande de savants allemands, armés d’un phonographe et de nombreux appareils enregistreurs, y étaient venus procéder à des expériences de linguistique et l’avaient encombrée pendant plusieurs jours de leur bruyante présence.

Mais il ne faut pas parler trop vite de bluff ni d’hypocrisie. Le malheureux ne trompait pas ses hôtes de façon tout à fait délibérée. Il était lui-même la première dupe du mensonge qu’il leur faisait avaler. Il oubliait sincèrement tout ce qui rendait vains et fictifs les avantages dont il se faisait gloire d’avoir gratifié ses prisonniers. C’était vrai, pour lui, que nous avions une cuisine et une chapelle, puisqu’il pouvait les montrer ; c’était vrai que nous avions de quoi faire chauffer nos aliments, puisqu’il avait pu en persuader des gens qui par profession eussent eu une tendance à croire le contraire. Il ne voyait pas de différence entre la chose elle-même et l’apparence qu’il avait réussi à lui donner. Pour lui, de même que le bien c’était tout ce qu’on pouvait faire, le vrai c’était tout ce qu’on pouvait « introduire » dans les esprits.

Nous touchons ici à un point sensible et je sens que je vais soulever des protestations. Pourtant je dois dire toute ma pensée : je prétends qu’à de très rares exceptions près, les Allemands n’ont pas lancé dans cette guerre de véritables mensonges, de nouvelles entièrement fabriquées ; ils ont donné peut-être moins que nous dans le genre du « canard » proprement dit. Dans l’ensemble, leur presse n’a jamais rien caché de ce qu’il était impossible de cacher, et n’a rien annoncé de ce qu’il était possible à l’adversaire de démentir. Elle a toujours exclu le faux, dans la mesure exacte où il pouvait être surpris et décelé. J’ai lu le communiqué allemand tous les jours pendant trois ans : dans l’ensemble il est fidèle. Quand il annonce la prise d’une ville, c’est que la ville est prise, on peut en être sûr ; et quand les armées impériales ont perdu assez de terrain pour que ça paraisse, il l’enregistre, avec une mauvaise humeur visible, et avec des tours de phrase d’une complication parfois comique, mais enfin tout de même avec exactitude.

Mais il ne faut pas s’imaginer que cette exactitude prenne sa source dans quelque scrupule profond, dans le respect naturel que tout homme sent pour la vérité. Pas un instant, ni von Stein, ni Ludendorf n’ont eu l’idée que la vérité fût quelque chose en soi ni qu’elle méritât par elle-même des égards. C’est la nécessité qui forme toute leur sincérité, cette nécessité dont ils savent si bien reconnaître partout les exigences et à laquelle ils font face toujours avec tant de promptitude et de perfection. Ils sont vrais parce qu’ils ont reconnu d’emblée les inconvénients du mensonge, le fâcheux effet d’une nouvelle qui peut être contredite. Ils ont vu qu’il fallait maintenir leur crédit en pays neutre, exactement comme il fallait y soutenir autant que possible leur change. Voilà tous les motifs de leur véracité.

Et la preuve que telle en est bien l’inspiration, c’est qu’elle a pour limites exactes la possibilité du contrôle. (C’est d’ailleurs ce qui suffit à la détruire.) Les Allemands n’annoncent rien dont ils pensent que la fausseté puisse être constatée. Mais, en temps de guerre surtout, ce genre de constatation n’est pas possible dans tous les cas ; il y a une zone qui échappe à la vérification ; il y a des endroits où on ne peut pas aller voir ; il y a des éléments qui ne peuvent être appréciés à leur valeur précise que par les témoins immédiats, que par les acteurs mêmes du drame. Cette marge que constitue entre le vrai et le faux l’invérifiable, l’esprit allemand l’occupera automatiquement ; il saura bien la remplir, et de données toutes en sa faveur ; tout ce qui s’y produira sera avantage pour lui, victoire, triomphe pour sa cause ; c’est là que Dieu lui montrera tout particulièrement sa protection et le comblera le plus infailliblement de ses bienfaits.

Des exemples : Bataille de la Somme en 1916 : les Anglais avancent, ils ont occupé les tranchées allemandes sur plus d’un kilomètre de profondeur ; mais, par chance, il ne se trouve dans cette zone aucun village, aucun point topographique auquel un nom propre soit attaché ; par conséquent, dans son communiqué, l’adversaire ne pourra caractériser par aucune indication de lieu son progrès. On pourra donc nier celui-ci. Et le communiqué allemand annonce froidement que de fortes attaques ennemies sont venues se briser avec des pertes sanglantes contre le mur de fer des héroïques troupes du général von X…

L’évaluation des effectifs engagés dans une affaire n’est possible que pour les gens qui sont sur place. Jamais le redoutable journaliste neutre n’approchera assez près des lignes pour pouvoir s’en former une idée personnelle. On peut donc annoncer que des masses ennemies énormes se sont précipitées tout le jour contre les positions allemandes sans réussir à les ébranler, alors qu’un bataillon seulement, ou peut-être un régiment, a été repoussé.

Il en est de même pour l’appréciation des intentions de l’adversaire : s’il a atteint les objectifs qu’il s’était fixés, on lui en attribuera d’infiniment plus vastes, car personne jamais ne pourra prouver qu’il ne les a pas en fait poursuivis.

Et je sais bien que nous ne nous sommes pas toujours assez soigneusement gardés de ces sortes d’arrangements de la réalité. Mais nous n’y avons recouru que de loin en loin, que dans les moments critiques où il s’agissait à tout prix de ne pas inquiéter l’opinion. Et surtout, en les commettant, nous savions que nous trahissions la vérité.

L’Allemand, au contraire, d’abord use d’une manière continue, inflexible, de ce droit que lui confère l’impossibilité du contrôle ; il l’exploite de sang-froid jusqu’au bout. Il se tient sans cesse sur l’extrême frontière de la vraisemblance ; exactement de même qu’il trouverait insensé de laisser inoccupé le moindre vide des lignes adverses, exactement de même qu’il a pénétré immédiatement dans tous les coins du front qu’il avait découverts praticables, de même il ne peut physiquement pas s’empêcher de remplir, en tous temps et partout, de ses embellissements, les lacunes qui s’offrent dans le tissu de la vérité.

Et, secondement, tandis qu’il se livre à ces broderies, il n’a pas le moins du monde la sensation de mentir. C’est là le plus grave. Pour lui, le passage du fait à l’idée qu’il voit qu’il en va pouvoir donner est absolument insensible ; pas de seuil à franchir ; pas de barrière à sauter, aucun cahot ne l’avertit qu’il change de route. Il faut le dire carrément : l’Allemand ne ment jamais ; il prolonge. Il ne sort pas de la vérité, parce qu’elle n’a pas pour lui de limites propres ; s’il la déborde, c’est sans la voir ; au delà comme en deçà, c’est le même paysage pour lui ; et le seul cadre qu’il touche, où il se sente enfermé, auquel il ait à proportionner ses affirmations, c’est encore ici celui du possible.

La vérité ? C’est quelqu’un qu’il ne connaît pas, qu’il n’a jamais vu, jamais rencontré, qui ne lui a jamais été présenté. Comment pourrait-il l’avoir offensée ? Il a conscience d’avoir fait tout son devoir envers le seul dieu qui lui ait jamais été révélé, envers le seul qui soit à ses yeux réel, permanent et immuable, envers son intérêt, envers l’intérêt de la patrie allemande.

C’est à tout ce qu’il croit possible d’entreprendre sur elle, qu’on reconnaît bien que la vérité n’est pas pour l’Allemand quelque chose par soi, un phénomène, un accident. Elle ne lui apparaît jamais comme irrémédiable ; jamais il ne se sent par elle réduit à l’impuissance ; jamais par elle il ne sera fait quinaud. Même quand elle s’est déclarée, même quand la voici devant lui donnée et patente, il ne pense pas que le dernier mot soit dit. Si quelque événement fâcheux se produit du fait de la Kriegsführung[36] allemande et qu’un hasard malheureux le fasse apparaître au grand jour et le rende irrécusable, de trois choses l’une, se dit-il : ou bien on peut le r’avoir, ou bien on peut l’expliquer, ou bien on peut le compenser. Le choix entre ces trois opérations sera déterminé par le degré du scandale provoqué.

Premier cas : une infraction maladroite (et qui sera punie, n’en doutez pas) a été commise au grand principe : Coulez sans laisser de traces. Le monde sait ce qu’il y a eu. Mais l’affaire n’est pas des plus retentissantes et l’on est en droit d’espérer que le bruit n’en ira pas trop loin. On peut donc essayer de l’escamoter. D’un petit mouvement du poignet, on peut rattraper, dans le temps même qu’on la lâche, la gênante vérité.

Je me rappelle un entrefilet de journal dont voici à peu près les termes :

« La barque de pêche norvégienne X… a été coulée par un sous-marin allemand. 22 hommes de l’équipage et le capitaine ont péri, 3 ont été recueillis par le schooner Y… »

Et devinez maintenant comment il était intitulé. Ein Unglück[37] ou Verunglückte Norweger[38], supposerez-vous peut-être. Non. Le journaliste allemand avait trouvé mieux, il avait trouvé ce que pas un homme du monde n’eût été capable à sa place de trouver, il avait imaginé une combinaison ; il avait mit tout simplement : Gerettete Norweger[39]. Ainsi, au-dessus des trois lignes qui annonçaient l’assassinat de 23 hommes, il pensait qu’on pouvait écrire, pour les résumer et pour les présenter au lecteur, ces deux mots : « Norvégiens sauvés ». Il ne voyait pas de contradiction fondamentale entre les deux parties de son texte. Il faisait la part de la vérité dans la dépêche ; pourquoi dans le titre n’eût-il pas fait la part de son intérêt, qui était de la masquer ? Il était forcé de la poser puisqu’elle était de celles que d’autres sinon eussent dénoncées à sa place ; mais il revenait à pas de loup sur elle et, d’un geste tout simple, il croyait lui tordre le cou. Là encore, nous retrouvons cette idée chez lui profondément établie et comme instinctive qu’une chose n’en empêche jamais une autre, que tout ce qui est possible à la fois peut être fait à la fois ; là encore, il voit la possibilité d’un double mouvement dans ce qui apparaîtrait simple à tout autre regard ; là encore, il pense que la vérité est une chose comme toutes les autres qui, puisqu’elle peut être donnée, peut être aussi reprise.

Mais là, plus encore que dans le domaine de l’action, il se trompe, il se perd. Car, justement au contraire, la vérité est une chose qu’on ne peut donner sans qu’elle devienne immédiatement impossible à reprendre. Les criminels ordinaires le savent bien ; ils savent que n’en livrer qu’un morceau, c’est la livrer tout entière, qu’une fois qu’on lui a permis de risquer dehors ne fût-ce que le bout du nez, elle a tôt fait de se dégager toute seule comme un animal et de sortir tout entière de son panier. Aussi se confinent-ils en général dans une dénégation absolue, même contre l’évidence, de tout ce qui leur est reproché. Mais l’Allemand ne s’est pas encore avisé de ça. Il croit pouvoir cumuler la franchise et la précaution et rogner sur ses aveux, comme il rogne sur ses promesses.

Si la prise qu’il a donnée à l’indignation est trop forte et si la vérité qu’il a laissée devenir publique ne peut plus être dissimulée sous un simple « chapeau », il lui reste la ressource de l’explication. Tout peut être expliqué, tout peut être justifié. Aucun crime n’est trop noir pour qu’on puisse lui trouver un sens et une excuse. Il n’y a pas de cathédrale démolie qu’on ne puisse rebâtir avec des mots, il n’y a pas de population réduite en esclavage qu’un article de journal soit impuissant à rendre bienheureuse et à faire déborder d’actions de grâce. Il faut lui faire justice : l’Allemand n’a pas peur. Il ne connaît pas de cas impossibles, il les affronte tous avec la même intrépidité ; il va à l’assaut avec toujours le même courage. On n’a encore jamais vu de complication qui ait fait reculer sa faculté d’apologie.

C’est qu’il continue de voir dans la vérité quelque chose d’essentiellement modifiable. C’est qu’il la croit, dans tous les cas, susceptible de recevoir le plus ou le moins. Il est convaincu que de tout ce qu’il trouvera à dire à son sujet, quoi que ce puisse être, elle sera réellement diminuée. Une chose est vraie. Bon. Mais tout n’est pas fini par là. Elle peut être bien autre chose encore ; on peut lui communiquer un tas de caractères nouveaux qui l’affaibliront, qui l’embrouilleront, qui lui reprendront peu à peu sa virulence et sa nocivité. On peut l’apprivoiser, la mater ; on peut la ramener la corde au cou.

Les explications des Allemands ! C’est où on les repince ; c’est où ils deviennent beaucoup trop malins pour réussir ; c’est où ils prêtent le plus dangereusement le flanc, sans qu’eux-mêmes puissent arriver à comprendre en quoi. Car leur astuce ne serait astucieuse que si elle s’adressait à des gens de même esprit, de même complexion mentale qu’eux. Ils parlent pour leurs coreligionnaires du Possible et ne comptent pas sur cet instinct immédiat de la vérité dont l’homme normal est pourvu. N’en soupçonnant même pas l’existence, ils le froissent du premier coup, ils le tournent contre eux à la première phrase, ils le gendarment, si j’ose dire, d’emblée.

Et pour qui donc diable, pour des cerveaux de quelle forme peuvent bien être écrites les lignes suivantes, qui prétendent rendre compte de la défaite allemande du mois d’août dernier entre Somme et Oise ?

« Les Allemands suivent aussi, sur l’Ancre et sur l’Avre, la même tactique que celle qui a fait ses preuves, d’une façon si extraordinaire, entre la Marne et la Vesle. Les éléments de terrain que seuls des sacrifices auraient permis de tenir ont été abandonnés en temps utile, et c’est ainsi que Montdidier a été abandonné à temps devant la menace d’une attaque d’enveloppement. C’est maintenant que ressort l’énorme avantage de la liberté d’opérations que le commandement suprême allemand a obtenue par le grand gain de terrain de l’offensive du printemps.

« Sans être contraint de tenir d’une façon ferme et rigide des éléments de terrain définis, il peut reporter le combat sur un terrain qui paraît favorable à ses intentions, et entraîner l’ennemi en des combats meurtriers, qu’il devra livrer en un terrain à lui défavorable. Ainsi donc, le but visé dès le début par le commandement suprême allemand, l’effritement des forces ennemies, tout en épargnant le plus possible les troupes allemandes, se rapproche de sa réalisation[40]. »

Du moment que ça pouvait être dit, du moment que ça pouvait venir en diminution de la vérité…

Quand le plafond de Tiepolo, à Venise, eut été endommagé par un bombardement aérien, le critique d’art du Dresdner Anzeiger fut mobilisé pour réparer l’accident. Et entre autres excuses magistrales qu’il alla chercher, il démontra que Tiepolo après tout n’était qu’un auteur de décadence et que par là même il avait, au moins partiellement, mérité son sort.

Que pouvait-il dire ? objecterez-vous. — Mais d’abord, il pouvait ne rien dire du tout : c’eût été le plus digne. Ensuite, il pouvait dire : « Nous ne l’avons pas fait exprès » ; ce qui eût été vrai. Et enfin, il pouvait crier : « Nous faisons la guerre ; nous casserons tout. Si Saint-Marc a été épargné jusqu’ici, c’est que nos pointeurs aériens ne sont pas encore assez habiles ; mais ça viendra. » De même que le rédacteur de l’entrefilet sur les Norvégiens eût pu légitimement l’intituler : Ein Treffer[41]. Alors je les aurais compris, je n’aurais pas pu m’empêcher de penser : « Ce sont des brutes, mais ce sont des types ! » Tandis que c’est toujours par le mépris et la dérision que je suis ressaisi, quand je les vois travailler si bassement et si petitement, et contre toute chance de réussite, à contre-sens de la vérité.

Quand la gaffe commise décourage l’excuse directe, l’Allemand n’abandonne pourtant pas encore la partie. Il « encaisse » comme il peut l’averse d’insultes qu’il a conjurée sur sa tête. « Bien mérité se dit-il, comment ai-je pu être si maladroit ! » Mais en même temps il cherche. Il cherche quoi ? Un équivalent, quelque chose de symétrique de sa faute, qu’il puisse jeter en grief à la face de l’ennemi. Son canon à longue portée a eu la sottise d’aller aboutir, le Vendredi saint, dans une église où il y avait du monde et de faire de la bouillie. C’est ennuyeux ; et il est vraiment difficile de se débarbouiller complètement de l’affaire. Il admettra donc honnêtement et piteusement que c’est « un coup de canon malheureux ». Mais il ne s’en tiendra pas là ; sa pensée continuera, fouillera tous les environs en quête de compensations. Et justement les Français ne tirent-ils pas, eux aussi, sur des villes, et sur des villes françaises, les misérables, assassinant ainsi leurs propres compatriotes ? N’y a-t-il pas là quelque chose à exploiter, dont on pourrait se servir pour rétablir la balance ? — Reste le caractère particulièrement sacrilège du coup de canon allemand frappant, le Vendredi saint, des fidèles en train de prier. On ne peut évidemment pas attribuer le même crime aux Français ; on verrait trop l’invention. Mais voici qui va très bien faire : les victimes de l’artillerie française auront été atteintes au moment où elles suivaient un convoi funèbre. N’est-ce pas cent fois plus affreux, cent fois plus démoniaque de la part des bourreaux ? N’y a-t-il pas là un sadisme dans le pointage d’une espèce cent fois plus raffinée ? L’Allemand se frotte les mains ; il a trouvé. Et maintenant, pour se redonner décidément l’avantage, il ne lui reste plus qu’à se faire apparaître lui-même dans une attitude de générosité et de délicatesse morales où le Français n’aura pas su se hausser : tandis que l’Allemand cessera le bombardement pendant les funérailles des victimes de son coup de canon, le Français non seulement le continuera, mais bien mieux, le recommencera juste le matin du jour où les pieux envahisseurs ont résolu de rendre les derniers devoirs aux malheureux sinistrés et il fera même de nouveaux ravages dans la population de Laon ![42]

Tandis qu’il élaborait cette intéressante petite anecdote, l’Allemand, j’en suis sûr, ne s’est pas un seul instant aperçu de la différence qu’il y avait entre les deux faits qu’il prétendait mettre en regard : à savoir que le premier était réel et le second inventé[43]. Ce n’est là pour lui qu’un détail et qui ne le frappe pas beaucoup. Si on lui en fait une objection, il ne la comprendra pas tout de suite. Elle sera sans valeur, sans poids pour son esprit. A son point de vue, les deux cas seront exactement identiques, si l’on peut faire croire le second comme le premier a été cru.

Le plus étrange, et ce qui révèle le mieux le vice profond, ou plutôt l’incurable défaut de son esprit, c’est justement qu’il puisse espérer faire croire le second, que les chances du second puissent lui apparaître égales à celles du premier, qu’il soit aussi curieusement aveugle à l’absurdité de sa contrefaçon. Mais s’il ne devine pas mieux l’effet qu’elle va produire, c’est encore une fois parce qu’il en est la première dupe, qu’elle se présente à lui exactement sur le même plan que la vérité, qu’elle fait sur lui la même impression.

Le Schein et le Wesen[44] sont pour l’esprit allemand une seule et même chose. Être c’est paraître, et paraître c’est être. Des mots arrangés d’une certaine façon, des idées enduites d’un certain vernis, des images proposées suivant un certain angle provoquent en lui les mêmes réactions que l’objet qu’ils remplacent. Ce n’est pas sans raison qu’il s’est accommodé si facilement pendant la guerre du régime de l’Ersatz. L’Ersatz[45] est pour lui non pas seulement un équivalent, mais la chose même dont il porte le nom et masque l’absence. Et l’Ersatz intellectuel, le substitut de la vérité, n’a pas moins de puissance et de réalité à ses yeux que les autres ; en tous cas il n’est pas moins comestible, il ne se laisse pas moins bien digérer.

Ainsi, ce qu’il tire de lui, à grand renfort de réflexions et de combinaisons d’idées, lui paraît tout aussi bon, tout aussi valable que ce que les événements ont d’eux-mêmes produit. Je vous assure, la mauvaise foi de l’Allemand n’est pas aussi profonde que vous croyez. Ou plutôt elle l’est bien davantage ; elle est beaucoup plus naïve, beaucoup plus naturelle. Avant d’être quelque chose dans sa volonté, elle est quelque chose dans son esprit : une sorte de simultanéité et de continuité qu’y prennent spontanément l’être et l’apparence. Il ne trompe pas, il confond, et il confond d’abord pour son propre compte. Il voit lui-même la réalité comme il l’arrange, comme il faut qu’elle soit. Le tour qu’il lui donne en fait positivement partie à ses yeux. Il y a quelque chose d’obscur et de despotique dans sa façon d’envisager le monde. Rien ne dépassera : telle est la loi qu’il pose en le regardant. Il est Kantien à sa manière. Il vit dans un monde qu’il forge à chaque instant, et non pas en poète, par l’imagination, mais comme un officier, par la discipline qu’il lui impose.

Jamais il ne laisse sa conduite s’expliquer toute seule ; il pose avec elle les raisons qu’elle doit avoir. En général, dans les camps, les supérieurs nous rendaient compte, beaucoup plus que ce n’est la coutume dans le militaire et que notre situation d’esclave ne l’eût commandé, des mesures qu’ils prenaient à notre endroit. S’ils nous interdisaient de faire passer à nos camarades serbes le pain dont nous ne voulions pas, immédiatement ils en fournissaient la raison : c’était pour que ces malheureux, affaiblis par les privations, n’allassent pas se faire crever de trop manger. Et si l’on suppose qu’une telle justification n’était là que pour masquer le motif véritable de l’interdiction, qui était le souci de récupérer pour l’administration du camp notre superflu de pain : — Bien entendu, répondrai-je, mais l’Allemand ne s’en était pas aperçu. (C’est même la seule hypothèse qui explique qu’il ait pu croire que nous ne nous en apercevrions pas.) Il avait instinctivement ajouté à la prescription les principes d’où, dans son système, elle était censée dériver. Au lieu de voir, il avait dicté. Au lieu de sentir la vérité et de la taire, il l’avait construite. Comme ces baraques que toutes leurs pièces numérotées permettent de dresser en une heure, il l’avait apportée complète, avec tout ce qu’il fallait pour lui donner dans le paysage l’aspect voulu.

Je ne puis m’empêcher de reconnaître ici cet esprit législateur dont Kant a si profondément défini les besoins et les démarches. Un donné informe, absolument plastique, d’où n’émanent aucune indication, aucune obligation, et un puissant instrument intellectuel qui lui communique d’en haut, en toute indépendance, par une sorte de décret automatique et constant, la tournure qu’il doit prendre. Voilà les deux éléments dont la mutuelle opération suffit à créer pour l’Allemand la vérité.

C’est peut-être en écrivant sous cette forme sa psychologie, qu’on peut comprendre comment se rejoignent les tendances pratiques et les tendances métaphysiques de son esprit. Mais nous reviendrons là-dessus.

* * *

Je ne remarque de même ici qu’en passant l’étrange façon qu’a l’Allemand de concevoir le Beau et le Laid pour ainsi dire en communication ; il ne se sent pas du tout obligé de choisir entre eux ; ils ne lui posent aucun dilemme. Dans ce domaine encore, c’est le seul Possible qui guide tous ses jugements et toutes ses entreprises. L’art allemand contemporain tout entier répond à un seul ordre de questions : Que peut-on faire ? Jusqu’où peut-on aller ? Qu’est-ce que la matière va pouvoir supporter ? Quelles sont les tortures par lesquelles on en exprimera le maximum ? Là encore, il est tenu compte du Laid, comme tout à l’heure de l’Interdit ou du Faux, dans la mesure exacte où l’on pense qu’il risquerait de compromettre le succès de l’œuvre projetée. Mais on fera dans ses terres toutes les incursions dont on croira pouvoir espérer un bénéfice ; on l’assiégera d’aussi près qu’il se laissera faire. Il y a, dans toutes les conceptions artistiques de l’Allemagne moderne, un aspect dynamique qui suffit à les frapper de stérilité. Elles sont toujours ce qu’on peut faire de plus fort et impliquent chez leurs auteurs, avant tout, des muscles, de la volonté et de la science. C’est de quoi les soustraire radicalement au ressort de l’Esthétique.

IV LA VOLONTÉ ET SES MIRACLES

Déjà, dans les pages qui précèdent, nous avons commencé de réintroduire sournoisement dans le caractère allemand l’élément positif que nous en avions tenu jusqu’ici, pour plus d’ordre et de clarté, éloigné. On ne s’expliquerait pas les formidables résultats obtenus par les Allemands dans cette guerre, si l’on s’obstinait à ne voir chez eux que les infirmités que nous venons de décrire. Il faut à tout prix — c’est le principe de causalité lui-même qui l’impose — leur reconnaître une vertu active.

Cette vertu est celle qui imprègne et corrige leurs jugements, qui s’incorpore à leur vision de la vérité. C’est la volonté.

La volonté a chez l’Allemand une force et une étendue qui passent de beaucoup l’ordinaire. Elle va partout, elle s’applique à tout, elle opère tout. Elle est infatigable et sans défaut, elle est pratiquement infinie.

Nous allons d’abord la voir réparer tous les manques que nous venons d’analyser et reprendre à pied d’œuvre l’édifice psychologique de l’âme allemande, si pauvrement ébauché par la nature. On ne saurait s’imaginer combien elle commence bas, ni à quels rudiments elle s’emploie ; elle ne dédaigne pas de former de ses mains les plus minces éléments du caractère ; il est facile de la surprendre en train de modeler en stuc toute cette sensibilité immédiate, dont l’Allemand nous est apparu si cruellement dépourvu.

Je n’oublierai jamais le premier éclat de colère allemande auquel il me fut donné d’assister. C’était à quelques kilomètres en arrière du champ de bataille, tandis qu’on nous emmenait prisonniers ; à un carrefour de routes notre colonne se rencontra avec un train de bagages et avec un groupe de cavalerie : un encombrement s’en suivit. A ce moment arrivaient à toute vitesse, par une route latérale, des officiers en automobile ; ils trouvèrent le passage barré. L’un d’eux alors se leva dans la voiture, d’un seul bloc — je le revois, gros, pâle, glabre comme si sa figure même eût été chauve — et il entra brusquement dans un tel accès de fureur, il arrosa les coupables d’un tel flot d’injures frénétiques, il dépensa d’emblée une telle provision de cris de rage que j’en restai stupéfait ; oui, plutôt encore qu’effrayé, je me sentais abasourdi. Ç’avait été si prompt, si mécanique, que je me demandais d’où il avait pu sortir tout ça. Cela tenait vraiment de la sorcellerie ; je le regardais s’agiter comme un diable… Mais, entre temps, les cavaliers, d’un coup d’éperon, avaient jeté leurs chevaux dans un champ voisin ; la voie était libre. L’homme en furie s’arrêta court, se rassit d’un seul coup comme il s’était levé ; l’auto démarra et repartit à toute allure.

Depuis, je n’ai eu que trop d’occasions d’assister à des crises de ce genre et d’en mieux analyser la nature. Au camp, le moindre sous-officier nous en fournissait journellement des échantillons. Mais c’est surtout chez les hauts gradés qu’elles étaient intéressantes à étudier.

Le général inspecteur de la région où j’étais prisonnier aimait à nous faire des discours sur les crimes de la France. Chaque fois que les journaux avaient découvert quelques nouvelles « französischen Greueltaten »[46], il venait nous en accabler. Il passait dans les baraques et dans chacune il tenait la même harangue, que l’interprète ensuite devait traduire. On entendait : « Ein ungeheuer Schandfleck… Unverschämt… So lassen Ihre Chefs die wehrlosen deutschen Gefangenen erbarmungslos erschiessen… Ist doch Frankreich die grosse Nation, « la grande Nation », wie Sie sagen… Und wir, wir sind die Barbaren »[47]. A ce moment, régulièrement, il s’échauffait, son visage devenait tout rouge, sa voix rauque, et ça finissait par des hurlements indistincts et par une sorte d’accès épileptique, auquel il se livrait sans le moindre embarras, au milieu du silence mortel des deux cents prisonniers au garde-à-vous. Quelque ardeur qu’il y dépensât, il n’en recommençait pas moins ses vitupérations dans la baraque suivante et n’éprouvait aucun mal à se réinoculer la même rage au moment voulu.

Le chef de camp que nous avions en représailles possédait au plus haut degré cette faculté de se mettre en colère où et quand il voulait. Il s’en faisait une spécialité, comme d’autres ont celle de faire remuer la peau de leur front. Il vous servait ça à la minute et tout chaud. Qu’un prisonnier par ses réponses le mît dans l’embarras (le cas se présenta plus d’une fois), immédiatement il s’arrachait du fond de la gorge d’affreux aboiements où il était impossible de reconnaître aucun mot ; immobile dans sa longue pèlerine, il rugissait pendant cinq minutes comme un fauve, tout son visage nous assassinant d’éclairs ; puis, quand il avait suffisamment martyrisé l’air de ses clameurs, il appelait une sentinelle pour vous conduire en cellule, « in’s Loch »[48], comme il disait, et tournant les talons, il s’en allait, brusquement apaisé.

Il ne faut pas croire que ces démonstrations produisaient toute la terreur que les Allemands les croyaient faites pour inspirer. Sans doute elles étaient physiquement impressionnantes. La seule voix du manifestant vous traversait la chair et la travaillait assez désagréablement. Mais au bout d’un certain temps on s’endurcissait et l’on finissait par ne plus sentir que le grotesque de cette frénésie. Dans les rangs des prisonniers rassemblés pour entendre quelqu’une de ces semonces, un doux rire circulait, dissimulé tant bien que mal, et qui parfois s’échappait ouvertement, ici ou là, sans que celui qui en était la cause, tant il était occupé à attiser et à entretenir sa propre colère, s’en aperçût ni en prît ombrage. C’est qu’aussi nous ne pouvions pas nous empêcher de sentir justement tout ce qu’il y avait de factice dans ces explosions, et qu’elles étaient de véritables pièces montées. Nous ne pouvions nous défendre de l’impression que si quelque farceur eût été en cachette fermer le courant derrière lui, le bonhomme fût resté brusquement en panne, la bouche ouverte, la main levée, immobilisé au beau milieu de son « Passen Sie mal auf ! »[49]. En un mot, il ne nous échappait pas que nous étions en présence de pures et simples créations de la volonté.

Et en effet l’Allemand pense qu’il est bon de se donner de la colère en certaines occasions. Connaissant toute sa patience naturelle, il s’en méfie, et froidement, il prend tous les moyens qu’il faut pour en rattraper les effets, il s’implante artificiellement dans l’âme toutes les rages dont il a besoin. Il se gouverne avec une facilité inouïe, mais dans le sens exactement inverse de celui où l’homme normal aspire en général à le faire.

La volonté, chez lui, remplace tout. On la retrouve partout. Le mal même qu’il fait en est plein, et peut-être est-elle toute seule à l’inspirer. « Brand um Brand »[50], annonçait un entrefilet de journal, au moment où les Russes étaient venus ravager la région de Tilsitt. Et on lisait que pour chaque village incendié par les Russes, les Allemands avaient décidé, comme Vergeltung[51], d’incendier trois villages de Pologne occupée. Ce n’était ni deux, ni quatre, mais trois exactement. Ainsi leur vengeance était dosée, elle était susceptible de proportion. Ils ne disaient pas : « Tant nous sommes en colère et pour nous venger, nous allons tout mettre à feu et à sang ! » Ils disaient : « Puisqu’il le faut, nous prendrons sur nous de faire, chez l’ennemi, des ravages qui seront à ceux qu’il a causés chez nous, dans le rapport de trois à un. C’est une résolution que nous prenons, et calculée jusqu’à pouvoir être écrite en termes arithmétiques. »

J’ai dit la sensation de détresse que m’avait donnée, au moment du départ en représailles, l’étrange bonhomie de ceux qui prétendaient nous martyriser. Et certes, ils n’avaient aucun mal à se montrer ainsi « braves gens » ! Car c’était de sang-froid, suivant un plan délibérément édifié, qu’ils nous envoyaient souffrir. Ils avaient même pris soin, ce plan, de le « mettre par écrit ». Sachant bien que les impulsions de la vengeance risquaient d’être en eux trop languissantes et trop faibles, pour ne rien oublier, pour être sûrs de ne pas être laissés en panne (im Stich gelassen) par leur haine, ils avaient élaboré un petit programme, une sorte de memento des supplices qu’ils comptaient nous infliger. On trouvera le texte de celui qui fut composé à l’occasion des représailles de Russie dans les souvenirs qu’un rapatrié a publiés dans la Revue des Deux Mondes du 1er et du 15 mars 1918 sous le titre : Dans les camps de représailles. On peut y lire, entre beaucoup d’autres, les prescriptions que voici :

« Il ne devra être laissé en possession des prisonniers qu’un morceau de savon de dimensions aussi réduites que possible…

« Dans les cantonnements, il leur sera retiré tout ce qui pourrait leur servir de table, de chaise, y compris les petits meubles fabriqués par les prisonniers eux-mêmes.

« Ils ne devront posséder de cuillers qu’à raison d’une pour trois hommes. De même un plat à manger pour trois…

« Il est prévu un litre d’eau par jour et par homme pour tous usages…

« Les prisonniers seront attachés au poteau, chaque bras ramené en arrière, les mains écartées et plus haut que la tête, le corps penché en avant, les pieds levés et soulevés de terre…

« A moins de 39° de fièvre, pas de visite médicale et pas d’exemptions, etc. »[52]

Je ne trouve rien de plus significatif à la fois du désert intérieur de l’âme allemande et de la façon toute tranquille dont elle s’entend à le peupler, que ces consignes invraisemblables. Nous ne sentons rien, pensent-ils, à l’endroit de nos ennemis. Qu’à cela ne tienne ! Ce petit trou sera bien vite comblé. Le « deutscher Wille »[53] n’est pas là pour rien. Au travail ! Nous aurons bientôt bâti sur ce terrain vague le monument de haine qui convient. Nous sommes trop bons. Eh ! bien, comme compensation, nous décidons « qu’ils n’auront qu’un plat à manger pour trois ». Nos hommes sont lents à détester les prisonniers qu’ils gardent. Eh ! bien, dans un bureau de Berlin, nous allons leur fabriquer la cruauté qui leur manque et nous la leur enverrons par la poste, avec le timbre du ministère.

L’Allemand est incapable de rien faire sans s’y être préalablement obligé. Et pas même le mal. Mais il s’y oblige fort bien. J’ai déjà montré dans quel esprit presque paisible et comme ouvrier il allait au combat. Tous les excès que je lui ai vu commettre après la bataille étaient empreints de la même application, portaient de même la marque du devoir.

J’ai assisté par exemple au pillage du village d’A…, en Meurthe-et-Moselle. Ni bruit, ni désordre. Je ne peux pas dire qu’ils faisaient ça poliment ; ils n’ont pas de manières ; ils vont toujours un peu rudement. Mais enfin ce n’était pas non plus le déchaînement sauvage qu’on se figure peut-être. Il y avait dans leur procédé quelque chose de méthodique et de modéré, qui me frappa tout de suite. Ils allaient de maison en maison, ils demandaient les clefs de la cave, remerciaient, descendaient et commençaient l’enlèvement des bouteilles. Toutes y passaient, par exemple ; leur visite était absolument exhaustive. Mais ils commençaient toujours par en offrir quelques-unes au propriétaire. Puis à nous. Et ils trouvaient fort extraordinaire notre refus : « Pourquoi ? Vous avez peur que nous les ayons empoisonnées ? » On voyait très bien qu’ils accomplissaient un des rites de la guerre. Je ne veux pas insinuer que le vin qui leur passait par la gorge leur paraissait sans goût. Mais il y avait surtout ceci dans leur caboche que, quand on est en guerre, on doit piller. Ils s’acquittaient d’une des prescriptions du Felddienst[54]. Ce n’était pas une licence qu’ils se donnaient ; c’était un point de leur programme qu’ils prenaient garde de bien exécuter. Et s’il n’eût été inscrit quelque part, dans quelque manuel du soldat en campagne, s’ils n’eussent eu soin de se le fixer à l’avance, comme un thème pour leur volonté, ils n’eussent jamais su comment s’y prendre pour le commettre.

C’est dans le même esprit qu’ils assassinaient les civils. Ils en avaient joint sept à notre colonne de prisonniers, qu’ils avaient pris un peu au hasard dans les villages conquis la veille, et ils les poussèrent devant nous tout le jour, jusqu’à la frontière de Lorraine annexée. Pour ma part je ne devinais pas ce qu’ils voulaient en faire. Pourtant, les hommes de l’escorte, pour la plupart de gros paysans sans malice, essayaient bien de nous le faire comprendre ; ils nous répétaient sans cesse : « Vous soldats, bien, camarades, amis… Mais ceux-là… » Et ils faisaient le geste de les embrocher à la baïonnette. Je sentais très bien qu’au fond ils ne leur en voulaient pas plus qu’à nous. Mais c’étaient des civils, que leurs chefs leur avaient désignés comme francs-tireurs. Il fallait donc les fusiller. Posément, gentiment, pas pour leur faire de la peine. Mais c’était nécessaire. Comme représailles. Le devoir était là, un devoir qu’ils s’étaient forgé, et dont ils ne doutaient plus. Et en effet, le lendemain matin, ils l’accomplirent sans hésiter, sans tordre le nez sur la besogne. La nuit ne leur avait porté aucun conseil. Du moment qu’ils s’y étaient décidés…

Représailles. La notion même a de secrètes affinités avec leur esprit. Ils la retrouvent, ils la « re-servent » à tout bout de champ. Et en effet elle correspond bien à l’incapacité où ils sont de faire le mal spontanément, à leur besoin de se l’imposer d’abord comme une tâche. Elle est une sorte de « schème » qu’ils dressent automatiquement devant eux. La part d’obligation qui y est contenue rend à leur imagination toute la fécondité que les passions ne savent pas lui communiquer.

« Brand um Brand », c’est-à-dire au fond : « Incendiez voir, que j’incendie. Et si vous n’incendiez pas, nous supposerons tout de même que vous l’avez fait. Car, sinon, je ne saurais comment m’y prendre pour inventer les ravages que j’ai besoin de faire. »

La guerre elle-même, prise dans son ensemble, n’est pas pour les Allemands une aventure où ils se soient précipités de gaieté de cœur, par simple goût du risque et du pillage. Il n’est pas vrai qu’ils aient fondu sur nous comme jadis les hordes barbares. Je veux dire que ce ne fut pas en tous cas dans le même esprit. Là encore, il me semble très inexact de les comparer aux Huns. « In diesem uns aufgezwungenen Kriege… »[55] ne cesse de répéter l’empereur dans toutes ses harangues et dans tous ses messages. Il a raison : cette guerre leur a été imposée. Ils n’auraient pas su sinon comment l’entreprendre. Je leur consens très bien qu’ils manquaient de la fureur nécessaire pour s’y lancer tout droit et spontanément. Un seul point veut être précisé. Si l’on demande par qui elle leur a été imposée, il faut répondre : par eux-mêmes. Elle est une création de leur volonté, elle est le plus formidable pensum qu’ils se soient jamais infligé. Ils ne l’ont pas voulue, en ce sens qu’ils ne l’ont pas désirée. Mais ils se la sont mise sur les bras. Leur esprit en ayant conçu la possibilité, ils l’ont délibérément inscrite à leur programme, ils s’y sont astreints, avec toute l’application, toute la bonne volonté dont ils étaient susceptibles.

* * *

Exactement comme elle lui fournit les colères et la méchanceté qu’il ne sait pas avoir, la volonté vient combler l’abîme que creuse chez l’Allemand l’absence de tous les dons naturels. Il est admirable d’embrasser d’un seul coup d’œil tout ce dont l’Allemand est par nature incapable et tout ce qu’il arrive pourtant à faire. Ce sont deux infinis — contradictoires, mais coexistants. Et le passage de l’un à l’autre s’opère par la volonté.

J’aimerais à analyser ce prodigieux secours qu’elle porte à une vocation ingrate sur un exemple où l’on ne pense généralement pas que son rôle soit si grand. Ceux-là mêmes qui contestent aux Allemands toute faculté créatrice, tout esprit d’invention, n’oseraient cependant pas leur refuser le génie de l’organisation. Dieu merci, nous sommes tous assez pénétrés de la réalité en eux de ce génie ! Il inspire même à la plupart d’entre nous une sorte de crainte superstitieuse. Bien entendu, je n’aurai ni l’imprudence ni la présomption d’en nier tout court l’existence. Les faits sont là, qui la mettent hors de question. Mais je prétends que ce don merveilleux, dont nous redoutons si fort les effets, n’est pas un produit entièrement naturel, que l’instinct n’en est peut-être pas l’élément principal et que bien des signes font croire qu’il ne doit qu’à la volonté sa perfection.

J’ai vu de trop près l’impéritie, le manque de tête, l’affolement et l’inaptitude des Allemands aux opérations les plus élémentaires de rangement et de distribution, pour pouvoir garder l’illusion de leur compétence spontanée en matière d’organisation.

Chaque matin, à l’appel, les prisonniers se rassemblaient sur quatre rangs. L’adjudant français présentait au sous-officier allemand, sur un bout de papier, l’effectif total de la baraque (Belegzahl) suivi du nombre des indisponibles (malades, en cellule, en corvée, etc.) ; il n’y avait qu’à faire la soustraction et à constater si le nombre des hommes présents coïncidait avec la différence. Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté ! L’infortuné sous-officier se mettait au travail avec un cœur qui ne pouvait qu’émouvoir. Il nous comptait par files de quatre. Mais il n’arrivait pas une fois sur dix à tomber juste du premier coup. Comment s’arrangeait-il pour se tromper aussi régulièrement ? C’est un mystère que je ne me charge pas d’éclaircir. Mais le fait est là : neuf fois sur dix, il était obligé de recommencer. Neuf fois sur dix, il lui fallait parcourir à nouveau d’un bout à l’autre la longue colonne immobile, avant de pouvoir exhaler — avec l’air de quelqu’un qui vient de surmonter, à force d’énergie, quelque grand péril — le « Stimmt ! »[56] libérateur.

Infirmité individuelle, direz-vous. — Outre que je l’ai pour ma part constatée chez plus de vingt individus différents, interrogez n’importe quel prisonnier : vous le verrez immédiatement sourire au souvenir des interminables opérations de dénombrement auxquelles lui et ses camarades ont été soumis. Il y a une chose certes qu’il est impossible de compter, c’est le nombre de fois que chaque prisonnier aura été compté pendant son séjour en Allemagne.

Souvent nos gardiens se mettaient à plusieurs pour multiplier leurs chances de réussite ; l’Unterroffizier comptait d’abord, puis le Feldwebel, puis l’officier chef de camp lui-même. Ils se réunissaient ensuite, et nous les regardions d’un air goguenard, ayant mis en commun leurs résultats, délibérer à voix basse sur les causes possibles de leur irréductible incompatibilité. Finalement, l’Unteroffizier se détachait du groupe et s’adressait à l’interprète : « Allez chercher le contrôle de la baraque ». On commençait alors l’appel nominatif des cinq cents prisonniers qu’elle contenait. Chacun de nous, à l’appel de son nom, devait sortir des rangs et venir se placer à côté de son voisin alphabétique, dans une nouvelle formation dont l’un des trois opérateurs comptait au fur et à mesure les unités et surveillait religieusement la croissance. Ils arrivaient ainsi quelquefois à apprivoiser ensemble les chiffres récalcitrants.

Il y avait des camps où l’opération de l’appel était jugée si redoutable et si épuisante qu’on ne l’entreprenait qu’une fois par semaine. Mais alors la matinée entière du dimanche y passait.

Un chef de baraque, dans le civil professeur d’histoire naturelle, — nous l’appelions le Chinois, à cause de ses yeux bridés — avait trouvé un truc. Pour s’y reconnaître, toutes les vingt files, il faisait sortir l’homme du premier rang. Si bien qu’au second tour, il pouvait aller plus vite et compter par vingtaines. Celui-là, c’était un malin ; on voyait bien que c’était un homme instruit. Mais avant d’en arriver là, il avait affreusement peiné. Il comptait à haute voix, lentement, les sourcils froncés, tout le visage contracté d’attention : « Ein, zwei, drei… Vier und zwanzig, fünf und zwanzig… »[57] et à chaque fois il posait la main à plat sur la poitrine de l’homme, pour être sûr qu’il était bien là, et comme pour y prendre point d’appui.

Non, il m’est difficile d’admettre que les Allemands aient ce qu’on appelle une bonne tête. Je veux bien reconnaître leur génie ; mais même dans le domaine où il se déploie avec le plus d’évidence, il ne commence pas tout de suite, il n’a rien d’originel.

Et dans l’organisation simplement matérielle d’un camp de prisonniers, ou même d’un camp militaire en général, quelles maladresses ne commettent-ils pas ! Que d’à-coups ! Que de fausses manœuvres ! Que de force gaspillée ! On croirait, n’est-ce pas, qu’ils arrivent du premier coup à l’ordre magnifique, à la savante économie que tout visiteur peut ensuite constater. C’est au contraire à force de remaniements et de branle-bas. Le déménagement : voilà la grande occupation du prisonnier. Il n’est pas plus tôt installé dans une baraque, il n’a pas plus tôt recloué à la cloison les quelques planches qui lui servent à la fois d’armoire et de buffet, il n’a pas plus tôt revissé les quelques crochets qui représentent sa garde-robe, qu’un vague bruit commence à circuler : « On passe à la 7. » Et en effet, le plus souvent, la rumeur se vérifie. Les hommes de la baraque 8 passent à la baraque 7, pendant que ceux de la 7 viennent occuper la 8. Quelquefois on arrive à deviner un semblant de raison à cet échange ; mais, dans la plupart des cas, son utilité et son excuse restent parfaitement mystérieuses.

C’est pure taquinerie, supposera-t-on. — Pas toujours, et la preuve, c’est que les Allemands eux-mêmes, dans leur camp qui jouxtait le nôtre, étaient sans cesse de la même façon ballottés. Ils venaient s’en plaindre à nous (comme de tous les malheurs qui leur arrivaient) : « Wir sind noch einmal im Wandern ! »[58] avouaient-ils avec un visage consterné. Et en effet, quand nous étions appelés à un bureau quelconque, nous étions sûrs de ne jamais le retrouver au même endroit qu’à notre précédente convocation.

Je laisse de côté les opérations vraiment trop abstruses et d’une absurdité dépassant toute imagination que les autorités suprêmes effectuaient sur leur cheptel de prisonniers, pris dans son ensemble. Par exemple, au camp de K… l’on décidait un jour d’envoyer tous les hommes de la catégorie 3, considérés comme invalides (arbeitsunfähig), au camp de Z… C’était, disait-on, pour mettre tous les invalides ensemble et ne plus avoir à K… que des travailleurs — Oui, mais au bout de huit jours, on voyait arriver de Z… un nombre scrupuleusement égal d’éclopés qui venaient remplacer ceux dont on s’était soi-disant débarrassé. Si l’Allemagne avait conservé tout le charbon que ses locomotives ont dépensé à trimballer inutilement des prisonniers, elle pourrait en approvisionner aujourd’hui les hauts fourneaux de l’Europe entière.

Aucune intuition immédiate de ce qu’il faut faire et de la meilleure disposition à imposer au donné. Là-dessus ils sont aussi stupides que nous et nous devons perdre toute impression d’avoir à lutter avec des inspirés, avec des gens secourus de Dieu. Mais nous devons comprendre aussi le véritable avantage qu’ils ont sur nous, et qu’ils exploitent sans en laisser perdre une miette. C’est leur patience, c’est leur inépuisable énergie ; c’est leur volonté sans égale. Là encore, elle rattrape et dépasse (sie überholt) tout leur retard.

Ces remaniements continuels que subissent par exemple les camps de prisonniers, ils sont l’effet et le signe de son action. L’Allemand recommence, l’Allemand ne se fatigue pas. Quand il a rangé ses bonshommes suivant un certain plan, il les reprend pour voir si ça n’irait pas mieux autrement. Il épuise ainsi tous les possibles. Comme il a de la patience en suffisance pour tout supporter, il en a de même pour tout tenter. Et à la fin, il est fatal qu’il aboutisse à quelque chose de bien. (Ce ne sera d’ailleurs pas forcément un terme pour lui ; souvent il cherchera encore au delà à cause de son incapacité à reconnaître le point d’arrêt et de perfection.)

En présence de toute masse à organiser, de tout chaos à débrouiller, s’il se sent à l’aise, c’est uniquement parce qu’il sait bien que la patience ni la force ne lui feront jamais défaut ; il sait bien que les provisions qu’il en a sont inépuisables. Il n’est pas trop tard. Il ne se dit pas : « A quoi bon commencer ? Peut-être n’aurai-je pas le temps d’aller jusqu’au bout », ou bien : « Peut-être les choses s’arrangeront-elles en sorte que je pourrai me dispenser de cet effort. » Non, il est prêt à toute dépense ; il est prêt à toutes les erreurs et à la correction de chacune. Il est prêt à verser tous les trésors que la malchance ou la difficulté lui demanderont.

Il sait qu’il ne domine pas spontanément la réalité. Mais il n’abandonne pas pour si peu ses prétentions sur elle. Car il se sent au cœur une compagnie, et qui ne le lâchera pas non plus de si tôt : celle de sa volonté. « Was ich will, das will ich fest »[59], me disait un jour un Unteroffizier, et je voyais une ride d’application barrer son front, et je devinais la morne mais terrible résolution qui emplissait, comme une garnison en armes, la forteresse de sa tête carrée.

Il prend en mains la matière dont il lui faut obtenir l’organisation : qu’elle soit vivante ou non, peu lui importe ! Il la tourne et la retourne, il la brasse jusqu’à ce qu’elle produise enfin toute seule l’ordre le meilleur qu’elle contenait, et que son regard n’était pas assez puissant pour y démêler du premier coup.

* * *

J’ai menti jusqu’ici : l’Allemand a un don, l’Allemand a une spontanéité. C’est justement la volonté. Si elle n’atteignait pas en lui à l’inspiration, il n’y aurait pas moyen de s’expliquer les œuvres auxquelles il aboutit. Elle est en lui facile comme une sève, elle monte, elle afflue comme les images dans le cerveau d’un poète. C’est de ne pas vouloir qu’il serait bien embarrassé.

J’ai vu des ouvriers, des sentinelles, épuisés, vidés par les privations, et qui continuaient de se tenir debout et de faire leur tâche, par un effort inouï, mais absolument irraisonné ! Simplement, tant la volonté coulait en eux de source, et parce qu’ils n’eussent jamais su comment en fermer le robinet.

Le travail n’est pas pour les Allemands cette pénible obligation, cette punition qu’il est pour nous ; ils s’y portent de tout leur cœur ; c’est en eux une manie, c’est un vice auquel ils cèdent. Ils retombent dans le travail comme d’autres dans le péché.

Souvent en corvée, même en l’absence de toute surveillance supérieure, le Gefreite qui nous commandait, après nous avoir un moment observés en train de faire semblant de travailler, se précipitait tout à coup sur l’un de nous, lui arrachait l’outil des mains et, sans un mot, sans un reproche, se mettait à bêcher à sa place. On sentait que c’était plus fort que lui, qu’il ne pouvait pas voir ça plus longtemps.

Le valet de ferme le plus éloigné du maître, le plus perdu dans le champ le plus reculé, ne pensez pas qu’il en profite pour lambiner, ni même qu’il lèvera les yeux pour regarder passer le train. Il lui suffit d’avoir une besogne devant lui : c’en est assez pour le captiver entièrement, pour lui ôter la distraction. Cela excite en lui je ne sais quelle informe vocation. Toute la journée à quatre pattes : il n’y a pas de position plus agréable ; c’est celle qu’il choisirait encore, s’il écoutait son cœur.

— Ah ! les cochons ! s’écriait un jour un de mes camarades en voyant des paysans ainsi furieusement accrochés à leur champ. Et je crois comprendre son sentiment. D’une part : « Est-il possible, se disait-il, d’insulter à ce point à ce que la vie peut avoir de libre et de plaisant ? » Mais d’autre part, il mesurait avec haine l’effarante avance qu’une telle rage de travail pouvait donner à ces gens sur nous. Il sentait bien qu’il était en présence de leur véritable et plus dangereux génie, de leur ressource la plus inégalable, et partant la plus menaçante.

* * *

Par le travail, en effet, et par les flots de volonté qu’il répand sans aucune peine, l’Allemand non seulement rattrape ses désavantages, mais encore obtient des résultats qui nous sont peut-être interdits, en tous cas qui nous surprennent toujours. Il arrive, en effet, à une sorte de création ex nihilo : il fait sortir tout ce qu’il veut du néant.

La volonté en nous est tempérée, mais il faut dire aussi paralysée par toutes les impulsions et toutes les répugnances de la sensibilité ; elle doit compter avec elles, et, en mettant tout au mieux, elle ne peut qu’espérer les vaincre. Chez l’Allemand elle est pure, elle est seule ; elle est donc toute-puissante. Elle agit en pleine indépendance, sans conseil, sans secours et sans obstacle. De son veuvage elle prend vite parti et elle est si forte naturellement qu’elle le change en une force nouvelle. Pour commencer quelque œuvre que ce soit, on a besoin en général de quelque rudiment, d’une invitation, si ténue soit-elle, de la matière. L’Allemand se passe de tout. Ou plutôt il crée les commencements mêmes de tout ce qu’il se propose de faire ; il les façonne de sa main comme tout le reste. Et ainsi, n’importe où, il peut entreprendre n’importe quoi. Toutes nos surprises dans cette guerre, d’où sont nés tous nos échecs, ne sont-elles pas venues de ce que nous n’eussions jamais imaginé, tant la place nous paraissait nette, vierge de tout encouragement, qu’on pût entamer une action quelconque là où l’adversaire se mettait pourtant à l’ouvrage ? Toutes les offensives allemandes ont été engagées, non pas sans tenir compte des possibilités, mais sans attendre de l’événement aucune faveur de plus que celles qui étaient déjà données. Le commandement a amené à pied d’œuvre, à l’endroit choisi, autant de divisions, il a accumulé autant de munitions qu’il fallait pour obtenir une supériorité certaine ; il a formé lui-même de toutes pièces sa chance. Il y a ici quelque chose qui correspond à la façon dont le général que j’ai présenté plus haut, par un simple coup de baguette, faisait surgir en lui le château de sa colère. L’Allemand accouche directement le réel, avec pour sage-femme sa seule volonté.

Cet étonnant privilège, il le doit en somme, dans le fond, à sa pauvreté intérieure. Et c’est à notre richesse intérieure que nous devons de ne pouvoir nous habituer à en tenir compte, à en attendre les effets. Car ne faisant rien sans écouter l’inspiration, ni sans attendre ce bon vent du sort, qui en est l’équivalent hors de nous, nous ne nous représentons pas qu’on puisse se mettre en branle avant qu’ils aient soufflé. Mais l’Allemand, sachant que rien ne doit venir, qu’attendrait-il donc ? C’est pourquoi il a eu si longtemps l’initiative, c’est pourquoi il nous a si longtemps « manœuvrés ».

* * *

Je suis pourtant arrêté ici par le sentiment d’exagérer l’indigence psychologique de l’Allemand et d’accorder une puissance par trop monstrueuse à sa volonté. La volonté toute pure, sans aucun soutien ni secours de la nature, même si on lui suppose une abondance qui en fasse une sorte de nouvelle inspiration, il y a des obstacles qu’elle ne peut pas vaincre, il y a des prodiges qui restent au-dessus de ses forces.

C’est d’ailleurs, en un sens, la question même que pose la guerre actuelle. Suffit-il de vouloir pour pouvoir ? Une volonté infinie a-t-elle un pouvoir infini ? — Ou, en transposant le problème en termes d’activité : Est-ce assez que de faire tout ce qu’il faut ? Suffit-il de penser à tout ? — Il n’est pas dit, et mon cœur, par chacun de ses battements, m’interdit de le croire, que le déploiement intégral de la volonté et de l’attention soit capable de subjuguer complètement les événements. D’assez forts indices, qui s’appellent la Marne et Verdun sont propres à en faire douter[60].

Si l’Allemand en était réduit à sa seule application, si sa seule patience et sa seule énergie venaient à bout d’animer les grands espaces inertes dont son esprit est semé, il n’y aurait peut-être pas lieu d’éprouver devant lui toute l’inquiétude dont témoignait l’exclamation que je rapportais tout à l’heure ; nous pourrions entrer sans désespoir (et je ne dis pas non plus qu’il faille désespérer) en concurrence avec lui. Sans doute, il aurait de quoi nous rattraper, mais de quoi nous dépasser, c’est moins sûr.

Malheureusement pour nous (il faut regarder le danger en face), à cette frénétique ardeur au travail, à ce vouloir inépuisable que nous venons de constater, ne se bornent pas toutes ses vertus. Sa disgrâce n’est pas aussi complète. Une faculté étrange veille au fond de lui, attendant la volonté, prête à se porter à sa rencontre, à lui donner réponse et subvention. Comment la définir ? Je maintiens que, pris à l’origine, l’Allemand est parfaitement vide et d’une rigoureuse indifférence naturelle. Mais cette indifférence même est quelque chose ; elle est une sorte de plasma et de plasma germinatif. Elle forme entre les mains de la volonté une pâte docile, mais ingénieuse. Voici le moment où le « Das ist mir egal ! » prend un sens positif. Il s’anime, il s’offre, il se dévoue, il se multiplie. Après en avoir été la faiblesse la plus grave, il devient la force essentielle du caractère allemand et l’auteur, ou tout au moins l’adjuvant de sa prospérité.

L’Allemand est éducable à merci. Nous avons vu avec quelle incroyable facilité il se donnait les colères dont il avait besoin. Nous en avons ri ; mais nous cesserons d’en rire, quand nous aurons compris qu’il a ce même pouvoir pour toutes les aptitudes dont il manque. Il dispose, pour toutes les greffes qu’il peut inventer de faire sur lui-même, d’une fécondité incomparable. On dirait qu’il a une faculté de bourgeonnement intérieur. Tout « prend » sur lui, tout se développe ; ses tissus psychologiques sont si actifs, si prolifique, qu’à tout organe dont il veut se doter, ils fournissent aussitôt une suffisante matière.

L’Allemand est monstrueusement éducable. Et il le sait. Et c’est cette conscience qui fait sa souveraine tranquillité, cette espèce de confiance brutale qu’il garde en lui-même, malgré tous les vides qu’il se connaît, cette assurance non pas toujours forcément orgueilleuse, mais placide et satisfaite, que nous lui voyons. Après avoir réussi à mettre sur pied et à diriger la Neuvième Symphonie de Beethoven, Wagner écrivait : « En moi se fortifia, en cette circonstance, le sentiment bienfaisant que j’avais du pouvoir et de la force de mener à bonne fin ce que je voulais sérieusement. »[61] L’Allemand vit avec le « sentiment bienfaisant » de pouvoir « mener à bonne fin » tout ce qu’il voudra, et d’abord sa propre édification ; il sent qu’il aura de quoi conduire jusqu’à l’épanouissement toutes les vertus qu’il entreprendra de se donner. C’est justement ce qui le soutient dans son travail et le fait s’y jeter avec un tel entrain : il sait d’avance que l’issue en sera heureuse, que le résultat en sera obtenu. Rien ne lui a résisté jusqu’à présent, rien n’a refusé de « venir » sur le terrain qu’il prête aux possibilités. Pourquoi aurait-il moins de chance cette fois-ci ?

Nous touchons ici au mystère de la puissance allemande. Nous rencontrons l’Allemand dans toute sa maîtrise, dans la plénitude de son génie. Nous découvrons l’« endroit » de son ingénuité et de cette innocence, dont nous avons eu peut-être tort de nous moquer si longtemps.

Il est comme le jeune Siegfried dans la forêt : il ne sait rien, il ne comprend rien, il écoute les voix du vent et de la nature, et il rit sans savoir pourquoi. Tout son bien, ce sont ses muscles bien formés et cette âme bien unie qu’il se sent. Mais l’oiseau l’instruit ; le hasard le met à l’école de cette voix savante ; le monde s’ouvre à lui, avec toutes ses possibilités ; il voit l’or dans les profondeurs, et en lui il découvre cet or cent fois plus précieux, cent fois plus fin, plus ductile et plus malléable, l’or de son âme sans préférence et sans défaut, de son âme prête à tout. Il l’extrait d’abord et se met à le forger ; à grands coup de marteau sur l’enclume, avec un chant candide, féroce et joyeux, le jeune Siegfried forge son âme qui n’était rien du tout et il en fait un tas de choses. Il en fait, au fur et à mesure, tout ce dont il a besoin. Elle n’est jamais finie ; elle n’atteint jamais sa forme, ni sa limite. A chaque demande des circonstances, il n’a qu’à la retourner sur l’établi avec sa pince. Le métal est encore chaud ; il s’étend, il s’étire, il reçoit tous les prolongements qu’il faut. Et bien malin sera celui qui jamais dénoncera le raccord !

Notes in this chapter

Note 1 · Message de Pâques.Note 2 · Comme je l’ai indiqué plus haut, le présent chapitre a été composé, pour la plus grande partie, pendant l’été 1917 ; seule l’histoire des coNote 3 · Raisonnable.Note 4 · Un homme raisonnable.Note 5 · La manière de faire la guerre.Note 6 · Un accident.Note 7 · Norvégiens naufragés.Note 8 · Norvégiens sauvés.Note 9 · Extrait d’un journal allemand, d’après la Petite Gironde du 13 août 1918.Note 10 · En plein dans le but.Note 11 · On trouvera les communiqués Wolff ayant trait à l’incident dans le Journal de Genève des 5, 6 et 9 avril 1918.Note 12 · Je ne nie pas le bombardement de Laon, qui n’était, hélas ! que trop nécessaire, mais je flaire quelque chose d’extrêmement suspect dans touNote 13 · L’apparence et l’être.Note 14 · Le succédané.Note 15 · Cruautés françaises.Note 16 · « Une tache d’infamie sans pareille… Éhonté… C’est ainsi que vos chefs font fusiller sans pitié les prisonniers allemands, sans défense… La Note 17 · « Au trou ! »Note 18 · « Faites bien attention ! »Note 19 · Incendie pour incendie.Note 20 · Représailles.Note 21 · Tome XLIV, p. 427.Note 22 · Le vouloir allemandNote 23 · Service en campagne.Note 24 · « Dans cette guerre qui nous a été imposée… »Note 25 · « Ça concorde ! C’est juste ! »Note 26 · « Un, deux, trois… vingt-quatre, vingt-cinq, etc. »Note 27 · « Nous sommes encore une fois en train d’émigrer. »Note 28 · « Ce que je veux, je le veux solidement. »Note 29 · Écrit en avril 1918.Note 30 · Œuvres complètes. Trad. Prod’homme. T. II, p. 28.
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