← Table of contents
L'abbé Jules

PREMIÈRE PARTIE

Reading edition

I

Hormis les jours où mon père avait pratiqué une opération difficile, un accouchement important, et qu’il en expliquait, à table, par des termes techniques, souvent latins, les plus émouvantes phases, mes parents ne se parlaient presque jamais. Non qu’ils se boudassent; ils s’aimaient beaucoup au contraire, s’entendaient, en toutes choses, le mieux du monde, et l’on ne pouvait rencontrer un ménage plus uni; mais, habitués à penser la même pensée, à vivre les mêmes impressions, et n’étant point romanesques de leur nature, ils n’avaient rien à se dire. Ils n’avaient rien à me dire non plus, me trouvant ou trop grand pour m’amuser à des chansons, ou trop petit pour m’ennuyer à des questions sérieuses. Et puis, ils étaient très imprégnés de cette idée qu’un enfant bien élevé ne doit ouvrir la bouche que pour manger, réciter ses leçons, faire sa prière. S’il m’arrivait quelquefois de m’insurger contre ce système de pédagogie familiale, mon père, sévèrement, m’imposait silence par cet argument définitif:

—Eh bien! qu’est-ce que c’est?... Et les trappistes, est-ce qu’ils parlent, eux?

A part cela, s’ils n’étaient pas toujours gais et affectueux comme je l’eusse souhaité, ils me chérissaient du mieux qu’ils pouvaient.

Pour qu’ils se crussent autorisés à desserrer les lèvres, il fallait, en dehors des aventures professionnelles et du train-train de la vie, des occasions considérables, telles qu’un déplacement de fonctionnaire, un chevreuil tué à l’affût, dans les bois de M. de Blandé, la mort d’un voisin, la nouvelle imprévue d’un mariage. Les grossesses probables des clientes riches servaient aussi de thèmes à de brefs entretiens qui se résumaient de la sorte:

—Pourvu que je ne me trompe pas! disait mon père... pourvu qu’elle soit vraiment enceinte!

—Ah! ce sera un bel accouchement!... affirmait ma mère... quatre par mois, comme celui-là, je n’en demande pas plus... nous pourrions nous acheter un piano.

Et mon père faisait claquer sa langue.

—Quatre par mois!... Fichtre!... Tu es trop gourmande, aussi, mignonne!... Et puis, je suis toujours inquiet avec cette sacrée femme-là... Elle a le bassin si étroit!

Sans savoir d’une façon précise quelle partie mystérieuse du corps désignait ce mot: bassin, j’avais fini, dès l’âge de neuf ans, par connaître exactement le jaugeage et les facultés puerpérales des bassins de toutes les femmes de Viantais. Ce qui n’empêchait nullement mon père, après ces constatations scientifiques, après des énumérations d’utérus, de placentas, de cordons ombilicaux, de m’assurer que les enfants naissaient sous des choux. Je n’ignorais rien non plus de ce qui constitue un cancer, une tumeur, un phlegmon; mon esprit délaissé s’était peu à peu empli de l’horrible image des plaies qu’on cache comme un déshonneur; une lamentation d’hôpital avait passé sur lui, glaçant le sourire confiant de la toute petite enfance. Et à voir mon père sortir, chaque soir, sa trousse de sa poche, étaler, sur la table, les menus et redoutables instruments d’acier brillant, souffler dans les sondes, essuyer les bistouris, faire miroiter, à la lampe, les minces lames des lancettes, mes si beaux rêves d’oiseaux bleus et de fées merveilleuses se transformaient en un cauchemar chirurgical, où le pus ruisselait, où s’entassaient les membres coupés, où se déroulaient les bandages et les charpies hideusement ensanglantés. Parfois aussi, il employait une soirée à nettoyer son forceps, qu’il oubliait, très souvent, dans la capote de son cabriolet. Il en astiquait les branches rouillées, avec de la poudre jaune, en fourbissait les cuillers, en huilait le pivot. Et quand l’instrument reluisait, il prenait plaisir à le manœuvrer, faisait mine de l’introduire, en des hiatus chimériques, avec délicatesse. Le recouvrant ensuite de son enveloppe de serge verte, il disait:

—C’est égal!... Je n’aime pas me servir de cela... J’ai toujours peur d’un accident!... C’est si fragile, ces sacrés organes!

—Sans doute! répondait ma mère... Mais tu oublies que, dans ces cas-là, tu prends le double d’honoraires!...

Si ces choses m’instruisaient de ce que les enfants ignorent habituellement, elles ne m’amusaient pas. En mon existence chétive, rien ne m’était plus pénible que ces heures de repas, si lentes à s’écouler. J’aurais voulu m’échapper, gambader quelque part, dans l’escalier, dans le corridor, à la cuisine, près de la vieille Victoire qui, au risque d’encourir les reproches de ma mère, me laissait barboter dans ses chaudrons, jouer avec les robinets du fourneau, remonter le tourne-broche, et, parfois, me contait d’extraordinaires histoires de brigands qui me terrifiaient, délicieusement. Mais l’obéissance m’obligeait à me morfondre, sans bouger, sur ma chaise, dont le siège trop bas était exhaussé par deux in-folio, deux tomes dépareillés et très vieux de la Vie des Saints, et je ne devais quitter la table que lorsque ma mère donnait, en se levant, le signal du départ. L’été, je m’arrangeais pour ne pas trop souffrir de l’ennui. Le vol grenu des mouches, le ronflement des guêpes, au-dessus des assiettes de fruits, les papillons et les insectes qui, avec la fraîche odeur des fleurs arrosées, venaient s’abattre sur la nappe, suffisaient à distraire mon esprit. Et puis, par la fenêtre ouverte, j’aimais à regarder le jardin, la vallée, là-bas, et, plus loin, les coteaux de Saint-Jacques, violets et brumeux, derrière lesquels se couchait le soleil. Hélas! l’hiver, il n’y avait plus de mouches, plus de guêpes, plus de papillons, plus de ciel, plus rien... plus rien que cette salle morne, et que mes parents, absorbés, chacun de son côté, en des combinaisons inconnues, d’où je me sentais si absent, toujours.

Il avait plu toute la journée, je me souviens, et ce soir-là, un soir d’hiver particulièrement triste, mes parents n’avaient pas prononcé une parole. Ils semblaient plus moroses que jamais. Mon père plia sa serviette, soigneusement, en forme de cœur, comme il avait coutume de faire, chaque soir, le repas terminé, et, tout à coup, il se demanda:

—Mais qu’a-t-il pu fabriquer à Paris?... C’est inconcevable.

Par menues chiquenaudes, il chassa les miettes de pain tombées dans les plis de son gilet et de son pantalon, rapprocha sa chaise de la cheminée, où des tisons achevaient de se consumer, et, le corps légèrement penché vers le feu, les coudes aux genoux, il se chauffa les mains qu’il frottait, de temps en temps, l’une contre l’autre, en faisant craquer les jointures. Victoire vint desservir, tournant autour de la table, les manches de sa robe retroussées jusqu’au coude; quand elle fut partie, mon père répéta, accentuant son interrogation:

—Mais, qu’a-t-il pu fabriquer à Paris?... pendant six ans... sans donner de ses nouvelles, jamais?... Un prêtre!... C’est bien curieux!... Ça me chiffonne de le savoir.

Je compris qu’il s’agissait de mon oncle, l’abbé Jules. Le matin, mon père avait reçu une lettre de lui, annonçant son très prochain retour. La lettre était brève, ne contenait aucune explication. On y eût vainement cherché une émotion, une tendresse, une excuse de ses longs oublis. Il revenait à Viantais, et se bornait à en informer son frère, par une lettre semblable aux lettres d’avis que les fournisseurs envoient à leurs clients. Mon père avait même remarqué que l’écriture en était plus hargneuse que jamais.

Pour la troisième fois, il s’écria:

—Mais qu’a-t-il pu fabriquer à Paris?...

Ma mère, le buste droit devant la table, raide, les bras croisés, l’œil vague, hochait la tête. Elle avait une expression de dureté conventuelle, qu’exagérait encore sa robe de sergé noir, plate, sans un ornement, sans une blancheur de lingerie au col et aux poignets.

—Un original de son espèce! fit-elle... Sûr que ça n’est pas très édifiant!

Et, après un silence, d’une voix sèche, elle ajouta:

—Il aurait bien dû y rester, à Paris... Moi, je n’attends rien de bon de son retour.

Mon père approuva.

—Sans doute!... sans doute!... dit-il; avec un caractère comme le sien, la vie ne sera pas heureuse, tous les jours!... Oh! non, par exemple!... Pourtant...

Il réfléchit pendant quelques secondes et reprit:

—Pourtant, il y a un avantage, mignonne, à ce que l’abbé reste près de nous... un avantage considérable... considérable!

Ma mère riposta vivement, en haussait les épaules:

—Un avantage!... Tu crois cela, toi!... D’abord, la famille, il s’en moque, autant que de dire sa messe... A-t-il seulement une pauvre fois envoyé des étrennes au petit, son filleul?... Quand tu l’as soigné dans sa grande maladie, passant les nuits, négligeant pour lui tes affaires, t’a-t-il seulement remercié? Tu disais: «Il nous fera un beau cadeau.» Où est-il, son beau cadeau?... Et les lapins, et les bécasses, et les grosses truites, et tout ce dont on le gavait!... Ce que nous nous sommes privés de bonnes choses pour lui!... Il semblait, en vérité, que cela lui était dû...

—Dame! voyons, interrompit mon père... on faisait pour le mieux...

—Non, vois-tu, nous avons été des imbéciles, avec lui... C’est un mauvais parent, un mauvais prêtre, un être indécrottable!... S’il revient à Viantais, c’est qu’il ne possède plus rien, qu’il a tout mangé, qu’il est a quia... Et nous l’aurons à notre charge!... Eh bien vrai! il ne nous manquait plus que ça!

—Allons, allons, mignonne, voilà encore que tu exagères!... S’il revient, mon Dieu, c’est qu’il n’a jamais pu rester en place... C’est un diable!... Il quitte Paris, comme il a quitté l’évêché, où il serait arrivé à tout, comme il a quitté sa cure de Randonnai, où il était si tranquille, où il y avait tant de casuel... Il lui faut du changement, du nouveau... Il ne se trouve à son aise nulle part!... Quant à sa fortune, hé, hé, je ne suis pas du tout de ton avis... Il était joliment avare, l’abbé, joliment pingre, souviens-toi?

—D’être pingre, mon ami, cela n’empêche point de gaspiller son bien en de sottes manigances... Sait-on quelles lubies traversent des cervelles pareilles?... Enfin, tu oublies qu’avant de partir pour Paris, l’abbé a vendu sa ferme, vendu ses deux prés, vendu le bois de la Faudière?... Pourquoi? Et tout cet argent, où est-il maintenant?

—Ça, c’est vrai! dit mon père, devenu subitement rêveur.

—Sans compter qu’il n’est pas aimé dans le pays... qu’il te nuira dans tes élections, peut-être même dans ta clientèle... Ainsi les Bernard, que tu as tant de peine à maintenir, je ne serais pas étonnée qu’ils te lâchent... Dame! ça se peut!... Et puis, va donc chercher des gens qui soient aussi souvent malades, et qui paient aussi bien!

Mon père se renversa sur le dossier de sa chaise, eut une grimace aux lèvres, se gratta la nuque.

—Oui, oui! murmura-t-il, à plusieurs reprises... Tu as raison... Ça se peut!

La voix de ma mère prit un ton confidentiel.

—Écoute, je n’ai jamais voulu te le dire, pour ne pas te tourmenter... Mais je tremblais toujours d’apprendre un malheur.... Tiens! Verger, qui a tué l’archevêque, Verger était un prêtre aussi, un fou, un exalté, comme l’abbé Jules...

Mon père se retourna d’un mouvement brusque. Une épouvante était dans ses yeux. Il semblait que, tout d’un coup, son regard eût plongé dans un abîme plein d’horreur. Frissonnant, il balbutia:

—Verger!... qu’est-ce que tu dis là?... Verger!... sacristi!

—Eh bien! oui, j’ai souvent pensé à cela... Jamais je n’ouvrais ton journal sans une angoisse au cœur... Est-ce qu’on sait?... D’abord, dans ta famille, ils sont si originaux, tous!

La conversation cessa, et un grand silence de nouveau s’établit.

Au dehors, le vent sifflait, secouait les arbres, et la pluie s’était remise à tambouriner sur les vitres. Mon père, le visage bouleversé, regardait le feu mourir; ma mère, songeuse, plus pâle d’avoir tant parlé, avait les yeux perdus dans le vide familier. Et moi, dans cette salle à manger, à moitié baignée d’ombre, dans cette salle, sans meubles, aux murs nus, aux fenêtres pleines de nuit, je me sentais bien seul, bien abandonné, bien triste. Du plafond, des murs, des yeux même de mes parents, un froid tombait sur moi, qui m’enveloppait comme d’un manteau de glace, me pénétrait, me serrait le cœur. J’avais envie de pleurer. Je comparais notre intérieur claustral, renfrogné, avec celui des Servière, des amis chez qui, toutes les semaines, le jeudi, nous allions dîner. Comme j’enviais l’intime et douce chaleur de cette maison, ses tapis caressants, ses murs ornés de tentures consolatrices, ses portraits de famille dans des cadres ovales, ses souvenirs anciens pieusement gardés, tous ces jolis riens épars, qui étaient, chacun, un sourire, la joie constante du regard, la révélation d’une habitude chère! Pourquoi ma mère n’était-elle pas, comme Mᵐᵉ Servière, gaie, vive, aimante, vêtue de belles étoffes, avec des dentelles et des fleurs à son corsage, et des parfums dans ses cheveux roulés en torsades blondes? Elle était si charmante, Mᵐᵉ Servière, tout en elle m’attendrissait tellement, que j’aimais à m’asseoir sur les sièges qu’elle venait de quitter, à respirer, à embrasser la place où son corps avait reposé. Pourquoi ne faisais-je pas ainsi avec ma mère?... Pourquoi n’étais-je pas comme Maxime et comme Jeanne, des enfants de mon âge, qui pouvaient causer, courir, jouer dans les coins, être heureux, et qui avaient de grands livres dorés, dont le père expliquait les images, au milieu des admirations et des rires?...

Retenant des bâillements, je me tournais, me retournais sur cette exécrable Vie des Saints, qui me servait de siège, sans parvenir à trouver une position qui me contentât. Afin d’intéresser mes oreilles à quelque bruit, mes yeux à quelque spectacle, j’écoutais Victoire qui, derrière la porte, traînait ses sabots sur les dalles de la cuisine, remuait de la vaisselle, et je considérais le rond de lumière jaune qui tremblotait, au plafond, au-dessus de la lampe.

Ce soir-là, mon père oublia d’inscrire sur son agenda les visites et les courses qu’il avait faites, dans la journée, chez des malades; je remarquai aussi qu’il ne lut point son journal, deux choses que, dans l’ordinaire de la vie, il accomplissait avec une impitoyable régularité.

Pour me distraire un peu, je voulus penser à mon oncle l’abbé, dont le retour avait amené entre mes parents une conversation d’une longueur, d’une vivacité inaccoutumées. J’étais bien petit quand il avait quitté le pays: trois ans à peine, et pourtant je m’étonnais de ne le revoir dans mes souvenirs que comme une chose très incertaine; car, depuis cette époque, il ne se passait pas de jours qu’on me menaçât de mon oncle, ainsi que d’une sorte de diable noir, d’ogre terrible qui emporte les enfants méchants. Ne m’avait-on pas raconté qu’une fois, jouant dans son jardin de Randonnai, j’étais tombé au beau milieu d’une corbeille de tulipes et que mon oncle, furieux, m’avait cruellement fouetté, avec le martinet qui lui servait à battre ses soutanes. Et lorsqu’il s’agissait de dépeindre vigoureusement la laideur physique ou la laideur morale de quelqu’un, mes parents ne manquaient jamais d’employer cette comparaison: «Il est laid comme l’abbé Jules... sale comme l’abbé Jules... gourmand comme l’abbé Jules... violent comme l’abbé Jules... menteur comme l’abbé Jules.» Si je pleurais, ma mère, pour me faire honte, s’écriait: «Oh! qu’il est vilain!... Il ressemble à l’abbé Jules!» Si je commettais un acte de désobéissance: «Continue, continue, mon garçon, tu finiras comme l’abbé Jules.» L’abbé Jules! c’est-à-dire tous les défauts, tous les vices, tous les crimes, toutes les hideurs, tout le mystère. Très souvent, le curé Sortais venait nous voir, et, chaque fois, il demandait:

—Eh bien? toujours pas de nouvelles de l’abbé Jules?

—Hélas! non, monsieur le curé.

Le curé croisait alors ses mains courtes et potelées sur son gros ventre, dodelinait de la tête d’un air navré.

—Si c’est possible, des choses comme ça!... Pourtant, hier, j’ai encore dit une messe pour lui.

—Il est peut-être mort, monsieur le curé.

—Oh! s’il était mort, ma petite dame, ça se saurait!...

—Ça vaudrait peut-être mieux, monsieur le curé.

—Peut-être bien, ma petite dame! La miséricorde de Dieu est si grande!... On ne sait pas! Mais c’est bien triste pour le clergé, bien triste... bien, bien triste!

—Et pour sa famille aussi, allez, monsieur le curé.

—Et pour le pays! Et pour tout, pour tout... bien triste, pour tout!

Et le curé humait sa prise en reniflant fortement.

Je me souvenais aussi des histoires de jeunesse de l’abbé que, dans ses jours de bonne humeur, mon père m’avait dites, moitié scandalisé, moitié réjoui. Il les commençait sur un ton sévère, promettait d’en tirer des morales bien senties, puis il se laissait gagner, peu à peu, par la gaîté sinistre de ces farces, et il achevait son récit, dans une quinte de rires, en se tapant la cuisse. Une, entre autres, avait produit sur moi une vive impression. Quelquefois, lorsque je voyais le visage de mon père se dérider un peu, je demandais:

—Petit père, raconte mon oncle Jules et ma tante Athalie.

—As-tu été bien sage, au moins? As-tu bien appris tes leçons?

—Oui, oui, petit père. Oh! t’en prie, raconte.

Et mon père contait:

—Toute petite, ta pauvre tante Athalie, que nous avons perdue, hélas! était très gourmande; si gourmande qu’on ne pouvait laisser, à portée de sa main, aucune friandise, qu’elle ne la dévorât. A l’office, elle chipait les restes des fricots; dans les placards, elle découvrait les pots de confitures, et sauçait ses doigts dedans; au jardin, elle mordait à même les pommes sur les espaliers, et le jardinier se désespérait, pensant que c’étaient les loirs et les autres bêtes malfaisantes qui causaient ces ravages. Il multipliait les pièges, passait les nuits à l’affût, et ta tante se moquait de lui: «Eh bien, père François, et les loirs?—Ah! ne m’en parlez point, mam’zelle, c’est des sorciers, ben sûr... Mais j’les pincerai, tout d’même.» Ce fut ta tante qu’il pinça. On la punit sévèrement, parce que ce sont de vilains péchés que la gourmandise et la désobéissance. Quoiqu’elle fût espiègle—un vrai petit diable—Athalie ne se portait pas bien. Elle toussait beaucoup, et l’on craignait pour sa poitrine... Afin de la guérir, ta grand’mère lui faisait boire, tous les matins, une cuillerée d’huile de foie de morue. Ça n’est pas bon, l’huile de foie de morue, et, je te l’ai dit, ta tante était gourmande. Pour la décider, il fallait la croix et la bannière. Cependant, au bout de quelques mois, elle se trouva bien de ce régime; les couleurs lui étaient revenues, sa toux diminuait. Ce qui ne l’a pas empêchée, plus tard, de mourir d’une phtisie pulmonaire. Elle avait des cavernes... Quand on a des cavernes, vois-tu, il n’y a rien à faire: il faut mourir un jour ou l’autre. Et les enfants qui ne sont pas sages, ont toujours des cavernes...

Pour donner sans doute à mon imagination le temps de peser ces paroles prophétiques, mon père avait l’habitude de s’arrêter un instant, à cet endroit de son récit. Il me regardait d’un air affirmatif, se mouchait longuement, et, tandis qu’un petit frisson me secouait le corps, à la pensée que moi aussi, comme ma tante Athalie, je pourrais bien avoir des cavernes, il poursuivait d’une voix joviale:

—Un matin, ton oncle Jules—il avait dix ans, alors—entra, en chemise, chez sa sœur. D’une main, il tenait la bouteille d’huile de foie de morue, de l’autre, un sac de papier rempli de pastilles de chocolat, qu’il avait découvertes, je ne sais où, au fond d’un tiroir. La pauvre petite dormait; brutalement, il la réveilla. «Allons, bois ta cuillerée!» lui dit-il. Ta tante, d’abord, refusa: «Bois ta cuillerée, répéta Jules, et je te donnerai une pastille de chocolat.» Il avait ouvert le sac, remuait les pastilles, en prenait des poignées qu’il lui montrait, en claquant de la langue: «C’est bon, lui disait-il, c’est fameusement bon... et il y a de la crème à la vanille... Allons, bois.» Athalie but, en faisant d’horribles grimaces. «Prends-en une autre, maintenant, dit Jules, et je te donnerai deux pastilles, tu entends bien, deux belles pastilles.» Elle but une seconde cuillerée. «Tiens, encore celle-ci, et tu auras trois pastilles.» Elle but une troisième cuillerée... Elle en but quatre, puis six, puis dix, puis quinze, elle but toute la bouteille... Alors ton oncle ne se tint plus de joie. Il dansa dans la chambre, agitant la bouteille vide, criant: «C’est une bonne farce... Ha! ha! ha!... quelle bonne farce!... Et tu seras malade, et pendant deux jours, tu vomiras... Ah! que je m’amuse!» Ta tante Athalie pleurait, se sentait le cœur tout brouillé. Elle fut malade, en effet, très malade, faillit mourir. Pendant huit jours, elle eut la fièvre et des vomissements, et, deux semaines, elle garda le lit. Ton oncle, lui, fut fouetté; on le mit au cachot noir, mais il fut impossible de lui arracher un mot de repentir. Au contraire, il ne cessait de répéter: «Elle a vomi, elle a vomi!... Ah! que je m’amuse!»

Et mon père, éclatant de rire, concluait:

—Sacré Jules, va!

Ces particularités, incessamment renouvelées, auraient dû graver, pour toujours, les traits d’un tel oncle dans mon esprit d’enfant craintif. Mais non!... Il ne me restait de lui qu’une vision confuse et changeante, à laquelle mon imagination, surexcitée par les récits de ma famille, prêtait mille formes différentes et pénibles. Mon oncle l’abbé! En me répétant ces mots, tout bas, je voyais se dresser devant moi une figure de fantôme, hérissée, sabrée de grimaces, grotesque et terrible, tout ensemble, et je ne savais pas si je devais m’en effrayer, ou bien en rire. Mon oncle l’abbé! Je m’efforçai d’évoquer sa véritable physionomie, j’appelai à mon aide toutes les circonstances graves de ma vie, desquelles elle pouvait surgir, éclatante et réelle. Ce fut en vain!... De toute la personne de mon oncle, vague ainsi qu’un vieux pastel effacé, je ne retrouvais qu’un long corps osseux, affaissé dans un fauteuil à oreillettes, avec des jambes croisées sous la soutane, des jambes maigres et sèches, aux chevilles pointues, qui se terminaient par des pieds énormes, carrés du bout, et chaussés de chaussons verts. Autour de lui, des livres; sur un mur gris, dans une chambre claire, un tableau représentant des personnages à barbes rousses, penchés au-dessus d’une tête de mort. Puis, une voix, dont j’avais encore dans l’oreille le timbre désagréable, une voix sifflante de pneumonique, toujours pleine de gronderies et de reproches irrités. «Polisson!» par-ci, «polisson!» par-là. Et c’était tout!

Je n’éprouvais pas un bien vif désir de le revoir, comprenant, instinctivement, qu’il ne m’apporterait pas un élément nouveau d’affection ou d’amusement, certain aussi que je n’avais rien à attendre d’un mauvais parrain qui, lors de mon baptême, avait refusé de payer les dragées, d’offrir un cadeau à ma mère, et ne me donnait jamais d’étrennes, à la nouvelle année, pas même des oranges! J’avais entendu dire également qu’il ne m’aimait pas, qu’il n’aimait personne, qu’il ne respectait pas le bon Dieu, qu’il était toujours en colère; et j’eus une serrée au cœur à l’idée qu’il me battrait peut-être, comme autrefois, avec son martinet. Cependant, je ne pouvais me défendre d’une certaine curiosité, qu’avivaient les exclamations de mon père: «Mais qu’a-t-il pu fabriquer à Paris, pendant six ans?» Ce point d’interrogation me semblait renfermer un impénétrable mystère; il me faisait voir l’abbé Jules, dans un lointain obscur et grouillant, entouré de formes vagues, et se livrant à des pratiques défendues, dont je souffrais de ne pas connaître le but... En effet, pourquoi était-il parti?... Pourquoi ne savait-on rien de sa vie, là-bas?... Pourquoi revenait-il?... Quelle impression me causerait-il? Son corps osseux, ses jambes sèches, ses chaussons verts, la bouteille d’huile de foie de morue, les tulipes, le martinet, tout cela dansait, dans ma tête, une éperdue sarabande. A la veille de retrouver cet oncle inquiétant, je ressentais la même peur attractive, qui me prenait les jours de foire, sur le seuil des ménageries et des boutiques de saltimbanques. N’allais-je pas être, tout à coup, en présence d’un personnage prodigieux, incompréhensible, doué de facultés diaboliques, plus hallucinant mille fois que ce paillasse à perruque rouge, qui avalait des sabres et de l’étoupe enflammée, plus dangereux que ce nègre, mangeur d’enfants, qui montrait ses dents blanches dans un rire d’ogre affamé?... Tout le surnaturel que mon cerveau exalté était capable d’imaginer, je l’associai à la personne de l’abbé Jules, qui, tour à tour, minuscule et géante, se dissimulait comme un insecte, entre les brins d’herbe, et soudain emplissait le ciel, plus massive, plus haute qu’une montagne... Je ne voulus pas réfléchir plus longtemps aux conséquences possibles de l’installation, à Viantais, de l’abbé Jules, car la terreur s’emparait de moi, peu à peu, et mon oncle m’apparaissait, maintenant, avec un nez crochu, des yeux de braise ardente et deux cornes effilées que son front dardait contre moi, férocement.

La lampe filait. Une âcre odeur d’huile brûlée se répandait dans la salle. Mais, chose extraordinaire, personne n’y prenait garde. Mes parents étaient restés silencieux. Ma mère, immobile, les yeux vagues, le front sévère, continuait de rêver; mon père tisonnait avec rage, écrasait des charbons du bout de la pincette, fouillait la cendre, qui voletait, dans le foyer, en flocons blanchâtres. Et le vent s’apaisait. Les arbres ronflaient doucement, la pluie s’égouttait sur la terre, avec un bruit monotone. Tout à coup, dans le silence, la sonnette de la grille sonna.

—Ce sont les Robin, dit ma mère... Montons dans la chambre.

Elle se leva, prit la lampe, dont elle baissa la mèche, et nous la suivîmes, moi heureux de me dégourdir les jambes, mon père répétant à voix basse:

—Mais qu’a-t-il pu fabriquer à Paris?

II

Les maisons de Viantais sont bâties, au versant d’un petit coteau, de chaque côté de la route de Mortagne, qui débouche de la forêt, à un kilomètre de là, par une belle trouée dans la futaie, maisons propres et riantes, la plupart de briques, avec des toits hauts et des fenêtres gaiement ornées, l’été, de pots de fleurs et de plantes grimpantes. Quelques-unes attiennent à des jardins symétriquement disposés en plates-bandes et dont le mur qui les enclôt se couvre d’espaliers et s’encadre de vignes. Des venelles, ouvrant de brusques horizons sur les champs, aboutissent à l’unique rue, qui, vers le milieu du bourg, s’élargit en une vaste place, au centre de laquelle une fontaine se dresse; puis la rue continue de descendre jusqu’à la vallée et la grand’route, franchissant la rivière sur un pont de granit rose, reprend son cours paisible à travers les prés, les cultures et les boqueteaux. Dans le haut du pays, et reliée à lui par une vaste allée d’ormes—rendez-vous des gamins qui jouent à la marelle—l’église apparaît, vieille, tassée, coiffée d’un clocher pointu, en forme de bonnet de coton. A droite, sont les écoles et notre habitation; à gauche, le presbytère, séparé du cimetière par un mur démoli, creusé en brèches, de-ci, de-là, au-dessus desquelles l’on voit les croix qui se démantibulent et les tombes qui verdissent. Au milieu de l’allée d’ormes, un calvaire s’élève, dont le christ de bois peint, pourri par l’humidité, n’a plus qu’une jambe et qu’un bras, ce qui n’empêche pas les dévotes de venir s’agenouiller au pied de la croix, et de marmotter des oraisons, en égrenant leur chapelet.

A cette époque Viantais comptait deux mille cinq cents habitants, et ne renfermait pas plus de vingt familles bourgeoises et ménages de fonctionnaires. On s’y voyait très peu, même entre parents qui, presque tous, se trouvaient divisés pour de féroces et mesquines considérations de vanité, ou brouillés par des affaires de succession. Nos relations, à nous, se bornaient aux Servière, dont le luxe gênait mes parents, les inquiétait, les mettait en méfiance; au curé Sortais, vieillard excellent, charitable et compromettant, à cause de l’excessive candeur de son âme, qui l’incitait à commettre sans cesse les plus lourdes bévues; enfin, aux Robin, devenus tout de suite les intimes de la maison. Nous recevions bien, de loin en loin, la visite du cousin Debray, ancien capitaine d’infanterie, original fieffé, qui passait son temps, mangeait l’argent de sa retraite à empailler des belettes et des putois dans des attitudes comiques et prétentieuses, mais on lui faisait mauvais accueil, parce qu’il ne pouvait prononcer deux mots sans jurer, et qu’il «sentait la bête morte», disait ma mère. Les Robin, dès leur arrivée—ils n’habitaient le pays que depuis quatre ans—s’étaient étroitement liés avec nous. A la première entrevue, nous nous étions reconnus pour des êtres de même race. Comme il n’existait, entre les Robin et ma famille, aucune rivalité d’intérêt ou d’ambition, qu’ils avaient les mêmes instincts, les mêmes goûts, une compréhension pareille de la vie, l’amitié s’établit durable; amitié d’ailleurs restreinte à la facile observance d’un égoïsme cordial, qui n’eût point résisté aux plus légères secousses du sacrifice et du dévouement.

M. Robin, ancien avoué de Bayeux, avait été, sa charge vendue, nommé juge de paix, à Viantais, grâce à la protection d’un sénateur, dont il parlait sans cesse et à propos de tout, avec enthousiasme. C’était un homme d’une cinquantaine d’années, vaniteux, solennel et stupide, irréparablement. Au physique, il ressemblait à un singe, à cause de sa lèvre supérieure, un large morceau de peau, bombante et mal rasée, qui mettait une distance anormale entre le nez aplati et la bouche fendue jusqu’aux oreilles. Pour le reste, petit, gras, la face jaune, dans un collier de barbe grisonnante, le ventre rond, les mains poilues. Par une habitude de citadin, qui a beaucoup traîné, des dossiers sous le bras, dans les greffes et les tribunaux, il ne se montrait qu’en chapeau de forme haute, en redingote de casimir noir, en cravate blanche, et aussi en galoches,—la seule concession qu’il eût faite aux mœurs locales. Sans qu’on en connût les raisons historiques, on le disait d’une incorruptibilité presque farouche,—un vieux Romain—et cependant, à la veille des audiences, on voyait entrer chez lui des paysans avec des paniers bondés de volaille et de gibier, qu’ils remportaient vides, à la suite de quelque discussion juridique, sans doute. Ses adversaires politiques eux-mêmes rendaient justice à son indépendance et à sa dignité, bien qu’il les condamnât toujours et de parti pris, au maximum de la peine, quand ils avaient le malheur de paraître à sa barre. Enfin, aucun professeur de droit n’était plus ferré que lui sur le code civil, qu’il pouvait réciter de mémoire, tout entier, dans l’ordre inflexible des articles. Du moins, il aimait à se vanter de ce tour de force, et, quoique très prudent, proposait à qui voulait d’extravagants paris que personne, jusqu’ici, n’avait osé relever, ce qui lui valait une réputation de jurisconsulte phénomène dans tout le canton et au delà. Il savait aussi, de la même manière, les arrêts de la Cour de cassation; il savait tout. Mais il avait un curieux défaut d’articulation dans la langue. Il prononçait les B comme les D, et les P comme les T. Aussi, c’étaient souvent des combinaisons de mots fort comiques, dont on s’étonnait à l’audience. Un jour, au père Provost, qui s’embarrassait dans une explication, il dit:

—Mon tère Trovost, vous vous endrouillez, vous vous endrouillez.

A quoi le bonhomme avait répondu, tout rougissant:

—Quoi qu’m’chantez là, mossieu l’juge?... C’est-y des saloperies?

Cela ne nuisait du reste en rien à son prestige établi de magistrat considérable et d’homme du monde accompli. Il avait même, parmi les plaideurs mécontents, l’honneur d’un sobriquet: on l’appelait le juge Lendrouille.

Quelquefois, M. Robin venait me chercher pour l’accompagner en ses promenades. Et nous allions par les routes. Brusquement, il s’arrêtait, soufflait un instant, et, le buste renversé en arrière, la figure de trois quarts, le geste dominateur, il s’essayait à des éloquences futures.

—Et, Messieurs, clamait-il, que dire de ce jeune homme, élevé chrétiennement tar une famille tieuse, et que les tassions dasses du tlaisir et de l’amdition, ont conduit, jusque sur ce danc d’infamie?... Oui, Messieurs.

Il s’animait, invoquait la justice, adjurait la loi, prenait Dieu à témoin. Ses bras tournaient sur le ciel, incohérents et rapides, comme des ailes de moulin à vent...

—Oui, Messieurs, la société moderne, dont les dases fondamentales...

Et tandis qu’il parlait, enflant la voix, les oiseaux s’enfuyaient en poussant de petits cris, les pies effarées gagnaient les branches hautes des arbres. Au loin, les chiens aboyaient.

—Mais tleure donc, mâtin, tleure donc! me criait M. Robin qui, à bout de souffle, s’affaissait sur la berge de la route et restait là, pendant dix minutes, à s’éponger le front, dans une extase tribunitienne, où il voyait Berryer lui sourire.

En rentrant, il me faisait des recommandations.

—Tu travailleras ton droit, ou ta médecine; tlus tard, tu iras à Taris... Eh dien!... rattelle-toi, mon ami, qu’il faut être économe... L’économie, vois-tu, tout est là... quand on a l’économie, on a toutes les autres vertus...

Pour la centième fois, il me citait l’exemple d’un jeune homme de Bayeux, à qui son père, très riche industriel, allouait deux mille francs par mois pour vivre à Paris. Le jeune homme se privait de tout, s’habillait et mangeait comme un pauvre, ne sortait jamais, dépensait à peine cent francs par mois, et avec ses économies entassées dans un bas de laine, achetait des actions de chemins de fer et des rentes sur l’État.

—C’est sudlime, ajoutait-il, en me tapotant la joue... C’est sudlime une conduite comme ça... Sois économe, mon garçon. Avec de l’économie, non seulement un sou c’est un sou, mais c’est deux sous, comme dit ma femme qui connaît toutes choses... Et tuis...

Mettant son chapeau sur l’oreille, en casseur d’assiettes, et traçant dans l’air, avec sa canne, de fantastiques moulinets, il concluait gaillardement:

—Et tuis... ça n’emtêche toint qu’on s’amuse, mâtin!... Il faut dien que jeunesse se tasse...

Il appelait cela m’apprendre la vie, et me préparer aux luttes de l’avenir.

Un corps sec, anguleux, très long, un visage rouge où l’épiderme, par endroits, s’exfoliait, un nez en l’air, court, aux narines écartées; les cheveux d’un blond verdâtre, plaqués en bandeaux minces sur les tempes meurtries, telle était Mᵐᵉ Eustoquie Robin, qui «connaissait toutes choses». Il était impossible de voir une femme plus disgracieuse. Sa laideur naturelle se compliquait de toutes les manies ridicules dont on eût dit qu’elle prenait plaisir à la souligner. Elle avait, en parlant, une façon aigre et sifflante de détacher chaque syllabe, entre deux aspirations, qui agaçait les nerfs autant que le frottement d’un doigt sur du verre mouillé. Et c’étaient, à chaque mot, des sourires pincés, des trémoussements, des révérences, toute une série de gesticulations gauches et de poses prétentieuses, qui donnaient à son corps l’aspect d’un mannequin désajusté. Obsédée du désir qu’on s’occupât d’elle sans cesse, sans cesse elle se plaignait d’une indisposition à la tête, au ventre, à la poitrine, soupirait, soufflait, et demandait finalement la permission de délacer son corset.

—Ouf! faisait-elle... Ce n’est pas qu’il me serre trop... Au contraire... Mais tous les soirs, à cette heure-ci, je gonfle, je gonfle du double... C’est très inquiétant... Qu’en pensez-vous, monsieur Dervelle?

—Un peu de dyspepsie, sans doute, professait mon père... Les fonctions sont bonnes... régulières?

Et Mᵐᵉ Robin, baissant les yeux, minaudait:

—Mon Dieu, oui... à peu de choses près... C’est-à-dire... Enfin... Ah! que les médecins ont donc des questions qui dépoétisent, n’est-ce pas, chère madame?... Vraiment, je n’aimerais pas être médecin... On doit en voir de toutes les couleurs... Et puis, j’ai horreur des malades... Ça me fait l’effet de bêtes!

Je la détestais, ayant eu à pâtir de ses méchancetés. Mᵐᵉ Robin avait deux fils: l’un, Robert, garçon de vingt-trois ans, soldat en Afrique, dont on évitait de parler, et qui jamais ne venait à Viantais; l’autre, Georges, de deux ans moins âgé que moi, un pauvre être souffreteux et difforme, que sa mère montrait rarement, honteuse de son visage fripé, de ses petites jambes torses, de la faiblesse de ce corps d’enfant tardif et mal venu... Ma figure, qui passait pour jolie, ma santé robuste me donnaient, sur le pitoyable avorton, une supériorité qui m’eût fait l’aimer tendrement. Il était, d’ailleurs, doux et bon, et si résigné! J’eusse souhaité qu’il devînt le compagnon habituel de mes jeux, heureux de le protéger, de me servir de ma force en faveur de sa débilité. Lui aussi le désirait, je le devinais à son regard implorant, d’où partaient vers moi les élans de son âme, comprimée et plaintive, son regard de prisonnier, avide de soleil et de liberté, son regard nostalgique qui, au travers des fenêtres closes, s’accrochait désespérément au vol des oiseaux, pour monter, porté sur leurs ailes, dans la lumière et dans l’infini... Mais Mᵐᵉ Robin mettait sans cesse entre nous son ombre jalouse, son ombre haute et rêche, comme un mur de pierre. Elle nous séparait, ne permettant pas qu’on pût nous voir l’un à côté de l’autre, car je faisais ressortir davantage la laideur de son fils. Frappée, à la fois, dans son orgueil de mère et dans son amour-propre de femme, elle en voulait à tout ce qui était jeune, beau et vivant; elle m’en voulait surtout, à moi, de mes joues roses, de mes membres solides, du sang pur et chaud qui coulait sous ma peau. Il semblait que j’avais volé cela à son fils et c’était à moi qu’elle demandait compte de ses déceptions et de ses souffrances. Parfois, elle me marchait sur les pieds, si fort que la douleur m’arrachait des larmes et elle s’excusait, ensuite, de sa maladresse, avec mille tendresses hypocrites. Lorsqu’elle me trouvait seul, elle me souffletait, me bourrait de coups de pied et de coups de poing; souvent, dans un coin, traîtreusement, elle me pinçait le bras jusqu’au sang, disant d’une voix mielleuse: «Oh! le chéri! Oh! comme il est joli!», tandis que sur ses lèvres, amincies et desséchées par la haine, un horrible sourire grimaçait. Un dimanche, à la promenade, comme nous longions un remblai très élevé, d’une poussée légère du coude, elle me fit rouler en bas du talus, et l’on me releva, le poignet foulé, la figure déchirée par les ronces, le corps couvert de contusions. Je ne me plaignais pas à mes parents, retenu par la crainte de persécutions plus cruelles et puis, comme Mᵐᵉ Robin ne parlait de moi qu’en termes affectueux et admiratifs, ma mère l’aimait davantage de me tant aimer.

—Allons, mon petit Albert, sois gentil avec Mᵐᵉ Robin... Elle est si bonne pour toi.

Cette recommandation, qui revenait à chaque instant, m’exaspérait, me révoltait dans tous mes sentiments de justice. Mais que faire à cela? On ne m’eût pas cru; si j’avais parlé, on m’eût peut-être puni.

Tous les jours, sauf le jeudi, les Robin venaient passer la soirée chez nous. Ma mère et Mᵐᵉ Robin se livraient à des travaux d’aiguille, causaient de leurs affaires de ménage, se lamentaient sur la cherté croissante de la viande.

—Et le pain, qu’on ne taxe plus!... N’est-ce pas une indignité?... Aussi est-ce étonnant de voir sur le dos de Mᵐᵉ Chaumier, la boulangère, des châles comme nous n’en portons pas, nous autres?... Dame! avec notre argent!

Ce mot: l’argent, tintait sur leurs lèvres avec une persistance qui m’agaçait, qui me gênait, autant qu’un mot obscène.

Quant à M. Robin et à mon père, ils jouaient au piquet, très graves, méditatifs, préparant, dans un silence hostile, des capotes formidables et de prodigieux quatre-vingt-dix. Parfois, ils s’entretenaient de politique, tremblaient aux souvenirs sanglants de 1848, s’extasiaient sur les mérites de M. de la Guéronnière, comparaient Jules Favre à Marat.

—Il est venu tlaider une fois, à Dayeux, disait M. Robin... Je l’ai vu... Ah! mon ami! quelle effrayante figure il a! Il fait teur, tositivement... Mais, tar exemtle, soyons justes, il tarle dien... Ce qu’il dit, tout de même, vous savez, c’est envoyé!...

Le dimanche, on organisait une partie de bog, avec le curé Sortais; et, bien que les enjeux fussent représentés par de modestes haricots, Mᵐᵉ Robin se montrait d’une âpreté farouche, dans le gain, exigeait, au moindre coup douteux, qu’on se référât à la règle écrite. En sa qualité d’homme habitué aux obscurités des exégèses juridiques, M. Robin était chargé d’expliquer, de commenter, de discuter, de juger.

—Le dog, affirmait-il, en prenant la pose auguste d’un président de cour d’assises, le dog n’est toint comme le code... Cetendant, il est dien évident que les rattorts, les rattrochements, et je dirai même, les analogies...

Finalement, il tranchait toujours les difficultés, en faveur de sa femme.

Sous prétexte qu’ils n’avaient rien trouvé de convenable, pour s’installer avec leurs meubles, restés à Bayeux, sous la garde d’une tante, les Robin occupaient provisoirement le premier étage d’une maison que leur louaient les demoiselles Lejars, deux vieilles filles, riches et dévotes, grosses et roulantes, toutes deux vêtues de même façon, toutes deux pourvues d’un goître monstrueux—une des curiosités de Viantais. L’appartement était triste, petit, réduit aux meubles indispensables. Les Robin n’avaient pas de domestiques et ne recevaient point.

—Comment voulez-vous, s’excusait Mᵐᵉ Robin, que nous forcions nos amis à venir dans un taudis pareil?... Mais quand nous aurons une maison, quand nous aurons nos meubles!... Alors!

Ses réticences, et le regard et le balancement de tête qui les accompagnaient, cachaient des promesses de fêtes inouïes, de dîners extraordinaires, insoupçonnés dans le pays. Il y avait, dans ce «quand nous aurons nos meubles», prononcé sur un ton de voix mystérieux et revendicatif, tout un jaillissement de lumières versicolores, tout un éblouissement d’argenterie, de cristaux, de porcelaines; on y voyait s’allumer la flamme rouge des vins rares, défiler des pièces parées, s’ériger des architectures odorantes de biscuits et de nougats, se balancer des grappes de fruits dorés, ce qui faisait dire à des gens de Viantais:

—Oh! les Robin!... Il paraît que personne ne sait recevoir comme eux... Vous verrez ça quand ils auront leurs meubles.

On les consultait sur des questions d’étiquette, sur «ce qui se fait» et sur «ce qui ne se fait pas», sur l’ordonnance symbolique du dessert, étude grave et passionnante. Chaque fois qu’ils acceptaient à dîner chez nous, M. Robin s’écriait:

—Oh! nous vous en devons, des dîners!... nous vous en devons plus de cent!... C’est honteux!... Mais quand nous aurons nos meudles...

On parlait alors de ces meubles fameux, pour qui les maisons de Viantais étaient ou trop grandes ou trop petites, ou trop sombres, ou trop claires, ou trop au soleil, ou trop humides. Mᵐᵉ Robin racontait les splendeurs de sa chambre à coucher, en reps bleu; du salon, en damas jaune. Elle disait sa lingerie, brodée de rouge; sa verrerie relevée de filets dorés; son service à café, tout en chine, dont on ne se servait jamais, étant trop fragile, et qui ornait la vitrine de son buffet-bibliothèque en acajou. M. Robin, lui, s’étendait sur la magnificence de sa cave à liqueurs, qui contenait «un comtartiment tour les cigares» et de son bureau, «un dureau en chêne sculpté et à secret».

—Enfin, répétait-il, vous verrez tout ça, quand nous aurons nos meudles!

La vérité, c’est que les Robin, confiants dans les promesses du sénateur, attendaient un avancement prochain, et ne voulaient pas payer les frais de deux déménagements. Ils attendirent douze ans, dans la maison des demoiselles Lejars et, durant ces douze années, ils ne cessèrent de s’excuser, à chaque invitation nouvelle.

—Oh! nous vous en devons, des dîners!... C’est honteux vraiment!... Mais quand nous aurons nos meubles!...

Ma mère ne s’était pas trompée. C’étaient bien les Robin qui avaient sonné à la grille. Ils arrivèrent, lui, soufflant, sa figure enfouie dans le triple tour d’un cache-nez à carreaux noirs et blancs; elle, minaudant sous une capeline de laine rouge, qu’ornait un large ruban de velours noir.

—Quel temps! mes amis, s’exclama M. Robin, qui s’ébrouait ainsi qu’un vieux cheval, quel temps!... Et le daromètre daisse toujours.

Mᵐᵉ Robin arrondit la bouche, prit un air affectueux et navré.

—Nous nous disions, tout à l’heure, mon mari et moi, en dînant: «Pourvu que ce pauvre monsieur Dervelle n’ait pas été obligé d’aller voir des malades, par un temps pareil!...» Pauvre monsieur!... Quel dur métier... la nuit... Il fait si noir!...

—Le fait est, déclara mon père, que ça n’encourage pas, des temps comme ça!... Mais qu’est-ce que vous voulez?... Quand il faut, il faut!... Et pas toujours sûr d’être payé, voilà le triste! D’abord, les pauvres... ce sont les plus exigeants!

—Tardleu! lança M. Robin... ils ne regardent toint à la détense des autres... hé! hé! hé!

Ma mère aidait Mᵐᵉ Robin à se débarrasser de sa capeline et de son manteau.

—Et votre petit Georges? demanda-t-elle... vousne l’avez pas encore amené?

—D’un temps pareil, chère madame!... Et puis, il est un peu souffrant... il tousse beaucoup... Figurez-vous que je n’ai pas apporté mon ouvrage, non plus... ce vilain temps me rend d’une paresse, d’une paresse!... J’ai les membres brisés, et la tête toute chose...

M’apercevant, elle s’avança vers moi, les mains tendues.

—Le cher mignon, que je n’avais pas vu!... Toujours joli, donc... et toujours sage!... Embrassez-moi, mignon.

Et elle m’offrait à baiser ses lèvres, ses horribles lèvres pâles, qui m’étaient plus répugnantes que la gueule d’une bête féroce.

Tout le monde s’installa autour du guéridon, près de la cheminée, et mon père dit gravement:

—Mes amis, j’ai une grande nouvelle à vous annoncer.

Les Robin levèrent la tête, très intéressés et recueillis.

—Eh bien! voilà!... L’abbé Jules revient à Viantais.

Le juge de paix tressauta sur sa chaise; sa bouche s’ouvrit, démesurément élargie et resta, quelques secondes, béante d’étonnement. Il s’écria:

—L’addé Jules!... qu’est-ce que vous me dites là?

—Il nous a écrit ce matin, poursuivit mon père... Oh! deux mots seulement!... Et nous l’attendons d’un jour à l’autre!... Quant à ses intentions, il ne nous en dit rien.

—Mais enfin, revient-il tour tout à fait?... Ou dien n’est-ce qu’un tetit voyage, en tassant, tour vous voir?

—Pour tout à fait!... Du moins nous avons compris cela, d’après sa lettre... Naturellement, de ce qu’il a pu fabriquer à Paris, pas un mot... Est-il encore prêtre, seulement?

Et mon père semblait chercher dans les yeux du juge de paix, une opinion, un conseil, car toutes ses perplexités le reprenaient et je suis sûr qu’à ce moment, la vision lui vint de l’abbé Jules, avec une longue barbe laïque, sur une longue redingote de défroqué.

—Tiens, tiens, tiens! fit M. Robin... nous allons donc le connaître, ce fameux addé!

—Nous aurons donc une messe de plus, le dimanche, déclara Mᵐᵉ Robin, avec satisfaction... Ah! ce n’est pas malheureux!... Depuis que M. Desroches, le vicaire, est nommé chapelain de Blandé, le service, vraiment, est bien insuffisant!...

S’adressant ensuite à ma mère, elle demanda:

—Monsieur le curé est-il averti?... que dit-il?... que pense-t-il?

—Ah! soupira ma mère, monsieur le curé est enchanté... Mais il est enchanté de tout, vous le savez... Il ne voit le mal nulle part... pourtant, il devrait bien connaître l’abbé, lui!... Sans compter toutes les difficultés qu’ils auront ensemble... Ça sera du joli!...

—Mais à quel titre M. l’abbé s’établira-t-il ici?

—Nous ne savons pas... Comme prêtre habitué, sans doute!

Elle ajouta, d’une voix où l’on sentait s’aigrir toutes ses rancunes:

—Prêtre habitué!... Un homme qui aurait pu devenir évêque, s’il avait voulu, et faire tant de bien à sa famille... nous aurions poussé Albert dans la carrière ecclésiastique... Au lieu de cela, que va-t-il nous arriver?

Mᵐᵉ Robin se tortillait sur sa chaise, balançait son buste maigre. Une moue surette pinçait ses lèvres.

—Que voulez-vous, chère madame? consola-t-elle... ce qui est fait est fait!... L’important, pour vous, c’est qu’il revienne... vous devez vous réjouir de son retour...

Ma mère haussa légèrement les épaules.

—Dans un sens, oui; dans un sens, non... Vous ne le connaissez pas.

—Je ne connais qu’une chose, riposta Mᵐᵉ Robin gravement... C’est un prêtre!... Ensuite, il est toujours préférable d’avoir un parent près de soi... On le soigne, on le surveille, on sait ce qu’il fait... et l’on est toujours à temps de prendre un parti, si les choses ne vont point comme il faut...

—Je sais bien, fit ma mère... c’est un avantage...

—Tandis que, de loin, dame! on peut s’attendre à tout, c’est-à-dire qu’on peut s’attendre à rien... Ce ne sont pas les intrigants qui manquent aujourd’hui... Et puis, écoutez donc, il ne faut rien préjuger à l’avance... Il est peut-être très changé, M. l’abbé!... Et s’il revenait avec une fortune?

Un éclair passa dans les yeux de ma mère, mais il s’éteignit vite. Secouant tristement la tête, elle soupira:

—Ce serait bien à désirer pour lui! Mais l’abbé Jules n’est pas un homme à ça!... S’il est changé, il est changé en pire, voilà mon sentiment... Et, peut-être faudra-t-il que nous le nourrissions, par-dessus le marché!... Paris, c’est si grand, si tentant!... Il s’y passe tant de drôles de choses, et il y a de si vilaines gens!

—Le luxe!... le luxe! s’exclama M. Robin... A Taris c’est le luxe qui terd le monde!... On ne sait tlus quoi inventer tour faire détenser de l’argent... Ainsi, chez le sénateur, dans le vestidule, figurez-vous qu’il y a deux nègres en dronze trois fois grands comme moi, et qui tortent des flamdeaux dorés!... C’est incroyadle!... Le soir, ça s’allume!... J’ai vu cela, moi!

—Moi, risqua mon père, un soir, au théâtre, on m’a montré George Sand... Eh bien! elle était habillée en homme!... Je crois que Jules devait, lui aussi, s’habiller en homme!... Il n’a pas dû user beaucoup de soutanes, allez!... Mais, pour ce qui est de George Sand, on voyait très bien que c’était une femme... On le voyait même trop.

—L’horreur! fit avec dégoût Mᵐᵉ Robin, qui détourna la tête et balança la main, comme si elle eût chassé loin d’elle une mouche importune.

Mon père allait entrer dans des détails descriptifs et gaillards; ma mère l’arrêta, en me désignant d’un coup d’œil bref, car, dès qu’il ne s’agissait plus de médecine, on était très sévère, devant moi, sur le choix des mots.

La conversation continua sur l’abbé Jules, et mon père dut raconter sa vie, depuis son enfance jusqu’à son départ pour Paris. Ayant eu très fort sommeil ce soir-là, malgré l’excitation où me mettaient ces événements si considérables, et l’insupportable présence de Mᵐᵉ Robin, je n’ai pas retenu grand’chose de ce récit. Je n’ai guère retenu que les exclamations scandalisées de nos amis, qui accompagnaient chaque épisode un peu vif.

—Est-il Dieu possible?... Un prêtre!...

Je me souviens aussi qu’il fut fort question d’une dame Boulmère, morte en couches, quelques jours auparavant, et je revois encore mon père expliquant la maladie...

—Vous comprenez... Tenez... l’utérus, ou la matrice, si vous aimez mieux, c’est comme un ballon... La partie renflée est en haut, n’est-ce pas?... Alors, ça pèse...

Puis l’on revint à l’abbé Jules. Il était dix heures et demie, lorsque les Robin partirent.

—Réfléchissez bien, chère madame, disait l’horrible Mᵐᵉ Robin en remettant sa capeline... Ne brusquez rien... On ne sait jamais ce qui peut arriver... Et puis si vous avez besoin de nous, ne vous gênez pas... Je vous aime tant... J’aime tant votre petit Albert!...

Mon père et M. Robin causaient ensemble.

—Teut-être les femmes?... disait celui-ci.

—Non... non!... répondait mon père... Il doit y avoir autre chose!... Qu’a-t-il pu fabriquer à Paris?

III

Avant de poursuivre mon récit, on me permettra de faire un retour dans le passé de l’abbé Jules, et d’évoquer cette étrange figure, d’après les souvenirs personnels que j’en ai, d’après les recherches passionnées auxquelles je me livrai chez les personnes qui le connurent et dans les divers milieux qu’il habita.

Ma grand’mère était certainement la femme la plus aimée, la plus respectée de toutes les femmes de Viantais. Je puis dire, sans exagération, qu’on la vénérait comme une sainte. Elle se montrait d’une infinie douceur envers tout le monde; sa charité pour les pauvres était inépuisable. Fille de paysans, elle avait fidèlement conservé la tenue des paysannes, bien que son mariage lui donnât un rang dans la bourgeoisie du pays. Mais c’était une nature modeste, d’une rare délicatesse de sentiments et d’un rare bon sens—un peu trop dévote, peut-être. Je la vois encore, assise dans son immense fauteuil à coussins de toile écrue, toute petite et tassée, et ridée sous son large bonnet de linge blanc qui donnait, à son visage de vieille, des tons de cire délicate. Elle tricotait, tricotait sans cesse des bas, des gilets, des jupons pour les malheureux. Comme elle était active et preste, malgré l’âge qui la courbait, et la maladie qui lui nouait les doigts! Tous les matins, j’allais la voir—ou plutôt, ma bonne me conduisait près d’elle—et, avant que de l’embrasser, je regardais, sur la cheminée, un petit chien de bois, sous la queue duquel je trouvais, chaque fois, une pièce de cinquante centimes. Elle faisait l’étonnée, riait, s’écriait en brandissant son aiguille:

—Comment! il a encore crotté sa pièce de dix sous, ce petit chien-là!... quel drôle de petit chien!

Quoiqu’elle fût triste dans le fond de son cœur, ayant toujours souffert, elle avait toujours sur les lèvres un sourire charmant qui attirait la confiance, l’adoration. Mais ce sourire-là cachait bien des larmes, larmes d’enfant, larmes de femme, larmes de mère. Tendre naturellement et plus affinée de sensibilité que ne le sont les filles de campagne, elle avait passé une enfance presque douloureuse, incessamment blessée par la rudesse des êtres et la grossièreté des habitudes. Non qu’elle méprisât le milieu dans lequel elle était née, et qu’elle rêvât de vivre en un monde plus relevé; elle aurait voulu autour d’elle plus de bonté, plus de retenue, plus de douceur. Et puis elle s’était mariée. Mon grand-père, que je n’ai pas connu, était, paraît-il, un homme très violent, despote, coureur de filles et grandement ivrogne. Il la maltraitait, comme il maltraitait tout le monde, sans raison et sans pitié. Éleveur de chevaux, obligé, par métier, de suivre les foires lointaines, vivant la plupart du temps dans les auberges, avec les maquignons, c’était là, sans doute, qu’il avait acquis ces déplorables façons. Il mourut d’un coup de pied de cheval dans le ventre à la foire de Chassans, et ma grand’mère, encore jeune, resta veuve avec trois enfants, mon père, ma tante Athalie, enlevée à dix-huit ans, d’un mal de poitrine, et mon oncle Jules.

Jamais on n’avait vu un enfant comme était Jules; sournois, tracassier, cruel, il ne se plaisait que dans les méchants tours. Son frère et sa sœur avaient beaucoup souffert de lui, et sa mère se désespérait, car elle avait beau supplier ou punir, réprimandes et prières ne faisaient que surexciter son indomptable nature.

—C’est tout le portrait de son père, se disait en pleurant la pauvre femme.

Et de fait, elle remarquait avec effroi, chez son fils, les mêmes gestes, les mêmes regards qu’avait son mari, quand celui-ci, après de longues absences, rentrait à la maison, braillant, sacrant, puant le vin de l’auberge et le crottin d’écurie.

Au collège, où on le mit de très bonne heure, Jules battait ses camarades, les dénonçait, se révoltait contre ses professeurs. Mais il était très intelligent, travailleur même et toujours le premier de la classe. C’est à cela qu’il dut de n’avoir pas été renvoyé plus de vingt fois. De retour à la maison, ses déplorables instincts, nourris par une vie plus libre et oisive, se développèrent encore. Il donna le scandale dans le pays par sa conduite libertine, fréquenta les cabarets, se rendit coupable de nombreux vols domestiques. On ne pouvait lui adresser la moindre observation qu’il ne s’emportât, menaçât de tout casser. Il avait des colères si terribles que tout le monde tremblait devant lui, et que lui-même, la crise passée, restait, pendant des heures, malade, le cerveau brisé, et tout pâle, semblable à un épileptique terrassé par son mal. Quand sa mère lui demandait à quelle carrière il comptait se préparer, il ne répondait rien, sifflotait un air et lui tournait le dos. Elle essaya de le mettre chez un avoué, à Mortagne; mais, au bout de trois jours, il s’échappa, après avoir sali de dessins obscènes une quantité considérable de papier timbré. En même temps, il s’était pris d’une véritable passion pour la lecture; il lisait de tout: des romans, des vers, des livres de science, de philosophie, des journaux révolutionnaires que lui prêtait le pharmacien, vieux républicain exalté et dément, qui ne rêvait que de guillotine et de bonheur universel. Tous les deux, ils travaillaient à de vagues cataclysmes, à des renversements prodigieux de l’ordre social. Et Jules s’amusait, devant sa mère, à exprimer des opinions effroyables qui arrachaient à l’infortunée veuve cette douloureuse exclamation:

—Mon Dieu! Est-il possible que ce soit là mon fils?

Un jour que, sérieusement, elle songeait à l’embarquer, ou à l’envoyer dans une maison de correction, Jules lui déclara qu’il voulait se faire prêtre. Elle poussa un cri, leva les yeux au ciel, se couvrit le visage de ses mains, comme si elle venait d’entendre un odieux blasphème.

—Sainte Vierge!... Prêtre, toi!... Un garnement comme toi!... Mais c’est offenser le bon Dieu que de dire des choses pareilles!...

—Je veux me faire prêtre, répéta Jules résolument... Et puis voilà tout!

Il s’entêta, tempêta, s’encoléra, menaça.

—Je veux me faire prêtre, nom de Dieu!... Prêtre, sacré nom de Dieu!

Et la mère s’évanouit, en disant:

—Ah! j’ai donné le jour à l’Antéchrist!... Pardonnez-moi, Seigneur.

On consulta le curé, et le curé ne vit, dans cette vocation extraordinaire et si extraordinairement exprimée, qu’une grâce soudaine du ciel, un miracle... Il en eut une joie débordante.

—C’est un miracle!... un grand miracle. Dimanche, au prône, je le ferai savoir à toute la paroisse!... Ah! quel miracle!

Mᵐᵉ Dervelle sanglotait.

—Mais il sacrait, monsieur le curé, il sacrait comme un païen.

—Ta, ta, ta, ta!... il sacrait, il sacrait!... C’est bien évident, qu’il sacrait... Mais c’est l’esprit du mal qui s’en allait, ma bonne petite dame... Jules veut se faire prêtre!... ah! remerciez bien le bon Dieu!... Pour moi, voyez-vous, c’est un des plus éclatants triomphes de la foi. Cela rappelle saint Augustin... Oui, votre fils sera un second saint Augustin... Quel honneur pour vous, pour la paroisse, pour l’Église!... Ah! c’est un grand miracle!...

—Monsieur le curé, monsieur le curé, gémissait la mère infortunée et tout en larmes, monsieur le curé, ne vous trompez-vous point?

—Na!... na!... remettez-vous, ma bonne dame... na! non, je ne me trompe pas, allez!... c’est un immense miracle!... Je dirai demain une messe d’actions de grâce... na!... voyons... ne pleurez plus, remettez-vous, na!

Deux mois après, Jules entrait au grand séminaire de S...

A quel sentiment avait-il obéi, en prenant cette détermination si imprévue? S’était-il tracé, dans ce métier du prêtre, un plan d’existence à venir, en somme indépendante et facile, au regard des autres métiers?... Ne s’était-il laissé guider que par son goût des mystifications excessives et des sacrilèges bravades?... Peut-être n’était-il pas aussi perverti qu’il aimait à le paraître?... Les idées condamnables, affichées avec fanfaronnade, peut-être n’existaient-elles qu’à la surface de sa nature, comme un masque, et peut-être gardait-il, au fond de son cœur, l’impérissable germe des éducations chrétiennes?

On ne le sut pas, car Jules demeura, toute sa vie, une indéchiffrable énigme.

Cependant, les années qu’il passa au séminaire marquèrent, dans son existence, une phase nouvelle d’énergiques efforts vers le bien, et d’ardente lutte contre soi-même. Soit ambition de parvenir à quelque haute dignité ecclésiastique, soit repentance ou réflexion, il s’acharna à dompter sa nature révoltée, tenta de l’assouplir aux écœurements de la discipline, aux effacements de l’humilité, non point par la prière, et la passive observance des pratiques pieuses, comme font les faibles, mais par un raidissement en quelque sorte musculaire de sa volonté, par une tension pour ainsi dire physique de toutes ses facultés intellectuelles. Hélas! en dépit de son courage, il avait de violents retours au mal, une poussée de ses instincts mauvais, si soudaine et si formidable, qu’elle culbutait, en une minute, tous les travaux de défense, lentement, durement édifiés par lui contre lui. Et c’était à recommencer. Ce combat persistant de l’esprit et du corps, cette contraction nerveuse et morale qu’il s’imposait, empêchèrent Jules de se façonner aux manières ambiantes, d’acquérir ce qu’on appelle l’air de la maison. Bien au contraire, sa grande carcasse dégingandée accusa davantage ses angles brusques, ses saillies grimacières, et jamais elle ne connut l’onction des gestes lubrifiés, cette douceur aigre, ces caresses venimeuses, cette tortueuse souplesse, ce silence plein de chuchotements des sacristies et des confessionnaux.

Servi par une mémoire prodigieuse, et par une très vive compréhension des choses, il ne tarda pas à se faire remarquer de ses professeurs, et même à les inquiéter. L’audace de ses idées, son penchant à la discussion hargneuse des dogmes, ses tendances à mêler des ressouvenirs de vague science et de philosophie condamnée, aux inflexibilités barbares des doctrines théologiques, la flamme d’éloquence passionnelle dont il incendiait ses compositions les plus abstraites et surtout sa répugnance invincible dans l’accomplissement des rites sacrés, qu’on faisait répéter aux élèves, ainsi qu’une comédie aux comédiens, tout cela, plus encore que les involontaires écarts de sa conduite, émut le supérieur qui crut devoir en signaler le danger à l’évêque. L’évêque, indulgent et doux vieillard, pensa, après réflexion, que c’était là exubérance de jeunesse, que les austérités de la règle, les endormements de la routine en auraient bien vite raison et, chose singulière chez un homme timoré, il se prit d’affection pour Jules, s’intéressa à son avenir, parce qu’il ne ressemblait pas aux autres séminaristes. Plusieurs fois, il le fit sortir, l’admit à sa table; loin de s’effrayer des allures hardies de son préféré, il se sentit attiré davantage vers cette intelligence curieuse, cette volonté bourrue, «qui le changeaient un peu» de ce qu’il avait l’habitude de voir et d’entendre, autour de lui. Comme le grand vicaire exprimait, un jour, des doutes sur le sérieux de la vocation de Jules, et disait, en penchant la tête sur ses mains jointes: «Son âme bouillonne, Monseigneur... elle bouillonne horriblement... J’ai bien peur qu’elle ne reste conquise à l’infidélité et au péché», l’évêque répondit:

—Nous la calmerons, monsieur l’abbé, nous la calmerons... Et vous verrez que ce gamin-là ira loin, très loin... Il honorera l’Église.

Puis, après un silence, d’une voix pleine de regrets, il ajouta:

—Quel dommage qu’il soit si laid, si mal bâti!

Jules n’aimait point ses condisciples, fuyait autant qu’il pouvait leurs entretiens et leurs jeux. Dans les cours, à la promenade, il restait à l’écart des groupes, en sauvage, marchant avec acharnement, poussant du pied de grosses pierres, secouant les arbres, paraissant toujours emporté vers des buts de destruction. Parmi les plus fervents et les plus intolérants de ses camarades, il avait flairé l’ordure des amitiés suspectes, surpris d’étranges correspondances, et souvent il s’amusait à les poursuivre de plaisanteries cyniques et de sales propos, à les tenir sous l’incessante terreur d’une dénonciation, d’une honte publique, étalée devant les maîtres. Il dédaignait ces jeunes gens, joufflus et roses, à l’esprit esclave, à l’âme ignorante, qui apprenaient la foi, comme on apprend la cordonnerie, et cachaient, sous des dehors soumis et dévots, les appétits grossiers du cuistre, les viles convoitises du paysan réfractaire. Eux, renforçant leurs méfiances originelles de la haine toute neuve du demi-bourgeois, contre quelqu’un qui n’était ni de leur race psychique, ni de leur classe sociale, le détestaient. Ils le redoutaient aussi beaucoup, à cause de la protection «scandaleuse» dont l’évêque le couvrait, à cause de ses colères terribles et de ses cruelles moqueries, et voyaient en lui, avec épouvante, l’apôtre de l’hérésie future, un iconoclaste, un assermenté, «un Lamennais». Car Lamennais, dans les rares instants où ils se permettaient de penser librement, représentait pour eux la dernière incarnation du diable. Jules termina, sans trop d’encombres, ses études religieuses, et, quand il sortit du séminaire, ce fut pour entrer à l’évêché, en qualité de secrétaire de Monseigneur.

Ce jour-là, Mᵐᵉ Dervelle oublia les angoisses passées et goûta tout le délice de l’orgueil maternel. Elle se rendit chez le curé, l’âme remuée par un bonheur si doux, qu’il lui semblait que des anges l’emportaient, en chantant des hymnes, vers des paradis de lumière.

—Eh bien! ma petite dame, s’écria le bon curé, qui serra avec effusion les mains de sa chère paroissienne. Eh bien! que vous avais-je dit?... Est-ce un miracle, oui ou non?... Est-ce un miracle, nom d’un petit bonhomme?...

Elle ne trouva pas de mots assez grands, assez nobles pour exprimer sa reconnaissance. La gorge serrée par l’émotion, défaillante et ravie, elle ne pouvait que balbutier:

—Oh! monsieur le curé!... monsieur le curé!

—Na! na!... Me croirez-vous une autre fois, dites, me croirez-vous, madame saint Thomas? Et ça n’est pas fini, allez!... Votre fils deviendra évêque, le cher enfant!... Évêque, vous entendez bien, aussi vrai que deux et deux font quatre.

Évêque! Il s’agissait bien de cela, maintenant! Elle le voyait sous des coupoles vertigineuses, resplendissant d’or, portant la tiare aux trois couronnes, commander aux âmes des rois de la terre, prosternés à ses pieds.

Suivant un usage touchant, ce fut dans l’église de Viantais que l’abbé Jules célébra sa première messe, au milieu d’une pompe inaccoutumée, entouré de toute la population qui l’avait connu enfant. Et il arriva, à cette occasion, une chose mémorable dont on parle encore, dans le pays, et dont on parlera longtemps. Le jeune prêtre monta en chaire, et là, devant tous, il fit la confession générale de ses erreurs et de ses péchés. Dès les premières paroles, tombées de ses lèvres, une stupeur envahit la foule des fidèles.

—Mes très chers frères, s’écria-il, d’une voix sourde et tremblante, je suis un grand pécheur. A peine si la vie commence pour moi, et, déjà, mon âme est plus lourde de crimes, plus chargée d’iniquités que celles des vieillards impurs et des conquérants. C’est au milieu de vous que j’ai vécu cette vie mauvaise, que j’ai grandi, dans le doute, dans la révolte et dans la luxure. C’est au milieu de vous, qui fûtes les témoins attristés de mes déplorables années, que je veux me frapper la poitrine. Au scandale public, il faut la publique humiliation. Cela est bon, cela est juste, cela est chrétien. Ce n’est point assez que le repentir habite les solitudes muettes de la conscience. Écoutez-moi: J’ai renié Dieu, et j’ai blasphémé son saint nom; j’ai insulté aux douleurs du Christ, et j’ai outragé le ventre radieux, neuf fois immaculé, de la vierge Marie. J’ai méprisé ma mère, la créature sacrée dont je suis né, et j’ai haï les hommes, mes frères douloureux. J’ai menti, j’ai volé, j’ai repoussé du pied les infirmes et les pauvres, ces mélancoliques élus du ciel. Rêvant de criminels attentats, et la chair brûlée de concupiscences monstrueuses, sans remords, sans hésitation, je me suis approché de la Sainte Table, et j’ai donné au doux corps du Sauveur le lit fangeux d’une âme sacrilège... Enfin, j’ai désiré la femme de mon prochain, j’ai soufflé la débauche au cœur des jeunes filles, et, dans les champs, sous l’infini regard de Dieu, comme un bouc immonde, j’ai forniqué...

Il prononça ce dernier mot d’une voix forte et vibrante, et il se fit dans l’église un long chuchotement que dominèrent bientôt des bruits de chaises pudiquement remuées, des «hum! hum!» de toux effarées, se répondant d’un bout de la nef à l’autre. Le curé fut secoué au fond de sa stalle, comme par la commotion d’une décharge électrique; et chose inexplicable, miraculeuse, l’orgue poussa un cri de détresse, qui parcourut la voûte, et vint mourir dans le chœur, au-dessus des diacres et des chantres consternés.

—J’ai forniqué! répéta l’abbé Jules, de toutes ses forces.

Et sa voix tonnait. Et il se frappait la poitrine avec rage; et les manches de son surplis battaient autour de lui, ainsi que de grandes ailes affolées.

Alors, il reprit, une par une, ses fautes passées, les étala avec une impitoyable dureté, vida le fond de son cœur de toutes les pensées perverses, de toutes les secrètes hontes dont il s’était sali. Devant le spectacle de cet homme, qui, pareil aux anciens chercheurs de martyre, se flagellait, se déchirait, écartait, avec ses doigts, les plaies ruisselantes, éparpillait, sous la terreur des coups volontaires, les lambeaux de sa chair et les gouttes de son sang, les fidèles, d’abord étonnés, gênés par la violence des mots et la crudité biblique des aveux, éprouvèrent ensuite un singulier malaise qui les bouleversa. Une angoisse leur serrait la gorge, une souffrance inconnue leur brisait l’estomac; ils avaient une sensation, atroce et nouvelle, la sensation qui vous saisit à regarder un gymnaste, évoluant, dans le vide, sur un trapèze, au-dessus d’un abîme... Quelque chose comme le choc en retour du vertige de la mort. Deux femmes, très pâles, se soutenant péniblement aux barreaux des chaises, sortirent presque défaillantes; une autre cria en se bouchant les oreilles:

—Assez!... Assez!

Et, de toutes les poitrines haletantes, un même cri monta vers la chaire, formidable et douloureux:

—Oui!... Oui!... Assez!... Assez!

Il s’arrêta; le souffle lui manquait. Et, tandis qu’il essuyait son front, d’où la sueur coulait abondamment, tandis qu’il ramenait sur ses bras les manches trop lâches de son surplis, ô prodige!... un rayon de soleil, pénétrant par la rosace du vitrail, en face de la chaire, traversa la nef et vint illuminer le visage du prédicateur d’une étrange lueur d’arc-en-ciel. Tous levèrent la tête simultanément, vers la lumière annonciatrice, et crurent voir un saint resplendir. Mais un nuage passa, voilant le soleil, et l’auréole disparut.

Maintenant, l’abbé était apaisé. Il poursuivit son sermon, scandant les mots avec lenteur. D’âpre et vengeresse, sa voix était devenue douce et suppliante. Des larmes intérieures la faisaient trembler légèrement, et lui donnaient des accents de tendresse ineffable. Les mains jointes, le regard projeté sur la voûte, où flottaient encore de mourantes fumées d’encens, il demandait pardon aux hommes, aux saints, à la Vierge, à Dieu, avec ivresse, avec délire. Il invoquait même la pitié des choses.

—Et toi, aussi, Nature virginale et féconde, dont les ruts sont aimés de Dieu, et qui recouvres de vie splendide le corps délivré des justes; toi que, tant de fois, j’ai souillée, toi que j’ai profanée, pardonne-moi. Pardonne-moi, et donne-moi la souffrance, car la souffrance est bonne à celui qui pécha. Quand j’aurai faim, sois-moi avare de ton pain et de tes fruits; quand j’aurai soif, refuse à mes lèvres l’eau pure de tes sources; quand j’aurai froid, éloigne, de mes membres glacés, ton soleil, tes abris et tes refuges. Fais que mes pieds se déchirent aux épines de tes routes, que mes genoux saignent au flanc de tes rocs. O Nature, sois l’implacable et maternelle tourmenteuse de ce corps chétif, impudique et révolté, et taille, dans le bois le plus dur et le plus lourd de tes forêts, la croix de rédemption, sous le fardeau de laquelle, ployé, je marcherai vers la clarté éternelle...

Une indicible émotion bridait les yeux des fidèles, contractait leurs visages, oppressait leurs poitrines. Pour ne point éclater, le curé faisait de violents efforts et d’affreuses grimaces. Les joues gonflées, la tonsure violette, il se tournait, se retournait dans sa stalle avec agitation. Au banc d’œuvre, les marguilliers, trop graves, se tenaient le menton, à pleines mains. Et des sanglots encore étouffés fusaient, de-ci, de-là, répercutés d’une nef à l’autre... L’abbé Jules termina ainsi, sur un ton d’ardente prière:

—Mes très chers frères, et vous aussi, mes sœurs bien-aimées, si vous avez pitié de celui qui s’accuse et qui se repent, quand l’angélus, tintant au clocher, vous prosterne, le soir, sur la terre bénie, ou au pied des crucifix familiers, oh! je vous en prie, mêlez mon nom au nom des chers morts que vous pleurez, au nom des pauvres égarés que vous voulez ramener à Dieu; et que le chant triste et consolateur de vos prières unies porte, à celui qui juge et qui pardonne, l’amour reconquis d’un fils indigne, qui jure d’adorer son saint nom, et de glorifier, jusqu’à la mort, son indestructible Église...

Lorsqu’il redescendit, les sanglots, jusque-là contenus, éclatèrent, emplissant l’église d’une extraordinaire confusion de bruits humains, les uns sourds, les autres aigus, d’autres encore semblables à des gloussements, à des braiements, à des hennissements de bêtes débandées. Sur le passage de l’abbé, les têtes s’inclinaient, mouillées de larmes, comme sur le passage d’un saint. L’enthousiasme débordait, exaltait les cervelles. Une mère se précipita au-devant du jeune prêtre, le suppliant de bénir son enfant, qu’elle lui tendait, paquet grimaçant, au bout des bras. Il la repoussa doucement.

—Je suis indigne, ma sœur, dit-il.

Quelques-unes se bousculèrent pour toucher les pans sacrés de son surplis; et le bedeau, et le suisse qui le précédaient, effarés, oscillant sur leurs jambes, ainsi que des ivrognes, criaient sans respect pour le saint lieu:

—Place donc!... Place, vous autres, sacrées femelles!

Tout à coup, l’orgue enfla sa voix sonore, et couvrit le bruit de la foule, sous un chant de triomphale allégresse... La messe continua...

Il y eut, au presbytère, un grand dîner, auquel avaient été conviés tous les prêtres et les personnages marquants du canton. Avant de passer dans la salle à manger, le bon curé Sortais, encore tout ému, s’approcha de l’abbé.

—Mon enfant, mon cher enfant! s’exclama-t-il... que c’était beau!... quel grand, quel magnifique, quel sublime exemple vous avez donné!... Que c’était beau!... vous voyez, j’ai pleuré... je pleure encore, tenez!... Ah! que c’était beau!

Il voulut lui prendre les mains, l’attirer sur son cœur.

—Je suis bien content, bien content, répéta-t-il.

Mais Jules se dégagea. Il avait retrouvé son air méchant, son air de dure ironie qui glaça soudain la chaleureuse effusion du vieillard.

—C’est bon, c’est bon! fit-il... Il n’y a pas de quoi, allez, mon bonhomme!... Ha! ha! ha!... Hi! hi! hi!

Et il lui tourna le dos, en continuant de ricaner.

Ma grand’mère a, plus tard, raconté que, durant la cérémonie qui eût dû cependant la réjouir plus qu’une autre, il lui fut impossible de partager l’émotion générale. A mesure que Jules s’élevait plus haut dans l’éloquence et dans le repentir, par une de ces affinités mystérieuses que subissent les âmes sans les comprendre, elle sentait un froid descendre en elle, lui serrer le cœur douloureusement. Et si elle pleura, ce fut de peur et sous le coup d’une indéfinissable tristesse. Chose singulière, en dépit de ses efforts à chasser les harcelantes images d’autrefois, elle revoyait son fils, non tel qu’il était en ce moment avec son visage embrasé par la foi, mais tel qu’il s’était présenté, avec son rire effrayant de démon, le jour où il lui avait annoncé son désir d’entrer au grand séminaire. Et, par delà les paroles, humiliées et contrites, qui faisaient couler tant de larmes heureuses autour d’elle, elle entendait toujours son fils éructer, comme un vomissement, ces mots impies:

—Je veux me faire prêtre, nom de Dieu!... Prêtre, sacré nom de Dieu!

Ça n’était pas fini, ainsi que l’avait prédit le curé.

A l’évêché, l’abbé Jules conquit très vite une sorte d’omnipotence bizarre. Comme il fallait passer par lui pour arriver jusqu’à l’évêque, que l’évêque, de son côté, n’arrivait à ses subordonnés que par l’entremise de son secrétaire intime, Jules profita de cette situation pour terroriser les petits vicaires et les petits desservants, principalement ses anciens camarades du séminaire. Il s’amusa à bouleverser tous leurs plans, à anéantir leurs pauvres ambitions, à les entourer de persécutions si ingénieuses et si raffinées que plusieurs d’entre eux, à bout de patience, quittèrent le diocèse, ou se défroquèrent.

—Tant mieux, tant mieux, disait l’abbé... c’est de la vermine de moins.

Il parvint à exercer, autour de lui, une tyrannie implacable qui n’allait pas sans une gaîté sinistre, et qui, souvent même, n’épargna point le vieux prélat, son protecteur. Sans y déployer la moindre ruse de diplomatie ecclésiastique, du fait seul de son effronterie, il avait, sinon tout à fait brouillé le grand vicaire avec l’évêque, du moins détruit complètement son influence et bridé son autorité. Non seulement, le grand vicaire ne comptait plus, n’était plus consulté en rien, mais encore Monseigneur lui avait retiré, au profit de Jules, quelques-unes de ses plus précieuses attributions. Il en résulta des événements graves, inattendus, qui, durant plusieurs mois, comme on le verra plus loin, ébranlèrent le monde catholique et mirent en mouvement toutes les chancelleries de l’Europe.

L’évêque était un homme très tolérant, très accommodant en toutes choses, d’un libéralisme prudent et discret qui le faisait vivre en paix, avec le pouvoir civil et avec Rome. Il aimait les fleurs et les poètes latins, et quand il n’était pas dans son jardin, à écussonner ses rosiers, ou dépoter ses géraniums, il travaillait dans sa bibliothèque, où il traduisait Virgile, en vers démodés. Craignant le bruit, ayant horreur de tout ce qui ressemble à une lutte, à un conflit, il savait, avec une rare adresse, ménager les partis et les coteries, se gardait d’une initiative quelle qu’elle fût, autant que d’une mauvaise action. Dans ses allocutions, ses lettres pastorales, ses mandements, il esquivait soigneusement les questions irritantes, se bornait aux banalités ambiguës, aux recommandations courantes du catéchisme. On y eût vainement cherché quelque chose qui pût être considéré comme une opinion; toute son intelligence, il l’appliquait à n’en exprimer aucune. Aussi la rédaction des mandements à laquelle d’habitude collaborait le grand vicaire, qui possédait un intarissable dictionnaire de mots insignifiants et fleuris, était-elle une grosse affaire. On s’y prenait trois mois à l’avance. Tous les jours, l’évêque les copiait, les recopiait sans cesse, il supprimait des paragraphes, raturait des phrases, s’arrêtait sur chaque mot, qu’il discutait, qu’il adoucissait, où il croyait toujours découvrir un sens caché, susceptible d’interprétations malicieuses. A chaque minute, il disait:

—Relisons, relisons, monsieur l’abbé... Et, je vous en prie, tâchons de ne pas nous compromettre... nous sommes les missionnaires de la paix des âmes... Notre devoir est de concilier, d’apaiser... ne l’oublions pas, monsieur l’abbé...

—Parfaitement, Monseigneur... Cependant, cette année, nous devons peut-être...

—Non! non! monsieur l’abbé... cette année, ni jamais!... nous ne devons rien... Notre-Seigneur Jésus-Christ n’a-t-il pas dit: «Ne jugez point»... Relisons...

La nuit, dans ses rêves, il voyait les phrases de son mandement, casquées de fer, hérissées d’armes terribles, rangées en bataille, se précipiter contre lui avec des hurlements sauvages. Alors, brusquement, il se réveillait, la sueur au front, et il demeurait de longues heures, très malheureux, tourmenté par la crainte qu’une virgule mal placée n’amenât des gloses, des querelles, d’incalculables désastres. Peu à peu, son cerveau s’exaltait, la nuit glissait, dans son âme exacerbée, les effrois de l’ombre, les terreurs du silence. Tremblant, il rallumait sa lampe, descendait en chemise à sa bibliothèque, et remontait avec les épreuves du mandement qu’il relisait jusqu’à l’aube, ne s’interrompant que pour adresser à Dieu de ferventes prières.

Il apportait les mêmes incertitudes, les mêmes exagérées faiblesses, dans l’administration du diocèse qu’il avait fini par abandonner au caprice de tout le monde...

—Cela va mal, gémissait-il... Je le sais... Mais que faire?... Je ne suis rien... je ne puis rien... je suis désarmé...

S’il eût osé, voici l’intime et presque douloureuse excuse qu’il eût donnée de sa conduite.

Il avait hérité une petite fortune, d’une dame pieuse, amie de sa mère. Cela remontait au début de sa carrière ecclésiastique. Les héritiers naturels, furieux d’être dépossédés, parlèrent de captation, de manœuvres honteuses, prodiguèrent le scandale dans les journaux locaux. Finalement, ils attaquèrent le testament. Au procès, l’avocat de la famille frustrée lança contre l’honorabilité du jeune prêtre les plus fausses accusations et les plus dramatiques calomnies. Il fit frissonner l’auditoire, en représentant son adversaire comme «un de ces hommes noirs qui se glissent dans la couche des vieilles femmes, pour leur voler leur fortune, l’amour sur la gorge». Malgré la beauté de ces métaphores, la famille perdit son procès et par un jugement qui le vengeait des outrages, le légataire fut mis en possession de la fortune contestée.

De cette aventure, il lui était resté une sorte d’effarement que les années, les succès, son élévation rapide à l’épiscopat, aggravèrent encore. De la timidité, son caractère tomba dans la faiblesse la plus condamnable. Pour se faire pardonner des torts qu’il n’avait point, il crut devoir être bon jusqu’à la duperie, indulgent jusqu’à la complicité, modeste jusqu’à l’oubli total du moi. Il s’imaginait surprendre dans tous les regards un reproche, dans tous les gestes un mépris, dans toutes les paroles une allusion pénible à ses amertumes anciennes. Afin d’amadouer des accusateurs chimériques, il forçait sa vie à ne paraître plus qu’une longue humilité, une constante supplication. Plus il vieillissait, et plus il se repentait de n’avoir pas repoussé du pied, dédaigneusement, ce maudit argent dont il ne profitait pas d’ailleurs et qui ne lui servait qu’à des bonnes œuvres d’une utilité souvent contestable. Et des remords le hantaient, comme si, véritablement, il avait accompli quelque action déshonorante et basse. Aussi, quand il disait, en poussant un soupir de découragement: «Je ne suis rien... Je ne puis rien... je suis désarmé,» répondait-il aux secrètes révoltes de sa conscience, plutôt qu’il ne se plaignait d’un manque d’autorité réelle. Cette étrange manie devint si forte qu’il ne voulut plus prononcer ni écrire certains mots, tels que «fortune... héritage... avocat... vieille femme», dans la crainte de raviver des souvenirs cruels et de faire naître des commentaires désobligeants.

La chambre de l’abbé Jules s’ouvrait sur une étroite terrasse dominant la rue de la hauteur de deux étages. De la terrasse, l’œil embrassait une partie de la ville qui descendait vers la vallée et, par delà la ville, un large espace de campagne, où les cultures et les prairies alternaient avec des bouquets de bois. Quelquefois, le soir, l’abbé venait s’accouder à la rampe de fer qui entourait la terrasse, et, longtemps, il restait là, à regarder l’horizon s’effacer sous les brumes, à suivre les métamorphoses pâlissantes du firmament. Son grand corps maigre et pointu, tout noir dans le crépuscule, faisait rêver les habitants de fantômes et d’apparitions infernales. Penché au-dessus d’eux, ils s’attendaient à le voir, tout à coup, déployer d’immenses ailes membraneuses et planer sur la ville, ainsi qu’une gigantesque chauve-souris. Cette chambre, dont l’unique fenêtre flamboyait très tard dans la nuit, cette terrasse plus haute qu’un rempart de citadelle, étaient devenues, pour les promeneurs inquiets, des lieux de mystère et de terreur. C’est que, depuis que cette ombre y rôdait, l’évêché, ordinairement si calme, si muré de silence, était en complète révolution; une agitation inusitée grondait derrière les épaisses murailles de pierre grise qui donnaient à l’épiscopale demeure l’aspect sombre et mort d’un vieux château abandonné; un vent soufflait de là qui passait, chargé d’aigres colères, sur le diocèse tout entier, et secouait furieusement les pauvres presbytères de village que la paix n’habitait plus. Partout, la dénonciation régnait en souveraine; chacun se sentait menacé, espionné, trahi; et si, tout le jour, par les portes grinçantes de l’évêché, se croisaient des vols effarés de soutanes, l’on rencontrait aussi, dans les chemins, au long des haies, des dos tremblants et furtifs d’ecclésiastiques, de noires silhouettes soupçonneuses, qui avaient l’air de bêtes traquées. Comble de la stupéfaction, le portier lui-même, le portier connu pour ses manières patelines et sa mielleuse obséquiosité, le portier qui renseignait les visiteurs, aussi pieusement qu’il eût servi la messe, le portier avait pris des allures hargneuses de chien de garde, et montrait les dents.

—Fut!... Fut!... disait-il, grognant et revêche... Vous demandez M. l’abbé?... Il est occupé... Adressez-vous, fut! fut!... adressez-vous au valet de chambre... Suis-je portier, oui ou non, suis-je portier!... Hein?... quoi?... Eh bien, alors!... Fut! fut!

On avait même remarqué que sa calotte de velours noir qu’il se campait maintenant sur l’oreille était singulièrement tirebouchonnée et menaçante, et qu’en marchant, sa longue redingote crasseuse s’enflait d’une façon hostile.

Entre gens d’église, depuis le sacristain le plus humble jusqu’au plus glorieux suisse, depuis le plus insignifiant vicaire jusqu’au doyen le plus inamovible, on ne s’abordait qu’avec une circonspection extrême; et le trouble était tel qu’on se croyait revenu aux temps de la Terreur. Les enfants de chœur ne buvaient plus le vin des burettes et, au retour des enterrements, les charitons, ivres, ne s’abattaient plus dans les fossés de la route, la croix entre les jambes. Il y eut des déplacements de très vieux curés, qui déterminèrent une véritable émotion publique, des exécutions sommaires injustifiées, des atteintes portées à d’antiques coutumes, qui furent considérées comme des sacrilèges. Le curé de Viantais que son âge, ses vertus, les liens d’amitié qui l’unissaient à la famille Dervelle semblaient devoir protéger plus qu’aucun autre, ne fut pas épargné. Dans une lettre pleine d’impertinences et de duretés, il reçut l’ordre de renvoyer sa nièce, orpheline de dix-huit ans, bossue, à moitié idiote, qu’il avait charitablement recueillie, et dont «la présence sous son toit, à sa table, était un continuel outrage aux bonnes mœurs, un sujet de démoralisation pour les jeunes vicaires». Il dut, aussi, après injonction formelle, cesser les visites qu’il faisait aux sœurs de l’Éducation chrétienne, et borner ses relations avec le couvent aux brèves nécessités de son ministère. Ce fut un coup terrible pour l’excellent homme. De pareils soupçons, à son âge! Qui donc aurait pu jamais imaginer cela! Pendant plusieurs semaines, il en demeura abasourdi, et, pour ainsi dire, idiotisé. Il ne pouvait se résoudre à croire que cela fût vrai, il se persuadait qu’il avait mal lu, qu’il avait rêvé; il reprenait la lettre, en étudiait chaque mot, et, à chaque mot, sa figure vénérable et candide s’empourprait de honte, et il s’écriait, en levant au ciel, ses petits bras courts:

—A mon âge!... à mon âge!... Oh! oh! oh!

Puis il faisait le signe de la croix, et d’une voix fervente, il ajoutait:

—Seigneur, mon Dieu! je vous offre ce calice d’amertume, à vous qui savez combien mon âme est chaste!

Il ne pensa pas, un instant, à accuser l’abbé Jules. Au contraire. Dans la naïveté infinie de son cœur, il ne trouva rien de mieux que de lui écrire une longue lettre, absurde et touchante, où il le suppliait d’intercéder pour lui, auprès de Sa Grandeur. Naturellement, la lettre resta sans réponse.

La puissance de l’abbé s’affirma de jour en jour plus redoutée. Il eut bien à subir quelques tentatives de résistance; des conciliabules secrets s’organisèrent contre lui, sous l’inspiration de l’archiprêtre de Mortagne, gros homme voluptueux et rancunier, qui voyait avec rage son influence sur l’évêque lui échapper. On fit circuler des bruits fâcheux sur la moralité du secrétaire intime, on discuta son orthodoxie, on rappela son sermon de Viantais, les mots inconvenants dont il s’était servi, l’invocation à la Nature, qui était l’œuvre abominable d’un panthéiste, d’un païen, d’un sauvage, adorateur de légumes et de lapins blancs. A son tour, il fut espionné, environné d’embûches. Mais son audace, qui ne reculait devant aucune extravagance, eut bien vite raison des intrigues et des intrigants. Les ruses de l’esprit ecclésiastique, les haines subtiles et retorses du prêtre, échouèrent piteusement devant les fantaisies énormes et brutales du mystificateur. Un soir de grande réunion à l’évêché, il aborda l’archiprêtre, qui avait affecté de ne pas lui adresser la parole, et l’entraîna dans une embrasure de fenêtre.

—Pourquoi me regardez-vous ainsi? lui demanda-t-il... Comment se peut-il que vous me regardiez ainsi?

—Mais je ne vous regarde pas ainsi, mon cher abbé, répondit le gros curé, qui prit un air railleur... Je... je... je ne vous regarde pas du tout.

—Eh bien! vous avez tort, affirma Jules... vous avez tort, je vous assure... parce que... parce que... je pourrais... je devrais... vous en conviendrez vous-même... je devrais, pour l’honneur de l’Église, pour ma conscience, pour mon plaisir... Ha! ha! ha!... Cela vous surprend, n’est-ce pas?... Vous ne me regardez plus ainsi... vous me regardez, si je puis dire, vous me regardez tout à fait?...

L’archiprêtre haussa les épaules et dit d’une voix traînante:

—Je vous regarde, je ne vous regarde pas... Après?... Quel est ce galimatias?

—Ce galimatias?... vous allez voir, reprit Jules... J’ai les preuves, mon cher monsieur le curé, les preuves... Elles sont dans un tiroir, cachées, à l’abri, et tous les jours, je les étudie... Votre conduite est odieuse, amusante, et même incroyable, quoiqu’elle ne soit pas rare... Ha! ha!...

—Allons, trêve de plaisanterie, fit le curé dignement.

Pourtant, son visage exprimait la gêne; il était devenu très pâle. Jules planta son regard bien droit dans celui du curé.

—Plaisanterie! répéta-t-il... vous êtes étonnant, mon cher curé... Non, en vérité, vous me renversez... Voler la fabrique, débaucher les petits garçons, pouvez-vous dire que ce soit là, logiquement, ce qu’on doive appeler, en propres termes, une plaisanterie? Hé! qu’en pensez-vous, curé?

Celui-ci s’était troublé au point qu’il parut, un moment, défaillir. Tremblant, livide, une sueur froide au front, il se retint, pour ne point tomber, à l’espagnolette de la fenêtre. Il haletait, il suffoquait... Par un violent et trop visible effort de sa volonté, il tenta de reprendre possession de lui-même, et il bégaya, en rajustant, à petits coups saccadés, son rabat que, dans un geste inconscient, il avait défait:

—Je... vous... Monseigneur saura... Je dirai... Et même dussé-je... oui, dussé-je... Je vous ferai chasser, comme, comme, comme... C’est une indignité, une indignité... une indigni...

Il ne put achever: les mots s’arrêtaient dans sa gorge... Et il y avait dans ses yeux, agrandis et bouleversés, un mélange de colère, d’égarement, de haine, de terreur, si irrésistiblement comique, que Jules éclata de rire. Alors, il lui tapa familièrement sur l’épaule.

—Remettez-vous, lui dit-il, toujours riant, calmez-vous, curé... vos saletés ne me regardent pas, quoique en bonne justice, j’aie les preuves... Hein! vous comprenez?... Elles ne me regardent pas; elles m’intéressent, voilà tout!... Seulement—calmez-vous donc, curé—seulement...

D’un coup de doigt, preste et sec ainsi qu’une chiquenaude, il fit rentrer un coin du rabat qui dépassait le collet de la soutane.

—Seulement, poursuivit-il, j’espère que vous allez me laisser tranquille, vous et votre séquelle, me fiche la paix, en un mot, saisissez-vous?...

Et il pirouetta sur ses talons, en continuant de rire, tandis que l’archiprêtre, ahuri et muet, s’épongeait le front et s’efforçait de faire disparaître les traces de son trouble.

L’abbé célébra son triomphe, par d’impudentes joies et un redoublement de persécution. Lorsqu’il avait pris une mesure vexatoire, il affectait de se montrer en public, et, la bouche insolente, les yeux emplis de défis, il arpentait les rues, à grandes enjambées, avec des hâtes mauvaises. La tournée de confirmation où il accompagna l’évêque, son attitude provocante, l’humble soumission du prélat, causèrent, dans toutes les paroisses, une émotion considérable.

—Avez-vous vu comme il mettait l’évêque dans sa poche? se disaient entre eux les curés perplexes... Il a le dessus, l’effrontée canaille.

—Et l’évêque! si vous croyez qu’il vaut plus cher de se laisser mener par un païen, un hérétique!

—Tout de même... il vaudrait mieux être de son bord, tout à fait... le grand vicaire, le curé de Mortagne, qu’est-ce que ça nous rapporte?... et puis, il paraît qu’il les a cogés, ce mâtin-là...

—C’est vrai!... avec ces histoires, on n’a même plus le cœur de mettre son vin en bouteille.

Comme tous les craintifs qu’éblouit l’apparence de la force et qui, par l’attraction éternelle des contrastes, vont, fatalement, vers les caractères violents et les tempéraments hardis, le pauvre évêque s’était laissé séduire aux allures volontaires et conquérantes de Jules, sans y démêler ce qu’elles cachaient de cynique effronterie. Et, tout de suite, Jules l’avait dominé par la peur. Lorsqu’il comprit à quelles luttes inévitables, à quelles dangereuses responsabilités il serait entraîné par ce casse-cou, il était trop tard, déjà, pour réagir contre le premier mouvement irraisonné de cette sympathie. Jules le tenait dans son autorité, dans sa conscience, dans son esprit, dans son repos, et il ne devait point songer à s’échapper de ces rudes mains qui lui faisaient sentir, à chaque instant, la lourdeur de leur pesée. En se soumettant à cette tyrannie nouvelle, il ne lui resta plus qu’à s’étonner de la facilité avec laquelle il se l’était imposée, malgré le supérieur du séminaire, malgré le grand vicaire, et peut-être aussi, en réfléchissant bien, malgré lui-même,—ce qui lui parut inexplicable, mais surtout regrettable.

—Pour une fois, se répétait-il souvent, que j’ai fait acte de libre volonté,—je ne sais encore ni pourquoi ni comment—il faut avouer que j’ai été mal, très mal inspiré... Décidément, je ne suis point né pour diriger quoi que ce soit, ni personne, ni moi-même... Hélas! vit-on jamais homme plus malheureux?

Dès le premier jour de son entrée en fonctions, l’abbé Jules avait tranché du maître. Choses, bêtes et gens, il bouleversa tout, bouscula tout. A peine si l’évêque, timidement, osa lui adresser une observation, et il s’en repentit vite: le regard de Jules l’avait glacé; sa bouche, prête à toutes les imprécations, l’avait terrifié; et il résolut de se laisser conduire désormais par un seul, aussi docilement que jadis par tout le monde; à la longue, il en était arrivé à trouver sa situation meilleure ainsi, car il ne redoutait plus personne, sinon l’abbé, et il espérait que celui-ci consentirait à le défendre, en se défendant lui-même. Et puis, il comptait bénéficier de la crainte que le nouveau secrétaire inspirait à son entourage. Du reste, il eût préféré braver le diocèse, l’Église, Dieu, plutôt que de mécontenter Jules. Il lui parlait comme un petit enfant respectueux et fautif; il semblait lui dire avec de désarmantes implorations dans les yeux: «Je ne puis t’empêcher de faire les choses qui me désolent, fais-les; mais, du moins, épargne-moi, défends-moi, sois fort pour nous deux.» Tous les matins, il remettait à son secrétaire le courrier non encore décacheté—ainsi le voulait Jules—et le soir, il signait la correspondance, les pièces administratives, sans avoir l’indiscrétion de les parcourir.

—Faut-il que j’aie confiance en vous, mon cher enfant! soupirait-il en les lui rendant.

—Eh bien! quoi? répondait Jules durement... Croyez-vous par hasard que je vous ferais signer des lettres d’amour?... ou bien des traites?

—Voyons, voyons! calmait le prélat qui, détournant la conversation, et avec un air de s’apitoyer, murmurait:

—Que de paperasses! mon Dieu, que de paperasses!... Comme vous devez être accablé!... Rien de grave, du reste?... Rien de nouveau?

—Rien, répondait Jules... le courant.

—Bon, bon!... Et cette affaire... comment donc?... cette affaire du curé Legay, je crois, où en est-elle?

—Qui vous a parlé de cela?... Le grand vicaire, sans doute?... Il est venu encore se plaindre à vous, vous débiter ses mensonges habituels? Vous conspirez avec mes ennemis, avec les vôtres, contre moi?... Il est propre, votre diocèse, il est joli!... Ah! vous pouvez vous vanter d’avoir un joli diocèse!

—Mon cher abbé, je vous en prie, ne vous fâchez pas... Je vous demandais cela, mon Dieu!... sans y attacher la moindre importance, la plus légère idée de blâme... Un simple renseignement, je vous assure... une curiosité... voyons, bien naturelle.

Et Jules grommelait, en se retirant:

—Bien naturelle!... vous appelez cela: «bien naturelle!» Heu! heu!... l’affaire en est où elle doit en être, voilà tout.

Alors, l’évêque considérait d’un œil de martyr son Christ d’ivoire, dont le corps douloureux pendait sur une croix de peluche écarlate, et il gémissait:

—Un chien!... Un chien!... Je ne suis même pas un pauvre chien! Comme il me parle, mon Dieu!

Étrange et déroutante nature que celle de Jules!... Qu’était-il donc?... Que cherchait-il?... Que voulait-il?... Ses débuts avaient révélé un homme d’action, un politique ambitieux et adroit, malgré ses bravades, ses taquineries excessives, ses inutiles persécutions. Il ne lui avait fallu qu’un coup d’œil pour se rendre compte de l’état moral du diocèse, du relâchement de la discipline, des vanités, des calculs, des appétits débridés par la faiblesse d’un chef qui, volontairement, avait abdiqué son autorité; brusquement, sans donner à ce petit monde le temps de se reconnaître, il s’était rué sur lui, avait forcé les uns à la soumission, remis les autres à leur place, pris, pour lui seul, le pouvoir anarchiquement disséminé aux mains d’une multitude d’intrigants. Il avait même, par des procédés bizarres, il est vrai, rappelé les prêtres indolents et paresseux à une dignité plus consciente de leur caractère. Mais ce qui le poussait à agir, ce n’était point l’ardeur d’une foi intolérante, la grandeur d’un but entrevu, le calcul d’un intérêt particulier, c’était un besoin grossier et pervers de se divertir en terrorisant les autres. Même, en accomplissant des choses qu’il savait utiles et bonnes, il trouvait toujours le moyen de régaler ses instincts mauvais d’un piquant ragoût de scélératesse. Entre ses conceptions, souvent fortes et justes, et leur réalisation, il y avait un trou, qu’il franchissait d’une grotesque culbute, comme un clown. Ses projets les plus sérieux tournaient en farces amères, ses idées les plus rares avaient une cruelle mystification pour aboutissement. Ses émotions elles-mêmes, ses enthousiasmes, fleurs généreuses et spontanées de son âme, ne tardaient pas à se tordre dans l’insulte d’une grimace, à se flétrir sous la bave d’une colère. Aussi, avec de très brillantes qualités intellectuelles, il n’était rien; avec une activité incessante, il ne cherchait rien; avec une énergie qui allait jusqu’à la férocité, il ne voulait rien. Son éloquence, ses passions, ses facultés créatrices, ses sensibilités, ce qui remuait en lui de rêves grandioses et d’aspirations hautaines, autant de forces perdues; tout cela se consumait dans la fièvre stérile du caprice, dans le délire de ses fantaisies de déclassé. Être à rebours de lui-même, parodiste de sa propre personnalité, il vivait en un perpétuel déséquilibrement de l’esprit et du cœur.

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings