DEUXIÈME PARTIE (continued 2)
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—Pas si vite! cria-t-il, lorsque nous débouchâmes sur l’allée d’ormes qui reliait l’église au pays!...
Tous les vingt pas le bedeau agitait sa tintenelle qui faisait derrrlin!... derrrlin! Les gens se montraient aux portes, se penchaient aux fenêtres, se découvraient, se signaient; dans la rue, des femmes s’agenouillaient, front baissé, mains jointes. Un petit cortège se forma derrière mon oncle, se grossit à tous les carrefours, devint une véritable procession. Et la tintenelle faisait derrlin... derrlin! à intervalles réguliers. J’étais fier de mon rôle, et chaque fois que nous passions sous un réverbère, je m’amusais à regarder mon ombre et l’ombre de la lanterne, grandir, s’allonger sur la chaussée, sur les trottoirs, sur les façades blanches des maisons avec, au bout, le reflet dansant de la lumière rouge... Derr... lin... derr... lin!... A la sortie du bourg, mon oncle s’arrêta, le souffle lui manquait.
—J’étouffe! me dit-il... Je suis en nage... Et ça, ça... ça, qui me gêne horriblement!... Tiens.
Il me tendit le ciboire, essuya avec un pan du surplis son visage baigné de sueur, et durant quelques secondes, il aspira des gorgées d’air, avidement, et nous repartîmes.
La nuit était profonde, silencieuse, troublée seulement par nos pas, et par le rauque sifflement qui s’échappait de la poitrine de mon oncle. Le bedeau n’agitait sa tintenelle que lorsqu’il entendait, au loin, des voix humaines, ou des cahots de charrette. Et nous marchions, sous le ciel terne et bas, que des nuées livides envahissaient maintenant, nous marchions entre les grandes nappes d’ombre qui couvraient la campagne, entre les grandes ombres qui couraient au-dessus de l’horizon rapproché, les ombres tordues, échevelées des diaboliques pommiers. C’étaient, parfois, sur les talus de la route, les effrayantes silhouettes des trognes de chêne, courtes, rases, ébranchées, pareilles, dans la nuit lugubre, à une fuite de monstres embryonnaires, à une galopée de grosses larves bossues, sortant du néant. C’était parfois, sans un arbre, sans une silhouette, sans un talus, la montée de la route, plus pâle entre l’abîme des ténèbres uniformes, et tombant sur elle un haut mur de ciel blafard, sans espace, sans lointain, sans profondeur, qui l’enfermait de sa masse plombée, limite extrême de la terre et du firmament... J’avais peur; et le bedeau lui-même toussait avec ostentation, pour se rassurer un peu.
Affaibli par la transpiration, épuisé par la souffrance, mon oncle dut encore s’arrêter. Comme ses jambes tremblaient, refusaient de porter son corps, il s’assit sur un mètre de pierre, et longtemps il resta là, affaissé, le ciboire entre les genoux, la tête dans les mains. Et c’était sinistre, dans cette morne nuit, de l’entendre hoqueter, râler, happer la vie aux bouffées du vent qui passait.
—Encore dix minutes, monsieur l’abbé, encouragea le bedeau. J’aperçois, là-bas, les lumières de Frélotte.
—Dix minutes!... Jamais je n’arriverai!... J’étouffe... Je vais mourir...
Il voulut se relever, mais il retomba, et le ciboire roula sur le sol, glissa dans le fossé, en tintant.
—Sainte Vierge! cria le bedeau... Le corps de Notre Sauveur dans le fossé... Le bon Dieu qui est peut-être perdu!
Un caillou blanc luisait dans l’ombre, sur la berge. Il crut que c’était l’hostie qui étincelait.
—Je la vois, balbutia-t-il... Elle brille!...
—Eh bien! ramassez-la, Baptiste, ordonna mon oncle d’une voix étranglée.
Baptiste fut saisi d’épouvante.
—Moi? monsieur l’abbé... moi?... Toucher au bon Dieu, avec des mains impures, et quand mon âme est pleine de péchés?... Non, non, jamais!... Je serais foudroyé!
—Imbécile! jura l’abbé Jules... Aide-moi, petit.
Il parvint à se mettre debout. Et nous cherchâmes le ciboire. Le bedeau avait posé par terre sa boîte, sa tintenelle, et, tout pâle, les yeux dilatés, il promenait la lanterne inclinée au ras du sol, près du fossé. Bientôt, à la lueur rougissante qui courait sur l’herbe, nous aperçûmes le ciboire intact, encore recouvert de son pavillon. Je le ramassai, non sans un frissonnement. Le couvercle n’avait pas bougé. Mon oncle le souleva légèrement, et voyant l’hostie au fond du vase sacré:
—Allons! fit-il... il n’y a pas de mal... En route...
On distinguait, en effet, à notre droite, le contour sombre de plusieurs maisons; et quelques lumières piquaient l’obscurité. Mon oncle râlait moins fort, marchait d’un pas plus affermi. Toujours terrifié par la scène du ciboire qu’il se représentait comme une profanation, comme un sacrilège, le bedeau marmottait des prières à voix basse. De temps en temps, il se détournait, la face blême, l’œil craintif, effaré de ce qu’un prêtre traitât le bon Dieu aussi cavalièrement. A l’entrée du village, il agita sa tintenelle: derr... lin!... derr... lin! On entendit des claquements de porte, des bruits de sabots. Des ombres passèrent, des visages apparurent dans le rectangle des fenêtres allumées... Derr... lin!... derr... lin! Deux chiens longuement aboyèrent, d’autres chiens répondirent... Et la tintenelle faisait derr... lin! derr... lin! Nous traversions des cours, longions des meules, des clôtures basses au-dessus desquelles des tignasses d’arbres s’échevelaient... Et la tintenelle faisait derr... lin!... derr... lin!
Devant la maison de la malade, un cabriolet stationnait, et je reconnus, éclairé par un paysan, mon père qui dénouait la longe de son cheval. Il rangea la voiture, pour laisser le passage libre, et je l’entendis qui disait d’une voix étonnée:
—Tiens, mais c’est Albert!... Tiens, mais c’est Jules!
Puis il vint se mêler à la foule des passants et des personnes, accourus aux derr lin de la tintenelle.
Sur un haut lit drapé d’indienne, parmi des blancheurs de linge, où vacillaient des reflets de lumière, la malade reposait, immobile, le visage couleur de cire, les dents serrées. Ses mains, maigres et jaunes, ne remuaient pas, sur le drap où elles étaient étendues. Les narines pincées, les paupières fixes, elle semblait morte. Près du lit, une femme sanglotait, courbée, la tête dans son tablier. Et, depuis la porte jusqu’à la funèbre couche, des voisines agenouillées priaient, des voisins debout, le front baissé, tournaient tristement leurs casquettes dans leurs mains. Entre la cheminée, où brûlaient des racines d’ajoncs, et le lit, contre le mur enfumé, une petite table avait été préparée. Au milieu de cette table, recouverte d’un linge blanc, un crucifix campagnard, flanqué de deux bougies, un vase plein d’eau bénite où trempait un aspergeoir fait de brindilles de bouleau; une assiette contenant de l’étoupe roulée, de la mie de pain, et près de l’assiette un bol rempli d’eau, pour les ablutions du prêtre. Tout l’éclairage de la pièce se concentrait vers le lit, vers le visage de la mourante, et l’ombre se tassait, au-dessus, dans les draperies d’indienne...
Mon oncle s’arrêta sur le seuil de la porte, et devant le spectacle de la mort, devant le spectacle de la prière, son visage, tout à coup, se transfigura. Une douloureuse pitié mouilla sa bouche qui, tout à l’heure, blasphémait; une sérénité presque auguste passa dans ses yeux, que, tout à l’heure, la colère bridait atrocement. Par un rude et puissant effort de sa volonté, il fit taire la souffrance qui lui tenaillait la poitrine, qui lui déchirait la gorge, et ce fut en étendant la main d’un geste noble, tranquille et bon, qu’il s’avança dans la chambre misérable.
—Pax huic domui, dit-il d’une voix douce et compatissante.
Le bedeau répondit:
—Et omnibus habitantibus in ea.
Ayant déposé le ciboire sur la table, aspergé d’eau bénite l’assistance, il dit encore:
—Dominus vobiscum!
Le bedeau répondit:
—Et cum spiritu tuo.
L’abbé prit le crucifix, l’approcha des lèvres de la mourante, mais les lèvres restèrent inertes au contact du Dieu. Elle ne voyait plus, n’entendait plus, ne sentait plus. Ses yeux regardaient déjà dans l’infini. Alors il se pencha sur elle, tendrement. Un souffle faible et doux comme l’haleine suprême d’une fleur qui tombe, épuisée et flétrie, s’exhalait de ses dents serrées. Le drap, sur sa poitrine, n’était pas même soulevé. Et l’enfant, sous le pâle masque de la mort, gardait un air de jeunesse et d’attendrissante beauté.
—C’est Dieu qui vient vers vous, dit mon oncle... Ne l’entendez-vous point?
Le jeune fille demeura immobile.
Alors l’abbé se tourna vers les assistants, vers les femmes agenouillées dont la lumière rasait les coiffes blanches, vers les hommes debout, qui tendaient, dans l’ombre, leurs visages bruns.
—Elle meurt! dit-il.
Et désignant le ciboire qui brillait sur la table, et les saintes huiles dans leur burette d’argent, il ajouta:
—A quoi bon?... ne la troublons pas... Et priez, vous qui l’aimiez.
Il s’agenouilla auprès du lit, et d’une voix émue qui chantait le triste épithalame de la mort:
—Pauvre enfant!... Tu es venue un jour, et le lendemain tu t’en vas... De la vie tu n’as connu que les premiers sourires, et tu t’endors à l’heure de l’inévitable souffrance... Va dans la clarté! et dans le repos, petite âme, sœur de l’âme parfumée des fleurs, sœur de l’âme musicienne des oiseaux... Demain, dans mon jardin, je respirerai ton parfum au parfum de mes fleurs, et je t’écouterai chanter aux branches de mes arbres... Tu seras la gardienne de mon cœur et le charme invisible de mes pensées...
Il se releva, mit un baiser au front de la morte, et de nouveau, étendant la main sur l’assistance hébétée de cette oraison inaccoutumée:
—Dominus vobiscum! dit-il.
Mais le bedeau ne répondit pas. Ahuri, pétrifié, il ne comprenait rien à ce qui venait de se passer. Non seulement il ne comprenait pas, mais il ne savait plus s’il vivait, si cette maison, les femmes, le ciboire sur cette table, cette morte, si tout cela qui l’entourait n’était point un rêve. Dans son trouble, dans son bouleversement, il ne suivit pas l’abbé qui gagnait la porte, et il demeura, dans la chambre, au milieu des gens, les yeux fous, les bras ballants, la bouche grande ouverte.
Mon père nous attendait au dehors.
—Bonsoir, Jules, dit-il en s’avançant vers son frère, la main tendue.
—Bonsoir!... C’est toi?
—Oui!... Je sortais de la maison... Je t’ai reconnu... Il est tard... tu es souffrant... Veux-tu que je te ramène en voiture?
—Je veux bien! fit mon oncle...
—Et le ciboire?... Tu avais le viatique, tout à l’heure, il me semble!
—Ah! oui! Tiens... Je l’ai laissé!... Tant pis, Baptiste s’en arrangera...
Nous nous tassâmes, tous les trois, dans le cabriolet... Mais bientôt mon oncle commença de haleter.
—Tu souffres?... lui demanda mon père.
—Oui!... oui!... J’étouffe!... là... J’étouffe!... Je suis en nage... et puis je grelotte.
Mon père l’enveloppa de sa couverture, tira de sa poche une petite bouteille d’alcali qu’il lui fit respirer.
—Pourquoi ne veux-tu pas me recevoir? dit-il avec un tendre reproche... Je te soignerais bien... Je te guérirais... Voyons, Jules, je suis ton frère, que diable!... Et je ne t’ai rien fait, jamais!...
Alors, mon oncle répondit entre des hoquets douloureux:
—Je veux bien... Viens... que ta femme vienne aussi... J’étouffe!...
Le lendemain, mon père et ma mère vinrent aux Capucins. Ils trouvèrent l’abbé, dans son lit, en proie à de la fièvre. Il avait voulu se lever, le matin, à son heure habituelle, mais il avait eu une syncope, suivie de vomissements; après quoi, étourdi, la tête prise de vertiges, le corps secoué de frissons, il avait dû se recoucher. Mon père l’ausculta, l’examina avec le plus grand soin, et, devant la gravité du mal, il ne put dissimuler son inquiétude.
—Ce ne sera rien!... dit-il... Mais, est-ce que cela te ferait quelque chose, si j’appelais un confrère en consultation?... Tu sais, je suis une patraque, moi... Et puis on ne se rend jamais compte des choses, quand il s’agit d’une personne de sa famille.
Mon oncle répondit d’un air résigné:
—A quoi bon?... Je sens que tout en moi se détraque... que je n’ai plus de longs jours à vivre... Ce que je voudrais, c’est qu’on me laissât mourir en paix à ma fantaisie... Si je souffre trop, tâche de me soulager un peu. Voilà tout ce que je demande...
Avec une mélancolie douloureuse, il ajouta:
—Ma mort, ça n’a pas d’importance... C’est toujours triste de voir tomber les vieilles maisons, les vieux arbres, les vieux clochers... Mais moi!... Je n’ai abrité personne... à personne je n’ai donné des fruits... rien en moi n’a chanté, jamais, d’une belle croyance, d’un bel amour... Si je meurs bien, si je m’en vais, calme, sans regrets, sans haine, ma mort aura été la seule bonté de ma vie... et, peut-être, son seul pardon!...
S’interrompant, car l’oppression de sa poitrine le faisait haleter, il reprit quelques instants après:
—Ce que je voudrais aussi, c’est qu’on transportât mon lit en face de la fenêtre... J’aime mon jardin, j’aime mes arbres, j’aime ce ciel, ce grand ciel.
Mon père était très ému... ma mère regardait le jardin, impassible et dure. Elle dit dans un sourire froid:
—En effet... c’est un si joli coup d’œil!
L’abbé réprima une grimace, éteignit une mauvaise lueur qui commençait de briller dans ses yeux, et il soupira:
—Oh! j’aime cela, pour des choses que vous ne voyez pas, que vous ne sentez pas, que vous ne comprenez pas, ma sœur.
Il retourna la tête contre le mur, le regard fixé sur les pâles fleurettes du papier et ne parla plus.
Je passai une grande partie de la journée dans le jardin, sans jouer, sans courir. Je n’avais plus l’entrain d’autrefois. Tout me semblait morne, attristé; les verdures s’endeuillaient; les oiseaux eux-mêmes étaient moroses, l’acacia-boule me faisait l’effet de ces sombres arbustes qu’on plante sur les tombes. Pourtant, je m’y arrêtai, à la place même où mon oncle aimait à s’asseoir, ses longues jambes dans l’herbe... J’évoquai sa houppelande verte, son chapeau de paille, son allure cassée, ses étranges discours qui m’effrayaient, et qui maintenant m’effrayaient moins, car ils me donnaient, à cette minute, la sensation confuse d’une douleur morale, qu’une tendresse peut-être eût calmée... Et je l’aimais, oui, je l’aimais véritablement, j’ai pensé que lui, si colère toujours, n’avait jamais eu contre moi un mouvement d’impatience... Une angoisse me ramenait sans cesse à la maison, j’interrogeais Madeleine, cherchant à me rassurer auprès d’elle; ou bien doucement, sur la pointe du pied, je m’approchais de la porte de la chambre, et je restais là, de longues minutes, à écouter le bruit que faisaient la respiration de mon oncle, et le glissement des pas de ma mère, sur le parquet.
Vers le soir, le cousin Debray arriva.
—Eh bien! quoi donc? cria-t-il... Un nom de Dieu de gaillard comme toi?...
Il fut étonné de trouver mon père et ma mère, installés avant lui, auprès du chevet du malade, et il regarda les tables, les tiroirs, avec une curiosité inquiète d’héritier.
Nous quittâmes la chambre; l’heure du dîner approchait.
—Eh bien? interrogea ma mère.
—Il est perdu! dit mon père... Et ce n’est pas seulement sa maladie de cœur!... c’est sa fièvre!... Pauvre Jules!
Durant toute la soirée, tandis que mon père, retourné aux Capucins, veillait sur le malade, ma mère passa en revue tous nos vêtements noirs, avec le soin calme et méticuleux d’une bonne ménagère.
V
Ma mère, installée depuis trois jours au chevet de l’abbé, venait de sortir. Elle allait à Viantais où elle avait, disait-elle, des commissions à faire. Et je restai seul, dans la chambre, avec mon oncle. La maladie avait encore ravagé son visage, creusé, de ses impitoyables griffes, des rigoles nouvelles sur la peau écharnée et toute sèche. La fièvre tachait ses pommettes saillantes de deux plaques pourprées, et ses yeux agrandis brillaient, au milieu d’un grand cerne bleuâtre, d’un éclat déjà surhumain. De temps en temps, de sa main tremblante, nouée d’exostoses, il portait à ses lèvres une tasse pleine d’un breuvage rafraîchissant, et sa langue empâtée faisait contre son palais un bruit pénible et continu; il respirait difficilement. Sur le marbre de la commode, des fioles, symétriquement rangées, dégagaient des odeurs pharmaceutiques, et la bouilloire chantait, posée dans les cendres chaudes de la cheminée.
—Petit, me dit mon oncle, ferme la porte, afin que personne n’entre... et viens ici, près de moi... J’ai à te parler, à toi seul, à toi tout seul... Car, tu es le seul être qui m’ait réellement aimé.
La douceur triste avec laquelle il m’avait dit cela m’émut, au point que je ne pus retenir mes larmes. Et, brusquement, j’éclatai en sanglots.
—Allons, allons, consola le malade tendrement. Ne pleure pas, mon enfant, et fais ce que je t’ai dit.
Je verrouillai la porte et je m’approchai du lit. Mon oncle me sourit, se recueillit pendant quelques instants.
Au dehors, dans le jardin, le cousin Debray marchait, crachait. Lui aussi, s’était installé aux Capucins, n’en bougeait plus, surveillant mes parents avec inquiétude. Sa présence était pour mon oncle un sujet d’agacement, bien que celui-ci, parfois, plaisantât le capitaine. «Vous savez, mon cousin, lui disait-il, quand je serai mort vous m’empaillerez, vous me mettrez debout sur une planchette de sapin, avec une noix dans les pattes, comme vos putois.» A quoi le capitaine répondait: «Est-il farceur, ce Jules... Je n’ai jamais vu un nom de Dieu de malade comme toi!» On avait cependant obtenu du cousin qu’il pénétrât dans la chambre le plus rarement possible. Il partageait ses journées en promenades autour de la maison, ou bien en longues stations dans la bibliothèque, cherchant à retrouver les volumes très chers et rares que l’abbé lui avait montrés autrefois. Puis il rôdait à travers les pièces ayant l’air d’inventorier les objets, et glissant partout des regards fureteurs.
Mon oncle essuya sa bouche encrassée par la fièvre, but encore une gorgée de tisane, et d’une voix entrecoupée d’efforts douloureux, il commença ainsi:
—Mon cher enfant, j’ai fait mon testament, il y a déjà plusieurs mois... Je ne te donne rien, ni à toi ni à ta famille... Ta mère sera furieuse, mais toi, tu es dans l’âge où l’on n’attache aucune importance aux questions d’argent. J’espère que tu ne m’en voudras pas plus tard... M’en voudras-tu?
—Non, mon oncle! balbutiai-je, un peu gêné et rougissant.
Il me remercia d’un signe de tête, et il reprit:
—Si je te déshérite, ne va pas en conclure au moins que je ne t’aime pas... Tu auras assez de fortune sans que la mienne vienne encore s’ajouter à celle que te laisseront tes parents.... J’avais depuis longtemps une idée qui est curieuse, une expérience de psychologie à tenter que tu connaîtras le lendemain de ma mort... Donc tu ne m’en veux pas!... Bien vrai?
—Bien vrai, mon oncle, répondis-je.
—Maintenant, écoute-moi. Comme tous ceux qui ont mal vécu, j’ai longtemps redouté la mort... Mais j’ai beaucoup réfléchi depuis, je me suis habitué à la regarder en face, à l’interroger... Elle ne m’effraye plus. La nuit dernière, en sommeillant, j’ai rêvé qu’elle était comme un lac immense, sans horizon, sans limites... un lac sur lequel je me sentais doucement traîné parmi des blancheurs d’onde, des blancheurs de ciel, des blancheurs infinies... En ce moment, je la vois pareille à ce grand ciel, qui est là, devant moi... Elle a des clartés admirables et profondes.
L’abbé souleva sa tête de dessus l’oreiller, et le cou tendu vers la fenêtre, une ivresse dans ses yeux, il laissa errer son regard dans l’espace.
Des nuages d’une incandescence d’argent vaguaient obliquement à travers l’azur lavé de rose par endroits, et par endroits glacé d’un verdissement pâle de cristal... Ils montaient au-dessus du bois, s’amoncelaient, s’épandaient, se dispersaient à travers le firmamental infini.
—Oui, répéta-t-il, la mort est pareille à ce grand ciel...
Il resta un moment silencieux, suivant avec extase la lente, la lumineuse ascension des nuées au-dessus du bois; puis, de nouveau, il renversa la tête sur son oreiller, s’allongea dans le lit, et, d’une voix mélancolique, il continua:
—J’ai manqué ma vie, mon petit Albert... Je l’ai manquée, parce que jamais je n’ai pu dompter complètement les sales passions qui étaient en moi, passions comprimées de prêtre, passions héréditaires, nées du mysticisme de ma mère, de l’alcoolisme de mon père. J’ai lutté pourtant, va!... Elles m’ont vaincu... Je meurs de cette lutte et de cette défaite. Lorsque j’ai pensé à revenir ici dans ce calme, dans cette solitude, je m’étais promis d’oublier le passé, de vivre heureux, de travailler, car j’avais de vastes projets. Je n’ai pas pu... Ici comme partout, je me suis retrouvé face à face avec le monstre... J’ai subi d’affreuses tortures... Il est donc bon que je meure... Mais si j’ai vécu dans la hâte mauvaise, dans la fièvre, dans cette perpétuelle disproportion entre les rêves de mon intelligence et les appétits de ma chair, je veux mourir dans la sérénité; je veux, ne fût-ce qu’un jour, goûter à cette volupté que je n’ai pas connue: la plénitude du repos de mon cerveau, de mon cœur, de mes sens...
Le malade soupira longuement; et, broyant d’un geste fébrile le mouchoir qu’il avait dans les mains, il demeura quelques secondes encore, sans dire une parole. Il poursuivit d’un ton plus bref, tandis qu’une grimace tordait sa bouche:
—Je sais où est ta mère. Je le devine du moins. Ta mère est chez le curé... Cela devait être... Elle désire que le curé me voie, qu’il m’apporte ce qu’on appelle les consolations de la religion... Elle le désire non pour moi, dont elle se moque, mais pour elle, pour ton père, pour le renom de piété de la famille... Or, je ne veux pas que le curé mette les pieds chez moi... Je ne le veux pas... Ce qu’il me dirait, je le sais aussi bien que lui... Et la visite de ce gros imbécile m’agacerait, m’irriterait, compromettrait le repos de mes dernières heures... Si Dieu existe, tu penses que ce n’est pas l’image grossière de ce lourdaud, de cet ignorant qu’il revêtira pour se manifester à moi... Si je veux prier, je n’ai besoin de personne... Qu’on me laisse mourir comme je l’entends. Je te fais le gardien de mon repos... Promets-moi que si le curé tente de forcer ma porte, promets-moi que tu l’éloigneras... Tu lui expliqueras que je refuse de le recevoir, que je ne veux ni du mensonge de ses prières, ni de la triste farce de ses exhortations, ni de cette ridicule et sinistre comédie qui se joue autour du lit des moribonds. Veux-tu me promettre que tu feras cela?... Veux-tu me promettre que tu me défendras, contre tous les violateurs d’agonie, même contre ta mère?...
Il me prit les mains, me regarda presque suppliant.
—Veux-tu?
—Je vous le promets, mon oncle!... dis-je, dans un déchirement de toute mon âme.
—C’est bien, mon enfant!... Je te remercie...
Puis, se parlant à lui-même, il murmura d’une voix plus basse:
—Est-ce curieux ce qui se passe en moi?... Plus mon âme s’apaise, et plus l’idée de Dieu s’efface de ma raison... Je ne le comprends plus... Dieu!... Dieu!... Quand je vivais mal, je croyais à Dieu, il m’effrayait... Aujourd’hui, en vain je le cherche... Je ne le retrouve plus: il est parti... Ne serait-ce donc que l’idéale entité d’un remords?...
Après avoir rêvé quelques minutes, il se tourna vers moi...
—Et maintenant, ne sois plus triste, mon enfant... lorsque je poserai mes yeux sur ta petite tête, que je n’y voie pas couler des larmes... Souris-moi... Il ne faut pas pleurer parce que quelqu’un meurt qu’on a aimé... C’est la religion catholique qui a fait de la mort un sombre épouvantement, tandis qu’elle n’est que la délivrance de l’homme, le retour du prisonnier de la vie à sa véritable patrie, au néant bienfaisant et doux... Ah! je voudrais qu’au lieu de larmes et de deuils, il n’y eût dans les chambres des mourants que des musiques et que des joies!... Je voudrais... je voudrais...
Il s’arrêta, sembla chercher des mots, des pensées qui lui échappaient...
—Je ne sais plus ce que je voudrais encore, balbutia-t-il... je ne sais plus... Si je te parle ainsi, c’est que je sens que je suis près de ma fin... il y a des moments où la vie s’égoutte de mes membres, se tarit dans mon cœur, où ma tête se perd, s’embrouille, se confond avec l’espace, où il me semble que je flotte déjà sur le lac immense, le lac qui ne finit pas et qui est sans fond... Avant de partir, avant de disparaître dans les blancheurs radieuses, je voudrais te donner quelque chose qui vaut mieux que de l’argent... le secret du bonheur... J’y ai pensé beaucoup, beaucoup... Aime la nature, mon enfant, et tu seras un brave homme, et tu seras heureux... Toutes les joies terrestres sont en cet amour, toutes les vertus aussi... Ce qui s’écarte de la nature est une perversion et ne laisse que des douleurs inguérissables et des remords salissants... Je voudrais encore autre chose... je voudrais que tu me lises Pascal... va me chercher Pascal... tu le trouveras dans la bibliothèque, sur le troisième rayon à gauche, près de la cheminée... c’est un petit livre rouge, à tranches dorées... Va!...
Je revins avec le Pascal, et durant plus d’une heure, je fis la lecture à mon oncle. Il s’endormait parfois; sa respiration s’accourcissait en plaintes plus faibles et répétées, alors je fermais le livre et me taisais. Mais lui, ne m’entendant plus, se réveillait en sursaut, me regardait comme s’il eût cherché à me reconnaître, à se souvenir. Il murmurait:
—Ah! oui... c’est toi!... Continue, mon enfant... ta voix me berce... J’écoute ce que tu lis... Les mots, les idées m’arrivent très doux, très vagues, parés de songes délicieux. Ils viennent à moi, ainsi que des êtres féeriques, ils viennent à travers des brumes roses qui flottent sur des mers éblouissantes; ils m’arrivent en habits chamarrés, en longues traînes de soie, couverts de bijoux et de parfums... Quelle magie que les pensées entrevues dans la fièvre!... Comme elles s’animent, se colorent dans les splendeurs de la mort!... Il faudrait mourir toujours, toujours... Lis, mon enfant... Si je m’assoupis, ne t’arrête pas...
Parfois aussi, tout à coup, l’œil hagard, il m’interrompait:
—Tu sais ce que tu m’as promis!... Le curé... ta mère... Dieu!... Arrête-toi... Cela me fatigue... Les mots maintenant ont d’étranges grimaces; les pensées passent, noires, disloquées comme des ombres... Et cette trompette qui sonne, sans cesse, là-bas, ah! qu’elle me fatigue... Fais-la taire, petit, je t’en prie!... Et cette cloche, fais taire aussi cette cloche... C’est le curé qui fait ce vacarme... Il bourdonne à mes oreilles, pareil à un vol de grands frelons... Chasse-le... Je voudrais dormir...
Quand ma mère rentra, l’abbé était très agité. Il se remuait dans son lit, se découvrait jusqu’au ventre, prononçant souvent des mots incohérents... ma mère s’étant approchée de lui:
—Ne me dites rien! s’écria-t-il... Je ne veux pas que le curé vienne... je ne veux pas de son Dieu... je ne veux pas!... Je veux mourir comme je l’entends... Pourquoi me torturez-vous ainsi?...
Elle ramena les draps sur sa poitrine, lui parla doucement.
—Le curé passait sur la route, mon cher frère, expliqua-t-elle... vous sachant souffrant, il est venu... Il est dans le jardin!...
Mon oncle se dressa sur son séant, très effrayé.
—Non! non! répéta-t-il... Je ne veux pas... Laissez-moi mourir tranquille...
Ma mère insista, avec des mots tendres, des caresses dans sa voix, des supplications dans son regard...
—Il ne restera qu’une seule minute, mon frère... une minute, voyons!...
Mais l’abbé poussa un cri de fureur.
—Laissez-moi, vous!... laissez-moi, laissez-moi!...
Et empoignant la main de ma mère, il la mordit au pouce, cruellement.
—Que ne suis-je enragé, vilaine femme? vociféra-t-il... J’aurais plaisir à vous tuer, vieille harpie, à vous tuer de cette mort atroce!...
Pendant ce temps, le curé Blanchard avait entrebâillé la porte, montrait sa tête rouge et luisante. Mon oncle l’aperçut, se retourna contre le mur et ne bougea plus. Il fut impossible de lui arracher une seule parole. Aux questions du curé, il ne répondit rien, et les dents serrées, les pommettes éclaboussées d’un rouge plus vif, les yeux fixés sur un point vague de la cloison, il demeura immobile et sombre. Seuls, ses doigts se crispaient sur les plis du drap, qu’ils tordaient. J’entendais son cœur battre, par coups précipités dans sa poitrine, et ses dents grincer les unes contre les autres. Le curé leva vers le plafond ses bras découragés, et, reconduit par ma mère, il finit par sortir de la chambre en chuchotant des mots scandalisés.
—Voulez-vous que je reprenne la lecture, mon oncle? demandai-je, un peu honteux de n’avoir pas tenu ma promesse, et croyant faire une diversion à cette scène pénible.
Le malade ne remua pas. Et je l’entendis qui, d’une voix basse et tremblée, chantonna:
Le curé lui d’manda Lari ra Le curé lui d’manda Qu’as-tu sous ton jupon Lari ron Qu’as-tu sous ton jupon
—Mon oncle!... mon oncle! implorai-je... parlez-moi, regardez-moi...
Il continua, plus faiblement, sans bouger; tandis que sa main hachait la toile, ainsi qu’une patte de crabe:
C’que j’ai sous mon jupon Lari ron C’que j’ai sous mon jupon, C’est un p’tit chat tout rond Lari ron C’est un p’tit chat tout rond.
Puis, il s’endormit d’un sommeil douloureux, coupé de réveils brusques et de sanglots.
En proie à une surexcitation extraordinaire, il passa une nuit mauvaise. La fièvre redoubla. Son cœur battait ainsi qu’une horloge dont le ressort se détraque; il semblait que la vie se dévidait en un bruit de sonnerie affolée. Le délire mettait en son regard une démence terrible, en ses gestes une hallucination de meurtre. Mon père qui le veillait, aidé de Madeleine, eut beaucoup de difficultés à le contenir. Il voulait se lever, poussait des cris sauvages, tentait de se ruer contre un être imaginaire qu’il voyait et dont il suivait les mouvements désordonnés, avec une fureur croissante, de minute en minute. Il croyait que c’était le curé Blanchard.
—Tu guettes mon âme, bandit, hurlait-il... tu ne veux pas qu’elle s’éparpille dans les choses, voleur... qu’elle soit heureuse... Mais tu ne l’auras point... Elle est là (il montrait sa gorge serrée par un étranglement); elle est là... Elle me fait mal, elle m’étouffe... Pourtant, je ne la cracherai pas... Va-t’en... va-t’en!...
Et comme mon père, se penchant au-dessus de lui, essayait de le calmer:
—Chasse-le donc! ordonnait-il... maintenant il s’accroche à la corniche, ses ailes étendues, toutes noires... Ah! le voilà qui vole... qui vole... le voilà qui bourdonne... le voilà!... tue-le... Ah! tue-le donc!... Tiens... il se cache sous mon lit, il le soulève, il l’emporte... Ah! tue-le donc!... tue l’infâme curé.
Dans un autre moment, il pleurait, et, tout épeuré il se blottissait sous les draps, en un coin du lit, comme un petit enfant.
Vers le matin, il s’apaisa. Aux agitations de la nuit succédèrent un morne abattement, une prostration lourde de son cerveau et de son corps. Pendant trois heures, il sommeilla, secoué de soubresauts nerveux, sa pauvre tête hantée de cauchemars effrayants qui lui arrachaient des cris d’épouvante. En se posant sur nous, dans les interruptions de l’assoupissement, ses prunelles avaient des profondeurs d’abîme, et cette inquiétante, effarante, accablante fixité du mystérieux regard des bêtes qui viennent de mourir. Elles ne reflétaient plus rien de vivant sur leur convexité vitreuse, plus rien de la vie ambiante, plus rien de la vie intérieure. Et les paupières agrandissaient démesurément, autour de ces prunelles mortes, vides de lumière, leur orbe inerte et pâle. Un instant, il parut me reconnaître; mais ce ne fut qu’une lueur passagère qui s’éteignit aussitôt...
—Mon oncle! dis-je, mon oncle, je suis Albert... votre petit Albert... ne me voyez-vous pas?...
Il continua de me regarder fixement et d’une voix douloureuse, sans articuler les paroles qui tombaient de ses lèvres, ainsi que des sanglots, il chantonna:
C’que j’ai sous mon jupon Lari ron C’que j’ai sous mon jupon...
A partir de ce moment, le cousin Debray ne se promena plus dans le jardin. Il restait dans la bibliothèque, l’oreille aux écoutes, apparaissant dans le couloir, au moindre bruit venu de la chambre. Chaque fois que mon père ou que ma mère sortaient, il était là, toujours devant eux, en face de la porte, les paupières bouffies, l’œil soupçonneux:
—Eh bien?... Ça va toujours plus mal?
—Plus mal, oui!
—Ah!... vous savez, il faudra mettre les scellés partout!
Chaque matin, la Poule lui apportait une bouteille de cidre, un pain de trois livres, des tranches de viande froide. Il mangeait dans la bibliothèque; il y dormait aussi, la nuit, allongé dans le grand fauteuil de mon oncle, se réveillant toutes les heures, pour venir écouter à la porte, et se rendre compte des progrès de la maladie. Un soir, il eut avec ma mère une dispute qui commença très bas, s’éleva peu à peu, au ton violent de la colère et de la menace. Le capitaine disait:
—Vous savez... Il faudra mettre des scellés partout!
Et ma mère, impatientée de cette phrase qui revenait à tout propos, répondait:
—Qu’est-ce que cela vous regarde?... D’abord, pourquoi êtes-vous ici, vous?
—Pourquoi! nom de Dieu?... Pourquoi?... Pour vous empêcher de voler, d’emporter les affaires chez vous.
—Moi?... moi?... criait ma mère... c’est vous qui fouillez dans les tiroirs!... c’est vous qui êtes un voleur... Que faites-vous ici? vous n’êtes que son cousin!...
—Il manque de la vaisselle, de l’argenterie... Je vais prévenir le commissaire de police.
—Moi, je vous ferai jeter dehors par les gendarmes.
Il fallut que mon père vînt imposer silence au capitaine, qui se disposait à épuiser la série de ses jurons.
A mesure que l’état de mon oncle s’aggravait, le cousin Debray se faisait plus insolent, il était d’une méfiance hargneuse de garde-chiourme. Il surveillait mes parents, descendait aux plus bas espionnages, ne dissimulait point ses espérances cyniques. Toujours il grognait:
—Faudra qu’on mette les scellés, nom de Dieu!... Je suis sur le testament... Vous n’y êtes pas, vous autres... L’abbé se foutait de vous, nom de Dieu!
Il jugea même que la bibliothèque était trop éloignée de la chambre du moribond. Il installa le grand fauteuil dans le couloir, et c’est là qu’il passa, désormais, ses journées et ses nuits, en faction, l’âme réjouie par les plaintes, par les râles, par les halètements qui lui arrivaient du lit de douleur où mon oncle agonisait d’une épouvantable, hallucinante agonie. Nous l’entendions marcher, cracher, et jurer:
—Nom de Dieu! faudra qu’on mette les scellés!
Un dimanche matin, je me rappelle, mon père et ma mère s’étaient absentés pour aller à la première messe de Viantais. Madeleine et moi nous veillions mon oncle. Depuis huit jours, il n’avait retrouvé sa raison que deux ou trois fois,—un éclair vite disparu. Et dans les courtes haltes de son intelligence, battue par toutes les suppliciantes folies de la fièvre, rien n’était plus douloureux que de l’entendre dire:
—Je suis content... je suis content de mourir si tranquille!... Quelle douceur de descendre ainsi bercé sur le grand lac de lumière... Pourquoi ne me fais-tu plus la lecture, mon petit Albert?... Quand je dors, cela me charme... cela chasse la fièvre... Lis-moi un peu de Lucrèce!...
Son délire, durant les nuits mauvaises, avait eu, à plusieurs reprises, un caractère d’érotisme, d’exaltation sexuelle d’une surprenante et gênante intensité. Comme à l’époque de sa fièvre typhoïde, il avait prononcé des mots abominables, s’était livré à des actes obscènes. En ces moments-là, ma mère n’osait plus s’approcher du lit, dans la crainte d’une attaque imprévue, d’une brusque étreinte impudique, dont elle avait eu une fois beaucoup de peine à se dégager. L’abbé l’avait prise à la taille, l’avait attirée brutalement vers lui, et elle avait senti sur les lèvres l’haleine empestée et brûlante du fiévreux. Ce dimanche-là, il n’y avait pas une demi-heure que nous étions seuls, dans la chambre, Madeleine et moi, quand l’abbé, rejetant loin de lui draps et couvertures, se dressa devant nous, tout à coup, en une posture infâme; puis, avant qu’il nous eût été possible de l’en empêcher, il quitta le lit, et, trébuchant sur ses longues jambes décharnées, la chemise levée, le ventre nu, il alla se blottir en un coin de la pièce. Ce fut une scène atroce, intraduisible en son épouvantante horreur... Ses désirs charnels, tantôt comprimés et vaincus, tantôt exacerbés et décuplés par les phantasmes d’une cérébralité jamais assouvie, jaillissaient de tout son être, vidaient ses veines, ses moelles, de leurs laves accumulées. C’était comme le vomissement de la passion dont son corps avait été torturé, toujours... La tête contre le mur, les genoux ployés, les flancs secoués de ruts, il ouvrait et refermait ses mains, comme sur des nudités impures vautrées sous lui: des croupes levées, des seins tendus, des ventres pollués... Poussant des cris rauques, des rugissements d’affreuse volupté, il simulait d’effroyables fornications, d’effroyables luxures, où l’idée de l’amour se mêlait à l’idée du sang; où la fureur de l’étreinte se doublait de la fureur du meurtre. Il se croyait Tibère, Néron, Caligula.
—Qu’on les fouette!... qu’on les déchire! hurlait-il.
De ses doigts recourbés en forme de griffes, il déchirait le vide, s’imaginant qu’il déchirait de vivantes chairs de femme; ses lèvres s’avançaient en monstrueux baisers, suçant le sang aux plaies ruisselantes et rouges. Et c’était horrible, en cette frénésie paroxyste d’une chair moribonde, de voir ces deux yeux vides, fixes, sans un reflet de lumière et de pensée, ces deux yeux déjà morts qui s’élargissaient dans le cercle des paupières raidies. Enfin il tomba durement sur le parquet, et ses mains, autour de lui bondissantes et tâtonnantes, cherchèrent des proies d’amour.
Pétrifié d’abord par la terreur, je ne remuai point. Les idées en déroute, les membres rompus, avec cette sensation que je venais de descendre subitement dans un coin de l’enfer, j’aurais voulu m’enfuir. Une pesanteur douloureuse me retenait là, devant ce damné, lamentable et hideux. Cependant, lorsque je vis tomber mon oncle, je poussai un cri, appelai à l’aide le cousin Debray qui montait sa faction dans le couloir. L’abbé se laissa prendre sans résistance.
—C’est cela! dit-il... Je vais dormir!...
Recouché, il eut de petits sanglots, de petites plaintes, au milieu desquels je distinguai l’air de la chanson qui revenait, dans son délire, comme une ironique et mélancolique obsession:
C’que j’ai sous mon jupon Lari ron C’que j’ai sous mon jupon. C’est un p’tit chat tout rond Lari ron C’est un p’tit chat tout rond.
Dès lors, il me fut interdit de rester dans la chambre. Je m’installai, moi aussi, dans le couloir, avec le cousin Debray qui ne m’adressa pas une seule fois la parole. Le cousin rôdait d’un bout à l’autre du couloir, les mains derrière le dos, l’air préoccupé, mécontent, trouvant sans doute que l’agonie se prolongeait au delà de toute convenance. Il était fatigué et sale. Lui, si propre d’habitude, avait ses vêtements couverts de poussière, la barbe trop longue, un foulard noir roulé en corde autour de son cou. Quelquefois il entrait dans la bibliothèque, où je l’entendais taper sur des livres, puis il s’en revenait s’asseoir sur le grand fauteuil, maugréait, mâchonnait sous sa moustache des mots que je ne comprenais pas.
Dans la chambre, les accès se succédèrent rapides... terribles. A travers la cloison m’arrivaient des cris forcenés, des cris étouffés, des râles, des gémissements; c’étaient aussi des bruits de lutte, des craquements de sommier, des vacillations de meubles, quelque chose de vague et d’angoissant qui me donnait l’impression d’un assassinat. De temps en temps, la voix de mon père, suppliait:
—Voyons, Jules, mon ami, calme-toi!
De temps en temps, la voix de Jules, hurlait:
—Viens ici!... Ah! la putain!... qu’on la fouette!
Le curé Blanchard accourut, resta une demi-heure, et ressortit accompagné par ma mère. Ils chuchotaient:
—C’est affreux!... c’est affreux!... Il ne reconnaît plus personne, disait ma mère.
—Heureusement, répondait le curé... Sans cela, il n’aurait pas voulu... Enfin, ça y est... Les gens n’ont pas besoin de savoir le fond des choses.
Et ce fut toute la journée, au milieu des allées et venues, un effarement, une hâte, une folie qui grandissaient. Le capitaine rétrécit l’espace de sa faction, les yeux fixés sans cesse sur la porte, par où une pauvre âme maudite allait s’envoler, disparaître.
L’agonie se prolongea deux jours encore, deux jours atroces qui me firent l’effet de deux siècles. Comment je ne suis pas devenu fou, en vérité, je l’ignore. Je vivais en une continuelle horreur, ma raison s’égarait, prise de vertiges insoupçonnés; les perceptions de mes sens, ébranlés par des secousses trop violentes, s’altéraient; les objets les plus ordinaires revêtaient des aspects menaçants, anormaux, extra-terrestres. Il me semblait que mon père, que ma mère, quand ils traversaient le couloir, glissaient, eux aussi, emportés en une fuite d’ombres, comme des êtres inexistants de cauchemar, qu’ils avaient en eux quelque chose de la folie effarante de l’abbé. Le curé, qui revint plusieurs fois, me paraissait un songe extravagant et prodigieux, échappé du cerveau d’un fiévreux. De même que mon oncle, je le voyais vire-volter avec d’étranges ailes noires, pareil à un gros oiseau sinistre et carnassier. Bien que je ne fusse pas entré dans la chambre, durant ces jours abominables, il m’était impossible d’écarter la terrifiante vision de mon oncle Jules, hideux de luxure. Au contraire, elle m’obsédait, se multipliait, s’amplifiait en des images de débauche spectrale. Chaque rugissement, chaque étranglement, chaque convulsion, chaque hoquet que, distinctement, j’entendais à travers le mur, se représentaient physiquement à mon imagination, affectaient des formes visibles et tangibles, des formes de rêve incohérent, des mouvements de vie paradoxale et monstrueuse, dont l’effroi macabre allait se développant. J’aurais voulu m’enfuir, et je ne le pouvais pas. Je restais là, écoutant cette voix qui vomissait, avec les suprêmes souffles de la vie, les blasphèmes et les impuretés; je restais là, écoutant les révoltes dernières de ce cerveau maudit, les derniers spasmes de ce sexe damné. Et je me rappelais ces déchirantes paroles de mon oncle: «Quelle douceur de s’en aller, ainsi bercé, sur le grand lac de lumière!...» Il y avait des heures où je me croyais mort, où je sentais tomber sur moi les étouffantes ténèbres de l’éternel Châtiment.
Vers la fin de ce deuxième jour, le bruit cessa, la voix se tut. Une heure, peut-être, se passa ainsi, dans le silence. La nuit se fit; une clarté jaune brilla dans les fentes de la porte. J’étais tout seul. Le cousin Debray s’était enfermé dans la bibliothèque. Mon père sortit, m’appela.
—Va dire adieu à ton oncle, mon enfant, murmura-t-il, à voix basse. Deux grosses larmes roulaient sur ses joues pâlies.
J’entrai dans la chambre. Mon oncle reposait, la tête renversée sur l’oreiller. Le visage convulsé, affreusement jaune, le corps immobile, on eût dit qu’il dormait. De temps en temps, un spasme secouait ses mâchoires, et ses mains posées à plat sur les draps; de sa bouche à peine ouverte, un petit bruit s’échappait doux et chantant comme le bruit d’une bouteille qu’on vide. La barbe poussée mettait des ombres dures sur la peau qui s’orangeait dans les saillies des os, qui se plombait dans l’évidement des muscles étirés. Au pied du lit, ma mère agenouillée priait. Priait-elle?...
Je m’approchai: le cœur défaillant, je déposai un baiser sur le front de mon oncle. Et dans cette brève seconde, où mes lèvres touchèrent sa peau insensible, me revint à l’esprit, avec une extraordinaire netteté, toute la vie de ce pauvre être; depuis le jour où, prenant mes livres de classe, il les avait lancés par-dessus le mur, d’un geste drôle, jusqu’au moment où il s’était blotti, obscène et si épouvantant dans l’angle de la chambre. J’éclatai en sanglots. Ma mère se releva, croisa les mains du mourant sur sa poitrine, inséra entre ses doigts un petit crucifix de cuivre, qu’elle avait apporté; puis elle se remit en prières.
Moi, malgré ma douleur, j’avais dans l’oreille l’air de la chanson; cet air revenait dans tous les bruits; il était dans le chuchotement des lèvres de ma mère; il était dans le râle, plus faible, plus léger, qui disait, en se dévidant ainsi qu’un doux ronron de chatte:
Qu’as-tu sous ton jupon? Lari ron Qu’as-tu sous ton jupon?
Et je répondais en dedans de moi-même, suffoqué par les larmes:
C’est un p’tit chat tout rond Lari ron C’est un p’tit chat tout rond.
Lorsque j’entrai dans la bibliothèque, le cousin Debray, debout sur l’escabeau, une bougie d’une main, passait l’inspection des livres. Depuis longtemps il cherchait à retrouver les volumes très chers et très rares que l’abbé, un jour, lui avait montrés.
—Eh bien? demanda-t-il... Et Jules?... On ne l’entend plus gueuler.
—Il est mort, dis-je, pris d’un nouvel accès de larmes.
Le capitaine faillit tomber à la renverse et fut obligé de se raccrocher au montant d’un rayon.
—Nom de Dieu! jura-t-il.
Il descendit bien vite de l’escabeau, empoigna sa casquette en peau de putois, qu’il avait laissée sur la table, et sortit, criant:
—Faut qu’on mette les scellés!...
VI
La famille Dervelle était réunie dans le cabinet du notaire, pour la lecture du testament de mon oncle. Le notaire montra d’abord et fit circuler une grande enveloppe jaune, carrée, fermée de cinq cachets très larges de cire verdâtre sur laquelle étaient écrits ces mots: «Ceci est mon testament.» Puis il observa que les cachets étaient intacts, les rompit, et retirant de l’enveloppe une feuille de papier timbré, pliée en deux, il lut, d’une voix lente et solennelle, l’étrange document suivant:
Les Capucins, le 27 septembre 1868.
Je n’ai jamais cru à la sincérité de la vocation des prêtres campagnards, et j’ai toujours pensé qu’ils étaient prêtres parce qu’ils étaient pauvres. Le métier de prêtre attire surtout les paresseux qui rêvent une vie de jouissances grossières, sans labeurs, sans sacrifices, les vaniteux et les mauvais fils que la blouse dégoûte et qui renient leurs pères aux dos courbés, aux doigts calleux; pour eux, le sacerdoce c’est le confortable bourgeois du presbytère, la table servie, l’orgueil d’être salués très bas par les passants. Si la plupart de ces tristes êtres, paysans révoltés et envieux étaient nés riches, ils n’auraient pas songé une seule minute à entrer dans les ordres, et si la fortune leur arrivait, tout d’un coup, presque tous s’empresseraient d’en sortir. J’en veux faire l’éclatante et publique démonstration.
Ceci donc est mon testament, et mon testament est cette démonstration.
Au premier prêtre du diocèse qui se défroquera, à partir du jour de ma mort, je lègue, en toute propriété, mes biens meubles et immeubles, composés ainsi qu’il suit:
1º Ma maison des Capucins, avec ses dépendances et tous les objets mobiliers qui la garnissent, de la cave au grenier, à l’exception toutefois de ma bibliothèque, dont je dispose ci-après.
2º Trois mille cinq cents francs de rentes, en valeurs diverses, dont les titres, tous nominatifs, sont déposés chez le notaire de Viantais.
3º L’argent monnayé, coupons, créances, etc... qui pourraient se trouver chez moi, à l’époque de mon décès.
Je ne doute pas que, ces dispositions étant connues, un grand nombre de prêtres ne se défroquent et ne viennent réclamer âprement ma maison, mes rentes, mon argent, mes meubles. C’est pourquoi je charge mon exécuteur testamentaire de veiller à ce que la qualité de «premier défroqué» soit bien et dûment établie,—ce qui sera une source de haines, de jalousies féroces, de mensonges impudents, de faux témoignages, de passions hideuses qui montreront ce que c’est que l’âme d’un prêtre. S’il arrivait que vingt, cinquante, deux cents prêtres, se fussent défroqués, le même jour, à la même minute, le sort devra décider auquel de ces co-défroqués appartiendra le legs que je fais ici, librement et joyeusement, de ma fortune. Ils la joueront, soit à la courte paille, soit à pile ou face, sous la surveillance de mon exécuteur testamentaire.
Ce légataire inconnu et indigne devra garder Madeleine Couraquin ma servante, lui payer cent vingt francs de gages annuels ou lui servir, à son choix, jusqu’à sa mort, quatre cents francs de rentes.
Je prie M. Servières, propriétaire à Viantais, mon ami, de vouloir bien remplir ces fonctions d’exécuteur testamentaire; je le prie aussi, en souvenir des bonnes relations que nous avons eues, en dédommagement des ennuis que je lui cause, d’accepter le legs que je lui fais de ma bibliothèque, telle qu’elle se composera le jour de ma mort. Et j’appelle toute sa sollicitude sur le paragraphe suivant.
M. Servières trouvera, dans la chambre qui fait face à la bibliothèque, une malle très vieille, peinte en noir, et dont le couvercle est garni de bandes en peau de truie. Je charge M. Servières, le quatrième jour qui suivra ma mort, de brûler cette malle dans la cour des Capucins, et ce, en présence du juge de paix, du notaire et du commissaire de police.
Je désire enfin que mon enterrement soit simple et très court; qu’il ne soit célébré aucune messe, qu’il ne soit brûlé aucun cierge durant le service religieux, lequel sera celui des pauvres. D’ailleurs, comme je déclare n’affecter aucune somme d’argent à la célébration de mes obsèques, je me repose, de ce soin, sur la déconvenue de M. le curé Blanchard.
Jules-Pierre-Marie Dervelle, Prêtre.
Le notaire avait fini la lecture. Hochant la tête, il retourna plusieurs fois la feuille de papier timbré, l’examina avec une attention contrite.
—C’est tout! dit-il, en faisant de la main un geste évasif... C’est bien tout.
Et il se leva demandant:
—Désirez-vous que je vous en fasse faire une copie?
Sur un signe affirmatif de mon père, le notaire entra dans l’étude avec le testament.
Ce fut de l’écrasement, de l’anéantissement. Le cousin Debray n’avait point bougé; le regard fixé sur le parquet, il semblait un bloc de pierre, tant son immobilité était complète, tant la stupeur pesait lourdement sur son corps, le tassait en boule inerte. Pourtant, au bout de quelques minutes, il se leva, à son tour, souffla très fort:
—Ah! le nom de Dieu de saligaud! cria-t-il d’une voix sourde.
Et, sans regarder personne, il partit poussant d’effroyables jurons.
Quant à mon père, certes, il avait toujours redouté quelque «farce» suprême de l’abbé, mais ce testament, il ne l’aurait jamais prévu! Ce testament dépassait sa raison de bourgeois peureux de toute la terrible hauteur d’un sacrilège irréparable; ce testament perpétuait jusque dans la mort cette vie d’impiété, d’ingratitude, de désordre et de mystification qui avait été celle de son frère; ce testament était le dernier hoquet de cette âme impénitente, le dernier rictus de ce démoniaque esprit, rictus qu’il reverrait, hoquet qu’il entendrait, sans cesse, désormais. Et ce qui l’affligeait cruellement aussi, c’était cette outrageante indifférence de mon oncle envers une famille qui l’avait soigné, qui s’était dévouée, dans l’enfer de son agonie. Mon père s’attendrissait sur lui-même, sur moi; il se répétait le cœur gros, les yeux humides:
—Pas un mot pour moi!... Pas un souvenir pour Albert!... Ma femme, je comprends encore... Mais moi!... mais le petit!...
Quand le notaire rentra, apportant la copie, mon père éprouva le besoin de s’épancher un peu, et, doucement, tristement:
—C’est dur, tout de même, une chose comme ça! dit-il. Mon Dieu! ce n’est pas tant sa fortune... Il était libre d’en disposer, quoique, en vérité, ce testament soit une infamie... Enfin... Mais c’est le procédé! Pas un souvenir pour Albert, qui est son filleul, le pauvre enfant!... Tenez! il ne lui aurait laissé que sa bibliothèque... Ça n’était pas grand’chose, n’est-ce pas?... Eh bien! il n’y aurait rien eu à dire!... Et cependant autrefois, à Randonnai, hier encore, aux Capucins, j’ai abandonné, pour lui, mes clients! Ah! les gens vont en faire des gorges chaudes!...
Le notaire approuvait, réglait ses expressions de physionomie et ses gestes sur ceux de mon père.
—Oui, oui! disait-il... très contrariant!... très contrariant... Ce n’est pas un conseil que je vous donne, mais il me paraît attaquable, tout ce qu’il y a de plus attaquable. Je ne sais pas jusqu’à quel point... Enfin, vous ferez ce que vous voudrez!...
—Un procès! gémissait mon père... Ah! ma foi, non!... Et puis la blessure n’en serait pas moins là...
Cependant, il serra la copie dans son portefeuille et revint bien vite à la maison, où M. et Mᵐᵉ Robin l’attendaient.
En entendant la lecture du testament, ma mère eut peine à se contenir; Mᵐᵉ Robin poussa des cris de révolte; M. Robin s’exclama:
—Il est nul, nul, nul!... C’est un autel à l’impiété, à l’immoralité... Il est nul!... Et comment délivrer ce legs au premier défroqué!... Il est nul.
Durant trois heures, il cita des commentaires du Code civil, des arrêts de la Cour de cassation. Dans les yeux de ma mère était une effrayante et sombre lueur de haine. Mon père, doucement, se plaignait!...
—Pas un souvenir pour le petit!... Et si vous saviez comme nous l’avons soigné!... Le petit lui faisait la lecture... Son filleul, madame Robin, est-ce croyable!... Ah! il doit rire de nous, Servières!... La bibliothèque à Servières? Je vous demande un peu?
L’enterrement fut simple et court, ainsi que mon oncle le désirait. Il fut même presque gai. Pas un prêtre ne vint des paroisses voisines. Comme pour les pauvres gens, aucune draperie ne décora le portail de l’église, ni le maître-autel, et l’orgue resta muet. Mais derrière le cercueil, la foule était énorme, une foule chuchotante et gouailleuse, qui commentait le testament de l’abbé... Les réflexions plaisantes, irrespectueuses, s’échangeaient d’un groupe à l’autre; l’histoire de la malle circulait de bouche en bouche. Et cela faisait, tout le long du cortège, un concert de rires étouffés, de rires ironiques que rythmaient le derrlin, derrlin de la tintenelle, et, de minute en minute, la voix graillonnante d’un chantre. Au cimetière, la foule grossie, se précipita, se bouscula autour de la fosse. Elle s’attendait peut-être à ce que mon oncle allait soulever tout à coup le couvercle de la bière, montrer sa figure grimaçante, exécuter une dernière pirouette, dans un dernier blasphème. Quand le trou fut comblé, l’assistance se retira lentement, déconcertée de n’avoir rien vu de surnaturel et de comique. Personne ne vint jeter un peu d’eau bénite sur la terre nue, où pas une couronne, pas une fleur ne fut déposée.
Le quatrième jour qui suivit la mort de mon oncle, nous nous acheminions, mon père et moi, vers les Capucins. M. Robin, qui devait assister à l’incinération de la malle, avait tenu à nous emmener avec lui. Déjà le notaire, M. Servières, le commissaire de police étaient arrivés. Au milieu de la cour, une sorte de petit bûcher était préparé, un bûcher fait de trois fagots très secs, et de margotins qui devaient alimenter le feu. M. Robin était venu poser les scellés, partout, aux Capucins. On constata que les cachets qui fermaient la malle avaient été respectés, puis M. Servières et le commissaire de police apportèrent la malle dans la cour, et la calèrent, avec précaution, sur les fagots. Ce fut un moment d’émotion vive, et presque de terreur. Le mystère qui gisait au fond de cette malle inquiétait. Et il allait se dissiper en fumée! On le redoutait, mais on aurait voulu le connaître. Et tous, nous avions les yeux tendus sur la malle, des yeux pointus qui s’efforçaient de traverser les planches, les affreuses planches vermoulues et gondolées, lesquelles nous dérobaient... quoi?... Le juge de paix se rapprocha de mon père, et très pâle, il dit:
—Si c’était plein de matières explosibles!
Mon père le rassura.
—Si ç’avait été comme ça, fit-il, c’est moi qu’il aurait chargé de mettre le feu à la malle.
M. Servières inséra des bouchons de paille flambante dans l’entrelacement des fagots. D’abord, d’épaisses colonnes de fumée montèrent dans l’air tranquille, à peine inclinées par une légère brise de l’est. Peu à peu, le feu couva, pétilla, la flamme grandit, tordant les branches sèches, une flamme jaune et bleuâtre qui bientôt vint lécher les flancs de la malle! Et la malle s’alluma, glissant, s’affaissant dans le brasier. Les côtés, vermoulus et très vieux, s’écartèrent, s’ouvrirent brusquement; un flot de papiers, de gravures étranges, de dessins monstrueux s’échappèrent, et nous vîmes, tordus par la flamme, d’énormes croupes de femmes, des images phalliques, des nudités prodigieuses, des seins, des ventres, des jambes en l’air, des cuisses enlacées, tout un fouillis de corps emmêlés, de ruts sataniques, de pédérasties extravagantes, auxquels le feu, qui les recroquevillait, donnait des mouvements extraordinaires. Tous nous nous étions rapprochés, les prunelles dilatées par ce spectacle imprévu.
—Va-t’en!... va-t’en, petit!
C’était mon père qui m’avait pris par le bras, et me renvoyait, loin du bûcher.
—Va-t’en!... va-t’en, petit.
Je me retirai, l’esprit très troublé, et me postai à l’entrée de l’allée de lauriers. Durant un quart d’heure, tous les cinq, ils restèrent là penchés au-dessus de la flamme, balançant, au bout de leur col étiré, des têtes curieuses et des regards voraces.
Le feu s’éteignit, la fumée se dispersa. Et toujours ils regardaient le tas de cendre qui se refroidissait.
Le retour à Viantais fut silencieux. Sur la place, au moment de quitter M. Robin, je levai les yeux sur la maison des demoiselles Lejars. Derrière sa fenêtre, le petit Georges cousait, plus courbé, plus terreux, plus anguleux que jamais. Ses mains allaient et venaient, tirant l’aiguille.
—A ce soir! dit mon père au juge de paix.
—A ce soir! répondit M. Robin.
Le soir, la vie recommença comme par le passé. A plusieurs reprises, mon père s’écria:
—Mais qu’a-t-il pu fabriquer à Paris?
Et il me sembla que j’entendais un ricanement lui répondre, un ricanement lointain, étouffé, qui sortait, la-bas, de dessous la terre.
Kérisper, Juillet 1887, janvier 1888. FIN Paris.—Typ. Ph. Renouard, 19, rue des Saints-Pères. 45369