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Jusqu'à la fin du monde

REFLETS DES ÉVANGILES (continued 2)

Reading edition

2o C’est reconnaître à l’État le droit de dissoudre et d’expulser, de spolier les Congrégations, c’est-à-dire des communautés d’hommes et de femmes réunis pour suivre une règle qui ne trouble en rien l’ordre social et pour prier en commun.

3o C’est reconnaître à l’État le droit d’imposer aux enfants une instruction et une éducation athées dans ses écoles.

Vraiment, on se demande si l’on rêve lorsqu’on voit des gens qui se croient bons catholiques assumer une pareille responsabilité devant Dieu, sous prétexte d’éviter un plus grand mal ! Comme si le pire des maux n’était pas d’ouvrir la brèche par où la horde en révolte contre la loi divine investirait le Temple et en souillerait le Parvis.

Tout de même, une multitude de fidèles n’admettent pas cette tactique aberrante d’où ne résulterait que le déshonneur de l’Église. Ils ont interrogé leur conscience et elle leur a dit que les pauvres ruses — d’ailleurs éventées par l’ennemi — où s’égare le libéralisme n’étaient pas de nature à nous attirer les bénédictions de la Providence. Pleins de tristesse et d’anxiété, ils se sont alors tourné vers les chefs de la hiérarchie catholique et ils leur ont demandé ce qu’il fallait faire.

La réponse est venue.

Le 10 Mars 1925, une assemblée des Cardinaux et Archevêques de France a formulé une déclaration dont voici les passages essentiels :

1o Les lois de laïcité sont injustes d’abord parce qu’elles sont contraires aux droits formels de Dieu. Elles procèdent de l’athéisme et y conduisent dans l’ordre individuel, familial, social, politique, national, international. Elles supposent la méconnaissance totale de Notre-Seigneur Jésus-Christ et de son Évangile. Elles tendent à substituer au vrai Dieu des idoles (la liberté, la solidarité, l’humanité, la science, etc.) ; à déchristianiser toutes les vies et toutes les institutions. Ceux qui en ont inauguré le règne, ceux qui l’ont affermi, étendu, imposé, n’ont pas eu d’autre but. De ce fait, elles sont l’Œuvre de l’impiété, qui est l’expression de la plus coupable des injustices, comme la religion catholique est l’expression de la plus haute justice.

Exposant ensuite la tactique de compromission adoptée par les libéraux, la déclaration ajoute :

Cette tactique laisse les lois debout. A supposer qu’un ministère ou plusieurs ministères n’en usent qu’avec bienveillance, ou même cessent d’en user contre les catholiques, il dépendra d’un nouveau gouvernement de les tirer de l’oubli, de leur rendre leur vigueur et leur efficacité. Danger qui n’est pas imaginaire, car de notre temps le pouvoir passe continuellement d’un parti relativement tolérant à un parti extrême. Il suffit que le premier se soit montré un peu conciliant pour que le second, par réaction, ne garde, à notre endroit, aucun ménagement. Depuis des années, nous assistons à ce flux et à ce reflux de la persécution religieuse qui, au fond, s’est toujours aggravée. Elle habitue les esprits, fussent-ils sincèrement catholiques, à regarder comme justes, comme compatibles avec la religion les lois de laïcité ; elle favorise ces hommes qui, oscillant perpétuellement entre le laïcisme et le catholicisme, sont prêts à toutes les concessions pour gagner des voix à droite et à gauche, pour entrer dans un ministère, et n’essayant que d’atténuer quelques effets du laïcisme, en laissent subsister le principe, et en pratique lui sacrifient à peu près complètement le catholicisme. On dira qu’une attitude de conciliation nous a valu quelques faveurs particulières. Petits avantages quand on songe à l’immense courant d’erreur et de mal qui envahit les âmes et les entraîne à l’apostasie ! Petits avantages qui nous enchaînent et nous empêchent de réagir contre nos adversaires !

2o Les plus malfaisantes de ces lois continuent à agir, quelles que soient les intentions des ministères successifs. Au moment des accalmies apparentes, nous avons eu trop de confiance, les écoles athées fonctionnaient sans arrêt ; on préparait les dossiers contre les Ordres religieux, et l’attribution des biens ecclésiastiques se poursuivait sournoisement et sûrement.

3o Cette politique encourage nos adversaires qui, comptant sur notre résignation et notre passivité, se livrent chaque jour à de nouveaux attentats contre l’Église. En somme, les lois de laïcité se sont multipliées au point de réduire chaque jour davantage la reconnaissance du domaine divin sur nous et le champ de nos droits et de nos libertés. Ces pensées frapperont singulièrement quiconque se rappellera la série des lois dont nous sommes les victimes, quiconque invoquera le témoignage de l’histoire pendant le dernier demi-siècle.

C’est pourquoi la majorité des catholiques vraiment attachés à leur foi demande qu’on adopte une attitude plus militante et plus énergique. Elle demande que sur tous les terrains, dans toutes les régions du pays, on déclare ouvertement et unanimement la guerre au laïcisme et à ses principes jusqu’à l’abolition des lois iniques qui en émanent ; que, pour réussir, on se serve de toutes les armes légitimes.

La déclaration énumère ensuite les moyens d’action contre les lois laïques. Puis elle conclut :

Les révolutionnaires multiplient les démarches, voire les grèves ; ils assiègent et ils harcèlent le gouvernement qui, presque toujours, finit par céder à leurs instances. Pourquoi, autant que nous le permettent notre morale, notre dignité, notre amour de la paix fondée sur la justice et la charité, ne les imiterions-nous pas, afin d’effacer de notre code les lois qui, suivant l’énergique parole d’un de nos évêque, « nous mènent du laïcisme au paganisme » ?

Assurément, l’œuvre est immense et difficile, mais le propre de la vertu de force est d’affronter les obstacles et de braver les dangers. De plus, nous disposons de troupes dont le nombre et le courage égalent au moins le nombre et le courage des autres groupements, car une multitude de chrétiens, à compter seulement ceux qui sont fervents et agissants, sont impatients d’engager la lutte. Nos cadres — paroisses, diocèses, provinces ecclésiastiques, — sont préparés. Ce qui a trop manqué jusqu’ici aux catholiques, c’est l’unité, la concentration, l’harmonie, l’organisation des efforts. N’auront-ils pas assez d’abnégation pour former un corps compact qui travaillera avec ensemble sous la direction de leurs supérieurs hiérarchiques ? On dira que cette attitude nous expose à des retours offensifs et impitoyables de nos adversaires. Ce n’est pas certain ; en tout cas, à quelles calamités ne nous expose pas l’attitude contraire ? Quel avenir nous attend si, satisfaits d’une légère et artificielle détente, nous nous endormons ? Jamais peut-être, depuis cinquante ans, l’heure n’a paru aussi propice. A la laisser passer sans en profiter, il semble bien que nous trahissons la Providence.

Quel réconfort pour les âmes droites que ces magnifiques paroles qui disent si nettement le vrai ! Quelle reconnaissance nous devons à nos chefs pour nous avoir indiqué le chemin à suivre, le chemin de lumière, celui qui passe loin des sables mouvants et des landes mal famées où se fourvoie le libéralisme !

Célébrant cette Déclaration, M. Robert Havard a eu raison d’écrire : « Elle est une charte précieuse, si l’on en tient compte pratiquement, si l’on ne l’étouffe pas sous des équivoques. Nul document n’est plus propre à instaurer la discipline des catholiques, par-dessus leurs divergences politiques. Au seuil de l’autre camp, on a disposé, comme pierre de touche, les lois intangibles et la laïcité de l’État. Nous voudrions que, chez les catholiques, la Déclaration de leurs pasteurs spirituels jouât le même rôle, c’est-à-dire qu’elle servît à les grouper en un seul faisceau[4]. »

Quant à moi, mon choix est fait. Un ange m’apparaîtrait pour m’enjoindre d’apporter mon suffrage aux libéraux qui acceptent les lois laïques, m’appuyant sur la Déclaration, je lui répondrais comme sainte Angèle de Foligno : « — Je te connais : c’est toi qui es tombé du Ciel ! »

LES DISCIPLES D’EMMAÜS

Jésus feignit d’aller plus loin ; mais ils le pressèrent, disant : « Reste avec nous car le soir arrive et le jour est déjà sur son déclin… »

Notre cœur n’était-il pas tout brûlant au dedans de nous, pendant qu’il nous parlait sur le chemin ?… (Saint Luc, XXIV).

« Les faits de la vie de Jésus continuent, chaque jour, à se reproduire sous nos yeux. Le voile du temple se déchire chaque jour devant le regard des croyants afin qu’ils puissent contempler les mystères de la foi. Comme la terre tremblait devant la majesté du Crucifié, la chair tremble sous l’impression des paroles et des choses nouvelles que nous apporte Jésus-Christ. Les pierres se brisent : des cœurs qui étaient durs comme pierre se brisent par la contrition. Semblables, jusque-là, à des tombeaux pleins de corruption, ils vont être débordants de vie ; ils vont rendre gloire au Créateur. Les tombeaux s’ouvrent, ces tombeaux qui contenaient des âmes mortes à la loi divine. Ces âmes sortent d’elles-mêmes, elles suivent Jésus et elles marchent dans une nouvelle vie. »

Ainsi parlait Origène. Ainsi Jésus se manifeste aux âmes qui le cherchent à travers cette vie transitoire et se manifestera aux âmes qui le chercheront — jusqu’à la fin du monde. Il n’est pas un verset de l’Évangile où nous ne puissions constater que tous les épisodes de son passage sur la terre, toutes les phrases prononcées par Lui se répètent quotidiennement. Non seulement son verbe et ses actes nous instruisent et nous émeuvent mais encore ils prennent une valeur de symbole perpétuel pour les contemplatifs.

Tant que nous attachons de l’importance aux illusions d’ici-bas, nous sommes pareils à d’étranges convives aux noces de Cana qui estimeraient le moins bon vin si délectable qu’ils ne se soucieraient pas du vin miraculeux que leur offre Jésus. Au contraire, dès que nous comprenons ceci : Rien n’a d’importance hormis la Sainte Trinité, nous écartons tout ce qui n’est pas ce breuvage incomparable, la Grâce illuminante par quoi le spectacle du monde ne nous présente plus que l’image, perçue « comme dans un miroir », de la vie intérieure.

Alors nous obéissons joyeusement à la Sainte Vierge qui nous prescrit : « Tout ce qu’il vous dira, faites-le. » Et nous méritons de nous écrier après elle : « Il crée en moi de grandes choses, Celui qui est la Puissance ! »

Il y a des heures aussi où nous sommes les disciples d’Emmaüs…

Je me souviens : j’étais à Paray-le-Monial, occupé à écrire la vie de Sainte Marguerite-Marie. Des jours vinrent où j’éprouvai de ces crises d’aridité qui portent à prendre l’apparence pour la réalité. Privé, pour un temps, du sentiment que Jésus rayonne au centre de l’âme éprise de le servir, j’errais dans le désert par une nuit très obscure.

Une bise incessante me cinglait et je me traînais en grelottant le long d’une route rocailleuse qui me semblait n’aller nulle part. A cause de toute cette ombre qui pesait sur moi — qui régnait en moi — je ne distinguais rien des formes alentour. J’avais seulement l’impression de m’enfoncer dans une solitude stérile dont je n’atteindrais jamais la limite. Tantôt j’étais si las que j’avais peine à poser un pied devant l’autre. Tantôt je m’efforçais de presser le pas, m’imaginant qu’ainsi je parviendrais à l’extrémité de cette morne étendue et que, là-bas, je retrouverais ma Lumière. Mais je me décourageais vite et alors je devenais immobile à ouïr, avec angoisse, les houles de ce vent lugubre qui ricanait comme un démon. Et, triste hors de toute mesure, je me répétais : Jésus est mort en moi. Il ne ressuscitera pas…

Or, comme j’allais m’étendre sur les pierres du chemin et laisser mon âme se dissoudre dans la désespérance, voici qu’il y eut quelqu’un d’invisible près de moi qui me parlait de telle sorte que je dus me remettre en marche à côté de lui, avec l’instinct que l’accompagner me serait salutaire. Quels furent ses propos ? — Je ne puis qu’en résumer la substance.

Il me disait : — Ce Jésus que tu regrettes, n’as-tu pas fait l’expérience qu’il se donne, quand il le juge à propos, à ceux qui ne l’attendaient pas ? Sais-tu si, en ce moment, ce n’est pas pour t’apprendre ta misère sans lui qu’il semble t’avoir abandonné ?

Il me disait encore : — Si tu te cherches, tu ne te trouveras pas. Si tu cherches Jésus, tu le trouveras là même où tu n’aurais pas cru qu’il pût être. Mais, pour cela, il faut ne penser qu’à lui et non t’apitoyer sur ta médiocre personne.

Ensuite il me rappela tout ce que Jésus avait fait pour moi depuis ma rédemption. Puis il s’arrêta et me regarda bien en face. En même temps, l’obscurité se dissipa, l’espace d’une minute, et le désert m’apparut comme une campagne en fleurs sous un soleil d’été. Mon compagnon de route se rendit visible aux yeux de mon âme. Il souriait… Ah ! je reconnus ce sourire : c’était celui du Bon Maître.

Puis le soleil se cacha derrière l’horizon et l’ombre envahit de nouveau la plaine. Je m’écriai : — Seigneur, reste avec moi. Vois, dès que tu t’éloignes, le jour décline et la nuit froide commence à ressaisir mon âme. Que suis-je en ton absence ?

Je crus l’entendre me répondre : — Je ne m’absente pas ; je suis avec toi surtout lorsque je semble t’enlever ma présence. Reprends ta route avec la seule volonté de me chercher quoi qu’il t’arrive. Et le soleil reviendra…

Il cessa de m’être sensible mais je me trouvais tout consolé car je venais d’apprendre à L’aimer pour lui-même et non pour le plaisir égoïste de me prélasser, sans abnégation, dans sa Lumière.

Durant ce même séjour à Paray, je me liai avec un homme d’une quarantaine d’années que nous appellerons Radius. La plus étrange et la plus sublime des aventures venait de le conquérir à Jésus, sans aucun intermédiaire. Voici, très simplement et très brièvement, son histoire.

Né dans une famille pieuse, il avait perdu la foi et abandonné toute pratique dès sa jeunesse. Il ne manifestait pas d’hostilité formelle à l’Église et il s’appliquait à observer un silence ironique lorsqu’on parlait des choses saintes en sa présence. Mais, aux profondeurs de son âme, il nourrissait un sentiment d’aversion d’une rare intensité contre la Révélation.

Il me disait par la suite : — La pensée que des gens puissent se faire une conception surnaturelle de l’univers, croire, prier, me mettait en colère. J’aurais voulu leur enlever l’espérance, les convaincre que, selon l’aphorisme d’un émule de Schopenhauer, la vie de l’homme doit se définir : « Un cauchemar entre deux néants. » D’ailleurs si je m’abstenais de propager, de bouche, parmi les nombreux catholiques avec lesquels j’étais en relations, cette lugubre doctrine, cela ne m’empêchait pas d’assembler des notes pour un livre où je comptais démontrer, d’une façon que je m’imaginais irréfutable, la non-existence de Dieu.

Il sied d’ajouter que cet état d’âme incarcérait Radius dans une geôle de tristesse dont l’esprit de négation tenait la porte soigneusement close. Vivre le dégoûtait à ce point qu’il rêvait de suicide.

Il en va souvent aussi chez ceux qui, d’une volonté délibérée, se ferment à la Grâce. Sous l’influence du Mauvais, cette perversité qui, depuis le péché originel, fait le fond de la nature humaine, produit en eux toutes ses conséquences. Non seulement elle les pousse à détourner les âmes de la Voie unique mais encore elle les incite à se détruire eux-mêmes.

Radius en était là quand, du jour au lendemain, tout changea. Il a plu à Notre-Seigneur que je sois mêlé à beaucoup de conversions ; celle-ci est la seule où j’eus à constater un retour à Dieu aussi soudain. D’habitude, le passage d’une âme de l’incrédulité totale à la foi prend un laps de temps assez considérable : des mois ou des années. Il y a des luttes, des alternatives de révolte et de soumission. Chez Radius, rien de pareil : son cas rappelle le foudroiement de Saint Paul sur le chemin de Damas.

Par suite de circonstances que les esprits irréfléchis attribueraient au hasard — mais le mot hasard ne représente nulle réalité — Radius entretenait des relations suivies avec un prêtre en résidence provisoire à Paray. Précisons que leurs entrevues n’étaient motivées que par des intérêts d’ordre purement matériel. Jamais la question religieuse n’avait été soulevée entre eux.

Or, un matin d’hiver, Radius eut une communication urgente à faire à cet ecclésiastique. Il se rendit à l’hôtel où celui-ci était descendu. Là, on lui dit qu’il le trouverait à la sacristie de la chapelle des Visitandines qui est, comme on le sait, le sanctuaire où Jésus apparut à Sainte Marguerite-Marie pour lui révéler le Sacré-Cœur.

Uniquement préoccupé de l’objet profane de sa visite, Radius se rendit à la chapelle et traversa rapidement la nef. Il passait à gauche du maître-autel pour atteindre la porte de la sacristie lorsque, subitement, il ressentit comme un choc au cœur. En même temps le sentiment de la présence de Dieu l’envahit et l’inonda de lumière. Il reçut la foi intégrale, d’un coup et — à fond.

Me racontant, plus tard, le miracle, il me disait : — Oui, c’est bien ainsi que la chose arriva. Une seconde auparavant, je ne croyais à rien, absolument à rien ; impossible d’être moins préparé à cette transfiguration de mon âme car si quelqu’un m’avait prédit la veille ou à mon lever, ce matin-là, que j’allais être converti, je lui aurais ri au nez…

La victoire de la Grâce fut tellement entière que l’idée ne lui vint même pas de résister. Il se confessa, il communia puis, sur le conseil du prêtre qui l’avait réconcilié, il alla faire une retraite de quinze jours à la Trappe de Septfons, située entre Paray et Moulins. Lors d’un de mes séjours fréquents en cette sainte maison, j’ai appris du religieux qu’on lui avait désigné pour directeur que l’adhésion de Radius aux vérités révélées était si solide qu’il avait eu seulement à lui donner quelques avis pour le règlement de sa nouvelle existence.

Et c’est ainsi que l’athée militant d’hier est devenu le catholique fervent qu’il n’a cessé d’être.

Voici maintenant comment l’amitié naquit entre Radius et moi. Nous prenions pension au même hôtel mais lui mangeait à la table d’hôte tandis que, par goût de l’isolement, je me faisais servir à une petite table, dans un coin de la salle. Il en résulta que nous fûmes plusieurs semaines sans nous parler autrement que pour échanger quelques phrases de politesse. Ce fut sainte Térèse qui nous fournit l’occasion de mieux nous connaître[5]. — Radius avait coutume d’apporter aux repas un livre qu’il plaçait côté de son assiette et où il s’absorbait sans grand souci des vagues nourritures qui nous étaient distribuées.

Soit dit en passant, cette façon d’agir choquait grandement les pèlerins huppés et gourmés qui se succédaient dans ce pieux caravansérail. Ils estimaient, sans doute, que nulle lecture, fût-elle de religion, ne valait qu’on négligeât de paraître s’intéresser aux propos incolores où ils se confinaient sous prétexte de « bon ton ». Radius était donc peu considéré. Moi aussi, vu le soin que je prenais de me tenir à l’écart. Mais combien cela nous était égal !

Déjà, l’attitude de Radius me portait à le juger sympathique. Et puis je grillais de savoir quel était l’écrivain qui l’accaparait de la sorte. Certain jour, je ne pus réprimer ma curiosité. Comme j’avais fini de manger quelques minutes avant lui, quittant le réfectoire, je m’arrangeai pour frôler la table d’hôte et me pencher par-dessus l’épaule de Radius. Je lus le titre du volume. C’était le Château Intérieur, c’est-à-dire un des chefs-d’œuvre où sainte Térèse a rassemblé, pour les âmes vraiment éprises de Notre-Seigneur, les fruits les plus précieux de son expérience. Que Radius eût de la prédilection pour cette Reine des contemplatifs, cela me causa un indicible plaisir. Je m’écriai : — Ah ! vous aimez sainte Térèse !… Vous avez rudement raison !…

Radius ne s’offusqua pas de mon indiscrétion. Au contraire, il me suivit dehors et nous engageâmes une conversation qui se prolongea une partie de la journée. De là, notre bonne entente, qui, depuis, n’a fait que se consolider.

J’habitais presque en face du Carmel, en haut de cette superbe avenue de vieux platanes qui sort de la ville pour conduire à Charolles, le long du Val d’Or. Tous les matins, j’allais entendre la messe à la chapelle des Clarisses, asile de la Sainte Pauvreté, tabernacle d’holocauste et d’oraison perpétuelle où j’ai reçu quelques-unes des plus grandes grâces dont Dieu ait daigné combler son infime serviteur.

Quoiqu’il logeât à l’autre extrémité de Paray, Radius venait assez souvent à cette messe et ce nous était une occasion d’échanger quelques mots à la sortie. Mais chez moi surtout, nous avions la facilité de causer plus longuement. Toute la journée, Radius était retenu par des occupations fort astreignantes. De mon côté, bien que peu valide, je rédigeais cette vie de Marguerite-Marie qui, disent certaines âmes indulgentes, ne dessert pas trop la mémoire de la Sainte. Dès la nuit tombée, je me mettais au lit, d’abord parce que l’effort cérébral qu’exigeait ce travail difficile me fatiguait beaucoup et aussi pour économiser les frais de chauffage. Car cela se passait aux dernières semaines de la guerre et vers le temps de l’armistice. Le combustible était rare, coûtait cher et l’exiguïté de mes ressources ne me permettait pas de le renouveler à volonté. Je ne garnissais donc mon poêle que pendant deux ou trois heures par jour au plus.

Radius me rendait visite à peu près tous les soirs. Il s’asseyait à mon chevet et nous dialoguions sur les splendeurs de Dieu, c’est-à-dire sur le sujet qui intéresse, avant tout, les âmes de bonne volonté.

Je me souviens d’un colloque où mon ami me parla de la flamme surnaturelle qu’il sentait s’aviver sans cesse en lui. Elle s’épanouissait avec tant d’ardeur, qu’elle le maintenait dans un état de combustion qui allait parfois jusqu’à la souffrance physique.

— Telles sont les marques de l’amour de Jésus, lui dis-je. Tu entres, en ce moment, dans la première phase de la vie illuminative qui s’accompagne toujours d’un embrasement de l’âme si intense que le corps en éprouve les effets. N’étant pas habitué à ce divin calorique, Frère Ane — comme disait saint François d’Assise — proteste. Trouves-tu qu’il ait raison ?

— Pas le moins du monde, répartit Radius, je suis trop heureux de cette souffrance, d’autant qu’elle coïncide avec une allégresse d’âme qui, j’en ai l’intuition, me tient tout proche du Sacré-Cœur.

— Non seulement tout proche, repris-je, mais en contact avec Lui. D’ailleurs, ce n’est pas étonnant. C’est par l’action directe, instantanée, exclusive du Sacré-Cœur que s’opéra ta conversion. Il est donc normal qu’il prolonge la Grâce sensible de son effusion en toi. Tu es le disciple d’Emmaüs, après que « ses yeux se furent ouverts ». Comme lui, à cause de Jésus présent dans ton âme, tu t’écries : « Il est venu sur mon chemin ; mon cœur en est tout brûlant dans ma poitrine. » Tu avanceras, tu monteras parmi des joies et des souffrances simultanées et de plus en plus pénétrantes. Car il semble admissible que te voici l’un de ces contemplatifs qui peuvent s’appliquer les exclamations adorantes par quoi se conclut le Gloria de la messe. Tu solus Sanctus, toi, seul, ô mon Dieu, tu es la Sainteté qui me purifie du péché où je croupissais en rébellion contre toi. Tu solus Dominus, toi seul tu es le Maître qui enseigne mon âme obscure en l’illuminant de ta Grâce. Tu solus Altissimus, toi seul, tu es le Très-Haut qui m’attirera des pentes de la montagne jusqu’au sommet, afin que, si je reste digne de mériter tes complaisances miséricordieuses, j’aspire à l’union dès ici-bas avec ton essence. Oui, ces trois clameurs expriment les bonds successifs de l’âme que Dieu mène par la vie purgative et par la vie illuminative à la vie unitive sur la cime où elle se fond dans la Lumière incréée. Mais ne t’y trompe pas. Si tu es appelé à cette ascension, tu subiras de dures épreuve. Souviens-toi de ce que dit sainte Térèse : « Il ne faut pas envier les contemplatifs car ils paient, par des souffrances indicibles, le privilège de suivre Jésus partout où il va. »

Beaucoup s’arrêtent en route et renoncent à persévérer jusqu’à l’auberge d’Emmaüs où Notre-Seigneur romprait le pain avec eux. Seras-tu de ceux-là ?

— Je ne sais, répondit humblement Radius, je sais que j’aime Notre-Seigneur jusqu’à mourir pour Lui s’il était nécessaire et que j’envisage désormais l’existence comme une œuvre de sacrifice.

— Alors, repris-je, il est à conjecturer que, comme je le fais moi-même, tu auras des périodes d’hésitation et de défaillance, mais que tu les surmonteras pour reprendre ta route vers la cime, les yeux fixés sur ce soleil incomparable : le Sacré-Cœur. Notre mot d’ordre c’est : espérance invincible…

Ainsi nous échangions nos pensées, et nous y trouvions tant d’attrait que, souvent, il nous arrivait d’oublier la fuite des heures. Pour nous en rendre la notion, il fallait que la cloche, si frêle et si pure, du monastère des Clarisses commençât de sonner Matines. Il était minuit. Nous nous séparions ; et je m’endormais paisiblement sous l’égide des prières de ces saintes Moniales.

Notes in this chapter

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