LES DEUX RÉCITS DU CURÉ
Reading edition
Hic est vir caritatis cujus pietates non defuerunt.
Liber sapientiae
LE CURÉ DE GOUGNY-EN-BIERRE
Les récits qu’on va lire ne sont pas des fictions : ils narrent des faits réels. Mais les personnages qu’ils mettent en scène ayant existé ou existant encore, pour des raisons faciles à comprendre, on a changé quelques noms, et, de même, on a modifié ceux des villages où les événements se sont passés. Pour le surplus, tout est exact et rapporté aussi fidèlement que possible.
L’abbé Moret fut nommé à la cure de Gougny-en-Bierre dans des circonstances assez difficiles. Le prêtre auquel il succédait avait quitté le pays à la suite d’incidents qu’il vaut mieux ne pas spécifier. Et, comme il arrive à la campagne aussi bien qu’à la ville, les habitants de cette grosse commune, déjà peu pratiquants, s’autorisèrent de cette fuite pour décrier le clergé en général et pour s’ancrer dans leurs préventions contre l’Église.
L’évêque du diocèse se rendait compte de l’importance qu’il y avait à désigner pour cette paroisse en perdition un desservant qui fît oublier les souvenirs fâcheux laissés par le précédent titulaire. Après réflexion et enquête, son choix se porta sur l’abbé Moret. Celui-ci était alors professeur au petit séminaire. Son esprit surnaturel, ses mœurs, ses vertus, son zèle sacerdotal l’avaient fait estimer de tous. Ses collègues l’appréciaient à sa valeur ; ses élèves lui témoignaient une respectueuse affection ; parmi les fidèles, on l’estimait grandement. L’évêque, lui aussi, distinguait ce vaillant serviteur de Jésus-Christ et s’il différa quelque temps de l’envoyer à Gougny-en-Bierre, ce fut parce qu’il hésitait à priver son séminaire d’un éducateur aussi accompli. D’ailleurs, il ne lui imposa pas sa nomination. L’ayant convoqué en audience particulière, il ne lui dissimula point les obstacles spéciaux que présentait l’exercice du ministère dans ce village et il conclut : — Je ne m’adresse pas à votre obéissance dont je suis sûr ; je vous demande du dévouement et un pénible sacrifice. Le malheureux que vous remplacerez a mis les choses dans un si triste état que le soin de reconquérir à Dieu vos paroissiens exigera de vous une rare abnégation. Si, toutefois, vous avez des motifs de refuser ce poste de combat, je n’insisterai pas, car je vous connais assez pour admettre qu’ils seront sérieux et que vous n’avez en vue que le bien de l’Église. Je vous accorde deux jours de réflexion.
L’abbé Moret employa ce délai à s’examiner devant Dieu. Il m’a dit depuis que la décision lui avait extrêmement coûté à prendre parce qu’il craignait de ne posséder aucunement les qualités propres à réussir dans la tâche qui lui était présentée. Ceci est tout à l’honneur de son humilité, puisque ces dons existaient en lui à un haut degré comme le prouvèrent les résultats qu’il obtint par la suite. Il eut quarante-huit heures d’angoisse et de prières, puis il sentit que son devoir était là et son parti fut pris. Très triste mais plein de résolution, il se rendit chez l’évêque et lui déclara très simplement qu’il acceptait, sans réticences, sa nomination.
Il faudrait un volume pour exposer dans le détail l’apostolat de l’abbé Moret. D’abord la paroisse était fort étendue : neuf cents âmes à Gougny même, plusieurs hameaux dépendant de la commune et situés assez loin les uns des autres, Macherin, un binage à deux kilomètres et comprenant trois cents âmes.
Ensuite, partout, une hostilité affichée ou sournoise. Une poignée de croyants sincères s’affligeaient de constater cette malveillance presque unanime. Mais, timides, paralysés par le respect humain, ils semblaient s’y associer en manquant la messe et en se gardant de mettre les pieds au presbytère. L’abbé Moret sut leur inculquer qu’ils avaient le devoir d’affirmer leur foi et de démontrer par leur exemple qu’il était absurde autant qu’injuste de faire supporter à la religion la peine des fautes commises par un prêtre dévoyé. Il sut si fortement toucher ces âmes en désarroi, stimuler chez elles la piété agissante qu’il eut assez vite un noyau de partisans qui lui devinrent des auxiliaires. Peu à peu son influence s’accrut ; bientôt son labeur continuel et l’ascétisme exemplaire qui réglait sa vie lui amenèrent nombre de ses paroissiens, même parmi ceux qui s’étaient montrés d’abord les plus récalcitrants. Comme on l’observait de fort près, on ne tarda pas à remarquer que s’il se refusait tout bien-être, son austérité personnelle ne l’empêchait pas de compatir aux souffrances de ses ouailles et de leur montrer une affection sans limites. Le jugement porté sur lui se formula en ces termes : — Notre nouveau curé est dur pour lui-même mais combien il est doux aux autres !
Ce qui contribua beaucoup à lui ouvrir les cœurs c’est qu’ayant apporté avec lui une certaine fortune, il la dépensa jusqu’au dernier sou pour le bien de la paroisse. Non seulement l’église fut réparée et les ornements du culte augmentés et embellis, mais il fonda un dispensaire où des secours, des remèdes et des consultations médicales furent donnés gratuitement aux pauvres. Puis il bâtit un ouvroir et il réussit à y grouper les jeunes filles pour des travaux de couture destinés à des œuvres charitables. Un peu plus tard, il institua pour les jeunes gens une société de tir dont il fournit le matériel.
On n’énumère ici que les plus apparents de ses bienfaits. Mais il importe d’ajouter que ses aumônes atteignirent les détresses les plus cachées, que son dévouement à tous était infatigable et que, ne s’absentant jamais, il employait toutes ses journées et ses veilles à semer l’esprit de l’Évangile dans les âmes dont il se sentait comptable devant Dieu. Sa mansuétude coutumière ne l’empêchait d’ailleurs pas de montrer de la fermeté lorsque la chose était à propos. C’est ainsi qu’il réprima le pharisaïsme de quelques dévotes au vinaigre qui, se croyant mandatées pour censurer les faiblesses du prochain, lui commentaient la chronique scandaleuse de la région. Sourd à leurs ragots, il leur imposa silence et leur fit comprendre qu’elles n’auraient pas d’influence sur lui. Plusieurs lui en gardèrent rancune et ne s’abstinrent pas de le critiquer avec fiel. Mais, pareil à tous les bons prêtres, il supporta ces avanies comme une tribulation propre à développer en lui la vertu de patience.
Tels furent les traits essentiels de son action. Elle se montra efficace au point que dix ans plus tard, même les incrédules s’écriaient : — Ah ! si tous les curés ressemblaient à l’abbé Moret !… Les croyants disaient : — Avant lui, la paroisse de Gougny-en-Bierre était comptée parmi les plus irréligieuses du diocèse. Voyez comme il l’a régénérée… Et les fidèles ayant absolument le droit de juger leur clergé à la mesure de son zèle au service de Notre-Seigneur, ils ajoutaient : — Combien devraient l’imiter qui, placés dans des conditions analogues, se contentent de gémir en se croisant les bras et abandonnant tout à vau-l’eau. Que Dieu nous envoie beaucoup d’abbés Moret !…
Le prêtre doit être un homme d’abnégation et de sacrifice perpétuel. S’il se borne à distribuer les sacrements comme un rond-de-cuir distribue des papiers administratifs derrière un guichet, il manque à sa vocation. L’abbé Moret n’y manquait pas. Grâce à Dieu, il a encore passablement d’émules dans ce pays de mission que devient de plus en plus la pauvre France. L’inertie sacerdotale reste l’exception. Néanmoins, il n’y aura jamais assez d’apôtres voués ardemment au salut des âmes. Aussi quelle joie l’on éprouve à décrire l’œuvre de l’abbé Moret et avec quel empressement on la met en évidence !
Voici comment je connus ce prêtre de choix. Je résidais à Arbonne, village situé, comme Gougny, contre la lisière ouest de la forêt de Fontainebleau. Six kilomètres environ séparaient les deux communes. Je vivais très solitaire, rédigeant mon livre Du Diable à Dieu et ne sortant que pour monter à la chapelle de Cornebiche qui joua un rôle si décisif dans ma conversion et pour me livrer à de longues promenades sous bois. Ces courses méditatives avaient pour moi un grand charme, d’autant que, depuis toujours, je préfère la société des arbres à celle de la plupart des hommes. Et puis l’oraison s’élève si librement vers Dieu dans le silence de la forêt !
Comme quiconque à la ronde, j’avais entendu parler avec éloge de l’abbé Moret mais je ne le connaissais pas personnellement. Notre première rencontre eut lieu dans un sentier qui traverse le bornage sur le territoire de Macherin. Il venait à ma rencontre, lisant son bréviaire. Quand nous fûmes sur le point de nous croiser, je mis la main au chapeau pour le saluer. Mais il s’arrêta et, ayant oublié sa montre au presbytère, me demanda l’heure. Je le renseignai puis nous échangeâmes quelques phrases. Il se nomma, je fis de même et il me dit qu’il était au courant du motif de ma retraite en Arbonne. Tout de suite j’éprouvai de la sympathie pour lui et j’ai su que, de son côté, il me prit en gré. J’aimais la pureté lumineuse de son regard magnifiant un visage plutôt ingrat, son élocution virile, sans afféterie ni papelardise, sa science des âmes et surtout sa façon nette de mettre en valeur le sens surnaturel de notre existence sur terre. Je crois pouvoir affirmer qu’en retour, la « sauvagerie » qui me tient à l’écart des agitations mondaines ne lui parut point blâmable. Bref, de ce jour une liaison se forma entre nous. J’allais le voir assez souvent. Et c’est au cours de nos causeries que j’ai recueilli de sa bouche les événements rapportés ci-dessous.
Note
Puisqu’au cours des lignes précédentes j’ai nommé Cornebiche, qu’il me soit permis de formuler un éclaircissement au sujet de cette colline où — comme le savent mes lecteurs — s’élève une tour dont l’intérieur contient un autel et que surmonte une statue de la Sainte Vierge. La publication de Du Diable à Dieu y attira et y attire encore un certain nombre de visiteurs. Or, plusieurs personnes m’ont écrit pour s’étonner que le site et ses abords ne correspondissent que partiellement à la description donnée dans mon livre. La chose s’explique pourtant sans peine. En 1906, Cornebiche était fort ignoré. Le sentier qui aboutit au sommet de la colline, tout à fait dégradé, gravissait la pente à travers un pêle-mêle de rocs éboulés et d’arbres tombés. L’escalade en était donc très ardue. De plus la plattière où se trouve la chapelle était parsemée de jeunes bouleaux dont le peu d’élévation ne dissimulait pas le paysage alentour. Mais, depuis, les habitants d’Arbonne ont réparé le sentier, enlevé les obstacles qui le barraient presque à chaque pas. En outre, les bouleaux ont poussé. Ils forment un taillis épais qui arrête le regard à quelques mètres. Il est donc facile de comprendre que ma description, datant d’une vingtaine d’années, ne s’applique plus à l’itinéraire et à l’aspect actuel de Cornebiche.
UNE FEMME PRATIQUE
Une après-midi de printemps, l’abbé et moi, nous déambulions à travers la forêt. Quoiqu’il l’aimât beaucoup, ce n’était pas souvent que mon saint ami pouvait se donner cette récréation. Journellement, les mille occupations où l’absorbait l’exercice fervent de son ministère ne lui laissaient point de loisir. Il fallut même qu’il eût à visiter la femme souffrante d’un garde dont la maisonnette se trouvait à proximité de la futaie du Bas-Bréau pour qu’il consentît à m’accompagner. Son office charitable une fois rempli, je parvins à lui persuader de faire, en ma compagnie, un détour sous les arbres avant de regagner le village par le plus long. Le soleil trempait d’or fluide les frondaisons. Des souffles tièdes caressaient la tendre verdure des feuillages nouveau-nés. Un parfum de miel, avec une fine pointe d’amertume, s’exhalait des aubépines en fleurs. Comme c’était le temps de Pâques, la joie de la Résurrection se mêlait dans nos âmes au plaisir de nous imprégner de la jeune lumière qui se jouait parmi les ramures et de respirer cette atmosphère fortifiante. Je me sentais tout heureux de constater que notre flânerie faisait du bien au cher Curé. Un sang plus vif colorait ses joues d’ordinaire fort pâles ; sa haute taille, un peu voûtée par des fatigues excessives, se redressait ; il marchait d’un pas allègre en échangeant avec moi les plus gais propos.
Comme nous revenions par la belle route, ombragée de hêtres et de chênes centenaires, qui conduit à Fontainebleau, nous vîmes venir à notre rencontre une dame portant un petit panier au bras. Dès qu’elle approcha, je distinguai, à sa toilette et à son chapeau, que ce n’était pas une paysanne en quête de bois mort ou de champignons hâtifs. Elle avançait avec nonchalance et se baissait parfois pour cueillir sur le bord du chemin des campanules et des anémones. Or, aussitôt qu’à quelque distance elle eut reconnu l’abbé Moret, elle s’arrêta net, se consulta un moment puis, hâtant son allure, se jeta dans un sentier de traverse qui s’enfonçait au cœur du taillis. Il était évident qu’elle fuyait le prêtre.
— Hé, dis-je, monsieur le Curé, voilà une personne qui ne semble pas du tout disposée à vous adresser la parole !
L’abbé Moret eut un sourire triste : — Je la connais bien, dit-il, c’est Mme veuve Marival et j’ai, en effet, des raisons de savoir que ma présence lui est désagréable.
Il se tut et s’absorba dans une rêverie qui lui assombrissait le visage. Conjecturant qu’il y avait là quelque secret ressortissant à sa fonction, je m’abstins de le questionner et nous fîmes quelques centaines de mètres en silence. Alors, esquissant un geste comme pour écarter une idée pénible, le Curé reprit : — Je ne vois pas pourquoi j’hésiterais à vous confier le motif de l’aversion que Mme Marival nourrit à mon égard. La chose ne relève nullement du confessionnal et elle porte sur de déplorables états d’âme. Je vais donc vous la conter en vous priant de n’en point épiloguer dans le pays.
— Cela va sans dire, répliquai-je.
— Il y a quatre ans, commença le Curé, un ménage bourgeois sans enfants, les Marival, arrivant de Paris et ayant acheté une maison confortable à Gougny, s’y installa avec un mobilier qui indiquait de l’aisance. Ils vinrent d’abord assez régulièrement à la grand’messe le dimanche. Ainsi que j’en ai l’habitude pour tous mes paroissiens, à moins que ceux-ci ne me fassent entendre sans ambages qu’ils ne désirent pas de relations avec moi, je me présentai chez les Marival. Je fus reçu d’une manière affable et même empressée par le mari. Quant à la femme, elle ne me témoigna qu’une politesse sèche qui me donna l’impression qu’elle se tenait en garde contre la soutane. Il y avait quelque chose de si méfiant et, à la fois, de si astucieux dans son regard ! A divers indices, je découvris que c’était elle qui exerçait l’autorité dans la maison ; comme on dit vulgairement, « elle portait les culottes ». M. Marival pliait sous elle. Toutefois, s’il ne la contredisait jamais, s’il semblait approuver les aphorismes sèchement positifs qu’elle émettait, je remarquai qu’il lançait parfois, à la dérobée, de son côté des coups d’œil où se peignait plus de crainte et de timide révolte que d’affection conjugale. Bref, j’eus lieu de me convaincre qu’il devait exister entre eux un sujet de dissentiment qui, pour ne pas s’afficher en public, amenait peut-être des heurts dans le tête-à-tête. Plusieurs faits me confirmèrent, depuis, le bien-fondé de cette induction. Par exemple, au bout de quelques mois Mme Marival ne parut plus à l’église qu’aux grandes fêtes. Encore était-il visible que le souci d’observer les convenances avait plus de part à cette ponctualité très relative que la notion d’un devoir de piété à remplir. En somme, elle rendait au Bon Dieu des visites espacées pour l’apparence de même qu’elle échangeait des politesses cérémonieuses avec les quelques dames notables de la commune. Cela l’ennuyait mais c’était « comme il faut » et faisait partie des conventions sociales. Elle s’y adaptait donc pour ne pas encourir le reproche de singularité. — Rien de plus.
Au contraire, M. Marival devint de plus en plus pratiquant. Non seulement il se montrait fort exact à la messe du dimanche mais j’eus le plaisir de le compter parmi les assistants aux messes de la semaine. La chose se fit assez rapidement. D’abord il occupa son prie-Dieu un ou deux matins, puis ce fut bientôt tous les jours. Son attitude était fort recueillie et j’étais édifié par l’attention avec laquelle il suivait le Saint-Sacrifice. Vous savez : certaines expressions de physionomie ne sauraient leurrer un prêtre nanti de quelque expérience. Cependant j’observai aussi qu’il ne se confessait ni ne communiait. Même point à Pâques. Je m’aperçus également qu’il était toujours triste. Il y avait de l’angoisse et du trouble dans sa prière. Je ne trouvais pas en lui cette sérénité départie à ceux des fidèles qui vivent en paix avec Dieu. On eût dit que cette âme supportait un fardeau écrasant dont elle n’osait pas se débarrasser. Vous pensez bien que je me tenais prêt à lui venir en aide, que j’épiais l’occasion de le faire et que je suppliais le Seigneur de me la fournir. De son côté, M. Marival semblait désireux de me fréquenter davantage. Mais qu’il y mettait de précautions ! Il n’entrait jamais au presbytère. Lorsque je le rencontrais dans les rues du village, il évitait de me parler. Cette réserve étrange me donnait à croire que sa femme lui avait interdit d’entrer en rapports suivis avec moi et qu’il redoutait d’enfreindre la règle qu’elle lui imposait. D’ailleurs Mme Marival se manifestait de plus en plus hostile à ma personne. Son accueil, quand je me risquais dans son salon, était si revêche que j’aurais pu m’en offenser. D’autre part, M. Marival, tout le temps que durait ma visite, avait l’air au supplice, comme dans l’attente d’une algarade de sa terrible compagne. Pour lui éviter des ennuis, je m’abstins désormais de sonner à leur porte.
Or si, comme obéissant à une consigne, M. Marival se gardait de venir chez moi ou de m’aborder en public, je m’aperçus bientôt qu’il cherchait à m’entretenir sans témoins qui pussent rapporter à sa femme que nous nous abouchions. Soit lorsque j’allais à Macherin vers l’aube, soit lorsque je revenais, au crépuscule, de quelqu’un des hameaux environnants, je le voyais surgir d’un fourré où je crois bien qu’il se blottissait pour me guetter au passage. Parfois il feignait que notre rencontre fût fortuite ; parfois, il ne se mettait pas en peine d’explications. Toujours il offrait une mine embarrassée, mais où je démêlais quand même du plaisir à me parler librement. Inutile de préciser que je me prêtais de mon mieux à son besoin d’expansion. Nous eûmes ainsi plusieurs colloques que je m’efforçais de diriger vers les choses de Dieu. Mais à chacune de mes tentatives, il manifestait de la gêne, détournait l’entretien ou le laissait tomber comme s’il n’avait pas entendu, ou encore, il me quittait brusquement. De toute évidence, son secret ne voulait pas sortir. Il s’était mis en chemin avec l’intention ferme de s’ouvrir à moi puis, au moment de parler, le courage lui faisait défaut et il se verrouillait dans un silence désespéré.
Un soir, pourtant, il sembla prendre son parti comme on se jette à l’eau. A peine m’eut-il rejoint qu’après quelques banalités sur la température, il me dit sans transition : — Monsieur le Curé, quelqu’un que je connais désirerait être renseigné sur un cas de conscience qu’il m’a chargé de vous exposer…
Naturellement, je compris tout de suite qu’il s’agissait de lui-même et, à part moi, je ne pus m’empêcher de m’égayer un peu en constatant la naïveté de son subterfuge.
— Je suis tout à votre disposition, répondis-je, et je remercie sincèrement celui qui vous délègue de la confiance qu’il veut bien me témoigner.
Il reprit : — Voici : cet homme possède la foi ; il tâche de prier avec ferveur ; il implore la miséricorde divine mais il sent qu’il ne remplit pas tout son devoir parce qu’un obstacle qu’il ne se résout pas à franchir l’écarte des sacrements. Que doit-il faire ?
Je me recueillis un peu puis je demandai mentalement à Dieu de m’éclairer sur la ligne à suivre et je fus exaucé aussitôt, car il me fut inspiré de lui dire : — Cette âme dans la peine et qui soupire après la délivrance, c’est la vôtre, n’est-ce pas ?
Il eut un sursaut, hésita quelques secondes puis avoua : — Eh bien oui, c’est moi…
— A merveille, continuai-je, la situation est plus nette entre nous et je préfère qu’il en soit ainsi. Je vous dirai donc que, depuis longtemps, votre conduite me rend perplexe. Vous venez, à peu près tous les jours, à la messe ; tout prouve que ce n’est pas pour vous une formalité vaine. Je dois donc vous tenir pour un chrétien plus occupé de Dieu que beaucoup d’autres. Néanmoins, par une inconséquence bizarre, vous vous privez des sacrements alors que, logiquement, vous devriez les rechercher. Plus encore — et cela m’a fort étonné — vous ne faites même pas vos Pâques. Cependant n’ignorez pas que se confesser et recevoir la Sainte-Eucharistie, à cette époque de l’année, c’est un commandement de l’Église auquel tout catholique a le devoir de se conformer.
— Je sais cela, reconnut-il à voix basse.
— Alors, pourquoi vous dérober ?
Il porta la main à sa gorge comme s’il étranglait puis il fit un geste de détresse. Combien je le prenais en pitié ! Mais il fallait aboutir.
— Je suis votre ami, poursuivis-je, n’en doutez pas une minute. Soyez sûr également que le caractère dont je suis revêtu et qui fait de moi le serviteur de mes paroissiens m’a préparé à tout entendre et, le cas échéant, à tout absoudre. Je vois qu’une charge excessive vous opprime et je vous supplie d’être convaincu que je donnerais mon sang pour vous l’enlever.
Dieu conférait sans doute à mes phrases l’accent nécessaire, car il fut touché. Des larmes débordaient d’entre ses paupières et il tourna vers moi un regard si plein de gratitude que je crus bien avoir remporté la victoire.
Hélas, pas encore !…
Il se contenta de me dire d’une voix entrecoupée : — Quand on a commis une faute grave et dont les suites ne cessent de léser autrui, il est nécessaire, si je ne me trompe, non seulement de s’en repentir mais de la réparer ?…
— Sans nul doute, répondis-je. Pour que le sacrement de pénitence soit efficace, il faut d’abord avoir la contrition et ensuite, agir de telle sorte que le péché dont nous sollicitons le pardon, nous formions la résolution de ne plus le commettre. Cela dans tous les cas et particulièrement dans celui où ses conséquences nuiraient au prochain. Alors nous devons, autant qu’il nous est possible, supprimer la cause du mal que nous avons fait. Que vaudrait devant Dieu notre repentir si, à notre escient, le tort dont nous nous sommes rendus coupables envers autrui continuait de produire ses effets ?
— Oui, oui, voilà le point, murmura M. Marival. Puis il se tut et, les yeux baissés, se tordit les mains.
Je crus deviner le motif de ce mutisme et je repris : — Si, pour une raison quelconque, vous ne jugez pas à propos de vous présenter à mon confessionnal, je suis tout prêt à vous adresser à l’un de mes collègues dans l’endroit qui vous conviendra le mieux. N’ayez aucun scrupule à cet égard : Je ne me formaliserai pas que vous ayez recours à un autre que moi. Je ne désire qu’une chose : c’est que vous vous réconciliez entièrement avec Dieu.
Je pensais l’avoir mis au pied du mur et j’attendais anxieusement sa réponse.
Il m’échappa. Soudain, comme si la perspective de se libérer sans délai le bouleversait à fond, il sembla pris de panique.
— Plus tard !… Plus tard !… s’écria-t-il.
Et, me laissant là, il s’éloigna précipitamment. Puis tout à coup il s’arrêta, comme frappé par une réflexion, fit demi-tour et, revenant vers moi, me jeta : — Ne le dites à personne, à personne que je vous ai parlé…
Je compris que cela signifiait : — Surtout pas à ma femme !
Il se perdit dans l’ombre croissante. Tout déconcerté, je demeurai sur place… Ah ! c’est cela que je ne puis me pardonner. J’aurais dû courir après lui, le rattraper et alors Dieu m’aurait indubitablement inspiré les paroles qui l’auraient persuadé de ne pas différer. Mea culpa, j’ai manqué de résolution… Et j’en fus puni, comme vous allez voir.
Le lendemain, M. Marival n’assista pas à la messe. Le jour d’après, les rumeurs du village m’informèrent qu’il était tombé malade et gardait le lit. Je n’en fus pas extrêmement surpris car, lors de notre dernière rencontre, sa pâleur et l’altération de ses traits m’avaient inquiété. Le regret d’avoir perdu l’occasion de soulager cette pauvre âme dans l’angoisse me tourmentait et m’empêchait de dormir. Je me jurai de tout faire pour pénétrer jusqu’à lui.
Donc, un matin, sitôt ma messe dite, j’allai tout droit chez les Marival. Ne me faisant guère d’illusions quant à la nature des sentiments que me portait la femme, je n’espérais pas trop un tête-à-tête avec le mari. Du moins, il me verrait et aurait la consolation de se dire que je ne l’oubliais pas. Et puis, malgré tout, qui sait si Dieu ne lui donnerait pas la force d’exiger qu’on me laissât seul avec lui ? Malheureusement, les choses se passèrent d’une façon toute différente.
A peine eus-je sonné que Mme Marival en personne vint m’ouvrir. On ne m’ôtera pas de l’esprit qu’elle se tenait à l’affût de ma visite et qu’elle s’était préparée en conséquence.
Elle se campa dans l’embrasure, les coudes écartés, comme pour me barrer le passage. Sans me donner le temps d’ouvrir la bouche, la mine rogue, les yeux allumés d’une flamme haineuse, elle me dit, d’un ton coupant comme une bise de décembre : — Monsieur le Curé, vous venez voir mon mari ?… C’est inutile ; son état réclame le plus grand calme. Et, d’ailleurs, il ne vous a pas demandé.
— Mon Dieu, Madame, répondis-je, loin de moi l’idée de lui causer quelque agitation. Cependant, êtes-vous bien sûre que, tout au contraire, ma présence et, si possible, quelques mots échangés avec moi ne lui procureraient pas ce calme dont je crois, comme vous, qu’il a le plus grand besoin ? Je vous promets de ne pas le fatiguer par une trop longue entrevue.
Elle me toisa d’un air de défi sardonique. Et cette expression de physionomie signifiait clairement : — Tu voudrais bien le confesser. Mais tu n’y arriveras pas. Je suis là pour t’en empêcher.
De vive voix, elle se contenta de répéter : — Il n’a pas demandé à vous voir ; vous n’entrerez pas !…
Que faire ? Je ne pouvais entamer, sur ce seuil, une discussion que, selon toute probabilité, elle n’eût pas hésiter à pousser au scandale. Déjà, des voisines, étonnées de son attitude agressive, nous regardaient avec curiosité. Dieu sait les commentaires qui eussent suivi si j’avais insisté d’une façon trop acerbe !
Simplement, je repris : — Je me retire, Madame, en souhaitant que Dieu vous envoie la pensée de me faire appeler avant qu’il soit trop tard.
Mme Marival ne souffla mot. Mais dans le sourire vraiment démoniaque qui lui tordait les lèvres tandis qu’elle refermait la porte, je lus ceci : — Si tu comptes que je te ferai appeler, tu peux attendre !…
Que se passait-il dans cette âme enténébrée pour qu’elle se montrât si opiniâtre à m’interdire le chevet de son mari ?… Les jours qui suivirent, je me fatiguai l’esprit à retourner ce problème. Et je m’attristais toujours davantage, ayant l’intuition nette que M. Marival aurait été soulagé de me voir et de se confier à moi. Il me semblait inadmissible qu’un homme, dont je connaissais la foi, se sentant en danger de mort, n’éprouvât pas le désir de se préparer au Jugement de Dieu lorsqu’il en était encore temps.
Si seulement Mme Marival s’était absentée, ne fût-ce qu’une heure, j’en aurais profité pour m’introduire dans la maison : la servante était pieuse et je ne crois pas qu’elle m’aurait refusé l’entrée. Mais je ne pus avoir recours à cet expédient. Tant que dura la maladie de M. Marival, sa femme ne mit pas le pied dehors. Et c’était si bien un plan arrêté chez elle d’isoler son mari qu’elle n’admit aucune de ses relations dans la chambre à coucher, qu’elle ne prévint nul de leurs parents et qu’elle ne fit même pas appeler le médecin. On eût dit qu’elle redoutait de la part du moribond des révélations sur des choses qu’elle tenait essentiellement à garder secrètes. Cette séquestration étrange fit jaser. Mais elle ne parut pas s’en émouvoir. Deux ou trois de ces curieuses qui cherchent toujours à connaître les tenants et aboutissants de l’existence d’autrui, pour en alimenter leurs caquets, risquèrent des visites sous prétexte de prendre des nouvelles de ce « pauvre Monsieur », comme elles disaient. Mme Marival les reçut dans l’antichambre, leur répondit brièvement qu’il s’agissait d’une indisposition assez bénigne et ne cacha pas sa hâte de les congédier. Elles se retirèrent fort déçues. Et les langues de marcher !
Au bout d’une semaine, je ne sais par quel canal, le bruit se répandit que cette indisposition soi-disant sans gravité prenait décidément une mauvaise tournure. On disait que M. Marival était au plus bas et ne passerait sans doute pas la nuit.
Je ne pus y tenir. Il fallait, coûte que coûte, que je fisse une nouvelle tentative pour pénétrer jusqu’à lui. C’était mon devoir et j’étais absolument décidé à le remplir, dussé-je essuyer les insolences de cette femme.
Je me rendis donc à la maison Marival. Je sonnai. On ne vint pas ouvrir. Je réitérai avec plus d’insistance. Le résultat fut identique. A l’intérieur, pas un mouvement ; c’était comme si le logis eût été inhabité. Je me reculai un peu et j’examinai la façade. Alors, à une fenêtre close du premier étage, j’aperçus le profil de Mme Marival. Elle soulevait le rideau de biais et glissait avec précaution un regard sur la rue. Elle parut contrariée que je l’eusse découverte et elle allait se retirer lorsque, y mettant toute l’énergie dont j’étais capable, je lui fis signe de m’ouvrir. Elle secoua négativement la tête, puis quitta la fenêtre aussitôt.
Qu’essayer d’autre ? Je ne pouvais pourtant pas enfoncer la porte !… Je retournai chez moi la tête basse et je multipliai les prières pour l’âme dont on me refusait aussi obstinément l’accès…
M. Marival mourut vers trois heures de l’après-midi, le lendemain. Et tout se passa selon la coutume. Je fis la levée du corps ; il y eut du monde pour suivre le cercueil à l’église et au cimetière. Un seul détail me causa quelque distraction tandis que je récitais les dernières oraisons devant la fosse ouverte. Mme Marival se tenait à trois pas de moi, droite et impassible. A un moment, je levai les yeux sur elle et ce que je perçus me fit tressaillir. A la surface, son visage offrait comme un vernis d’affliction étalé là par bienséance. Mais, en-dessous, je ne pus m’empêcher d’y découvrir une expression de joie maligne qui lui crispait la bouche. Et, de plus, elle fixait sur le cercueil un regard de triomphe où papillotait une lueur positivement diabolique. J’aurais juré que sa pensée était celle-ci : — Enfin, il est mort sans avoir parlé à personne… Quelle délivrance !
La cérémonie terminée, elle se retira sous l’escorte de quelques officieuses et sans m’avoir dit un mot. Mais, le soir, un incident se produisit qui m’éclaira sur les mobiles du drame et sur les actes de cette femme si volontaire dans le mal. J’étais au presbytère quand on vint me dire que Joséphine — la servante des Marival — demandait à me voir. Je la fis entrer aussitôt et voici notre dialogue. J’en ai gardé le souvenir très présent — il y avait de quoi.
Joséphine était fébrile. Je la sentis à la fois bouleversée de chagrin, désireuse de me révéler des choses obsédantes et retenue par la crainte de s’attirer des ennuis. Cependant, comme je la reçus d’une façon tout affable, elle parut se rassurer un peu : — Monsieur le Curé, me dit-elle, je viens vous demander une messe pour le repos de l’âme de M. Marival. Je vous serais bien reconnaissante de la célébrer le plus tôt possible. Elle répéta : Bien, bien reconnaissante. Et, en insistant de la sorte, elle avait une inflexion de voix plus émue que ne le comportait une requête aussi simple.
— Mais très volontiers, répondis-je, je constate avec plaisir que vous regrettez votre maître. Il était bon pour vous, n’est-ce pas ?
— Oui, oui, certainement oui, mais ce n’est pas seulement cela. Il y a Madame…
Ici, elle s’arrêta net. L’extrême prudence, allant parfois jusqu’à la dissimulation, qui caractérise l’âme paysanne m’était trop familière pour que je marquasse de la hâte à l’interroger. Toute curiosité trop appuyée l’eût fait battre en retraite. Je me contentai donc de lui demander posément si c’était elle-même ou Mme Marival qui désirait cette messe.
Joséphine eut alors une sorte de ricanement douloureux comme pour me faire entendre qu’il était absurde de supposer chez sa patronne une intention de ce genre. Puis elle reprit :
— Ah ! non, ce n’est pas Madame qui m’envoie !
Et, soudain, ne parvenant plus à se contenir, elle ajouta : — Madame, elle est trop contente d’être débarrassée du pauvre Monsieur !…
— Prenez garde, dis-je un peu sévèrement, il ne faut pas porter de jugements téméraires.
— Ce n’est pas ce que je fais, s’écria Joséphine, mais quand je repense ce qui s’est passé dans cette maison, je ne puis pas rester tranquille.
Puis, d’un seul trait, emportée par l’indignation, elle poursuivit : — Dix fois, monsieur le Curé, dix fois, M. Marival vous a réclamé pour se confesser. Madame faisait la sourde. Telle qu’elle est, ce n’est pas commode de se mêler de ses affaires. Qui s’y risque ne recommence pas souvent. Pourtant ça me remuait si fort d’entendre ce pauvre Monsieur se tourmenter ainsi que je finis par proposer de vous aller quérir.
— C’est inutile, répondit Madame, tenez-vous en repos. Monsieur n’a pas sa tête à lui et puis cela ne vous regarde pas… Moi j’observais et je voyais bien qu’il ne battait pas la campagne mais je n’osais pas désobéir quoique cela recommençât tout le temps. Chaque fois que Monsieur se trouvait un peu moins faible, il vous demandait de nouveau. Et c’était alors des discussions qui le brisaient. Enfin, la veille de sa mort, j’apportais de la tisane, quand Monsieur se dressa tout droit sur son lit et me cria : — Joséphine, je vous commande d’aller au presbytère et de ramener le Curé avec vous !… Mais Madame, rouge de colère m’arracha la tasse, la posa sur la table de nuit en en renversant la moitié et me poussa dehors en me disant à dents serrées : — Il délire ! Ne l’écoutez pas ou je vous chasse… Puis elle ferma la porte et poussa le verrou. J’étais trop outrée contre Madame pour retourner à la cuisine ; je voulais savoir ce qui allait arriver et j’avais tellement pitié de Monsieur ! Je demeurai aux écoutes derrière la porte. Mais elle est très épaisse et j’entendais d’abord mal ce qui se disait dans la chambre. Pourtant tous les deux élevèrent bientôt la voix au point que je finis par saisir quelques mots…
Joséphine s’interrompit, comme reprise de la peur de trop parler. Et, de mon côté, la presser de questions me répugnait.
Mais l’indignation l’emporta et, spontanément, elle reprit : — Je saisissais des morceaux de phrases. Monsieur disait : — Je veux restituer… Je ne mourrai pas sans avoir rendu cet argent… Je ne paraîtrai pas devant Dieu avec cette infamie sur la conscience. Qu’on appelle le Curé !… Et Madame répondait : — Non, non, et non, il ne viendra pas. N’y compte pas… Je ne veux pas retomber dans la gêne à cause de tes imaginations !…
Alors Monsieur poussa des gémissements si épouvantables que j’en fus toute retournée. Je me sauvai dans la cuisine et je n’ai plus rien entendu jusqu’à sa mort. Du reste, Madame montait la garde et ce fut seulement lorsque Monsieur ne respira plus qu’elle me laissa rentrer dans la chambre…
Joséphine n’en dit pas davantage. Comme effarouchée, elle jeta trois francs sur la table en murmurant : — C’est pour la messe, et elle s’enfuit avant que j’eusse pu prononcer un mot.
Mais elle en avait dit suffisamment pour que je fusse à même de reconstituer le duel tragique de ces deux âmes, l’une corrodée de repentir et torturée par le désir de réparer le tort fait à autrui, l’autre farouche dans sa volonté de conserver une fortune mal acquise…
Peut-être que si j’avais revu Joséphine j’en aurais appris plus long quoique je fusse décidé à ne pas prendre d’initiative quant à cette sombre aventure. Mais il paraît certain que Mme Marival redoutait les indiscrétions de sa servante, car elle s’arrangea pour lui faire quitter le pays avant que la semaine fût écoulée. J’ai des raisons de croire qu’elle ne la congédia point sans avoir acheté son silence.
En ce qui me concerne, cette femme endurcie me manifeste, depuis lors, une animosité persévérante. Non seulement elle se mêle, pour les envenimer, aux cabales des personnes acrimonieuses qu’afin de sauvegarder non indépendance et la dignité de mon ministère, j’ai dû tenir à l’écart, mais encore elle propage des calomnies sur mon compte. On dirait que ma présence à Gougny lui est intolérable et qu’elle rêve de me faire quitter la paroisse. Enfin la haine qu’elle nourrit contre moi lui fait éviter mon approche. Vous venez d’en avoir la preuve !…
L’abbé Moret prononça ces dernières phrases avec un accent de mélancolie poignante. Certes, aucune pensée de représailles ne germait dans cette belle âme. Il éprouvait seulement une peine intense et j’en eus le témoignage lorsqu’il ajouta : — Il est bien pénible de sentir qu’il y a auprès de moi, contre moi, une haine vivace et toujours en armes. Pourtant, je puis l’attester devant Notre-Seigneur en croix, je ne hais personne, j’aime comme mes enfants tous mes paroissiens et aussi cette malheureuse égarée. Je prie, je souffre avec joie pour obtenir qu’elle comprenne l’iniquité de sa conduite et surtout l’avenir redoutable qu’elle se prépare. Hélas, rien, jusqu’à présent, ne donne à espérer qu’elle s’amende. Le grand pourrisseur d’âmes, l’argent, la possède à ce point qu’elle lui rend un culte aveugle et qu’elle ne pressent point l’abîme où cette idolâtrie la mène. C’est horriblement triste !…
L’abbé Moret se tut un peu de temps. Des larmes roulaient dans ses yeux. Sa voix tremblait lorsqu’il reprit : — Il en va toujours ainsi quand ce métal monnayé par le démon prend une place prépondérante dans notre existence. Tandis que je vous narrais les péripéties de ce drame, vous aurez remarqué que M. Marival comme Joséphine, malgré leurs efforts pour en dénoncer les méfaits, continuaient de subir son influence. L’un et l’autre voulaient sincèrement recourir au prêtre pour se libérer. Eh bien, ils n’ont pu aller jusqu’au bout. Tous deux ont fui sans me laisser le temps de leur venir en aide d’une façon efficace. Ah ! que le diable est puissant !… Peut-être suis-je trop imparfait pour mériter de le vaincre…
Ce scrupule, cette humilité chez un prêtre d’une sainteté aussi avérée m’émurent plus que je ne saurais l’exprimer.
Afin de faire diversion, je dis à l’abbé Moret : — A toute époque, cher monsieur le Curé, l’argent fut le fauteur de grandes infamies et il y eut des pasteurs d’âmes qui, voulant les combattre, subirent les contradictions de l’avarice humaine. Tenez, je suis précisément en train de lire un ouvrage de Sainte-Beuve : L’histoire de Port-Royal. J’y ai relevé un épisode qui présente quelques points de ressemblance avec ce que vous venez de me rapporter. Permettez-moi de vous le résumer.
A la fin du règne de Louis XIII, M. de Chavigny avait été sous-secrétaire d’État aux affaires étrangères et fort apprécié de Richelieu qui distinguait en lui un bon serviteur du Roi, c’est-à-dire de la France, les deux, sous l’ancien régime, ne faisant qu’un. Chavigny possédait une fortune considérable mais entièrement accumulée au cours des fonctions qu’il avait remplies. Des circonstances ont donné lieu de croire qu’elle ne provenait pas tout entière de sources absolument pures. En effet, lorsque Chavigny fut atteint de la maladie dont il mourut (en octobre 1652), se sentant très bas, il pria le curé de sa paroisse, M. Mazure, de lui permettre de se confesser à M. Singlin — ecclésiastique renommé pour ses vertus et notamment pour sa rectitude de jugement dans les cas de conscience. Le curé donna l’autorisation ; M. Singlin averti vint sans retard auprès de Chavigny. Il l’entendit deux fois en confession et lui donna l’absolution. La mort survint le soir même. Mais Chavigny, dont l’esprit de contrition avait été stimulé par M. Singlin, remit auparavant à son ami intime, M. de Bagnols, des effets représentant la somme de 974.000 livres — soit près d’un million, ce qui ferait cinq fois plus aujourd’hui. Il spécifia, en présence de sa famille et du confesseur, que c’était pour des restitutions à des personnes spoliées. Il voulait aussi que M. Singlin prît 300.000 livres en pistoles qui étaient renfermées dans son coffre-fort. M. Singlin refusa de se charger des espèces et ne consentit qu’à être le dépositaire des papiers et le répartiteur, devant témoins, des sommes soustraites aux ayant-droit. Mais avant d’entamer les démarches, il tomba d’accord avec M. de Bagnols de consulter pour se mettre en règle et en mesure vis-à-vis de la veuve. Mais Mme de Chavigny qui, notons-le, n’avait nullement protesté contre l’abandon d’une somme aussi énorme tant que son mari fut en vie, jeta les hauts cris après le décès et, quoique le restant de la fortune montât à plusieurs millions, se déclara ruinée. Cependant l’examen des papiers mis en ordre par le défunt ne laissait aucun doute ; des notes inscrites au dos en disaient long sur leur origine. N’empêche : la veuve exigeait qu’on passât outre aux dernières volontés de son mari. L’affaire s’ébruita. Des gens de Parlement, des docteurs de Sorbonne émirent des avis contradictoires. Mais surtout certains casuistes — à la manche très large — se rangèrent du parti de Mme de Chavigny moins, semble-t-il, par doctrine que pour nuire à M. Singlin en qui ils combattaient depuis longtemps ce qu’ils qualifiaient de « rigorisme outrancier ». Ils alignèrent des arguments si subtils qu’ils convainquirent Mme de Chavigny qu’elle serait sans reproche devant Dieu si elle se contentait de distribuer cent mille francs aux pauvres. Le surplus elle se l’attribuerait d’un cœur léger. Et tant pis pour les personnes que feu Chavigny avait lésées. La veuve estima la solution si ingénieuse qu’elle l’adopta aussitôt malgré les avertissements de M. Singlin qui lui représentait que se conduisant de la sorte elle chargeait lourdement sa conscience. Or, ce bon prêtre ne fut pas écouté et même, ce qui est pire, ses monitions lui valurent de la part des casuistes susdits de fangeuses calomnies[6]…
Eh bien, poursuivis-je, ne trouvez-vous pas, monsieur le Curé, qu’il y a de l’analogie entre l’état d’âme de Mme de Chavigny et celui de Mme Marival, avec cette différence que la première fit du tapage et que la seconde manœuvra pour étouffer toute révélation de son crime ? Allez, que ce soit au XVIIe siècle, que ce soit au XXe, que ce soit n’importe quand, le diable a toujours su, saura toujours employer l’or maudit à s’acquérir des âmes et les choses iront ainsi — jusqu’à la fin du monde.
— Ce n’est que trop vrai, soupira l’abbé Moret, voilà pourquoi je remercie Dieu, chaque matin, de m’avoir inspiré l’amour de la Sainte Pauvreté.
Et je conclus : — Je fais de même. N’avoir pas le sou et s’en réjouir, c’est une grâce incomparable !…
IN EXTREMIS
En ce temps-là je vivais le plus possible sous la futaie. Sauf pendant les heures occupées à la rédaction de mon livre, je ne restais guère à mon logis que pour les repas et le sommeil. Et même, les jours où j’accordais du loisir à ma plume, emportant une collation simplifiée, je le quittais dès l’aube et n’y rentrais qu’à la nuit close. Encore m’arrivait-il de découcher, comme on va le voir.
Je me sentais si heureux, tellement en famille parmi les arbres que j’ai rêvé bien souvent de me construire une cabane au plus épais du couvert ou d’aménager à mon usage quelque cavité dans les rochers. Là, j’aurais mené, seul avec Dieu, la vie érémitique. Déjà, antérieurement à mon entrée dans l’Église, je cultivais mon goût inné de la solitude. Mais alors mes retraites intermittentes dans les grands bois ne se vouaient qu’à la littérature. Férue d’illusions païennes, mon imagination les peuplait de dryades et de faunes et les poèmes qui en résultaient ne cessaient de moduler, selon des rythmes sylvestres, la louange de Pan. Il me plaisait qu’on dît de moi :
Fortunatus est ille deos qui novit agrestes.
Aujourd’hui, quelle différence ! Ce n’était plus la chimère du panthéisme qui m’égarait au gré de ses caprices. Je connaissais la Vérité unique. L’âme et l’esprit comblés d’une joie radieuse, j’étais le servant de Jésus-Christ : je sentais mon cœur battre à l’unisson du sien. La forêt en prit une signification plus large et plus haute. Elle me fut le sanctuaire où règne le Saint-Esprit, où l’oraison contemplative se nourrit d’images d’une splendeur éblouissante, s’illumine de clartés toujours accrues, s’élève, par des intuitions magnifiques, jusqu’au sentiment intégral de la présence divine. Qu’il est vivifiant pour l’âme le souffle du Paraclet à travers les frondaisons !…
Donc j’allais par les sentiers, éperdu d’amour de Dieu, mêlant mon allégresse aux parfums que diffusaient, comme un arome liturgique, les essences résineuses, aux hymnes du vent dans les feuillages. Ma prière continuelle, non formulée par les pauvres mots dont usent les langues humaines mais toute en élans d’adoration sans limite, suivait le chœur des bouleaux et des pins, s’enflait, puis décroissait, puis s’enflait de nouveau, selon la brise émouvant les ramures. Et c’était pareil tantôt aux accords graves d’orgues éoliennes, frôlées par les ailes des anges, tantôt aux cantilènes de l’océan, alors que ses vagues alanguies s’étalent, avant de mourir, sur le sable des grèves.
Lorsque, après des marches prolongées dans les taillis débordant de fougères exubérantes, je m’asseyais au pied d’un vieux chêne revêtu de mousse et de lierre, j’écoutais ce patriarche m’enseigner les secrets de la sagesse végétale. Ou bien, vers midi, quand le soleil s’insinue dans la pénombre des futaies et sème des médailles d’or palpitant sur l’herbe des clairières, je m’imprégnais du vaste silence qui descend des feuillages assoupis. Absorbant la forêt, irradiant la prière, je me tenais tellement immobile que les biches, avec leurs faons, sortaient du fourré, s’avançaient à quelques pas, tendaient leur fin museau vers moi et paraissaient se demander quel était cet être si tranquille dont l’instinct leur disait qu’elles n’avaient rien à craindre. D’autres fois, c’était un cerf, à la ramure majestueuse, qui d’un peu plus loin me regardait longuement avec une curiosité où subsistait quelque méfiance. Enfin, rassuré, il se remettait à brouter et l’on eût dit qu’il comprenait que je n’étais pas un de ces tortionnaires bottés qui, sous prétexte de chasse à courre, traquent et massacrent le noble animal dont leur stupide barbarie aime à voir couler le sang…
J’emportais d’ordinaire sous bois un tome des œuvres de sainte Térèse et que de progrès dans la vie spirituelle je dois à cette merveilleuse conseillère des âmes portées à suivre partout Notre-Seigneur ! Comme elle indique, avec une clarté suprême, les privilèges, les souffrances et les dangers de l’état mystique ! A son école, j’appris les beautés de la théologie. Ce ne fut pas l’étude de quelque traité aride mais une initiation vécue à ce qu’il y a de plus intensément religieux aux profondeurs de notre être. Onde si fraîche et si brûlante à la fois où je me plonge, miroir infiniment pur où se reflète la face même de Dieu : la doctrine de sainte Térèse.
Très souvent la méditation de ces pages sublimes me ravissait au point que j’oubliais l’envolement des heures. J’avais couvert des kilomètres sans m’en apercevoir et quand je reprenais conscience des choses extérieures, il arrivait que je me trouvasse à une distance considérable d’Arbonne. Notamment ce fut le cas par un crépuscule qui commençait à noyer d’ombres bleues les lointains de la forêt. Je constatai que je suivais la crête d’une chaîne de collines rocheuses, ambitieusement nommées sur les cartes : les monts de Fay. J’étais à peu près à une lieue de Gougny-en-Bierre. Outre la nuit approchant, des nuages bas et plombés venaient de l’ouest et menaçaient de se résoudre en pluie.
L’abbé Moret m’ayant dit, une fois pour toutes, qu’il me recevrait toujours volontiers au presbytère, je n’hésitai pas à gagner sa paroisse, car j’étais assuré de trouver chez lui un accueil empressé, un lit et de quoi manger. Le repas serait sommaire et la couche peu moelleuse, mais cela m’était fort indifférent. A cette époque, en effet, je jouissais d’une santé robuste ; ma sotte carcasse n’exigeait pas l’attention qu’il me faut maintenant lui concéder. Et puis, ce qui emportait tout, j’aurais le plaisir d’écouter, une soirée tout entière, la parole de ce prêtre évangélique.
Je me dirigeai donc vers Gougny. Chemin faisant, je distinguai, à ma droite, une croix de fer qui surmontait un piédestal d’élévation médiocre et taillé dans le grès de la forêt. Une inscription y était gravée mais l’obscurité qui régnait déjà sous les arbres m’empêcha de la déchiffrer. Je conjecturai que ce monument commémorait un assassinat. La pluie imminente fit que je ne m’arrêtai pas pour vérifier mon hypothèse en frottant des allumettes.
La nuit était tout à fait tombée quand j’atteignis le presbytère. L’abbé Moret se tenait dans la cuisine. Debout devant une table sans nappe, il soupait d’une tranche de pain bis, d’un morceau de fromage et d’un oignon assaisonné de gros sel. Pour boisson, un pot de piquette. Il me coupa du pain, éplucha un second oignon, poussa vers moi l’assiette au fromage et, me remettant un couteau ébréché, me dit avec un bon rire : — Régalez-vous, cher ami !… Je ne me fis pas prier car j’avais grand’faim.
Tout en jouant de la mâchoire, je lui demandai ce que signifiait cette croix que j’avais remarquée un quart d’heure auparavant.
— Je puis d’autant mieux vous renseigner, me répondit-il, que j’ai joué un rôle dans le dernier acte du drame rappelé, là-bas, par ce signe de notre salut. Et, sans autre préambule, il me raconta ce qui suit :
— La croix en question fut élevée par les gardes de la forêt à la mémoire d’un des leurs, tué à l’endroit même où vous l’avez vue. Le piédestal porte la date du meurtre et le nom de la victime : Victor Sampité. Sorti du service militaire comme sous-officier, pourvu d’excellents certificats, ce garde était au service du Haut-Sucrier qui a loué à l’État le droit de chasse à courre et au fusil dans la forêt. Il s’était marié dès sa libération, sa femme lui avait donné une petite fille et, au moment du crime, attendait un autre enfant. Le ménage occupait cette maison forestière que vous avez dû repérer à la sortie du village, sur la route de Fontainebleau. Sampité s’acquittait de sa fonction avec une rigueur peut-être excessive. En général, les gardes montrent plus de mansuétude. Quand leur zèle du début a jeté son premier feu, il se conclut entre eux et les braconniers — qui pullulent dans la région, comme vous le savez — un pacte tacite qui leur vaut une réputation de « bon enfant » et, ce qui leur importe par-dessus tout, une espèce d’assurance sur la vie. Ce n’est pas qu’ils feignent absolument d’ignorer tous les délits qu’ils ont le devoir de réprimer. Mais tant que les délinquants ne se font pas prendre sur le fait, ils ne protègent le gibier que d’une façon relative. Ils ne dressent pas d’embuscades ; s’ils découvrent un piège, ils l’enlèvent mais ils ne se donnent guère le tracas de rechercher celui qui l’a posé.
Sampité n’admettait pas qu’on louvoyât de la sorte avec la consigne. Non seulement il appliquait à quiconque les règlements mais encore il déployait une activité sans égale à pourchasser l’adversaire. Infatigable, il multipliait les tournées dans la forêt. Il passait des nuits à guetter les chiens en maraude et à dénoncer les ruses de la braconne. Et les procès-verbaux grêlaient. Comme vous le pensez bien, cette vigilance assidue, cette rigidité dans l’application de la loi, lui suscitèrent des haines. Les paysans, jouant sur son nom, l’appelaient Sans-Pitié. Et les plus vindicatifs ne se faisaient pas faute de souhaiter tout bas qu’il reçût, comme par hasard, quelque mauvais coup.
Un de ceux qui entrèrent le plus souvent en conflit avec lui se nommait Alcide Rablot. Il possédait une petite aisance et pour l’entretenir, tenait un commerce d’épicerie et de bimbeloterie à Macherin. Cependant, célibataire, il ne s’en occupait pas beaucoup, il en déléguait l’administration à sa sœur, veuve quadragénaire qui vivait avec lui. Chasseur enragé, non par esprit de lucre mais par un penchant irrésistible, ce Rablot ne concevait d’occupation plus attrayante que de dépister le poil et la plume dans la plaine et dans le bornage. L’arme au poing, la carnassière au dos, il battait tout le jour les buissons ou les emblavures et il ne rentrait que rarement bredouille, car c’était un tireur de premier ordre. A cela, rien à dire. Mais Rablot ne se contentait pas de chasser en temps légal. Les mots : « fermeture de la chasse » ne représentaient pour lui qu’une formule saugrenue et ne méritant que le plus complet dédain. Aussi, quelle que fût la saison, il se livrait à un braconnage intensif, plaçant des collets pour les lièvres, prenant au nœud coulant des chevreuils, panneautant les perdrix, s’adonnant aux affûts clandestins — bref, causant plus de ravages que vingt autres Nemrods rustiques, ses émules. Il était, d’ailleurs, secondé par un chenapan, venu l’on ne sait d’où, connu seulement sous le prénom d’Alexandre et auquel il donnait l’hospitalité. Ce réfractaire, je le définirai d’une phrase : il n’avait ni métier avouable ni sens moral et semblait installé dans l’illicite comme dans un domaine lui appartenant de droit.
Rablot, lui, n’était pas foncièrement pervers. Assez intelligent, hableur, jovial, fréquentant le cabaret mais pas jusqu’à l’ivresse coutumière — tandis qu’Alexandre chancelait presque toujours entre deux vins — il se montrait d’abord facile, rendait volontiers service et était très populaire dans le pays. J’ajoute qu’il ne mettait jamais les pieds à l’église et paraissait fermé à toute croyance religieuse. Il y avait là indifférence mais pas du tout hostilité, car, lorsqu’il me croisait, il me saluait très poliment et ne craignait pas d’échanger quelques propos courtois avec moi.
Mais, direz-vous, puisque Rablot était après tout un brave homme, n’ayant que le tort de considérer le gibier ainsi qu’une propriété commune, abusivement détournée par les locataires de la chasse, pour quelle raison s’était-il si fort lié avec le détestable Alexandre ? Je crois qu’on peut s’expliquer la chose. Chez Rablot, le goût de la chasse était une passion à laquelle il vouait toutes ses facultés et qui régissait son existence entière. Alexandre, possédant une foule de recettes pour la destruction du gibier, lui devint un aide indispensable dont il ne voyait plus les vices. Ou, s’il les distinguait, il estimait probablement que les dons spéciaux du gredin compensaient largement ses tares. Et puis, il ne faut pas oublier que Rablot, personnage en somme assez fruste, ne possédait pas une grande délicatesse de sentiments.
Vu le caractère de Sampité et les habitudes déprédatrices de Rablot et d’Alexandre, la lutte s’exaspéra entre l’un et les autres. Il serait trop long d’en décrire par le menu les péripéties. Je relèverai seulement qu’elle produisit une animosité réciproque et d’autant plus aiguë que c’était un duel d’amour-propre où chacun se jurait de l’emporter. Plusieurs fois, malgré les ruses de ses antagonistes, Sampité eut la satisfaction de les prendre en flagrant délit et de dresser des procès-verbaux qui les conduisirent en correctionnelle. Des condamnations à l’amende furent prononcées. Rablot payait mais, loin de se corriger, il n’en montrait que plus de persistance à détruire le gibier du secteur de forêt que surveillait Sampité. Et lorsqu’il avait réussi quelque exploit dont il était impossible de le convaincre formellement, il s’arrangeait pour rencontrer le garde en terrain neutre et pour lui décocher, devant témoins, des phrases à double sens qui le mettaient hors de lui.
— Tu peux blaguer, ripostait le fonctionnaire, blême de fureur, je t’aurai et nous verrons celui qui rira le dernier…
Mais Rablot haussait les épaules, lui tournait le dos et s’en allait en sifflotant la sonnerie d’hallali.
La guerre continua, sournoise et sans trêve jusqu’à un certain soir où les deux braconniers se firent surprendre de nouveau par Sampité. Je ne sais au juste quel était l’objet du délit mais ce devait être grave car, comparaissant pour la cinquième ou sixième fois devant le tribunal, il leur fut infligé quinze jours de prison. On m’a dit depuis qu’au cours des débats, Rablot soutint que Sampité avait exagéré les faits pour obtenir une condamnation sévère. Mais le garde s’en défendit vivement. Et comme il était assermenté, les juges lui donnèrent raison.
Les condamnés ne récriminèrent pas ; ils subirent leur peine. Et l’on fut étonné qu’à leur retour, ils ne se répandissent point en bravades et en défis au garde comme c’était antérieurement leur coutume. Même ils semblaient assagis, car trois mois passèrent sans qu’il y eût prétexte à sévir contre eux. Sampité triomphait bruyamment : — Ah ! les bougres, disait-ils, je les ai matés !… Stimulé par son succès, félicité par ses supérieurs, il redoubla de vigilance au point qu’en peu de temps, d’autres braconniers furent pincés par ses soins et punis conformément aux lois, de sorte que de nouvelles rancunes s’ajoutèrent à celles qu’il avait déjà suscitées. A diverses reprises, plusieurs de ses victimes tinrent des propos violents à son sujet. Mais l’on remarqua que ni Rablot ni Alexandre ne faisaient chorus. Ils écoutaient en silence, s’appliquaient à garder une mine impassible et, si l’on insistait pour obtenir leur avis, se dérobaient comme s’ils redoutaient de se compromettre.
Les choses en étaient là quand, — il y aura sept ans au mois d’octobre — par une nuit sans lune et brumeuse, Sampité quitta la maison forestière pour une tournée sous-bois. Comme à son habitude il était parti entre minuit et une heure après avoir prévenu sa femme qu’il comptait rentrer au lever du soleil. La matinée s’écoula sans qu’il fût de retour. Vers midi, Mme Sampité, inquiète, tourmentée d’un pressentiment lugubre, alla prévenir le maire qui partagea ses appréhensions et avertit les autres gardes de cette absence insolite. Ceux-ci se mirent, en groupe, à la recherche de leur collègue. Vers deux heures de l’après-midi, à la crête des monts de Fay, ils découvrirent Sampité couché la face contre terre et frappé de deux coups de fusil, l’un à la cuisse droite, l’autre au cœur. Il devait être mort depuis longtemps car le cadavre était glacé et déjà tout raide. Les gardes, effarés, ne prirent pas la précaution d’envoyer quelqu’un en avant pour annoncer avec ménagement la catastrophe et, dans leur désarroi, au lieu d’aller déposer le corps à la mairie, ils le transportèrent directement à la maison forestière. Mme Sampité se tenait, pleine d’angoisse, sur le seuil. Quand elle vit le funèbre cortège déboucher du bornage, elle devina tout de suite ce qui était arrivé. Elle accourut et se jeta, en poussant des cris affreux, sur son mari… On s’efforça de l’en arracher mais voici qu’elle était morte, en mettant au monde, dans une mare de sang, un enfant qui ne vécut que quelques minutes !…
Ce crime, avec son horrible contre-coup, souleva une grande émotion. Le parquet, la gendarmerie, des agents expérimentés multiplièrent les enquêtes. Mais malgré les recherches les plus minutieuses, on ne réussit pas à découvrir le ou les meurtriers. Vous savez, du reste vous qui vivez depuis longtemps à la campagne, combien il est difficile de faire parler les paysans. Pour eux, l’autorité, c’est une étrangère qu’ils entendent tenir le plus possible à l’écart de leurs affaires.
— Rien de plus exact, approuvai-je, avant de me fixer à Arbonne, j’ai habité sept ans un village où il y eut deux morts violentes. En ce qui concerne la première, les ruraux se désignaient entre eux le coupable ; cependant nul ne le livra. Pour la seconde, la justice ne fut même pas alertée.
— Eh bien, reprit l’abbé Moret, l’assassinat de Sampité n’eut pas de suites immédiates. Alexandre et Rablot se trouvaient parmi les plus soupçonnés. Mais on eut beau les interroger, les retourner, les observer, les menacer, on ne réussit pas à établir leur culpabilité d’une façon assez évidente pour motiver leur arrestation. Ils invoquaient un alibi que personne ne vint démentir.
A la longue, la justice dut reconnaître son impuissance. Le crime resta impuni. La petite orpheline que laissaient les Sampité fut confiée à des cousins. L’oubli commença de se faire et il est très probable qu’on n’aurait jamais connu la vérité si la Providence, intervenant, ne l’avait dégagée de l’ombre où elle gisait ensevelie.
Sampité disparu, il était à croire que Rablot ne tarderait pas à exercer de nouveau son activité braconnière — d’autant que le remplaçant du garde assassiné, ne se souciant sans doute pas de subir un sort analogue, ne manifestait guère de zèle et s’appliquait à passer pour inoffensif. Mais voici que Rablot semblait avoir perdu jusqu’au goût de la chasse. Même en temps licite, la carabine au ratelier, la gibecière jetée dans un coin, le chien bâillant dans sa niche, les mains dans les poches, il se tenait au logis, à suivre, d’un œil morne, les allées et venues de sa sœur et des clientes de l’épicerie. Ou s’il en sortait, c’était pour des promenades solitaires et sans but dans le voisinage. A diverses reprises des moissonneurs lui signalèrent des compagnies de perdreaux faciles à débusquer. Il les écouta d’un air absent, comme si l’information ne le touchait pas et persista dans son inaction. Plus encore, il prit en grippe les mœurs d’Alexandre, ne l’accompagna plus au cabaret et refusa désormais de favoriser ses rapines nocturnes. Il y eut certainement entre eux quelque explication orageuse à huis-clos, car le maraudeur quitta d’abord la maison puis bientôt le village en proférant des injures et des menaces confuses à l’adresse de celui qui avait été son hôte exagérément bénévole.
A peine Alexandre eut-il délivré le pays de sa peu regrettable personne, qu’on apprit son décès. Ivre, il s’était couché sur les rails du chemin de fer, près de Melun. Un rapide l’avait broyé. Accident ou suicide ? On ne l’a jamais su.
Dès le lendemain, la nouvelle, relatée par un journal, vint au village et produisit sur Rablot une impression extraordinaire. Tandis que les gens de Macherin la commentaient sans beaucoup d’étonnement, vu l’intempérance célèbre d’Alexandre, lui en parut étrangement bouleversé. Il n’émit pourtant aucune réflexion insolite mais il offrit aux observateurs une physionomie tellement terrifiée qu’ils en conclurent que, malgré la brouille, ses relations avec le défunt lui tenaient plus à cœur qu’on ne l’aurait cru.
De ce jour Rablot changea à vue d’œil. Une tristesse profonde le rongeait. Il n’y avait plus trace du bon vivant, à la voix sonore, aux gestes exubérants qui faisait retentir le village du bruit de ses exploits en tous genres. Quelques semaines le maigrirent, le pâlirent, firent de lui le fantôme pitoyable du joyeux garçon de naguère. Oisif, il errait çà et là, frôlant les murs, évitant les conversations, — comme à la recherche perpétuelle d’on ne sait quoi. Puis, on cessa de le voir : il gardait la maison, usait les heures affalé dans un fauteuil, concentré en une songerie morose et ne répondait aux questions inquiètes de sa sœur que par cette phrase sommaire : — Je pense à quelque chose qui ne regarde que moi… T’en occupe pas…
Bientôt il se mit au lit n’en bougea plus et déclina rapidement. Des amis vinrent le voir qui s’efforcèrent de le remonter. Il ne les renvoyait pas, mais il marquait si peu d’intérêt à leurs dires, il demeurait le regard si obstinément fixé au plafond que les visiteurs, pris de malaise, ne tardaient pas à se retirer tout déconcertés.
Sa sœur, alarmée de cette singulière maladie, appela le médecin. Celui-ci fut reçu comme tout le monde, avec une totale indifférence. Rablot lui affirma qu’il ne souffrait de nulle part. Il y a seulement cela, dit-il, que je me sens très faible et que je crois qu’on peut raboter les planches pour mon cercueil. Et puis tout m’est égal !…
Le docteur, ne sachant trop que prescrire, recommanda vaguement les fortifiants. Rablot ne protesta point quand sa sœur aligna sur la table de nuit des fioles et des boîtes de pilules. Mais il s’abstint d’y toucher.
Comme de raison, l’état de cette âme me préoccupait et surtout depuis qu’étant tout à fait en bons termes avec le médecin, je lui avais demandé ce qu’il fallait penser du cas de Rablot. Or il me confia que ce mal lui semblait relever de ma compétence plutôt que de la sienne.
Le jour où je fus renseigné de la sorte, la soirée était trop avancée pour que je me rendisse à Macherin. Je décidai donc d’attendre au lendemain, et, dès ma messe dite, d’aller chez Rablot. Je ne craignais pas d’être rebuté car sa sœur pratiquait d’une façon assez suivie et lui-même, je vous l’ai dit, m’avait toujours témoigné de la déférence. Mais Dieu abrégea le délai, voici comment.
Vers dix heures, je venais de terminer la récitation de mon bréviaire et j’allais monter me coucher quand la sonnette de l’entrée retentit avec violence. Si tard, ce ne pouvait être que pour une raison grave. Je me hâtai d’ouvrir et, à la clarté de la lune, je reconnus Henri Brevard, un jeune bûcheron de Macherin qui avait été l’un de mes enfants de chœur jusqu’à sa première communion et que je comptais, à présent, parmi les membres les plus assidus de ma société de tir. Il tenait sa bicyclette par le guidon et m’apparut très pressé.
— Bonsoir, Henri, lui dis-je, il y a donc le feu que tu as sonné si fort ?
Tout essoufflé de sa course, il me répondit :
— Ah monsieur le Curé, j’avais peur que vous soyez déjà endormi et je voulais vous réveiller le plus vite possible. Excusez-moi, mais Rablot est très mal ; on croit qu’il ne passera pas la nuit. Il vous réclame et comme il a également fait chercher le maire et l’adjoint, on suppose qu’il a quelque chose d’important à régler avant la fin. C’est sa sœur qui m’envoie et elle m’a chargé de vous prier de ne pas perdre une minute. Aussi, j’ai pris ma bécane.
— Tu as bien fait, et le plus simple c’est que j’enfourche la mienne et que je t’accompagne.
Ainsi côte à côte, nous fûmes vite rendus à Macherin car la nuit était sereine et la route en bon état. Dans l’épicerie, avec la sœur de Rablot, tout agitée de chagrin et d’angoisse, je trouvai le maire, M. Brice, qui est ce gros marchand de bois que vous connaissez et son adjoint, le boulanger Tourette. Tous deux semblaient fort étonnés de cette convocation à une heure aussi tardive. Après des salutations brèves, je me tournai vers la sœur de Rablot. Mais je n’avais pas ouvert la bouche qu’elle s’écria : — Je vous en supplie, Messieurs, montez tout de suite voir Alcide. Il dit qu’il va mourir et qu’il ne veut pas s’en aller sans avoir fait, devant les autorités, une révélation qui lui pèse sur le cœur !…
Il n’y avait pas à délibérer. Brevard se retire. Nous gravissons l’escalier et nous pénétrons dans la chambre du malade. Étant donnée mon expérience des agonies, je saisis immédiatement que le pauvre homme était en effet bien bas : sa face, jadis rubiconde, était livide, luisait comme enduite d’une sueur funèbre et ses doigts décharnés griffaient le drap comme s’il tâchait de le ramener par-dessus sa tête. Aussitôt qu’il nous aperçut, il eut une exclamation de joie et fit un effort pour nous accueillir : — Ah ! vous êtes bons d’être venus quand je vous appelais ! Vous m’écouterez, n’est-ce pas ? Mais il ne faudrait pas m’interrompre parce que je n’ai plus de forces et c’est important que j’aille jusqu’au bout de ce que je me suis juré de vous apprendre. Asseyez-vous tout près de moi.
Faire des cérémonies eut été fort intempestif en la circonstance. Chacun prit une chaise et nous nous penchâmes vers le moribond.
Alors, d’une voix lasse mais parfaitement distincte, et où l’on percevait la volonté de se libérer d’une obsession longtemps secrète, Rablot prononça cet aveu : — C’est Alexandre et moi qui avons tué Sampité…
Le maire et Tourette tressaillirent. La sœur poussa un gémissement lugubre. Et je ne pus retenir un geste d’épouvante. Rablot nous lança un regard de détresse et se tordit les mains. Lamentable, il reprit : — Je le savais que je vous ferais horreur… Et pourtant je dois parler ou ce serait pour rien que j’aurais tant souffert à me rappeler mon crime… Par pitié, ne me tournez pas le dos, écoutez-moi !…
J’intervins : — Mon ami, dis-je, c’est Dieu qui vous inspira de nous révéler cette faute affreuse. Qu’Il en soit béni… Maintenant, vous vous repentez et le sang versé crie contre vous. Soulagez donc votre âme en peine. Nous vous écouterons.
Rablot me fit un signe de gratitude. Une lueur ranima ses prunelles presque éteintes et il reprit : — Quand nous sommes sortis de prison, nous étions furieux d’avoir eu le dessous avec Sampité ; nous n’avions qu’une idée : nous venger de lui. Mais je crois que, dès lors, Alexandre avait résolu de supprimer notre ennemi tandis que moi, je ne voulais que lui donner une correction dont il se souviendrait longtemps. Ce n’est pas tout de suite que nous avons causé là-dessus. Où nous nous étions mis d’accord, c’était pour faire semblant d’être intimidés et pour éviter toute occasion de procès-verbal afin qu’il ne se doute pas que nous mijotions une revanche. Et c’est ainsi, que, pendant trois mois, nous avons suspendu la braconne. Sûrement, je rageais de laisser le gibier en repos et je n’arrêtais pas de rouler dans ma tête des combinaisons pour réduire Sampité. J’en rabâchais à l’oreille d’Alexandre mais lui me répétait : — Patience, nous ferons le nécessaire… Et, en disant cela, il avait un rire en coin qui n’annonçait rien de bon pour le garde.
Le jour du crime, il sut m’entraîner à boire dès le matin. D’ordinaire, quand nous ribotions ensemble, l’alcool me faisait jacasser, chanter, cabrioler jusqu’à l’abrutissement final. Mais, cette fois, je n’avais pas envie de rire. Plus je buvais, plus je devenais sombre. Cette pensée me taraudait la cervelle et ne me quittait pas : flanquer une telle leçon à Sampité qu’il n’oserait plus nous espionner. Je proposai ceci : le surprendre à la brune, nous masqués et déguisés, le plonger dans le lavoir de Gougny et lui garder la tête sous l’eau jusqu’à qu’il soit presque asphyxié. Comme il faisait froid, il attraperait tout au moins une fluxion de poitrine. Ça le calmerait et, durant qu’il serait à se soigner, nous aurions le champ libre.
— C’est pas suffisant, répondit Alexandre, ce fouinard de malheur est solide, il n’attrapera même pas un rhume.
Et il m’entonnait de l’eau-de-vie.
La nuit venue, il jugea que j’étais à point. Il me fixa de ses vilains yeux couleur de boue et il me dit sans plus de mitaines : — La question, ce n’est pas d’inventer une farce de gosse, c’est d’écarter définitivement Sampité de notre chemin. Je l’ai suivi de près, depuis une quinzaine, et je sais qu’il passera vers une heure aux monts de Fay. Il y a du brouillard ; dans un moment, tout le monde sera couché et personne ne nous verra sortir du village. Nous prendrons nos fusils et nous irons nous tapir à un endroit que j’ai repéré et quand il arrivera, — paf ! nous lui casserons une patte ou deux.
Quoique j’étais bien saoul, ça me parut excessif. Je me récriai car, — j’en fais serment devant Dieu — je n’avais jamais eu le désir d’estropier notre ennemi. Une râclée, soit, du sang, non !…
Alexandre m’écoutait la bouche tordue de mépris et me traitait de foie-blanc. Puis, remplissant mon verre, il se mit à me rappeler, avec des mots venimeux, toutes les vexations que le garde nous avait faites et cet air qu’il avait de se ficher de nous depuis notre condamnation. Tout ce baratage de mes ennuis finit par me mettre sérieusement en colère et aussi je buvais coup sur coup sans y prendre attention. Résultat, je m’écriai : — Eh bien, ça y est, va pour le fusil et lâche qui s’en dédit !…
A présent, j’étais comme fou et j’avais un brasier sous le crâne. Nous chargeons nos fusils à balle, nous gagnons la colline et nous nous accroupissons dans un fossé plein de fougère où nous étions très bien cachés. Vers une heure, comme Alexandre l’avait prévu, voilà Sampité qui s’amène. Il marchait lentement, sans méfiance et il faisait la mine d’un qui a sommeil et qui ne serait pas fâché d’avoir fini sa tournée. Sitôt qu’il nous eut dépassés, Alexandre me chuchote : — Tire à la jambe droite, moi, je vise la gauche…
Sans raisonner, sans hésiter, j’ajuste et je presse la détente — mais Alexandre réserve son coup.
Sampité trébuche, pousse un cri et s’écroule.
— Allons regarder sa gueule de près, me souffle Alexandre. Nous approchons ; le garde nous voyant surgir devant lui, tandis qu’il essayait de se relever, nous dévisage tour à tour. Je ne sais quelle figure je faisais mais j’étais dégrisé et déjà je regrettais d’avoir tiré. Mais Alexandre avait un regard si terrible que Sampité se sentit mort. Il se souleva, comme il put, sur son coude et me dit d’une pauvre voix chevrotante que j’entends toujours : — Rablot, j’ai une femme et un enfant et je vais en avoir un autre !…
Je l’aurais secouru, je le jure, mais, avant que j’aie fait un pas, Alexandre hurle : — Tais-toi, canaille !… Il met en joue, vise droit au cœur et tire. Sampité retombe, avec un grand râle. Une seconde, et tout fut fini…
Rablot, épuisé, se renversa sur l’oreiller. Il tremblait, de grosses gouttes de sueur lui glissaient du front. — A boire, murmura-t-il, j’ai encore un peu à dire…
Sa sœur lui apporta une tasse de tisane et lui essuya le visage. Puis, sans que j’eusse besoin de l’encourager, il reprit : — Vous savez comment nous avons réussi à éviter l’arrestation. Tant que durèrent les recherches, j’étais surtout préoccupé de ne pas fournir d’indices à la gendarmerie ; j’avais peur de la guillotine et cela m’empêchait d’examiner ce qui se passait en moi. Mais lorsqu’il devint à peu près certain que je ne serais pas découvert, voilà que je ne pouvais plus penser qu’à cette horrible affaire. Je revoyais le meurtre de Sampité et, aussi, la mort de sa femme et de son enfant telle qu’on me l’avait racontée. C’était comme si l’on me trouait le cœur et la tête avec une vrille. J’en parlais à ce misérable Alexandre et pas pour m’en vanter — ah ! certes non ! — Mais lui semblait tout à fait insensible. Il se moquait de moi et il n’avait qu’un refrain : — Personne ne nous embêtera plus… Une brute, une pierre, je vous dis !
Cette façon ignoble d’envisager notre crime me dégoûta si fort que je ne tardai pas à l’exécrer. Vivre sous le même toit qu’un pareil individu me fut insupportable. Je lui signifiai de déguerpir. Lui prétendit d’abord s’incruster. Alors, je lui déclarai que s’il s’entêtait j’irais nous dénoncer tous les deux à la police. Et je crois que je l’aurais fait, car j’aimais mieux n’importe quoi que de subir plus longtemps sa présence. Il comprit que ce n’était pas une phrase en l’air et il partit en me crachant de la haine à la figure.
Une fois seul je me sentis d’abord un peu soulagé. Mais quand je lus sur le journal comment, quelques jours après, il avait été écrasé par un train, j’eus froid dans les os. Je ne suis pas assez instruit pour vous expliquer très nettement tout ce que j’éprouvais. Ce que je puis vous affirmer, parce que c’est la vérité même, c’est qu’il y eut comme une voix, au dedans de moi, qui me répétait : Alexandre a reçu sa punition, tu recevras la tienne !…
Depuis ce moment, je n’ai plus eu jamais faim, je n’ai plus dormi. Et puis la chasse, cela me dégoûtait : rien que de regarder mon fusil me donnait la nausée ; je voyais du sang sur la crosse ! Et enfin, continuellement, j’entendais Sampité me demander la vie et je me représentais sa femme cramponnée à son cadavre. Ça, c’était le plus atroce ! J’en meurs, frappé par le Bon Dieu — et je trouve que c’est juste…
Il se tut, joignit les mains et ferma les yeux. Dans la chambre, on n’entendit plus que sa respiration haletante. Sa sœur, le tablier en tampon sur la bouche, étouffait des sanglots. Brice, Tourette et moi, nous demeurions comme pétrifiés sur nos chaises. A la fin je me repris assez pour me lever et toucher Rablot à l’épaule. A ce contact, il ouvrit les paupières, et dit d’une voix tout entrecoupée et soudain toute débile : — Monsieur le Maire, vous aurez, n’est-ce pas, la bonté d’écrire à la justice ce que je viens d’avouer. Il ne faudrait pas qu’un jour ou l’autre, un innocent soit inquiété à cause de mon crime…
Le maire, incapable d’articuler une syllabe, acquiesça de la tête.
— Merci, reprit Rablot, et merci de m’avoir écouté jusqu’au bout. Et puis, je vous dis adieu ainsi qu’à Tourette… Laissez-moi seul avec M. le Curé, nous avons encore à causer lui et moi…
Je reconduisis les assistants jusque sur le palier. Personne n’avait formulé la moindre réflexion. Mais quand nous fûmes hors de la chambre M. Brice dit, d’un ton qui prouvait la violence de son émotion : — Monsieur le Curé, avant d’avoir entendu ce malheureux, je ne croyais pas à grand’chose. Maintenant, je sais que Dieu existe.
— Pour sûr, M. Brice a raison, appuya Tourette, moi, je pense comme lui…
Je pris congé d’eux fort remué, moi aussi, et je retournai au chevet de Rablot. La grâce divine m’octroya ce qu’il fallait dire pour l’assister durant son agonie. Je le confessai, je l’exhortai. Au cours de ce dernier entretien, je ne cessai d’admirer combien la souffrance morale, issue du remords, avait affiné cette âme désormais soustraite au Démon. Ensuite, le matin étant venu, j’allai dire ma messe et je revins tout de suite après, apportant l’Extrême-Onction et le Saint Viatique. Rablot n’avait plus la force de parler mais il gardait sa connaissance et ses regards me prouvaient qu’il s’unissait humblement à mes prières. Les rites accomplis, je me rassis, près de lui, et ma main dans sa main, je commentai doucement l’Évangile sur Lazare. Comme je prononçais la phrase Je suis la Résurrection et la vie, Rablot exhala un long soupir et entra dans la paix de Celui qui nous a donné cette parole…
Il avait fait un testament qui désignait sa sœur comme légataire universelle à charge de verser, chaque année, une somme suffisante pour assurer le nécessaire à l’orpheline des Sampité[7].
L’abbé Moret, ayant achevé son récit, s’absorba dans une méditation profonde que je me gardai de troubler. Ce ne fut qu’assez tard dans la soirée qu’il parla de nouveau. Il dit très bas, comme en oraison : — Violenti rapiunt cœlum… Jésus erre par le monde, cherchant des âmes pour les embraser au foyer de son cœur douloureux. Les tièdes, ceux dont il a, lui-même, précisé qu’il les « vomissait » ne soupçonnent guère sa présence. Mais les ardents, les violents sont l’objet chéri de sa sollicitude. Afin de s’acquérir leur nature impétueuse, il les met en croix, à sa droite, sur le Calvaire. L’orgueil de vivre se brise en eux par la souffrance et ces éprouvés lui demandent humblement de « ne pas les oublier lorsqu’il sera dans son royaume ». Le Maître leur répond : — Mon royaume, c’est ton âme ; j’y fais briller l’aube de ta rédemption et les premières clartés du Jour qui n’aura pas de fin. Alors, pressentant la Béatitude, ils s’en vont, pleins d’amour et d’espérance, parfaire leur rachat en Purgatoire…