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Journal d'un sous-officier, 1870

HORS DE COMBAT

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I

Être blessé et continuer à se battre, c'est le suprême courage: mais cet héroïsme me fut interdit. J'essayai de relever ma main, où le sang délayait par nappes la couche noire que la fumée de la poudre y avait déposée. Impossible. L'avant-bras était comme disloqué en son milieu, à l'endroit où persistait une douleur sourde. Force à moi de déposer mon fusil, pour ramener, avec la main droite, la gauche, qui définitivement refusait le service. Devenu inutile, je me couchai tout de mon long dans la profondeur d'un sillon.

De là je pus remarquer ce qui, dans l'action, m'avait échappé. Le capitaine jurait comme un diable, hurlant de toutes ses forces: «Tirez! mais tirez donc!» Villiot rampait de l'un à l'autre, et, avec un petit instrument, que je reconnus pour être une lime, il cherchait à rogner les têtes mobiles des chassepots dilatées par la chaleur du tir. Malgré ce soin, le feu ne reprenait guère. Moi-même, pour les derniers coups, j'avais eu toutes les peines du monde à refermer le tonnerre. Les armes étaient trop échauffées, trop encrassées. Il fallait de toute nécessité les laisser se refroidir et les nettoyer. La place était incommode pour pratiquer cette opération. En pestant de plus belle, le capitaine se résigna donc à abandonner momentanément la partie, sauf à la reprendre avec le reste de ses hommes. Il n'y avait plus qu'à s'en aller, chose malaisée pour moi. Ma jambe était plus endolorie que mon bras. Une fois mis debout, non sans peine, je boitais tellement qu'il me fallut faire appel à l'appui d'un soldat, qui se chargea aussi de mon fusil. Lorsqu'ils nous virent tourner le dos, nos invisibles adversaires redoublèrent de coups, sinon d'adresse. A nos oreilles grondait un véritable ouragan, dont mon soutien était péniblement impressionné. «Mon Dieu, mon Dieu, disait-il en patois, quelle grêle! Mon fourrier, ne pourriez-vous pas aller plus vite?... Ah! bonne Vierge, ayez pitié de nous!»

Ses prières ne furent point vaines. Lui et moi, nous regagnâmes les jardins de Cernay sans nouvel accroc. Là, le capitaine se hâta de rallier la seconde section. Au moment où, comme nous l'avions fait trois quarts d'heure plus tôt, le reste de la compagnie s'élançait dans le champ que, sans figure de rhétorique, je venais d'arroser de mon sang, je reconnus la voix éclatante de Nareval. Avec un entrain qui me réjouit et un instant effaça l'impression des tristes détails de la veille, il criait: «Allons, les enfants! Allons, en avant, et vive la République!» Comme je poursuivais mon chemin vers l'intérieur du village, le capitaine demanda, courroucé: «Quel est l'homme qui s'en va?—C'est le fourrier, lui répondit le sous-lieutenant avec un ton de bienveillance tout nouveau pour moi. Il est grièvement blessé.—C'est bien!» ajouta M. Eynard en se disposant à suivre le lieutenant Barta et le sergent-major Harel, tandis que mes camarades nettoyaient leurs armes.

«Comment, déjà, mon pauvre ami?» me cria le brave Villiot en guise d'adieu. M'étant retourné à la question du capitaine, j'allais répondre; mais, au même instant, un léger émoi se produisit parmi ceux qui couraient en avant. A la vue d'un obus fonçant sur eux, le lieutenant leur jeta l'avertissement des tranchées de Crimée: «Gare la bombe! Couchez-vous!» Toute la section s'abattit ensemble, pendant que l'implacable projectile achevait sa course en bourdonnant. Une lueur, un éclatement, aussitôt suivi de la voix du lieutenant Barta: «Debout! en avant!» Tous les hommes se redressèrent et repartirent au pas gymnastique.

Tous, sauf un qui, la face en terre, ne bougeait plus. Deux soldats de la première section s'avancèrent pour l'aider à se relever: j'attendis leur retour avec angoisse. Après avoir soulevé le malheureux et l'avoir reposé à terre, ils revinrent, très pâles. «Le sergent Nareval», dit l'un, et, avec une expression d'horreur invincible, l'autre ajouta; «Tué. Il a le crâne ouvert.»

Depuis ce jour je crois aux pressentiments et je laisse glisser sur moi les railleries que parfois les sceptiques ne me ménagent pas. En allant au feu, sous la pluie des balles, je n'avais jamais été préoccupé, à l'excès, de la pensée de la mort, tout en mesurant assez froidement le danger. Quoique endommagé, plus, il est vrai, que ne le prévoyait mon beau-frère quand il prophétisait plaisamment la veille de mon départ, je suis cependant revenu. Louis Nareval, au contraire, d'aussi bonne volonté que moi, avait tremblé, le 8 décembre, parce que le spectre invisible, mais obsédant quand même, lui avait donné pour le lendemain le rendez-vous inévitable, le rendez-vous fatal.

Par la ruelle où la compagnie s'était engagée, encore intacte, deux heures plus tôt, je rentrai dans le village, en tirant le pied, en soutenant mon bras douloureux, et je me laissai tomber sur un banc de pierre, près d'une porte, plus triste encore que souffrant. Mon coeur était navré de la mort de mon plus ancien frère d'armes, et je regrettais en même temps ceux qui lui survivaient. De communes misères, surtout endurées pour une noble cause, nouent des liens solides. Par là se justifie l'assimilation faite entre le régiment et la famille, car la parenté s'affirme principalement dans les jours de peine et de deuil.

Si les balles bavaroises ne portaient pas toutes, les obus étaient meurtriers. Devant moi, sur le terrain où la veille nous avions manoeuvré, il en tombait, tombait toujours, et beaucoup faisaient des ravages dans un bataillon qui était massé là, en réserve. Les cacolets venaient faire leur sanglante récolte dans le village. Il en passa bientôt un près de moi, mais déjà chargé. Le conducteur s'approcha néanmoins. Il tira de sa poche un grand mouchoir à carreaux, tout neuf, dont il me fit une écharpe, et il m'engagea à le suivre, si je pouvais marcher, afin de me faire soigner plus tôt.

Mon sang, à la vérité, s'écoulait par les deux trous pratiqués dans mon bras, l'un assez près du poignet, l'autre à la sortie de la balle, presque au coude. Tous mes vêtements, capote, pantalon, guêtres, tout était inondé: je m'épuiserais sans doute à vouloir trop attendre. Et puis, par le temps glacial qu'il faisait, j'avais l'étrange et désagréable sensation de l'air s'infiltrant, au travers de mon bras, comme dans un tube. Je me décidai donc à suivre le cacolet. Mais ne voilà-t-il pas que, par une prudence fort naturelle, obligée même, le conducteur s'engagea dans le chemin le plus sûr, à l'abri des projectiles. Malheureusement c'était aussi le plus long. Ma jambe me faisait toujours souffrir; la longueur du circuit m'effraya. Après la vérification des pressentiments de Nareval, mon fatalisme était devenu tel, qu'il ne me vint pas à l'idée que je pouvais être atteint sur un point plutôt que sur un autre. Quittant mon guide, je coupai court, impunément, à travers le champ que plusieurs obus labourèrent devant moi et derrière moi.

A mi-chemin d'Ourcelles je rencontrai le sergent Gouzy. Il n'avait été frappé que par une balle morte, qui lui avait causé un engourdissement douloureux dont il était déjà guéri. Du moment que nos camarades se battaient, il avait hâte de les rejoindre. Le cadre de la compagnie étant fort réduit, je n'essayai pas de le retenir, bien qu'en vérité son appui m'eût été utile. Il y avait encore cent mètres à parcourir jusqu'au village, et j'étais à bout de forces. Je ne serais pas arrivé, si deux paysans n'étaient venus courageusement à mon secours.

Revêtus, comme en un jour de fête, de leurs habits du dimanche, ils suivaient anxieux le spectacle de la bataille, du seuil de leur demeure. Après s'être préparés à la quitter, ils ne pouvaient s'y résoudre. Ils voulaient espérer encore, sans l'oser tout à fait. Quelque cruelle que fût leur préoccupation, ils parurent l'oublier généreusement pour me donner des soins. Ils me firent asseoir à leur foyer, me présentèrent un cordial, et, sans toucher à mon bras, m'enlevèrent mon sac qui pesait fort sur mes épaules affaiblies.

Le temps passait, et, par la porte entr'ouverte, le bruit du combat nous parvenait, continu, de plus en plus intense. Dans mon état de faiblesse, je ne me rendais plus un compte très exact de la durée, ni des événements; mais il paraît que toute une division prussienne était venue appuyer les efforts des Bavarois à Villechaumont. Notre division, violemment canonnée, dut se replier sur la ligne de retranchement ménagée en avant de Villejouan et d'Origny, dans les tranchées que le 1er et le 2e bataillon du 48e avaient occupées la veille. Par ordre, mes camarades quittèrent ainsi vers midi leurs positions avancées. A eux échut la mission de protéger la retraite. «Sans quelques compagnies du 48e de marche et des chasseurs à pied qui, déployés en tirailleurs, firent bonne contenance au delà d'Origny, ce mouvement rétrograde eût dégénéré en déroute», au dire du général Chanzy. Le lendemain, 10 décembre, il cita la compagnie du capitaine Eynard à l'ordre de l'armée, à l'heure même où elle se distinguait de nouveau. Avec tout le régiment, elle reprit Origny à la baïonnette, avant l'aube. Il fut fait là de nombreux prisonniers. Dès qu'il fut engagé, le 48e ne se ménagea pas: dans les journées de Josnes, il perdit trois officiers, les lieutenants Combes, Lafranchi et Lespinasse, et 460 sous-officiers et soldats, tués ou blessés.

II

Pendant que mes compagnons d'armes devaient continuer à se conduire avec honneur, d'abord à Saint-Calais, et, en janvier, à Ardenay, sur le plateau d'Auvours, à Sillé-le-Guillaume, puis, suprême épreuve, dans Paris, au mois de mai 1871, j'allais prendre un repos trop tôt gagné, mais non exempt de toute épreuve.

Le 9 décembre, dès que mes paysans secourables virent plier notre ligne, l'un d'eux courut à la recherche d'un cacolet et nous l'amena presque aussitôt. On me hissa sur la chaise de gauche, et en contrepoids fut placé un autre fantassin qui avait été atteint au ventre par un éclat d'obus. Puis, en route vers Josnes, pour une destination indéterminée.

Le doux balancement de mon véhicule original, l'air vif de décembre qui me fouettait le visage, la secrète pensée que chaque pas de notre monture me rapprochait un peu des miens, le vague espoir de les aller retrouver sans que ma conscience eût rien à me reprocher, tout cela me ranima, me rendit coeur. Bien que le vent, en soufflant dans mon bras, me rappelât assez vivement ma blessure, je me sentis gagner par une sorte de joyeuse insouciance.

A ce moment—je m'en souviens—un capitaine d'état-major nous croisa sur la route: mon air de jeunesse le frappa sans doute et aussi tout le sang qui dégouttait de ma manche sur mon pantalon garance, qu'il maculait de larges taches vineuses: «Du courage, fourrier!» me dit-il affectueusement au passage. Sans forfanterie, je pus lui répondre que cela ne manquait pas, car pour lui parler je m'interrompis de fredonner le refrain de la retraite qui s'arrangeait dans ma tête à la pensée de mes parents:

V'là votre fils qu'on vous ramène, Il est en bien triste état.

Souffrir, cela devrait apitoyer sur les maux d'autrui. Il faut avouer pourtant que mon voisin m'importunait fort, par ses plaintes et ses gémissements continuels. Les blessures au ventre sont très douloureuses; mais celle de mon compagnon n'était pas des plus graves. Son étui-musette avait heureusement amorti le coup. Ses vêtements étaient intacts, au plus était-il contusionné. Aussi je ne me faisais aucun scrupule de chantonner d'autant plus haut qu'il hurlait davantage.

Le bon tringlot qui dirigeait notre mulet subissait stoïquement cet étrange concert, tout au souci de sa fonction. Il tenait court le licou de la bête et choisissait avec soin le terrain, car, sur la route gelée, elle glissait à chaque pas. Mon voisin, entre deux soupirs, stimulait le zèle du conducteur. Rien n'y fit. Il était écrit que notre mulet tomberait; il tomba, en nous projetant à deux ou trois mètres. Dieu, quels effroyables cris! Comment songer à son propre mal, en entendant de telles lamentations?

Nous venions d'entrer dans un village qu'occupaient des mobiles. Vite relevés par quelques-uns d'entre eux, nous fûmes conduits dans l'auberge, et régalés d'une tasse de café bien chaud. Notre mulet s'étant de son côté remis de sa chute, les mobiles nous réinstallèrent avec précaution sur nos sièges et nous reprîmes notre odyssée par le chemin qui conduit à Mer.

Au départ nous avions passé devant des fermes où travaillaient des chirurgiens. Des hommes au torse nu taché de rouge, d'autres montrant, qui son bras, qui sa jambe ou son pied, cela avait glissé en quelque sorte sous nos yeux, sans faire sur moi une impression trop profonde. Mais, à mesure que le jour avançait et que nous nous rapprochions de la ville, différents chemins aboutissaient à la grande route où affluaient les blessés provenant des divers points du champ de bataille. Quelques-uns, les plus rares, suivaient à pied, beaucoup en cacolet, d'autres sur des chariots de toutes formes. Ils offraient un spectacle attristant. Parmi ceux qui étaient couchés sur des charrettes, il y en avait au teint blême et verdâtre. Les convoyeurs n'osaient sans doute pas se défaire d'un fardeau sacré, lors même qu'ils avaient la certitude de ne plus transporter qu'un cadavre. Dans une de ces voitures, j'eus la douleur d'apercevoir, vivant encore, mais trop privé de ses sens pour me reconnaître, le malheureux caporal Dariès. Il avait eu, à ce que m'apprit le charretier, une jambe broyée par un obus.

Derrière le remblai du chemin de fer, la ville de Mer montra enfin le faîte de ses maisons inégales, le grand toit de sa halle et son clocher qui, toute proportion gardée, rappelle modestement une des tours de Notre-Dame de Paris. La route passe sous un pont, et les habitations se dressent au delà. Au milieu du faubourg, notre conducteur s'avoua fort embarrassé. Il ne pouvait guère nous transporter plus loin, d'autant que nous avions besoin d'être pansés et de nous reposer; mais il ne savait où nous laisser. Une foule de malheureux, en attendant d'être évacués dans la direction de Blois, s'entassaient à la gare: nous n'y aurions trouvé aucun abri. Me souvenant de m'être arrêté dans un café du voisinage, je dis au soldat de nous y conduire. Depuis un mois, l'établissement avait été abandonné; les volets étaient clos. Alors, par une inspiration soudaine, j'indiquai à notre guide l'épicerie où j'étais entré quelques instants avant notre départ précipité pour Châteaudun.

Les blessés reçoivent vite leur récompense. Pour eux, la sollicitude de tous s'éveille aussitôt. Nous fûmes charitablement accueillis par la personne qui m'avait reçu naguère. Tout exigu que fût le logement qu'elle partageait avec sa tante, au fond du magasin, elle nous y installa près du feu, mon compagnon et moi, et, en apprenant que nous n'avions reçu aucun soin, elle nous quitta brusquement. Elle se mit à parcourir la ville, qu'encombraient les troupes de la division Camô, rétrogradées de Beaugency. Le premier chirurgien qui se trouva sur son chemin, elle nous l'amena.

C'était le docteur Charles, médecin-major du 1er régiment de gendarmerie mobile. Après avoir déclaré à mon plaintif compagnon qu'il pourrait reprendre son service dans quinze jours, il s'occupa de moi. Avec affabilité, secondé d'ailleurs par la jeune fille, il me fit un pansement sommaire; puis il me délivra un certificat constatant la gravité de ma blessure et spécifiant qu'elle exigerait trois mois de soins. J'aurais dû m'en affliger, mais je ne vis là que l'autorisation implicite de regagner le nid familial.

Le docteur fut remercié par notre bienfaitrice, dont la bonté ne se démentit pas un instant et que ma reconnaissance se plaît à rappeler.

Chose remarquable, ce court épisode, qui a semé dans mon souvenir un poétique bouquet au parfum impérissable, fut rempli, en un cadre tout prosaïque, de soins matériels infimes. Préparer un petit chiffon de toile, y étendre prestement du beurre frais, à défaut de cérat, pour oindre mes plaies. Me faire prendre du bouillon, que de son souffle elle avait refroidi. S'abaisser ensuite jusqu'à défaire mes guêtres ensanglantées, pour me permettre de me délasser sur un matelas qui avait été étendu dans l'atelier d'un menuisier voisin. Mais la charité ennoblissait tout cela. Malgré ma faiblesse, je n'en étais pas moins honteux de voir cette inconnue s'agenouiller à mes pieds. «Laissez donc, me dit-elle avec un triste sourire; n'est-ce pas notre seule manière, à nous autres, de servir notre malheureux pays?»

Le malheur d'autrui n'abolit pas le nôtre; mais il peut nous enseigner à le mieux supporter, en nous rappelant que l'échelle des maux est infinie. Sur mon grabat, je dus me faire tout petit, pour partager la place avec un pauvre diable qui avait les deux bras brisés. Jusqu'au jour je n'osai me remuer, de peur de heurter le misérable que sa double blessure immobilisait comme un mort. Or les nuits de décembre sont interminables, et celle que je passai là me parut bien la plus longue de ma vie. Le sommeil me fuyait, et mon cerveau semblait tourner dans ma tête. A la lueur vacillante d'une veilleuse, les objets environnants prenaient des formes étranges, fantastiques, effrayantes. L'établi du menuisier, dont l'ombre s'étendait jusqu'à nous, offrait l'aspect d'un catafalque. Plusieurs planches, dressées contre les murs, avaient des blancheurs de fantômes, et le jeu de la lumière leur donnait un semblant d'agitation. La fièvre gagnait sur moi, incontestablement, et quand, par un effort de volonté, je parvenais à la vaincre, à ressaisir le sentiment exact des choses, une autre terreur surgissait. Je prêtais anxieusement l'oreille aux rumeurs de la rue.

A la nouvelle de l'abandon de Beaugency, le bruit s'était répandu que les Allemands s'avançaient rapidement et que la ville de Mer allait être envahie. Les chevaux qui parfois passaient au galop, appartenaient-ils à nos estafettes ou à quelques uhlans audacieux? Etaient-ce déjà les pas de nos ennemis qui résonnaient sur le pavé de la rue? Le jour allait-il nous trouver libres, ou prisonniers?

Dans l'immobilité pénible où j'étais réduit, un incident futile vint cependant me distraire. Un petit objet, comme un caillou, roulait sous mes talons, me gênait: je me creusai vainement l'esprit à en déterminer la forme et la nature, sans pouvoir l'atteindre. Au jour enfin, je reconnus une balle tronconique, de la grosseur du pouce, toute mâchée. C'était celle qui m'avait blessé: après m'avoir contusionné la cuisse, elle était descendue dans ma guêtre. Soigneusement je la recueillis. Mon frère aîné m'avait demandé un souvenir des Allemands: ils ne m'avaient pas laissé en ramasser un, mais me l'avaient envoyé: faute de mieux, il faudrait que mon collectionneur s'en contentât. Je comptais bien pouvoir le lui rapporter, les troupes françaises occupant encore la ville. En les voyant circuler dans la rue, j'éprouvai autant de joie que si elles venaient réellement de nous délivrer.

Le 10, dans la matinée, il me fallut donc dire adieu à ma gracieuse et douce infirmière. Tremblant de fièvre et de froid, boitant, traînant l'aile et tirant le pied, je gagnai la gare, où, d'heure en heure, des trains formés à la hâte emportaient par centaines des débris humains de l'armée de la Loire. Dans la station gisaient les plus grièvement atteints. D'autres, qui, comme moi, pouvaient marcher encore, gagnaient le bord de la voie. Parmi eux, quelques-uns de nos adversaires, Bavarois au casque en cuir bouilli. Deux avaient été frappés à la tête, un autre au bras. La solidarité du malheur ne s'était pas encore établie d'eux à nous. Trop des nôtres subissaient leur sort pour que notre rancune pût tomber tout d'un coup. Du reste, ils paraissaient résignés, sous leurs linges sanglants.

Ils furent bientôt embarqués, et de mon côté je trouvai place dans le fond d'une voiture à bestiaux. Quoique ma jambe fût toujours raide et endolorie, je n'eus garde de me coucher: je m'efforçais de taper des pieds dans mon coin. Long exercice. Le train glissa, tout doucement par bonheur, hors des rails, pendant la première nuit: le trajet, de Mer à Bordeaux, dura quarante-huit heures, par un froid sibérien. Les malheureux, qui autour de moi n'avaient pas la ressource de m'imiter, enduraient le martyre. Tandis que d'autres souvenirs me reviennent avec une admirable netteté, ce triste tableau, trop longtemps placé sous mes yeux, échappe à ma mémoire. De cet entassement se dégage un petit chasseur à pied, au visage d'enfant, grelottant en un coin, dans sa veste courte, sans manteau ni couverture: il avait—je crois—une main écrasée. Plus près de moi est étendu un malheureux garde-mobile dont le pied tient à peine à la jambe, par quelques fibres.

Pourtant ni les uns ni les autres ne se plaignaient guère. Il ne fut certainement pas échangé dix paroles entre nous durant ces deux longues journées: c'est une chose remarquable que la morne résignation des soldats mutilés. Aux prises avec la douleur, en attendant la révélation du grand mystère de la mort, ils deviennent silencieux et graves. Les hurleurs sont généralement les moins atteints. Les autres regardent venir stoïquement la guérison incertaine, lointaine en tout cas, indifférents à ce qui les environne et dédaigneux même de la commisération.

A Bordeaux, quant à moi, j'étais vaincu. La fièvre commençait à m'accabler; mon bras semblait s'appesantir davantage d'instant en instant: je craignais de ne pouvoir résister jusqu'au terme de mon voyage. J'appris d'ailleurs avec inquiétude que notre train allait être dirigé sur Mont-de-Marsan et sur Bayonne. Un sous-intendant militaire se trouvait sur le quai; je lui exprimai mon désir de rentrer à Toulouse, et lui parlai du certificat du docteur Charles. Il n'hésita pas à me faire descendre; il m'autorisa à aller prendre un autre train, à la gare Saint-Jean, de l'autre côté de la Garonne, après m'avoir engagé à me faire panser dans une salle dont il m'indiqua l'entrée.

Cette salle était le hall d'attente, peu élevé de toiture, mais d'une très vaste superficie. Le gaz l'éclairait médiocrement. Quand je poussai devant moi la porte vitrée, une odeur âcre me prit à la gorge, une odeur indécise, entre l'abattoir et le charnier. Le sol n'était qu'une immense litière, jonchée de victimes saignantes, et, de distance en distance, circulaient avec précaution quelques soeurs grises dont les cornettes blanches semblaient lumineuses dans l'obscurité relative. Une rumeur de plaintes, dominée par des hurlements sonores, s'élevait de ce lit commun de nobles souffrances. A ce douloureux spectacle, j'oubliai mon propre mal et me sentis assailli par de plus hautes pensées.

Dans notre guerre à outrance, il fallait bien que la victoire restât à l'une des deux nations: l'autre, à défaut de gloire, pouvait du moins revendiquer l'estime du monde, en se défendant jusqu'à l'épuisement. Dans cette lutte où tombaient tant de Français, peu importait qu'ils fussent vaincus: il est vrai que nous n'ajouterions pas de trophées à ceux que nos aînés ont entassés à l'hôtel des Invalides; mais nous souffrions assez pour avoir droit plus tard au respect de nos cadets. Oui, malgré nos désastres inouïs, nous pouvions sans forfanterie, comme les Russes après la défense héroïque de Sébastopol, répéter le mot du vaincu de Pavie: Tout est perdu, fors l'honneur.

Devant le sombre tableau qui s'était offert à mes yeux, une pitié profonde, mêlée d'un certain orgueil, m'avait donc envahi. Nareval, Dariès, le malheureux caporal Tillot, et mes autres compagnons d'armes, qui, peut-être, avaient succombée à leur tour, tous me revinrent en mémoire; et en pensant à eux je fus saisi de la crainte de fouler aux pieds quelques-uns des martyrs qui se tordaient sur cette paille ensanglantée, tandis que mon bras n'exigeait pas des soins immédiats. Quand j'eus refermé la porte de l'étrange salle d'attente où l'on sentait planer la mort, je m'éloignai en frissonnant malgré moi: je quittai la gare pour marcher un peu, pour me convaincre aussi que, quoique frappé, je n'étais pas tout à fait abattu.

Quelque temps avant la guerre, j'avais fait à Bordeaux un court séjour chez de vieux amis de mon père; mais ils habitaient loin du centre, près de Caudéran, une maison isolée, ce que les Bordelais nomment une échoppe. La ville m'était peu familière. L'idée d'aller si loin ne m'était pas venue d'abord; seul sur le pavé de la Bastide, dans la demi-obscurité de l'aube luttant avec la lueur pâlissante des papillons de gaz, devant la vaste étendue brumeuse qui marquait le lit du fleuve gascon, j'eus une sorte de défaillance morale; il me parut impossible de reprendre ma route sans un relais, je me laissai séduire à la pensée de me reposer en face de visages amis. Mais près d'une lieue me séparait de Caudéran, une lieue de quais, de places, de rues. Comment se retrouver dans un pareil dédale?

Heureusement, au fond de mon gousset, dormait un écu de cinq francs, superstitieusement gardé comme un en-cas suprême. Le moment était venu de faire donner la réserve. Devant moi se trouvait un débit où mangeaient et buvaient quelques débardeurs du port; j'y entrai. Tandis que je prenais une tasse de café, un homme voulut bien m'aller chercher une voiture. Une heure durant, elle me cahota; du moins, mon bras répercutait les moindres secousses. Elle me déposa tout là-bas, au moment même où nos bons amis ouvraient leurs volets.

Il serait difficile de peindre leur pénible surprise, en me reconnaissant dans le militaire, pâle et faible, qui ne pouvait parvenir à ouvrir la voiture. Ils accoururent, firent céder la portière, me soutinrent jusque dans la maison. Le premier moment de stupeur passé, les braves gens préparèrent pour moi, afin de m'avoir plus près d'eux, un lit où personne ne s'était reposé depuis qu'ils y avaient vu mourir leur unique enfant. Ensuite ils appelèrent mon père par le télégraphe.

III

A partir de cet instant, la sollicitude la plus éclairée, les soins les plus habiles ne cessèrent de m'être prodigués. Mon père, arrivé par le premier express, put amener près de moi le docteur Fusier, médecin principal des armées, que les fiévreux du Mexique et plusieurs générations de polytechniciens ne peuvent avoir oublié. D'un léger coup de bistouri, il me fit une incision par où treize esquilles, nombre fatidique, devaient être extraites successivement, et il autorisa mon transport à Toulouse en coupé-lit. Le lendemain, à cheval dès la première heure, lui-même vint présider à mon embarquement.

Pour le voyage, comme mes habits de guerre nécessitaient une désinfection, j'avais été enveloppé dans des vêtements civils. La fièvre aidant, je n'étais guère qu'un paquet inerte, presque inconscient. Il me souvient pourtant que, devenu le point de mire des voyageurs, je fus pris à la gare d'un mouvement d'enfantine coquetterie. De ma main libre, j'arrachai au moins la coiffure d'invalide dont nos amis m'avaient orné: il me répugnait de rentrer dans ma ville sous le casque du pacifique roi d'Yvetot. Au bout du trajet, autre motif de protestation. Une civière avait été amenée pour moi de l'hôpital militaire à la gare de Toulouse; je refusai d'y prendre place; je refusai énergiquement, et rien ne put me faire céder, car ce n'était plus la coquetterie qui m'animait: mais à aucun prix je ne voulais être rendu à ma mère comme un cadavre.

A ce moment, sur le quai de la gare, monseigneur Desprez, l'archevêque du diocèse, se trouvait là fortuitement; il fit quelques pas à ma rencontre. Après m'avoir adressé de bienveillantes paroles, il me donna sa bénédiction. Puis une voiture m'emporta avec mon père, et, enfin, par un dernier effort, je pus recevoir debout l'embrassement maternel.

Douce étreinte, accompagnée de larmes dont le seul souvenir me paraît plus précieux que la possession d'une rivière de diamants. Oui, nous pouvions nous embrasser, nous embrasser de bon coeur. Au milieu du désastre national nous nous sentions la conscience légère, exempte de tout reproche.

Dans cet état, le bonheur ineffable du retour était d'autant plus appréciable, que le danger avait été réel. Ce danger, le mal physique le rappelait, pour la jouissance du revoir. Un rien, une légère déviation de la balle, j'étais tué et perdu pour ma mère; elle était perdue pour moi. Au contraire, je lui étais rendu, pleinement rendu, pour redevenir pendant quatre longs mois son petit enfant. Oui, toutes les mères ont prodigué au leur des soins de toutes les heures, heures de jour et heures de nuit: elles leur ont témoigné un dévouement absolu, sans borne; mais la mienne m'a prodigué ces soins, m'a en un mot donné la vie deux fois, et, la seconde fois, j'étais conscient de tout; il m'a donc été possible de lui vouer une reconnaissance presque proportionnée à sa tendresse.

Si, pour apprécier cette immense affection, il m'avait fallu un contraste, ce contraste ne m'eût pas manqué. Puisque j'avais survécu, je devais au malheureux Nareval d'accomplir son dernier souhait, aller dire à ceux dont il m'avait donné le nom, le soir du 8 décembre, qu'il avait su bien mourir. Son ombre même ne devait pas être heureuse. Ma guérison traînait beaucoup et devenait douteuse; je n'avais pas de peine à m'en apercevoir: j'obtins de mon père qu'il se chargeât d'aller à l'adresse indiquée. Nul n'était mieux fait pour remplir avec tact la pénible mission dont je désespérais de pouvoir m'acquitter. Mais ceux qui avaient eu les dernières pensées de mon infortuné compagnon ne lui accordèrent qu'indifférence en retour. Mon père, pour les préparer, parla d'abord d'une blessure, d'une blessure grave. «Vraiment, ce pauvre Louis! C'était un brave garçon!» dirent-ils simplement. Les premiers, ils parlèrent de lui au passé, froidement, le tuant en quelque sorte de nouveau, en effigie.

Le délai prévu par le docteur Charles fut de beaucoup dépassé. Décembre, janvier, février, mars, avril, tout ce temps s'écoula sans amélioration. Au contraire, toujours au lit, le bras dans un affreux état, je m'affaiblissais, je dépérissais, je m'en allais visiblement, en dépit des soins dévoués du docteur Henri Molinier. Bien qu'il prît la peine de me panser lui-même matin et soir, il désespérait de me guérir; à moins d'en venir aux moyens extrêmes. Chaque jour, il parlait plus fermement de l'amputation: mais, quelque pessimiste qu'il fût, sa patience ne se démentait pas. Faible comme un moribond, j'atteignis le mois de mai, moins à plaindre, sans doute, que mes camarades qui guerroyaient encore, sous les balles françaises, autour du Mont-Valérien, à l'Arc de Triomphe, à Montmartre, à la Chapelle.

Aux Buttes-Chaumont, Villiot, devenu sous-lieutenant, mérita d'être cité à l'ordre du 1er corps de l'armée de Versailles. Nos trois officiers furent décorés vers le même temps, et mon successeur eût pu l'être sans injustice. Atteint d'une balle en pleine figure, le sergent-fourrier Leyris la fit ressortir lui-même de sa blessure, en pressant sa joue de toute la force de ses doigts. Il refusa d'ailleurs de quitter la compagnie. Sa plaie bandée, il continua de se battre jusqu'au dernier jour. Harel, Gouzy, sans rencontrer d'occasions si éclatantes, poursuivaient simplement l'accomplissement de leur dur devoir. Seul Laurier, qu'au moins une fois Villiot avait surpris loin de son poste, était rentré en congé à Marseille, où il se vantait d'avoir dédaigné l'épaulette.

Tout d'un coup, la constance et le dévouement du docteur Molinier furent enfin récompensés. Les prières de ma mère aidant, j'entrai presque subitement en convalescence. Un jour, en cachette de mes parents, je parvins, après une heure de patients efforts, avec l'aide d'une amie du voisinage, à glisser mon bras ankylosé dans la manche trouée de mon habit de guerre, ce bras si largement labouré par la lancette du chirurgien, ce bras qu'avait si longtemps menacé le couteau de l'opérateur, ce bras qui m'avait été conservé miraculeusement.

Soutenant à peine ma main cependant lourde comme du plomb, j'apparus soudain, triomphant, aux yeux de tous les miens réunis pour le repas du soir. Quelle surprise, et quel attendrissement! Ah! j'ai causé bien des soucis à ma mère, il est vrai; mais, en revanche, quelles joies infinies!

Nulle autre récompense ne pouvait égaler celle-là, et elle m'a suffi. Aussi, en dépit des plus vives souffrances, malgré l'énervement de ma longue maladie, dans l'angoisse de très douloureuses opérations, aucun regret n'est jamais venu obscurcir ni troubler ma conscience. Aux amis qui s'apitoyaient sur moi, j'ai pu répéter sans cesse, en toute sincérité, ce vers si simple du grand Corneille:

Je le ferais encor, si j'avais à le faire.

TABLE DES MATIÈRES

Échos des premiers revers

Le 48e régiment de marche

En campagne

La déroute

Bataille

Hors de combat

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