BATAILLE
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I
Le commandement supérieur veillait, en effet, il agissait et vivement réagissait sur cette multitude d'individus épars dont il allait en deux jours refaire une armée compacte, valeureuse et redoutable, suivant l'aveu de nos ennemis. «Ainsi, est-il dit dans le travail historique du grand état-major prussien, tandis que la 25e division flanquait le mouvement sur la rive gauche de la Loire, le 6 et le 7 décembre sur la rive droite, la subdivision d'armée du grand-duc se trouvait aux prises, sur tout son front, c'est-à-dire sur 20 kilomètres environ, avec des masses ennemies en état de soutenir la lutte et d'opposer une résistance très vive.»
Certes ce n'était pas sans une volonté ferme, sans une perpétuelle vigilance, qu'un tel résultat pouvait être obtenu. A tous les carrefours, à chaque fourche de route, se trouvait un officier d'état-major, planté là comme un poteau indicateur. L'un après l'autre, ils désignaient aux hommes désorientés la direction à suivre pour atteindre la localité qui avait été assignée à chaque corps, dans la nouvelle ligne de bataille que venait d'arrêter le général Chanzy.
Entre la Loire et la forêt de Marchenoir, cette ligne s'étendait sur un espace de 11 kilomètres, de Beaugency jusqu'à Lorges, où nous avions fusillé un soldat du 51e. Le quartier général était à Josnes. Le 17e corps, au centre, devant lui. Le 16e corps, dont la première division seule était présente, les deux autres s'étant égarées, forma d'abord l'aile gauche, puis fut porté à droite, à Villorceau, tout contre la division indépendante du général Camô. L'aile gauche fut alors constituée au moyen d'une division du 21e corps: récemment organisé sous le commandement de l'amiral Jaurès, il avait en outre mission de garder la forêt de Marchenoir, ce qui étendait de plusieurs kilomètres le front de bataille. Enfin, le général Chanzy, qui, avec la spontanéité du génie, palliait les fautes de ses lieutenants en en tirant parti, ordonna aux généraux Barry et Maurandy de réorganiser leurs divisions à Mer et à Blois. Il leur confia le soin de défendre les ponts, dont les Allemands allaient chercher à s'emparer, en effet, pour nous tourner.
Arrêté dans la fièvre d'une retraite infernale, ce dispositif était tel que de longues délibérations n'eussent pu le rendre meilleur. Il assignait au 48e de marche son bivouac près du village d'Ourcelles, à un kilomètre du quartier général. La plaine ondulée, où étaient dressés quelques groupes de tentes, s'ouvrit à nous dans la matinée du 6 décembre. Le temps était clair. Quelques sonneries familières égayaient le panorama, qui, naguère, nous avait paru plus triste, dans notre première marche de Mer sur Châteaudun. Cette impression était favorable. Tout embryonnaire qu'il était, le camp apparaissait enfin, comme une digue élevée contre la débâcle. L'ordre renaissait; la force en résulterait peut-être, et, en tout cas, la possibilité de tenter de nouveaux efforts plus honorables qu'une fuite éternelle.
Pourtant, pourtant. Il ne faut pas se faire meilleur que nature. La préoccupation de rallier le régiment avait tout primé dans notre esprit depuis trente-six heures que la débandade s'était produite. A tel point que nous avions à peine repris haleine quelques instants, la seconde nuit, sous un hangar de je ne sais quel village, et nous n'avions eu d'autre nourriture que des miettes de biscuit. Aussi, lorsque nous eûmes acquis la certitude que le but était atteint, qu'à la moindre alerte il ne nous fallait pas un quart d'heure pour retrouver nos chefs, l'estomac—la bête, si l'on veut—reprit ses droits. Un village—Cravant, nous dit-on—offrait l'attirante animation d'un lieu habité. Irrésistible tentation, il y avait une auberge ouverte. Nombre de militaires l'encombraient déjà. Dariès et moi, nous trouvâmes encore un coin libre et deux chaises.
Ah! quel repas! Quelle volupté de manger à sa faim et de boire à sa soif! Le menu, cependant, n'était pas très varié. Un hareng saur d'abord, un hareng saur ensuite, et je ne m'en suis pas dégoûté pour cela. Au contraire, j'ai gardé pour ce comestible un goût profond, une sorte de culte, la reconnaissance de l'estomac. De loin en loin, il faut de toute nécessité que je lui sacrifie, bien qu'à vrai dire il me soit devenu d'une digestion difficile. D'ailleurs un litre de vin et du pain frais à discrétion véhiculèrent en nous ces deux braves poissons, dont un doux fromage blanc, aussi rond et plus éclatant que la lune en son plein, vint tempérer l'excessive salaison.
II
Réconfortés, ragaillardis, nous quittâmes l'auberge, prêts à endurer de nouvelles fatigues pourvu qu'elles ne servissent pas à nous éloigner encore de l'ennemi. Même à jeun, nous ne demandions qu'à faire notre devoir; mais—règle sans exception—le courage se décuple au sortir de table, quand une légère griserie trouble imperceptiblement la vue. Le paysage bénéficia à nos yeux de l'agréable état où nous nous trouvions.
Pour gagner Ourcelles, il nous fallut traverser un petit village, Cernay, bâti, en forme de T, à cheval sur la route qui va de Cravant à Mer, par Origny, et sur le chemin qui vers l'est le relie à Lorges. Il est entouré, avec quelques grands arbres, de vergers clos de haies, qui, au printemps, en été et en automne, doivent lui former une ceinture charmante de fleurs, de feuillage et de fruits. Les arbres et les arbustes n'y montraient alors que leurs squelettes, et cependant nous nous l'imaginâmes tel qu'aux beaux jours. Au reste, quelques nuages de fumée s'échappaient des toits et suffisaient pour lui donner la vie, en attestant la présence des habitants autour du foyer hivernal.
Comme couronnement de cette bonne journée, je fus hélé en arrivant au camp par le vaguemestre, qui avait à me remettre une lettre de mon frère Emmanuel. Les journaux ayant répandu la nouvelle du premier engagement du 17e corps, la sollicitude de ma famille s'était éveillée: les angoisses des miens se trahissaient par ces mots, qu'ont gravés dans mon coeur les larmes qu'ils me firent coulerj'en conviens sans honte, car je me sentis attendri, mais non pas amolli:—«Comme il faut tout prévoir, si tu viens à être blessé, préviens-nous aussitôt... ou fais-nous prévenir. Il est convenu à la maison que, là où tu seras, j'irai, pour te ramener, si c'est possible, ou, sinon, pour te soigner.»
Ni le lieutenant Barta ni M. Houssine n'étaient encore arrivés. En revanche, le capitaine Eynard, sa mission terminée, avait rejoint son poste. Il s'occupait activement de reconstituer la compagnie, secondé par le sergent Villiot, qui était parvenu des premiers au point de ralliement avec Laurier. En même temps que nous et après nous, les hommes arrivèrent, isolément, ou par petits groupes. A la fin du jour, les deux tiers de l'effectif étaient présents. De même dans tout le régiment, qui, dès lors, pouvait au premier ordre entrer en ligne.
Le colonel Koch, en prenant le commandement de la brigade, avait passé la conduite du 48e au commandant Bourrel, du 1er bataillon. Au 3e nous étions toujours dirigés par l'intrépide vieillard, capitaine David. De beaux exemples d'honneur, de courage et de dévouement nous soutenaient, nous stimulaient: quelques prodiges qu'exécutât la délégation de Tours pour l'improvisation des armées, elle ne pouvait parfaire son oeuvre dans les détails. Ainsi, notre bataillon ne comptait aucun officier monté. Pas plus l'adjudant-major que le capitaine David. Des chevaux leur eussent été précieux pour conduire et faire mouvoir une unité d'un millier d'hommes. Ce petit fait méritait d'être noté, à l'honneur des chefs qui surent utiliser des instruments tactiquement incomplets, sans parler de l'inexpérience individuelle de leurs éléments.
Chaque jour, la température devenait plus rigoureuse. Tout en demandant à ses soldats une entière abnégation, le général Chanzy leur était pitoyable; il lui parut impossible de continuer à nous faire coucher sous la tente. Des dispositions furent prises pour le cantonnement dans les villages d'ailleurs nombreux en ce pays. Notre bataillon fut distribué dans les granges d'Origny, au centre de la ligne de bataille. Mais pour les fourriers, point de repos: ils devaient concourir aux prises d'armes pendant le jour, et, la nuit, assister aux longues distributions de vivres.
Déjà, le 6, la canonnade s'était sourdement fait entendre à l'extrême droite, première démonstration de l'ennemi sur Meung. Le 7, dès la première heure, l'attaque fut générale. Tandis que nous attendions sous les armes, la 2e division du 21e corps et la 3e du 17e, sur notre gauche, s'opposaient aux reconnaissances de l'ennemi, à Vallières, devant Saint-Laurent-des-Bois, et, plus près de nous, à Villermain. A notre droite, du côté de Beaugency, la 1re division du 16e corps se battait aussi, avec l'appui, cette fois heureux, du 51e de marche, pendant qu'au centre le général de Roquebrune, commandant la 1re division du 17e corps, repoussait victorieusement deux divisions bavaroises qui s'étaient avancées de Cravant et, plus à droite, de Beaumont.
Comme l'armée avait pu vaincre sans nous, les compagnies regagnèrent à la nuit leurs cantonnements, et, avec mes collègues, chacun entouré de sa corvée, j'allai battre la semelle auprès des charrettes d'un convoi administratif parqué à l'entrée du village. Annoncées pour minuit, les distributions n'étaient pas achevées au petit jour. Or il neigeait. Les flocons abondants, épais, voilaient le ciel, sans répit, d'une nuée de taches claires tourbillonnant sur un fond gris, tandis que, dans le cercle restreint où la vue pouvait s'étendre, ils accusaient la forme des choses en les ouatant de blanc. Meules de paille, chariots de convoi, chevaux immobiles sous les harnais et nous-mêmes, tout prenait une même couleur spectrale, car le froid figeait les flocons, et il ne nous était pas permis de faire des feux visibles de trop loin: le foyer que nous entretenions modérément avec des broussailles ne suffisait pas pour nous dégourdir les pieds et les mains; mais il colorait de lueurs fugitives un tableau qui nous rappelait invinciblement la douloureuse légende de la retraite de Russie.
III
Au jour, un jour presque aussi gris, aussi triste que la nuit, nous pûmes aller répartir les vivres entre les escouades, puis nous étendre un peu, pendant que nos camarades préparaient la soupe sur les fourneaux improvisés le long des maisons. Elle fut vite absorbée, car le canon et la fusillade avaient tôt battu le rappel. Les Allemands, surpris de se heurter contre une armée en bataille, quand ils espéraient n'avoir qu'à ramasser des traînards débandés, avaient reconnu la nécessité de redoubler leurs coups. Avec l'assentiment du grand état-major de Versailles, le prince Frédéric-Charles ralentissait la marche des troupes dirigées sur la rive gauche de la Loire pour qu'elles pussent seconder les efforts du grand-duc de Mecklembourg; et le 1er corps d'armée bavarois, appuyé par la 22e division prussienne et la 4e division de cavalerie, allait tenter de rompre nos lignes.
Dès huit heures, l'attaque se produisait violemment contre la division Collin, du 21e corps, à notre gauche. Le général de Roquebrune se dirigeait alors sur Cravant, et notre division recevait l'ordre de se porter en soutien sur Cernay, le poétique petit village à la ceinture de vergers.
En avant d'Origny, le bataillon se forme, sous les ordres du capitaine David. La barbe blanche et le tremblement de tête de cet homme de haute stature donnent une autorité singulière aux commandements qu'il articule d'une voix ferme, avec une énergie juvénile. Sac au dos, les rangs étaient formés: le vieux capitaine s'apprêtait à crier en avant, lorsqu'il nous arriva un renfort inespéré.
Le lieutenant Barta, M. Houssine, les sergents Gouzy, Nareval et une trentaine d'hommes nous rejoignirent enfin. Ils revenaient de Mer, jusqu'où ils s'étaient égarés. Quelques minutes plus tard, et nous allions au feu sans eux; mais, parce que nous ne les avions pas suivis, ils songeaient à nous gourmander, tant est irrésistible l'envie d'accuser autrui quand soi-même on ne se sent pas sans reproche. Ma situation aurait sans doute été pénible, sans la présence de notre capitaine. Le sous-lieutenant Houssine eût été heureux de me chercher chicane; mais il était gêné d'avoir à s'en prendre en même temps au sergent-major, à Villiot et à Laurier. Au surplus, M. Eynard n'était pas homme à encourager les mauvaises plaisanteries. Il coupa court à des récriminations un peu grotesques et tout à fait oiseuses. La compagnie se reconstitua à l'effectif respectable de 180 hommes, et, formé en colonne par sections, le bataillon se dirigea vers la partie du champ de bataille qui nous était assignée, au nord d'Origny, à deux kilomètres environ.
Durant notre marche assez pénible dans des champs labourés ou à travers des vignes hérissées de tuteurs et de ceps rampant sur la terre et sous la neige, nous pûmes causer un peu, Nareval et moi. Soit que les étapes supplémentaires l'eussent fatigué, soit qu'un fâcheux pressentiment le troublât, il manquait de cet enthousiasme que, dans le trajet de Perpignan à Angers, je m'étais plus d'une fois efforcé de modérer. Le décor n'était point fait à la vérité pour réchauffer le coeur. Le sol était dur et glissant, la neige nous glaçait, et l'idée d'être couché là pour ne plus se relever nous faisait malgré tout passer un frisson dans le dos. Une steppe blanche, à perte de vue. A peine si la silhouette des fermes et des villages tranchait sur cet horizon pâle. Dans les hameaux que nous côtoyions, les jardins étaient déserts, les basses-cours silencieuses. Pas un nuage de fumée au-dessus des toits, comme l'avant-veille. Les récents combats avaient chassé tous les êtres vivants et fait de cette plaine une immense nécropole. Seule la lueur des décharges, leur détonation, à droite et à gauche, rompaient la morne tristesse de la nature. La vie ne s'y révélait que par le jeu formidable des instruments de mort.
Les deux premiers bataillons du 48e, cantonnés dans le village d'Ourcelles, nous avaient devancés sur le terrain. Dessus n'est pas le mot, dedans serait plus exact, car nous les trouvâmes en position dans des tranchées-abris pratiquées au milieu des champs entre Origny et Villejouan. L'esprit français trouva, dans cette circonstance, l'occasion de s'exercer, malgré la gravité du moment. «Ils seront bien gênés pour courir! disait l'un.—Parbleu, ajouta un autre, ils font déjà le pas gymnastique sur place. Vois donc!» Le fait est qu'ils tâchaient de se réchauffer les pieds. «Ils s'enterrent avant d'être tués!» conclut un troisième. Plaisanterie macabre, non sans à-propos. La plupart de ces ouvrages de défense devaient abréger, après la bataille, la triste besogne des infirmiers. Beaucoup d'hommes furent déposés dans les fosses qu'ils avaient aidé à creuser la veille.
Tout en les plaisantant, nous serrâmes, en passant, la main aux camarades, que peut-être nous ne reverrions plus. A ce moment un roulement sourd, comparable à l'écho affaibli de coups de battoirs précipités, se fit entendre vers l'ouest. Dans la brume de l'horizon se profila bientôt, tranchant sur la blancheur du terrain, un groupe irrégulier et mouvant de cavaliers qui venaient de Josnes. Ils s'avançaient au trot, mais ralentirent leur allure pour passer en revue nos deux premiers bataillons. C'était l'état-major de l'armée.
Le général Chanzy parcourait le champ de bataille, s'assurant partout de l'exécution de ses ordres, et veillant à la bonne tenue des troupes. Il montait un cheval arabe à longue crinière, sans doute celui que nous avions entrevu dans la froide nuit du 1er au 2 décembre. Alors dans la force de l'âge, le vainqueur de Coulmiers tenait droite sa tête fine, aux moustaches effilées, aux sourcils froncés légèrement. Sauf ce dernier signe de perpétuelle réflexion, sa physionomie martiale respirait la confiance et le calme. La journée de la veille, les engagements du matin, justifiaient cet état sérieux d'une grande conscience en repos. Qu'il fût battu, Chanzy avait du moins tenté tout ce qui était en son pouvoir; mais il semblait croire sincèrement à la victoire. Il communiqua son espoir à ceux de nos camarades qui occupaient les tranchées: en passant, il leur promit la revanche.
Cette figure, animée du plein éclat que donnent les grandes responsabilités courageusement acceptées, contrastait avec l'air fatigué des aides de camp, surmenés nuit et jour. Ces jeunes têtes pâles émergeaient à demi du col des pelisses-fourrées, autour du visage austère du général Guillemot, que semblait allonger encore sa barbiche blonde.
Cependant, déployé en ligne au commandement du capitaine David, notre bataillon poursuit sa marche vers son objectif, Cernay. L'ambition de tous, la préoccupation de chacun, est de ressembler à cet ancêtre qui, calme et froid, digne, montre le chemin, trente pas en avant du front de bataille.
Le colonel Koch, accompagné du commandant Bourrel et d'un officier d'ordonnance, vient diriger en personne l'action de sa brigade. Il nous rapproche du village, pour nous abriter derrière les maisons, en attendant qu'il nous emploie. Quatre chasseurs le suivent: leurs manteaux blancs servent aussitôt de points de mire aux artilleurs allemands. Une volée d'obus part des batteries braquées entre Cravant et Beaumont; ils bourdonnent au-dessus de nos têtes et vont tomber assez loin derrière nous. L'état-major se déplace, tantôt à droite, tantôt à gauche. Les projectiles le suivent, sans l'atteindre encore. Alors le colonel se décide à éloigner son escorte, inutile pour le moment. Les cavaliers prennent le trot; mais ils ne sont pas à deux cents mètres, qu'un nouvel obus va éclater entre eux, et deux roulent à terre avec leurs chevaux. Quelques éclats viennent se loger dans nos havresacs ou bossuer en cliquetant les marmites et les gamelles.
Petit et insignifiant épisode. Plusieurs maisons nous masquaient le coin le plus chaud du champ de bataille; mais un vacarme incessant nous permettait d'apprécier l'intensité de la lutte. Crépitation de la mousqueterie, grondement des canons ou grincement strident des mitrailleuses, se combinaient avec une sorte de long mugissement ininterrompu, qui était le cinglement de l'air par tous les projectiles. A notre gauche nous apercevions un régiment de mobiles qui criblait de feux de salve les positions de Cravant. Une batterie, postée à notre droite, tirait aussi sans relâche, et ces feux convergents étaient bien dirigés. «A l'est de Cravant, dit le rapport allemand, les cinq batteries bavaroises les plus rapprochées du village durent, à la suite de pertes énormes, se retirer en dehors de l'action de l'artillerie française et des chassepots.»
IV
Nous étions cependant maintenus en première réserve, pour coopérer d'un moment à l'autre à l'attaque du centre ennemi. Sur l'ordre du général en chef, deux escadrons de grosse cavalerie de notre corps devaient se masser à l'abri des maisons de Cernay, et, avec un peloton d'éclaireurs algériens commandés par le capitaine Laroque, s'élancer de là sur les positions de Beaumont. Mais il fallait que la préparation de ce mouvement se fît avec prudence, sans attirer l'attention. Les cuirassiers, lourds, imposants, comme des statues de pierre, dans leurs blancs manteaux aux plis rares, défilèrent deux par deux, à la suite du goum tout fringant dans ses flottants burnous rouges, le long d'un sentier couvert par un repli de terrain. Les suivant curieusement des yeux pendant qu'ils s'engageaient dans le village, nous attendions qu'ils eussent fait leur oeuvre pour accomplir la nôtre.
Quiconque a veillé un mourant se souvient de l'émotion qui vous étreint, au cours de minutes longues comme des heures. On épie le souffle, tantôt violent, tantôt insensible, du moribond condamné, et chaque râle vous fait frémir parce qu'il vous semble être le gémissement d'une âme s'élançant vers l'inconnu, dans l'éternité. Au feu, dans la passivité de l'attente, cette même pensée—la pensée du passage possible, immédiat, pour soi-même, de l'état de santé à trépas—hante les plus braves. Il est bien de se dominer assez pour cacher le léger frémissement qui vous trouble; mais que dire de l'effort des officiers—hommes après tout, attachés à la vie comme les conscrits, et qui de plus ont souvent femme et enfants—pour se maîtriser d'abord et pour suivre en même temps avec netteté les phases de l'action, pour juger sûrement de l'opportunité de se porter de préférence sur tel ou tel point?
Pour nous distraire de notre préoccupation personnelle, nous avions ce spectacle. Un peu penché sur l'encolure, pour mieux voir sans doute et de plus loin, ou peut-être gêné par sa haute taille, le colonel Koch flattait de la main son cheval gris, à chaque nouvel éclat de tonnerre qui arrachait un hennissement à la pauvre bête et la faisait tressaillir sur ses quatre pieds. D'une bravoure encore plus crâne, le commandant Bourrel, naturellement froid et, au physique, court de buste, se dressait sur ses étriers comme s'il était honteux de n'offrir pas assez de prise aux coups: il semblait invinciblement attiré vers les endroits où venait d'éclater un obus.
Le capitaine David se reposait sur son sabre, immobile et muet comme un dieu Terme. Il n'en était pas de même du nôtre, qui frémissait d'impatience, et qui eût certainement voulu nous lancer en avant s'il avait commandé le bataillon. Chez les sous-officiers se manifestaient à peu de chose près les mêmes symptômes que le matin du 30 novembre, à la sortie d'Ouzouer-le-Marché, sauf, il faut l'avouer, un air plus sombre du côté de Nareval et quelques imperceptibles signes de couardise de la part de l'impertinent Laurier. La tenue des hommes était correcte, avec même une pointe d'humour.
Il me serait impossible de dire combien de temps dura notre attente. Mais voici les éclaireurs algériens, qu'une bordée de mitraille a ramenés. Trop longue est la distance à franchir dans la zone dangereuse du tir. Tous les chevaux auraient été fauchés en chemin, pas un homme ne serait arrivé sur les batteries de Beaumont. Les Africains s'éloignent d'ailleurs en caracolant, comme à la fantasia. Plus gravement s'écoule, au petit trot, la double file des Gros Frères, qui vont attendre une occasion meilleure dans la direction d'Ourcelles. Tous semblent un instant grandir en franchissant la crête d'un coteau au delà duquel ils disparaissent brusquement, comme s'ils s'étaient abîmés dans un ravin ou évanouis dans la brume.
Ce que la cavalerie n'avait pu faire, il nous appartenait de le tenter avec de l'artillerie. Ordre fut donné à toute la division de se porter en avant de Cernay et de Villechaumont, petit village qui se dressait à l'est, sur notre droite. Mais, avant que le commandement eût été transmis sur toute la ligne, un bataillon du 51e qui le premier avait occupé Cernay, et s'y maintenait âprement depuis le matin, est à la fin serré de trop près, culbuté, refoulé; son chef, le commandant Pondielli, notre capitaine de Perpignan, a la moitié de la main emportée,—la main qui avait signé la condamnation du soldat dont le corps était enfoui, tout près de là, sur la lisière de la forêt de Marche, noir: la plupart des officiers sont atteints: les soldats reculent et abandonnent le village. Le colonel Koch les arrête, les rallie et les range à notre gauche. Tout émus encore, ils saluent les obus d'un mouvement plongeant, à la grande joie de nos hommes qui, n'ayant pas été encore étrillés, les raillent sans pitié.
Enfin, tandis que le 10e bataillon de marche de chasseurs à pied se jette dans le village et empêche la tête de colonne bavaroise d'y pénétrer, notre compagnie est déployée en tirailleurs, en avant du bataillon qui se porte vers la gauche. Mais les mobiles de l'Orne et les mobilisés de la Sarthe sont là, massés par pelotons. De minute en minute brille un éclair suivi d'une détonation terrible: elle reçoit un court écho, le bruit des décharges ennemies. La riposte est meurtrière. S'ils en ont la force, les blessés se traînent en arrière; sinon, on les écarte avec les morts. Les survivants se resserrent, et le bruit sinistre retentit à intervalles réguliers. De vieilles troupes ne montreraient pas plus de sang-froid. Les mobiles sont en nombre et gagnent du terrain: ils n'ont pas besoin de nous. A droite, au contraire, le 10e de chasseurs entretient la fusillade avec un acharnement désespéré: il s'épuise. L'ardeur de ceux qui tirent toujours ne peut suppléer au nombre et il y a plus de chasseurs à terre que debout:
«A droite et en avant, pour les soutenir!»
Les maisons du village ne nous couvrent plus. Tout à coup un bruit sec, semblable à celui d'une baguette qui se casse, claque à côté de moi: un homme tombe la face contre terre, en poussant un cri, un seul: il a le crâne brisé. Un autre a la gorge traversée et il expire. D'autres roulent à terre pendant que les balles sifflent et bourdonnent à nos oreilles. Chacun de nous pense alors, sans rien dire, qu'il n'y a pas lieu de plaisanter: on éprouve un vif désir de se rapetisser, de s'amincir; on voudrait n'être pas plus haut qu'un caillou, pas plus large qu'un fil. Une heure durant, on nous maintient sur la route de Cernay à Origny, sans ordonner le feu. Rien n'est plus énervant.
Le jour baisse, et autour de nous l'approche de la nuit surexcite les volontés. Le bruit redouble. Les chasseurs reprennent coeur et semblent se multiplier. Leurs silhouettes se détachent dans les positions variées du combattant chargeant, tirant, rechargeant, sans répit, sans relâche. Des canons passent près de nous, au galop, la moitié des servants, couchés, livides, sur des affûts: plusieurs chevaux, sans cavalier, hennissent douloureusement. L'un a le naseau déchiré et sanglant; un autre suit de loin l'attelage dont on l'a détaché, et son jarret brisé s'embarrasse dans les liens rompus qui traînent autour de lui. La batterie s'éloigne, non parce qu'elle est aux trois quarts détruite, mais parce qu'elle a épuisé ses munitions. Une autre s'avance, bride abattue, pour la remplacer. Ce sont des mitrailleuses, dont le râle aigu fait tressaillir. Dans le concert infernal, elles mêlent leur musique, aigre comme un déchirement, à la basse profonde du canon et au pétillement inégal de la fusillade.
Au rebours du malchanceux 51e, qui avait été des premiers à toutes les fêtes, il semblait écrit que nous attendrions toujours. L'attente, telle qu'elle nous était imposée, était particulièrement cruelle. Le perpétuel sifflement des balles, dans l'obscurité naissante, avec la perspective d'une nuit de souffrance, sans secours et, qui plus est, sans vengeance, est intolérable. Nombre d'hommes qui, l'instant d'avant, riaient de leurs camarades du 51e, ne résistèrent pas longtemps à l'envie de se garer un peu. Les uns s'assirent; d'autres s'allongèrent même par terre.
S'il faut être sincère, je fus tenté de les imiter; mais le galon oblige; je me jurai de ne pas me baisser, tant qu'il y aurait un simple soldat debout. Je me tins parole et ne me courbai pas, bien qu'il tombât constamment de nouvelles victimes dans la masse du bataillon. De ce nombre fut Gouzy, atteint d'une balle au pied. Il se vit obligé de se laisser hisser sur l'un des cacolets qui, en louvoyant loin des endroits périlleux, faisaient la navette entre la ligne de bataille et les villages d'Ourcelles et de Josnes, où étaient établies des ambulances volantes.
Nareval, comme les autres, essuyait le feu dignement, quoique avec un visible effort de courage. Par petite malice je lui demandai s'il craignait toujours de se laisser emballer vers le danger. Il haussa légèrement les épaules. Non, l'épaulette ne fulgurait plus à ses yeux; le feu prochain des batteries en faisait pâlir l'éclat. Il regrettait le recoin modeste, paisible, qu'il avait abandonné sur le bateau où travaillait son père. Il ne s'en cacha pas; la réalité lui apparaissait plus terrible qu'il ne se l'était imaginée. Il était décidément vaincu par ses pressentiments, et, chose singulière, la préoccupation suprême de cet infortuné, à peu près oublié en ce monde de son vivant, fut qu'on se souvînt de lui après sa mort.
«Écoute, me dit-il, on ne sait ni qui vit ni qui meurt: donne-moi l'adresse de tes parents pour que je leur écrive en cas de malheur. Voici celle des parents de mon père, à moi; si je disparais, promets-moi de leur apprendre comment je suis mort.» Et, à la lueur pâlissante du crépuscule, pendant que les dernières déchargés s'échangeaient au hasard dans l'ombre de l'éloignement, nous inscrivîmes mutuellement sur nos calepins, en tâtonnant, ces renseignements funèbres.
Cependant, croyant que Cernay avait été perdu au moment du recul du 51e, le général en chef s'était borné à en ordonner la réoccupation à tout prix, tandis que les deux autres bataillons du 48e, sortant de leurs tranchées, déployaient en tirailleurs les compagnies du lieutenant Gélis et du capitaine Duhamel et s'avançaient eux-mêmes en bataille au nord de Villevert. Plus à droite, les mobiles de l'Yonne et ceux dû Cantal franchissaient résolument la route de Cravant à Beaugency, en faisant de nombreux prisonniers. Au delà encore, la division Deplanque, du 16e corps, enlevait la ferme du Mée, à la baïonnette, tandis qu'à gauche le général Deflandre, au prix d'une blessure mortelle, s'emparait du bourg de Layes. Ces derniers épisodes de la journée en firent sans conteste une journée victorieuse. Il suffit de s'en rapporter sur ce point au rapport de nos ennemis:
«Vers quatre heures, la 1re brigade bavaroise venait prendre rang entre les troupes postées le long de la grande route, gravissait de concert avec elles, et aux cris de «hourra!» les hauteurs qui s'étendent de Cernay vers Villevert et se heurtaient alors à des troupes fraîches débouchant du sud à sa rencontre. Les bataillons bavarois avaient perdu déjà un grand nombre d'officiers, et leurs rangs décimés n'étaient plus en état de recevoir ce nouveau choc; ils se replient sur Beaumont, suivis par les Français; mais l'artillerie, qui s'y maintient inébranlable, oppose un insurmontable obstacle aux assaillants.»
V
Comme si un accord se fût établi entre les deux adversaires, le feu cessa simultanément sur les deux fronts de bataille. La nuit était noire, le silence profond. A en juger par la sensation personnelle de chacun, on comprenait qu'une détente se produisait en cet instant dans les nerfs des cent mille hommes éparpillés dans la plaine, tant d'un côté que de l'autre. Cette détente, toutefois, n'entraînait pas l'allégement complet du coeur. Soit la pensée des horreurs environnantes, soit la conscience du peu de durée de cette accalmie, une invincible oppression persistait. Tout à coup, pour la justifier, deux gerbes de feu jaillirent à cent pas de nous, en même temps que nous parvenait le bruit de deux détonations isolées. Est-ce qu'après douze heures de lutte il n'y aurait pas de répit? Ou bien était-ce simplement, comme à la fin d'une fête publique, la bombe d'adieu des artificiers? ou, plutôt, une façon de dire au revoir pour le lendemain?
Plus rien, quelques minutes s'écoulèrent, un quart d'heure, et le silence persista. Lentement, nous pénétrions pendant ce temps dans le village de Cernay. La route qui le traverse était jalonnée de cadavres. Le premier qui se trouva sur nos pas était celui d'un sergent de chasseurs, avec la tunique ouverte, la chemise toute teinte de sang: nous le soulevâmes; il était froid. Un autre sergent, tombé la face en terre, avait passé ses mains derrière le dos pour essayer de déboucler son sac; il n'avait pu y parvenir, et ce poids l'avait étouffé. De la lumière brillait dans une maison, j'y entrai. Des paysans, restés bravement auprès de leur foyer sous les boulets, s'efforçaient de ranimer un malheureux chasseur. Ils l'avaient couché tout de son long sur le sol battu, et ils humectaient de vinaigre ses lèvres tuméfiées, lui frictionnaient la région du coeur; ils secouaient un mort. En revanche, sur des matelas par terre deux autres pauvres diables attestaient leur existence par des plaintes. A peine parqués dans la cour d'une grande ferme qui fait l'angle du chemin de Lorges, nous reçûmes l'ordre d'aller creuser une tranchée à l'entrée du village, au nord, pour défendre la route de Cravant. Dans cette direction, une ferme flambait ou peut-être un village. Chaque soir de bataille, les Allemands avaient besoin de venger leurs pertes par un acte de vandalisme. Ils prenaient plaisir, au centre de la France, à nous envoyer de ces défis inhumains. Le vent soufflait, activant l'incendie. Le froid était devenu sec, le temps d'ailleurs assez clair; la pioche et la pelle n'entamaient la terre durcie qu'après de longs et pénibles efforts. Cette harassante besogne s'accomplissait au bruit d'un grand mouvement dans l'armée allemande. En appliquant l'oreille au sol, on percevait distinctement le piaffement des chevaux et le roulement des caissons et des affûts. Nul doute qu'il ne s'effectuât de la part de l'ennemi une conversion vers notre droite. M. Bourrel en fit prévenir le commandement supérieur.
La vérité est que, dans l'année terrible, rien ne devait nous réussir. Nos qualités nationales, la vivacité d'esprit, le courage primesautier, sont des qualités natives, heureuses, mais, en somme, peu méritoires, car elles sont mélangées de vanité et de présomption. Elles se développent sous notre beau climat, de même que la flore riche et variée s'étale sur notre sol fertile, tout naturellement. Or rien n'est solide ni précieux, sinon ce qui est rare et ce qui est produit avec effort, perfectionné avec soin. La Providence, en 1870, s'est servie contre nous des armées allemandes, comme d'un fléau, pour nous apprendra à pratiquer les vertus, peut-être arides, mais sûrement robustes, pour nous enseigner la puissance de la réflexion, de la suite dans les idées, apanage des chefs teutons, qui a logiquement engendré la confiance chez le peuple armé et lui a donné la force d'endurance prédestinée nécessairement à éteindre nos flambées d'ardeur. Grâce à sa savante organisation, à la liaison permanente de toutes ses fractions, cette armée ennemie figurait assez une colossale pieuvre à tentacules, qui retentissait tout entière des coups portés aux plus éloignés de ses membres élastiques et les faisait se replier ou s'étendre utilement, quelque espace que les nécessités stratégiques eussent fait occuper à nos envahisseurs. Nous, au contraire, nous n'étions qu'un corps désarticulé, ou à soudures fragiles, et tout à fait rompu en maint endroit.
Lorsque toute la 2e armée de la Loire s'était bien comportée, un malentendu, né de l'inhabitude de subordonner l'exécution des détails à l'intérêt de l'ensemble des opérations, avait compromis le succès incontestable de la journée du 8 décembre: Le général Camô, sans même rendre compte au général en chef, s'était, dans le milieu du jour sur un avis parvenu de Tours, replié vers Mer, évacuant Beaugency, et découvrant notre aile droite à l'improviste. Ce recul avait obligé le général Chanzy à rectifier sa ligne de bataille et à abandonner sans combat quelques-uns des points conquis par ses troupes. Les Bavarois avaient pu ainsi occuper, à l'est de Cernay, le village de Villechaumont et la ferme du Mée. A la faveur de la nuit, ils s'y établissaient en force pour nous prendre en flanc le lendemain, pendant que nous nous retranchions au nord du côté de Cravant, d'où ils nous avaient lancé leurs derniers obus.
Après deux heures d'un travail opiniâtre, la 6e compagnie fut, en tout cas, autorisée à aller prendre quelque repos jusqu'au matin. Bien qu'une grange nous eût été attribuée pour dortoir, je me laissai attirer par la faible clarté qui s'échappait d'une porte entr'ouverte sur la cour de la ferme que nous occupions. Vingt hommes se pressaient dans une salle enfumée, auprès d'un feu de branches sèches pétillant en une vaste cheminée. Les uns, assis devant une table massive, dormaient, la tête posée sur leurs bras croisés. D'autres cuisinaient, et, j'en conviens, quelques quartiers de pommes de terre qui rissolaient dans une poêle à frire, quand j'entrai, m'attirèrent vers l'âtre, tout autant que la chaleur du foyer. Comme Don César, dans Ruy Blas, j'espérais me nourrir au moins par l'odorat, étant, quoique fourrier, à peu près à jeun. Avant de nous rendre à la tranchée, j'avais mangé un biscuit, mon dernier, trempé dans un quart de café. Non que les vivres fissent défaut, dans les escouades; mais les soldats n'avaient pas eu le loisir de préparer la soupe. Mes yeux révélaient sans doute la faim qui me tiraillait l'estomac, car le cuisinier offrit, pour dix sous, à qui le voudrait, en me regardant, son beau plat de frites. Le caporal Dariès était là, riche de deux galettes de biscuit. Une fois encore, en souvenir de notre retraite de Châteaudun, nous nous régalâmes. Il était écrit que nous ne le ferions plus ensemble.
L'atmosphère, autour de nous, s'était épaissie de la fumée du foyer et de la buée des respirations. Cet air opaque étouffait à peu près la flamme de l'unique quinquet qui éclairait comme une étoile lointaine, quand la clarté pâle de l'aube pénétra sur nous par les fissures de la porte et des volets de la fenêtre. Un roulement de tambour retentit dans la rue du village, et tous nous nous dressâmes debout comme un seul homme. Nous fîmes irruption hors de la maison, et, deux minutes après, chaque compagnie était formée sur l'emplacement indiqué la veille. Puis toutes furent dirigées au nord et à l'est de Cernay, dans les jardins qui l'entourent.
Par une ruelle, un étroit passage, nous gagnâmes l'un des vergers qui s'étendent vers l'orient. Sa haie de clôture, sans feuillage, était déjà brisée en plusieurs endroits. A terre gisaient quelques chassepots, et, tout auprès, des fosses à peine comblées renfermaient sans doute les hommes qui s'en étaient servis la veille. Au delà des clôtures, il restait quelques cadavres que l'on n'avait pas eu le temps d'enterrer. Entre autres, un artilleur auprès duquel je demeurai un instant. Il reposait sur le dos, les bras ouverts en croix, les jambes un peu pliées. Les yeux semblaient clos par le sommeil, tout le visage était empreint de sérénité; la mort avait dû être instantanée, sans souffrance; elle avait surpris ce modeste héros dans le calme accomplissement du devoir.
Villechaumont, que nous apercevions devant nous, se trouve à 1200 mètres environ de Cernay. Un moulin à vent, monté sur son pivot de bois comme sur un piédestal conique, occupe le premier plan au sud. A sa droite se mouvait une masse noire. Autant que le brouillard encore intense nous permettait d'en juger, quelques petits groupes se détachaient du gros, et, se glissant en avant du village, disparaissaient soudain. Ces ombres étaient évidemment des tirailleurs qui se dispersaient dans des tranchées.
«On éprouvait, comme a dit Tolstoï, le sentiment de cette distance indéfinissable, menaçante et insondable, qui sépare deux armées ennemies en présence. Qu'y a-t-il à un pas au delà de cette limite, qui évoque la pensée de l'autre limite, celle qui sépare les morts des vivants?... L'inconnu; les souffrances, la mort? Qu'y a-t-il là, au delà de ce champ, de cet arbre, de ce toit, éclairés par le soleil? On l'ignore, et l'on voudrait le savoir.... On a peur de franchir cette ligne, et cependant on voudrait la dépasser, car on comprend que tôt ou tard on y sera obligé et qu'on saura alors ce qu'il y a là-bas, aussi fatalement que l'on connaîtra ce qui se trouve de l'autre côté de la vie.... On se sent exubérant de force, de santé, de gaieté, d'animation, et ceux qui vous entourent sont aussi en train et aussi vaillants que vous-même. Telles sont les sensations, sinon les pensées, de tout homme en face de l'ennemi, et elles ajoutent un éclat particulier, une vivacité et une netteté, de perception inexprimables, à tout ce qui se déroule pendant ces courts instants.»
Le soleil ne perçait pas la brume de cette froide matinée de décembre: hormis cela; tout ce tableau est d'une vérité saisissante. Nos fatigues étaient oubliées: les coeurs battaient fort, la circulation du sang était active: nous nous sentions pleins de sève et de vigueur, et tout prenait autour de nous le plus vif relief. Rien ne s'est effacé: je revois tout, exactement. Les jardinets dépouillés aux arbres chargés de givre. Les restes de l'artilleur qui semblait dormir. Non loin de lui, un cheval estropié, le sien peut-être, tremblant sur ses trois jambes valides, mais attendant stoïquement la mort, debout, les yeux ouverts, sans un hennissement. A cinq cents pas enfin, en plein champ, dans la zone de séparation des deux lignes ennemies, errait une vache, bête paisible et nourricière, qui cherchait le chemin de son étable et ne le retrouvait pas, car le bruit de quelques coups de feu isolés l'effarait.
Malgré la grande distance, les hommes, au risque de perdre leur poudre et leurs balles, essayaient leur fusil: Le mien était chargé, mais je ne sais quelle crainte m'empêchait de m'en servir. Jamais je ne l'avais essayé. A peine si, dans mon adolescence, j'avais brûlé quatre où cinq cartouches de revolver, et j'éprouvais quelque émotion à l'idée d'avoir pour cible des corps humains comme début. Le sous-lieutenant Houssine m'emprunta mon arme, visa, tira, me la rendit froidement. J'y glissai une seconde cartouche: mais je ne l'imitai point: j'attendis encore. Quoi? Impossible de le dire; je l'ignore moi-même. Est-ce que j'allais avoir de lâches scrupules? une fausse honte de mon devoir ou des élans intempestifs d'humanité? Les êtres qui depuis quatre mois tiraient sans relâche sur des Français, les sanguinaires Bavarois de Bazeilles qui étaient là devant nous, m'inspiraient-ils de la compassion? Non, certes. Pourquoi, cependant, hésiter à les frapper?...
Quoique le général Chanzy ait écrit que nous fûmes attaqués de bonne heure, je crois que le premier coup de canon a retenti de notre côté le vendredi, 9 décembre. Une batterie s'était établie contre le village de Cernay, et, vers sept heures, elle ouvrit le feu sur la masse noire qui fourmillait devant Villechaumont. La réplique, il est vrai, ne se fît pas attendre. La foule sombre s'étant aussitôt écartée, huit flammes brillèrent presque simultanément au sein d'un nuage grossissant, et, comme nous étions dans l'axe du tir, nous pûmes suivre du regard les projectiles qui se croisèrent dans l'air. Le bruit des deux décharges se faisant écho, le fracas des obus dans les hautes branches au-dessus de nos têtes, le grand silence qui soudain régna dans les rangs, tout donna à cet instant un caractère de singulière solennité. Il y eut comme le saisissement qui vous prend devant un spectacle de beauté supérieure.
Au milieu du recueillement qui avait suivi les détonations, une voix à l'énergie et aux vibrations bien connues, celle qui dans la forêt de Blois avait prononcé, au nom de la Patrie envahie, la sentence du caporal Tillot, s'éleva, claire, forte et ferme. Le capitaine Eynard, donnant l'élan à son corps vigoureux et souple, s'écriait, en nous montrant le chemin: «En avant!—La première section, en tirailleurs!»
Rompant les clôtures des jardins, qui leur servaient encore de frêles abris, cent hommes s'élancèrent de bon coeur, préparant leurs cartouches dans la gibecière, apprêtant le tonnerre du chassepot. Le sous-lieutenant marchait avec nous: Villiot et moi, nous étions les seuls sous-officiers de la section, Gouzy ayant disparu la veille.
Au bout de trois cents pas, le capitaine s'arrêta, de même toute la chaîne humaine dont il était le moteur. «A sept cents mètres, dit-il, commencez le feu!»
Mais neuf balles sur dix devaient se perdre. Nous n'eûmes pas le temps d'en perdre beaucoup. Presque immédiatement, stimulé d'ailleurs par une compagnie du 10e bataillon de chasseurs, qui s'était déployée à notre droite et nous avait devancés, M. Eynard avait de nouveau commandé en avant et au pas gymnastique. Rapidement nous franchîmes ainsi cinq cents mètres. «Tout le monde par terre. Tir à volonté, à deux cents mètres. Aux artilleurs, et visez bien!» ajouta notre chef, toujours debout, lui, pour mieux apprécier la justesse de notre tir.
Pour moi, j'avais éprouvé une compression violente et rapide au coeur, comme un trémolo silencieux. Puis, plus rien. L'ordre donné, il n'y avait plus ni hésitation ni scrupule. Je tirais, je chargeais; je tirais toujours, avec calme et sang-froid, visant de mon mieux, comme à la cible, sans fièvre ni remords. Il n'y a pas de comparaison à établir entre l'impression de ce moment et le tressaillement pénible qu'avait provoqué le premier bruit des balles, à la nuit tombante. Occupé d'exécuter méthodiquement la charge, je ne songeais pas à trembler, quoique le sifflement fût autrement intense et soutenu que la veille. L'appréhension vague—on ne peut trop le répéter—est pire que le danger réel, défini; le danger se laisse regarder sans terreur, pourvu qu'on le regarde en face.
Dans le mouvement incessant des artilleurs, au sein de la fumée qui se renouvelait, s'épaississait sans cesse, il était impossible de les viser individuellement; mais, les uns à plat ventre, d'autres, comme moi, un genou en terre, ce qui est une excellente position pour assurer le tir, nous prenions tous pour objectifs les flammes qui, d'instant en instant, jaillissaient de cette nuée blanche.
A cent cinquante mètres environ, nos coups portaient: nos balles firent du ravage. «Les huit pièces qui avaient pris position au début sur la droite de Villechaumont—relate le rapport allemand—se portent bientôt plus à l'ouest, vers la butte du moulin à vent; canonnées par trois batteries françaises, criblées par les feux de l'infanterie parvenue à petite portée, elles subissent des pertes très sérieuses, qui les obligent à rétrograder momentanément pour se remettre en état de combattre.»
Leurs obus avaient tous passé fort au-dessus de nous. En revanche, dans le champ nu, découvert, d'où nous les fusillions sans relâche, nous étions à la merci de l'infanterie que nous n'apercevions pas du tout. Complètement dissimulés dans les tranchées où ils s'étaient terrés, les tirailleurs bavarois nous envoyaient, comme une grêle tombée du ciel, des kilogrammes de plomb. Devant nous, à droite, à gauche, de tous les côtés à la fois, les balles pleuvaient, soulevant chacune une pincée de terre. Si le plomb germait, quelle terrible moisson eût produit le champ que nous occupions! Mais franchement, quel tâtonnement! Que de coups perdus!
Il y avait là comme un encouragement à ne pas se préoccuper des fantassins et à destiner sans regret tous nos coups aux canonniers. Ils s'agitaient perpétuellement, comme des ombres chinoises, sur le fond blanc de la fumée. Au-dessus d'eux, le moulin élevait sa cage carrée, faite de vieilles planches noircies, et son pignon à angle droit, où la croix de ses ailes immobiles semblait fixée comme sur un énorme catafalque.
Peu après que la batterie eut repris position sous cet abri, je constatai que la provision de ma cartouchière était épuisée. Il fallut recourir à la réserve du sac, opération qui paraissait longue dans l'endroit où nous nous trouvions. Je m'appliquai pourtant à l'exécuter sans hâte exagérée, de peur de maladresses qui eussent allongé le temps perdu. En rebouclant mon sac sur les épaules, je vis, tout près de moi, couché comme la plupart des hommes, M. Houssine, qui, du bout de sa canne, jouait avec une motte de terre encore blanche de la neige tombée l'avant-dernière nuit. Un impérieux besoin vous prend, dans les situations tendues, d'entendre le son de sa propre voix. Sans doute veut-on s'affirmer à soi-même, par quelques paroles, si banales soient-elles, qu'on jouit de sa présence d'esprit. Cela seul explique pourquoi, tout en glissant une nouvelle cartouche dans la culasse de mon fusil, j'adressai ces mots à mon peu sympathique officier: «La fin des munitions approche, mon lieutenant. J'en ai déjà brûlé la moitié. C'est dommage!»
Avant que j'eusse refermé le tonnerre sur la cartouche, une forte commotion, comme un rude coup de bâton, m'avait secoué le bras gauche. Toujours dans la position du tireur à genou, je chargeais; ma main glissa, inerte, de dessus mon genou par terre, et un flot de sang l'inonda. En même temps, une très vive douleur se faisait sentir à la jambe sur laquelle avait reposé mon bras.
Point de doute possible, nos maladroits adversaires, avaient enfin, sur mille coups peut-être, touché au moins une fois. Une balle m'avait fracassé l'avant-bras, l'avait traversé, et s'était amortie sur ma cuisse. Malgré une assez vive souffrance, très supportable cependant, je fis à part moi ces constatations, nettement, comme pour le compte d'autrui; puis, d'instinct, je me retournai vers mon confident de hasard, le sous-lieutenant Houssine. Il ne jouait plus avec sa motte de terre, car une autre balle venait de la pulvériser. Philosophiquement, je me bornai à lui dire: «Allons! j'ai mon compte!»