PRÉFACE
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Je le savais, je le disais qu’il ne fallait pas mettre de préface à ce livre, que ce serait le gâter. Mais on n’a pas voulu me croire, et me voilà engagé malgré moi dans une entreprise impertinente et disgracieuse, où je suis sûr de déplaire. A moins d’être un très grand docteur, un des directeurs spirituels que la foule est toujours avide de consulter, on a mauvaise grâce à faire une préface, « grand sujet d’ostentation », dit mon maître Condillac. Le lecteur n’aime pas cette sorte d’avance prise sur lui, ni qu’on lui explique les choses avec l’importunité d’un guide embusqué sous le porche. Les guides m’ont gâté l’Italie. Ils m’ont gâté même l’église souterraine d’Assise et le tombeau de Galla Placidia à Ravenne, lieux où règne une sainte et délicieuse horreur. J’ai tenté d’échapper aux cicerones par la force en luttant avec courage. Mais ils m’ont vaincu. J’ai essayé de fuir. Ils m’ont rattrapé et ramené captif. Je serais leur victime encore si je n’avais pas eu recours à la ruse. C’est la ruse qui m’a sauvé et qui me sauve dans les nouvelles rencontres.
Sitôt que, devant le dôme d’une de ces petites villes adorables de Toscane ou d’Ombrie, un Italien en guenilles s’approche de moi, terrible dans sa riante douceur, et me dit d’une voix inspirée et persuasive : « Signore, je suis guide », je lui réponds : « Moi aussi ! » — Ulysse en ses voyages, n’imagina point d’artifice plus ingénieux. L’Italien, qui, tout à coup, découvre en moi un funeste rival, s’éloigne en me jetant un regard de haine et d’effroi.
« Moi aussi, je suis guide ! » Cette parole, qui n’était dans ma bouche que le jeu d’un esprit subtil, est devenue aujourd’hui l’expression fatale de la réalité. Et, malheureusement pour moi, il est moins facile de conduire les curieux chez les Jeunes Madames de Brada, que de promener les étrangers dans le Campo Santo de Pise, sur la terre sainte recouverte de roses. Quelle affaire que de tourner autour des corbeilles d’orchidées ! Je suis timide et le monde m’a toujours fait peur. Il me donne cette sorte d’effroi qu’inspirait la cour aux sages du XVIIe siècle. Et c’est dans le monde qu’il faut que je vous conduise, moi qui fuis le monde. Je n’en pense pas de bien, je n’en dirai pas de mal. Je ne pense pas que c’est tout, mais je ne dirai pas que ce n’est rien. C’est l’écume argentée au bord de l’Océan humain. C’est chose brillante et légère. Et Brada, qui est du monde, en parle très bien. J’ai été émerveillé jadis, en lisant la Vie parisienne, de tout ce que Brada sait de jolies choses sur le monde diplomatique. Et je vois qu’elle sait de plus jolies choses encore sur les femmes du monde.
Si du moins j’étais peintre, je pourrais essayer, en un croquis, mis comme frontispice, de donner un avant-goût des grâces fines semées dans les pages qu’on va lire. Et puisque c’est une manière de comédie que cette suite de dialogues, je serais musicien que je tenterais d’écrire une ouverture en notes claires, non sans beaucoup de trilles, pour imiter le joli babil de vos mondaines, Brada. Mais décrire, expliquer avec des mots, avec les ordinaires termes du langage des créatures chatoyantes, d’un éclat capricieux, telles que Paule d’Haspre, Roseline ou Luce, le moyen, je vous prie ? Je l’ai dit, elles m’intimident, vos Jeunes Madames. La frivolité charmante des femmes est un grand sujet d’effroi pour le philosophe. Et puis les vôtres sont très compliquées. Il faut toute votre adresse pour démonter et remonter les petits rouages innombrables de ces jolies machines qui ne servent à rien. S’il s’agissait d’amour, je chercherais quelque chose à dire, comme tout le monde. C’est un beau sujet. Vous ne connaissez pas sans doute l’histoire de ce jeune philosophe qui dissertait sur l’amour, après dîner, dans un cabaret du quartier Latin, avec une douzaine d’hommes de lettres et de professeurs. Il mettait dans l’exposition de ses théories un ordre parfait. Mais un de ses interlocuteurs lui contesta l’expérience. Aussitôt, le jeune philosophe se leva, et, s’étant assuré qu’il avait dans sa poche deux écus de cent sous, il mit son chapeau et sortit. Dix minutes après, on le vit rentrer avec calme dans la salle du cabaret. Il reprit sa place à table et dit :
— Messieurs, maintenant que j’ai acquis l’expérience nécessaire, je poursuis l’exposé de ma théorie.
Sans doute, il avait fait un peu vite l’expérience de l’amour. Encore en possédait-il les éléments. La connaissance d’une Roseline ou d’une Paule est beaucoup plus difficile. De plus, les méditations et expériences sur l’amour n’y seraient d’aucun secours. Les Jeunes Madames sont tout à fait étrangères à l’amour, et si elles en donnent l’idée, c’est le pur effet de leur forme extérieure qui suggère à l’homme simple une désastreuse association d’idées. Il faut savoir d’abord que les jeunes madames sont tout autre chose que des amoureuses ; sans quoi l’on s’égare. Ce qui m’émerveille, c’est l’art avec lequel Brada fait vivre ces monstres vains et charmants. La manière de mon auteur est indulgente et moqueuse à la fois, elle est précieuse sans snobisme. Enfin, je la tiens pour grande et hardie, puisqu’elle a l’audace de se passer du péché. Oui, cet impérissable attrait de la femme, cette parure d’Ève, cette gloire de Madeleine, cette couronne antique et toujours fraîche, le péché, Brada dédaigne d’en orner ses créatures. Les hommes, d’ordinaire, n’ont point ce courage. Le doux Berquin l’eut, en son temps, et son nom fait encore sourire. Il est vrai que Berquin était naïf. Brada ne l’est pas. Si ses petites madames s’abstiennent du péché, ce n’est point en considération de la malice qu’il renferme ni en vue des effets qu’il produit (dit-on) en ce monde et dans l’autre. Non, elles le méprisent comme une façon grossière, comme une grâce surannée et trop simple. Elles n’éprouvent de sentiments d’aucune sorte. Où il n’y a rien le diable perd ses droits. Elles ne peuvent tomber dans le commun précipice, parce qu’il est dans la nature et qu’elles n’y sont pas.
C’est le progrès des mœurs. Il ne subsiste plus rien de la vieille humanité, plus rien des premières vertus, plus rien de l’ancienne morale, pas même la faute.
ANATOLE FRANCE.
JEUNES MADAMES
I QUESTIONS BUDGÉTAIRES
Au second, rue Vézelay, un appartement de sept mille francs. Cent mille francs de mobilier.
— Alors, Ludovic, madame Manassé vous a chargé de me parler ?
— Formellement, madame la vicomtesse.
— Et vous croyez, Ludovic, que c’est sûr ?
— Tout ce qu’il y a de plus sûr, madame la vicomtesse ; madame Manassé est tout à fait sérieuse ; sans cela, certainement, je ne conseillerais pas à madame la vicomtesse de la connaître. M. Manassé a peur de sa femme : pas de danger qu’il l’embarque dans une affaire qui pourrait lui faire perdre de bonnes relations ; non, il y a là une occasion superbe pour M. le vicomte s’il veut en profiter. Comme madame Manassé me disait ce matin : « Assurez bien surtout à madame de Vaubonne que c’est parce qu’elle m’est si sympathique que je désire faire entrer son mari dans cette combinaison. »
Ludovic finissait d’onduler madame de Vaubonne ; ses jolis cheveux, lavés d’une nuance extrêmement favorable à son teint de demi-brune, craquelaient doucement sous le fer manié avec habileté ; ils avaient d’abord été soumis à un shampooing énergique, puis parfumés à la violette, et maintenant la touche légère de Ludovic leur donnait ce moiré frissonnant qui a quelque chose de la douceur d’une caresse.
Madame de Vaubonne était assise devant une petite table posée en pleine lumière ; sur cette table laquée blanc, il y avait le nécessaire et rien de plus ; les frivolités élégantes en avaient été soigneusement écartées : un grand et clair miroir en était la pièce principale ; il reflétait un visage qui, sans être vraiment joli, était des plus plaisants à regarder, un ovale fin, un front rond, un nez un peu long, une bouche trop rose, des dents très blanches, des sourcils bien marqués et des yeux bruns qui regardaient comme ils voulaient, surtout un air de race, de soin, de raffinement voulu et habile. Le corps mince, souple et long était perdu dans un déshabillé blanc, et, des manches larges flottantes et retombantes, sortaient des mains agiles aux ongles bien taillés. Pendant que Ludovic la tenait par la tête, madame de Vaubonne frottait avec soin ces jolis ongles d’un polissoir à poignée de vermeil.
Cette séance hebdomadaire était, pour plus d’une raison, extrêmement importante pour la jeune madame, d’abord parce que rien ne l’intéressait autant que d’être jolie et qu’elle y apportait la plus intelligente application, et ensuite parce que Ludovic jouissait auprès d’elle d’un rôle privilégié : c’était son conseil sur les choses sérieuses ! Il était, du reste, parfaitement bien élevé, bachelier ès lettres, et tout propre à faire un homme du monde le jour qu’on voudrait. Néanmoins, et malgré la confiance distinguée dont il jouissait, extrêmement respectueux et déférent avec la petite vicomtesse, qu’il avait connue, quoique jeune encore lui-même, pas plus haute que cela lorsqu’il avait l’honneur d’aller coiffer madame sa mère. Et au moment de choisir entre deux prétendants c’était à Ludovic que Roseline de Rebenac avait demandé avis ; lui encore qu’elle avait écouté depuis, pour asseoir sa vie de femme, et il fallait avouer qu’elle l’avait organisée avec un art extrême. Le ménage Vaubonne était, comme beaucoup de ménages parisiens, pourvu d’un revenu limité, lequel avait évidemment la faculté de la cruche d’huile du prophète et ne s’épuisait jamais ; on en dépensait couramment le double sans dommage appréciable, et il n’y avait pas un sol qui ne sortît le plus honnêtement et le plus régulièrement du monde de la poche d’Armand de Vaubonne. Roseline avait vu de bonne heure, avec ce coup d’œil dont elle se targuait, qu’il n’était pas plus difficile qu’autre chose de dresser un mari à accomplir les tours de force qu’on demande couramment à ceux qui ne le sont pas. Madame de Vaubonne avait là-dessus des idées très arrêtées, et avait écouté la prudence de Ludovic qui, ayant été témoin de beaucoup de naufrages, l’avait exhortée à établir sa vie sur un pied raisonnable, car il s’agissait simplement pour M. de Vaubonne, de trouver les trente ou quarante mille francs qui leur manquaient par an, et, au jour d’aujourd’hui, c’est la moindre chose. Ludovic était souvent à même de donner un conseil pratique, et, grâce à lui, Vaubonne, sans s’en douter, avait réussi plusieurs petites spéculations. Bien informé comme il l’était, Ludovic aurait pu tripoter tout comme un autre, mais il ne se croyait pas assez gentilhomme pour cela, et puis il avait l’âme poétique, elle s’envolait les trois quarts du temps avec le dernier parfum de son invention ; il venait précisément d’en poser un échantillon nouveau sur la table à coiffer, et madame de Vaubonne, très lentement, avec des mines de dégustateur savant, en aspirait la senteur répandue sur la paume de sa main.
— Madame la vicomtesse trouve-t-elle cette composition à son goût ?
— Oui, Ludovic. — Après un temps de réflexion : C’est très bien ; surtout n’en vendez pas encore à madame Manassé.
— Madame la vicomtesse peut être tranquille, pas avant d’avoir arrangé notre petite affaire.
— M. Manassé est bien certain de son fait ?
— Oh ! absolument. Madame Manassé me connaît ; avant de m’intéresser à une affaire, je veux des garanties ; je les ai eues !
— C’est bien, Ludovic, je me fie à vous ; dites à madame Manassé que je ferai l’impossible pour décider mon mari. Ils tiennent beaucoup à son nom, n’est-ce pas ?
— Énormément, madame la vicomtesse.
Ludovic avait repris un fer, et, tout en causant, pour faire diversion, du dernier feuilleton de Lemaître, frisait délicatement le bout des cheveux de la vicomtesse, les releva négligemment, et elle-même de sa main adroite tamponna le petit nœud, et de ses doigts légers effleurant le tout, enleva l’air apprêté, et enfin se contempla longuement et sérieusement. Ludovic la regardait par-dessus sa tête dans le miroir tirant une mèche ici et là, puis lestement il ferma ses fers et les introduisit dans une pochette de velours bleu qu’il glissa dans son veston.
— Ludovic, rappelez-moi que je vous ai promis une pochette neuve.
— Très bien, madame la vicomtesse.
Et, avec vraiment bonne grâce, Ludovic sourit, s’incline et glisse jusqu’à la porte.
C’était un petit être délicieusement civilisé que Roseline de Vaubonne ; à vingt-quatre ans elle savait sur le bout des doigts la science de la vie ; juste assez d’esprit pour être drôle, et surtout un sens aigu et merveilleusement juste des réalités de l’existence, ce qui n’est pas précisément favorable au développement du cœur, mais derrière ce petit front étroit et bombé, réside une volonté tenace et surtout une perception admirablement nette de ce qu’elle veut ! Et elle l’a toujours su, et s’est mariée avec le sang-froid et le raisonnement d’une personne qui a tout compris et tout jugé ; et elle est partie résolument du point de vue que la vie est une duperie pour les âmes tendres et douces ; d’ailleurs honnête, sans le moindre goût pour le vice ou la débauche, mais parfaitement rouée et parfaitement égoïste. Son mari l’adore parce qu’elle a voulu qu’il en soit ainsi, et qu’elle s’est donné toutes les peines possibles pour cela. Avant tout, il faut qu’il fasse ce qu’elle veut, et Armand est bon garçon et faible, de complexion très amoureuse, et lui qui n’a jamais été gâté, est subjugué par les chatteries exquises de sa femme ; mais il a malheureusement quelques idées arriérées sur lesquelles il s’entête ! Ainsi, elle n’est pas parvenue à lui faire avaler M. Manassé, mais elle y arrivera… Du reste, elle ne déteste pas la lutte, et le pauvre Armand, par ses résistances inutiles, lui donne le plaisir de vaincre. Pour s’y préparer, elle a repris la toilette de ses mains et la continue avec la plus soigneuse attention, jusqu’à ce qu’un grattement de petits pieds derrière la porte lui fasse lever la tête. Sans se déranger, elle dit de sa voix sèche et un peu mordante :
— Entre, Chiffon.
La porte est poussée avec difficulté, et une petite figurine paraît ; elle est habillée d’une robe empire vert pâle, d’un tablier de mousseline blanche noué sous les aisselles par des rubans roses, et ses cheveux très bouffants sont lavés au henné. C’est mademoiselle Sibylle de Vaubonne, personne de quatre ans ; elle approche sa frimousse étonnée.
— Eh bien, Chiffon, comment ça va ? tends ton bec.
La mère et l’enfant s’embrassent. La petite respire sa mère avec une évidente satisfaction, puis commence un dialogue qui est quotidien, mais toujours intéressant.
— Chiffon, veux-tu devenir jolie ?
A quoi la personne ainsi interrogée répond avec décision :
— Oui, maman.
— Alors, arrive.
Et mademoiselle Chiffon, avec la justesse que donne l’habitude, avance la figure vers sa mère, qui, délicatement, mais encore assez fort, lui pince le nez d’abord, puis de ses deux paumes lui aplatit les oreilles ; et pendant ce temps, Chiffon ne bronche pas, quoique l’opération lui soit manifestement désagréable ; mais elle est heureusement déjà pénétrée de la nécessité de faire à la beauté, les sacrifices nécessaires.
— Montre tes pattes, dit encore madame de Vaubonne.
Les petites mains s’abattent sur la table, blanches, rondes, potelées, irréprochables.
— Bien, Chiffon ; pas d’ongle cassé ?
— Non, maman.
Puis d’une petite voix suppliante :
— Un peu de bonne odeur, maman ?
La maman est sans doute d’indulgente humeur, car elle entr’ouvre le col de la robe et verse généreusement de la bonne odeur sur la petite poitrine blanche qu’elle baise ensuite.
— Là, Chiffon, va maintenant dire à papa que je veux lui parler.
Et l’enfant, sans se le faire répéter deux fois, disparaît derrière la portière.
Roseline de Vaubonne a des façons à elle de comprendre l’enseignement maternel ; mais, telle qu’elle l’entend, elle l’exerce consciencieusement. Elle n’a pas désiré d’enfants, au contraire, mais puisqu’elle en a une, faut-il au moins qu’elle sente bon ! Elle a aussi ses notions sur la vie conjugale.
— Papa vient ! annonce une petite voix qui fait retraite aussitôt.
Et Armand de Vaubonne entre à son tour chez sa femme. Il y fait très bon dans ce cabinet de toilette, le feu y flambe clair, et l’atmosphère est saturée de parfums frais, avec des émanations de savons délicats, de poudres fines, de sachets pénétrants. Vaubonne n’est pas indifférent à ces sortes d’influences ! C’est un assez joli homme, la moustache rousse, épaisse et furieusement retroussée, la tête déjà chauve, l’œil bonasse ; l’homme le plus heureux du monde, puisqu’il est amoureux de sa femme.
— Bigre ! Ludovic laisse de bonnes odeurs derrière lui.
— Qu’est-ce que tu voulais me dire, Armand, quand Ludovic est arrivé ?
Madame de Vaubonne est toujours très occupée à la toilette de ses mains, un doigt délié s’élevant après l’autre. Vaubonne s’est placé le dos au feu ; il regarde sa femme, elle ne le regarde pas.
— Mon Dieu, ma bonne amie, je voulais te parler de nos affaires !
— Voilà qui est bien !
Figure interloquée de l’époux, évidemment surpris de cette approbation inattendue.
— Ah ! bien, tu m’ôtes un poids de l’estomac ; j’avais peur de t’ennuyer.
Et dans l’effervescence de son contentement, Vaubonne avise une chaise basse à cinq pas de sa femme et s’y assied.
— Mais non, nos affaires ne m’ennuient pas ; raconte.
— Ma bonne mignonne, c’est assommant ce que je vais te dire ; mais là, franchement, nous dépensons trop d’argent !
— Je m’en doutais, dit noblement madame de Vaubonne.
— Ah !!!
— Et tu viens me proposer ?
— Mais… de faire des économies, naturellement.
— Impossible, mon cher garçon ! Je prévois plutôt des augmentations.
Ici, Armand de Vaubonne fait une tête à défriser sa moustache, si elle ne tenait pas aussi admirablement.
— Mais enfin, ma chère petite ?…
— Je ne peux renoncer à rien, je t’assure : j’ai bien réfléchi, tout est établi au plus juste. Abandonne les économies, il n’y a pas moyen ; j’ai même absolument besoin de quatre mille francs en ce moment !
— Quatre mille francs !
Une sueur légère perle sur le front trop élevé de Vaubonne, il regarde sa femme avec inquiétude, instinctivement il rapproche sa chaise ; elle le dévisage très gentiment, et :
— Tu n’es pas débrouillard, mon pauvre Armand !
— Pas débrouillard ? quand j’ai déjà hypothéqué deux héritages, peut-on dire !
— Il faut gagner de l’argent, mon pauvre petit ; il n’y a plus moyen aujourd’hui de faire autrement.
— Elle est jolie, celle-là ! A quoi veux-tu que je gagne de l’argent ? Tu m’as déjà fourré dans cette compagnie de « bourriches hygiéniques » ; je ne peux pourtant pas aller les vendre sur les places, ces fameuses bourriches ?
— Non, mon ami, mais tu peux faire des affaires.
Ici, violente gesticulation de défense de l’infortuné Vaubonne. Sa femme happe au passage une de ses mains et, très posément, commence à lui arranger les ongles, puis d’une voix très douce :
— Tu es un peu jobard, vois-tu !
— Moi, jobard.
Et il saisit violemment un vaporisateur à sa portée et le presse.
— Tiens, c’est nouveau, ça !
— Oui. Que veux-tu, mon bon Armand, c’est la tradition de tes ancêtres.
— Voyons, Linette, ne te moque pas de ces choses-là ; est-ce que tu n’es pas bien aise d’avoir un gentilhomme pour mari ?
Madame de Vaubonne regarda son mari avec attendrissement. Vraiment ce garçon-là était touchant dans sa naïveté, mais elle aussi, avait l’honnêteté de ses convictions, et elle répond :
— Oui, s’il sait en tirer parti.
— Voyons, Roseline.
— Voyons, Armand. Du reste, mon ami, je ne veux pas te tourmenter ; nous avons causé, n’est-ce pas ? et c’est bien entendu : impossible de faire des économies, et tu penseras à mes quatre mille francs le plus tôt possible.
— Mais je t’ai payé ta pension !
— Oui, mon ami, mais elle n’a pas suffi ; et quand je pense que tu me tourmentes pour avoir un fils, et tu ne peux pas seulement habiller ta fille.
— Habiller ma fille ! Elle est bonne, celle-là, à l’âge de Chiffon !
— Si tu crois qu’elle ne coûte rien ! Dame, tu sais, elle n’est pas déjà si jolie, le pauvre chou ; si je ne l’attifais pas un peu ! Elle ressemble à ton père.
— Moi aussi, je lui ressemble.
— Eh bien, c’est fâcheux.
— Enfin, c’est ridicule ; parler de la dépense d’une enfant de quatre ans, c’est de l’extravagance ; nous, on nous habillait des vieilles culottes de mon père.
— Je sais. Ta mère a bien souffert, la pauvre femme !
— Comment, bien souffert ? Mon père est excellent.
— Peut-être ; mais c’est une ganache tout de même, et ce qu’il a ennuyé ta mère ! Dans ce temps-là, c’était le genre, on se laissait embêter ; mais c’est fini maintenant. Vois-tu, mon petit Armand, il faut que les hommes trouvent autre chose. Tu peux te vanter, toi, d’avoir joliment de chance !
— Chance ??
— Oui, en ayant une femme qui est toujours à te demander de l’argent !
Échange de regards ahuris d’un côté, exquisément placides de l’autre.
— Dame, cela t’assure de ma parfaite honnêteté ; car comme jamais je ne me passerai d’argent, et même de beaucoup d’argent, si je n’en demandais pas à mon mari, c’est que… conclus…
— Mais, sac à papier ! je t’en donne ! Tu m’empruntes au moins quatre louis par semaine pour tes fiacres, et tu ne me les rends jamais.
— Je ne me plains pas, et si tu voulais être un homme raisonnable…
— Allons, ne me propose pas des machines qui mènent en correctionnelle.
— D’abord, il n’y a que les sots qui en arrivent là, et, du reste, quantité de gens de notre connaissance y ont été. On m’a expliqué ça, c’est une formalité ; les Lafreselière doivent bien vingt millions entre eux, il paraît ; c’est une phrase aussi. Où donc prendraient-ils vingt millions ? Ce que j’en dis là, c’est pour te faire voir qu’il ne faut pas comme cela se griser de mots ; c’est le vocabulaire à Croquemitaine, tout ça ; mais quand un homme s’appelle de Vaubonne et qu’il a la chance que quelqu’un plus entendu que lui : un juif, voleur peut-être, mais calé, désire son nom pour lancer une affaire, si cet homme-là n’est pas un serin, et s’il a une femme et des enfants à nourrir, il fait comme les autres, il se lance ; d’abord, ce que je te propose, c’est une affaire admirable, philanthropique même.
— Encore les ardoises !
— Oui, encore les ardoises… Mais tu n’as donc pas compris, tête dure ? — Et une petite paume douce comme le velours et le satin passe sur l’épiderme sensible, mais dégarnie, du crâne d’Armand. — Les Ardoises phosphorescentes ! tous les toits s’éclairant d’eux-mêmes, dès que le jour baisse ; plus de cambrioleurs, plus de gardiens de la paix ; la réforme des mœurs, car le mal naît de l’obscurité ; enfin une œuvre… et de l’argent à gagner ; une gloire, oui, une gloire à attacher à ton nom… et à celui de tes fils…
L’infortuné Vaubonne écoutait hypnotisé. Cette petite femme fleurant bon, si séduisante, si entraînante, le dévisageant, lui plongeant les yeux dans les siens, et finalement frottant ses lèvres parfumées à sa moustache. Cela le retournait ; le pauvre garçon ne résiste pas à l’embrasser désespérément.
— Tout doux ! il ne faut pas prendre le goût des choses dangereuses.
Un silence. Vaubonne se met le front dans la main, se serre les tempes, hérisse encore un peu plus sa moustache et regarde dans le vide. Il lutte, l’infortuné, car le préjugé de son nom lui tient aux entrailles. Voir ce nom accolé à celui de M. Manassé ! et en même temps, il est de son temps, ce garçon ; il comprend qu’il faut de l’argent, il est le premier à vouloir sa femme élégante. Et il n’y a pas à dire les hypothèques ! brûlée, cette chandelle-là ! Après tout, tout le monde en fait, des affaires, et celle-là assurément a une tournure ; la science, ce n’est pas son fort, mais enfin il n’ignore pas qu’il ne faut s’étonner de rien ; et puis, il n’y a pas à dire, c’est vrai qu’il a de la chance : une femme aussi capiteuse que Roseline (il sait que le vieux Gallevant l’a traitée au cercle de capiteuse, et ce jugement l’a énormément flatté), une femme comme celle-là, et qui lui est fidèle comme un caniche ; dame ! ça mérite quelques sacrifices. En somme, un Vaubonne est toujours un Vaubonne et relève la compagnie dans laquelle il se trouve ! — Il regarde enfin sa femme, et elle a compris…
— Mais, après tout, mon cher Armand, dit-elle d’une voix caressante, pourquoi as-tu tant de préjugés contre les juifs ?
— Je ne sais pas !
— Justement ! car enfin ces gens-là sont de vieille maison, tous par force, on ne peut sortir de là, et ils ont les vertus de la famille, comme dit ton père. Est-ce qu’il ne vend pas ses bœufs, ton père ?
— C’est autre chose.
— Je ne le lui reproche pas, c’est ce qu’il fait de mieux, et s’il avait su s’y prendre, vous seriez tous riches au lieu d’être gueux.
— Gueux. Voyons, j’ai eu cinq cent mille francs en me mariant.
— Mais ça fait rire. Qu’est-ce qu’on fait de cinq cent mille francs avec les intérêts que vous savez tirer de votre argent ? Tu leur montreras, mon cher, ce que c’est qu’un homme qui a les yeux ouverts. J’irai voir madame Manassé aujourd’hui.
Et, tout insinuante, incapable de comprendre sa perversité, elle lui tend les lèvres.
— Non, Line, pas aujourd’hui, pas encore…
— Alors… demain matin ?
Il ne résiste pas, car il connaît le langage des yeux qui le regardent, et il sait tout ce qu’ils lui promettent ! Il a un peu honte tout de même, elle pas du tout, et il murmure faiblement :
— Oui, demain matin !
Et voilà comment, à l’effarement et l’horreur de tous les Vaubonne et de plusieurs autres nobles familles, le prospectus de la magnifique émission des actions de la Société des Ardoises phosphorescentes porte en tête, immédiatement après celui d’Albert Manassé, le nom du vicomte de Vaubonne, il est lancé enfin ! Et sa femme triomphe ; elle trouve aussi que madame Manassé est une relation fort commode, car le jour où l’association a été signée, elle a envoyé à Chiffon une poupée de sa taille, vêtue comme une petite banquière, et à laquelle Chiffon, qui a de suite entendu la malice, a sans scrupule demandé à emprunter les habits, et, le soir, assise sur les genoux de son père et, lui frisant sa moustache, elle lui a confié à l’oreille qu’elle voudrait qu’il fût de beaucoup de sociétés !
Si Chiffon se mêle de recommander les entreprises financières !
Madame de Vaubonne trouve sa fille géniale !
II SON CADRE
Un petit salon sans encombrement ni bibelot inutile, tout y est net et clair. Au-dessus des hauts lambris une vieille soie couleur tilleul ; pas de miroir, mais à la place, un portrait d’aïeule en robe de linon, ceinture noire et grand chapeau de paille. Sur le marbre de la cheminée, entre deux candélabres d’argent, une verrerie d’art où courent, dans des ombres fantastiques, toutes sortes de bêtes mystérieuses ; dans ce vase, des fleurs coupées ; en face, au-dessus du bureau Louis XVI tout plein de la plus élégante papeterie moderne, un cartel adossé au mur ; contournant la pièce et faisant angle, un large divan commode et bas ; de l’autre côté de la cheminée, un lit de repos en deux parties et, pelotonné au milieu des coussins qui s’y entassent, un chat noir à reflets bruns, cravaté d’un large ruban de satin jaune. Une seule table qui sert à poser une lampe d’argent et une coupe d’émail translucide portant sur un fond d’un bleu saphir une rose et, en lettres blanches, la devise de la jeune femme : « Est bien fol qui s’oublie » ; devant la fenêtre une orchidée rare et magnifique. La chaleur fait se dégager une odeur douce et pénétrante d’iris, dont la thibaude a été soigneusement saupoudrée avant la pose du tapis.
Roseline de Vaubonne est assise à son étroit et long métier, sur lequel est tendue une soie orange qu’elle brode en un dessin délicat de pâles et harmonieuses nuances, elle-même est vêtue d’une robe d’intérieur de velours mauve, un fichu Marie-Antoinette garni de vieilles dentelles noué autour de la taille, ses jolis pieds chaussés de mules de satin noir s’appuient sur un coussin de soie blanche ; le mouvement léger de ses mains piquant la soie fait étinceler les bagues qui couvrent ses doigts.
Roseline a étudié ses effets et sait qu’elle est charmante ainsi. C’est sa tenue d’audience et l’heure de son poète, un très gentil garçon, très brun, très enthousiaste, un peu fils de famille, un peu bohème, qui a du talent et que la jolie madame inspire et écoute. Elle le prône et a juré de le rendre célèbre. Pour une petite âme toujours occupée et envahie par les réalités prosaïques de l’existence, c’est une société tout à fait rafraîchissante que celle d’un mangeur d’idéal, et Roseline adore son poète, elle ne permet pas qu’on le plaisante et ne l’appelle que « le divin ». Elle dit que c’est sa morphine à elle.
Il est occupé à lui faire la lecture d’une voix basse, douce et vibrante, d’une voix qui caresse le mot amour et le mot volupté avec des intonations étonnantes, et qui procure à Roseline son petit frisson comme au théâtre ; cela lui suffit en fait d’émotion tendre.
A première vue, cette intimité paraît un peu périlleuse, mais en réalité elle ne l’est pas du tout, car il n’y a pas le moindre danger que Roseline perde la tête, et « le divin » s’emballe tellement en imagination qu’il ne pense plus guère à le faire en réalité ; la « Portia » dont il est l’imaginaire amant ne lui laisse que rarement le temps de songer aux filles de la terre !
Il était en train de déclamer avec beaucoup de conviction sur les souffrances que lui infligent les dédains de l’adorable Portia, quand la porte s’ouvrit et livra passage à une réalité féminine, jeune et très bien habillée, mais dont le visage était légèrement bouleversé.
— Comment, Lolo, c’est toi à cette heure ? dit avec étonnement madame de Vaubonne sans quitter son métier.
— Est-ce que je te dérange ?
— Nullement, ma chère ; j’étais, comme tu vois, seule avec Monteux (c’est ainsi que le poète se nomme parmi les hommes) ; il ne te gêne pas, n’est-ce pas ? Qu’est-ce que tu as avec cette mine ?
— J’ai des chagrins !
— Des chagrins ! mais c’est l’affaire de Monteux, voilà une demi-heure qu’il s’efforce de m’arracher l’âme ; allons, dis-nous tes douleurs, Lolo.
Madame Baugé, familièrement Lolo, était cousine à un degré distingué de madame de Vaubonne et par-dessus le marché elles s’aimaient beaucoup, avec cependant une nuance de pitié du côté de madame de Vaubonne, qui considérait la pauvre Lolo comme une créature un peu faible, et d’indulgence du côté de madame Baugé, qui s’imaginait que Roseline n’était pas sans en avoir besoin.
— Eh bien, j’ai eu une scène avec Léon !
— Mais, au nom du ciel, pourquoi t’offres-tu des scènes avec ton mari. Tu es donc devenue amoureuse de lui ?
— Ah ! grand Dieu !
— Alors, pourquoi ?
— D’abord parce qu’il m’ennuie.
— Tiens, mais ça devient intéressant, dit Roseline. Divin, voilà ce que vous appelez un état d’âme.
Monteux s’était assis au milieu des coussins, à la place du chat « Curiace » qu’il avait pris sur ses genoux et qui ronronnait avec conviction.
— Ton mari t’ennuie, et après ? reprit madame de Vaubonne.
— Tu sais quelle patience j’ai toujours.
— Continue, je te donnerai mes appréciations après.
— Mais à la fin, cela m’exaspère d’être traînée tous les soirs hors de chez moi pour aller m’assommer avec cette vilaine Mornas.
— Comment, c’est ça, tu deviens jalouse.
— Non, mais tout de même c’est trop fort, quand moi je n’ai pas le droit de voir qui me plaît ; ce sont des histoires à tout bout de champ et à propos de rien ; c’est à n’y pas tenir !
Madame de Vaubonne prend l’air triomphant, et, très nettement :
— Ma petite, c’est bien fait, tu n’as jamais voulu m’écouter, je t’ai avertie.
— Mais enfin, il fallait bien que j’aie des égards pour lui. Après tout, c’est mon mari !
— Est-ce que tu te figures par hasard qu’il t’a épousée pour te faire plaisir ? Tu as voulu jouer à l’épouse modèle, tu vois comme ça t’a réussi. Il y a une chose, Lolo, que tu n’as pas comprise, et tout est là, c’est l’avantage immense d’acquérir tout de suite une mauvaise réputation.
— Allons, Roseline, tu n’es pas sérieuse.
— Mais parfaitement, je maintiens ce que je dis ; il n’y pas de paix pour une femme autrement. Ainsi, ton mari se mêle de te faire des scènes, et on ne se gênera pas pour te tracasser parce que tu n’as pas su te faire craindre ; tu as montré que tu avais peur de tous ces gens-là, ils en profitent. Si, au contraire, tu te fiches d’eux, dès le premier jour, carrément, ils sont un peu étonnés d’abord, et puis ensuite on vous sait un gré énorme de tout ce que vous ne faites pas. Une femme qui veut, dans le monde, poser pour la vertu, ça ne se regarde pas, ça ne compte pas, c’est une quantité négligeable ; je t’assure que je serais désolée si je n’avais pas une mauvaise réputation.
— Mais tu n’as pas une mauvaise réputation.
— Si, si, va, on parle mal de moi ; et tu compterais les personnes qui croient à ma vertu ! Mon pauvre Armand lui-même est très persuadé qu’il ne faut pas jouer à me contrarier, et il a raison… Monteux, n’est-ce pas que vous ne croyez pas à ma vertu ?
— Non, madame.
— Tu vois ! ni lui ni les autres ; sans cela, ils ne m’aimeraient pas tant, c’est ce qui fait le succès ! Tous m’adorent, parce qu’ils espèrent au fond du cœur être l’heureux un jour ou l’autre. Toi, ma pauvre Lolo, qui t’es consacrée au rôle charmant d’épouse dévouée, ton mari te trompe, et il te défend de le tromper. Voilà la situation exacte, n’est-il pas vrai ?
— Mais je ne veux pas le tromper !
— Tu as bien tort si cela peut te distraire ; tu es une tendre, tu ne seras contente qu’après avoir eu ton petit roman, aie-le donc !
— Mais oui, madame, ayez-le, il n’y a que l’amour, dit Monteux avec conviction.
— Pourtant, répond faiblement madame Baugé ; toi, Roseline, tu n’as pas de roman.
— Moi, ma chère, d’abord j’ai Armand, il me suffit ; j’ai mis de l’imprévu dans nos relations, cela modifie les choses ; je lui suis fidèle, le pauvre garçon, parce que ça me convient mieux, et que la vie avec une intrigue me fait l’effet d’un tiroir mal rangé ; mais je te prie de croire que ce n’est pas par principe. Monteux et moi sommes convenus qu’il n’y en a pas, n’est-ce pas, Divin ?
— Vous comprenez tout, idéale madame.
— Je comprends beaucoup de choses, certainement ; et il y en a une qui m’est apparue claire comme le jour, il y a longtemps, c’est que les pauvres femmes vertueuses, douces et soumises sont horriblement malheureuses en ce monde. Voyons, Lolo, qu’est-ce qui se passe autour de nous : voilà ma pauvre tante et maman, ce sont de braves femmes, tu me l’accorderas ; eh bien, en ont-elles eu une vie ? Ton père a ruiné ta mère, vous a ruinés tous ; maman dans un autre genre en a vu de toutes les couleurs, ça leur a servi à grand’chose, leurs vertus cardinales !… Quand j’avais quinze ans, et que j’entendais papa crier, je me promettais, le jour où j’aurais un mari, de crier plus fort que lui, je me suis tenue parole. Toi, tu as fait le contraire, et aujourd’hui tu commences une petite existence charmante ; si tu ne résistes pas, tu es perdue.
— Mais qu’est-ce que tu veux que je fasse ?
Et la pauvre Lolo tire un fin mouchoir de sa poche et, relevant avec peine son voile bien tendu, se met à s’essuyer les yeux.
— Allons, ne sois pas sotte, ne pleure pas, c’est simple comme bonjour, fais ce que tu veux, et ne t’occupe pas de ton mari.
— C’est facile à dire !
— C’est très facile à faire, je t’assure ; regarde-moi, je suis là en tête-à-tête avec Monteux ; mais comme ça nous arrive à toutes sortes d’heures, sans que jamais je me gêne ; que ces petits tête-à-tête amoureux je les ai avec d’autres encore, personne ne songe à parler ; c’est accepté parce que je l’ai voulu ; j’ai déclaré une fois pour toutes à Armand que je n’entendais pas être assommée, il a compris et c’est fini.
— Mais je n’oserai pas, moi !
— Ah ! ma pauvre bonne, si tu en es à ne pas oser, qu’est-ce que tu veux que je te dise ; voyons, là, de quoi as-tu peur ?
Madame Baugé, qui était une excellente petite personne imbue des meilleures idées, n’avait pas cependant l’habitude de beaucoup raisonner ; elle agissait la plupart du temps par suite d’une impulsion reçue, et ses craintes ne prenaient pas aisément une forme précise, elle savait seulement qu’il y avait dans la vie une foule de choses qui l’effrayaient.
— Voyons, est-ce ton mari que tu crains ?
— Oui, un peu.
— C’est une drôle d’idée de craindre Baugé ! Est-ce qu’il a parlé de te battre ; tu peux bien l’avouer devant Monteux.
— Non, mais il parle toujours de tuer les femmes qui ont des amants.
— Pauvre cher ! c’est exquis. Si on tuait en même temps les amants de ces personnes tu aurais la chance d’être veuve sous peu ! Quand on pense qu’il y a encore des créatures assez naïves pour gober ces histoires-là ! Mais, malheureuse bête, tu n’as donc pas compris que ce sont tes qualités qui ennuient ton mari et le rendent désagréable pour toi ? Ma parole, l’entendement des femmes est obscurci par une grâce d’état ! Pour qui les hommes font-ils des folies, volent-ils, tuent-ils, dans le temps passé et dans le temps présent ? Est-ce que ça n’a pas toujours été pour des coquines ? Ce n’est pas une vie d’être ton mari : Léon est presque dans son droit de courir ailleurs !
— Comment, ce n’est pas une vie d’être mon mari ! Mais depuis que je suis mariée, je passe mon temps à essayer de lui être agréable : je ne me laisse pas faire la cour, je m’occupe de mes enfants, je suis très bien pour mes beaux-parents !
Et une certaine fierté perçait dans la voix de madame Baugé en faisant cette énumération de ses propres vertus.
Roseline de Vaubonne avait levé la tête, et un froid sourire errait sur ses lèvres. Elle quitta son métier, se jeta sur le divan, et, laissant d’un geste gracieux tomber ses mains blanches et molles :
— Vrai ! tu t’imagines que ces choses-là plaisent. D’abord, ma petite, pourquoi as-tu trois enfants ? Pourquoi sont-ils toujours pendus autour de toi ? C’est très mauvais genre, tu sais ; toutes ces demoiselles s’offrent un mioche maintenant : tu n’as qu’à les voir au Bois. Quand on a eu la faiblesse d’avoir trois enfants, on évite de le rappeler continuellement. Il est évident que tout est dit entre toi et Léon. Tu ne peux plus l’intéresser ; il faut se faire désirer, ma chère. Ne fais pas ta tête de perruche effarouchée. Et tes beaux-parents ?… Les miens, je ne sais pas s’ils m’adorent, mais ils sont charmants pour moi. Les premiers temps, je ne dînais pas chez eux sans me faire donner deux louis par Armand : c’était mon taux pour aller m’assommer. Maintenant, j’y vais à l’œil, mais rarement. Aussi, ce qu’il est content, ces jours-là ! Trop de joies, vois-tu, ça donne une indigestion : ton mari en a une de toutes tes qualités. Si quelqu’un ne te prend pas en main, nous marchons à une catastrophe. Trouves-tu ta vie telle quelle amusante ?
— Mais je te dis que je suis exaspérée ?
— Très bien, veux-tu que ton mari t’ordonne de te laisser faire la cour, de t’occuper un peu moins de tes gosses, de t’ennuyer plus rarement avec la respectable douairière ?
— Jamais Léon ne me dira rien de tout cela.
— Tu le crois, mais moi je suis sûre du contraire ; as-tu confiance en moi ? es-tu sûre de n’être jamais jalouse, si je travaille à faire ton bonheur ? car tu me fais pitié, tu es comme les enfants qu’on emmaillotait et qui ne pouvaient remuer ni bras ni jambe.
— Tu n’iras pas dire du mal de moi à mon mari, comme le fait tout le temps cette vieille Mornas.
— Si ; il est probable que je te critiquerai beaucoup ; mais si ça te contrarie, n’en parlons plus.
— Ah ! ma chère, fais ce que tu veux, il ne pourra jamais être plus désagréable qu’il ne l’est depuis quelque temps.
— Eh bien, madame, dit Monteux, voilà qui nous confirme dans nos théories que Curiace est grand maître dans l’art de savoir être heureux, il a toutes les jouissances, ce chat, et il n’aime personne, pas même moi, et je lui fais des bassesses.
— Mon cher, répond tranquillement madame de Vaubonne, l’affection est un sentiment nuisible.
Madame Baugé se croit tenue de protester timidement.
— Roseline, ne parle pas ainsi ; on ne serait pas heureux sans affection.
— Je soutiens bien que si, par exemple ;
— Mais, c’est exquis, au contraire, ajoute Monteux, on a l’univers à soi.
— Vous parliez de l’amour tout à l’heure dit encore madame Baugé.
— Ce n’est pas une affection, madame, l’amour.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Monteux ira t’expliquer cela un jour que tu n’auras rien à faire, il est très amusant, sur ce sujet-là ; nous arriverons à te donner des idées plus justes. Tu n’as pas su comprendre ton mari ; je suis sûre, moi, qu’il a le sens commun et qu’on en fera tout ce qu’on voudra ; suis seulement mes avis pendant quinze jours, et tu ne le reconnaîtras plus.
Ici madame Baugé se lève.
— Te sens-tu un peu mieux ? demande madame de Vaubonne.
— Oui, ma chérie, je t’assure que tu m’as donné à réfléchir.
— Tu y as mis le temps ; enfin, si tu as de la bonne volonté, il n’est pas trop tard ; veux-tu que Monteux fasse un bout de chemin avec toi, je le chasse, car je vais m’habiller.
Madame Baugé, d’abord un peu hésitante, finit par dire :
— Oui, je veux bien, mais de quoi pourrez-vous me parler, Monteux ?
— Je vous parlerai de l’enfer, chère madame, j’ai là-dessus des données délicieuses !…
III LE « DIVIN »
— Madame, j’ai des pensers.
— Dites-les, Divin.
Il s’étira d’une façon insensible, et un léger frémissement voluptueux passa comme un souffle sur son masque mobile, faisant battre imperceptiblement les lourdes paupières et mouvoir les lèvres sous la moustache noire ; il souleva un peu les épaules ce qui était son habitude lorsqu’il allait parler et dit, lentement et presque mystérieusement, en contemplant le feu qui brûlait vite avec une sorte d’ivresse :
— La vie est douce, madame.
Roseline de Vaubonne regarda son poète de ses yeux moqueurs et tendres, puis regarda autour d’elle, et répondit :
— Peut-être ?
Elle avait eu du monde toute la soirée, et dans son petit salon et dans le grand, dont les portes étaient ouvertes, régnait cet aimable désordre de sièges rapprochés, de musique dispersée, de pétales de fleurs tombés sur le tapis ; l’air était lourd de toutes sortes de subtiles odeurs, les lampes encapuchonnées versaient une lumière gaie et discrète, tout était combiné pour le plaisir des sens. Roseline savoura un instant cette atmosphère délicate et répéta une seconde fois :
— Peut-être ?
Par les portes ouvertes on entendait la voix superbe de la belle madame de Juvisy ; celle-là ne vivait que pour sa musique, qui remplaçait dans son cœur, enfants, mari et le reste ; elle avait tout cela et n’en faisait pas le moindre cas. Enfoncé dans un fauteuil, Armand de Vaubonne, en maître de maison poli, l’écoutait depuis un temps qui lui paraissait un peu long ; à une table de jeu, M. de Juvisy et M. Baugé cartonnaient silencieusement et en conscience ; tout proche du piano, le jeune Didier, les yeux clos, écoutait la voix et respirait la femme en faisant des rêves couleur d’azur ; c’était un aimable garçon, ruiné et intelligent, un peu magicien, ce qui le rendait un personnage infiniment intéressant : ses relations dans le monde astral étant des plus distinguées, il avait une belle barbe blonde, l’air gai, et parlait tout le temps de choses macabres, cela faisait un régal délicieux, le poète et lui étaient grands amis.
— Eh bien, vos pensers, Divin, vous ne les dites pas.
— J’écoutais ; la voix de madame de Juvisy est couleur orangé, ce soir. Est-ce que ce n’est pas délicieux de l’entendre, de vous regarder, de toucher les soies douces de votre robe, de respirer ces parfums, de causer avec vous jusqu’à ce que je sois las à mourir et que tout danse dans ma tête ; est-ce que toutes ces heures-là ne sont pas charmantes, est-ce que le plaisir le plus exquis n’est pas d’être amoureux sans espoir ?…
Et le jeune homme penchait en avant sa tête fine et, avec une sorte de détachement, prenait et portait à son visage un pan de la robe de madame de Vaubonne.
— Oui, mon Divin, vous avez raison.
— Alors, pourquoi ne vivons-nous pas toujours ainsi ?
— Qu’est-ce que vous entendez par toujours ?
— Je vais vous l’expliquer, et il étendit les bras : votre vie, toutes nos vies sont stupidement gaspillées, il y a longtemps que j’y songe, que je cherche… Je me suis dit un soir : mais pourquoi ne serait-on pas délicieusement et suprêmement heureux ? n’avons-nous pas tout pour cela ? Il n’y aurait qu’à vouloir, qu’à mettre de l’ordre et de la méthode dans ce désordre des existences ; les beaux vers se font-ils sans règles ? Plus ils sont travaillés, plus ils sont parfaits ; eh bien, vous ne travaillez pas votre vie, vous ne savez pas en faire un sonnet ; si vous voulez, je vais vous l’apprendre : l’inspiration m’est venue tout à l’heure en regardant le feu !
Il se tut un moment et Roseline, attentive et demi-souriante, ne bougea pas ; il reprit :
— N’est-il pas horrible de penser qu’ici, dans ce cadre charmant où tout caresse, devant une femme comme vous, qui êtes jeune, qui êtes exquise, des brutes idiotes viennent raconter toutes les turpides affaires de l’ignoble monde des imbéciles et des rapaces, que vous les écoutez, que vous vous y intéressez, que de vos lèvres faites pour les paroles d’amour, vous parlez de ces bas trafics, de ces pestes qui dévorent le monde, de meurtres, d’empoisonnements, que vous songez à cela, que vous lisez des feuilles qui en regorgent, qu’on s’entretient devant vous de toutes les tristesses de la terre, et que vous ne comprenez pas que cela est fatal à la beauté, fatal à l’esprit, que vous pourriez devenir une créature suprêmement intelligente, affinée bien plus encore que vous ne l’êtes, à ne regarder, à n’écouter, à ne dire que des choses belles, gaies, amoureuses, jeunes comme vous, à mettre enfin de l’ordre, de la suite dans vos plaisirs, et ne faire de la vie qu’un plaisir non interrompu.
— Et comment ferons-nous cela, Divin ? Car je veux bien, moi.
Il passa sa main sur son visage, ferma les paupières et les releva d’un mouvement brusque qui donnait à ses yeux bruns l’apparence d’avoir été subitement éclairés, puis de sa voix un peu chantante :
— D’abord, madame, nous nous unirons vous, moi et d’autres, nous serons quelques-uns et nous ne connaîtrons plus que ceux-là ; quelques femmes comme vous, trois ou quatre hommes, et nous nous associerons pour jouir de la vie ; ne trouvez-vous pas que c’est bien vieux et démodé les histoires d’amant et de maîtresse, et qu’il ne peut y avoir une plus sotte manière de gaspiller sa jeunesse ? Il faut aimer, mais ce plaisir-là est fugitif ; les nôtres doivent être longs et délicats, il ne faut entre nous ni jalousie ni éléments de troubles : nous parlerons des choses d’amour parce qu’il n’y en a pas de plus aimables, elles nous égayeront, mais voilà tout ; nous bannirons absolument toutes les idées tristes ; nous prendrons ce qu’il y a de bon et de délicieux dans la vie : la musique, la poésie, l’art, la joie ; vous autres femmes, vous vous engagerez à cultiver votre beauté, à chercher toutes les inventions pour l’augmenter, à être toujours vêtues pour le plaisir des yeux, à avoir des maisons où il soit charmant de vivre, avec des fleurs, des lumières et des parfums. Et nous, nous ne penserons qu’à vous plaire, qu’à vous apprendre à être heureuses et à être belles ; nous serons vos serviteurs et vos esclaves, mais jamais vos amants. Que dites-vous de mon idée, madame ?
— Je dis, mon poète, que je la trouve digne d’être réalisée, et nous allons piocher cela ; d’abord, pour être pratiques, qu’est-ce que vous faites des maris ?
— Nous les prendrons s’ils y tiennent, seulement ils s’engagent à ne jamais nous troubler, à oublier qu’ils sont autre chose que des amis, et nous, nous promettrons de n’être pas jaloux d’eux et d’ignorer qu’il y aura des heures où ils seront les maîtres.
— Et quel sera l’avantage pour eux ?
— Mais de vous voir plus belles ; car, croyez-le bien, quelques mois d’une vie parfaitement harmonieuse, joyeuse et douce rendraient belles toutes les femmes ; n’êtes-vous pas bien lasse de la façon dont on parle autour de vous, est-ce que vous n’êtes pas écœurée de toutes les laides dépravations ? Ah ! soyons corrompus ; mais si nous le sommes, qu’au moins notre corruption sente bon ; sachez être des patriciennes, c’est-à-dire des créatures planant au-dessus de toutes les réalités sordides de la vie.
— Eh bien, Divin, entourons-nous donc de la bonne odeur de la corruption ; comment entendez-vous que nous passions notre temps ?
— Nous réglerons tout cela plus tard, réunissons-nous d’abord ; et puis on donnera la loi. Tenez, madame de Juvisy a fini de chanter, appelons-la, c’est une muse, elle me comprendra.
Roseline marcha vers une des portes de communication et se tenant debout appuyée contre les draperies de soie vert pâle, elle dit :
— Venez donc un peu par ici, vous autres.
Madame de Juvisy, vibrante encore des sons qu’elle avait évoqués, s’était jetée sur un fauteuil bas avec un affaissement de tout son être ; elle se redressa, se leva et d’un geste harmonieux, caressant les plis de sa robe blanche à raies jaunes, alla vers Roseline ; elle était toute brune, toute fine, avec des yeux sombres, voluptueux et presque cruels ; ses manches de velours jaune, très larges et bouffantes, élargissaient son buste mince ; elle avait vingt-trois ans, et un visage encore presque enfantin ; elle avait remis toutes ses bagues à pierreries lumineuses et ployait ses doigts nerveux pour les dégourdir. Didier la suivit.
— Vous aussi, Baugé, appela Roseline de sa voix sonore. Armand prendra votre jeu, nous avons à vous parler.
M. de Juvisy à qui son partenaire était indifférent et qui se trouvait content pourvu qu’il pût jouer, ne fit aucune opposition ; les cartes changèrent de mains, et Baugé entra à son tour dans le petit salon ; Roseline leur fit signe de prendre place sur le large divan d’angle, et elle-même, s’asseyant en face d’eux sur un fauteuil un peu élevé et répondant à l’interrogation de tous leurs yeux :
— J’ai quelque chose à vous proposer.
— Dites, ma chère ; c’est l’heure des secrets, répondit madame de Juvisy.
— C’est une idée du Divin, commença Roseline, et une idée qui me paraît délicieuse ; il veut entreprendre de nous faire mener une vie qui soit belle comme un rêve, où tout sera plaisir.
— Et musique, madame, ajouta Monteux en regardant madame de Juvisy.
— Baugé, reprit Roseline, nous vous traitons avec la plus grande confiance, remarquez-le ; voici ce dont il s’agit : moi, Luce et deux ou trois autres femmes, des femmes de nos âges, nous allons nous unir pour rendre nos existences plus agréables, nous vivrons pour nous-mêmes, pour être plus belles, plus intelligentes, plus aimées ; et nous ne voulons pas d’amants ou du moins nous n’en parlerons jamais ; nous nous réunirons pour passer des heures agréables, nous chanterons, nous danserons, nous écouterons le Divin, et ceux qui auront à nous dire des paroles douces à entendre, défense expresse de jamais dans nos réunions faire allusion à aucune chose triste ; jamais de politique, jamais d’affaires, nous ne nous soucierons de rien si ce n’est de notre bon plaisir ; et notre seul devoir sera d’être belles et gaies.
— Mais, dit Didier, à ce régime vous ne vieillirez jamais ; cela devient une des formes de la sorcellerie.
— Taisez-vous et laissez parler Roseline, dit madame de Juvisy. Ah ! que cela me convient ; expliquez-moi bien la chose.
— Divin, expliquez vous-même maintenant, j’ai présenté la situation, développez-la.
— Mesdames, dit le poète de son intonation la plus caressante, nous allons, si vous le voulez, nous associer pour que toutes nos heures agréables aient des lendemains ; nous allons prouver combien la vie est belle, et que ce sont les sots qui la rendent tristes. Vous êtes charmantes, et celles qui viendront encore le seront aussi ; et malgré vos séductions, nous, vos amis, nous promettons de ne vous solliciter jamais d’amour et cependant nous serons amoureux de vous. L’horrible maladresse des femmes consiste à tout sacrifier à une chimère à laquelle elles ne tiennent nullement ; quelle plus grande folie que de perdre son repos, la joie de vivre pour un amant ? quel manque de goût qu’un scandale ; quelle humiliation pour une femme jeune et belle, qu’une de ces liaisons passagères et grossières ? Sur ces choses il faut jeter un voile, les êtres civilisés doivent prendre de l’amour ce qui les rend plus aimables, nous vous en donnerons toutes les menues monnaies, nous vous servirons et vous nous ferez le plaisir de nous dédaigner.
— Vous y tenez beaucoup au dédain ? demanda Didier.
— Énormément, nous ne serons heureux qu’à cette condition ; il nous faut à tous une entière liberté d’esprit, c’est une association d’élégance et de plaisir, elle ne sera durable qu’en respectant ce contrat.
— On le respectera, dit madame de Juvisy, je m’y engage avec joie.
— Vous voyez, Baugé, reprit Roseline, que même la morale est sauve, vous pouvez bien être des nôtres.
— Ah ! ne parlons pas de morale, dit Monteux, c’est la chose la plus immorale du monde : vivons et montrons ce que peuvent devenir des créatures humaines qui connaissent leur force ; toutes les femmes l’ignorent en général, ou elles apprennent la leçon trop tard ; être jeune et savoir, c’est la formule divine.
— Didier, vous nous direz vos secrets, demanda paresseusement madame de Juvisy.
— Je n’en aurai pas pour vous, madame.
— Et qui nous associerons-nous encore ? continua-t-elle, car Roseline et moi ce n’est pas assez.
— Assurément.
— Appelons à nous la charmante Paule, dit Monteux ; elle ne vit que pour sa beauté, elle est adorablement égoïste, elle est faite pour être une créature d’élite ; nous lui enseignerons la science de vivre sans dommage pour elle-même ; elle ruine sa santé par des excès de fatigue, cela nous ne pouvons le permettre, nous voulons en tout de la méthode ; il faut être saine de corps pour être vraiment belle, nous nous obligerons à respecter les lois de l’hygiène : l’eau froide, l’air, l’absence de soucis, voilà nos grands préservatifs.
— Et avec Paule, qui encore ?
— Divin, que dites-vous de madame Manassé ? demanda Roseline.
— Oui, je veux bien, c’est l’or, et il faut de l’or pour tout aplanir.
— Il y a encore Lolo qui est si jolie et si douce ; mais ce tyran de Baugé ne voudrait pas, dit Roseline.
— Et pourquoi donc, madame ?
— Parce que vous êtes vieux jeu, cher ami, que vous auriez peur de voir Lolo fondre dans la fournaise, et que nous lui prendrions trop de son temps ; vous êtes un jaloux, et les jaloux, voyez-vous, nous n’en voulons pas.
— Qui a dit que je fusse jaloux ? je ne le suis nullement, c’est ma femme qui est endormie.
— Si nous la prenons en mains, dit Monteux, nous vous avertissons qu’elle ne le sera pas longtemps.
— C’est ce que je désire.
— Alors, demandez-le-lui, mais je doute qu’elle accepte.
— Oui, j’en doute beaucoup, car elle a peur de l’enfer, ajouta Monteux.
— Mais puisque nous irons nous y promener avec Didier, dit madame de Juvisy, elle s’y habituera.
— Eh bien, madame, répliqua Monteux, que tout le monde soit ici demain soir et nous y prendrons les suprêmes résolutions.
Armand de Vaubonne et M. de Juvisy furent avisés des projets en formation ; Vaubonne en resta d’abord un peu troublé, mais sa confiance en Roseline l’emporta.
— Tu raconteras à ta famille que c’est un cours de danse, lui dit-elle pour lever la dernière objection, et que nous apprenons la pavane ; du reste, tu seras admis si tu veux.
Et il s’était contenté de cette promesse ; quant à M. de Juvisy, c’était un beau type d’indifférence conjugale, et la façon dont sa femme passait son temps lui était souverainement égale. Baugé avait eu quelque peine à persuader Lolo qu’il ne s’agissait pas d’une plaisanterie et qu’il la verrait avec plaisir se joindre aux autres ; peu à peu, il était arrivé à la convaincre que l’idée avait du bon, et elle se trouva au rendez-vous.
Jamais le petit salon de Roseline n’avait été plus clos, plus riant, plus parfumé ; tout rempli d’orchidées perverses, de violettes et de narcisses embaumés ; c’était un lieu de délices ; elle-même, habillée d’une robe blanche magnifique, sa tête fine émergeant d’une fraise à la Clouet, semblait une femme du XVIe siècle. Monteux était à sa place avec Curiace à son côté. Madame de Juvisy, en velours changeant, allant du rouge au vert, avait l’air d’une fleur des tropiques ; l’élégantissime Paule d’Haspre, avec la taille sous les seins et une robe de crêpe jaune, représentait le dernier cri de la mode à venir ; et Lolo, en mauve et blanc, était délicieusement correcte et de bon goût ; aucune n’avait dépassé la vingt-cinquième année, et Monteux les contempla avec un ineffable contentement. La parole lui fut donnée :
— Mesdames, d’abord je baise vos pieds ; vous savez ce dont il s’agit et la noble et charmante entreprise que nous avons en vue ; mais comme rien ne dure sans ordre, et que vous autres femmes êtes sujettes à la rébellion, je viens vous faire une dernière proposition : tous, nous nous réduirons volontairement à l’obéissance, qui est une exquise chose, sachez-le ; une de vous, tour à tour, commandera et sera souveraine de tous nos plaisirs ; la royauté de chacune durera un mois, et, si vous le voulez, je propose aux suffrages de vos seigneuries, pour première reine, notre chère Roseline.
Ainsi fut décidé à l’unanimité, et la royauté de Roseline commença de cette heure.
IV FIN D’ANNÉE
Le 31 décembre. Elles sont réunies chez Luce de Juvisy ; c’est là qu’elles sont venues, sur l’ordre de Roseline, attendre la disparition de ce qui a été et se pénétrer de la troublante pensée qu’une chose inconnue, et qui peut être délicieuse, fade ou terrible, est entrée dans le temps.
Le hall a toute l’élévation de l’hôtel ; il est dominé, à la hauteur du premier étage, par un grand orgue d’église, avec ses tuyaux inégaux comme les plumes des ailes d’ange. Une galerie fait pourtour, des grappes de verre rose jettent partout le transparent éclat de la lumière électrique : c’est l’irréelle clarté des palais de fées situés au fond des mers.
Les sièges bas, les grandes plantes à feuillage altier, auxquelles se mêlent les branches fantastiques d’orchidées aux nuances de pierreries, forment des recoins voluptueux. La vaste pièce est comme divisée par quelques marches encadrées d’une balustrade derrière laquelle part l’escalier ; il a ce mystérieux appel des choses inertes et silencieuses qui invitent et semblent promettre que l’inconnu attend au delà ! A mi-étage, une troublante Psyché, dans sa pâle blancheur, guette, sa lampe à la main, le réveil d’Éros.
Les larges baies du rez-de-chaussée, drapées d’étoffes magnifiques aux nuances tendres, entr’ouvrent la vision d’autres pièces, remplies à profusion d’objets rares et précieux ; partout la marque des derniers raffinements du goût d’une créature artiste, capricieuse et dépensière. Dans la galerie, dissimulés derrière des paravents chinois, sont des musiciens, et la divine voix des sons court, monte, plane et s’abaisse, tantôt joyeuse, tantôt triomphante, tantôt pâmée et mourante.
Juvisy est à son cercle, Armand de Vaubonne chez ses parents ; il n’a pu admettre de se soustraire à un usage qu’il a toujours connu. Quant à Roseline, elle a déclaré sa ferme volonté de n’en faire qu’à son bon plaisir, et force a été à son mari d’en demeurer d’accord.
A terre, étendue sur l’épais tapis, le coude appuyé sur un coussin posé sur une marche, la belle Paule d’Haspre, parée comme une idole, écoute Monteux, assis à ses pieds. Il lui dit sur sa beauté des choses alambiquées et obscures qu’elle trouve exquises ; devant le grand piano ouvert est madame de Juvisy, et quand la musique se tait là-haut, ses mains frappent les touches blanches et sa voix profonde et douce s’élève claire comme une flamme. Les autres sont dispersés.
Pendant une pause, Roseline, une couronne fleurie sur la tête, symbole de sa royauté, s’avance au milieu de la pièce et dit :
— Chères amies et amis, nous allons prendre congé de l’année qui part, et recevoir celle qui vient, et qui est tout à nous. Je propose que chacune de nous accepte, en guise de bonne confraternité et d’enseigne, comme cela s’appelait autrefois, ainsi que le Divin me l’apprend, une médaille portant une devise ; cette devise deviendra sienne. Le Divin qui les a choisies va vous les offrir.
A ce gentil discours il se fit un mouvement. Lolo, qui prêtait une oreille un peu étonnée aux propos du jeune Didier, se leva la première et vint trouver Roseline ; Didier la suivit de près, et sans mystère lui prenant le bas de sa robe, il le baisa, déclarant son intention de la servir ; Baugé qui était resté à l’écart avec madame Manassé ne broncha pas, et eut même un mouvement d’orgueil satisfait à la vue de cet hommage public rendu à sa femme. Roseline sourit, serra la main de sa cousine, et la fit asseoir sur le même divan qu’elle ; ils s’étaient groupés autour de Paule, toujours magnifiquement belle dans sa pose de courtisane vénitienne. — Moi, dit-elle, je veux une devise qui me permette de faire souffrir beaucoup les hommes.
Et elle sourit divinement en montrant ses petites dents blanches.
— Vous l’aurez, madame, dit Monteux, et nous souffrirons le plus joyeusement du monde.
— Ah ! tant mieux ! je me suis tant ennuyée l’année qui va finir.
— Vous, incomparable, vous vous êtes ennuyée ? demanda Didier.
— Sans doute, car imaginez-vous que tout m’est égal ; — et si vous saviez comme c’est monotone.
— Mais, dit Monteux, et votre beauté, et vos toilettes ?
— Ah oui, mais tout de même, allez, ce n’est pas encore ce que je rêve.
— Et que rêvez-vous donc ?
— Tout…
— C’est une adorable disposition, répond Monteux, voyons quelle sera « l’enseigne » que le sort vous envoie, quelle influence présidera votre destinée ?
— Est-ce vrai, Didier, que les pierreries ont des pouvoirs mystérieux ? demanda Paule.
— Certes, madame, et je vous les enseignerai.
— Tirez madame, tirez votre devise, répliqua Monteux offrant dans une coupe de jaspe une petite médaille d’or avec un rubis en relief.
Paule d’Haspre étend une de ses mains, main merveilleuse, que frôle au passage la moustache noire du jeune homme, elle sourit, puis prenant le bijou qu’il lui présente, elle lit en riant la devise gravée sur une mince banderole d’émail blanc.
« Si je t’en donne, prends-en, mais ne m’en demande pas. »
— Et alors ? dit-elle.
— Alors, ma chère, répond Roseline, vos serviteurs sont prévenus.
— Il est bien bas de n’être pas généreuse, prononce Didier.
— A mon tour, maintenant, dit madame de Juvisy, moi, par exemple, je ne veux plus aimer au monde que ma musique.
— Franchement, madame, avez-vous jamais aimé autre chose ? interroge Monteux.
— Je l’ai cru, mon cher, c’est tout comme : au fond, qui aime vraiment ? qui aime-t-on ?
— Soi-même, dit Paule, sans hésiter.
— Vrai, vous n’aimez pas quelqu’un, dit encore Monteux, regardant madame de Juvisy, votre fils, par exemple ?
— Bah ! pourquoi voulez-vous que je l’aime, qu’est-ce que ce petit animal a d’intéressant ? la maternité adoratrice est une pose, mon cher, soyez-en sûr ; si les femmes osaient dire la vérité, la plupart avoueraient que leurs enfants les assomment.
— Si encore on pouvait les choisir à son goût, ajoute Paule ; mais, la plupart du temps, ils ressemblent à des gens qui vous sont désagréables ; puisqu’il faut absolument mettre un inconnu dans sa vie, c’est bien assez d’un mari.
— Elle a raison, dit Luce, voyons ma devise. Elle prend et lit :
« Chacun le sien, ce n’est pas trop. »
— Bon, dit Roseline, rien n’est trop pour Luce, car qu’est-ce qu’elle peut bien désirer ?
— Que mon mari se bâtisse une maison de l’autre côté de la rue, répond promptement la jeune femme.
— C’est vrai, pourquoi vit-on dans la même maison ? demande Paule, on s’aimerait beaucoup plus si on se voyait moins souvent ; il y a des jours où la tête de mon mari, à déjeuner, m’ôte l’appétit ; de quel droit la loi me force-t-elle de manger avec lui ?
— C’est la bêtise des préjugés, madame : si on vous écoutait, les ménages marcheraient bien mieux ; il n’y a qu’une basse vulgarité qui ait pu concevoir cette extravagance sauvage de la vie en commun : le lit, la table, c’est atroce, tout simplement digne de charretiers tout au plus ; qu’on se rapproche si l’on veut, mais qu’on se quitte, et que des femmes délicates comme des fleurs ne soient pas contraintes à supporter dans tous les actes de leur vie le grossier contact d’un homme !
— Ah ! Monteux ! que vous parlez bien !
— Je le sais, adorable madame ; et vous, tendre madame, s’adressant à Lolo, daignez prendre l’enseigne que je vous offre, et promettez de la porter.
— Je le promets, dit Lolo avec une certaine hardiesse.
— Eh bien, nous écoutons ?
« Petite mouche fait courir grand âne. »
— Voilà qui est admirable pour Lolo, dit Roseline, mais c’est un plan de conduite parfaitement tracé ; si tu la comprends, Lolo, ta devise contient la sagesse de toutes les nations.
— Nous le lui ferons comprendre, soyez tranquille, madame, dit Didier.
— C’est bien, nous comptons sur vous.
— Et moi, monsieur de Monteux, que me donnez-vous, dit presque majestueusement la superbe madame Manassé.
— Celle-ci, très chère madame :
« Qui quitte la partie la perd. »
» Vous voilà toutes servies, quelqu’un réclame-t-il ? Non, et vous promettez de porter pendant l’année entière la devise que je vous ai donnée ?
Les mains long gantées s’élèvent dans un mouvement de protestation.
— C’est bien, et surtout soyez-y fidèles. Maintenant, il faut nous recueillir pour attendre l’entrée solennelle de la nouvelle année et nous la rendre favorable.
— Didier, vous nous avez promis des mystères, dit Luce, ses noirs regards alanguis.
— Vous les aurez, madame ; à présent, soyez silencieuses.
Elles se taisent, dans un frisson d’attente délicieuse. Didier et Monteux se lèvent et disparaissent… la musique a repris, douce, douloureuse et implorante ; peu à peu la lumière s’atténue, et tout à coup s’éteint ; en haut seulement, derrière les grands paravents, tremblent quelques pâles clartés. Lente et lourde, l’heure sonne douze fois ! un cri d’archet y répond, tout s’illumine au même instant et découvre au fond du grand hall un spectacle singulier : Debout, grave et beau se tient Didier ; il est vêtu d’une longue robe bleu azuré, éclatante et douce, une tiare d’or couronnée d’une guirlande de violettes est sur sa tête ; autour de son cou, un long chapelet, fait de roses, de myrte et d’olivier, — ses poignets sont cerclés d’or, et un anneau portant une énorme turquoise brille à son doigt ; à côté de lui, le Divin, habillé d’une robe blanche lamée d’argent, un triple collier de perles et de cristaux au cou, — devant eux un trépied d’argent à trois branches et sept becs où brûlent les parfums consacrés : le cinname, l’encens mâle, le safran et le sandal rouge…
— Voici qu’est venue, dit Didier, l’heure de conjurer les sept causes mystérieuses, de nous rendre favorables les sept planètes ; nous allons offrir les parfums propitiatoires, et obtenir que les esprits ne nous troublent point, et qu’ils éloignent de nous toutes choses basses et triviales ; nous ne voulons de l’amour que ce qui est exquis et élevé, nous répudions toutes les grossièretés… Gnômes qui êtes dans l’air, sylphes qui soufflez la mélancolie, salamandres qui inspirez la colère, ondines qui êtes le caprice, que votre influence nous soit douce et bonne…
» Que ces êtres lunaires, charmants et rares, comprennent la vraie joie et la vraie science, et qu’aucune influence néfaste ne les atteigne ; qu’elles soient belles, amoureuses, chastes et victorieuses de toutes les folies ; qu’elles portent la chrysalide préservatrice et le diamant vainqueur des maladies et des sorts… que mon incantation soit efficace !
Elles l’écoutent, blotties les unes contre les autres, exquises à regarder. Le Divin s’avance lentement et à son tour :
— Qu’elles aiment les doux parlers et les tendres pensers, que leurs entretiens soient des choses d’amour, que les sortilèges les changent en oiseaux afin qu’elles puissent s’élever et voler, que leurs jours soient légers comme la fumée, embaumés comme l’ambre, brillants comme les sept couleurs du prisme, harmonieux comme les sept notes mères de tous les sons… Parfums d’amour, d’espérance et de joie, brûlez pour elles…
Et sur cette parole s’élevèrent plus lourdes les fumées odorantes… elles ont vu venir l’année nouvelle.
V LES SCRUPULES DE LOLO
Il est venu à Lolo des scrupules, et quelque inquiétude sur la direction de sa vie ; elle s’ennuyait quand son mari la tenait de court et l’empêchait de voir celui-ci et celui-là ; maintenant que, par une transformation mystérieuse, il la laisse agir à son gré, elle est légèrement embarrassée de sa personne, et n’est pas tout à fait convaincue que cette bonne humeur indifférente soit encore son rêve. Elle ne s’amuse qu’avec une demi-conviction, malgré les encouragements et les conseils que Didier ne cesse de lui prodiguer, à l’approbation évidente de Baugé, qui trouve sa femme embellie ; elle l’est effectivement, comme cela arrive à toutes, lorsqu’on leur dit souvent qu’elles sont jolies.
La dernière idée de Didier a été d’offrir chez lui un souper-surprise que Lolo, proclamée reine, présiderait, et il lui a très sérieusement proposé, comme la chose la plus simple du monde, de venir préalablement donner l’œil aux préparatifs ; il a demandé cela sans mystère et sans avoir l’air de soupçonner qu’il y eût là quoi que ce soit d’extraordinaire. Lolo n’avait pas osé dire non, mais avait faiblement espéré qu’un obstacle se présenterait au dernier moment. Certes, Didier était gentil, très gentil, il l’amusait beaucoup ; mais la perspective de s’en aller sans protection dans un appartement de garçon la suffoquait un peu. Pourtant, très évidemment, il n’y avait pas à cette démarche le moindre danger. Roseline allait parfois rendre visite au Divin le matin, et ne s’en cachait pas ; de très belles dames s’étaient vantées devant Lolo de la familiarité qui les autorisait à aller surprendre un romancier à la mode dans la solitude de son travail ; mais Lolo était en retard, elle ne possédait pas encore cette liberté d’esprit qui sert de bouclier à des personnes plus intrépides, elle avait tout bêtement peur.
Madame Baugé, la mère, suivait avec beaucoup de sollicitude les mouvements de sa belle-fille et s’y intéressait prodigieusement ; c’était une personne qui s’était ennuyée toute sa vie, le regrettait amèrement, et regardait avec envie la génération qui avait le courage de se soustraire aux servitudes qu’elle avait acceptées avec la plus complète répugnance, mais c’était à une époque où, dans certains milieux, il n’y avait pas à barguigner avec les convenances, et où l’on se serait voilé la face avec horreur à la moindre apparence de légèreté. Le jeune Baugé avait, heureusement pour lui, été élevé plus librement que ses vénérables ascendants, et, bien pourvu d’écus, avait complété son émancipation en se mariant dans un monde moins rigoureux que celui des notaires. Toute la parenté un peu tumultueuse de sa belle-fille avait paru charmante à madame Baugé, et ce n’avait pas été sans un certain désappointement qu’elle avait vu Lolo s’effacer dans le rôle de petite maman bourgeoise ; elle avait attendu mieux, et la correction de ce ménage désolait ses instincts d’élégance ; aussi le léger vol que Lolo semblait prendre était-il pour la satisfaire, et elle se flattait d’arriver enfin à être connue comme la belle-mère de « l’élégante madame Baugé » ; de plus, elle espérait que cela contrarierait M. Baugé le père ; il l’assommait depuis trente-quatre ans et différait invariablement d’opinion avec elle sur tous les sujets. Aussi, consultée par Lolo sur l’opportunité de faire les honneurs chez un célibataire, elle avait avec candeur, assuré que, vu l’approbation conjugale, et étant donné le sérieux de sa belle-fille, elle ne voyait à cette fantaisie qu’un caractère tout à fait inoffensif. Au moment même où, assise à contre-jour dans le petit salon de Lolo, elle prononçait avec autorité cette sentence, l’entrée de Paul d’Haspre était venue apporter un fort appoint à ses théories émancipatrices.
Madame Baugé, la mère, en commun avec beaucoup d’autres, considère madame d’Haspre comme la femme la plus jolie et la mieux habillée de Paris ; le fait qu’une personne dont on parle quotidiennement soit intime avec sa belle-fille la charme à l’égal d’une faveur personnelle, et Paule, qui a conscience d’être admirée, et qu’un suffrage féminin aussi évident et aussi sincère flatte toujours, a pour madame Baugé un de ses plus jolis sourires ; avec ses grâces d’oiseau de paradis, dans l’envolement du parfum qui flotte autour d’elle, elle prend place, et présente à la flamme le fin bout de ses souliers vernis.
— Imaginez-vous, madame, dit-elle à madame Baugé d’une voix un peu traînante, qu’on me force à marcher tous les jours ; telle que vous me voyez, j’ai déjà été au Bois ce matin.
— Cela vous a fait une mine ravissante, madame, répond madame Baugé avec toute la dignité que donne le sentiment d’avoir apporté en dot d’importants immeubles rue Bonaparte et rue de l’Université ; vous dites qu’on vous force, mais qui donc ? monsieur votre mari ?
— Mon mari ! ah ! grand Dieu ! madame, il se mêle bien de choses pareilles. D’abord, je ne lui permettrais pas. Non, madame, ce sont nos amis Monteux et Didier ; ils ont sur l’hygiène les idées les plus extraordinaires ; n’est-ce pas, Lolo ?
— Mais non, dit Lolo, elles ne sont pas extraordinaires, elles sont raisonnables.
— Peut-être ! Enfin, pour leur faire plaisir, je marche, ils m’assurent que cela me conservera jolie, et c’est la seule chose au monde que je souhaite.
— C’est une fort agréable chose que la beauté, dit sentencieusement madame Baugé.
— N’est-ce pas, madame, que Lolo est très embellie depuis que nous l’avons fait sortir de sa coquille ? Didier et Monteux me le répétaient tout à l’heure.
— Ma belle-fille a très bon visage, en effet, c’est à mon avis le devoir d’une femme que de se faire valoir, ne serait-ce que pour plaire à son mari.
— Ah ! madame, ne parlez pas de plaire à son mari ! dit Paule, rejetant d’un mouvement gracieux son long manteau et apparaissant fine, mince et souple dans une robe de velours vert bronze, garnie de vieilles guipures et de fourrures ; l’infortunée Lolo n’a que trop plu à son mari, il faut espérer que cette histoire-là est finie, vous ne voulez pas qu’elle prétende à la prime offerte aux familles de sept enfants ?
Madame Baugé, en matière de réponse, n’ose pas aller plus loin qu’un petit rire approbateur.
— Avouez, madame, continue Paule, que vous êtes de mon avis, et que vous en avez assez d’être grand’mère ; voilà encore une position qui doit être assommante.
— Quand vous aurez des enfants, madame…
— Je n’en aurai jamais, madame, j’espère ; mon mari est dans les mêmes idées que moi, nous nous suffisons grandement.
— Je comprends cela, madame.
— C’est-à-dire que je me suffis à moi-même, et que je m’occupe très peu des sentiments particuliers de M. d’Haspre ; nous avons trouvé le moyen de vivre bien ensemble ; c’est de nous voir avec beaucoup de discrétion ; je fais ce que je veux, il fait ce qui lui convient, termine Paule avec une sérénité satisfaite, comme déroulant le tableau d’un bonheur parfait.
— Les mœurs ont changé depuis trente ans, dit madame Baugé avec une certaine amertume.
— Ah ! cela ne fait pas de doute ; de votre temps, madame, les pauvres femmes qui fumaient une cigarette croyaient accomplir un acte d’indépendance tapageuse ! Vous avez dû bien vous ennuyer, pauvre madame, vous et toutes nos mères !
— Il est certain que nous étions tenues…
— Ils avaient de la chance, vos maris, d’être pris au sérieux à ce point, il faut croire qu’ils avaient un philtre, un secret pour se faire obéir.
— Quand on les épousait, ils plaisaient, explique timidement madame Baugé, et ensuite l’habitude…
— Oui, naturellement, on les épouse toujours pour quelque chose ; moi, je vous dirai honnêtement que le principal charme de M. d’Haspre à mes yeux était de passer pour l’amant de la princesse de Marcenay et d’être mince et bien habillé ; or, il n’est plus l’amant de la princesse, il n’est plus mince et il est devenu chauve ! Il n’existe donc aujourd’hui absolument aucune raison pour qu’il m’intéresse, et dame ! s’il n’y avait que lui dans le monde, la vie me paraîtrait sèche ; car il m’est impossible d’exister sans qu’on me fasse la cour, et je trouve que cela ne nuit à personne ; mon mari a ses chevaux, moi j’ai mes amoureux, il faut bien passer son temps.
— C’est de la philosophie, elle est indispensable dans l’existence, dit madame Baugé, charmée de cet aphorisme qu’elle considère comme particulièrement approprié à la circonstance.
— Oui, madame, c’est de la philosophie en effet, et c’est ce qu’il faut enseigner à Lolo, qui jusqu’ici en a fort peu. Je suis sûre qu’elle aurait des dispositions à être jalouse de son mari.
— Je suis persuadée qu’il ne lui donne aucune raison pour cela !
— Et quand il lui en donnerait, madame, je vous demande un peu à quoi pourrait servir qu’elle s’en fasse le moindre tourment ? est-ce que ça vaut la peine ? Quant à moi, j’aurais très bien épousé un mahométan, cela ne m’aurait gênée en rien. Vous voyez si je suis facile à vivre !
— J’en suis très persuadée, madame, et M. d’Haspre aurait bien mauvais goût, s’il n’était pas amoureux d’une aussi charmante femme.
— Amoureux de moi ? mais j’en serai désolée ! Un monsieur que je ne pourrais pas envoyer promener, à qui il prendrait périodiquement le désir de m’avaler toute crue sans que je puisse m’y opposer ! mais ce serait une catastrophe ! Mon premier soin en me mariant a été de me rendre très désagréable ; comme cela on se connaît tout de suite, et on peut faire vie qui dure ; mais des violences et des adorations à domicile, c’est ce qui m’a toujours paru affreux. Ma petite Lolo, est-ce que je vous scandalise ?
— Non, chère amie, mais vous m’étonnez un peu.
— C’est que vous n’avez pas réfléchi du tout, ma bien chère, vous avez cru comme on croit au petit Poucet, à tout ce qu’on vous a raconté sur le devoir, tandis que moi je me suis dit : Examinons un peu ce qu’il y a de vrai là dedans, et j’ai trouvé qu’il y avait fort peu de chose ; je me suis arrangée sur cette découverte et je m’en félicite.
— Tout dépend des caractères, conclut madame Baugé en regardant avec admiration une femme qui sait jouir aussi parfaitement du bonheur d’être jeune et belle, qui ne craint personne et ne relève que d’elle-même.
— Oui, madame, cela dépend du caractère, l’éducation assurément n’y est pour rien, puisque des personnes qui en ont fort peu reçu ont trouvé toutes ces choses il y a longtemps ; car, n’est-ce pas, beaucoup d’hommes ont ménagé et craint leur maîtresse, rarement leur femme ? et c’est bien fait, puisque le plaisir des légitimes a toujours été de se laisser écraser et dominer ; moi, — dégantant sa main gauche et contemplant ses doigts en fuseaux couverts de bagues, — on ne me domine pas. Lolo, est-ce que je vous ai montré ma nouvelle turquoise ? C’est pour l’amour, selon les conseils de Didier. A propos de lui, quand vient-il vous chercher pour donner vos ordres ?
Et, se tournant vers madame Baugé :
— Vous savez, n’est-ce pas, madame, à quelles hautes fonctions Lolo est promue ?
— Elle m’en parlait quand vous êtes entrée, madame, et je lui disais que la chose me paraît fort innocente.
— Mais je crois bien ! Du reste, si Lolo a peur, j’irai avec elle.
— Vous voyez, Charlotte, dit madame Baugé, comme cela est simple : votre amie est prête à vous accompagner.
— Parfaitement ; ainsi, Lolo, si un tête-à-tête avec Didier vous effarouchait aucunement, vous voilà rassurée.
— Ah ! madame, que je regrette de ne plus être jeune !
Et madame Baugé, sur cet aveu parti du tréfonds de son cœur, se lève et prend congé.
— Ne vous dérangez pas, madame, je vous en prie ; vous êtes délicieuse où vous êtes.
....... .......... ...
— Vous avez une belle-mère bien agréable, dit Paule à Lolo, je regrette presque d’être privée de cet objet de luxe en voyant celle-là de près ; mais c’est un tempérament méconnu que cette femme ! il est ma foi bien regrettable qu’elle ait vécu dans une époque d’obscurantisme ; quand on pense qu’une personne aussi bien douée a dû, par exemple, se soumettre pendant toute sa vie au dîner de famille du dimanche ! Je me rappelle cette monstruosité de mon enfance, on y allait mort ou vif. Est-ce que vous continuez la tradition ?
— Oui, avoue un peu honteusement, Lolo.
— Et vous ne devenez pas enragée d’envisager votre beau-père tous les dimanches, et d’entendre parler de cuisine et d’autrefois ?
— Je ne trouve pas que ce soit amusant du tout.
— Mais balancez donc cette corvée, cassez les assiettes de famille, ayez des évanouissements !
— Il faut que j’y aille, quand Léon s’en dispense…
— Ah ! c’est parfait, c’est la grande tradition : ça m’ennuie, mais ma femme ira. Voilà les nobles exemples qu’on nous a donnés et qui devaient nous encourager sur le sentier de la vertu ! Eh bien ! moi, ils m’ont profité : le jour où j’irai m’ennuyer aux lieu et place de mon mari n’est inscrit sur aucun calendrier. Maintenant, ma chère, vous réfléchirez si vous voulez de moi pour aller chez Didier, et vous n’aurez qu’à me faire un signe ; vous pourriez prendre votre belle-mère : elle brûle d’envie de faire une escapade !
Et sur cette idée qui la réjouit, la belle Paule s’envole.
....... .......... ...
Tous ces propos ont un peu tourmenté Lolo, elle a parlé vaguement, pendant le dîner, des visites qu’elle a reçues, et a observé son mari avec une extrême attention ; elle ne croit pas éprouver pour lui des sentiments bien vifs, mais il est certain qu’il y a l’accoutumance. Il l’a priée de ne pas l’entretenir à table de leurs enfants, ce qui, à son avis, donne l’air ridicule devant les domestiques. Lolo trouve cette prohibition bien incommode, et elle n’apprécie pas tout à fait cette façon de mettre perpétuellement les enfants à la cantonade ; elle n’est pas encore arrivée à cette suprême délicatesse qui considère comme répugnants les détails concernant les petits ; privée de ce sujet de conversation, elle s’aperçoit qu’elle a peu de choses à dire et constate qu’elle s’ennuie maintenant toutes les fois que Didier n’est pas là.
....... .......... ...
Léon était couché depuis une heure, lisant son journal avec accompagnement de bâillements préparatoires au repos, lorsque Lolo, très mignonne dans un saut-de-lit de flanelle bleue, entra et s’assit sur le bord du lit.
— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Léon avec inquiétude, est-ce que tu es malade ?
— Non, je veux te parler.
— Ah ! très bien ; mais qu’est-ce qui t’a empêchée de me parler toute la soirée ?
— Rien, seulement j’aimais mieux venir maintenant.
— Alors, dépêche-toi un peu, parce que j’ai sommeil, et que je monte à cheval demain matin.
— Je voulais te demander si cela ne te contrarie pas du tout, ce souper chez Didier…
— Allons, Lolo, voilà que tu retombes dans tes enfances ! Sois donc une femme comme les autres, et non pas éternellement une petite fille ; et puis, pourquoi viens-tu me trouver comme cela ? C’est très imprudent, et, vraiment, nous ne pouvons pas nous rendre tout à fait ridicules, — trois ! c’est assez.
— Je ne me suis jamais plainte… murmura Lolo.
— C’est possible, mais il faut être sérieux, et nous ne l’avons vraiment pas été, ma mère me le disait encore avant dîner ; à ce train-là, on élève ses enfants pour l’hospice ! Mon père c’est solide, tu sais, nous aurons déjà assez de mal à nous débrouiller, et puis il est temps que tu songes à rester jolie ; c’est humiliant, une femme qui a toujours l’air d’un paquet ; tout le monde me fait des compliments sur toi en ce moment ; amuse-toi, puisque tu en as l’occasion, je suis parfaitement tranquille ; vois-tu, Lolo, nous avons assez joué au ménage modèle, il faut prendre un autre genre maintenant que nous devenons vieux.
— Très bien. Avec qui montes-tu à cheval, demain matin ?
— Avec madame Manassé, comme d’habitude.
— Alors, moi j’irai avec Paule chez Didier.
— C’est une bonne idée ; allons, va-t’en, petite tentatrice !
VI CHEZ DIDIER
— Si quelqu’un va avec Lolo, ce sera moi, a dit Roseline lorsque Paule lui a fait part de leur projet.
Et la belle Paule, qui n’a qu’un goût médiocre pour les rôles de divinité de seconde grandeur, l’a trouvé fort bon ainsi. Roseline est à l’heure dite chez Lolo, car elle est toujours exacte, si compliqué que soit son ajustement ; Lolo aussi est prête, déjà coiffée de sa petite toque de velours vert, le visage caché sous la voilette à gros pois ; elle a, ce matin-là, dans les yeux une flamme insolente qui n’est pas habituelle ; Roseline le remarque tout de suite.
— Mais, ma Lolo, sais-tu que tu as une mine tout à fait triomphante, ce matin ; est-ce un souvenir ou une espérance ?
— Ce n’est ni l’un ni l’autre, dit Lolo, j’ai bien dormi.
— Tu t’avises donc de mal dormir quelquefois ? voilà une folie ! il fallait entendre le Divin et Didier sermonner Paule là-dessus, l’autre jour ; enfin partons, car tout à l’heure tu vas me parler de ton déjeuner.
— Oh ! je ne suis pas pressée ; j’ai averti Léon que je déjeunais avec toi, du moins j’ai dit qu’on l’en prévienne.
— Tu ne l’as donc pas vu ce matin ?
— Non ; il montait à cheval, je m’habillais quand il est sorti.
— Très bien ; je constate que tu ne vas plus aussi exactement au rapport et je t’en félicite.
Tout en parlant, elles avaient descendu l’escalier et débouchaient avenue d’Antin.
— Nous marchons, n’est-ce pas ? dit Roseline.
— Comme il te plaira.
— Alors trottons.
Et charmantes dans leurs lainages élégants, découvrant du même mouvement gracieux la soie délicate de leurs jupons mousseux, elles partirent d’une allure légère et cadencée, Lolo regardant devant elle, tandis que Roseline tournait de droite à gauche sa tête fine, et de temps en temps arrêtant hardiment son regard sur quelque passant qui la dévisageait la bouche bée ; elle avait extrêmement conscience de l’admiration des cochers de fiacre et des ouvriers qui baguenaudaient sur sa route, et elle en était charmée ; ces sortes d’hommages passagers la flattaient plus que tout le reste ; elle en fit la confidence à Lolo et ajouta :
— Je serai joliment vexée le jour où on ne me parlera plus dans la rue.
— Comment, on te parle ?
— Un peu, ma chère, et on me suit, et je les fais marcher, c’est mon bonheur, ils ont l’air si bête ; il y a un grand escogriffe qui, l’année dernière, a fini par m’offrir son parapluie ; je lui ai ri au nez : si tu avais vu sa mine ! Aussi, quand j’ai une course désagréable, je la fais toujours à pied, cela change le cours de mes idées.
— C’est pourtant vrai ce que tu dis là.
— Je crois bien que c’est vrai ; avoue que tu aurais bien plus peur d’aller chez Didier si nous étions en voiture : cette machine qui vous traîne a toujours quelque chose qui impressionne, tandis qu’on se sent maîtresse de soi quand on frappe la terre du pied.
Et Roseline, en manière de démonstration, tape si fort l’asphalte, de sa bottine à talons plats, que cela lui vaut un long regard d’admiration étonné d’un flânant gardien de la paix, qui se meut lentement pour la voir de plus près. Roseline le remercie d’un joli sourire :
— Pauvre bonhomme, nous lui adoucissons un peu sa corvée ; il est très bien. Du reste, les hommes, à mon avis, sont tous aussi beaux ou aussi laids, comme on voudra ; pour moi, je ne vois pas grande différence ; nous avions, l’été dernier, à la campagne, un peintre qui était l’image de Didier, et c’est un joli homme, celui-là !
— Oui, il est très bien.
— Avoue-le donc carrément ; c’est trop amusant d’aller le trouver dans sa bauge. Comme c’est malheureux qu’il demeure dans une rue aussi calme, nous aurions ameuté le quartier ; j’adore cela, moi !
Elles étaient arrivées rue Bassano, où se trouvait le petit hôtel de Didier ; la rue était déserte, et elles ne recueillirent que les réflexions assez malhonnêtes d’un concierge grognon qui balayait la chaussée avec l’air de protester contre le sort. Roseline l’entendit et se mit à rire.
— Si j’avais été seule, j’aurais entrepris cet homme, mais j’ai eu peur de ta désapprobation, et puis nous aurions fait attendre Didier. Ah çà ! où est-ce son domicile ? elle n’en finit pas cette rue.
Et Roseline, le nez en l’air, examinait les numéros. Quand elle eut découvert celui qu’elle cherchait, elle sonna avec une désinvolture autoritaire, puis se retourna vers Lolo :
— Nous voilà à l’entrée de la caverne du monstre, préparons-nous à courir des périls !
Puis, d’une voix gaie, elle jeta le nom de Didier au valet de chambre qui leur ouvrait, le passa rapidement et poussa elle-même la porte vers laquelle il les conduisait.
La grande pièce était vide, rendue vivante seulement par les personnages qui se promenaient sur les hautes portières de tapisserie, dont l’une représentait une reine de Saba très humble et très magnifique, s’agenouillant devant un Salomon couvert d’une armure et casqué d’un haut cimier. Le feu flambait dans l’énorme cheminée monumentale, qui, à elle seule, occupait presque un panneau entier, élevant de chaque côté une colonnette de porphyre à reflets rouges qui soutenait les boiseries sculptées, où, au-dessus du foyer, s’encadrait un antique bas-relief en marbre ; aux immenses landiers à torchères s’accrochait un soufflet monstre portant sur une de ses faces, profondément sculpté dans le bois rehaussé d’or, un chevalier chevauchant un barbe au poitrail bombé. Devant cette cheminée s’allongeait un vieux coffre servant de banc et dont les peintures figuraient la promenade au bord d’une pièce d’eau, de beaux messieurs et de belles dames habillés à la mode du grand siècle.
Roseline s’y assit, en même temps qu’elle regardait autour d’elle. Un jour très doux régnait, arrivant à travers les rideaux de soie vert pâle drapés jusqu’à mi-hauteur des fenêtres à petits carreaux ; les murs étaient tendus d’une soie mate et quadrillée d’un rouge éteint sur lequel s’enlevait l’or des cadres et le poli des armes accrochées avec hasard ; une miséricorde de Tolède brillait, menaçante, dans sa gaine d’argent bruni ; les hauts meubles sombres se détachaient dans un relief majestueux ; de loin en loin, des tables incrustées, couvertes de bibelots et, groupées autour, d’immenses bergères et des fauteuils sévères à dos plats. Dans un coin, un animal héraldique, tigresse ou lionne, regardait de ses yeux de verre furieux et fixes, et d’un brûle-parfum japonais s’élevaient de bonnes senteurs…